Beethoven: The Birth of a master. Jérémie RhorerProméthée, Symphonie n°1, Ah Perfido (1 cd Ambroisie)

Beethoven à la source

Chaque mesure résonne comme un pétard fulgurant dont on loue dans sa suite, une onctuosité régénérée des accents dynamiques. Voilà un Beethoven certes dépoussiéré, allégé, d’une précision arachnéenne dont la chair sait se dévoiler opulente, fluide, articulée, palpitante. En maintenant un son jamais sec ni dévitalisé, les musiciens du Cercle de l’Harmonie atteignent le meilleur des autres phalanges sur instruments d’époque, tels l’Orchestre des Champs Elysées de Philippe Hereweghe ou Les Siècles si impétueux comme souvent électrisés par la baguette “sauvage” et approfondie de François-Xavier Roth… Ici, Jérémie Rhorer préserve une grâce voire une élégance toute viennoise, qui fait surgir son Beethoven… du massif mozartien. Pas si surprenant que Le Cercle et son chef se soient fait une spécialité toujours actuelle des opéras Mozartiens et Haydniens ! Voyez leur prochain Idomeneo cet été…

On aime le dessin des bois, l’arête vive et affûtée des cordes, avec des tutti aux percussions très en place; mais le plus captivant demeure cet allant dramatique qui fait souffler dans ce Beethoven polissé et très urbain, une fièvre d’un équilibre olympien: ainsi, ce muscle fier et nerveux, d’une finesse effectivement apollinienne des Créatures de Promothée (1801). La Romance pour violon (1802) trouve en Julien Chauvin (premier violon de la formation française) un soliste, un rien trop poli, voire appliqué. Même sentiment pour la soprano Alexandra Coku dont le chant ne possède pas cette palette de nuances orchestrales souvent sidérantes… et souvent le timbre semble éteint et usé quand les “effets” expressifs ne sont que des … effets hélas guère qu’artificiels. La jeune chanteuse ne nous convainc pas (gentillet air de Leonore, 1805). Beethoven y aurait il trouvé l’essence de sa furià romantique si réformatrice?

Plus engagé, et d’un style plus déterminé le redoutable Ah Perfido (1796), récapitulation de tout le style viennois des Lumières (texte de Métastase): mozartien, haydnien et donc … furieusement beethovénien. Fureur blessée si raffinée dans l’esprit de Mozart, et pourtant si déjà énergiquement troussée entre dépit, solitude, impuissance et douleur intérieure… La soprano n’a ni le volume requis ni la palette expressive nécessaire pour transmettre les sommets de cet air de concert ou scène dramatique, véritable cantate pour voix et orchestre; et quel orchestre ! Jérémie Rhorer caresse, balance, murmure, fouette à l’envie avec un panache nerveux qui regarde encore du côté de … Mozart (inflexions des bois, en particulier de la clarinette): quelle justesse et quelle sincérité des accents instrumentaux si humains. Dommage que la soliste n’atteigne pas une telle maturité: ses vocalises sont imprécises et les aigus tremblés, malheureusement affectés (écouter ce que réalise Dorothea Röschmann chez Mozart: comme actuellement à Bastille, sa Comtesse des Noces, déchirantes plainte de l’âme déjà saluée à Salzbourg…).
La vraie surprise et donc la confirmation de l’excellence de l’orchestre sous la baguette du chef, reste cette Symphonie n°1 des origines où le tempérament de Beethoven se dévoile, se précise, enfle avec un nerf et un style racé, et là encore, toujours, viennois, sidérant: voici le Beethoven, élève de Haydn qui découvre comme des révélations musicales, l’apport de son maître, le plus viennois des viennois… beauté des cors (La Création n’est pas loin), sûreté et assise des cordes; véritable danse des basses (contrebasses et violoncelles): dès le début (adagio molto puis allegro con brio), Rhorer plonge dans une chorégraphie impétueuse, à la fois courtisane et policée, sans perdre le nerf, un panache qui même s’il manque de fureur ou de violence, s’inscrit résolument dans la trépidation; un feu jaillissant mais jamais débordant, d’une précision rythmique exemplaire; l’approche rappelle celle de Paavo Järvi à la tête de la Philharmonie de chambre de Brême, mais avec une saveur instrumentale, une dilatation plus élastique de la structure rythmique et des cordes palpitantes. A Vienne le 2 avril 1800, Beethoven dirige lui-même, s’assurant le concours de l’excellent violoniste Wranitzcky: pourtant le gros de l’orchestre plantera la création jusqu’au fiasco: rien de tel ici, Weber a contrario de toute la fange critique qui tira à boulets rouges sur l’étoffe beethovénienne ainsi dévoilée, cria au génie, non sans raison, louant cette couleur “claire et brûlante comme un torrent de feu”.

Ce qu’apporte Jérémie Rhorer c’est ce sentiment de l’émergence, de l’accomplissement: ici, un génie se révèle (voir le titre du disque “the birth of a master”); dans sa gangue et son vocabulaire encore si viennois mais si totalement neuf: muscle et nervosité millimétrée de l’Allegro molto e vivace; élégance virtuose si claire et si lumineuse du dernier Allegro molto e vivace… d’une aisance frénétique. Une vraie déclaration: celle de la naissance d’un génie. Superbe prestance d’un orchestre idéalement articulé.

Beethoven: naissance d’un génie, “The Birth of a master”. Les Créatures de Promothée. Symphonie n°1. Air de Leonore, Ah Perfido, Romance pour violon et orchestre. Alexandra Coku, soprano. Julien Chauvet, violon. Le Cercle de L’Harmonie. Jérémie Rhorer, direction. 1 cd Ambroisie/Naïve.

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