CD, compte rendu critique. HENRI DUTILLEUX : Orchestre national de Lille. Darell Ang (1 cd Naxos, 2015)

dutilleux-symphonie le double timbres espace mouvement mystere de l'instant darelle ang critique cd cd review dutilleuxCD, compte rendu critique. HENRI DUTILLEUX : Orchestre national de Lille. Darell Ang (1 cd Naxos, 2015). Dans sa Symphonie « Le Double » (n°2), Dutilleux se joue de la forme baroque du Concerto grosso, non pas pour opposer en contrastes et rythmes confrontĂ©s, les deux parties constitutives du genre (« concertino » de solistes, et reste de l’orchestre en « ripieno » pour les tutti), mais plutĂŽt en variant leur jeu, parfois opposĂ©s et alternĂ©s, mais aussi assemblĂ©s, croisĂ©s, fusionnĂ©s : il y a donc relecture trĂšs personnelle de la tradition baroque (citĂ©e ici par la prĂ©sence Ă©nigmatique, dansante, arachnĂ©nenne du clavecin, comme posĂ© sur la voile orchestrale). Dutilleux joue de l’exposĂ© et sa rĂ©ponse, comme deux pans d’un miroir dont les facettes explicitĂ©es (en jeu de polyphonie et de polytonalitĂ©), – scintillantes-, renvoient sĂ©parĂ©ment Ă  une seule et mĂȘme entitĂ© : le double se rĂ©fĂšre et renvoie Ă  l’ĂȘtre et Ă  la source unique, premiĂšre dont il dĂ©coule; soit les deux faces d’un mĂȘme personnage. L’Animato ma misterioso (mouvement I) allie pulsion trĂ©pidante et caractĂšre d’ivresse murmurĂ©e ; le second mouvement – Andantino sostenuto -, exprime une gravitĂ© plus sourde, une profondeur viscĂ©ralement mystĂ©rieuse, dont la vĂ©ritĂ© se dĂ©robe Ă  mesure qu’elle rĂ©siste aux tentatives (habiles, Ă©lĂ©gantes) pour la dĂ©masquer ; la forme y revĂȘt une robe de plus en plus sensuelle et magique (trompette scintillante, incisive), qui se prĂ©cise en marche funambulique, jusqu’à son ultime souffle (aux cordes). FidĂšle Ă  la sensibilitĂ© introspective de Dutilleux, le cachĂ© demeure cachĂ©.
DĂ©taillĂ©e, imaginative, – bien que parfois trop explicite dans le mouvement lent, la palette des nuances de l’Orchestre Lillois surprend / saisit par sa verve intĂ©riorisĂ©e ; s’affirme une attention constante Ă  l’indicible, au tĂ©nu lovĂ© entre chaque repli d’une partition qui semble ouvrir mille portes Ă  mesure de son dĂ©roulement.

L’Orchestre national de Lille rĂ©ussit une superbe album Dutilleux

Dutilleux : aux confins du mystĂšre

dutilleux henri Cormier-photo-3Plus construit, d’une claire autodĂ©termination, l’Allegro fuocoso est portĂ© par un feu trĂ©pidant et dansant, dont les micros sĂ©quences, en timbres, en rythmes, façonnent une constellation qui doit Ă©blouir par sa cohĂ©sion apparemment Ă©clatĂ©e. A l’ivresse du pulsionnel, surgissent de superbes vagues suspendues laissant s’épanouir des aubes nouvelles, au climat extatique et conclusifs, lĂ  encore languissants envisageant des horizons purement mystĂ©rieux (atmosphĂšre sacrificielle hallucinĂ©e dans le sillon du Sacre de Stravinsky). Disposant de solistes virtuoses, le jeune chef laurĂ©at du 50Ăš Concours de Besançon, Darell Ang, analyse, fragmente, caractĂ©rise, l’une des sections les plus envoĂ»tantes et impressionnantes jamais Ă©crites alors (crĂ©Ă© Ă  Boston en 1959 par Charles Munch).

Tout aussi suspendu, mystĂ©rieux, telle la porte ouverte sur un ciel infini, – et lui aussi placĂ© dans l’ombre de Charles Munch (dĂ©dicataire avec Rostropovitch qui en passe commande en 1978), le clim

CD, compte rendu critique. HENRI DUTILLEUX : Orchestre national de Lille. Darell Ang (1 cd Naxos, 2015)

at de « Timbres, Espace, Mouvement » fait la part belle Ă  l’intensitĂ© suspendue du timbre, comme l’expressivitĂ© ardente, dansante, envoĂ»tante de la couleur, telle que le dĂ©fend Van Gogh dans son tableau, nocturne suggestif « La Nuit Ă©toilĂ©e ». Dutilleux invoque lĂ  encore l’ivresse sensorielle suscitĂ©e entre peinture et musique, dans une forme orchestrale davantage invocatoire, atmosphĂ©rique. Ici le langage symphonique se fait chant hallucinĂ© en rĂ©sonances avec les vibrations cosmiques ; l’orchestre devenant acteur et sujet d’une nouvelle dimension Ă  la fois spatiale et temporelle inĂ©dite. Le geste du chef et des instrumentistes semble vouloir percer le mystĂšre sacrĂ© d’un instant dont le dĂ©roulĂ© fait corps avec l’espace qu’il occupe : la direction affirme une conception plus prĂ©cise ici, dĂ©voilant l’ombre Ă©paisse du mystĂšre qui semble s’amplifier, s’élargir, comme l’expansion de l’espace lui-mĂȘme.

C’est justement “ MystĂšre de l’Instant ” qui referme la boucle de ce programme parfaitement conçu : soit 10 sections, conçues en 1989, dĂ©sormais indĂ©pendantes, renfermant leur propre vision du mystĂšre, comme autant d’Haikus, Ă©nigmatiques. A chaque instant ainsi sacralisĂ© par leur enveloppe orchestrale singuliĂšre et spĂ©cifique, sa propre autonomie, son identitĂ©, son propre drame oĂč scintille comme toujours le jeu de timbres prĂ©cisĂ©ment caractĂ©risĂ© (le cymbalum de François Rivalland, par exemple surgissant dans le 3Ăš Instant : « Prismes »). qu’il s’agisse des clusters miroitants d’Echos, les registres extrĂȘmes contrastĂ©s d’Espaces lointains (4) ; des glissandos subtilement superposĂ©s de Rumeurs (7),
 Dutilleux offre une Ă©tonnante diversitĂ© de possibilitĂ©s Ă  partir des 24 cordes associĂ©es au cymbalum et aux percus. Jeu de rĂ©sonance, d’échos, de traces, de rĂ©ponses, de dilution du son, de la perte de prĂ©cision caractĂ©risĂ©e, au profit d’un voile harmoniquement riche et indistinct (rĂ©vĂ©lation ultime du mystĂšre matriciel et final ?), l’esthĂ©tique d’Henri Dutilleux ne cesse d’interroger la forme et le sens de l’écriture orchestrale, et aussi la question mĂȘme du dĂ©roulement / dĂ©veloppement musical. Chef et orchestre atteignent une cohĂ©sion Ă  la fois critique et sensuellement aboutie qui confirme la grande rĂ©ussite de cet album monographique dĂ©diĂ© Ă  Henri Dutilleux. TrĂšs convaincant.

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CLIC D'OR macaron 200CD, compte rendu critique. HENRI DUTILLEUX : Symphonie n°2 « Le Double », « Timbres, espace, mouvement », MystĂšre de l’Instant. Orchestre national de Lille. Darell Ang (1 cd Naxos 8.573596, enregistrĂ© Ă  l’Auditorium Le Nouveau SiĂšcle Ă  Lille dĂ©but septembre 2015). CLIC de CLASSIQUENEWS d’avril 2017.

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