Compte rendu, concert. LILLE. Nouveau Siècle, le 20 janvier 2017. Beethoven, R. Strauss, Scriabine. Orchestre national de Lille. Jean-Claude Casadesus, direction

LILLE. Jean-Claude Casadesus : le Poème de l'ExtaseCompte rendu, concert. LILLE. Nouveau Siècle, le 20 janvier 2017. Beethoven, R. Strauss, Scriabine. Orchestre national de Lille. Jean-Claude Casadesus, direction. Aucun doute, ce soir, l’Auditorium du Nouveau Siècle à Lille vit une nouvelle séquence importante, car dans ce second volet du cyle thématisé « La musique et la Danse », le chef fondateur du National de Lille, Jean-Claude Casadesus retrouve ses chers instrumentistes et son public, toujours autant fidélisé, offrant un nouveau grand bain symphonique. A la promesse d’une direction passionnante se joint aussi la pertinence d’une programmation qui servant son intitulé, joue les associations judicieuses voire électrisantes. Au cœur du programme, deux sommets de l’écriture orchestrale propre au début du XXè.

 

 

 

Dans ce 2è volet du cycle « L’Amour & la danse »,

Jean-Claude Casadesus offre une transe orchestrale pour l’extase de Scriabine

 

 

 

DEUX ASPECTS DE LA VOLUPTÉ ORCHESTRALE. Quel luxe d’enchaîner quasiment, la Danse des sept voiles de Salomé de Richard Strauss (Dresde, 1905) et Poème de l’Extase de Scriabine (New York, 1907). De l’une à l’autre partition, c’est bien l’ivresse et la volupté d’une orchestration flamboyante et d’un raffinement inouï qui se déversent sans compter ; tout au moins dans l’expression ici et là d’une frénésie de plus en plus affirmée : convulsive, lascive et même vénéneuse en ses miroitements orientaux (galiléens) chez Strauss ; plus organisée et graduelle, mais non moins électrisante et échevelée chez le poète philosophe et mystique, Scriabin.

 

 

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Jean-Claude Casadesus emporte l’adhésion par une lecture immédiatement aérienne et limpide, douée d’une motricitée nerveuse et détaillée. Mais l’intelligence du chef saisit surtout par sa constante vigilance des équilibres entre les pupitres ; sa direction mesurée, affûtée, veille à l’éloquence ciselée du chant instrumental, ce malgré l’ampleur des effectifs requis. Il en découle une clarté éblouissante dans le déploiement de la texture, où chaque nuance de timbre scintille avec une précision envoûtante. Les arêtes vives de l’architecture s’en trouvent plus lisibles et c’est une dramatisme vivant, magnifiquement organique qui mène la Danse des sept voiles. Mais là où le geste articule la prodigieuse machine érotique de Strauss (tant de convulsions frénétiques, outrageusement exprimées, découlent sur la décapitation de Saint Jean-Baptiste), où finalement les convulsions du désir débordent et s’emballent jusqu’à perdre l’équilibre final, Scriabine prend ses distances : inspiré par une philosophie très précise, il triomphe à l’inverse par une construction progressive et finalement maîtrisée ; le rapprochement des deux écritures sur le thème de la danse et de l’extase orchestrale a révélé ce qui les distingue comme ce qui les unit.

 

Alexandre ScriabineFESTIVAL DE TIMBRES ET DE NUANCES… Chez Scriabine, le chef réalise une véritable transe, méticuleusement canalisée. Les forces se gorgent et s’amplifient à mesure que rayonne tel un chant de ralliement le thème de l’affirmation et de la volonté à la trompette. L’instrument placé dans l’axe même de la flûte (également très sollicitée) et face, tous deux au chef, marque les jalons d’une envolée au rythme irrépressible, comme portée jusqu’à son terme, par une aspiration continue.
Au dessus du flot de plus en plus impétueux, s’élève tel un phare pour la pensée, ce chant lumineux emportant vers des cimes de plus en plus vertigineuses, tout l’orchestre, sans que jamais malgré l’irrépressible déflagration orchestrale, malgré ses états d’absolu frémissement (les paliers progressifs de l’extase), ne se résout le thème enivré : à chaque tutti de plus en plus impérieux, se dresse l’énoncé chromatique… comme une énigme non résolue. C’est comme si au seuil d’un portique colossal, l’entrée en était toujours reportée. A force d’une trépidation soutenue et répétée, en un ultime souffle, le thème trouve sa résolution dans la note ultime (ut majeur), olympienne, éblouissante, conquise en un dernier recours ; ce souffle de la victoire inonde littéralement la salle du Nouveau Siècle. Et dans le même instant, ce point d’accomplissement délivre les interprètes comme l’audience, d’un cheminement harmonique, tendu et progressif, d’une indicible mais constante intensité (wagnérisme). On en sort bouche bée, à la fois subjugué et enivré.
Le Poème de l’extase, qui peut être considéré comme la Symphonie n°4 de Scriabine demeure l’une des expériences symphoniques les plus exaltantes pour le mélomane, d’autant que Jean-Claude Casadesus sait autant faire scintiller l’orchestre (dans le sens de ce debussysme attesté dans l’écriture, qui est aussi par endroit roussellienne), qu’édifier pas à pas, un parcours sensoriel d’une plénitude sonore captivante par sa clarté structurelle. C’est comme dans le cas de la Symphonie en ré de César Franck : une mise en forme et une orchestration à la parure somptueuse, et aussi un cheminement initiatique ; autant d’aspects qui se révèlent pour ceux qui veulent en comprendre les clés, comme les jalons d’une révélation… spirituelle.
Hédonisme, poésie, fureur et raffinement, frénésie, transe et conscience spirituelle… : le maestro offre une leçon de direction ce soir, avec cette générosité inscrite dans l’urgence, et cette finesse d’intonation qui préserve chez Strauss comme chez Scriabine, la lisibilité du plan poétique et du sens, jusqu’à leur total accomplissement.

 

 

En première partie à ce programme réjouissant, le chef invitait 3 solistes (Tedi Papavrami, violon / Xavier Philipps, violoncelle / François-Frédéric Guy, piano) pour le Triple Concerto de Beethoven (Vienne, 1807), une oeuvre élégante propre à l’esprit des mondanités viennoises (dédié au Prince Lobkowitz) : la complicité progressive entre les 3 instrumentistes s’est accordée au tempérament vivifiant du chef, très habile à préserver l’intimité d’une pièce de grand format, symphonique certes, mais résolument chambriste. L’allant, la vivacité de l’orchestre – en particulier dans le relief dansant de la polonaise qui marque le rondo final (la séquence la mieux écrite), ont été l’emblème là encore d’une soirée sous le sceau de l’éloquence dans le flamboiement sonore. Mémorable.

 

 

 

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Compte rendu, concert. LILLE, Auditorium du Nouveau Siècle, le 20 janvier 2017. Cycle L’amour et la danse, volet II : Beethoven (Triple Concerto), R. Strauss (danse des sept voiles, Salomé), Scriabine (Poème de l’Extase). Orchestre national de Lille. Tedi Papavrami, violon / Xavier Phillips, violoncelle / François-Frédéric Guy, piano. Jean-Claude Casadesus, direction. Concert retransmis sur France Bleu Nord, le 26 mars 2017.

 

 

PROCHAIN CONCERT. Prochaine volet du cycle L’Amour et la danse sous la direction de Jean-Claude Casadesus (III) : DON JUAN, les 2, 3 et 4 mars 2017. Progamme :

 

MOZART: Don Giovanni, ouverture
R. STRAUSS: Quatre derniers Lieder
(Soliste : Annette Dasch, soprano)
MOZART: Symphonie n° 40 en sol mineur
R. STRAUSS: Don Juan, opus 20

 

Toutes les infos, et les modalités de réservation, sur le site de l’Orchestre national de Lille
http://www.onlille.com/les-grands-cycles-de-la-saison/

 

 

 

LIRE aussi notre compte rendu complet du volet 1 du Cycle L’Amour et la danse : Roméo et Juliette, compte rendu du concert du 1er décembre 2016

 

Illustrations : © Matthis Cossiaux  / Orchestre national de Lille
 

 

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