Claude Debussy: Première Suite d’orchestre, La MerLes Siècles, François-Xavier Roth (1 cd Les Siècles Live)

Il n’est pas un orchestre récemment engagé sur instruments d’époque qui n’atteigne la motricité stimulante, cette frénésie sensuelle, ce feu irrésistible… des Siècles. Avec leur précédent Stravinsky (L’Oiseau de feu, 2010), également plébiscité par la Rédaction cd de classiquenews, voici l’un des albums les plus convaincants du collectif électrisé par le chef français. La phalange fondée par François-Xavier Roth fait école aujourd’hui (voyez la nouvellement née Symphonie des Lumières fondée par un ex des Siècles, le violoniste Nicolas Simon) : c’est que aussi bien sinon mieux – sur le motif des compositeurs français-, Les Siècles rivalisent de saine vitalité avec l’Orchestre des Champs Elysées dont on regrette que le chef fondateur s’entête à poursuivre un geste certes louable mais rien qu’au service des classiques et romantiques germaniques… Les lignes de partage se précisent alors : d’un côté le germanisme entêté de Philippe Herreweghe, de l’autre la fougue ciselée, ce jeu dansant d’une sensualité millimétrée et donc ” française ” de François Xavier Roth dont la compréhension n’a jamais été aussi aboutie qu’ici, et donc communicante dans un album, dédié au Debussy de jeunesse (inédit, pour cette Première Suite en recréation mondiale) et mature, plutôt célébrissime (légitimement) avec le sommet de La Mer. La première œuvre dévoile la manière déjà éclectique du jeune compositeur tenté par l’exotisme et l’extrême raffinement instrumental ; la seconde, son génie accompli en une étoffe dépoussiérée.
La Première Suite (1883) jaillit ainsi dans sa robe orchestrale somptueuse, malgré le jeune âge de son auteur, (il achève alors ses études au Conservatoire) où pointent cependant les grandes combinaisons instrumentales qui feront la texture embrasée de La Mer justement. Le panache lumineux, méditerranéen du premier mouvement ; l’allant chorégraphique à la façon de Delibes, Lalo et de Chabrier du II, l’aplomb solennel tel un portique à la Gounod du IV ; sans omettre le III, réorchestré par Philippe Manoury (qui en comprend le wagnérisme sous-jacent) font les délices d’un cycle inédit, incroyablement recréé à Paris en 2012, comme une révélation mondiale. Pour les célébrations Debussy 2012, l’album et sa contribution imprévue fascinent littéralement: le 3ème mouvement rétabli par Philippe Manoury, en sa nouvelle parure orchestrale, flamboyante et magistrale, scintille de mille feux sous la direction mesurée, colorée, chaleureuse, généreuse et si subtilement organique de FX Roth, lequel en cultive non sans maîtrise l’étirement wagnérien du ” Rêve “.

Miracle Debussyste

Quel aboutissement avec La Mer. Le triptyque, aussi insolent et réformateur que peuvent l’être Les Demoiselles d’Avignon de Picasso à la même époque (en fait de 1907 quand Debussy pionnier et antérieur compose La Mer en 1905) gagne une vivacité régénérée grâce à la richesse des timbres associés dont on se délecte à identifier chaque acteur sonore : hautbois et cor anglais (Jeux de vagues), cuivres époustouflants dont des cors magiciens, surtout cordes (de boyaux) idéalement associés aux vents… Si l’on perd en puissance sonore (instruments d’époque oblige, avec leurs perces plus fines), l’écoute y décèle des mariages instrumentaux aux nuances inouïes dont le relief des alliages s’en trouve renforcé, percutant, frissonnant même : toute l’approche historique sur instruments d’époque se justifie avec une évidence immédiate. L’âpreté mordante des timbres ciselés, leurs combinaisons tour à tour confondantes de finesse suggestive, l’intelligence d’une orchestration éloquente révèlent un Debussy ivre et sensuel, d’une prodigieuse invention sonore et organologique… il est évident que le compositeur-expérimentateur connaissait les avancées de la facture de son époque: il en a même suscité les progrès. Jamais un orchestre n’aura étincelé de cette façon. A François-Xavier Roth revient le mérite d’une telle révélation: la sensualité impressionniste de Debussy, et mieux sa subtilité pointilliste émerveille désormais, surclassant bien des approches antérieures sur instruments modernes, pourtant miraculeuses par leur transparence. C’était compter sans Les Siècles : l’aube mystérieuse du I (De l’aube à midi sur la mer), l’ondulation atmosphérique de Jeux de vagues, puis la somptueuse diffraction sonore de Dialogue du vent et de la mer, véritable kaléidoscope scintillant se réalisent avec une finesse rarement atteinte auparavant. Tout le symphonisme du prix de Rome, d’une audace moderne inégalée s’accomplit dans le sommet de l’orchestre français au début du XXème siècle (1905). Aux musiciens des Siècles, le mérite d’en retrouver l’activité et la suavité première. C’est comme s’ils avaient côtoyé et recueilli de Debussy lui-même la secrète alchimie des équations instrumentales pour nous en apporter les délices originaux. En révélant la juste proportion sonore, où l’intensité des couleurs d’origine brille de mille feux, chef et orchestre apportent la preuve que jouer sur instruments d’époque rétablit la place première de Debussy: son génie orchestrateur, sa volupté instrumentale, son imagination révolutionnaire.
A plus de 20 ans d’intervalle, la Première Suite d’orchestre puis La Mer livrent l’évolution d’un Debussy démiurge, à l’inspiration matricielle ; ici prend forme la musique de l’avenir, en une perfection flamboyante jamais mieux exprimée. Capté au cours de différents concerts, et donc sur le vif lors de la tournée 2012, l’enregistrement gagne aussi en vivacité naturelle, exactement comme si nous assistions aux côtés de Debussy, magicien des instruments, à la création de chaque partition. Eblouissante réalisation. Coup de cœur de classiquenews.com de mars et avril 2013.

Claude Debussy: Première Suite d’orchestre, 1882-1884 (Fête, Ballet, Rêve : orchestration de Philippe Manoury, 2012 ; Cortège et Bacchanale), version pour orchestre, recréation mondiale. La Mer : De l’aube à midi sur la mer, Jeux de vagues, Dialogue du vent et de la mer (1905). Les Siècles. François-Xavier Roth, direction. 1 cd Les Siècles Live, Musicales Actes Sud : ASM 10. Enregistrements live, février, avril, octobre 2012. Durée: 49 mn. Parution: le 26 mars 2013.
Retrouvez tous les concerts des Siècles sur le site www.lessiecles.com

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