CD, compte rendu critique. INVOCATIONS, Katia & Marielle Labèque, pianos. Stravinsky, Debussy (Deutsche Grammophon, 2016)

Invocations-Digisleeve soeurs labeque stravinsky debussy cd critique review classiquenewsCD, compte rendu critique. INVOCATIONS, Katia & Marielle Labèque, pianos. Stravinsky, Debussy (Deutsche Grammophon, 2016). Le Sacre dans sa parure brute, âpre pour deux pianos de 1913 accuse les arètes vives du génie franc de Stravinsky : c’est d’abord une sorte de déconstruction à deux voix, d’où surgit peu à peu au sein d’un maestrum originel, – sorte de puissance motrice matricielle, lourde, chargée, éruptive, d’une rare violence (déflagration des Augures printaniers)-, l’esprit de la pulsion première, primitive, archaïque ; la folie voisine avec l’obsession, la transe avec la fureur destructrice, celle des bacchantes (déchiquetant le corps du pauvre Panthée par exemple). La lecture suppose une très intéressante réflexion du Sacre, sa transposition sonore : entre Eros et Thanatos, désir et mort ; exaltation, sacrifice. Mer des instincts les plus sauvages où s’insinue aussi une ivresse éperdue, comme désespérée (« Rondes printanières », quasi disloquées, effilochées), jusqu’à l’exténuation de « Jeu des cités rivales » et la transe panique très incisive comme des éclairs tranchants, du dernier épisode de la partie I : « Danse de la terre ».

Avec le deuxième volet du cycle (« Le Sacrifice »), les deux Sœurs installent un climat plus inquiétant : étrangeté superbement allusive du « largo » introductif (plus de 4 mn d’interrogation spatiale, temporelle, sonore…) : l’effet est saisissant et montre qu’il n’est pas besoin d’un plein orchestre pour exprimer la profonde inquiétude humaine, la perte de toute espérance, le renoncement à toute innocence : c’est pour nous l’instant où se joue tout le drame, le plus bouleversant du cycle, s’achevant avec la petite phrase initialement confiée au violoncelle… Car l’inéluctable peu à peu s’impose dans les 5 séquences qui suivent : affirmation à nouveau progressive, féline, ondulante…, d’une terrible mécanique, parfois semblant déréglée, mais surexpressive dans cette instabilité consciente, grimaçante, convulsive, – déchirée, …, qui chante l’inéluctable course au sang.
Les deux pianistes rebattent les cartes du jeu chorégraphique, déplaçant les points centripètes de l’énergie expressive, redessinant d’un clavier à l’autre, le jeu des échos, des réponses d’un dialogue de plus en plus haletant : on se laisse alors entraîner dans cette course rituelle, tragique et libératoire dans l’ « Action des ancêtres », puis, dernier acte de la scène cathartique, la « Danse sacrale », introduite par une série d’acoups profondément déstabilisants : l’intelligence interprétative est là encore sidérante de justesse assumée, d’engagement à la fois glaçant et fascinant. C’est une lecture recréative d’une puissance millimétrée.
Autant de palette de nuances crânement défendues affirme une compréhension intime de l’œuvre : la relecture et sur le plan de la transcription, la réécriture de chaque partie, compose une trame passionnante à suivre. Il était urgent et donc tout à fait légitime après écoute d’un tel choc sonore, d’exhumer la version originale pour deux pianos datée de 1913. Sans la présence de toutes les couleurs de l’orchestre que nous connaissons davantage, la force première de l’œuvre n’y perd rien, bien au contraire. Elle fulmine par sa sauvagerie canalisée.

labeque soeurs invocations debussy stravinsky LACOMBE_B1009505_D_bw_NEW-2Des 6 Epigraphes antiques de Debussy, à la caresse suave contrastant très fortement avec les mondes sonores apocalyptiques de Stravinsky, affirment une toute autre spatialité musicale ; saluons surtout l’énigme de « Pour un tombeau sans nom » (Epigraphe II) et son caractère funambulique, de plus en plus liquide…
Elle aussi d’une torpeur océane, envoûtante, lovée dans une marche plus affirmée néanmoins ; distinguons aussi la presque urgence plus narrative de l’Epigraphe III : « Pour que la nuit soit propice ». Toute en finesse, voire en lueurs crépitantes, parfois aveuglantes et fugaces, les Sœurs Labèque font vibrer dans la bonne résonance cet appel à la vie que Debussy proclame face aux reliefs antiques : du marbre silencieux, au mouvement des notes, c’est un hymne à la vie, en frémissements et évocations millimétrées, parfois en broderies qui conserve leur mystère suspendu. Le visuel de couverture est celui, rituel, énigmatique, d’un passage, entre ombre et lumière, entre paganisme primitif et antiquité revisitée. La conception globale de ce programme par lequel les deux sœurs pianistes reviennent à Deutsche Grammophon force l’admiration. CLIC de CLASSIQUENEWS de décembre 2016.

CLIC D'OR macaron 200CD, compte rendu critique. INVOCATIONS, Katia & Marielle Labèque, pianos. Transcription originale pour deux pianos du Sacre du Printemps (1913) de Stravinsky. Six Epigraphes de Debussy, idem (1915) — 1 cd Deutsche Grammophon — enregistré au studio KML à Rome en mars et août 2016.

Comments are closed.