CD. Berg / Schoenberg : Resonanz, Jean Guihen Queyras (Harmonia Mundi)

berg schoenberg queyras resonanz cd harmonia mundi cd clic classiquenewsCD. Berg / Schoenberg : Resonanz, Jean Guihen Queyras (Harmonia Mundi). Deux partitions jalons de la musique viennoise : deux expĂ©riences amoureuses radicales… Le talentueux violoncelliste Jean-Guilhen Queyras et son ensemble chambriste ” Resonanz” mettent en parallèle deux partitions marquĂ©es par une forte expĂ©rience amoureuse, de part et d’autre du choc de la Première guerre, Ă©crites par deux auteurs de la SĂ©cession Viennoise  ; la première post romantique qui semble faire la synthèse de Strauss, Wagner, Liszt, commente musicalement la traversĂ©e nocturne d’un couple Ă©prouvĂ©e par une annonce imprĂ©vue : le texte s’appuie sur le poème de Richard Dehmel (1896) ; Schoenberg y dĂ©veloppe un Ă©pisode crĂ©pusculaire, d’un lyrisme irrĂ©sistible qu’il dĂ©die secrètement Ă  sa future Ă©pouse, Mathilde von Zemlinsy. “La Nuit transfigurĂ©e” composĂ©e Ă  l’extrĂ©mitĂ© du siècle (1899) exprime comme nul autre auparavant si ce n’est Wagner, auteur de la langueur extatique de Tristan, l’itinĂ©raire d’un amour absolu : ici, l’amant apprenant que l’enfant que son amie porte, n’est pas de lui, lui pardonne naturellement, transformant le climat d’inquiĂ©tude et de doute en nuit de rĂ©vĂ©lation et de consolidation des sentiments… De l’ombre Ă  la lumière, un serment amoureux qui prend valeur de fiançailles pour Mathilde et Arnold.

CLIC D'OR macaron 200Il en va tout autrement et mĂŞme a contrario dans La Suite Lyrique de Berg. MĂŞme si elle Ă©voque aussi la relation tĂ©nue entre deux ĂŞtres, la partition de Berg, composĂ©e après la guerre (1925-1926) est d’un tout autre climat, très en phase avec les temps chaotiques de sa genèse : elle tĂ©moigne d’une expĂ©rience vĂ©cue diffĂ©remment : Berg aime secrètement la jeune Hanna Fuchs mais son dĂ©sir absolu, radical, entier et terriblement passionnĂ© (qui s’est rĂ©vĂ©lĂ© rĂ©cemment Ă  la lueur de lettres passionnĂ©es) … n’est pas partagĂ©. C’est un basculement progressif dans l’implosion sourde, la destruction dĂ©sespĂ©rĂ©e des forces vitales jusqu’Ă  l’anĂ©antissement ; de fait la partition s’achève en un murmure qui pourrait ĂŞtre le dernier soupir, l’ultime souffle d’une âme vaincue, extĂ©nuĂ©e, accablĂ©e, abandonnĂ©e, dĂ©sespĂ©remment seule. Comme La nuit transfigurĂ©e, la Suite Lyrique cite Wagner (en particulier Tristan), source de ce poison amoureux, du venin des passions dĂ©cisives dont personne ne se remet vraiment. Mais ici, en une course irrĂ©pressible, on passe de l’espĂ©rance aux tĂ©nèbres, celles d’une irrĂ©alisation amère.

2 partitions majeures, 2 expériences amoureuses contraires

Le Berg, aux cĂ´tĂ©s de La Nuit transfigurĂ©e, emportĂ©e avec prĂ©cision et souffle, est le plus emblĂ©matique du travail fourni. L’intĂ©rĂŞt de la prĂ©sente lecture offre après l’avoir crĂ©Ă©e en France en 2010, la version pour orchestre Ă  cordes par Theo Verbey, d’après la version finale validĂ©e par Alban Berg (1929). Aux mouvements II,III,IV orchestrĂ©s par Berg, Verbey ajoute les 3 autres restant (I, V, VI), totalisant 6 Ă©pisodes sĂ©quences (comme les 6 sections de la Symphonie lyrique de Zemlinsky, dĂ©dicataire de l’Ĺ“uvre). Les Resonanz habitent les vertiges obsessionnels, les dĂ©flagrations silencieuses, transfigurĂ©es par la langue dodĂ©caphonique en autant de cris et prières tues, Ă©noncĂ©es Ă  l’adresse de l’aimĂ©e dĂ©finitivement inaccessible. Sans rentrer dans le cryptage intime qui fusionne pensĂ©e musicale très construite et ressentiment personnel,- entre Ă©criture et vie rĂ©elle -, (lire ici le commentaire explicitant dans la notice les milles joyaux d’une Ĺ“uvre idĂ©alement structurĂ©e), il revient aux interprètes de rĂ©ussir Ă  en exprimer le sens profond, le noeud de l’inĂ©luctable et du dĂ©sir, la force amoureuse suscitĂ©e de façon toujours souterraine, semĂ©e d’inquiĂ©tude voire d’angoisse muette-, confrontĂ©e et donc exacerbĂ©e par l’impossibilitĂ© de vivre une relation tant espĂ©rĂ©e.

Actes Sud a publiĂ© une rĂ©cente et remarquable Ă©tude de la partition : – Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros-, Ă  la lueur des lettres de Berg adressĂ©es sans rĂ©ponse Ă  la sĹ“ur de Franz Werfel et d’Alma Mahler, elle-mĂŞme Ă©pouse honorable. Jamais l’Ă©criture d’un musicien n’a paru autant reflĂ©ter les tumultes et tourments des pulsions de sa vie intime et personnelle  : la musique et sa syntaxe micropulsionnelle, d’une activitĂ© rĂ©troactive comme manifeste d’un dĂ©sĂ©quilibre psychique profond rejoint les meilleurs partitions  lyriques de Berg :  Wozzeck et Lulu ; les ressorts de la psychĂ© scrupuleusement et comme cliniquement notĂ©s puis exprimĂ©s, s’y organisent comme la radiographie d’une âme et d’un cĹ“ur malades. C’est ce que comprennent et rĂ©ussissent Ă  partager les musiciens de Resonanz grâce Ă  une Ă©coute très subtile les uns des autres, grâce au respect des microĂ©quilibres qui Ă©claire la syntaxe dodĂ©caphonique telle l’algèbre du cĹ“ur et de l’âme humaine. Chacun des 6 Ă©pisodes y gagne une lisibilitĂ© et une activitĂ© puissante et prĂ©cise, sans que ce souci du dĂ©tail n’entame jamais la cohĂ©rence dramatique globale. Une gageure en soi que l’engagement millimĂ©trĂ© des instrumentistes rĂ©unis par JG Queyras rĂ©alise avec d’autant plus de justesse convaincante que les deux Ĺ“uvres Ă  25 ans de distance semblent se rĂ©pondre l’une l’autre dans l’intensitĂ© intime de leur manifestation, dans la sincĂ©ritĂ© âpre et franche et Ă´ combien distincte, de leur sensibilitĂ© propre. Il est vrai que Berg Ă©tant le disciple de Schoenberg, ne pouvait manquer d’une façon ou d’une autre d’inscrire leur lien musical qui d’un cĂ´tĂ© comme de l’autre rĂ©capitule ce que l’Ă©cole de Vienne a conçu de plus fascinant dans l’histoire de la musique.
Les amateurs désirant en savoir davantage quant à la relation maudite Berg/Fuchs, se reporteront avec profit au livre Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud) :  et dont nous avons récemment rendu compte dans nos colonnes.  Superbe sensibilité des musiciens.

Berg : Lyrische Suite, Suite lyrique. Schoenberg : Verklärte Nacht, La nuit transfigurée. Ensemble Resonanz. Jean-Guihen Queyras, violoncelle et direction. 1 cd Harmonia Mundi HMC 902150, enregistré à Hambourg en juin et septembre 2013.

Approfondir
Alain Galliari : Alban Berg 1935, éditée en octobre 2013 chez Fayard.
Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud)

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