Centenaire de la mort de Scriabine 1915-2015

scriabine_alexandre--centenaire-1915-2015Centenaire de la mort de Scriabine 1915-2015. Tous ses portraits photographiques l’attestent : il Ă©tait un dandy Ă  fiĂšre allure, affichant une moustache aux pointes savamment effilĂ©es qui lui donnaient l’aspect d’un prince aventurier d’un autre Ăąge… Russe par sa naissance, Scriabine demeure europĂ©en : un musicien qui pense la musique en visions fulgurantes, Ă©tablit des relations inĂ©dites entre poĂ©sie et musique (comme Schumann), philosophie (Strauss) et aussi couleurs (avant Messiaen). L’on ne saurait mĂȘme ĂȘtre incomplet ici sans citer les rapprochement avec la peinture comme l’indique clairement les relations de Scriabine avec Jean Delville (dont l’image du PromĂ©thĂ©e a inspirĂ© celui de Scriabine) et aussi Kandinsky ! C’est un moderne qui recycle les grands romantiques avant lui (Liszt, Chopin), dessine Ă  l’Ă©poque de Berg, Stravinsky et Szymanowski, les nouvelles frontiĂšres et le nouvel horizon de la musique; … en somme, un maĂźtre alchimiste qui ouvre le chemin pour Cage et Stockhausen. Scriabine a Ă©levĂ© l’acte musical au niveau du cosmos. Voici son portrait pour le centenaire de sa mort, survenu en avril 1915. Il n’avait que 43 ans.

NĂ© Ă  Moscou en 1872, Alexandre Scriabine est Ă©levĂ© et initiĂ© Ă  la musique par sa tante. A 10 ans il intĂšgre le corps des cadets de l’Ecole militaire, tout en suivant dĂ©jĂ  l’enseignement de Nicolas Zverev (piano, dans la pension de ce dernier : Rachmaninov est son jeune confrĂšre et ami) et de SergueĂŻ TaneĂŻev (composition). A 16 ans, il retrouve TaneĂŻev au Conservatoire, et entre dans la classe d’Arenski (composition). A l’Ă©poque de la composition de la Sonate n°1 – un genre dans lequel il se montre un nouveau maĂźtre absolu tant par la concision de l’architecture resserrĂ©e, que l’invention harmonique et mĂ©lodique d’une irrĂ©sistible intensitĂ©-, Scriabine comme ce fut le cas de Schumann auparavant (autre compositeur pianiste) subit une paralysie de la main droite qui le fait basculer dans une profonde dĂ©pression.  Il n’a que 20 ans (1893), mais trĂšs vite, une splendide carriĂšre de pianiste virtuose, tenant Ă  la fois de Liszt pour la bravoure Ă©lectrique et spirituelle, et Chopin, pour l’incandescence introspective (tournĂ©e vers l’ivresse, l’extase, toujours la sublimation de l’acte musical) s’affirme peu Ă  peu, comme en tĂ©moigne ses premiĂšres tournĂ©es europĂ©ennes (Allemagne, Suisse, Italie : 1895) et aussi ses rĂ©citals Ă  Moscou et Saint-Petersbourg. Sur les traces de Chopin (mais aussi “concurrencĂ©” par Rachmaninov), Scriabine rassemble d’anciennes partitions, en Ă©crit de nouvelles : ce sont les fameux sublimes 24 PrĂ©ludes opus 11 de 1896.
Avec son Concerto pour piano en fa diĂšse majeur opus 20, Scriabine devient lui-mĂȘme, suscitant la jalousie du corps professoral et aussi ceux qui ardents partisans du folklore russe et usant et abusant de rĂ©fĂ©rences slaves, tels Rimski, ne comprennent pas que Scriabine affecte d’ĂȘtre plus occidental que russe, sans jamais dĂ©velopper une mĂ©lodie russe ou slave dans sa musique.  A 26 ans (1898), le jeune pianiste compositeur devient nĂ©anmoins professeur au Conservatoire de Moscou (piano).

 

 

 

les cimes du romantisme

 

delville prometheeHabitĂ© par la forme pure et le langage d’une musique surtout spirituelle, elle-mĂȘme porteuse d’un idĂ©al philosophique oĂč le crĂ©ateur dĂ©miurge rend audible l’harmonie cosmique, Scriabine s’intĂ©resse en 1900 Ă  l’Ă©criture symphonique. Sa Symphonie n°1 puis n°2 (1901) marque l’ampleur d’une pensĂ©e musicale inĂ©dite ; Scriabine se passionne alors pour Nietzsche. Il a toujours Ă©tĂ© un lecteur et un poĂšte assidu (ses Carnets tenus sa vie durant offrent aujourd’hui une idĂ©e exacte et prĂ©cise de sa pensĂ©e : ils tĂ©moignent dĂšs le dĂ©but d’un goĂ»t affĂ»tĂ© pour l’Ă©criture et la quĂȘte de correspondances littĂ©raires et musicale).

L’annĂ©e 1903 qui est celle de ses 31 ans marque une rupture : il dĂ©missionne du Conservatoire, pour ne s’exercer qu’Ă  la composition. En outre il rencontre une nouvelle Ă©lĂšve Tatiana de SchlƓzer, qui sera sa seconde Ă©pouse, la compagne qui le comprend Ă  la perfection… certainement mieux que sa premiĂšre Ă©pouse Vera Ivanovna Isakovitch (Ă©pousĂ©e en 1897 Ă  25 ans!). En 1903, le musicien compose aussi sa Symphonie n°3 opus 43, dite “le divin poĂšme”.

 

 

 

DerniÚre décennie (1905-1910)

 

scriabine alexandre_scriabineScriabine quitte Vera en 1905 et s’installe avec Tatiana Ă  Bagliosco. DĂšs lors, pendant les 10 derniĂšres annĂ©es de sa vie (son dĂ©cĂšs survient  le 14 avril 1915), Scriabine approfondit encore son travail sur la forme et le sens de l’art musical : chef d’oeuvre promĂ©thĂ©en et lisztĂ©en (- PromĂ©thĂ©e inspirera un prochain sommet orchestral en 1911…-), le PoĂšme de l’extase opus 54, contemporain de la Sonate n°5 opus 53, date de 1907.  L’Ɠuvre oscille constamment entre poison et enchantement, ivresse, extase, danse et transe… De prĂšs de 25 mn (selon les versions), c’est dĂ©finitivement sa 4Ăšme Symphonie et le prolongement de ses recherches dĂ©jĂ  inouĂŻes dans le genre symphonique : une synthĂšse d’un flamboiement sonore qui exige couleurs, transparence, prĂ©cision arachnĂ©nenne ; Scriabine comme le jeune Stravinsky (celui tout aussi gĂ©nial qui conçoit L’Oiseau de Feu, et Petrouckha avant l’implosion du Sacre) impose une maestriĂ  d’orchestrateur irrĂ©sistible. Mais au delĂ  du sujet, l’Ă©criture semble porter l’orchestre vers un point de fusion toujours plus Ă©levĂ© : la sublime fanfare cĂ©leste finale tempĂšre le tissu outrageusement sensuel qui s’est dĂ©veloppĂ© auparavant, prĂ©ludant Ă  l’Ă©blouissement conclusif Ă©noncĂ© comme l’aube d’un monde Ă  naĂźtre En 1908, son Ă©diteur exclusif, le chef d’orchestre hyper dynamique, Serge Koussevitsky lui alloue une rente annuelle contre de nouvelles compositions : l’auteur peut donc vivre de sa principale activitĂ©.
DĂšs 1909, Moscou et Saint-Petersbourg reconnaissent la valeur du PoĂšme de l’extase. En 1911, Ă  Moscou, il fait crĂ©er son PromĂ©thĂ©e avec un immense succĂšs; plusieurs tournĂ©es en Allemagne, Hollande (1912) et aussi Ă  Londres (1913) couronnent le gĂ©nie de Scriabine comme pianiste et compositeur (les Sonates n°8, 9 et 10 datent de la mĂȘme annĂ©e 1913). Vers la flamme, poĂšme opus 72 est l’aboutissement de toute la carriĂšre.
Marqué par la pensée du musicien et philosophe soufi Inayat Khan, Scriabine quelques temps avant de mourir, songeait à construire un temple en Inde à Madras pour la création de sa nouvelle partition MystÚre (dans le parc de la Société de Théosophie). La partition est son testament et demeure inachevée à ce jour.

MalgrĂ© son caractĂšre subliminale et hautement intellectuelle, d’une virtuositĂ© cependant essentielle (car millimĂ©trĂ©e selon un schĂ©ma de dĂ©veloppement souvent concis et synthĂ©tique : mĂȘme dans ses Symphonies, le compositeur n’aime pas s’Ă©tendre), l’Ă©criture d’Alexandre Scriabine sĂ©duit toujours par son originalitĂ© harmonique et surtout sa profonde sensualitĂ©. De l’ivresse Ă  l’extase et aux vertiges conscients, toujours parfaitement calibrĂ©s, chaque partition de Scriabine relĂšve d’une transfiguration: l’indice d’une quĂȘte coĂ»te que coĂ»te prĂ©servĂ©e, menant de la danse Ă  la transe.
Jamais dogmatique ni dĂ©monstrative, l’Ă©criture de Scriabine sait devenir pure poĂ©sie a contrario de l’ambition spirituelle qui la soustend. Les titres de ses Ɠuvres majeures (Le divin poĂšme, le PoĂšme de l’extase, vers la flamme, PromĂ©thĂ©e…) disent assez l’absolue exigence de celui qui vĂ©cut la musique tel le couronnement des disciplines spirituelles.

 

 

Illustrations : Portraits de Scriabine (1872-1915) ; Prométhée de Jean Delville (DR)

 

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