Caldara in Vienna: forgotten castrato arias. Philippe Jaroussky1 cd Virgin classics (Jaroussky, Haïm, 2009)

Caldara: du pire au meilleur….

Jaroussky a-t-il l’aura et la technique des castrats baroques? Qui pourrait réellement et objectivement répondre à cette question insoluble? Les témoignages d’époque faisant défaut, on ne peut guère que mesurer les qualités musicales et l’engagement dramatique du haute contre souvent plus sopraniste que altiste dans ce programme des airs oubliés du Castrat légendaire le plus célèbre, entendez Farinelli rien que cela… La notice met en avant la passion du chanteur français pour le compositeur italien Caldara qui contemporain de Vivaldi, Bach et Haendel fut le premier à adapter en musique les livrets du réformateur (avant Métastase), Zeno. Mais dans ce récital de défrichement, que se passe-t-il? Notre déception est immense.
Le chanteur aurait-il perdu le fil stylistique qui jusque là faisait l’enchantement de ses précédents disques? Tout ici n’est qu’une affaire de brio et de clinquant. Même l’orchestre du Concerto Köln semble étranger à toute nuance du sentiment, à toute vérité émotionnelle… à quelques exception près. Antonio Caldara (1670-1736) fut un
compositeur d’opéras unique en son temps. A Mantoue, Barcelone ou Rome, mais
surtout à la cour impériale de Vienne, il a composé plus de soixante-dix
ouvrages pour la scène. Jaroussky a bien raison de se consacrer aujourd’hui au musicien baroque. Défricheur, scrupuleux, le haute contre français semble emprunter des chemins inédits innovants comme Cecilia Bartoli avant lui quand la diva romaine retrouvait Vivaldi… mais les arguments vocaux sont bien différents (palettes dynamiques, tonus et agilité vocale…). En exposant certaines usures de la voix, le Français en ferait-il trop?
L’Olimpiade qui ouvre le récital est chanté avec un panache héroïque assez artificiel, que les claques orchestrales systématiques de l’orchestre de Emmanuelle Haïm pousse a contrario du naturel. C’est brillant mais totalement creux et vide d’émotion. Tendresse plus palpable (concert des flûtes obligées) dans Mentre dormi du même opéra Olimpiade: mais le chanteur s’écoute trop, poseur plus que sincère et naturel, sophistiqué jusqu’au maniérisme le plus convulsif: une contrefaçon musicale trop excessive dans ses accents que les traversos sautillants et nerveux très en avant ne tempèrent pas, bien au contraire. Avouons que Jaroussky 2010 minaude dans des airs qui devraient nous toucher par leur vérité.

Quelle déception dans Demofoonte (Misero pargoletto): des aigus serrés à peine tenus et vibrés voire convulsifs dans un air pourtant ample et monumental de près de 8 minutes. Et qu’en est il pour La Clemenza di Tito (Se mai senti spirarti sul volto) dont on connaît davantage la version mozartienne à l’extrémité du siècle? Hélas, même absence de sincérité et de naturel, même constat frappant pour des aigus tendus, plafonnés, pire même un sens du texte alambiqué, totalement hors sujet et en contresens avec ce bel canto suave et naturel d’un Caldara dont Jacobs en son temps (La Maddalena ai piedi di Cristo) avait su dévoiler avec autrement moins de sophistication néfaste…
Dans les airs plus brillants tels Scipinoe nelle Spagne (O mi rendi sil bel ch’io spero), l’abattage du chanteur fait illusion, et son vibrato devient systématique d’autant que le Concerto Köln mitraille à vue: tout cela est précipité et systématiquement sec et agressif.
Mais heureusement, tout n’est pas perdu: il y a (enfin) Ifigenia in Aulide (Tutto fa nocchiero esperto), autre air central de plus de 7 minutes qui comme une sorte de lamento nocturne laisse s’épanouir un sens différent et d’autant plus convaincant du sentiment, ici tendre, alangui, tragique. Plus naturel, dans une émission proche du parlando, Jaroussky revient à ses précédentes réussites vocales. Même le violon soliste semble éprouver les mêmes sentiments entre désillusion amère, enchantement triste, anéantissement progressif. Plus riche et ambivalent donc plus vrai, le récitatif et l’air de Lucio Papirio dittatore (Troppo è insoffribile fiero martir.… plages 11 puis 12): précise ce même rapport au texte plus abouti, avec un alanguissement plus maîtrisé, des couleurs plus diversifiées et un orchestre d’une onctueuse émotivité…
Meilleure justesse émotionnelle encore dans Enone (Vado o sposa): même si les aigus sont tirés (limites nouvelles de la voix du soliste?), ce ton de déploration noble et grave sied idéalement à Philippe Jaroussky, d’autant que serein mais profond le Concerto Köln trouve lui aussi le ton juste. Entonné comme une ballade morale (pizzicati des cordes à la façon d’un luth), Achille in Sciro, avec un choeur en complément, séduit tout autant par son fragile équilibre entre grâce, naïveté et vérité.
Donc, débuts instables voire passablement faillibles, mais déroulement et fin plus convaincants. Malgré des problèmes d’aigus et un rapport au texte pas toujours simple et naturel, Philippe Jaroussky parvient à séduire. Son engagement pour Caldara bien que globalement perfectible aurait mérité plus de préparation pour ce disque dont l’enjeu musicologique et l’apport aurait pu égaler les meilleures réalisations de Cecilia Bartoli, quand la diva romaine sait autrement défricher, et avec quelle richesse de nuances et de couleurs, Vivaldi ou Gluck…

Philippe Jaroussky: Caldara in Vienna. Forgotten castrato aria. Antonio Caldara (circa 1671-1736): extraits des opéras L’Olimpiade, Demofoonte, La Clemenza di Tito, Temistocle, Scipione nelle Spagna, Ifigenia in Aulide, Adriano in Siria, Lucio Papirio dittatore, Enonce, Achille in Sciro… Concerto Köln. Emmanuelle Haïm, direction.

Télé: Arte diffuse un docu dédié à la redécouverte de Caldara par Philippe Jaroussky. Dimanche 26 décembre 2010 à 19h, Maestro.

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