CD. Vogel : La Toison d’or, 1786 (Kalinine, Niquet 2012)

CD. Vogel : La Toison d’or, 1786 (Kalinine, Niquet 2012) …    TempĂ©rament de feu ! Vogel n’est pas qu’un Ă©mule de Gluck, il Ă©gale amplement son maĂ®tre sur la place parisienne, ayant un sens souverain des situations dramatiques, de l’architecture lyrique, sachant surtout offrir un portrait de femme fulgurant et Ă©ruptif, parfois tendre et blessĂ©, toujours tendu et frĂ©nĂ©tique. La dĂ©couverte est de taille : elle enrichit considĂ©rablement notre connaissance de l’hĂ©ritage gluckiste Ă  Paris, et Ă  la Cour de France au coeur des annĂ©es 1780.

 

 

Feu et tourments de l’Ă©blouissante MĂ©dĂ©e de Vogel

 

VOGEL_toison_dor_290_glossaBien avant Cherubini et sa fameuse et dĂ©jĂ  romantique MĂ©dĂ©e (1797), voici dès 1786, la figure de la magicienne en Colchos, amoureuse ivre et possĂ©dĂ©e par sa dĂ©mesure exclusive, prĂŞte Ă  tout pour conquĂ©rir (en pure perte et si vainement : l’amour rend ….), y compris Ă  tuer sa rivale, ni plus ni moins et ce dès la fin du II (assassinat d’Hipsiphile). Du dĂ©but Ă  la fin, c’est un dĂ©versement sans attĂ©nuation de violence verbale, d’engagement radical, de frĂ©nĂ©sie exacerbĂ©e qui sollicite la mezzo dans le rĂ´le de MĂ©dĂ©e (très vaillante et constante Marie Kalinine, dont sur les traces de la crĂ©atrice historique la fameuse Melle Maillard, l’intensitĂ© ne faiblit pas, malgrĂ© la perte d’intelligibilitĂ© souvent dommageable). Dans cet arĂ©opage tragique et sanguinaire, digne des grands tragiques grecs, – les seuls rĂ©fĂ©rences vĂ©ritablement ciblĂ©s par Vogel, soulignons le très beau rĂ´le, un peu court hĂ©las de l’Ă©pouse de Jason, Hipsiphile, bientĂ´t proie fatale, venue rechercher son mari (excellente et suave Judith Van Wanroij). Elle mourra sous les coups vipĂ©rins de sa rivale magicienne. Entre les deux femmes, Jason fidèle Ă  la fable antique, n’est que vellĂ©itĂ© : hĂ©ros fabriquĂ© par MĂ©dĂ©e selon ses humeurs propices, vrai potache ou faux hĂ©ros qui se rebiffe en fin d’action mais trop tard – après la mort de son Ă©pouse… donc si veul en dĂ©finitive et ne songeant qu’Ă  sa gloire… Avouons que la tension virile et parfaitement articulĂ©e de Jean-SĂ©bastien Bou donne chair et sang, c’est Ă  dire crĂ©dibilitĂ© et assurance au caractère assez faible.
Très investi par les multiples ressorts nerveux et souvent guerriers de l’Ă©criture orchestrale, HervĂ© Niquet dĂ©fend avec style et dramatisme une partition passionnante dont les couleurs souterraines, le tumulte continu des cordes s’inscrivent immĂ©diatement dans une Ă©bullition romantique : tout l’acte III en particulier après la grande scène de MĂ©dĂ©e, n’est que succession de tutti Ă  l’orchestre et pour le choeur, un tumulte collectif pourtant parfaitement construit et finement caractĂ©risĂ©, – dommage qu’ici nous n’ayons pas l’articulation affĂ»tĂ©e de la MaĂ®trise de CMBV ni l’Ă©loquence Ă©lĂ©gantissime du chĹ“ur de chambre de Namur. Vif et nerveux et pourtant sans sĂ©cheresse, le chef souligne l’ardente flamme, le nerf moteur de toute l’action, aux lueurs et Ă©clats souvent foudroyants qui annoncent Ă  quelques annĂ©es près, la violence des temps rĂ©volutionnaires.
Et pourtant ailleurs, en contrepoint expressif, – preuve que Vogel sait varier sa lyre ardente…,  la prière de Calciope Ă  l’endroit de MĂ©dĂ©e (voix trop ample et surexpressive de Hrachuhi Bassenz), ou plus tard la scène oĂą MĂ©dĂ©e convoque la Sybille en sa caverne (chant hallucinĂ© tendu parfois court de Jennifer Borghi qui elle aussi reste fâchĂ©e avec l’intelligibilitĂ© du français tragique), aux Ă©clairs annonciateurs des grandes scènes fantastiques et frĂ©nĂ©tique d’un Spontini… sont autant d’Ă©pisodes magnifiquement composĂ©es, entre fulgurance et expressionnisme ardent.
Du dĂ©but Ă  la fin, la coupe haletante de la partition toute entière dĂ©volue Ă  la passion totale et malheureuse de l’amoureuse MĂ©dĂ©e saisit par sa justesse. Jamais compositeur n’eut Ă  ce point une telle inspiration pour brosser le portrait d’une femme possĂ©dĂ©e par la folie amoureuse. Le vrai miracle de l’opĂ©ra est bien lĂ  : dans la figure passionnĂ©e, passionnante de la magicienne plus femme et impuissante qu’aucune autre, malgrĂ© ses enchantements. L’un des rĂ´les les plus ambitieux et les plus endurants de l’opĂ©ra français Ă  l’Ă©poque des Lumières : sommet culminant après la scène 2 du III, la scène 4 du mĂŞme acte, entre grand air, rĂ©cit, lamento, entre larmes, cris, imprĂ©cations et possession reste mĂ©morable.   RĂ©vĂ©lation jubilatoire.

 

Johann Christoph Vogel : La Toison d’or, 1786. Marie Kalinine, Judith Van Wanroij, Jean-SĂ©bastien Bou … Le Concert Spirituel. HervĂ© Niquet, direction. Soulignons au crĂ©dit de cette nouvelle publication, le soin Ă©ditorial et la qualitĂ© des textes et contributions Ă©ditĂ©s Ă  l’appui du livret intĂ©gral. La genèse de l’opĂ©ra, le portrait de l’auteur (un jeune gĂ©nie dĂ©vorĂ© par le dĂ©mon de l’alcool…), le mythe de MĂ©dĂ©e Ă  l’Ă©preuve de la peinture d’histoire et de la scène lyrique… apportent entre autres, des Ă©clairages prĂ©cieux pour mesurer l’Ă©vĂ©nement que demeure cette rĂ©surrection majeure grâce au disque. Incontournable.

 

Comments are closed.