Cilea: Adriana Lecouvreur. Gheorghiu, Kaufmann2 dvd Decca (Londres, Royal Opera House, décembre 2010)

Londres, Royal Opera House Covent Garden, novembre et décembre 2010: voici assurément le chef d’oeuvre de Cilea qui a bien raison d’adapter pour l’opéra en 1902, la pièce de Scribe, et du même titre, Adriana Lecouvreur. Il s’agit pour Cilea de poursuivre une carrière ponctuée de premiers succès: membre de la “jeune école” (“giovane scuola”), le musicien de fait répond aux commandes de l’éditeur Sonzogno, lui-même pris dans une course qui l’affronte à la puissante maison Ricordi. Cilea remporte un triomphe à Milan (Teatro Lirico) à la création de son Adriana (novembre 1902) quand Puccini déçoit avec Butterfly (première version, février 1904).
Ici le théâtre s’invite à l’opéra: sur la scène les Comédiens Français jouent Bajazet de Racine. Le XVIIè avait vu la revanche des compositeurs lyriques contre les dramaturges; ironie de l’histoire, Racine ne se remettra jamais de la concurrence à la Cour de Louis XIV des opéras de Lully: l’écrivain n’écrira plus de la même manière ses drames… sans penser à des intermèdes musicaux. Au début du XXè, Cilea, soucieux de théâtre comme tous les véristes, se penche sur un livret aux qualités psychologiques et expressives. Choisir une pièce de théâtre (comme Puccini le fait de Tosca) n’est pas un hasard.


Superbe production

Voici donc la sulfureuse et amoureuse Adriana, actrice ardente dont l’art déclamatoire est un prétexte fabuleux pour tisser l’un des rôles les plus envoûtants de la scène lyrique: d’ailleurs, comme ses illustres aînées dont l’immense Magda Olivero ou plus récemment Mirella Freni, Angela Gheorghiu paraît sur scène non en chantant mais en déclamant… toute la partition se joue du passage entre les deux mondes, théâtral et musical, la poésie qui en ressort enrichit une perception tendre et vertigineuse par ses sommets mélodiques qui croisent une harmonie savante, d’autant plus opportune qu’elle souligne les temps forts de l’action.

Opéra vériste oblige, les situations dramatiques sont superbement préservées durant le déroulement psychologique: dès son faux air humble, où la cantatrice se dit “servante” de la scène (Io son l’umile ancella), “la” souveraine Gheorghiu déploie son timbre de velours, d’une irrésistible sensualité, musicalité et finesse dramatique à l’avenant… Depuis le XVIIIè, pose, diction, inflexion du verbe… les acteurs et les chanteurs à l’opéra sont proches des aristocrates, comme eux… bien nés, bien éduqués: là encore Cilea exploite la similitude des univers sociaux: les acteurs fréquentent les princes. Ainsi le Comte de Saxe Maurizio aime la théâtreuse Adriana; mais il est aimé aussi de l’impressionnante Princesse de Bouillon (vrai emploi d’alto haineux, jaloux, vengeur, foudroyant au III): Olga Borodina, ailleurs, Dalila légendaire, sait aussi, comme sa partenaire Gheorghiu, ciseler un rôle accompli qui en fait une rivale terrifiante.

La rivalité des deux femmes fait d’ailleurs la saveur de cette production visuellement parfaite; servie par deux actrices chanteuses éblouissantes. Leur confrontation compose la tension captivante d’un opéra sans temps mort, jusqu’au dénouement et son grand air tragique, mi chanté mi déclamé du IV, où respirant les violettes empoisonnées que lui a adressé la Princesse, Adriana expire en une scène délirante où se dresse Melpomène, muse tragique; où jeu théâtral et réalité se mêlent là encore: Lecouvreur ne peut mourir qu’en tragédienne.
La mise en scène respecte avec finesse tout ce qui convoque le Paris 1730; un air proche de Manon de Massenet; McVicar qui a réalisé ensuite, la scénographie de l’opéra français retrouve ici un équilibre inspiré et convaincant entre illusion et vie réelle; l’opéra étant entendu comme le sommet des arts du spectacle, la production londonienne devient réflexion sur les formes de la représentation, son pouvoir troublant qui ne cesse de toucher grâce à la justesse du trio vocal principal: Jonas Kaufmann est enivré, embrasé; Gheorghiu, plus féminine et tendre que jamais; Olga Borodina, monstresse instigatrice, perverse certes et soupçonneuse mais elle aussi si humaine… femme blessée et amère au fond de son coeur. Même les comprimari sont parfaits (Alessandro Corbelli fait un Michonnet épris et conquis comme nous par l’admirable Gheorghiu)… A Londres, l’opéra et ses perspectives scéniques, théâtre dans le théâtre (quand Michonnet admiratif depuis la coulisse, commente l’art d’Adriana actrice, laquelle paraît sur la scène théâtrale, fin du I)… Tout souligne ici la magie de la scène, le passage ténu entre illusion et enchantement… Production événement. La référence de l’opéra de Cilea en dvd.

Seule réserve: la direction pas assez fouillée et subtile à notre avis de Mark Elder; à ce niveau d’incarnation vocale, il faut le meilleur. Un Prêtre, Nézet-Séguin ou Franck… aurait autrement illuminé la fosse, d’autant que l’orchestre est le 4è personnage d’un théâtre spectaculaire, à redécouvrir d’urgence.

Cilea: Adriana Lecouvreur. Angela Gheorghiu, Jonas Kaufmann, Olga Borodina, … David McVicar, mise en scène. Marl Elder, direction. Choeur et orchestre du Royal Opera House Covent Garden Londres. Enregistrement réalisé en novembre et décembre 2010. 2 dvd Decca. Réf.: 074 3459

En mai 2001, il y a un an, Arte diffusait cette production vocalement et scéniquement éblouissante. Lire notre présentation critique d’Adriana Lecouvreur de Cilea sur Arte, avec Angela Gheorghiu et Jonas Kaufmann.

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