Cd, compte rendu critique. PORPORA : Germanicus (Cencic, 3 cd Decca)

porpora-nicolo-portraitCd, compte rendu critique. PORPORA : Germanicus (Cencic, 3 cd Decca, 2016) – EnregistrĂ© Ă  l’Ă©tĂ© 2016 en Pologne, voici une nouvelle production discographique qui tire son Ă©pingle du jeu et souligne l’activitĂ© exemplaire de Decca comme un Ă©diteur encore capable de financer de nouvelles productions lyriques, – de surcroĂźt baroques, dans un marchĂ© 
 sinistrĂ©. Decca suit les jalons du dĂ©frichement opĂ©ratique menĂ© par le contre tĂ©nor Max Emmanuel Cencic qui se concentre sur l’opĂ©ra sĂ©ria du XVIIIĂš : aprĂšs Catone in Utica, Adriano in Siria, Siroe
 de respectivement Leonardo Vinci, Pergolesi et Hasse, surtout Alessandro de Haendel, voici donc Germanicus (Germanico in Germania) de Niccolo Porpora (1686 – 1768). Le portrait du gĂ©nĂ©ral romain victorieux, Germanicus, celui qui a soumis les barbares germains (magnifiquement peint par Poussin au XVIIĂš car la figure est un modĂšle de hĂ©ros noble et magnanime) se prĂ©cise ici en particulier dans ses confrontations rĂ©vĂ©latrices avec son ennemi Arminius / Arminio. La figure d’Arminio es toin d’ĂȘtre anecdotique dans l’histoire de l’opĂ©ra : le sujet a Ă©tĂ© traitĂ© prĂ©cĂ©demment dans l’opĂ©ra de Haendel Ă©ponyme et qu’ont aussi ressuscitĂ© Cencic et son Ă©quipe dans un prĂ©cĂ©dent coffret Decca. De fait, le militaire Romain apprend une forme d’humanisation fraternelle au contact de son ennemi Arminio, vĂ©ritable hĂ©ros germanique, icĂŽne mĂȘme de la rĂ©sistance du peuple Germain contre l’impĂ©rialisme romain. Biber au siĂšcle prĂ©cĂ©dent a Ă©crit un opĂ©ra fameux faisant l’apologie du hĂ©ros Germain, sorte de Vercingetorix germanique.

Ici dans une formulation propre au genre sĂ©ria, l’humanitĂ© du vainqueur Germanicus est mise en lumiĂšre, apprise et rĂ©vĂ©lĂ©e grĂące au modĂšle de vertus (loyautĂ©, courage, grandeur morale) incarnĂ© par Arminio. Ce dernier devait mourir mais frappĂ© par l’élĂ©vation morale du vaincu, le vainqueur se montre clĂ©ment. C’est un canevas que Haendel a abondamment adoptĂ©, prĂ©figurant l’esprit des LumiĂšres, dans Bajzaet par exemple oĂč l’on retrouve le mĂȘme rapport vaincu sublimant son vainqueur / geĂŽlier


germanico in germania niccolo porpora 3 cd decca review cd critique cd par classiquenews 4831523-1L’idĂ©e de restituer l’essor du genre sĂ©ria en ressuscitant quelques ouvrages majeurs de la pĂ©riode baroque (XVIII Ăšme) oĂč pointent dans les annĂ©es 1730 et 1740, la rivalitĂ© Ă  Londres de Haendel et donc Porpora, permet aux solistes rĂ©unis autour de Cencic / Germanicus d’Ă©clairer cet idĂ©al lyrique oĂč la virtuositĂ© est la rĂšgle ; mais fusionnĂ©e avec l’intĂ©rioritĂ©, elle peut faire surgir une caractĂ©risation passionnante des rĂŽles. Germanico a Ă©tĂ© crĂ©Ă© Ă  Rome en fĂ©vrier 1732. L’ouvrage tĂ©moigne de cette Ă©criture surornementĂ©e et majoritairement virtuose qui s’appuie au sein de l’école de Porpora (Consrvatorio di San Onofrio Ă  Naples) sur une discipline savamment Ă©quilibrĂ©e entre technique vocale (passagi,ornĂ©s, vocalises, coloratoure
), thĂ©orie musicale (contrepoint, Ă©tude littĂ©raire, 
), mais aussi pratique instrumentale (clavecin).

Autant dire que souvent les solistes confondent artificialitĂ© et expressivitĂ© omettant souvent la nuance et la finesse au risque de ne servir qu’un style rĂ©pĂ©titif et passe partout. Beaucoup d’entre eux se bornent Ă  aborder tous leurs airs de la mĂȘme façon, en une agilitĂ© mĂ©canique qui demeure Ă©trangĂšre Ă  toute sensibilitĂ©, 
 d’emblĂ©e de rigueur au nom qu’Ă  cette Ă©poque et en rapport avec la loi du genre, il n’existe pas d’individualisation nuancĂ©e possible. A cette formation s’est aiguisĂ© l’art d’un Farinelli, son Ă©lĂšve le plus emblĂ©matique et aussi, le protĂ©gĂ© de Haendel : Caffarelli (6 annĂ©es durant) : c’est lui qui interprĂ©ta le rĂŽle lyrique et dramatique d’Arminio. Germanico date de la pĂ©riode oĂč le maĂźtre absolu du chant virtuose alla napolitana est aussi maestro delle figlie aux Incurabili de Venise (1726 – 1733).
Avouons que dans ce registre nous ne comprenons pas la prĂ©sence familiĂšre Ă  prĂ©sent de la soprano coloratoure Julia Lezhneva (Ersinda), vĂ©ritable machine Ă  dĂ©gainer un torrent de vocalises, d’une prĂ©cision ahurissante, abattage Ă©lectrisĂ© Ă  l’appui (intensifiĂ© par la prise de son proche du micro)
 mais dĂ©nuĂ©e de toute intention expressive surtout introspective. Chanter le sĂ©ria avec autant d’artificialitĂ© n’est guĂšre servir le genre baroque. VoilĂ  qui accrĂ©dite l’idĂ©e (fausse) d’un Porpora rien que dĂ©monstratif, en rien profond ni juste ou nuancĂ© sur le plan des passions humaines. Passons. Idem pour – malheureusement, le Germanico plutĂŽt gras et terne de Cencic, qui emboĂźte ainsi le pas du castrat de la crĂ©ation : l’alto Domenico Annibali : Cencic a perdu tout Ă©clat dans une voix qui paraĂźt Ă  prĂ©sent fatiguĂ©e, de surcroĂźt affĂ»blĂ©e d’un vibrato permanent qui semble voiler le timbre du dĂ©but Ă  la fin. Ce manque de relief et de nuances ne fait que mieux renforcer l’éclat du vaincu Arminio, vĂ©ritable hĂ©ros de l’opĂ©ra.

Plus intĂ©ressant car nuancĂ© l’Arminio trĂšs incarnĂ© et humain de la soprano Mary-Ellen Nesi, tessiture ample et aigus rayonnants, avec un bel abattage dans le recitativos seccos (surtout dans les scĂšnes trĂšs thĂ©Ăątrales, plus dĂ©clamĂ©es que chantĂ©s du III) ; sa tenue trĂšs convaincante offre au personnage, hĂ©ros de la rĂ©sistante germaine, la profondeur idĂ©ale face Ă  volontĂ© guerriĂšre du vainqueur Germanico. D’ailleurs se sont surtout les chanteuses qui dĂ©fendent l’idĂ©e d’individualitĂ©s, capable de transformations pendant l’opĂ©ra : Ă  ce titre saluons la passionnante Rosmonda de Dilyara Idrisova qui en Ă©pouse tiraillĂ©e du vaincu, exprime la complexitĂ© des sentiments qui l’animent, dans une situation trĂšs Ă©prouvante. MĂȘme excellent travail pour la soprano mieux connue des français, Hasnaa Bennani qui fait un dĂ©licieux, rayonnant et lumineux Cecina, – rĂŽle travesti (capitaine de Germanicus).
La tendresse de son timbre, tout en moelleux, rĂ©tablit cette Ă©paisseur humaine et fraternelle qui doit ĂȘtre prĂ©sente dans tout seria. Nesi, Dilyara et Bennani font la valeur de cette premiĂšre discographique.

Elles donnent l’Ă©paisseur Ă  l’intĂšgre amoureuse; chaque individualitĂ©s y est trĂšs sensiblement dĂ©fendue, chacune dans des tessitures et couleurs qui servent heureusement cette caractĂ©risation bien prĂ©sente dans l’Ă©criture porporienne.
D’autant que le mordant, Ăąpre, trĂšs nerveux des instrumentistes de la Capella Cracoviensis, souvent Ă©lectrisĂ©s par la baguette vivace de Jan Tomasz Adamus, rehausse encore l’enjeu souvent Ă©ruptif des situations. On mesure combien le public londonien a pu ĂȘtre saisi par la fiĂšvre dramatique et la virtuositĂ© vocale des opĂ©ras de Porpora.

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CD, compte rendu, critique. PORPORA : GERMANICO IN GERMANIA (3 cd DECCA, juillet 2016).

Avec Hasnaa Bennani · Max Emanuel Cencic / Dilyara Idrisova · Mary-Ellen Nesi
Julia Lezhneva · Juan Sancho  / Capella Cracoviensis – Jan Tomasz Adamus

Parution le 12 Janvier  2018 – 3 cd 0289 483 1523 9 – enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  l’Ă©tĂ© 2016.
+ d’infos sur le site de DECCA :
http://www.deccaclassics.com/au/cat/4831523

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