CD, événement, critique. Mathieu : Concerto n°4 ; Rachmaninov : Rhapsodie op.43 – Jean-Philippe Sylvestre, piano (1 cd ATMA)

SYLVESTRE-JEAN-PHILIPPE-ATMA-classique-cd-annonce-critique-cd-classiquenews-mathieu-rachmaninovCD, événement, critique. Mathieu : Concerto n°4 ; Rachmaninov : Rhapsodie op.43 – Jean-Philippe Sylvestre, piano / Orchestre Métropolitain / Alain Trudel, direction – 1 cd ATMA classiques / ACD22768 – novembre, 2018. Après la réussite qui fut aussi révélation du Concerto de Québec (Concerto n°3) d’André Mathieu l’an dernier, le pianiste Jean-Philippe Sylvestre marque à nouveau le dévoilement du génie de Mathieu, compositeur majeur au Québec. Le couplage réalisé avec la  Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov rappelle l’évidente filiation entre les deux compositeurs, Mathieu se nourrissant de la texture riche, des harmonies si sensuelles de son prédécesseur russe à la fois postromantique et néo classique. Encore aujourd’hui il n’est pas de pianisme aussi évolué et raffiné que celui de Rachmaninov.

Mathieu / Rachmaninov : filiation flamboyante et superlative

Le programme de ce disque important  a été réalisé dans le cadre du Festival Classica, événement fédérateur et essentiel de la vie musicale québécoise au début de la période des festivals estivaux, avec la complicité de l’Orchestre Métropolitain sous la direction attentive d’Alain Trudel.

ANDRÉ MATHIEU : Concerto n°4 - Au lendemain de la seconde guerre (1946), la France octroie plusieurs bourses à de jeunes compositeurs canadiens pour remercier le pays d’Amérique du Nord de s’être engagé militairement à ses côtés pour vaincre les nazis. Ainsi lauréat de cette manne, le jeune Mathieu retrouve à Paris le célèbre Arthur Honegger (1892-1955), pour des cours de perfectionnement en composition. Le Trio et le Quatrième Concerto qu’il entreprend sous son influence, attestent des influences françaises nourrissant alors son écriture. Mais le québécois quitte rapidement l’Europe dès l’automne 1947.
L’auteur plutôt convaincu par son oeuvre, joue partout son opus l’inscrivant dans chaque récital de Montréal à Washington, ce jusqu’à sa mort.
Mais le seul manuscrit valable concerne le début du troisième mouvement, de surcroît partition incomplète de dix-neuf pages dans une version pour deux pianos. Il a fallu donc ressusciter l’opus dans son entier selon le plan original de l’auteur.
Heureusement l’enregistrement live du concert du 7 décembre 1950 au Ritz-Carlton de Montréal où André joue l’œuvre du début à la fin récupéré en sept 2005, a permis de reconstruire le cycle intégral. A la demande du pianiste Alain Lefevre (prédécesseur zélé de Sylvestre dans la défense et la diffusion de l’oeuvre de Mathieu aujourd’hui), Gilles Bellemare déduit la partie pour piano seul, réorchestre toute la partition à partir des nouveaux éléments. La version ainsi restaurée est créée le 8 mai 2008 à Tucson en Arizona avec Alain Lefèvre et George Hanson.
Dix ans après sa création, c’est à Saint-Constant que Jean-Philippe Sylvestre avec l’Orchestre Métropolitain et Alain Trudel reprennent l’œuvre dans la version Gilles Bellemare, à quelques pas de la maison du docteur Joseph-Arthur Gagnon, grand-père d’André Mathieu, où son petit-fils passait ses vacances.

Après le succès de son Concerto n°3 dit Concerto de Québec dont le plan inspire le scénario du film La forteresse, Mathieu affirme alors un tout autre climat dès le début de son nouveau Concerto n°4: l’angoisse ou à défaut, un sentiment nouveau d’inquiétude sourde, porté par une verticalité affirmée. Lié à son destin personnel la musique bascule dans l’aspiration d’une tragédie personnelle.
Ainsi, le troisième mouvement qui pointe, tendu, inexorable vers le vide et le néant ; il atteint un sentiment d’incandescence quasi angoissé, même de terreur intérieure, à peine maîtrisée. Il n’est que le deuxième mouvement pour affirmer un équilibre recouvré, serein, enfin apaisant. Le jeu entier, clair et puissant aussi de Jean-Philippe Sylvestre rend justice à une oeuvre à la fois foisonnante et très construite.

Rhapsodie sur un thème de Paganini opus 43 de Rachmaninov. Il est d’autant plus légitime de rapprocher les deux écritures Mathieu / Rachmaninov, sur le plan du style et de l’intensité mélodique, mais aussi parce que Mathieu écrit lui-même une Rhapsodie en 1958, célébrant à nouveau le génie de celui qui semble constamment l’inspirer.
De la révolution bolchévique de 1917 à sa mort en 1943, Rachmaninov ne crée que six partitions dont la Rhapsodie sur un thème de Paganini, créée le 7 novembre 1934 à Baltimore, avec Stokowski pilotant Philadelphia Orchestra.
Libre et inventive dans son écoulement formel, la partition de Rachmaninov affiche une tranquille modernité surtout un geste fluide et sans contrainte qui repousse les limites de l’exercice rhapsodique trouvant un équilibre idéal entre plan architectural qui préserve le déroulement dramaturgique, et la souple expression d’un flux musical quasi abstrait ou brillent les qualités de timbre, couleurs, espace d’un clavier …symphonique. Pour noyau et prétexte de ce délire poétique, le dernier des vingt-quatre Caprices pour violon seul de Paganini (1782-1840).
Le pianiste Jean-Philippe Sylvestre s’engage avec un zèle idéal dans la défense et le rayonnement des œuvres de Mathieu ; tout coule de source et avec un naturel manifeste sous ses doigts, qu’il s’agisse des élans parfois angoissés du concerto n°4, ou de l’éblouissante confession nostalgique que constitue la Rhapsodie de Rachmaninov.
Le jeu sinueux très sensuel et brillant du clavier danse avec l’orchestre dans le l’énoncé superposé au motif de Paganini, du thème du Dies irae (fa-mi fa-ré-mi-do ré-ré) dans la 6ème variation puis la 10ème. L’énergie de feu se déploie grâce au pianiste qui sait articuler en maints endroits, son approche très directe et aussi ciselée, mêlant avec finesse et lyrisme, détail et puissance, le génie mélodique de Rachma, à son panache étourdissant ; telle approche emporte toute la rhapsodie dans un bain organiquement continu, chaque séquence/variation se succédant à l’autre avec une évidente souplesse là encore.

CLIC D'OR macaron 200Le scintillement debussyste et ravélien de la 11ème redouble d’éclats millimétrés, comme la frivolité ancien régime de la 12ème (menuet), avant le trait virtuose et percutant du piano répondant aux saillies sarcastiques de l’orchestre dans la 13ème, … façonne un jeu contrasté et tout en souplesse ; De même la parodie du Concerto de Tchaikovski (2ème mouvement) dans la 15ème y est subtilement énoncée elle aussi. Autre filiation qui enrichit encore ce jeu des styles qui se répondent de siècle en siècle. Mais rien n’égale la séduction dansante de la 18ème (faite par Rachma pour plaire à son impressario et lui donner le moyen de mieux « vendre » le style du compositeur pianiste qu’il défendait alors…). Jean-Philippe Sylvestre sait déployer une séduction manifeste tout en soignant les éclats intérieurs. Le pianiste n’en oublie pas pour autant l’humeur fantasque, l’idée du caprice et de la libre fantaisie liés au genre rhapsodique… ainsi cette conclusion imprévisible qui s’efface, fugitivement, dans une ultime mesure jouée piano. La liberté et la force évocatoire du jeu pianistique sont très convaincants.

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Track listing – Programme détaillé du cd :

André MATHIEU (1929-1968)

Concerto no 4 en mi mineur

(arr. pour piano et orchestre par Gilles Bellemare) Concerto No. 4 in E Minor

(arr. for piano and orchestra by Gilles Bellemare)

1 • I. Allegro

2 • II. Andante

3 • III. Allegro con fuoco

Sergueï RACHMANINOV(1873-1943)

Rhapsodie sur un thème de Paganini, op. 43

Rhapsody on a Theme of Paganini, Op. 43

4• Introduction: Allegro vivace

5• Variation 1: (Precedente)

6• Theme: L’istesso tempo

7• Variation 2: L’istesso tempo

8• Variation 3: L’istesso tempo

9• Variation 4: Più vivo

10• Variation 5: Tempo precedente

11• Variation 6: L’istesso tempo

12• Variation 7: Meno messo, a tempo moderato 13• Variation 8: Tempo I

14• Variation 9: L’istesso tempo

15• Variation 10: [Poco marcato]

16• Variation 11: Moderato

17• Variation 12: Tempo di minuetto

18• Variation 13: Allegro

19• Variation 14: L’istesso tempo

20• Variation 15: Più vivo: Scherzando 21• Variation 16: Allegretto

22• Variation 17: [Allegretto]

23• Variation 18: Andante cantabile 24• Variation 19: L’istesso tempo

25• Variation 20: Un poco più vivo

26• Variation 21: Un poco più vivo

27• Variation 22: Un poco più vivo (alla breve) [0:19] 28• Variation 23: L’istesso tempo

29• Variation 24: A tempo un poco meno messo [0:32]

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1 cd ATMA classiques / ACD22768 – novembre, 2018

Jean-Philippe Sylvestre, piano
Orchestre Métropolitain
Alain Trudel, direction

Mathieu : Concerto n°4 ; Rachmaninov : Rhapsodie op.43

https://www.atmaclassique.com/Fr/Albums/AlbumInfo.aspx?AlbumID=1614

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