CD, critique. CONTINUUM : JUSTIN TAYLOR, clavecin. D. Scarlatti / Ligeti (1 cd Alpha déc 2017)

TAYLOR JUSTIN continuum cd critique cd review CLIC de CLASSIQUENEWS 2018 26536ee4-2102-4ddd-b930-73dc3bd23b63CD, critique. CONTINUUM : JUSTIN TAYLOR, clavecin. D. Scarlatti / Ligeti (1 cd Alpha déc 2017). Né en Angers en 1993, Justin Taylor se distingue comme son confrère Julien Wolfs  (de l’ensemble Les Timbres, – autre virtuose habité du clavecin)  parmi les clavecinistes actuels les plus inspirés ; non pas les plus doués, techniquement souverains : ils sont nombreux, mais avec ce supplément d’âme qui fait du clavecin, l’instrument du souffle et des affects baroques, comme on dit du piano, qu’il est le chant du sentiment romantique… Digitalité filigranée grâce à un clavecin précis, d’une rare éloquence cristalline (un Ruckers-Hemsch 1636-1763), et surtout un rubato qui architecte l’écoulement dès les premiers Scarlatti, le jeu et l’approche du jeune Taylor ne cesse de nous éblouir. Il échafaude tout un jardin musical où le sens de la construction sait aussi respirer et articuler avec une clarification énergisante. Qu’il s’agisse de morceau de trépidation (première Sonate K141) ou dans l’extase à peine marquée, d’une suspension rêveuse (l’aria qui suit K32), le jeune claveciniste montre une aisance technicienne associée à une superbe intelligence poétique.

Justin Taylor ose de nouveaux mondes sonores, de Scarlatti II à Ligeti

Tous les horizons du clavecin,
machine exploratoire

TAYLOR Justin clavecin par classiquenews compte rendu critique concertTaylor construit un programme qui fait dialoguer Scarlatti et Ligeti, passage des styles a priori abrupt voire acrobatique mais d’une grande évidence en réalité dans ce jeu sonore qui place le clavecin au centre d’une réflexion plus critique sur l’instrument et ses ressources abstraites, expressives, poétiques. Qu’ont à faire ensemble, ainsi réunis en une arène improbable, le protégé de son père Alessandro, et bientôt favori de la Reine Maria Barbara à Madrid, et l’exilé, entravé, interdit d’instrument, Ligeti passant de Transylvanie à la Roumanie ? Le Napolitain séduit par sa virtuosité immédiate, solaire, embrasée ; l’Autrichien ne cesse de saisir par son questionnement visionnaire et prophétique auquel le son pincé du clavecin apporte une résonance inquiète, tendue, faussement abandonnée… D’un côté l’exaltation rêveuse de Scarlatti (dans ses rythmes impossibles, plus ibériques qu’italiens et qui citent souvent le fandango de la guitare), de l’autre l’interrogation permanente de Ligeti, âme sans attaches, plutôt conscience universelle qui trace de nouvelles frontières? Mais entre eux, se développe au delà de la forme, l’imaginaire voire le délire d’une question toujours posée : cf la Passacaille ungherese (décembre 1978), qui combine baroque et tension hongroise, comme l’équation inextricable d’un doute, d’un sentiment d’indécision continu. Il est fascinant d’écouter le bavardage presque envahissant de Scarlatti qui suit dont les passages harmoniques et les séries de grilles tentent aussi à ce questionnement hors du temps.
Dans Hungarian rock, intitulé aussi Chaconne, nouvelle révérence au Baroque, Ligeti atteint une transcendance du rythme et de la danse qui construisent au final une déconstruction consciente de la forme musicale : là encore se développe cette question : où vais-je ? pourquoi ? comment ? Dans ce sens critique et expérimental où rien ne semble figé, Ligeti va plus loin encore dans « Continuum » (1968) justement qui donne son titre à l’album de Justin Taylor : la répétition apparemment statique et régulière, produit une vibration qui est le souffle même des métamorphoses, tissant in fine ce continuum presque linéaire où Ligeti voyait une poétique de la mécanique (celle de l’imprimerie de son oncle) : on reste convaincu par la maîtrise nuancée et hagogique du claviériste, qui semble totalement séduit par ce jeu sonore et technique, lequel questionne dans toutes les directions possibles (et audibles), les ressources de l’instrument.

 

 

 

CLIC D'OR macaron 200Au terme de ce voyage sonore en immersion dans la mécanique et la sonorité du clavecin baroque, Justin Taylor trouve ce point de partage qui relie Scarlatti II à Ligeti, unis au delà des siècles par une même pensée critique sur la sonorité du clavecin. L’audace et la justesse du programme sont remarquables. Car il ne s’agit pas de savoir bien jouer. Il faut encore pour servir la musique, oser toujours de nouvelles perspectives qui élargissent l’expérience de la musique, au disque et au concert. Bravo l’artiste !

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CD, critique. CONTINUUM : JUSTIN TAYLOR, clavecin. D. Scarlatti / Ligeti (1 cd Alpha déc 2017). CLIC de CLASSIQUENEWS de l’été 2018.

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