CD, critique. PERFIDO : récital lyrique, SOPHIE BEVAN, soprano. The Mozartists. Ian PAGE, direction (1 cd Signum classics)

perfido sophie BEVAN MOZART BEETHOVEN cd review critique cd par classiquenews SIGNUM classics CLIC de classiquenews oct 2018CD, critique. PERFIDO : récital lyrique, SOPHIE BEVAN, soprano. The Mozartists. Ian PAGE, direction (1 cd Signum classics). Voilà un excellent programme qui souligne combien Mozart est … un romantique, le premier romantique même ; source électrisant pour le jeune Beethoven. Véritable alchimiste et poète du cœur humain, et à l’époque des Lumières, fin connaisseur et peintre inégalé du sentiment. Ni démonstratif, ni décoratif mais juste, son style étincelle par sa vérité. Le chef Ian PAGE et son ensemble MOZARTISTS sur instruments d’époque signent ici un programme tout en sincérité d’autant car leur geste est ciselés, eux aussi, et d’une mordante nervosité, jamais alanguis ni … artificieux (comme peuvent l’être certains baroqueux français, et non des moindres dans ce répertoire où la vérité, la mesure, l’équilibre, doivent prévaloir). Les instrumentistes réunis autour de Ian PAGE depuis 2017, encore récemment donc, représentent à nos yeux l’excellence de la musique britannique actuelle, entre engagement, expression et agilité virtuose. Du vif et du sens. A chaque mesure.

C’est peu dire que tout chanteur mozartien est un belcantiste en puissance : phrasé, legato, expressivité, intonation filigranée… la britannique Sophie Bevan possède tout cela ; dès la première scène, signée Haydn, alternant recitatifs et arias, qui s’inscrit dans l’esthétique frénétique, par éclairs et contrastes vifs du … courant romantique et germanique « Sturm und drang » (tempête et passion) : de fait, « Berenice, che faï », fulmine, s’extasie, avant de s’effondrer en langueur embrasée, avec des écarts et intervales vertigineux pour la voix. Versatile, claire, intense, la soprano ne manque pas d’aplomb ni d’autorité.

 

 

Sainte tendresse, tragique fièvre de MOZART
Ian Page réussit la résurrection du sentiment mozartien dans son ambivalence et sa singularité

 

 

Aux côtés de Haydn, très percutant, les 5 airs mozartiens sélectionnés ici, forment un festival d’une écriture inouïe; ils se distinguent par leur coupe plus franche encore, l’expression la plus fulgurante du sentiment : de la tendresse et une langueur comme suspendue, nécessitant une belle coloratoure aussi (premier air d’après Metastase, qui produit et réussit la langueur attendrie d’Arbace : « Oh temerario Arbace », composition unique par sa maturité et là encore sa profondeur juste… née sous la plume d’un gamin de … 8 ans (!).

Puis voici Dido / Didone, saisie dans la trahison qui la crucifie littéralement, pour laquelle Mozart déploie toute les caresses de la compassion la plus humaine ; tendresse encore, qui conduit la Reine de Carthage à se confesser, se murmurant à elle-même l’inavouable tragédie qui est la sienne : le style et l’intonation de la diva, la tenue filigranée des instrumentistes, le souci de la couleur et du caractère intérieur défendu par le chef, sont superlatifs. C’est le seul aria de concert composé pour Mannhein en avril 1778 (Mozart revient de Paris où il a vécu un enfer dont la mort de sa mère), en particulier pour la soprano Dorothea Wendling qui sera la créatrice deux ans plus tard du rôle d’Ilia dans Idomeneo (son 3è opera seria après Lucio Silla et Mitridate). Sur un texte du très moral Metastasia, Mozart éblouit par sa couleur, sa coloratoure mesurée, qui exprime l’intensité d’une scène de déploration surtout intérieure, à la fois souple et énoncée naturellement (malgré le carcan de son texte)
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De 1778 toujours, année tragique et sur le plan artistique d’une exceptionnelle maturité, le second air écrit pour la soprano praguoise Josefa Dussek : « Ah, lo previdi…Ah, t’invola agl’occhi miei » ; encore une pépite lyrique qui étincelle de mille feux ; où les aigus semblent hisser la soprano au sommet de vertiges vocaux, ivresse émotionnelle et lyrique absolue : plus de tendresse mais un élan éperdu, un état de panique totale, car ici Andromeda qui s’adresse à Euristeus en parlant de Persée son prince sauveur, est victime de l’apparente cruauté de son aimé avec là aussi, un tapis instrumental des plus délicatement ciselés (et énoncé par la finesse des instrumentistes). Ian Page, dans le second recitatif (« Misera ! Invan m’adiro ») creuse davantage ce théâtre intérieur, jusqu’à la résonance d’une inquiétude sourde et irrépressible. Quelle scène d’incandescence émotionnelle, qui s’achève – Mozart oblige, par un état de tendre aspiration, d’appel absolu à la paix (avec hautbois obligé), en un dernier soupir toutà fait canalisé. Sublime.

« Bella mia fiamma… Resta o cara » (K 528) est l’air le plus tardif de cette collection de joyaux mozartiens (1788). Sur un texte tiré de la Cérès Apaisée de Jommelli (Cerere placata), Mozart écrit ainsi le second et dernier air de concert pour Josefa Dussek alors en octobre 1787, à l’époque de la création triomphante de Don Giovanni à Prague. Voici par la voix de Titano (Titan, mortel amoureux de Proserpine) s’adressant à Proserpine et à sa mère, Cérès, l’âme mozartienne exprimant / réalisant comme une mort en direct, un renoncement déchirant : Titano doit renoncer à celle qu’il aime car elle doit rejoindre les enfers, comme épouse de Hadès / Pluton. La subtilité mozartienne atteint ici un sommet, entre inquiétude, terreur, saisissement, sidération. Chanteuse et orchestre scintillent passant par climats et couleurs d’une rare profondeur : Sophie Bevan est très convaincante d’autant qu’elle tient ses aigus, et se soucie du verbe comme de son intelligibilité.

Belle respiration, lumière intérieure, souffle aérien… la prestation des Mozartists montrent qu’ils portent très bien leur nom. Jamais les instruments et l’orchestre n’ont mieux colorer et élucider les paysages introspectifs de l’héroïne qu’ils n’accompagnent pas ; qu’ils portent plutôt,… soutiennent, apaisent ou électrisent. Une leçon d’éloquence mozartienne.

BEETHOVEN MOZARTIEN… A cette source jaillissante de vérité et d’éclairs sentimentaux, Beethoven souhaitait s’abreuver quand il vient à Vienne en avril 1787. De fait son air « No non turbi, o mio tesoro »… possède déjà toute l’intensité d’un air passionné, ardent, lumineux dans son cheminement éprouvé qui annonce Leonore de Fidelio. Quelle révélation.

Beethoven_Hornemann-500-carreMais le diamant de cette filiation Mozart / Beethoven reste « Ah perfido » que Ludwig écrit pour … Josefa Dussek en 1796, d’une magistrale architecture, entre véhémence et caresse intérieure (le modèle mozartien a été parfaitement assimilé). Après les premières invocations proches de la folie déclarée, puis un épisode de soliloque interrogatif plus intérieur, se déploie la prière (Per pietà) de l’aimée qui souffre et souhaite la paix (elle aussi)… jusque’à la mort ; contrairement à ce qui est précisé dans le livret (qui présente chaque air avec moult détails), Beethoven nous semble plus proche dans le caractère, de Mozart, moins de Haydn. La coupe, le sens de la franchise et cette extase languissante introspective sont viscéralement … mozartiens. Le tact, l’intention et l’agilité à la fois déterminée et tendre de la voix convainquent. Y compris dans la dernière séquence où l’ amoureuse se rebiffe (Ah crudel!) en vertiges et intervales… spectaculaires, maltraitant la voix (pour la rendre davantage expressive). Voilà qui annonce l’urgence et la radicalisme de Fidelio, ses fulgurances. La Fulgurance, voilà ce que Beethoven apprend au contact de la musique mozartienne. La ténacité vocale de la soprano Sophie Bevan se montre à la hauteur d’un programme éblouissant : défi pour l’interprète (il n’est pas sûr que la chanteuse puisse réaliser autant d’airs en un même programme au concert ; réalisé par sessions distinctes, le disque le permet heureusement) ; l’intérêt musicologique et esthétique qui naît dans cette confrontation Haydn, Mozart, Beethoven, est indiscutable. Programme magistral. Superbement défendu. Qui est plus mozartien aujourd’hui que les MOZARTISTS ?

 

 

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CLIC D'OR macaron 200CD, critique. PERFIDO : récital lyrique, SOPHIE BEVAN, soprano. The Mozartists. Ian PAGE, direction (1 cd Signum classics). CLIC de CLASSIQUENEWS. Enregistré en février 2016 à Londres, cet enregistrement qui appartient à présent aux débuts glorieux des MOZARTISTS, demeure l’un des témoignages les plus engagés et les plus crédibles de l’ensemble fondé par Ian Page. Bravo maestro ! A suivre.

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