Bayreuth. Direct Arte, le 14 août 2011. Wagner: Lohengrin. Klaus Florian Vogt (Lohengrin), Georg Zeppenfeld… Choeurs et orchestre du Festival de Bayreuth. Andris Nelsons, direction. Hans Neuenfels, mise en scène.

Plateau froid comme un glaçon (où plutôt un
laboratoire aseptisé) où pullulent des rats numérotés, noirs ou blancs
selon qu’ils se rangent du côté de l’un des partis opposés, l’angélique
Elsa von Brabant dont le pouvoir et les prétentions au trône sont
disputés par l’odieux et insinueux Telramund… Voici un exemple
éloquent de vraie fausse mise en scène, où le délire du metteur en scène
(Hans Neunfels lequel signe ici son premier Wagner quand il avait
plutôt l’habitude de l’opéra italien) atteint un non-sens absolu,
dénaturant la féerie originelle du drame lyrique… On aura noté par
exemple ce contresens emblématique où quand c’est la descente du
chevalier miraculeux qui devrait occuper la scène, les fourrures noires
et blanches des petites bêtes, toutes costumées à présent d’un costume
jaune bouton d’or, s’élèvent dans les cintres du plafond… Pire peut-être, ce tableau final qui met en avant un bambin gris noirâtre qui réapparaît démontrant le désenvoûtement et la fin de la malédiction opérés par l’infâme Ortrud contre la famille légitime du Brabant: qui aura compris in fine que ce foetus livide et fantomatique est bien Gottfried, le frère d’Elsa, que l’odieuse magicienne avait transformé en… cygne? On aimerait
comprendre ces options visuelles, certes surréalistes et n’en
doutons pas, hautement conceptuelles, mais dont la cohérence et la
relation profonde avec la tragédie de l’opéra restent pour nous, des
plus opaques. De l’aveu même de Neuenfels, il s’agit de démystifier Wagner, de restituer à la musique sa profonde sensualité… ok, message compris: force est de constater pourtant l’indigence dépoétisée du résultat scénique. Où est la magie de la musique et de l’opéra? Combien de téléspectateurs auront préféré interrompre leur visionnage en cours de soirée, éprouvés ou déconcertés par tant d’absurdités?

Lohengrin dénaturé

Dans Lohengrin (créé à Dresde en 1848), Wagner traite de la
rencontre improbable mais fantasmatique: celle de l’humain faillible et
vulnérable, et du divin, exceptionnellement incarné. Or qu’avons nous
sur la scène de Bayreuth? une foire aux gadgets, des mouvements de
choeurs inexistants et sans précisions, un jeu d’acteurs convenu, d’une
frontalité statique si ennuyeuse… Et ces rats qui envahissent la scène
affichant enfin leurs visages humains en présence du héros providentiel
que doivent-ils réellement apporter à la révélation de l’oeuvre? L’animalité barbare est dans le coeur de chacun de nous: on le sait depuis longtemps. Avait-on besoin dans le temple du wagnérisme de voir cette réalisation manichéenne assez naïve voire anecdotique? Quel manque de souffle et de mystère pour un opéra qui est avec Tannhäuser et le Vaisseau Fantôme, l’un des chefs d’oeuvre romantiques de Wagner.
Si le direct sur Arte est en soi un événement, qui peut dire si
l’opération gratuite et pleinement accessible au public le plus vaste,
aura conquis grâce à cette captation démocratique, de nouveaux adeptes?
Car enfin faire découvrir la magie de Bayreuth par cette production
indigne et prétentieuse, finalement très laide pourrait en rebuter plus
d’un. Mélomanes comme néophytes. Au regard du prix des places et de la difficulté persistante pour obtenir un fauteuil sur la colline verte, n’étant pas évidemment un nanti ou l’un de ces vip, est-il décent d’accueillir de telles productions décalées au seul prétexte qu’il s’agit de renouveler l’image de l’opéra bayreuhtien?

Si l’on se place sur le plan vocal et musical que vaut cette
production si attendue et qui déçoit tant visuellement et scéniquement?
Le roi Henri (Georg Zeppenfeld) et son héraut (Samuel Youn) sont très
engagés vocalement, voire impeccables; passons le Telramund souvent outré et sans guère de subtilité de Tómas
Tómasson
; la déception
vient évidemment de l’Elsa d’Annette Dasch: petite voix serrée, justesse
vacillante, aucune lumière ni magnétisme: on comprend hélas que cette
âme romantique soit dépassée par l’ampleur du héros venu la sauver…
Car, pendant et strict opposé de Jonas Kaufmann qui pourtant a marqué le
rôle ici même, Klaus Florian Vogt irradie par la pureté
angélique de son timbre: le ténor allemand est un Lohengrin fin et
captivant, dans lequel le divin et l’humain fusionnent. Saluons la force démoniaque, vraie entité du mal et rivale manupulatrice d’Elsa qu’incarne avec style Petra Lang dans le rôle si captivant d’Ortrud (la sorcière qui est l’origine de tout le drame)… Les choeurs sont
à la hauteur du festival comme l’orchestre d’ailleurs, grâce à la
direction très enflammée d’Andris Nelssons.

Wagner: Lohengrin. Avec : Klaus Florian Vogt (Lohengrin), Georg
Zeppenfeld (Henri l’Oiseleur), Annette Dasch (Elsa von Brabant), Tómas
Tómasson (Friedrich von Telramund), Petra Lang (Ortrud), Samuel Youn (Le
héraut d’armes du roi). Choeurs et orchestre du Festival de Bayreuth.
Direction musicale : Andris Nelsons. Mise en scène : Hans Neuenfels. En
direct sur Arte. Le 14 août 2011. Diffusion sur France Musique, le 16
août 2011 à 18h.

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