CD, compte rendu critique. MOZART : the Vienna concert, 23 march 1783 / Académie du 23 mars 1783. Millenium, Jodie Devos. LGA : Leonardo Garcia Alarcon (2 cd Ricercar, 2015-2016).

CD, compte rendu critique. MOZART : the Vienna concert, 23 march 1783 / Académie du 23 mars 1783. Millenium, Jodie Devos. LGA : Leonardo Garcia Alarcon (2 cd Ricercar, 2015-2016). Voilà un programme historiquement passionnant qui rétablit l’activité voire la suractivité de Mozart à Vienne ; dévoile les qualités et premières limites du nouvel orchestre Millenium créé par Leonardo Garcia Alarcon ; surtout, met en lumière le relief ardent et agile de la jeune soprano belge Jodie Devos, talent incontestable, clair, intense, à suivre désormais.

mozart vienna 23 march 1783 jode devos alarcon millenium orchestra cd review cd critique ricercar clic de classiquenewsCD1. Saluons la vivacité de l’orchestre nouvellement constitué par LGA (Leonardo Garcia Alarcon) mais la pétulance orchestrale jouée allegro vivace comme une ouverture festive, gomme toutes les nuances plus suggestive, or Mozart n’est pas qu’un savant magicien, c’est aussi un connaisseur de l’âme humaine et toutes ses partitions recèle cette part d’ombre et d’introspection qui indique les grands interprètes… On note ça et là, rien qu’une ambition démonstrative parfois, brouillonne dans l’exposé de l’éloquence aristocratique de cet Allegro introductif de la Haffner, noté pourtant « spirito ». Puis, heureusement, l’air d’Illia, prière tendre, miroir d’une âme pure et amoureuse pour Idamante, le fils bientôt à sacrifier sur l’ordre de son père Idomeneo. D’ailleurs en véritable héroïne, Ilia est une combattante par amour, osant interrompre le rituel du sacrifice afin de sauver celui qu’elle aime ; tel personnage plus complexe qu’on ne le croit, entre fragilité et loyauté, est défendu par un soprano clair, parfois un peu affecté, trop linéaire, celui de la jeune Jodie Devos. Le caractère est là : timbre clair, angélique… ; mais la ligne mozartienne manque de naturel, trop contournée, avec un maniérisme vibré qui nuit à la tendresse inscrite dans ce personnage du seria de Mozart (créé deux ans avant l’Académie viennoise, soit en 1781). L’élégance vocale souffre d’un manque de profondeur – dans la continuité d’un drame lyrique mis en scène, cette posture trop poseuse manque terriblement de naturel ; or, au contact de la chanteuse et immergé dans les enjeux de la situation psychologique (tendresse et affection de la jeune femme), l’orchestre gagne en ciselure émotionnelle.
Par contre, dans l’air qui suit, « Parto, m’affreto », surgit en un effet de contrastes, techniquement assumés et poétiquement très justes, les vertiges inquiets voire angoissés (entre Sturm und Drang et Empfindsamkeit), de l’amoureuse sombre et tragique Giunia (Lucio Silla, premier seria de Mozart, créé en 1772, et contemporain du Faust de Goethe) : de fait, l’orchestre exprime admirablement la coupe syncopée, lumineuse, mordante et si palpitante, finalement très empfindsamkeit de l’écriture d’un Mozart qui plonge le spectateur dans le cœur de l’héroïne, quitte à en dévoiler la panique intérieure : l’élégance de l’écriture s’associe à une sensibilité doloriste d’une pudeur sincère, directe, dont la franchise et la vérité n’appartiennent qu’à Mozart et à nul autre. Soliste et instrumentiste éblouissent ici par leur fusion émotionnelle; Giunia, cœur aimant et fidèle jusqu’à la mort (pour son époux Cecilio), affirme une constance aguerrie contre le sort : le tyran Lucio Silla, épris de la belle, menace son époux. La vérité et la sincérité inscrites dans la partition prépare aux grandes héroïnes à venir, celles ici classiques et pourtant déjà romantiques : figures où fusionnent amour et mort, en un courage transcendant (Constanze de L’Enlèvement au sérail, Pamina de La Flûte Enchantée) ; il reste bouleversant que les héroïnes de Mozart, frappées par la menace et la barbarie, loin d’être contraintes par la peur, affirme a contrario une audace et une force morale spectaculaire : tel est le miracle mozartien, révéler la puissance des sentiments les plus nobles. Ce qui est parfaitement assimilé par Julie Devot dans cet air, associant recitatif ciselé et air aux vocalises à risques… tension, abattage, nuance et feu constant fondent la valeur de la performance.

Le programme souhaite mettre l’accent sur l’activité opératique du symphonisme mozartien et sur l’ampleur orchestrale des airs lyriques. Vaste ambition qui n’est pas si originale que cela : la chef Debora Waldman et son propre orchestre désigné « Idomeneo » osait déjà rapprocher tout ce qui permet le rapprochement des deux écritures chez Mozart, lyrique et symphonique.

Belle verve de l’ouverture de fait opératique du Concert KV415, joué ici sur un pianoforte d’après Walter – Vienne, 1795 : jeu tout en virtuosité du pianofortiste (Sebastian Wienand), au délié souvent aimable. Le manque de nuances, surtout de pudeur comme d’éclairage intérieur font cruellement défaut là encore. L’Adagio montre aussi le peu de tendresse qui émane de la sonorité de l’orchestre : trop lisse et sans guère d’abandon nostalgique. D’une façon générale, la prise de son assène un orchestre surpuissant (comme pressé par une urgence décalée ici), creusant le déséquilibre avec l’instrument soliste qui doit pour compenser forcer le trait. Pourtant le pianoforte sait caresser, nuancer, colorer dans la suggestion et la gradation… Pour saluer la scène, dernière oeillade du pianofortiste : une Gigue enlevée, parfois trop martelée, infligeant des forte à la limite de la rupture. Dommage.

Jodie Devos : jeune mozartienne coloratoure à suivre

DEVOS jodie soprano portrait classqiuenewsCD2. Le diamant de cette seconde partie et qui la rend mémorable, demeure l’air sublime « Mia Speranza adorata » KV 416, très proche par sa gravità pudique, où l’amour pourtant blessé triomphe par sa pureté d’intonation, du climat intime et tragique du dernier seria à venir : La Clemenza di Tito (1791). La franchise des aigus, l’abattage plus ciselé et précis de l’articulation, la mise en avant du verbe douloureux (avec cette unisson voix/hautbois, surgissant en second plan) sont des plus délectables et la soprano coloratoure, aux aigus perçants, nets, timbrés s’impose à nous (enfin), conciliant virtuosité et intelligence incarnée, – sauf une justesse aléatoire parfois dans l’air et sa séquence finale. Mais l’intensité expressive et l’élégance pudique de la caractérisation de cet air d’adieux et de séparation, bouleversent par leur justesse poétique. D’autant que l’orchestre enfin assagi, adouci au diapason d’un sommet de pudeur nuancée, s’accorde à la sensibilité de l’interprète. Jodie Devos, -Lauréate et finaliste au Concours Reine Elisabeth de chant 2014-, fait actuellement une percée remarquée parmi les jeunes espoirs féminins du chant francophone (elle est née en Belgique en 1988) : la jeune diva, qui s’inscrit dans le sillon de celle qui l’a précédée ici chez Mozart, Sabine Deviehle, chante Lakmé à l’Opéra de Tours, prochain défi attendu, à suivre évidemment sur CLASSIQUENEWS.COM. Mozartienne, Jodie Devos chantera prochainement La Reine de la Nuit (voir l’agenda ci après). La soprano belge fait partie des jeunes talents féminins distingués par classiquenews en cette fin 2016, avec la soprano elle aussi coloratoure, d’une séduction flexible, claire, angélique, la suisse Regula Mühlemann (superbe récital MOZART : ARIAS, chez Sony classical, où Regula Mühlemeann chante aussi Lucio Silla)

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CD, compte rendu critique. MOZART : the Vienna concert, 23 march 1783 / Académie du 23 mars 1783. Millenium, Jodie Devos. LGA : Leonardo Garcia Alarcon (2 cd RIC 361 Ricercar, enregistré en 2015-2016 — 53mn + 56 mn). CLIC « découverte » de CLASSIQUENEWS de décembre 2016.

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AGENDA
devos jodie sopranoJodie Devos chante Lakmé (chef d’oeuvre d’orientalisme romantique français de Léo Delibes, créé en 1883) à L’Opéra de Tours, aux côtés de Julien Dran (Gérald), Vincent Le Texier (Nilakantha) — première production lyrique à Tour sen 2017 : les 27, 29, 31 janvier 2017 (sous la direction du nouveau directeur général et artistique de l’Opéra de Tours, Benjamin Pionnier).

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Jodie Devos chantera ensuite La Reine de la nuit dans La Flûte enchantée à l’Opéra de Dijon, du 17 mars au 3 avril 2017), puis à Paris Opéra Comique, dans la recréation de Le Timbre d’argent de Saint-Saëns, créé en 1877 : ouvrage fantastique et romantique, très original parce qu’il réserve le premier rôle à une danseuse (Raphaëlle Delaunay), et surtout offre la vision romantique française, version Saint-Saëns du pacte faustien (9-19 juin 2017). Jodie Devos chante le rôle de Rosa, aux côtés de l’Hélène d’Hélène Guilmette. Avec l’excellent baryton, fin et engagé, d’une musicalité exemplaire, Tassis Christoyannis (Spiridion)

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