CD, compte rendu critique. Mahler : Symphonie n°2 (Jean-Claude Casadesus, Orchestre national de Lille, novembre 2015, 1 cd évidence classics)

casadesus_603x380 Ugo ponte ONLCD, compte rendu critique. Mahler : Symphonie n°2 (Jean-Claude Casadesus, Orchestre national de Lille, novembre 2015, 1 cd évidence classics). Dans le premier mouvement, Jean-Claude Casadesus retrouve une partition qu’il connaît parfaitement pour l’avoir de nombreuses fois diriger et analyser. Le chef construit d’abord, un rempart progressif depuis le chant tellurique des contrebasses, porteur d’une énergie de plus en plus vive, après l’expression d’une certaine résignation coupable. La Totenfeier (Marche funèbre, requiem des illusions perdues) est ainsi magistralement exprimée dans son format spectaculaire, aux dimensions propres à celle d’un apocalypse, voire du Jugement Dernier. La baguette saisit et mesure l’ampleur des forces en présence comme l’enjeu de ce qui se joue ici : le destin d‘une vie.
Le souffle s’organise, la matière s’éclaircit à mesure que la texture de la sonorité gagne en couleurs et s’allège (15’30). Incisive, mordante, taillée au sclapel, la battue proclame une pleine conscience de la bataille en cours, comme la volonté d’en finir par l’exposition (17’01) d’un éther enfin perceptible et surtout … accessible. Car en dépit de ses assises colossales, la Résurrection de Mahler est aussi, surtout, une symphonie de l’humain et du fraternel.
Conscient des champs monstrueux parfois grimaçants (18’41), le chef, fondateur depuis 1976 de l’Orchestre National de Lille, éclaire désir de mort et enfouissement volontaire, c’est à dire défaite de l’esprit face aux agents présents, et volonté de dépassement : aucune hésitation, la Résurrection porte bien son nom ; au terme des conflits, se précisent la rémission et le salut. Le maestro rétablit ce magma organique puissant, aux forces affrontées, finalement résolues dans un cadre humain, définissant précisément ce qui relève des angoisses irrépressibles (cauchemards et déflagrations) comme des pulsions vitales qui portent à la lumière. Tableau en clair obscur donc, d’une activité passionnante, le champs symphonique permet aux instruments lillois de démontrer leur tempérament et leur caractère dans cette danse des morts qui est plus qu’une scène préalable d’exposition: un bouillonnement à l’énergie primitive.

 

 

 

ECLAIRS, VISIONS… Jean-Claude Casadesus nous mène à l’illumination finale

L’Andante moderato qui suit, offre une couleur détendue, aux cordes « brahmsiennes » (amoureuses et souples), d’un détachement presque insouciant. Puis, le Scherzo mord et palpite, comme tiré par une urgence décuplée, dont les bois souples, disent l’emportement enivré. Jean-Claude Casadesus se montre précis, palpitant, d’une activité affûtée; seul moment d’abandon, passager mais d’une exquise légèreté, d’autant plus délectable après les distorsions dramatiques des mouvements précédents. L’urgence et ce sens de la continuité radicale caractérisent ici une vision admirablement construite, organiquement cohérente, réalisant ses directions opposées, complémentaires : concentration et structure, dilution et implosion.

mahler casasesus jean claude orchestre national lille cd review cd critique classiquenews cd EVCD027-Cover-ONL-1024x1024D’une caresse maternelle, l’Urlicht trop fugace s’accomplit grâce au timbre chaud et enveloppant de la mezzo Hermine Haselböck. L’accord en tendresse et désir de conciliation se réalise aussi dans la tenue des instruments d’une douceur engageante. Vrai défi conclusif pour l’orchestre, le dernier mouvement, le plus long (Finale / Im tempo des scherzos / Wild herausfahrend), plus de 35 mn ici, réalise ce volet de résolution et d’apaisement qui rassure et rassérène idéalement : Jean-Claude Casadesus maîtrise cet exercice de haute voltige où la sublime fanfare, d’un souffle cosmique et céleste, répond à l’activité des cordes et à l’harmonie des bois. Comme le dit le maestro lui-même, il s’agit bien d’une page parmi les plus belles écrites amoureusement par Malher : appel souverain, olympien du cor, réponse de la trompette, caresse enivrante là encore des cordes en état de… lévitation. L’orchestre ouvre des paysages aux proportions inédites, aux couleurs visionnaires, absolues, abstraites. La direction récapitule et résout les tensions avec une hauteur de vue magistrale.

Le chef qui achève personnellement tout un cycle musical à Lille, transmettant depuis cet automne 2016, la direction de son orchestre à son successeur officiel, Alexandre Bloch (lire notre entretien vidéo exclusif avec Alexandre Bloch, nouveau directeur de l’ONL, Orchestre national de Lille, réalisé en septembre 2016), offre ici, en particulier dans la plénitude sonore, véritable festival et jouissance instrumentale, l’enseignement de toute une vie de musicien. C’est un bain philharmonique aux dimensions surnaturelles, à l’énoncé fantastique et surréaliste, dont la mesure flamboyante approche l’orchestre tout autant suractif, scintillant de Richard Strauss dans les soubresauts et visions hallucinées de son opéra écrit pendant la première guerre, La Femme sans ombre. Mais Strauss / Mahler, ne sont-ils pas en définitive, les plus grands créateurs symphonistes du début XXè ?

A 6’44 (CD2), s’accomplit le grand miracle de la révélation, ou le point ultime d’une série de consciences ou de métamorphoses, voyage musical, surtout spirituel dont le Maestro, en empathie avec ses instrumentistes, a su nous faire partager les fulgurances…, jusqu’aux superbes ondes pacifiantes du chœur final (Chœur Phil. Tchèque de Brno) et des deux voix de femmes, dont le chant incrédule, angélique, accrédite la vision du Paradis.

CLIC_macaron_2014Passionnante réalisation qui se fait aussi jubilation, qui est aussi confession et témoignage d’un grand Chef dont le geste humaniste, fraternel nous porte à l’illumination finale. Irrésistible accomplissement. La sincérité du geste touche ; l’activité du parcours à travers les 5 séquences symphoniques, s’accorde à la quête fraternelle de celui que le partage et le sens collectif ont toujours inspiré. Magistral.

 

 

 

CD, compte rendu critique. Mahler : Symphonie n°2 (Jean-Claude Casadesus, Orchestre national de Lille, novembre 2015, 1 cd evidence EVCD027) — enregistré en novembre 2015, Lille, Salle du Nouveau Siècle.

 

 

 

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