CASSEL. Festival International Albert Roussel 2021. Entretien avec Damien Top, directeur artistique et fondateur du Festival

roussel Albert-Roussel-resize-1-500x450CASSEL. Festival International Albert Roussel 2021. Entretien avec Damien Top, directeur artistique et fondateur du Festival. En 2021, le Festival International Albert Roussel souffle ses 25 ans. Une édition exceptionnelle, marquée entre autres par plusieurs récitals où les œuvres d’Albert Roussel sont jouées sur le piano du compositeur, instrument du début XXè, acquis récemment par Damien Top, directeur et fondateur du Festival. Entretien exclusif avec Damien Top pour classiquenews.

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CLASSIQUENEWS : En quoi est-il pertinent de jouer sur le piano de Roussel ? Présentez-nous l’instrument dont la présence marque le Festival 2021.

Damien Top : Au retour de son voyage de noces aux Indes, gorgé de sensations exotiques et désireux de donner une impulsion nouvelle à son Å“uvre, Albert Roussel mit en chantier plusieurs partitions ambitieuses : Evocations, Le Roi Tobol,… Est-ce pour cette raison qu’il fit l’acquisition le 14 mars 1910 d’un nouveau piano Pleyel, fleuron de l’industrie instrumentale française ? Confident privilégié de l’élaboration de la plupart de ses chefs-d’œuvre à venir, l’instrument- acheté 1820 francs – fut installé au 157, avenue de Wagram avant de rejoindre en 1920, sa propriété de Vastérival sur la côte d’Albâtre. Ce piano vit défiler nombre de compositeurs et interprètes rendant visite à Albert Roussel pendant les mois d’été : Poulenc, Delvincourt, Thiriet, Hoérée, Reisserova, Kricka, etc. A la suite du décès de Roussel, son épouse le revendit en 1938. Yvonne Gouverné, pianiste et chef de chant, amie du couple Roussel, le racheta à Marie Brillant en septembre 1965 pour l’offrir au jeune compositeur Pierick Houdy. L’instrument fut embarqué à destination de sa résidence Loc Maria, à Belle-Ile-en-Mer, là même où Roussel avait incidemment écrit sa Sonatine en 1912. A la disparition du compositeur breton le 22 mars 2021, il fut légué au CIAR et rapatrié dans le nord le 13 juillet de cette année. Il retrouve donc en quelque sorte ses racines rousséliennes.
Améliorés tout au long du XIXe siècle, les Pleyel se caractérisent par une grande légèreté, une rondeur, une puissance des graves et un étonnant scintillement des aigus qui leur confèrent une réelle harmonie. Ils incarnent le fameux son « à la française » grâce à leurs particularités coloristiques romantiques. « Quand les graves langoureux s’étirent indéfiniment, quand les aigus scintillent en traits de piccolos, quand le médium frissonne cantabile, quand le toucher fidèle obéit de tenues en piquées, c’est sûr, c’est un Pleyel » estimait Arthur Rubinstein.
La réapparition du piano Pleyel d’Albert Roussel coïncide avec le 25e anniversaire du Festival International Albert-Roussel. L’occasion était trop belle de dédier au piano la thématique de cette saison. De manière exceptionnelle, les récitals seront donc donnés sur cet instrument, installé à la Châtellerie de Schoebeque à Cassel le temps du festival avant de rejoindre le CIAR. Les auditeurs découvriront les sonorités entendues par Roussel lui-même lorsqu’il composait ou interprétait ses partitions au piano. Ses audaces d’écriture apparaitront vraisemblablement moins « percussives » sur ce Pleyel que sur les Steinway et Yamaha actuels. Et peut-être les interprétations proposées révèleront-elles une « authenticité » inouïe…

 

 

 

 


CLASSIQUENEWS : Quel bilan faîtes vous des 25 premières éditions du Festival ? Dans quelles directions souhaitez-vous aller ? Quels points allez-vous renforcer ?



Damien Top : Contre vents et marées, le festival s’est maintenu et développé en une province où les élus locaux n’ont pas toujours conscience de l’importance et de l’originalité de l’histoire régionale et encore moins de la culture littéraire ou musicale, qui n’est considérée que de manière consumériste. Par exemple, nous avons rarement pu collaborer avec Tourcoing, ville natale de Roussel… qui devrait naturellement constituer une étape annuelle de notre série de concerts. Et croirez-vous que le maire de Bavinchove, élu en 2020, n’avait jamais entendu parler du festival ni du CIAR, qui existe depuis 30 ans dans le village ? Néanmoins, le rayonnement de nos activités par delà les frontières est réconfortant. Nous avons pu fédérer un public fidèle et développer un goût de l‘exploration et de la découverte. Nos auditeurs viennent de toute la région des Hauts-de-France, de Belgique et aussi de la métropole parisienne.
Depuis sa création, le festival a pu inviter de prestigieux artistes qui n’ont pas hésité à se produire dans nos campagnes : des solistes de l’Orchestre du Metropolitan Opera de New York à Pierre Etaix, Brigitte Fossey, André Falcon, en passant par Billy Eidi, Danièle Laval, Isabelle Aboulker, Alain Weber, Diane Andersen, Eliane Reyes, Stéphanie Moraly, le Quatuor Joachim, etc.
L’une des originalités du festival est d’avoir créé une collection de disques qui prolonge l’investissement de travail des artistes invités, auxquels je demande fréquemment de jouer des partitions qu’ils n’ont pas l’occasion de redonner ailleurs. Lorsqu’elles présentent un intérêt musical avéré, nous passons en studio. Notre label propose un catalogue passionnant souvent enregistré en première mondiale : Castéra, La Tombelle, Delvincourt, Paray, Greif, Girard, Nagel, Frionnet, Murail, Aubert, Thomé, Markov, etc.

 

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Quelles sont les dernières avancées / les apports liés à la recherche sur l’Å“uvre d’Albert Roussel ?
Damien Top : Notre fonds documentaire s’accroit de jour en jour, par acquisitions et par donations. Il nous permet notamment d’affiner la connaissance que nous avons de sa biographie ou de la genèse de ses œuvres. Récemment, nous avons reçus en legs les archives de Michel Quéval, pianiste, compositeur et chef d’orchestre de l’Opéra de Paris et du Philharmonique de Tokyo, ainsi que celle d’Eugène Borrel, violoniste, pédagogue et musicologue, fondateur de la Société Haendel. De nombreux interprètes et chercheurs contactent le CIAR pour trouver informations, partitions et documents, sur Albert Roussel, sur les compositeurs du XXe siècle ou encore sur la musique flamande. Ainsi avons-nous collaboré récemment avec l’Espagne, la Suisse, la Tchéquie, l’Inde, les Etats-Unis, …

 

 

 

 


CLASSIQUENEWS : Le Festival privilégie la musique de chambre et les Å“uvres méconnues. Qu’apporte le fait de jouer Roussel en dialogue avec ses contemporains ?
Damien Top : Cette confrontation nous révèle souvent combien Roussel se situe en dehors des sentiers battus et était en avance sur l’esthétique de son temps. Sa singularité éclate. Entre-deux-guerres, le sexagénaire n’était-il pas considéré comme le chef de file de la jeune école française ? Le dialogue peut aussi s’engager avec des compositeurs du passé (ce sera le cas le 21 novembre où les fugues et canons de Roussel seront confrontés aux Variations Goldberg de Bach) ou avec des traditions musicales extra-européennes (musique hindoue, musique chinoise, jazz) que Roussel entendit lors de ses voyages. L’édition 2009 fut consacrée au centenaire de son périple aux Indes, dont nous avons dévoilé le reportage photographique inédit réalisé par Carlos de Castéra.
Les modestes moyens du festival nous contraignent à nous limiter aux récitals et à la musique de chambre, dont le répertoire est immense et encore largement inexploré. Dès que cela est possible, nous accueillons des formations afin de faire connaitre l’essentiel génie orchestral de Roussel. Ainsi ai-je pu diriger le Festin de l’Araignée, la Sinfonietta, les Suites d’orchestre de Padmâvatî, le Concerto pour piano, la Rapsodie flamande, avec les orchestres de Bacau, Brno, Prague, Dieppe, etc. Nous avons le projet de renouer avec l’orchestre lors de la prochaine édition en 2022.

Propos recueillis en novembre 2021.

 

 

 

 

LIRE notre présentation du Festival International Albert ROUSSEL 2021, jusqu’au 28 nov 2021

 

 

 

 

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