CD. Rival Queens. La Genaux / Bordoni contre La Kermes / Cuzzoni (1 cd Sony classical)

CD sony rival queens simone kermes vivica genaux Rival QueensCD. Rival Queens. La Genaux / Bordoni contre La Kermes / Cuzzoni (1 cd Sony classical). En gants de boxe, mais robes XVIIIè, les deux divas vedette de l’Ă©curie Sony classical s’offrent comme Ă  l’Ă©poque du Haendel Londonien et de Porpora son rival napolitain, une joute lyrique : ces reines rivales, – l’une soprano (Simone Kermes), l’autre mezzo (Vivica Genaux) surenchĂ©rissent en performances coloratoure, sur les traces des divas adulĂ©es au XVIIIè Ă  Londres entre autres ce 6 juin 1727 dans l’opĂ©ra de Bononcini : Astianatte. Francesca  Cuzzoni et Faustina  Bordoni la VĂ©nitienne, de la mĂŞme gĂ©nĂ©ration (nĂ©es en 1696 et 1697) s’y rĂ©vèlent redoutables, dĂ©terminĂ©es et mĂŞme agressives, n’hĂ©sitant pas Ă  s’injurier et s’empoigner.
Sur le plan strictement musical et artistique, l’enjeu de la joute demeure expressif et technique : l’agilitĂ©, mais aussi l’Ă©tendue de la tessiture (aigus très haut perchĂ©s), l’habilitĂ© Ă  colorer et nuancer sa propre expressivitĂ© sont de rigueur. Pourtant outre la suprĂŞme virtuositĂ©, il faut surtout une justesse de ton, une expressivitĂ© et une style qui privilĂ©gie la finesse intĂ©rieure sur la seule carrure tapageuse et dĂ©monstrative. L’idĂ©al aurait assurĂ©ment Ă©tĂ© de les Ă©couter dans les mĂŞmes airs, ce qui aurait supposĂ© deux tessitures Ă©gales : en rĂ©alitĂ© la chose aurait pu ĂŞtre rĂ©alisĂ©e car les deux chanteuses citĂ©es (Francesca et Faustina) ont incarnĂ© Ă  deux temps diffĂ©rents, le mĂŞme air dans l’Artaserse de Hasse Ă  Venise en 1730 (l’air :  “Va tra le selve ircane “, crĂ©Ă© d’abord par la Cuzzoni, est ensuite repris dans une version diffĂ©rente par la Bordoni Ă  Dresde en 1740). Mais respectant la couleur et le grain du timbre de chacune, le choix des airs prend en compte l’agilitĂ© claire de Vivica, le flou dramatique de Simone : osons dire d’emblĂ©e que cette joute tourne Ă  l’avantage de Vivica Genaux dont la prĂ©cision des vocalises, le brillant claire du timbre, la musicalitĂ© souple, surtout son souci du verbe et de l’intelligibilitĂ© Ă©crasent les capacitĂ©s (rĂ©elles) de sa rivale : comparĂ©e souvent Ă  Bartoli, Simone Kermes paraĂ®t souvent terne, manquant de fluiditĂ© sobre, toujours tournĂ©e vers un intensitĂ© et une nervositĂ© violente et spectaculaire, qui certes veut en dĂ©coudre mais manque singulièrement de profondeur comme de poĂ©sie, de finesse comme nuances. Naples, Londres, Rome et surtout Venise, les opĂ©ras ici ressuscitĂ©s dont la majoritĂ© en “premières mondiales” illustrent l’essor du genre seria acrobatique et rien que virtuose, propre aux annĂ©es 1720 et 1730 : traitant l’autre de garce et de catin, poussĂ©es chacune par leurs partisans particulièrement remontĂ©s en ce soir du 6 juin 1727 au Haymarket de Londres, deux divas cĂ©lèbres, la parmesane Faustina Bordoni (nĂ©e en 1696) et la VĂ©nitienne Francesca Cuzzoni (nĂ©e en 1697) que la dignitĂ© et l’Ă©lĂ©gance habituelle tenaient dans la biensĂ©ance la plus respectable, se crĂŞpent le chignon sur scène devant un parterre mĂ©dusĂ© … dont la princesse de Galles.La Genaux / Bordoni contre La Kermes / Cuzzoni
2 divas sur le ring …
L’Astianatte de Bononcini n’espĂ©rait pas une telle publicitĂ© : un pugilat mĂ©morable dans l’histoire de l’opĂ©ra baroque. Leur collaboration pour un mĂŞme opĂ©ra remonte Ă  1718 Ă  Venise : elles se retrouvent ensuite sur la mĂŞme affiche en 1719 Ă  Venise et Milan puis 1721 Ă  Venise, Ă©galement; de 1726 Ă  1728, la Royal Academy of music de Londres engage les deux divas au risque d’enflammer leur rivalitĂ© de plus en plus explicite… de fait, l’Ă©vĂ©nement inconcevable se produit donc en 1727, chacune Ă  peine trentenaire revendiquant le statut de “prima donna”. Si les tĂ©moignages (surtout celui de Tosi) fixent dans l’imaginaire, le beau chant d’expression de la Cuzzoni – OrphĂ©e (son cantabile amoureux en particulier) et celui de bravoura de la Bordoni – Sirène (agilitĂ© coloratoura), ils nous restent pour imaginer concrètement leurs formidables capacitĂ©s, des airs taillĂ©s pour ces machines Ă  vocalises acrobatiques. En rĂ©alitĂ© les commentaires sur les deux divas sont assez proches, rĂ©vĂ©lant des tempĂ©raments en miroir : les deux Ă©tant aussi douĂ©es l’une que l’autre pour l’introspection de caractère ou la performance acrobatique : profondeur et virtuositĂ©. De quoi faire rĂŞver les divas modernes.

De fait, le programme de ce disque laisse envisager des qualitĂ©s spĂ©cifiques qui pourraient bien aujourd’hui, selon l’Ă©criture des airs, singulariser l’une par rapport Ă  l’autre. A Ă©couter les airs de Pollarolo, Lucio Papirio (air de Papiria, 1720), de Lucio Vero d’Ariosti (1727), Numa (1741) et Didone abbandonnata (1742)  de Hasse : La Bordoni (ici Vivica Genaux) devait Ă©tonner par son souffle illimitĂ©. Face Ă  elle : les airs virtuosissimes de Cuzzoni Ă©clatent dans Da tempesta il legno infranto du Cesare de Haendel (en 1724), ou l’air, ici chantĂ© par Kermes, ” BenchĂ© l’augel s’asconda ” (Mandane du Ciro riconosciuto de Leonoardo Leo (Turin, 1739) qui renvoie Ă  une esthĂ©tique plus intĂ©rieure.

L’intĂ©rĂŞt du disque est Ă©videmment de distinguer des particularitĂ©s distinctives voires discriminatoires qui dĂ©partagent inĂ©vitablement les talents. C’est aussi un rĂ©pertoire passionnant qui rĂ©vèlent toutes les nuances de la virtuositĂ© : de 1720 Ă  1739, entre les vĂ©nĂ©to Ă©miliens tels Ariosti, Bononcini, Giacomelli, Pollarolo) et les compositeurs passĂ©s et très fortement marquĂ©s par le moule napolitain : Arena, Hasse, Leo, Poropora, Sarro, Vinci…

Eclat et intériorité de La Genaux / Bordoni

Cuzzoni eut-elle rĂ©ellement ce cantabile amoureux, douĂ©e d’une expressivitĂ© poĂ©tique Ă  tomber telle que l’incarne ici Ă  sa façon La Kermes ? Malheureusement, l’expressivitĂ© courte et sans guère de nuances de son Andromaque dans l’opĂ©ra fameux de Bononcini (Astianatte, cadre des affrontements historiques), air ” Svenalto, traditor ” oĂą l’hĂ©roĂŻne est prĂŞte Ă  mourir, comme hallucinĂ©e et au bord de l’Ă©vanouissement… laisse un goĂ»t d’inachevĂ©. L’air d’agilitĂ© du Ciro riconosciuto de Leo (” BenchĂ© l’augel s’asconda ” de Mandane, Turin, 1739) manque de pĂŞche, de brio, de clartĂ©, d’incisivitĂ© et la voix fait valoir des usures problĂ©matiques… le souffle est court et le style manque singulièrement de finesse comme de rĂ©elle et souple implication (mĂŞme constat pour sa rĂ©cente Comtesse des Noces de Figaro de Mozart emportĂ© par ailleurs Ă  l’orchestre par Teodor Currentzis : Kermes y paraissait comme le maillon faible).

rivals-queens-genaux-kermes-sony-classical-cd-PrĂ©fère-t-on pour autant l’agilitĂ© de bravoure de La Genaux, Ă©patante mitraillette mais aussi (et mieux que sa consĹ“ur, tant pis pour elle), troublante, enivrante grâce aux couleurs intĂ©rieures d’un chant pas que dĂ©monstratif ou strictement virtuose ?.. Mais rĂ©ellement enivrĂ© et mĂŞme enchantĂ© capable de couleurs intĂ©rieures convaincantes : la chaleur du timbre outre son agilitĂ©, sa claire vibration font la rĂ©ussite de l’air de Papiria ” Padre amoroso ” (Venise, 1720) : prière sincère d’une fille Ă  son père indĂ©cis… MĂŞme Ă©panchement pudique et d’une dignitĂ© blessĂ©e dans Lucio vero d’Ariosti (crĂ©Ă© Ă  Londres en 1727 comme l’opĂ©ra fameux de Bononcini) : La Genaux / Bordoni exprime au plus juste la douleur mesurĂ©e d’un cĹ“ur qui s’interdit tout Ă©panchement…  Dans un air nettement plus virtuose enchaĂ®nant les cascades de notes et de vocalises comme justement l’opĂ©ra de la confrontation malheureuse (Astianatte de Bononcini, Londres 1727 dont elle chante l’air d’Ermione), la musicalitĂ© coloratoure de la mezzo canadienne fait… mouche : une assurance dĂ©terminĂ©e qui exprime la volontĂ© d’un cĹ“ur capable de volontĂ© cruelle.

L’affrontement a rĂ©vĂ©lĂ© ses apports et ses enseignements. Insouciante ou bonne joueuse, pariant sur la seule Ă©nergie du dĂ©fi, Simone Kermes savait-elle que son Ă©toile aurait Ă  en pâtir ? Heureuse Vivica Genaux (dĂ©jĂ  habituĂ©e Ă  l’agilitĂ© napolitaine dans un recueil ancien dĂ©diĂ© Ă  Farinelli et aux castrats) : la diva de Fairbanks captive de bout en bout par son agilitĂ© et son intelligence, sa finesse expressive comme sa prĂ©cision technique. Reconnaissons que sa rivales Kermes ne partage pas Ă  la mĂŞme hauteur, la chaleur et la richesse harmonique du timbre, la vitalitĂ© prĂ©cise et construite de la coloratoure… Outre le tonus et l’Ă©clat de La Genaux / Bordoni, saluons l’intĂ©rĂŞt du rĂ©pertoire ici abordĂ©. Les instrumentistes de La Cappella Gabetta manquent parfois cependant de vraie subtilitĂ©, faisant basculer l’ensemble vers une stricte nervositĂ© dĂ©monstrative… Pas facile dĂ©cidĂ©ment d’Ă©viter les effets au dĂ©triment de la profondeur. En l’occurrence, la joute ici dĂ©partage clairement les talents en prĂ©sence…

 
CD. Rival Queens. La Genaux / Bordoni contre La Kermes / Cuzzoni (1 cd Sony classical)

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