CD, compte rendu critique. 7 Peccati Capitali. Capella Mediterranea, Leonardo Garcia Alarcon (1 cd Alpha)

alarcon cd capella mediterranea cd 7 peccati review critique complete CLIC de CLASSIQUENEWSCONTRASTES DES PASSIONS PROJETEES & DECLAMEES… Dès le premier air (duo Poppea et son nourrice Arnalta extrait de l’Incoronazione di Poppea) tout est dit et tout est magistralement annoncĂ© dans un contraste des passions fiĂ©vreusement articulĂ© (d’un dramatisme ardent, linguistiquement rĂ©jouissant): arrogance de l’amoureuse certaine d’ĂŞtre protĂ©gĂ©e par le destin  (Amour et Fortune) Ă  laquelle s’oppose les craintes de sa nourrice inquiète quant Ă  la sagesse de sa jeune maĂ®tresse… soupçons vains dans l’opĂ©ra de Monteverdi car toute l’action y cĂ©lèbre la rĂ©ussite arrogante de la jeune aimĂ©e de Neron jusqu’Ă  la pourpre impĂ©riale : amor vincit omnia et le dĂ©sir de jouissance Ă©crase tout (mĂŞme surenchère lascive dans l’autre duo fragment du mĂŞme opĂ©ra : l’Incoronazione fusionnant avec une mĂŞme ivresse sensorielle entre Nerone / Lucano  (illustrant l’avarice).

Mariana Flores, nouvelle sirène cavallienneSoulignons de part en part cette savoureuse opposition parfois mĂŞme trucculente par une rageuse plasticitĂ© du verbe ici dramatique et très projetĂ©e  : l’excellent Emiliano Gonzalvez Toro se montre Ă  la hauteur du redoutable rĂ©cit accompagnĂ© oĂą chant vocal et instrumental Ă  part Ă©gal doivent ĂŞtre ciselĂ©s en une prière ardente et mordante qu’expose idĂ©alement l’air d’Orfeo  (Ă©vocation de la CharitĂ© plage 12) : le tĂ©nor au mĂ©dium barytonant projette avec intensitĂ© et vrai souffle la langue musicale ; rĂ©alisant ce geste vocal en un chant inspirĂ© par l’humaine prière;  sa tendresse mesurĂ©e, nuancĂ©e, tempère l’excès d’intonation que ses partenaires parfois outrepassent vers une fureur privilĂ©giĂ©e au dĂ©triment de phrasĂ©s totalement subtils. VoilĂ  notre seule rĂ©serve d’un collectif dans les airs lyriques idĂ©alement articulĂ©s et caractĂ©risĂ©s : leur approche manque dans les madrigaux choisis, cette attĂ©nuation intĂ©rieure, si bĂ©nĂ©fique qui a fait toute la grâce de la plus rĂ©cente intĂ©grale des Livres de madrigaux de Monteverdi dĂ©fendu par le plus allusif Paul Agnew, complice et maĂ®tre d’ouvrage pour cette intĂ©grale des Arts Florissants.
Ici, les somptueux solistes rĂ©unis pour l’Ă©blouissement du Livre III  (plage 13 : “Vattene pur, crudel” ) certes ne manquent pas d’individualitĂ© mais il leur manque cette Ă©coute spĂ©cifique oĂą toutes les voix s’accordent et s’enivrent littĂ©ralement au service de l’Ă©toffe linguistique. Ainsi, en une théâtralitĂ© trop superficielle, tout y est souvent forcĂ©, sans cette interrogation profondeur et mystĂ©rieuse qui est la clĂ© des grands Monteverdiens. alarcon leonardo garcia maestro concert review annonce concert classiquenewsL’expressivitĂ© ardente ne fait pas tout. Tout cela n’Ă´te rien de l’engagement premier de tous : mais les qualitĂ©s exposĂ©es sont par ailleurs si nombreuses que l’on souhaitait le meilleur et mĂŞme l’excellence : Leonardo Garcia Alarcon difffuse une furiĂ  Ă©ruptive, indiscutable, pourtant souvent trop soulignĂ©e dont l’intensitĂ© confine Ă  la prĂ©cipitation (dernière partie d’Altri Canti d’Amor : plus projetĂ©e et dĂ©clamĂ©e que rĂ©ellement inspirĂ©e et nuancĂ©e); pour nous ce canto teatrale ou secunda prattica – qui ne doit jamais sacrifier le verbe, travail d’un Monteverdi idĂ©alement inspirĂ©, Ă©gale en finesse requise et technicitĂ© – prĂ©cisĂ©ment: agilitĂ© et prĂ©cision des vocalisations-, ce bel canto bellinien, rĂ©fĂ©rence absolue du chanteur…

VocalitĂ  du verbe dramatique
1001 accents de Cappella Mediterranea

Dans les  faits, tout le programme est globalement jubilatoire par son énergie, son relief expressif, finement structuré par le jeu des contrastes passionnels, moralement enviables ou condamnables : le titre l’annonce : 7 peccati capitale / 7 péchés capitaux, soit un théâtre des vertus et des vices intelligemment orchestrés.

Ici au dĂ©but du voyage, toute Ă  son espĂ©rance et Ă  sa certitude de favorite confirmĂ©e, PoppĂ©e jubile d’un sentiment vertueux et adorable qui fait oublier le propos  outrageusement cynique, presque Ă©coeurant de tout l’ouvrage de 1642, la dernier opĂ©ra de Monteverdi Ă  Venise.
Pour rompre cet Ă©lan du dĂ©sir obscène, Leonardo Garcia Alarcon place Ă  sa suite l’Ă©clat intime de la prodigalitĂ© telle qu’elle surgit incandescente et d’une sobre articulation du “Si dolce è’l tormento”, extrait du Quarto scherzo delle ariose vaghezze  (Venise 1624). La constance et la fidĂ©litĂ© qui Ă©manent du chant tout en simplicitĂ© et prĂ©cise articulation de Marianna Flores, soulignent l’intensitĂ© et pourtant la pudeur d’une prière oĂą le chant amoureux ne cesse d’affirmer une fidĂ©litĂ© inexorable et sublime Ă  force de sacrifice et de contrĂ´le.

Ainsi tout le programme est-il idĂ©alement contrastant,  composant une carte des passions contraires, oĂą chaque extrait monteverdien revĂŞt un sens spĂ©cifique offrant une claire et Ă©loquente dĂ©monstration des vices les plus emblĂ©matique de l’espèce humaine soit les 7 pĂ©chĂ©s capitaux : prĂ©cisĂ©ment, paresse  (deux soldats tirĂ©s du sommeil au dĂ©but de l’Incoronazione) ; envie  (acte I d’Ulisse); puis orgueil, avarice, gourmandise, luxure et colère  (ces deux derniers sont tirĂ©s des Livres IV et III de madrigaux). Chaque sĂ©quence parfaitement sĂ©lectionnĂ©es illustre avec une exceptionnelle plasticitĂ© linguistique et instrumentale, l’Ă©nergie passionnelle en jeu. Les solistes sont tous engagĂ©s et souvent Ă©lectrisĂ©s par un chef prĂ©occupĂ© par le relief de chaque rĂ©citatif  (saisissant duo fĂ©minin de la ChastetĂ© oĂą dans l’extrait du VIII ème Livre de madrigaux, les deux cantatrices comme en urgence projettent le texte moralisateur d’un amoureux transi qui canalise tout dĂ©sir au prix d’une indicible souffrance : langueur et hallucination diffusent leur pouvoir exemplaire.
L’auditeur aura donc compris le jeu d’une rhĂ©torique en rĂ©sonance : Ă  chaque pĂ©chĂ© capital  (illustrĂ© par une sĂ©quence extraite d’un opĂ©ra, Poppea et Ulisse principalement ou d’un madrigal),  rĂ©pond une qualitĂ© morale contraire; ainsi au fil des alternances embrasĂ©es s’imposent espĂ©rance et prodigalitĂ© en ouverture puis chastetĂ©, humilitĂ©, tempĂ©rance, charitĂ© et enfin courage qui clĂ´t le programme.

Parmi les accents d’un cycle hautement théâtral qui rend hommage au gĂ©nie lyrique de Monteverdi : soulignons la parfaite perversitĂ© du Nerone agile, expressivement juste du jeune haute contre amĂ©ricain Christopher Lowrey;  la gouaille sensuelle des deux tĂ©nors superbe diseurs impliquĂ©s : Mathias Vidal et Emiliano Gonzalez-Toro  (duo lascif de L’avarice, – dĂ©jĂ  citĂ©, extrait de L’Incoronazione /  Nerone et Lucano, vĂ©ritable extase Ă  deux voix viriles).

leonardo garcia alarcon capella mediterranea cavalli review critique cd Cavalli classiquenewsPLASTIQUE ARDEUR DU CHANT MONTEVERDIEN… Dans ce programme théâtral, Leonardo Garcia Alarcon redouble de plasticitĂ© expressive,  affirmant en particulier une surenchère dĂ©lectable dans le style langoureux lascif;  les qualitĂ©s du chef baroque jouant du relief des contrastes Ă©motionnels parfaitement structurĂ©s, soigne aux cĂ´tĂ©s d’un continuo toujours raffinĂ©, l’articulation palpitante du verbe;  lui rĂ©pondent en cela tous les chanteurs, tous parmi les meilleurs solistes actuels que la notion d’expression linguistique concerne particulièrement ; les habituels partenaires de Cappella Mediterreanea, tels la soprano Mariana Flores  (Ă  la ville Ă©pouse du maestro), ou Emiliano Gonzalez-Toro;  tout autant ardent et habitĂ©s par une fièvre rare : Mathias Vidal sans omettre les deux  jeunes tempĂ©raments  de plus en plus convaincants au fil du voyage : Francesca Aspromonte et Christopher Lowrey.

CLIC_macaron_2014En accordant la vitalitĂ© de chaque soliste au flux et reflux d’un tissu instrumental des plus opulents, Leonardo Garcia Alarcon confirme sa flamboyante capacitĂ© Ă  caractĂ©riser chaque figure en situation, portĂ© par un instrumentarium idĂ©alement souple et investi. Après son rĂ©cent double album dĂ©diĂ© aux Heroines du Baroque VĂ©nitien – majoritairement consacrĂ© aux opĂ©ras de Cavalli, le meilleur Ă©lève de Monteverdi, le chef poursuit ainsi son exploration de l’opĂ©ra vĂ©nitien avec une gourmandise Ă©loquente ; Ă  suivre encore… en ce mois de septembre 2016 oĂą chef et instruments Ă©lectrisĂ©s souhaitons-le, se retrouvent dans la fosse de l’OpĂ©ra Garnier Ă  Paris pour la rĂ©crĂ©ation d’un opĂ©ra jamais jouĂ© du vivant de Francesco Cavalli : Eliogaballo. … autre gĂ©nie de l’opĂ©ra vĂ©nitien et ici tout autant engagĂ© dans la rhĂ©torique des passions humaines. De sorte qu’aujourd’hui, il n’est pas d’autres meilleurs interprètes des passions vĂ©nitiennes que les musiciens de Capella Mediterranea.

CD, compte rendu critique. 7 Peccati Capitali. Capella Mediterranea, Leonardo Garcia Alarcon (1 cd Alpha). CLIC de CLASSIQUENEWS de septembre 2016.

APPROFONDIR : LIRE notre compte rendu critique complet du double cd HĂ©roĂŻnes du Baroque VĂ©nitien, opĂ©ras de Cavalli (extraits) par Cappella Mediterranea, Leonardo Garcia Alarcon (2 cd Ricercar, CLIC de CLASSIQUENEWS d’octobre 2015)

 

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