CD, compte rendu critique. Richard Dubugnon : Arcanes Symphonique, extraits. Triptyque. Le Songe de Salinas (Debora Waldman, 2008 — 1 cd NAXOS)

dubugnon richard arcanes triptyque songe salinas dolie debora waldman cd naxosCD, compte rendu critique. Richard Dubugnon : Arcanes Symphonique, extraits. Triptyque. Le Songe de Salinas (Debora Waldman, 2008 — 1 cd NAXOS). Le compositeur suisse, Richard Dubugnon (né en 1968 à Lausanne, photo ci dessous)) propose dans ce programme passionnant, la claire démonstration de son talent de compositeur contemporain, doué pour le drame orchestral et fabuleusement allusif, à la fois savant et d’une immédiate accessibilité. Ce pourrait être le disque capable de réconcilier tout un chacun avec l’écriture de notre temps. Précis et concis dans ses constructions symphoniques, profond et juste dans ses climats émotionnels, d’une exceptionnelle vitalité expressive, le compositeur sait émerveiller par une palette sonore souvent scintillante, pourtant jamais creuse car en étroite osmose avec son son sujet ou comme ici, dans les deux créations au disque, avec un texte dense, au fort potentiel poétique. Dubugnon transmet dans ce panel synthétique, la meilleure carte de visite : Arcanes Symphonique (2002), Triptique opus 23 de 1999 (partition la plus ancienne vers laquelle va notre préférence par son sens suprême du texte et sa carrure orchestrale fusionnée), et Salinas (2003, lascif et envoûtant, en cela parfaitement post Straussien) affirment chacun un goût de la poésie, du drame halluciné et murmurant qui s’avère captivant.

dubugnon richard.jpegLes 5 premiers extraits d’Arcanes, organisent ce grand chaudron organique qui frappe par sa fine texture, une tension permanente qui convoque et entretient un climat d’inquiétude et de révélation (somptuosité des cors) ; l’opulence de la pâte orchestrale, pourtant très bien détaillée par Laurent Petigirard, impose une atmosphère suractive, parsemée d’éclats infimes, d’éclairs tranchants et affûtés, de syncopes de plus en plus canalisées qui referment le magma dramatique, tel un grand livre d’images en son dernier mystère. Le flux dramatique est magistralement porté, élucidé jusqu’à son ultime vision libératrice.

A la fois linguistique et poétique, Triptyque relève le défi de son ambition littéraire : car le texte y est prépondérant. Or ce qu’écrit Dubugnon tout autour, simultanément, en double pour l’orchestre n’est ni dilution, ni bavardage ; plutôt l’expression la plus riche qui soit des vertiges et désirs du héros à travers trois paysages intérieurs.
RSBA-ThomasDolie5(C)AlixLaveau_displayLe fabuleux diseur habité qu’est le baryton Thomas Dollié (ailleurs baroqueux de la première qualité dans les nombreuses recréations récentes en France et en Europe) assure la tension et l’intelligibilité du texte tout au long de cette scène d’opéra : Triptyque, d’une ampleur néo expressionnsite et post romantique à la manière de Zemlinsky (référence au Nain) et Korngold, comme de Bartok aussi (Le château de Barbe-Bleue) trouve dans la direction très précise de Debora Waldman, une ambassadrice experte des équilibres : instruments, choeurs, soliste, orchestre. Chaque partie vaut soliloque ; l’acuité expressive de chaque accent instrumental relançant constamment le fascinant pouvoir halluciné du texte : une scène d’opéra, d’essence faustéenne, infligeant avec une mesure digne des meilleurs ouvrages fantastiques et surréalistes, tout un cycle de confrontation entre le héros et lui-même, contre une série de séquences au charme illusoire et envoûtant. On connaît l’excellence dramatique et poétique dont est capable la chef d’orchestre d’origine brésilienne (en particulier dans le cadre des fascinants projets réalisés avec son propre orchestre mozartien, intitulé « Idomeneo »). Ici, l’acuité portée sur chaque vertige poétique – dialoguant répondant à cette virilité éruptive du soliste, parfait de bout en bout-, cisèle un orchestre scintillant qui accuse chaque délire, chaque mouvement inquiet, chaque imploration, prière, déclamation, exhortation d’un texte halluciné (écrit par Stéphane Héaume, poète partenaire du compositeur) qui semble ressusciter toutes les grandes scènes héroïques et tragiques à l’opéra.
Parlé, chanté, le texte de Déserts traverse des paysages désolés, entre « azurs assombris » et « asiles baroques », précisant le sublime portrait d’un chevalier errant dans un désert orchestral qui pourtant fourmille d’éclats et de crépitements hypnotiques : la direction de Debora Waldman sert le texte avec une distinction poétique superlative, offrant au texte habité par le baryton transfiguré, une parure envoûtante. Du bien bel ouvrage.
Debora Waldman dirige Mozart à VincennesLe Nain, dont la laideur martyr prend sa revanche à l’orchestre dont l’activité permanente affirme une humanité secrète, opulente, radieuse, qui submerge : sa servitude moquée, le ravit en réalité, faisant surgir sous l’ombre grotesque, une rage grandiose. A l’appel du bouffon, répond un orchestre félin, cynique, aux accents percussifs y compris les interventions du chœur. Le timbre et le chant tout en naturel et simplicité – on est tenté d’écrire, en évidence, affirme une scène d’une irrésistible justesse : ce bouffon, Nain et Rigoletto, chante sa déchirante prière ; en lui, c’est l’homme qui crie sa solitude impuissante. Le travail de Debora Waldman captive, ciselant tout un poème instrumental autour du soliste dont elle produit un superbe nimbe expressif, percussif, d’une mordante et permanente agilité. Le héros, – qui pourrait être le nain sublimement hideux de Dante, révèle chacun de nous face à ses déserts intérieurs, de sorte qu’en prononçant le nom même qui donne son titre au second volet du triptique, le dernier tableau en résonance, assure aussi l’unité du cycle.
L’intelligence du chanteur, d’un abattage textuel idéal et souvent péremptoire, souverainement articulé et projeté, la direction millimétrée, d’un rare fini nuancé réalisent ici une lecture magistrale d’un triptyque définitivement passionnant : une imagination fertile, souvent hallucinée et d’essence fantastique dont la généreuse orchestration s’accorde à un sens exceptionnel de l’architecture et du développement dramatique et poétique. Dubugnon rejoint en cela les meilleurs réalisation de ses confrères, Thierry Escaich, Guillaume Connesson, tous émules du visionnaire et si pictural, Philippe Hersant. L’école (s’il y en avait une) de composition française actuelle n’a pas de soucis à se faire : la diversité des écritures égale leur captivante formulation.

Errance en déserts, sensualité lascive chez Salinas, la

Fertile, incandescente, poétique inspiration de Dubugnon

captive définitivement…

On connaissait déjà le dernier morceau Le Songe de Salinas, au texte riche en visions, imprécations, inquiétantes mélopées d’une sirène mystérieuse et fatale dont la mezzo soliste ici choisie offre son beau timbre crémeux, mais parfois trop vibré, et qui ne possède pas cette magistrale articulation ni l’intelligibilité mordante de son confrère baryton dans Triptique. C’est l’orchestre en ses couleurs félines, crépusculaires qui semble prolonger le songe de la Salomé de Strauss : scène lyrique là encore par son souffle poétique qui déborde la seule scène symphonique en concert. Le parfum envoûtant des cordes, (violons) dit cette activité irrépressible du désir et de volupté souveraine, auquel répond l’érotisme lascif inouï de l’orchestration (triangle) ; sœur de Salomé, l’héroïne qui n’a pas de nom, traverse ses visions comme autant de songes éveillés où à chaque fois c’est son amant qui paraît comme martyrisé selon le caprice de cette femme parfaitement indécente. L’orchestre dit toute la langueur frénétique de ce corps en manque qui finalement tue son amant, dague visqueuse en mains. C’est terrifiant et fascinant, comme la transposition d’un tableau de Gustave Moreau (qui a justement peint la danse érotique et fatale de Salomé). Ici, le jeu entre la soliste hallucinée, à la fois démente et sirène ardente, et l’orchestre en transe magique, dessine l’une des scènes lyriques contemporaines parmi les plus passionnantes, avec une fin qui s’interrompt comme au bord d’un précipice. Ici comme chez Thierry Escaich, la parure constellée de l’orchestre – aux miroitements symbolistes (qu’un Richard Strauss n’aurait pas renié certainement) suit une véritable plannification d’un rituel érotique et macabre, où l’orchestre resserré, ondulant sous la baguette d’un chef habile en résonances secrètes, est le grand serpent de l’amour et de la mort.
Pour ses deux partitions éblouissantes (aux textes d’une beauté postromantique et symboliste), – Triptyque et Le Songe de Salinas, – d’ailleurs enregistrés ainsi en première mondiale, ce disque mérite le meilleur accueil. Voici après Triptyque, 30 mn d’une rare extase symphonique. Magistral. CLIC de CLASSIQUENEWS de janvier 2017.

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CLIC_macaron_2014CD, compte rendu critique. Richard Dubugnon : Arcanes Symphonique, extraits. Triptyque (Thomas Dolié, baryton). Le Songe de Salinas (Nora Gubisch, mezzo). Orch National de France (Laurent Petigirard, et Fabien Gabel / Salinas). Solistes de l’ONF / Debora Waldman, direction (enregistrements réalisés en 2001, 2008, 2009).

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