CD, critique. GODARD : DANTE (2 cd P Bru Zane, 2016)

GODARD benjamin DANTE cd presentation cd critique compte rendu par classiquenewsCD, critique. GODARD : DANTE (2 cd P Bru Zane, 2016). Le dramatisme de Benjamin Godard (1849-1895) surgit parfois dans cet oratorio annoncé, datant de 1890, mais au dramatisme parfois copieux et d’une clarté dramatique pas toujours égale. Au sein d’une partition généreuse, percent certains épisodes plus réussis, d’une théâtralité accomplie comme le dernier tableau au couvent, ou plus onirique, exploitant les ressources contrastantes du rêve, dans le célèbre « Rêve de Dante. Pas sûr pour autant que l’équipe artistique réunie ne se montre digne des finesses de la partition : déséquilibres et outrances persistent (dont le manque de caractère de l’orchestre… sur instruments modernes). Côté voix, cela manque là aussi de cohésion et d’unité.
En abordant en musique, la poétique de Dante, sa quête de l’aimée inaccessible (la belle et fantasmé Béatrice), Godard maîtrise les climats de l’épopée fantastique qui pilote et conduit le Poète / héros jusqu’aux Enfers, grâce à l’entremise initiatrice de Virgile. Visions infernales, tension amoureuse… tous les éléments sont là pour produire une fantasmagorie musicale prenante…
Car du génie solitaire, fantasque, dépressif et mélancolique, rêveur et atypique de Godard, se déploie une veine très originale qu’une autre partition eut mieux illustré (LeTasse?). Ainsi, ce « rêve » est-il ici réellement bien défendu ?

Parlons orchestre d’abord. Distinguons en particulier la Tarentelle qui en ouverture de la seconde partie rappelle sans sa coupe plus frénétique, l’énergie facétieuse de Rossini. De toute évidence Godard sait placer au bon moment, l’élément contrasté qui relance la tension, ou sait la préparer.
Las, le côté grosse caisse, propre à la musique illustrative, celle d’un intermède télévisuel, montre les limites de l’orchestre requis, et une direction qui s’enlise, sans grande finesse. C’est traverser malheureusement une partition dramatique sans en mesurer les accents ni les caractères de l’architecture expressive.

Derechef, osons la question qui fâche pourquoi ne pas avoir enregistré cet opéra sur instruments anciens ? Ici le collectif moderne épaissit le trait d’un Godard souvent aux confins de l’extrême mièvrerie, dommage car l’ouvrage exige une subtilité par trop absente.

Mais ne boudons pas notre plaisir face à une authentique et légitime exhumation : l’orchestre est un bon exécutant, il sait réaliser une lecture scolaire qui a l’avantage de la défense documentaire et c’est déjà ça, s’agissant d’une Å“uvre inconnue. À chacun de repérer les temps forts d’une partition qui en contient beaucoup tant le dépressif rêveur fut un vrai dramaturge musical.

Parmi les chanteurs, parlons d’abord des faillites. Côte boursouflure empâtée et chant inintelligible, l’écolier de la mezzo Diana Axentii sera vite oublié, comment peut-on chanter encore ainsi, avec tant de maniérisme, en un français gras engorgé (un écolier bien nourri et replet ?) qui en rajoute tant et plus, accompagné par le chÅ“ur dans un hommage à la poétique de Virgile qui confine au clinquant académique le plus kitsch. C’est contredire dans la forme et une articulation paresseuse, la finesse du sujet célébré par le texte.

Le Dante du ténor lituanien Edgaras Montvidas en fait lui aussi des tonnes : vibrato omniprésent et boursouflure (systématique) en fin de phrase, le style manque singulièrement de sobriété comme de finesse sur un orchestre prosaïque (quand Dante invoque l’ombre de Virgile qui va lui apparaître). De fait, la scène relève et dans le chant du soliste (trop tendu univoque) et dans la tenue de l’orchestre, du style théâtral le plus tapageur, riche voire saturé d’effets. À croire que chanter simple et nuancé n’est pas dans ses cordes.

Le rêve de Dante qui est introduit par l’apparition de Virgile doit à l’articulation sans faille du baryton Foster-williams habitué des résurrections de ce type par le disque, d’atteindre une certaine tension fantastique car c’est ainsi que Virgile, figure psychopompe, guide Dante dans son voyage nocturne à demi conscient jusqu’aux enfers.
Hélas dans le chÅ“ur infernal justement puis l’orage et le tourbillon infernal, l’orchestre surligne le cri des damnés en un style hollywoodien surexpressif (torture d’Ugolin, tempêtes, …), une tension et une sonorité dure, qui cependant gagnent davantage d’onirisme et de poésie dans l’évocation des deux amants maudits Paolo et Francesca.

Fort heureusement le chef semble mieux comprendre les enjeux esthétiques du drame à l’Å“uvre dans ce qui suit.
La texture orchestrale s’allège ensuite dans l’évocation du ciel, lieu et séjour des élus : si le chÅ“ur convainc, l’orchestre joue pourtant trop fort, grandiloquent, avec les effets d’arpèges de la harpe quand perce le timbre toujours surtendu et surexpressif du Dante hurlé, crispé de Montvidas (quel dommage).

Le chant de Béatrice n’évite pas malgré l’articulation de Véronique Gens, une grandeur amidonnée et pincée qui confine au kitsch académique, tout cela manque de poésie trop dramatique et là encore boursouflé, d’autant que le ténor cultive de bout en bout un style outré qui hélas ne sait pas éviter la caricature mièvre d’une partition qui ne la méritait pas.

L’intermède du IVème acte atteint un sommet dans la parodie Puccinienne déclamatoire, nouvelle surenchère d’effets emphatiques. Que ni les solos de la flûte puis du hautbois ne parviennent à tempérer. Le Bardi de Jean-François Lapointe, toujours propre et intègre quant à lui, ajoute un trouble expressif très juste car il reste à la différence de ses partenaires, dans la sobriété sans jamais franchir la ligne du mauvais goût. Face à lui, Dante qui se réveille du rêve “merveilleux “qui a précédé, aborde toutes les scènes avec la même suractivité outrée à la limite de l’hystérie. Ah quoi bon hurler quand la musique sait dans le début du tableau napolitain où le poète retrouve, avant qu’elle ne meure, sa Béatrice adorée, se faire plus suggestive (l’orchestre réussit mieux cette séquence sans pour autant être réellement subtil… cf. le prélude au couvent).
Rachel Frankel fait une Gemma à la voix épaisse, nasalisée, acide dont l’articulation demeure instable, dommage. Pourtant l’intonation dans la fin de son air de compassion pour Béatrice est juste et mieux calibré qu’au début.
Heureusement, concernant l’intelligibilité, Gens d’une élocution plus fine, et Foster Williams sauvent les meubles.
En Béatrice, Gens maîtrise en effet une douceur d’émission qui exprime avec justesse elle aussi, l’angélisme apaisé de la jeune femme recluse dans son couvent. Du reste, le duo entre les deux femmes est l’épisode le plus réussi de la lecture, chant de deux âmes sÅ“urs, éprouvées mais dignes, malgré le pressentiment de la mort qui les traverse alors toutes deux.
Godard atteint ici un style proche de Massenet, efficace, direct, mélodique. La Béatrice de Godard atteint à la résignation digne de la Thaïs de Massenet (« de l’éternel sommeil je n’ai pas l’épouvante ») : cÅ“ur ardent, amoureux et comme irradié par la grâce finale malgré la tragédie qui l’accable, malgré la mort qui vient la chercher. Sachant éclairer et colorer l’humilité de la servante de Dieu, Gens sait distiller à l’héroïne la sensibilité que lui accorde Godard : une femme digne dans son malheur.
Le dernier quatuor où les deux amants se retrouvent au couvent, doit sa réussite au chant mezzavoce, murmuré, extatique des quatre personnages réunis : Béatrice, Dante (soudainement à l’écoute de ses partenaires), Gemma et Bardi.
Fort heureusement, Montvidas au contact de la diseuse naturelle Gens, se rattrape in extrémis, dans leur dernier duo, idéalement énoncé, sans heurts, comme respectueux du verbe et de son intelligibilité, et c’est tout d’un coup cette exquise sensibilité suave et tendre dont est capable Godard qui s’épanche et convainc (« nous allons partir tous les deux »).
Du coup l’expiration inexorable de la jeune beauté telle une sainte en apothéose s’accomplit grâce au tact et au style très finement nuancé de Gens, d’autant que ses partenaires s’accordent à cette atténuation expressive idéalement proche du texte.
L’acte du rêve de Dante nous a fait craindre le pire, la résolution de l’opéra est d’une tout autre inspiration grâce à la finesse naturelle de la soprano française. Ouf !
Le nouveau titre dévoilant l’inspiration lyrique et dramatique de Godard au sein de la collection « Opéra français » méritait amplement d’être ainsi révélé même dans une réalisation stylistiquement perfectible. De toute évidence l’enregistrement offre une belle occasion d’analyser une partition à redécouvrir.

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DANTE de Benjamin Godard
Opéra en quatre actes, livret d’Edouard Blau
Créé par la troupe de l’Opéra-Comique au Châtelet, le 13 mai 1890

Dante : Edgaras Montvidas
Béatrice : Véronique Gens
Bardi : Jean-François Lapointe
Gemma : Rachel Frenkel
Un vieillard / L’Ombre de Virgile : Andrew Foster-Williams
L’écolier : Diana Axentii
Un héraut d’armes : Andrew Lepri Meyer

Chœur de la Radio bavaroise
Münchner Rundfunkorchester
Ulf Schirmer, direction

Enregistré au Prinzregententheater, Munich, les 29 et 31 janvier 2016

2 CD Palazzetto Bru Zane / collection « Opéra français / French Opera /
– durée : 1h02 + 1h15

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