CD événement, compte-rendu critique. CANTUS : Christian-Pierre La Marca, violoncelle (1 cd Sony classical 2015)

CD événement, compte-rendu critique. CANTUS : Christian-Pierre La Marca, violoncelle (1 cd Sony classical 2015). Ce qui frappe immédiatement et qui assure la profonde cohérence d’un programme qui n’aurait paru qu’éclectique voire décousu, c’est la finesse élégantissime du son de Christian-Pierre La Marca (né à Nice en 1983). L’interprète maîtrise totalement la puissance cuivrée et chaleureuse de son violoncelle Jean-Baptiste Vuillaume de 1856 : un chant évidemment vocal (d’où le titre “Cantus”), à l’éloquence pénétrante et troublante qui affirme l’indiscutable musicalité de l’instrumentiste. Les plus rétifs à ce genre d’exercice – panorama sacré-, resteront sur une impression mitigée, entre kitsch saint-sulpicien, ou kaléidoscope autopromotionnel. Pourtant le concertiste qui joue dans les salles traditionnelles, les grandes œuvres du répertoire surtout concertantes et orchestrales, ose ici des choix (transpositions et associations de timbres) que permet le studio. Le choix régulier des airs de Jean-Sébastien Bach, présence permanente comme s’il s’agissait d’une source continue, tout en rappelant l’inspiration religieuse du programme, offre des défis nouveaux où la voix originelle est remplacée par le chant du violoncelle. Sans le texte et la parole originels, l’instrument atteint pourtant à une éloquence souvent irrésistible. Ainsi il suffit de n’écouter que les 3 premières plages – JS BACH (transcription de l’air si dramatique et exalté “Deposuit potentes”, du Magnificat BWV 243a), Pie Jesu du Requiem de Fauré, “Erbarme dich, mein Gott” de la Passion selon Saint-Matthieu-, pour mesurer le style du violoncelliste français, d’une suavité intérieure jamais démonstrative ni calculée ; son clair souci de mesure, d’allusion suggestive, son articulation poétique, son éloquence parlée, en un jeu d’une sûre et mâle délicatesse.

CANTUS visuel def

 

Dans Cantus, l’instrumentiste français signe un récital personnel et ciselé

Le violoncelle embrasé, aérien de Christian-Pierre La Marca

 

Le musicien sait cultiver l’exquise musicalité de son instrument dont il projette la formidable vocalité, respirant, soufflant même comme une voix la mieux inspirée. Son chant fin, raffiné, d’un tact contrôlé et fluide, entre naturel et pudeur, se révèle bouleversant. On reconnaît la même intelligence dans la transposition (signée Samuel Strouk) du “Funeral Ikos” de John Tavener, l’Agnus Dei et l’Adagio du Quatuor de Barber (pour violoncelle solo et quintette à cordes) : un souci évident de l’articulation, de la caractérisation habitée, sertie de nuances et de profondeur, et sans guère d’instruments autres que les cordes (sauf la flûte de Alexis Kossenko), comme une grisaille scintillante dont les passages subtils, et les teintes ténues entre ombre, pénombre, éclairs façonnent un festival de timbres d’une finesse inouïe.
L’exigence artistique de Christian-Pierre La Marca a piloté le choix de toutes les pièces assemblées comme un collier de joyaux divers, éclatants par leur profonde quiétude, leur épanchement extrêmement pudique : on est donc loin, définitivement, de toute kitcherie.
Le violoncelliste français sait s’entourer de partenaires irrésistibles dont surtout son frère altiste Adrien (duo accordé, souple et suave “Et Misericordia” du Magnificat de JS BACH ; mystérieux, habité pour “De torrente in via bibet” du Dixit Dominus HWV 232, sublimant la profondeur haendélienne ni plus ni moins).
LA-MARCA-TAVENER-FUNERAL-IKOS-Christian-pierre-La-Marca-video-clipD’une inflexible justesse, la rondeur grave et sobre, rayonnante du violoncelliste fait paraître tout ce que la voix aigre et pincée du contre-ténor Philippe Jaroussky a de mièvre et d’affectée en comparaison : hors sujet selon nous (le maillon faible, unique erreur de ce récital qui frappe ailleurs par sa grande cohérence) ; le Panis angelicus de Franck en perd sa grâce originelle. Sommet expressif d’une rare et franche intelligence poétique, le triptyque enchaîné : Vivaldi / Piazzolla / Vivaldi (preuve que sur le thème de leurs deux noms si harmonieusement fraternels, il n’y a pas que le prétexte des Saisons comme seule carte musicale à jouer) ; Christian-Pierre La Marca a bien raison d’enchâsser, comme une perle sertie de deux autres gemmes, l’Ave Maria de l’argentin entre deux extraits du Stabat mater vivaldien. Cet Ave Maria saisit immédiatement par son intensité serrée, lumineuse pierre que le violoncelle fait briller de l’intérieur, comme l’expression contenue d’un secret intime.

S’associer à l’orgue du compositeur contemporain Thierry Escaich est un gage d’extrême musicalité : retenons de leur entente ineffablement fusionnée, le sublime Ave Maria (tout recueillement) d’après Astor Piazzola déjà cité dans sa parure vivaldienne ; la prière de Saint-Saëns (vrai équilibre d’une rare plénitude entre éloquence et profondeur, aux résonances miraculeuses violoncelle / orgue). Christian-Pierre La Marca a même commandé une nouvelle partition au compositeur : d’où “Enluminures” (avec la complicité de Patricia Petibon), presque 5mn d’aspiration incarnée à l’état de grâce auquel aspire le programme entier, à travers ses facettes multiples. On y retrouve ce scintillement suractif propre à l’écriture de Thierry Escaich, qui sait aussi travailler comme peu, l’articulation du texte en latin, “Alleluia”, – voix quasi parlée, et plus lyrique quand elle exprime l’essence même d’une prière primitive, toujours aérienne et cristalline qui s’achève- ultime miracle sonore, en un murmure suspendu, équivoque à laquelle répond le chant embrasé, transfiguré du violoncelle enveloppant. Le propre de ce récital où règne la souveraine musicalité du violoncelle de Christian-Pierre La Marca, est son goût. Ciselé, indiscutable. CLIC de CLASSIQUENEWS de février et mars 2016.

CLIC_macaron_2014CD événement, compte-rendu critique. CANTUS : airs sacrés transposés d’après JS Bach, Tavener, Haendel, Barber, Piazzolla, Saint-Saëns, Allegri. Enluminures de Thierry Escaich. Christian-Pierre La Marca, violoncelle. Les Ambassadeurs. Alexis Kossenko, direction. 1 cd Sony classical 88875098932 (enregistrement réalisé en juillet et octobre 2015). Parution : le 26 février 2016. CLIC de CLASSIQUENEWS de février et mars 2016.