CD événement, critique. CALDARA : Maddalena ai piedi di Cristo (1 cd Alpha, Damien Guillon, 2017)

maddalena ai piedi di cristo caldaia damien guillon cd critique par classiquenewsCD événement, critique. CALDARA : Maddalena ai piedi di Cristo (1 cd Alpha, Damien Guillon, 2017). Damien Guillon et son Banquet Céleste revisitent avec une acuité palpitante voire mordante la brûlante ferveur de Madeleine, telle que l’a magnifiée et mise en musique, le Vénitien Antonio Caldara, né sur la lagune vers 1670. Caldara à l’égal d’un Cavalli plus tardif et montéverdien, incarne le second âge d’or de l’opéra vénitien au XVIIè. C’est le maillon manquant entre Monteverdi et ses élèves, et Vivaldi. Maître exceptionnel de l’opéra comme de l’oratorio, il offre à Barcelone le premier opéra en terre catalane, Il più bel nome (1708), commande de son futur patron Charles VI, auprès duquel il s’installera, à Vienne, en 1716. Caldara, dont la catalogue totalise environ trois mille œuvres à son actif, décède dans la capitale Habsbourg en 1736 (dans la même Kärtnerstrasse que Vivaldi…) et comme le Pretre Rosso, … dans l’oubli et la misère. La mode privilégie l’éclat spectaculaire de l’opéra napolitain. Venise est passée de mode. Johann Mattheson l’admire à le place à l’égal de Haendel et de Vivaldi.

 

 

 

CALDARA, souverain du récitatif… mystique et langoureux

 

 

 

caldara Antonio_CaldaraDans le genre créé à Rome, au moment de la Contre-Réforme, par Carissimi et Landi, Antonio Caldara éblouit l’histoire musicale dans sa Maddalena ai piedi di Cristo, oratorio « volgare », c’est-à-dire récité en italien […] soit en langue vernaculaire et non en latin. Les 6 chanteurs solistes se partagent 6 incarnations plus ou moins affinées : Marthe, Madeleine et un Pharisien ; Jésus, l’Amour Terrestre et l’Amour Céleste. En trente-trois airs et ensembles, de forme récitatif-aria, chacun témoigne de sa ferveur et de son trouble confronté au repentir, sincère ou factice de la Pénitente en pleine transe coupable… Après un enregistrement légendaire signé Jacobs, voici la nouvelle génération baroqueuse française qui relève les défis nombreux de ce sommet de la ferveur italienne baroque.

Fils d’un violoniste à San Marco, Caldara est l’un de ces compositeurs vénitiens (né vers 1670 dans la Cità) qui voyagent et traversent toute l’Europe. Elève un temps du grand Legrenzi, Caldara est un Européen, mais surtout d’une sensualité incarnée qui électrise son écriture et renforce l’expression incandescente des affetti / passions humaines. Né après l’essor montéverdien, au plein milieu du XVIIè, Caldara éblouit à la fin du XVIIè par une sensibilité extravertie et expressionniste qui annonce évidement Alessandro Scarlatti, et après eux Haendel. Il est évident que la source du Saxon en Italie est en partie originaire du style caldarien.

Etrange adjectif utilisé dans le livret pour présenter le caractère même de l’oeuvre : rien de « sévère » en rélaité, dans cette peinture édifiante de la Repentie sublime, Marie-Madeleine, dont tout l’action s’inscrit dans le renoncement, l’engagement, la volonté de suivre Christ et l’Amour céleste, au grand dam d’ailleurs d’Amour terrestre (qui pourtant tente de susciter ses armées d’esprits tentateurs) ; et surtout malgré les doutes et questionnements souvent indignes et grossiers du Pharisien qui méprisant, arrogant, condescendant, met en doute la sincérité de la Madeleine et la constance de son engagement : il ose même critiquer la bienséance d’un dieu qui accepte d’accueillir une femme aussi indécente !
N’importe, Madeleine a pour elle cette volonté chevillée au corps et au cœur : se soumettre et se fondre dans l’absolue ferveur au Christ dont elle ressent comme personne la passion miséricordieuse, l’humanisme d’un amour sans borne. Evidemment ce qui faisait l’excellence de la version Jacobs (1996) était sur un tapis instrumental aussi dépouillé (plutôt que « sévère ») qu’incandescent, l’absolue perfection de la distribution : des tempéraments vocaux d’une évidente et brûlante sincérité : Bernarda Fink, María Cristina Kiehr, Rosa Dominguez….
Ici, on apprécie évidemment le soprano plus ciselé qu’halluciné d’Emmanuelle de Negri en Madeleine ; le sublime Amor terreno de la jeune Benedetta Mazzucato, et l’Amor celeste de Damien Guillon. Tous trois mieux que leurs partenaires savent sculpter le verbe incantatoire, en un expressionnisme capable de nuances et d’accents infimes. Le récitatif et les airs si courts et condensés exigent des diseurs moins des chanteurs. En cela, le trio fonctionne à merveille.
La Première partie est de loin la plus bouleversante, soulignant la douleur implorante de Madeleine (Emmanuelle de Negri, parfois appliquée, en retrait) dont sont regroupés les airs les plus significatifs et les plus bouleversants de sa foi sublime, de cette extase en humilité et contrition qui la transpercent littéralement : du premier air (« In un bivio è il mio volere »), au fameux «  Pompe inutili, che il fasto animate ». Jusqu’au sublime lamento « Voglio piangere »…coeur tendre et fulgurant de cette fresque lacrymale et mystique.
Marta (tendre Maïlys de Villoutreys) recueille ses prières avec une tendresse de première communiante. Et le Christ de Reinoud van Mechelen chante sa partie (Christ) avec une posture aussi désimpliquée que possible, comme s’il s’agissait de n’importe quel oratorio napolitain. Dommage que la caractérisation et l’imagination ne soient pas inscrits dans un style trop lisse et passe partout. Caldara a cependant signé dans cette partition, les récitatifs parmi les plus saisissants de la littérature ; une préfiguration de ce que fera Debussy dans Pelléas. C’est à dire l’invention d’un langage musical et vocal quasi parlé d’une fluidité inédite, d’une justesse d’intonation, inouïe.
Intense, expressif mais mesuré, Amor Celeste de Damien Guillon, sorte de guide spirituel et soutien auprès de Maddalena, exprime avec douceur ou lumineuse autorité, la protection du ciel.

Le continuo du Banquet Céleste n’atteint pas cette épure fulgurante et contrastée de la fabuleuse Schola Cantorum Basiliensis réunie dans les années 1990 par René Jacobs : le chef flamand démontrait alors que l’orchestre et ses nuances infimes, ciselait le plus raffiné des tapis sonores, égal écho aux affetti suspendus, languissants de la divine Maddelena… Difficile de passer après un tel sommet discographique. Néanmoins, saluons le défi en partie relevé par Le banquet Céleste. A croire que plus de 20 ans après sa première au disque, l’oratorio de Caldara ne renouvelle pas l’exceptionnelle réalisation qui l’a fait connaître. Cependant cette nouvelle version a le mérite de confirmer que nous sommes bien confrontés à un chef d’oeuvre du genre. C’est peu dire que l’oratorio s’implante à Venise, patrie mère de l’opéra, dès le XVIIè, grâce au génie de Caldara. De Vienne, le compositeur exporte le genre particulier du Sepolcro, oratorio de méditation et de réflexion sur la Passion du Christ ou le bouleversement qui s’opère face à son sacrifice… Lacrymal, imploratif, compassionnel surtout, la Maddalena de Caldara est un sommet absolu qui mérite davantage de lectures. Gageons que l’approche de Damien Guillon, ouvre la voie d’un engouement nouveau.

 

 

 

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CD événement, critique. CALDARA : Maddalena ai piedi di Cristo / – Le Banquet Céleste, Damien Guillon, contreténor, direction (1 cd Alpha, Damien Guillon, 2017).

 

 

 

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LIRE aussi notre annonce : «  CD événement, annonce. CALDARA : Maddalena ai piedi di Cristo (1 cd Alpha, Damien Guillon, 2017) « .
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