CD événement. REYNALDO HAHN : L’île du rêve (Dubois, Sargsyan… Niquet, 2020) 1 cd Opéra français Pal Bru Zane

ile-du-reve-hahn-cd-niquet-dubois-cd-critique-classiquenews-CLIC-de-classiquenews-octobre-2020-BZ-1042-PHYSICAL-front-OK-654x1024-cd-classiquenews-opera-critiqueCD événement. REYNALDO HAHN : L’île du rêve (Dubois, Sargsyan… Niquet, 2020) 1 cd Opéra français Pal Bru Zane. L’île du rêve (« idylle polynésienne créé en 1898), c’est assurément l’extase amoureuse qui lie dès le premier acte, Mahénu et Loti, la jeune polynésienne de … 16 ans, et l’officier français plus mûr, excité évidemment de s’offrir ainsi les charmes d’une adolescente indigène. Il y a du Massenet dans cette écriture tendre et envoûtée ; le second acte commence comme une ouverture néobaroque, où règnent surtout la volupté capiteuse des cordes : la direction très kitsch du chef soigne de fait le lyrisme sucré et la séduction chantante des mélodies, moins le raffinement millimétré du style du jeune Hahn, très français dans son sens des couleurs à la fois suaves, et tendres et d’un lyrisme éperdu.
Côté chanteurs, on déplore les timbres usés, lisses et ternes de H Guilmette (Mahénu) comme Thomas Dolié (Taïrapa) à peine reconnaissables ; peu de texte, un chant sombre et bas pour lui ; un vibrato et un timbre voilé pour la soprano que l’on a connu plus claire et mordante. Sa Mahénu paraît bien mûre et déjà fatiguée malgré son jeune âge… Dommage. On se prend à rêver à ce qu’aurait pu apporter ici Jodie Devos dans un rôle qui lui correspond… étrange choix de distribution.
Très bavard, volubile et bien timbré au chant naturel (mais à l’articulation en peine), le Tsen-Lee de Artavazd Sargsyan tire son épingle du jeu (surtout en II), car il maîtrise la caractère du personnage, ébloui, sincèrement épris de la jeune Mahénu, comme l’est Loti. Ce dernier, Cyrille Dubois affirme une même incarnation parfaite, ardente et tendue à la fois, toujours dans le texte : intelligible. Une leçon de clarté chantante. Autre étoile féminine, elle aussi ardente, la Téria, plus tragique que sa cadette Mahénu, de la mezzo Ludivine Gombert qui sait approfondir et enrichir la couleur de son personnage : sombre, grave, désespéré car elle ne se remet pas de la mort de son aimé (Rouéri). Hahn a écrit pour les deux jeunes femmes, deux portraits hyperféminins qui concentrent tous les fantasmes fin de siècle pour le sexe faible, adolescent et exotique : comment ne pas penser en lisant ce livret de Pierre Loti, à l’attraction contemporaine qu’éprouve alors le peintre Gauguin pour les belles polynésiennes ? Voilà que Hahn se perd et s’égare avec délices (sensuels) dans le jardin des filles fleurs de Parsifal… en une île musicalement il est vrai enchantée.
D’ailleurs le prélude du IIIè acte, cite expressément Wagner, chant choral enamouré, et en langue tahitienne… Chez la princesse Orena qui donne un bal, Hahn y précise davantage son évocation polynésienne et donne à la coloratoure de Mahénu les accents de Lakmé de Delibes, ou de Leïla des Pêcheurs de perles de Bizet. Il y a aussi en filigrane les effets du tourisme sexuel auquel s’adonne les soldats et officiers étrangers dans les îles, séducteurs inconstant et oublieux, bourreaux des coeurs : Puccini traite tout cela dans Madama Butterfly, jouant des contrastes émotionnels entre la sincérité des serments inconstants trop volages et l’amertume des jeunes filles éprises à jamais trahies, perdues de s’être prises à ce jeu d’amour et de dupes.
CLIC_macaron_2014Du reste le Français Loti amant de Mahénu a cette lâcheté bien tendre de ne pas avouer à celle qu’il dit aimer, qu’il part rejoindre la France. Que fera en réalité la belle polynésienne ? Suivre son amant français hors de son île ? Ou demeurer sur l’île d’extase qui lui a révélé la volupté et dont elle ne peut quitter la chaleur florale, le doux terroir qui la fait vivre ? Hahn ménage le suspens et cette interrogation centrale, cultivant la réussite dramatique de cet opéra miniature, aussi raffiné et mesuré que court et fugace (comme les amours qui y sont évoquées). « A demain, à demain… » les amants suivront-ils leur serment d’un départ à deux, pour construire cette océanie amoureuse idyllique ? La partition ici en première mondiale, méritait absolument d’être enregistrée : c’est un CLIC pour la découverte et la révélation qui en découle, malgré les faiblesses de la réalisation. Au côtés des chanteurs, l’orchestre munichois n’a pas la séduction des timbres d’un orchestre romantique sur instruments historiques qui aurait été autrement plus séducteur et convaincant. Dans cet île du rêve, Reynaldo Hahn a transmis son génie musical (à 17 ans), extatique, onirique, tendre. D’une délicatesse et d’un raffinement… miraculeux.

REYNALDO HAHN : L’île du rêve, 1898. 1 LIVRE DISQUE, 1 cd, 127 pages. Enregistrement réalisé au Prinzregententheater, Munich, les 24 et 26 janvier 2020.

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