CD. Monteverdi : Vespri solenni per la Festa di San Marco (Alessandrini, 2013)

monteverdi-alessandrini-festa-san-marco-vespri-solenni-cd-naiveMonteverdi Ă  Venise. L’activitĂ© du maĂźtre de chapelle de San Marco est intense : en tĂ©moigne ses livres de musique publiĂ©s alors au sein de la SĂ©rĂ©nissime : la Selva morale e spirituale (1640), comme son recueil posthume Missa e Psalmi de 1650. Chacun des deux cycles de partitions tĂ©moigne des avancĂ©es techniques et stylistiques accomplies par les effectifs dirigĂ©s par leur directeur, qui alors Ă  Venise, en gĂ©nie de l’opĂ©ra, livre ses plus grands chefs d’Ɠuvre lyriques (I’Incoronazione di Poppea puis Il ritorno d’Ulysse in patria, deux ouvrages crĂ©Ă©s au dĂ©but des annĂ©es 1640). Renouvellement du choeur, enrichissement des effectifs instrumentaux, mais aussi, surtout, esprit audacieux et pensĂ©e expĂ©rimentale (en liaison aussi avec la publication de son Livre VIII de madrigaux, en 1638 oĂč l’opĂ©ra miniature Il Combattimento di Tancredi e Clorinda dĂ©veloppe le style nouveau, expressif, fulgurant : «  concitato ») façonnent un nouveau style Ă©clectique, expressif, voire thĂ©Ăątral Ă  l’église : Monteverdi joue des contrastes entre passages en stile osservato et nouveau stile concertato : une alternance flamboyante d’effets formels caractĂ©risĂ©s, s’appuyant sur une exceptionnelle diversitĂ© de mise en forme (chƓur, solistes, instruments), rappelant Ă©galement en cela l’inventivitĂ© inĂ©dite des VĂȘpres de la Vierge, recueil dĂ©diĂ© au pape Paul V (car Monteverdi alors virĂ© par son patron mantouan cherchait en 1610, un emploi au Vatican : le Pape ne souhaita mĂȘme pas le rencontrer !).

A Venise en aoĂ»t 1613, Monteverdi bĂ©nĂ©ficie d’une libertĂ© qui inspire son gĂ©nie crĂ©ateur, marquant dĂ©finitivement l’écriture musicale pour la SĂ©rĂ©nissime. L’exaltation de Dieu s’y exprime dans la richesse et la splendeur des effectifs et de l’écriture.

Le rituel liturgique ou paraliturgique se fait exaltation collective en une nouvelle dramatisation des Ă©pisodes. Sur les traces de son prĂ©dĂ©cesseur Giovanni Gabrieli, qui savait dĂ©jĂ  jouer des ensembles de chanteurs (polychoralitĂ© florissante dĂ©sormais emblĂ©matique de l’esthĂ©tique marcienne) et instrumentistes (violes et violons) diffĂ©remment rĂ©parties sous les coupoles multiples de San Marco, et y dialoguant avec les trombones et cornets, Monteverdi exacerbe et enrichit encore le spectre de la musique concertante et du dĂ©ploiement spatial des effectifs.

Trop sage Vespro Ă  San Marco. Alessandrini veille aux Ă©quilibres des pupitres (cornets, trombones, chanteurs, groupes de cordes) avec cet hĂ©donisme mesurĂ© dĂ©sormais caractĂ©ristique de son geste interprĂ©tatif. C’est plus intellectuel et poliment Ă©lĂ©gant que du Biondi (plus sanguin parfois brouillon mais autrement plus habitĂ©), moins fulgurant que Savall et parfois Ă©troit comparĂ© Ă  Christie ; et certainement moins fiĂ©vreux enivrant que l’excellente version du Vespro par Marco Mencoboni (rĂ©vĂ©lĂ© Ă  Ambronay en 2010 et pour nous la version de rĂ©fĂ©rence du Monteverdi exaltĂ©, collectif, ivre…).

Le chef italien qui s’appuie sur l’expĂ©rience vĂ©nitienne des fĂȘtes et cĂ©lĂ©brations oĂč doit percer le souffle collectif, manque singuliĂšrement de passion. Est-ce parce que les tempi sont souvent ralentis, les lignes vocales, suspendues, droites et sans guĂšre d’expressivitĂ©… que tout nous paraĂźt si sage et cadrĂ©, comme contraint et petit ? Dans les Ă©pisodes alanguis et solennels, la sensibilitĂ© du chef fonctionne bien. Dans les piĂšces ambitieuses, ou clairement contrastĂ©es, les vertiges font dĂ©faut.
Certes, l’enregistrement n’a pas eu lieu Ă  San Marco mais dans le lieu qui sert dĂ©sormais d’espace suggestif de substitution : la CathĂ©drale Santa Barbara de Mantoue, ample vaisseau dont les tribunes Ă©tagĂ©es et disparates permettent d’Ă©voquer l’Ă©clatement des effectifs dans l’espace et ce jeu des rĂ©ponses et dialogues spatialisĂ©es voulu par Monteverdi. Pas sĂ»r cependant que le compositeur s’il Ă©tait vivant, eĂ»t adhĂšrĂ© Ă  l’idĂ©e d’utiliser un lieu dĂ©finitivement marquĂ© par l’humiliation et la soumission Ă  un patron dictateur et mauvais payeur… Toute la musique vĂ©nitienne de Monteverdi doit respirer en un souffle de libĂ©ration, de transcendance recouvrĂ©e de façon inopinĂ©e et donc miraculeuse quand il est nommĂ© Ă  Venise !
Pour ce composite montĂ©verdien (Alessandrini sĂ©lectionne dans les recueils vĂ©nitiens le matĂ©riel de sa cĂ©lĂ©bration), les interprĂštes manquent spĂ©cifiquement de caractĂ©risation dramatique ; Ă©trangers Ă  une progression dramatique naturelle de la cĂ©lĂ©bration qui se veut aussi festive que thĂ©Ăątrale, les musiciens finissent malheureusement par lasser : stupeur, surprise, donc expressivitĂ© dense et ardente, dont parle Alessadrini dans sa prĂ©sentation fort documentĂ©e de son projet artistique Ă©troitement associĂ© Ă  la nature du site architectural et acoustique ainsi investi, font dĂ©faut ici : ils n’appartiennent pas aux gĂšnes naturels du chef. Trop retenu, trop mĂ©canique, trop Ă©troit voire raide. Que tout cela manque de respiration, d’Ă©lans, de vertiges. Tout n’est cependant pas Ă  regretter : le souci du beau son est Ă©vident. Reste la passion qui est au coeur de la musique monteverdienne, si palpitante dans l’architecture mĂȘme des contrastes… elle est loin de couler de source ici. Pour Ă©prouver l’ardeur expĂ©rimentale et rĂ©volutionnaire d’un Monteverdi visionnaire et totalement libĂ©rĂ©, se reporter de toute urgence sur la version des VĂȘpres de la Vierge par Marco Mencoboni dont CLASSIQUENEWS en son temps avait soulignĂ© la totalitĂ© convaincante.

Monteverdi : Vespri solenni per la Festa di San Marco. Concerto Itaiano. Rinaldo Alessandrini, direction. 1 cd Naïve OP30557. Enregistré en décembre 2013 à Mantoue.

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