CD. ROKOKO. Arias de Hasse par Max Emanuel Cencic (Decca)

CLIC_macaron_2014CD. Rokoko : arias de Hasse. Max Emanuel Cencic, contre-tĂ©nor (1 cd Decca). Avec Rokoko, le contre -Ă©nor  croate (nĂ© Ă  Zagreb en 1976) fait une entrĂ©e fracassante chez Decca. Si Cecilia Bartoli ressuscite depuis peu la suavitĂ© haendĂ©lienne d’Agostino Steffani, Max Emanuel Cencic et sa voix d’or, au medium d’une richesse harmonique Ă©blouissante dans ce nouveau programme, cĂ©lèbre la passion dramatique d’un autre contemporain de Haendel, et comme lui, vĂ©ritable phare musical europĂ©en au XVIIIè : Johann Adolf Hasse (1699-1783).

 

 

 

cd ” coup de coeur de classiquenews.com “
Rokoko : Hasse ressuscité

Max Emanuel Cencic dévoile le génie lyrique de Hasse

CD_CENCIC_max_emanuel_cencic_hasse_opera-arias_DECCA_CD_290_coverROKOKO---copie-1 - copieBurney tĂ©moin voyageur et mĂ©lomane prĂ©cieux pour la pĂ©riode, n’hĂ©site pas Ă  l’appeler ” Apollon “, tout en soulignant ce en quoi le style hautement raffinĂ©, virtuose pourtant jamais dĂ©coratif de Hasse, fut l’un des plus estimĂ©s de son temps, en particulier par les tĂŞtes couronnĂ©es de Dresde Ă  Vienne… Mais c’est surtout la sincĂ©ritĂ© et l’intensitĂ© de son Ă©criture qui frappent aujourd’hui.
RĂ©vĂ©lant plusieurs airs extraits des opĂ©ras Arminio, Siroe, Tito Vespasiano (deux airs), Tigrane ou La Spartana generosa) sans omettre le superbe air d’ouverture empruntĂ© Ă  son oratorio “Il Cantico de’ Tre Fanciulli), le contre tĂ©nor Max Emanuel Cencic ne fait pas que ressusciter un compositeur injustement mĂ©connu aujourd’hui : sa voix flexible et suavement timbrĂ©e s’affirme convaincante, d’une fermetĂ© souple et irrĂ©sistible dans ce rĂ©pertoire, dans toute sa plĂ©nitude maĂ®trisĂ©e, avec un medium d’une suavitĂ© dĂ©lectable. RĂ©cital Ă©blouissant, d’autant plus convaincant que chef et instrumentistes (Armonia Atenea. George Petrou, direction) dĂ©veloppent avec le chanteur une superbe complicitĂ© expressive et poĂ©tique. Nouveau cd Ă©lu coup de coeur de classiquenews.com

 

 

Hasse révélé

D’emblĂ©e, c’est un Hasse Ă©clatant et aussi direct qui surprend ici, grâce Ă  son orchestre d’une finesse instrumentale mĂ©sestimĂ©e (cor, bassons, flĂ»tes…) Ă  laquelle les musiciens apportent un Ă©clairage enthousiasmant.
La voix du soliste saisit par son assurance, tout en explorant plusieurs aspects mĂ©connus du compositeur Saxon : ” Notte amica ” (cantico de ” Tre Fanciulli “, plage 1) berce par sa tendresse mozartienne, avec outre sa douceur suave, un soupçon de gravitĂ© tragique (couleur du basson)… le brio n’empĂŞche pas la profondeur, voilĂ  un cocktail gagnant qui pourrait bien expliquer la rĂ©ussite de Hasse (comme c’est le cas de son compatriote et prĂ©dĂ©cesseur Haendel).
Un bon rĂ©cital sait varier les humeurs et les climats expressifs, soignant les effets stimulants des contrastes ; ainsi le 2 est plus hĂ©roĂŻque et pĂ©taradant faisant valoir l’agilitĂ© triomphale d’Arminio, le hĂ©ros unifcateur des germains contre les romains…
Le débit vocal assumé par Cencic met en lumière cette coupe napolitaine si spécifique, que maîtrise habilement Hasse, et que reprend aussi la vocalità plus artificielle de Jommelli par exemple.
En maĂ®tre d’une dramaturgie lyrique Ă©quilibrĂ©e, Cencic alterne ainsi affects alanguis suspendus (plage 3, Siroe : ” la sorte mia tiranna ” d’une dignitĂ© hĂ©roĂŻque pleine d’effusion plus introspective) tout en ciselant surtout l’impact Ă©motionnel des arias plus trĂ©pidants : ainsi ” Opprimete i contumaci ” de Tito Vespasiono (plage 4) frappe par son allant impĂ©tueux d’autant que l’orchestre sert idĂ©alement la cadence Ă  la fois martiale et fruitĂ©e d’une partition très caractĂ©risĂ©e. MĂŞme tempĂŞte et mĂŞme houle vĂ©ritable, et d’une Ă©nergie vivaldienne (mĂ©lismes accentuĂ©s du basson dialoguant avec les cordes frĂ©nĂ©tiques) dans L’Olimpiade qui suit (plage 5) : ” Siam navi all’onde “… le flot Ă©ruptif est ici dĂ©fendu avec une hargne instrumentale, une onctuositĂ© vocale jamais prise en dĂ©faut.
Ipermestra (plage 6), est plus dĂ©tendue et d’une insouciance quasi absente jusque lĂ  dans le programme : l’aria fait valoir la souveraine flexibilitĂ© du medium d’une caressante ivresse.

 

 

FlexibilitĂ© d’une voix contrastĂ©e

Après le Concerto pour mandoline (qui repose l’Ă©coute suscitĂ©e par la fougue expressive du contre tĂ©nor), la seconde partie du rĂ©cital est de la mĂŞme veine : souple, caractĂ©risĂ©e, ardente, profonde. Le soliste redouble mĂŞme de gĂ©nĂ©reuse expressivitĂ© dans deux airs sollicitant le souffle et l’agilitĂ©, le soutien comme le style : ” De’folgori di Giove ” d’Il Trionfo di Clelia, plage 10) d’une belle nervositĂ© martiale (cors rugissants très mis en avant) : le hĂ©ros civilisateur, vainqueur d’une arrogance noble et gĂ©nĂ©reuse s’y prĂ©cise ; comme dans la place suivante (” Se un tenero affetto ” de La Spartana Generosa, plage 11 donc) : fureur vertigineuse et la belle intensitĂ© lĂ  encore s’affirment avec une assurance belliqueuse ; l’abattage est d’une rare autoritĂ© vocale y compris dans les mĂ©lismes et cascades les plus acrobatiques, exigeant surenchère expressive et prĂ©cision rythmique. Du grand art. Dans le second air extrait d’Il trionfo di Clelia : Dei di Roma : la douceur souveraine se fait plus rĂ©confortante (avec une belle instrumention comprenant hautbois, flĂ»te et bassons); le registre et l’ambitus -plus central, sont ici idĂ©alement confortables pour la voix de Max Emanuel Cencic, aux couleurs sombres idĂ©alement claires et mordantes.
Pour conclure ce rĂ©cital en tous points abouti, les musiciens relèvent les dĂ©fis des deux derniers airs : ” Solca il mar ” (plage 13, extrait d’Il Tigrane), vĂ©ritable air de bravoure, expression d’une stabilitĂ© et d’une assurance inflexible sur l’ocĂ©an et la houle d’un destin souvent contraire (notez la mĂ©taphore, car le texte parle de tempĂŞte et de naufrage) : la très belle complicitĂ© des instrumentistes (cors nobles et cordes trĂ©pidantes) sert la belle progression dynamique dont est capable le contre-tĂ©nor.
Enfin en guise de coda et d’adieux, rien ne vaut des accents secs Ă  l’orchestre, ceux d’une coupe frĂ©nĂ©tique : ardeur expressive, agilitĂ©, virtuositĂ© et expressionnisme d’une flamme toute tragique dans Tito Vespasiano, Max Emanuel Cencic se tire avec subtilitĂ© de cet air ample ; il passe de l’orage tragique Ă©perdu Ă  la langueur plus implorante, rĂ©ussissant les passages avec ce moelleux et ce soutien si dĂ©lectables. Saluons l’artiste, l’interprète, l’instinct du musicien, idĂ©alement au diapason des affects d’un Hasse souvent imprĂ©visible, d’une constante rage dramatique.
Au total, en 8 opĂ©ras et 1 oratorio ainsi dĂ©voilĂ©s, le programme sĂ©duit indiscutablement, soulignant et les dons impressionnants du chanteur, et l’art contrastĂ© et raffinĂ© du saxon Hasse.  Bel accomplissement.

 

 

Rokoko. Arias de Hasse. Max Emanuel Cencic, contre-ténor. Orchestre Armonia Atenea. George Petrou, direction. 1 cd Decca. Parution : le 20 janvier 2014.