Rossini: Moisè in Egitto (R. Abbado, Pesaro, 2011)1 dvd Opus Arte

Rossini: Mose in Egitto (R. Abbado, Pesaro, 2011).
A Pesaro, Graham Vick réactualise décors et mise en scène du Moïse de Rossini, dans le contexte de l’actuel conflit israëlo-palestinien… ce qui n’a pas manqué de susciter une vive polémique en 2011: les juifs ont des mines de terroristes enturbannés et les Egyptiens guère mieux lotis dans leur barbarie de parvenus occidentalisés. De facto, l’action originelle parfois incohérente gagne une nouvelle force dramatique qui accentue la séduction musicale comme le déploiement scénique de l’oeuvre… Mais pas dans ce fatras d’accessoires et de clins d’yeux parasites que le duo Caurier et Leiser avait imposé au Giulio Cesare du dernier festival de Pentecôte de Salzbourg 2012 (également empêtré dans une référence rocambolesque aux conflits proche-oriental).


Rossini de référence

Si le Mosè de Riccardo Zanellato est souvent léger, le Pharaon d’Alex Esposito lui rafle nettement la vedette par l’assurance de son charisme autant vocal que scénique. Même superbe incarnation de Sonia Ganassi dans le rôle d’Elcia, la jeune juive aimée par le fils de Pharaon. L’Aronne de Yijie Shi prouve encore que, quand ils sont servis par d’authentiques tempéraments, les comprimari (seconds rôles) renforcent nettement l’intelligence dramatique des situations comme l’architecture globale de l’action. Un plus évidemment. Voici donc une version de référence de Moisè rossinien, flamboyant et même souvent subtile sous la direction vive, affûtée de l’excellent Roberto Abbado. Ne serait-ce pas alors l’une des meilleures réalisations récente du festival de Pesaro ? Incontournable.

Gioachino Rossini (1792-1868) : Mosè in Egitto, opéra en trois actes, créé en 1818. Mosè, Riccardo Zanellato (basse); Elcia, jeune juive aimée d’Osiride, Sonia Ganassi (soprano); Pharaon, Alex Esposito (baryton-basse); Osiride, le fils de Pharaon, Dmitry Korchak (ténor); Amaltea, Olga Senderskaya (soprano); Aronne, Yijie Shi (ténor); Amnenofi, Chiara Amarù (mezzo-soprano); Mambre, Enea Scala (ténor). Orchestre et choeur du Théâtre Communal de Bologne, Roberto Abbado, direction. Graham Vick, mise en scène. Enregistré à l’Arena Adriatica, Pesaro, Italie, 11-20 Août 2011. Durée: 2h30. 1 dvd Opus Arte.

Salonen: Concerto pour violon, NyxSalonen, Josefowicz (2009). 1 cd Deutsche Grammophon

Enregistré à Helsinki en septembre 2011, le programme de ce disque envoûtant affirme la sensibilité dyonisiaque du compositeur Esa-Pekka Salonen: les amateurs, les connaisseurs ou les plus récemment acquis à ses univers suspendus et aériens, savent combien il aime enrichir la texture sonore de diaprures, cristallisations, clusters évidemment, surtout raffiner une orchestration qui tout en suivant un développement programmatique, reste aussi la plus belle offrande à la musique pure. Aucun des pupitres de l’orchestre philharmonique (ici le collectif de la Radio Finlandaise assez étonnant et plutôt très convaincant… c’est le même orchestre qui depuis des lustres assure la création des œuvres de l’aîné Rautawaraa…) n’est laissé pour compte: bois, vents, cuivres, cordes et percussions millimétrées sont redoutablement suscitées.
Organique, lumineuse, sauvage et étincelante à la fois, l’écriture de Salonen s’accomplit ici dans l’un de ses cycles les plus exaltant pour l’auditeur.


Flamboiements et murmures

Cet impressionnisme postmoderne ou tout simplement contemporain convoque la pulsation de Stravinsky, l’orgie sonore et flamboyante d’un Strauss, le raffinement instrumental d’un Debussy. Ce qui frappe ensuite c’est surtout l’architecture des parties; un agencement serti dans un flux aux variations constantes, de l’intime à la déflagration, de l’introspection aux rugissements les plus conquérants.
Ecrit pour Leila Josefowicz en 2009, le Concerto pour violon traverse plusieurs climats très caractérisés: pulsionnel, au bord du monologue hystérique (Mirage), énigmatique (II), proche de la transe (III), puis superbement mélancolique portant l’éternel et envoûtant regret d’un monde inaccessible (IV: Adieu). Tout l’univers du magicien Salonen tient dans ce prodigieux foyer primitif où le rythme organique, naturel au corps comme à la respiration, se révèle chorégraphique: pas étonnant que le Concerto soit depuis 2012, détourné par les chorégraphes (dont Peter Martins du NY City Ballet).

Avec Nyx, Salonen opère avec une maestrià supérieur à notre avis, une opération particulière dont il est l’un des rares à maîtriser les champs poétiques et suggestifs pour le grand orchestre: dérouler la notion de temps, élargir celle de l’espace, tout en conservant une science très aiguë de la sonorité, du plan dramaturgique, de l’orchestration.
Comme le récemment créé à Paris Helix, présenté au festival Présences (Châtelet, 2011), l’une des meilleures éditions du Festival de Radio France, Nyx (2010) s’appuie sur un spectre très large de couleurs et de timbres, d’associations et de combinaisons spectaculaires et flamboyantes, révélant toujours intacte cette sensibilité aux atmosphères… Plus que descriptive, la musique exprime l’émergence jusqu’à son point de développement ultime, d’une force primitive que le compositeur aime encore souligner par l’effet saisissant du contraste de la fin: aux tutti spatiaux répond comme une virgule comique et facétieuse, la petite phrase ultime distribué à la flûte: un rien murmuré mais avec quelle élégance et délicatesse contrepointe l’expérience du gigantisme colossal. A la fois déesse de la mort et du sommeil, l’héroïne de la nuit Nyx offre une variété de traversées oniriques et spectaculaires dont la sensualité énigmatique de l’écriture orchestral laisse envisager la permanente activité de métamorphose.

A la tête du Symphonique de la Radio Finlandaise, Salonen dirige comme il respire: tout s’enchaîne avec une grâce enchantée ce qui confère à beaucoup d’épisodes, l’attrait d’une révélation. La violoniste elle aussi porte la beauté stupéfiante de ce disque captivant.

Esa-Pekka Salonen: Concerto pour violon. Nyx. Leila Josefowicz, violon. Finnish Radio Symphony Orchestra. Orchestre symphonique de la Radio Finnoise/Finlandaise. Esa-Pekka Salonen, direction. 1 cd Deutsche Grammophon 00289 479 0628. 48 mn. Enregistré en septembre 2011.

Vox Suavis: La Voz del Olvido… Ana Arnaz, soprano 1 cd Aparté AP034

cd, coup de cœur été 2012
Vox Suavis. La Voz del Olvido

Le titre souligne la forte portée nostalgique et mélancolique de la sélection musicale opérée. Si elles étaient encore vivaces et préservées in loco jusqu’au milieu du XXè, les musiques traditionnelles de l’Espagne rurale, au travers des milles spécificités régionales de la Péninsule, sont aujourd’hui totalement oubliées; vaincus par l’oubli des hommes… s’il n’était quelques chantres inspirés par leur résurrection actuelle. Les trois musiciens de Vox Suavis, par ailleurs passionnés par les musiques médiévales cultivent un goût pour les timbres authentiques et finement calibrés qui égale les meilleures réalisations métissées d’un Jordi Savall. C’est dire le fini et le soin apporté dans l’accomplissement musical du présent album.


Chants de l’Espagne primitive

La maîtrise instrumentale et l’honnêteté artistique du propos font l’or de ce cd: Cantigas de amigo, Musica de tradicion oral restitue ce legs inestimable de la mémoire musicale entretenue vaille que vaille dans les campagnes ibériques. L’immersion est des plus séduisantes grâce à la subtilité des instruments associés (vièles, oud, mais aussi cornemuses et percussions). Les chants défendus à voce sola ou en duo (Dominique Vellard et l’angélique Ana Arnaz, voix frêle mais perçante, idéalement ciselée en parfait accord avec le timbre des instruments) savent enflammer la lyre populaire et traditionnel de ce fonds inépuisable, où dominent cependant, comme un axe artistique fédérateur, les 7 Cantigas de amigo, initialement conçu par Martin Codax et dont Dominique Vellard réharmonise et instrumentalise le dernier: Eno sagrado: chant à deux voix cristallisant un coeur d’amour épris, séduit par l’art dansant sur un parvis…

Simplicité, dénuement voire épuration – ni foklorisation ni dénaturation-, en particulier grâce à une vocalité sans effets ni boursoufflures de type virtuose, mais plutôt proche du texte, (O muiño, chanté a voce sola par l’impeccable Ana Arnaz: serait-elle notre muse moderne, parfaite ambassadrice de cet art du chant ancien, dépouillée des artifices de la musique savante, c’est à dire idéalement: “haute, douce, claire” ?) l’impact de la tenue interprétative surtout vocale est le principal argument de ce disque scientifiquement irréprochable, stylistiquement convaincant, musicalement enivrant. Superbe découverte.

Vox Suavis: La Voz del Olvido (La voix de l’oubli). Musique de tradition orale espagnole. Cantigas de amigo. Ana Arnaz, soprano (chant et percussions), Dominique Vellard (chant et oud), Baptiste Romain (vièles et cornemuses). 1 cd Aparté AP034 . Enregistré en mai 2011 (France). 1h05mn. Note: @@@

Orange. Chorégies, le 31 juillet 2012. Puccini: Turandot. Lise Lindstrom, Roberto Alagna… Michel Plasson, direction. Charles Roubaud, mise en scène

Inspiré par le conte oriental de Carlo Gozzi, Turandot (1762), le dernier opéra de Puccini, laissé inachevé après la mort de Liu au III, ressuscite à Orange
avec une tension palpable liée aux événements précédents qui ont marqué la création de cette production soignée signée Charles Roubaud: Roberto Alagna réussira-t-il son Calaf ce soir a contrario des représentations qui ont précédé et qui l’ont vu sérieusement diminué (pour cause de “mycose laryngée”)? Le ténor familier du théâtre antique n’en est pas à son premier défi vocal; bête de scène, s’engageant souvent au delà des attentes de ses fans (nombreux), il sait provoquer une espérance grandiose: celle qui fait venir aux Chorégies les quelques 8000 spectateurs en quête du grand frisson.


Bravissimo Roberto !

En direct sur France 3 et sur France Musique, le chanteur n’a pas déçu, bien au contraire. Comme s’il semblait préserver son timbre, affectant une réserve professionnelle (et oui, le chant n’est pas une mécanique infaillible et le chanteur, une machine prête à éblouir l’audience à la demande), Roberto Alagna offre un Calaf somptueux de style, impeccable en musicalité, jamais débordant, ni trop vériste, jusqu’à son grand air qui ouvre le III, soulignant la nuit d’horreur que la princesse chinoise impose à son peuple: le ténor sait gravir toutes les marches de son Nessun dorma avec une aisance et même une finesse que l’on ne lui connaissait pas. Ovation méritée pour un artiste unique capable de se ménager et offrir à son public attentif, les perles vocales qui nous font tant défaut aujourd’hui. Bravissimo Roberto.

A ses côtés, la distribution varie selon ses possibilités; décevante, la Liù de
Maria Luigia Borsi semble trop large et d’une puissance abusivement vibrée pour la frêle et si pure amoureuse de Calaf; heureusement au III, pour sa sortie de scène, la soprano trouve des sons filés d’une réelle sensibilité. Belle voix projetée pour le héraut de Luc Bertin-Hugault, et chant également affirmé du Fils du Ciel de Chris Merritt; les 3 ministres de la Cour, qui tentent vainement d’écarter Calaf de son projet fou sont tout aussi convaincants: Marc Barrard, Florian Laconi et Jean-François Borras en Ping, Pong et Pang. Reste le rôle-titre: Lise Landstrom est un pur diamant froid, à la puissance naturelle, parfois en manque de couleurs et de phrasés; mais la prestance, rectitude et tension mesurée pour la vierge hystérique qui hait les hommes, est irrésistible. La soprano qui fait sa première apparition (réussie elle aussi) en France exprime et la rancoeur amère d’un être de fureur et de frustration, habité par le désir de venger son aïeule; et le transformation qui s’opère au contact de Calaf dont l’amour sait toucher son cœur de glace…

Hélas dans la fosse, Michel Plasson n’est pas en forme: orchestre confus et à peine équilibré, semant en maints endroits des décalages néfastes en particulier dans les scènes collectives si imposantes (et hollywoodiennes). Le raffinement instrumental, la poésie des tableaux nocturnes, la douceur de certains passages choraux saisis dans leur vol, comme suspendus, la sublimation d’un orient rêvé par Puccini, avec ce lyrisme miroitant de teintes harmoniques ciselées… sont hélas absents. Quelle déception: avec un orchestre scintillant et puissant, moins schématique voire caricatural, on tenait là une Turandot non pas intéressante, mais … phénoménale. Malgré ces quelques réserves, grâce à la mise en scène très esthétique (le costume et la coiffe de Turandot, d’une ardoise métallique, apparaissant dans sa bulle armillaire, à la fois cage et coque protectrice!), le spectacle mérite absolument sa mise en avant, et sur France 3 et sur France Musique.
Saluons donc le service publique de remplir sa mission première en diffusant auprès du plus grand nombre un spectacle d’une très honnête tenue.

Orange. Chorégies, le 31 juillet 2012. Puccini: Turandot.Turandot : Lise Lindstrom ; Liù : Maria Luigia Borsi. Calaf : Roberto Alagna ; Timur : Marco Spotti ; Imperator Altoum : Chris Merritt ; Ping : Marc Barrard ; Pang : Jean-François Borras ; Pong : Florian Laconi ; Un mandarin : Luc Bertin-Hugault. Orchestre national de France. Michel Plasson, direction. Charles Roubaud, mise en scène

Illustration: Roberto Alagna (DR)

Carmen: Open Opera. Chanter Carmen à BerlinArte, dimanches 12, 19, 26 août 2012, 14h

Carmen de Georges Bizet à Berlin
Open Opera
casting Carmen
série de 3 épisodes (3 x 26 mn, 2012)

Inédit. Prenez le concept de The Voice, de la Star Academy ou de la Nouvelle Star soit les règles cathodiques d’un TV casting Show, et appliquez en les méthodes pour une audition de chanteurs d’opéra: vous obtiendrez ce qui semblait inéluctable: OPEN OPERA, une audition filmée en temps réel façon télé réalité avec un montage choisi qui met en avant les impressions des candidats et des 3 jurés … non des moindres.
Pour présélectionner les 4 futurs chanteurs solistes de Carmen (Carmen évidemment, Michaëlla, Don José et Escamillo), nouvelle production présentée à Berlin en plein air du 16 août au 2 septembre 2012 (sur les bords du lac de Wannsee), David Lee Brouwer, la soprano française, experte du raffinement vocal et d’un français ciselé Annick Massis, et le réalisateur Volker Schloendorff assurent la première sélection dans ce premier épisode: 11 candidats retenus parmi les 31 sélectionnés… sur les 400 candidatures reçues pour l’expérience.


Carmen à Berlin

Chaque candidat est sollicité pour sa flexibilité artistique (maintien, jeu, technique…), son aisance à passer d’un style à l’autre: de Strauss au jazz, du classique vériste au bel canto, de Mozart à Elvis Presley. Pour faire connaissance, chaque chanteur pousse la chanson (tout sauf les airs de Carmen… réservés pour le travail final avec les solistes retenus). Première étape pour révéler d’un premier jet, son charisme, sa vivacité, sa facilité pour incarner l’espace d’un instant un personnage, un sentiment, une situation…

La série télévisée adapte tous les caractères de la télé réalité à un genre musical que l’on croit (à torts) trop élitiste voire inaccessible. Le pari de ce point de vue est réussi: les candidats même s’ils chantent du lyrique nous paraissent étonnamment proches, sensibles, fragiles ou habités. Chacun défile pendant 2 mn devant les 3 jurés. Les personnalités se distinguent déjà: ceux et celles qui ont le physique mais hélas pas la voix; ceux et celles qui ont l’énergie, la technique voire la silhouette… mais pas le français.

Parmi nos préférés de ce premier casting: Sophie Leleu, Bianca Gierok (qui vient du jazz), Leonora del Rio qui d’emblée séduit Shloendorff par son espièglerie, son érotisme direct…
“La nouvelle star” appliquée à l’opéra c’est Open Opéra et nulle par ailleurs. Série événement. La production finale est diffusée le 2 septembre sur Arte. De sorte que le téléspectateur séduit par la proposition de la série Open Opera, depuis son début, suivra l’ensemble de la production jusqu’à sa retransmission intégrale.

Dimanches 12, 19 et 26 août 2012, 14h

OPEN OPERA

Volker Schlöndorff cherche la nouvelle star parmi les chanteurs d’opéra
pour sa mise en scène de Carmen, sur les bords du lac de Wannsee, à
Berlin…

Réalisation : Jean-Alexander Ntivyhabwa et Nico Baikousis (Allemagne,
2012, 6x26mn)
Le cinéaste Volker Schlöndorff, qui s’apprête à mettre en scène Carmen
en plein air à Berlin, cherche les chanteurs qui interprèteront les
rôles principaux du célébrissime opéra de Bizet (notamment Carmen,
Micaëla, Don José et Escamillo). Ils seront choisis au cours d’un
véritable casting auquel peuvent participer des artistes venus des
quatre coins de l’Europe. Trois semaines durant, à raison de deux
épisodes par semaine, Open Opera présentera toutes les étapes de la
préparation du spectacle.

Dimanche 2 septembre 2012, 14h
Georges Bizet : CARMEN

Mise en scène : Volker Schlöndorff

Réalisation : Jean-Alexander

Ntivyhabw a et Nico Baikousis (Allemagne, 2012, 1h30mn)

Après des semaines de préparation, c’est l’heure de la première ! Le
rideau s’ouvre sur l’opéra français le plus populaire revisité par le
cinéaste allemand Volker Schlöndorff. Il nous
est présenté à la fois vu du public, mais aussi et surtout vu des
coulisses, avec les émotions et les réactions à chaud des interprètes,
des techniciens et du metteur en scène.

Sounds of the 30s: Ravel, Weill, StravinskyBollani, Chailly, 2011. 1 cd Decca

critique cd, Riccardo Chailly, Stefano Bollani

Sounds of the 30s: Ravel, Weill… (Chailly, Bollani, 2011).

Ravel émerveillé par le jeu et la liberté de Gershwin, recycle de nombreuses sensations vécues pendant son séjour à New York en 1928, dans ses œuvres propres. La filiation avant-garde française et fantaisie jazzy s’impose d’elle-même. Ravel en est indiscutablement un trait d’union.

Ravel et le jazz? Stravinsky et le jazz? Ce programme original, dédié à l’esprit musical des années 1930 (en fait jusqu’à 1940 si l’on se réfère à la date de composition du Tango de Stravinsky dans sa version pour piano), pose judicieusement la question et rend légitime la collaboration des musiciens classiques (Riccardo Chailly avec le Gewandhaus Leipzig) avec le pianiste de jazz Stefano Bollani. Ceux là articulent avec un sens élégantissime des colorations instrumentales pendant que le soliste dépoussière les partitions non sans un engagement personnel qui s’avère à premier abord déroutant dans le premier mouvement du Concerto de Ravel (gestion des trilles) mais très juste dans le mouvement lent: l’adagio assai gagne une respiration très prenante. Sensibilité d’ailleurs aiguë et plus intérieure encore dans l’admirable Kurt Weill, Surabaya Johnny, pièce majeure dans le catalogue du compositeur berlinois mort en 1950, dont l’amertume et l’espérance sont très habilement associées. Dans ce joyau de 1929 (extrait de Happy end conçu avec Bertold Brecht), Bollani y dévoile ses talents de diseur (aux phrasés caressants), soulignant sans démonstration la tendresse et ce lyrisme émerveillé qui jaillit non sans génie dans l’esprit d’un Weill immense mélodiste. La tension et l’attention que réserve le pianiste montrent combien ce seul air, apparemment nonchalant dissimule un engagement très précis contre la barbarie nazie que Weill, en témoin direct et le premier clairvoyant, n’a jamais cessé de dénoncer. Il y a bien au coeur de la musique de Weill, une nostalgie, celle d’un monde idéal perdu ou qui n’a jamais existé, impossible utopie ici bas…
Quel fossé avec le ballet de Sabata: Mille e una notte de 1931, d’un kitsch ampoulé pour le coup littéralement et uniquement … décoratif. Plus de 26 mn de bavardage néoswinguant, citant même Gershwin… La subtilité mordante et flamboyante d’un Weill comme la tendresse enchantée d’un Ravel font défaut.

Dans Tango, Stravinsky se détache par son ironie à peine masquée par une virtuosité instrumentale que les musiciens du Leipzig savent porter à incandescence. La version piano (1940) pleine de mordante facétie (tout Chostakovitch est déjà là en germes…) accentue la ligne mélodique; le gain apporté par la version orchestre met en relief tous les registres d’un recul sur la rythmique même du tango: structure mécanique répétitive mais aussi dans le même temps son commentaire, riche en secrète résonance.

La direction de Chailly est vive et nerveuse, dramatiquement juste. Et son duo avec le pianiste Stefano Bollani, globalement pertinent.

Sounds of the 30s: Ravel, Weill, Stravinsky… (Chailly, Bollani, 2011). Stefano Bollani, piano. Gewandhausorchester. Riccardo Chailly, direction (1 cd Decca réf.: 476 4832. Durée: circa 1h05mn. Enregistré à Leipzig en septembre 2011.

Lionel Bringuier, chef. Ravel, Roussel (BBC Prom’s 2012)Arte, dimanche 10 juin 2012, 19h


Lionel Bringuier


chef d’orchestre


Ravel: Daphnis et Chloé
suite n°2

Albert Roussel:

Symphonie n°3

Arte
Dimanche 10 juin 2012, 19h

Né en 1986, le niçois Lionel Bringuier accumule postes à responsabilité et directions médiatiques comme lors de concert des BBC Prom’s de Londres, en août 2010. L’enfant prodige de la baguette française, révélé au Concours de Besançon 2005, à la carrière fulgurante (directeur musical du Symphonique Castille et Leon à Valladolid depuis 2009, chef résident du LA philharmonic depuis septembre 2011) se montre pourtant dans ce programme de musique française sous un jour … un peu terne.
Certes, la battue est précise (et les sourires à l’avenant) mais outre l’impeccable mise en place, la volupté sonore du Ravel qui passe de l’aube naissante à l’ivresse orgiaque finale de la Suite n°2 de Daphnis et Chloé, tout paraît bien lisse et scolaire.
Jouer la Symphonie n°3 de Roussel était un défi audacieux plein de courage: la réalisation là encore s’émousse à force de technicité tirée à quatre épingles. Le jeune maestro est encore jeune et cela s’entend, en particulier dans des oeuvres ciselées où la palette dynamique, le raffinement de l’orchestration exigent une vision, à la fois rythmiquement électrique et orchestralement échevelée.
Celui qui fut remarqué par Esa Pekka Salonen et Gustavo Dudamel auxquels il doit une belle méditiatisation américaine que tous les chefs français lui envient, ne doit pas faiblir: le talent est certes là mais combien étroite et serrée demeure la direction. Souhaitons bientôt que cette maîtrise se libère enfin pour faire exulter les instrumentistes qu’il dirige.

Cecilia Bartoli chante Maria et CleopatraArte, samedi 27 mai 2012 à 18h55, puis 20h40

Passion Bartoli sur Arte…

Arte
samedi 27 mai 2012
à 18h55, concert Maria Malibran à Barcelone
à 20h40, Giulio Cesare à Salzbourg

Après s’être passionnée pour Vivaldi (1999) dont elle fut la première à défendre le génie lyrique, après plus récemment la figure de la diva romantique Maria Malibran, véritable star lyrique adulée de son vivant pour laquelle Bellini réécrit le personnage de la Sonnambula (Amina, 1831), la mezzo romaine Cecilia Bartoli s’engage aujourd’hui pour Cléopâtre: reine amoureuse et dominatrice telle qu’elle apparaît en rivale de son frère Ptolémée dans l’opéra Giulio Cesare de Haendel (Londres, 1723). Arte diffuse en léger différé la production présentée à Salzbourg dans le cadre du festival Baroque de Pentecôte dont Cecilia Bartoli présente en 2012 sa première programmation comme directrice artistique.

En 1723, Haendel qui a réussi un éblouissant séjour italien, y apprenant toutes les ficelles de l’opéra italien, est le roi de Londres: il illumine la scène londonienne grâce à la magie trépidante de ses mélodies, le sens du drame, un souci des voix qui rend captivant son théâtre. Dans Giulio Cesare, Cleopatra est un rôle écrasant: chaque air de la reine d’Egypte, maîtresse de Marc Antoine et de Jules César, est un défi en vocalises et dramatisation. Presque direct à partir de 20h40.

Haendel: Giulio Cesare, 1723. Depuis Salzbourg. Avec Andreas Scholl (Cesare), Cecilia Bartoli (Cleopatra), Anne Sofie von Otter (Cornelia), Philippe Jaroussky (Sextus), Christophe Dumaux (Tolomeo), Il Giardino Armonico. Giovanni Antonini, direction. Caurier & Leiser, mise en scène.

Auparavant à 18h55, concert Maria Malibran à Barcelone. En 2008, Cecilia Bartoli se passionnait pour la figure et la carrière de la diva romantique Maria Malibran, fille avec Pauline Viardot du baryténor légendaire, Manuel Garcia. La mezzo romaine retrouve dans les oeuvres chantées par celle qui l’a précédée et comme elle mezzo profond, une légende fraternelle, un modèle captivant. Plusieurs airs écrits pour Maria composent le programme de ce concert catalan (avec l’orchestre La Scintilla), devenu lui aussi mémorable: Infelice de Mendelssohn (avec partie obligée pour violon solo, joué du vivant de Maria par son amant et futur mari); mais aussi l’extraordinaire, Yo soy contrabandista, composé par son père Manuel (El poeta calculista); sans omettre, Otello de Rossini (l’air du saule), l’air de la tyrolienne de Hummel…
Le dvd de ce concert est édité par Decca. Lire notre critique du dvd Cecilia Bartoli chante Maria Malibran à Barcelone.

Kathleen Ferrier, portrait pour le centenaireArte, dimanche 22 avril 2012 à 16h25


Kathleen Ferrier

Portrait

Arte,
Dimanche 22 avril 2012 à 16h25

La contralto anglaise Kathleen Ferrier (1912-1953) fut l’une des plus grandes voix du XXe siècle, une voix grave et coulante, âpre et mielée, la plus ample, la plus sombre, la plus rare du registre féminin. Dans ce documentaire biographique que diffuse Arte, la voix de Marthe Keller, raconte la carrière, la vie et le combat d’une femme et d’une artiste devenue légendaire, à l’occasion du centenaire de sa naissance (née un 22 avril… 1912).
Durant les années 40 et 50, Kathleen Ferrier s’est produite avec les plus grands chefs d’orchestre et compositeurs, sur les scènes les plus prestigieuses du monde. Le début de sa carrière lyrique est marqué par la création du personnage de Lucrezia dans le Viol de Lucrèce de Benjamin Britten: manifeste humaniste contre le crime le plus ignoble (1946, Glyndebourne).


Le chant de l’âme

Elle chante aussi à la suite de Pauline Viardot qui en a inspiré la production supervisée par Berlioz, le personnage titre d’Orphée de Gluck (1947, Glyndebourne) : caractère exceptionnellement solitaire et tragique auquel la contralto apporte une lueur crépusculaire et hallucinée déchirante; performance reprise avec quel éclat ensuite à Londres, au Covent Garden sous la direction de Sir John Barbirolli, 1953).

De ses débuts jusqu’à la fin de sa carrière brisée par un cancer, on suit le parcours d’une femme révélée par
son chant. Au travers de ses lettres et journaux intimes, de témoignages d’experts et de proches, le film explore quelques facettes longtemps méconnues de sa vie, et on découvre ses plus belles interprétations dans des enregistrements souvent inédits. La voix de Kathleen Ferrier ponctue ainsi la narration et les nombreuses archives originales. Le film offre le portrait d’une diva qui fut aussi une femme libre, romantique, débordante de vie et d’une modernité captivante. C’est sa sincérité, totale, brûlante, embrasant chaque rôle choisi sur la scène lyrique qui demeure fascinante et qui fonde encore sa très grande popularité comme l’estime de ses pairs.


la grande Kathleen

Kathleen Mary Ferrier est née en 1912 et meurt trop tôt à l’âge de 41 ans en 1953 (cancer du sein). Son timbre de contralto ample, souple, articulé et si coloré se développe et convainc particulièrement dans deux rôles, celui d’Orphée dans l’opéra éponyme de Gluck (Berlioz qui la réadapté au XIXè au moment où il compose Les Troyens, repense le rôle pour… l’immense Pauline Viardot), et dans celui, contemporain de Lucrezia dans The Rape of Lucrezia, Le viol de Lucrèce que Britten lui dédie en 1946.
Heureuse prise de rôle et création qui accrédite davantage le charisme interprétatif de la diva britannique. Comme un adieu qui se confond avec sa propre vie, La grande Kathleen marque aussi les esprits dans Le chant de la terre de Gustav Mahler (version mémorable de 1952, soit quelques mois avant de mourir… engagement autobiographique? sous la direction du chef créateur du cycle malhérien: Bruno Walter). D’ailleurs, ce dernier affirmait que ses plus grandes rencontres ici bas étaient Ferrier et Mahler, “dans cet ordre”.

Nathalie Stutzmann et Winifred (la soeur aînée de Kathleen) témoignent sur la beauté magicienne de sa voix enchanteresse qui pouvait émouvoir les pierres… plutôt bien tombé pour incarner Orphée, ce poète amoureux qui fut capable de saisir jusqu’aux larmes le dieu des enfers…

Kathleen Ferrier, portrait. Documentaire (2012, 52 mn). Réalisation: Diane Perelsztejn.

Tomas Luis de Victoria: portrait pour les 400 ans de la mortArte, dimanche 25 mars 2012 à 19h


Tomas Luis de

Victoria
La musique sacrée de la Renaissance
Portrait pour les 400 ans de sa mort (1611-2011)

Arte
Dimanche 25 mars 2012 à 19h

La période de rayonnement culturel de l’Espagne en Europe, du XVIe siècle au XVIIe siècle, est marquée par des sentiments héroïques, un mysticisme catholique, mais aussi par les conquistadors et l’Inquisition.
Ce siècle d’or (Siglo de Oro) espagnol a vu naître une musique exceptionnelle qui incarne le sentiment de toute puissance vécue par la civilisation ibérique au sommet de son rayonnement planétaire: spirituelle, émouvante, majestueuse, à la fois solennelle et humaine, fervente et incarnée. On la doit à un prêtre et musicien profondément religieux : Tomás Luis de Victoria (1548-1611), le plus grand compositeur de la renaissance espagnole.
Pour le 400ème anniversaire de sa mort, l’ensemble vocal britannique The Sixteen dirigé par Harry Christophers présente un florilège des œuvres de Victoria.

Ferveur chorale entre Madrid et Rome

The Sixteen se produit en l’église de San Antonio de los Alemanes, joyau baroque au cœur de Madrid. Construite du temps de Victoria, elle offre une acoustique idéale pour la musique du maître de la polyphonie vocale espagnole.
Victoria rejoint Rome où il reçoit l’enseignement de Palestrina dont l’écriture marque profondément ses premières oeuvres (début des années 1570). Nommé maître de chapelle du Séminaire Romain (à la succession de Palestrina en 1573), Victoria après une formation théologique devient jésuite, rejoignant la Congrégation de l’Oratoire fondé par Saint Philippe Néri (1578). A Madrid, le compositeur se fixe comme maître de choeur au couvent royal des clarisses déchaussées à partir de 1586, où s’était retirée l’Impératrice Marie d’Autriche, fille de Charles Quint. Il revient à Rome au moment des funérailles de son maître Palestrina (1594). En 1603, Victoria compose le sommet de son œuvre: l’Officium defunctorum à 6 voix pour les funérailles de l’Impératrice Marie. Le compositeur meurt à Madrid le 27 août 1611.

Magazine Maestro. Tomás Luis de Victoria : La musique sacrée de la Renaissance. Réalisation : Jonathan Haswell. 43 mn.

Claude Debussy: l’oeuvre pour piano. IntégralePhilippe Cassard, piano (4 cd Decca)

Année Debussy 2012

cd, critique
Claude Debussy:

l’oeuvre pour piano


Philippe Cassard
, piano
Coffret de 4 cd Decca

Philippe Cassard qui accompagne l’oeuvre et l’écriture de Debussy depuis des années présente en cette année anniversaire tout l’oeuvre pour piano de Claude; les gravures remontent à divers enregistrements datés entre 1990 et 2011 (pour les plus récents apports dont le sublime et presque inédit Les soirs illuminés et Pour le vêtement du blessé du cd 4). Parmi quelques coups de coeur retenons certains accomplissements qui font toute la valeur du présent coffret Decca de 4 cd incontournables…
CD1. Dans les Préludes du Premier Livre (hiver 1909-1910), le pianiste qui marque un point d’honneur à ciseler au plus juste l’harmonisation, la couleur, la palette des dynamiques, éclaire tout ce que ce premier cycle révolutionnaire a d’audace liquide (Voiles), de tempérament trempé vers l’indicible (ouverture allusive et secrète des Danseuses de Delphes: le cycle devrait il se déchiffrer comme un relief antique?), de modernité formelle et structurelle (phobie du développement prévisible et classique); c’est un jeu permanent qui parle autant à l’esprit qu’aux sens et toujours, l’imaginaire comme l’au-delà de la musique et des notes, y sont sollicités vers un atmosphérisme environnant, libre, sans finitude, une conception de l’espace qui prend sa pleine dimension dans le Livre II. Le choix du Bechstein de 1898 apporte aussi une couleur historique qui n’est pas sans étayer avec force l’intensité de l’approche.
La franchise et l’immédiateté du jeu (soulignées/renforcées par le choix du piano) précisent les affinités du jeune Debussy avec les courants esthétiques picturaux contemporains: moins les impressionnistes que le jeune Picasso, comme Rouault et ses irisations colorées, sans omettre la vitalité d’un exotisme, proche et extrême oriental, qui activité filigranée dans l’écriture, colorent eux aussi si fortement la texture debussyste dès ses débuts. Distanciation mystérieuse, désenchantement solitaire… (Des pas sur la neige, Ce qu’a vu le vent de l’Ouest…), certes, mais aussi culture de l’hypersensibilité agile et recréatrice d’un monde présent présent et tout autant inaccessible.. Outre l’évocation attristée, émergent souveraine les figures d’une candeur retrouvée et dansante (La Danse de Puck), voire l’affirmation d’une paix contemplative (zénitude pionnière) qui relie entre les deux Livres, La Fille aux cheveux de lin (I) et Bruyères (II). En somme une lecture qui s’impose par sa finesse et son sens de la continuité; le toucher précis, aux hagogiques travaillées autant que naturelles, illumine la profonde cohérence des mondes debussystes avec une clarté chatoyante.

Créées par Ricardo Viñes en 1904, les Estampes, premier triptyque des 5 ici réunis dans une intégrale majeure, souffle ce vent de découvertes et d’exotismes préservés: l’imagination si fertile recompose paysages, sensations du motif, traversée des éléments; le pianiste compositeur ne fait pas que peindre des extérieurs: il place le piano au centre de l’espace convoqué; il nous en faut partager le sens comme une expérience concrète. Cloches balinaises de Pagodes, ciselure harmonique nocturne dans Soirée dans Grenade… le filtre du sentiment et les couleurs foudroyantes d’une sensibilité à l’écoute se libèrent grâce au jeu tout en transparence et détails de Philippe Cassard. Ce feu qui dévore la nuit, qui nourrit l’interrogation voire l’inquiétude (D’un Cahier d’esquisses, créé par Ravel)), ou suscite des visions cyniques et grimaçantes (Masques), se développe tout aussi librement et souplement dans l’ambivalence et le trouble: Philippe Cassard ajoute également toute la sensualité ondulante et cyclique qui imprime D’un cahier d’esquisses dont la date, 1904, indique le grand génie musicien parvenu à sa maturité.



Enchantement des Soirs Illuminés…

CD2. Les Préludes du Second Livre (1910-1913, au moment de Jeux et du Martyre de Saint-Sébastien) fait valoir les mêmes affinités entre le pianiste et le répertoire si poétiquement investi. Parmi les Préludes du Livre II, reconnaissons notre totale adhésion pour cet art du croquis savoureux et net, mordant et facétieux même du Général Lavine, britanniquement estampé “excentric” (in texto)…
Grand rêveur, Debussy vagabonde et convoque avec une nostalgie aimante autant qu’attendrie, ses chers modèles du passé: en cela, l’hommage à Rameau est un portrait plein de retenue et de pudeur, qui contraste tant, dans l’esprit et le caractère avec la vitalité chorégraphique du compositeur baroque. De L’isle joyeuse de 1904, qui conclue ce volume 4, Philippe Cassard aime sculpter chaque arête liquide, marquant même un arrêt d’une infime suspension sur les crêtes qui semblent accrocher le soleil et l’éblouissement de cette lumière enfin joyeuse qui porte tout le morceau; les crépitements et micro épisodes qui y frétillent d’une ardeur désirante y développent cette tension du mouvement qui perce dans le dernier chapitre du triptyque précédent, (Images, livre 2): Poissons d’or, eux aussi comme traversés par cette liquidité primitive autant que délicate et juvénile.
Outre les deux Livres de Préludes, totalisant les 24; les 5 triptyques (les Images, Estampes, Les Images oubliées, Pour le piano...), la suite si fantasque et délurée Children’s Corner de 1908 (lire ci après notre présentation du cd4), le pianiste réunit aussi les 12 Etudes; soulignons les nombreuses pièces isolées, véritables joyaux d’un collier si riche en diamants divers, conçus comme des miniatures d’un raffinement secret dont on ne se lasse jamais d’écoute en écoute: aux morceaux non cités, remarquons La plus que lente, Valse romantique, surtout, parmi les pièces les plus tardives, Pour le vêtement du blessé (1915) ou Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon (1917): la première (contribution pour les blessés de la guerre) est une merveille fantasque et rêveuse; la seconde saisit par son caractère d’enchantement nocturne et suspendu entre gravité et tendresse, aux harmoniques baudelairiennes. Quelle révélation d’à peine plus de 2 mn!

Le CD4, aux côtés d’essais de jeunesse (certains vertement et passablement décriés comme c’est le cas de la Danse Bohémienne par Tchaïkovski, qui en prit connaissance par la comtesse Meck, protectrice des deux compositeurs), vaut surtout grâce aux 6 facettes atypiques dans tout l’oeuvre et totalement à part dans l’intégrale, qui composent la suite Children’s Corner, cycle des plus allusifs composé en 1908 pour sa fille, l’adorable Chouchou… Jeu plein d’espièglerie, d’innocence active, de candeur tendre et exaltée (dès le premier volet: Doctor Gradus…), évocation libre d’un paysage de neige et là encore d’une sensibilité atmosphérique (The snow is dancing), sans omettre cette culture parodique et experte qui cite, avec un entrain plein de panache et d’enfance triomphante, dans le dernier et si génial Golliwogg’s cake-walk, et Wagner et la transe jazzy; plein d’astuces, de clarté simple, de subtiles épanchements, Philippe Cassard ne cesse de réjouir dans cette alliance rêvée, et ici réalisée de l’ivresse et de la méditation. Intégrale événement, et première offrande plus que recommandable pour l’année Debussy 2012.

Claude Debussy: l’oeuvre pour piano, the piano works. Intégrale. Philippe Cassard, piano. 4 cd Decca ref. 476 4770.

Jacques Bonnaure: MassenetEditions Actes Sud

Jacques Bonnaure : Massenet

Une biographie qui tombe à pic (2012 marque le centenaire de la mort du compositeur) et traverse en en restituant les enjeux essentiels chacun des opéras du grand Jules: de La Grand’Tante à Don César de Bazan, premiers essais dans le genre comique et si subtilement réalisés, aux grands chefs d’oeuvre des années 1880 et 1890: Manon, Le Cid, Esclarmonde, Werther, Thaïs, Ariane, Thérèse, Roma… l’auteur montre très justement la parenté de Jules Massenet (1842-1912), grand faiseur narratif mais aussi immense mélodiste, comme dramaturge chevronné, avec les peintres académiques tel Gérôme: Prix de Rome à 21 ans, encouragé par Ambroise Thomas, Massenet ne cesse de renouveler sa manière lyrique, trouvant à chaque fois, pour un sujet différent, la vérité musicale requise: c’est un musicien visuel, et nous dirons même “cinématographique”: il y a un souffle, une ardeur, une sensualité prenante qui fonctionne.
Une recommandation précise pèse de tout son poids ici: il faut garder un regard très critique vis à vis des Mémoires de Massenet dont la véracité doit être au mot près vérifiée et validée. En “authentique poète lyrique”, Massenet aimait réécrire l’histoire de sa propre carrière, quitte à corriger certains détails pourtant essentiels.
Compositeur de la scène après le Second Empire, Massenet poursuit l’exemple de ses prédécesseurs comme Gounod, Thomas; il reste omnubilé par le grand tragique et le sublime radical transmis dans une forme dépouillée par Gluck; déjà fasciné et avant ses contemporains par les figures de l’antique tragique (l’invocation d’Elektra des Erynnies, 1872, d’après Lecomte de l’Isle, si détesté par Hugo), Massenet redéfinit une musique néohellénique très efficace, sobre, précise, d’une séduction indiscutable d’autant plus forte qu’elle répond exactement aux péripéties dramatiques; il en fera de même avec l’un de ses derniers opus, Roma, créé à Monte-Carlo en 1912.
La lecture dévoile des pans entiers de l’oeuvre qui souhaitons le, connaîtront grâce au Centenaire 2012 ou dans sa suite, des éclaircissements bénéfiques: les oratorios (de mise après les événements sanglants de 1870: tel Marie-Magdeleine, mais aussi Eve ou La Vierge, respectivement de 1873, 1875, 1880); l’oeuvre symphonique (Scènes hongroises, scènes napolitaines de 1876, scènes alsaciennes de 1882…). A l’instar de Cendrillon récemment “retrouvée”, il reste bon nombre d’ouvrages dont il faudrait repréciser la juste valeur dramatique l’épreuve de notre scène moderne: ainsi Le Cid (1885), Le Mage (1889), La Navarraise (1894), Sapho (1897), Le Jongleur de Notre Dame (1902), Chérubin (1905), Thérèse (1907), Roma (1912, déjà cité) ou Cléopâtre (création posthume en 1914).
Si Massenet reste en un cliché réducteur, le compositeur des femmes, inspirée comme nul autre par “ses” muses, telles Sibyl Sanderson (créatrice d’Esclarmonde, Manon remarquable après celle de Marie Heilbronn), Lucy Arbel (créatrice de Thérèse et de Bacchus et Ariane), sa science dramatique s’impose inéluctablement à l’Opéra, l’Opéra Comique et Monte Carlo. Son écriture éclectique, réussissant dans tous les sujets (néoromantisme avec Werther, néoantique avec les Erynnies, Thaïs, Ariane, Roma…, néobaroque avec Manon…) confirme la grande réussite de Massenet au théâtre: au réalisme, il ajoute une dose délectable de sensualité ardente, d’ivresse sonore. Avant Puccini (qu’il a certainement inspiré, en particulier dans La Navarraise), Massenet est le grand auteur d’opéras de la fin du XIXème. Il connaît un succès européen qu’aucun autre compositeur n’atteindra comme Saint-Saëns. Lecture majeur pour le Centenaire Massenet 2012.

Jacques Bonnaure: Massenet. Editions Actes Sud. Parution novembre 2011. 190 pages. 9 782330 002176

Stéphane Degout: Mélodies (Lucas, 2010)1 cd Naïve

Diseur habité, tempérament intérieur et tragique, faculté d’incarner avec tact et style, le baryton Stéphane Degout poursuit dans ce récital de joyaux et perles français, sa carrière d’acteur chanteur …. au sommet. Les barytons articulés et naturels sont rares: ce programme de superbes mélodies romantiques et post romantiques, captive en réunissant aux côtés des Debussy et Ravel plus connus car plus souvent interprétés, quelques mélodies au chant énigmatique et si suggestif signées Saint-Saëns, surtout Reynaldo Hahn, Duparc et Chabrier. Aux lieders de Schubert, Brahms, Wolf et Mahler, les mélodistes français répondent de leurs voix sûres, poétiquement inspirées, sachant mêler les registres, l’art des nuances, l’éventail des doubles et triples lectures… jamais anecdotiques, ni strictement illustratives voire descriptives, les mélodies atteignent grâce au chanteur un degré d’expression superlatif.


Diseur chanteur à la mâle fièvre…

L’investissement du baryton, qui défendra pour la saison lyrique 2011-2012 de l’Opéra National de Paris, une étonnante et prometteuse suite de prises de rôles (Tannhäuser du 6 au 29 octobre 2011; Pelléas… du 28 février au 11 mars 2012), pour nous, ascension si légitime, fait miracle: chaque mélodie se fait drame; chaque phrase, invitation à la gravité amoureuse; l’épanchement émotionnel s’y réalise avec mesure et subtilité, … Stéphane Degout retrouve ici un répertoire serti de trésors lyriques et vocaux qu’il a très sérieusement approfondi au CNSMD de Lyon avec son professeur Hélène Lucas (qui l’accompagne au piano). Le rapport au texte se fait théâtre d’un accomplissement naturel grâce à une articulation souveraine et des couleurs moirées somptueuses, qui rehaussent l’intensité sombre d’un Duparc, la nostalgie vénéneuse et si grave (mais si captivante) d’un Hahn (inoubliable “Cimetière de campagne”).
Le chant affirme sa mâle fièvre; ses transes oniriques… Il devient flux miroitant (impressionnisme affleurant), permettant aux rives du texte, de produire ces constellations millimétrées d’intonations ténues, de connotations, de références dans l’implicite… le voyage poétique aborde de nouveaux continents à mesure que le chanteur sert au plus juste chaque image du verbe en action.

Ses Debussy coulent; ses Duparc interrogent; ses Saint-Saëns (mélodies persanes) envoûtent; par ce chant allusif et mordant, Chabrier triomphe dans ses couleurs et ses accents (les cigales); et avant Ravel (Histoires naturelles), c’est Reynaldo Hahn que l’on écoute et réécoute sans s’habituer jamais à la fascinante vérité qui s’en dégage… (Cimetière de campagne). Sublime.

Mélodies. Stéphane Degout, baryton. Saint-Saëns, Debussy, Chabrier, Hahn, Ravel. Hélène Lucas, piano. 1 cd Naïve

Mirella Freni: A life devoted to Opera (Stocker, 2010)1 dvd Arthaus Musik

Diva Freni

Puissance et clarté, éclat et égalité de la ligne vocale, actrice et cantatrice, la soprano Mirella Freni s’est engagée toute sa vie pour l’opéra. Elle fut la soprano préférée de Karajan qui a tout de suite été conquis par son sens dramatique (Mimi, Aïda, Butterfly…). Née en 1935 à Modène, Mirella Freni est la soeur de lait (dans la même garderie) de Luciano Pavarotti, qui deviendra son partenaire sur scène et son “frère” dans la vie.
Débuts remarquée et encouragée par Benaminio Gigli, le ténor légendaire qui détecte chez la jeune fille, une puissance irrésistible qui la pousse déjà à interpréter. En février 1955, au théâtre de Modène, elle chante Micaëlla dans Carmen de Bizet: une détermination vocale et des aigus inimaginables qui transcendent le rôle de l’ingénue rivale trop fragile de Carmen. Technique, intonation juste. La Bohème (Mimi), L’Elixir d’amore (Nerina) sont exceptionnels… Avec Pavarotti, Mirella Freni devient légendaire dès 1967: leur duo embrase la scène. Amsterdam, Covent Garden, Milan (La Scala en 1962: pour Nanetta de Falstaff au pied levé) la demandent. Elle chante Mimi à nouveau dans la production de Karajan et Zeffirelli (1967) dont le docu dévoile les répétitions de l’époque. Rôle qu’elle défend avec une conviction (Chicago, 1988 avec Pavarotti; Vienne, avec Domingo en 1983) pendant toute sa carrière, avec une émotivité bouleversante car en plus d’être une chanteuse remarquable, Freni est aussi une comédienne subtile et naturelle.
Avec son second mari la basse bulgare Nikolaï Giaurov (décédé en 2004), elle fonde en 2002, une école de chant à Modène dans l’ancien hôpital où elle est née (!). Ambassadrice du bel canto avec la pianiste Paola Molinari, Mirella Freni se passionne pour transmettre le style qu’elle a incarné sur scène.

L’opéra est la manière la plus naturelle de faire du théâtre: une technique centrée sur l’articulation du texte, sur la projection en avant non sur la largeur épaisse et trop grasse du larynx; dans le masque, le chanteur fait briller les couleurs et les harmonies naturelles du timbre…
A Paris, Maria Callas lui propose de déjeuner avec elle mais Mirella Freni décline cette invitation et promet de lui adresser la liste des lieux où elle chante afin qu’elles se rencontrent. Freni n’enverra rien par respect et Callas mourra quelques semaines plus tard…

Le public scaligène peut se montrer haineux à tort: quand Freni chante sa première Traviata en 1964, un an seulement après l’avoir portée en triomphe avec Mimi, elle est huée: ce n’est pas seulement une question de maturité vocale; Mirella Freni n’avait peut-être pas fait le bon choix du rôle: l’identité de son timbre ne convenait pas à celle de Violetta Valery mais le coup monté (balles puantes sur le parterre avait été bien orchestré)… En 1972 (Covent Garden), la soprano démontrera que le rôle verdien lui va à ravir avec un sens naturel du drame et une délicatesse vocale très convaincants.

Tous les aspects d’une vie faite pour l’opéra sont ici abordés : la subtilité de la comédienne, la technicienne innée, douée d’une musicalité exceptionnelle, sont évoquées grâce aux témoignages de ses partenaires dont surtout Domingo (hélas pas d’archives de Pavarotti), le metteur en scène Lamberto Pugelli (réalisateur d’une Fedora de Giordano à la Scala en 1993 qui reste mémorable par sa tension tragique)… En 1976, la partenaire de Domingo dans Otello, en direct de La Scala sur la télévision nationale italienne incarne une Desdémone pure, étincelante de puissance et de sensibilité. Tragédienne et musicienne hors pair, Mirella Freni réactive le profil des sopranos incandescentes pour lesquelles le bel canto n’est pas qu’une affaire de décibels mais de théâtre et de jeu scénique. Passionnant. L’artiste a fait ses adieux en 2005 dans La pucelle d’Orléans de Tchaïkovski à l’Opera de Washington. Pour ses 75 ans, Mirella Freni, chanteuse célébrée, femme accomplie, méritait bien ce documentaire légitimement élogieux.

Mirella Freni: a life devoted to Opera (réalisation: Marita Stocker, 2010). Le DVD constitue un coffret spécialement édité par Arthaus Musik pour fêter les 75 ans de la soprano italienne née à Modène: A tribute to Mirella Freni, coffret de 3 dvd incontournables. Le documentaire “a life dedicated to Opera” est complété par La Bohème de Puccini avec Luciano Pavaroti (Opéra de San Francisco, 1988) et Fedora de Giordano (captation à La Scala, 1993, avec Placido Domingo).

Musique de chambre française: Fauré, Ravel, DebussyParis, Salle Pleyel. Les 16 et 17 octobre 2010

Salle Pleyel
Cycle musique de chambre
Fauré, Ravel, Debussy…

Les 16 et 17 octobre 2010
Le 16 octobre 2010 à 16h puis 20h
Le 17 octobre 2010 à 17h

Chambrisme français

Superbe cycle de musique de chambre française: une série incontournable de 3 concerts qui s’intéressent à la magie impressionniste c’est à dire moderne, de Fauré, Ravel, Debussy et aussi de Franck. Le quintette pour piano et cordes de Franck (terminé en 1879) met fin à un silence chambriste de … 35 ans: il incarne une nouvelle synthèse de l’art français, aux côtés des oeuvres de Chausson ou Schmitt, compris précisément de Debussy, moins de Saint-Saëns qui néanmoins joua la partie de piano et qui en est le dédicataire! Imposant par sa construction monumentale (qui rappelle l’orgue et l’orchestre), le Quintette saisit par sa puissance émotionnelle nouvelle, une alliance qui jette le trouble sur la douceur du Pater Seraphicus… Fauré qui fut organiste comme Franck, reçoit l’illumination des grands auteurs germaniques: Bach et Beethoven (appris à l’Ecole Niedermeyer qu’il fréquenta 10 années, de 1854 à 1865), mais aussi grâce à Saint-Saëns son professeur (1861): Liszt, Wagner, Schumann… Simple mais raffiné (milles nuances enharmoniques), l’art de Fauré, admiratif de Wagner mais si différent, n’a pas uniquement ce langage des salons: il exprime l’intensité franche du sentiment. Sa musique de chambre en témoigne: en particulier ses 2 Quintettes pour piano (esprit et romance de Schumann dans le n°2). Ravel est l’élève de Fauré avec lequel il partage ce scintillement particulier du tissu harmonique et une finesse d’orchestration jamais écoutée jusque là. Le compositeur n’a laissé qu’un Quatuor (comme Verdi) mais c’est un chef d’oeuvre de la première maturité (Ravel est à peine trentenaire) créé en 1904 et dédié à son maître Fauré: résolument tourné vers la modernité joyeuse et abstraite, scrupuleuse mais d’une justesse parfaite, de l’après-guerre.

Cycle de musique de chambre française à Pleyel
Les 16 et 17 octobre 2010

Samedi 16 octobre 2010 à 16h
Eric Le Sage : piano
Quatuor Ebène
François Salque : violoncelle
Paul Meyer : clarinette

Gabriel Fauré:
Trio avec clarinette
Claude Debussy:
Sonate n° 1 pour violoncelle et piano en ré mineur
Rhapsodie pour clarinette et piano
Entracte
Gabriel Fauré:
Quintette pour piano et cordes n° 2 op. 115

Samedi 16 octobre 2010 à 20h
Eric Le Sage : piano
Quatuor Ebène
Daishin Kashimoto : violon
Lise Berthaud : alto
François Salque : violoncelle

Gabriel Fauré:
Quintette pour piano et cordes n° 1 op. 89
Quatuor avec piano n° 1 op. 15
Entracte
César Franck:
Quintette pour piano et cordes en fa mineur

Dimanche 17 octobre 2010 à 16h
Eric Le Sage : piano
Quatuor Ebène
Daishin Kashimoto : violon
Lise Berthaud : alto
François Salque : violoncelle


Gabriel Fauré:

Sonate pour violon et piano n° 1 op. 13
Maurice Ravel:
Quatuor à cordes en fa majeur
Entracte
Gabriel Fauré:

Quatuor avec piano n° 2 op. 45
Illustration: Gabriel Fauré, élève de Saint-Saëns, maître de Ravel, est le pilier du cycle de musique de chambre française présenté par la Salle Pleyel les 16 et 17 octobre 2010

Ambroise Thomas: Mignon, 1866. Roth, avril 2010France Musique, samedi 18 septembre 2010 à 19h

Ambroise Thomas

Mignon
, 1866


France Musique

Samedi 18 septembre 2010 à 19h

Opéra donné le 10 avril 2010, à l’Opéra Comique (Paris)

Opéra en trois actes, livret de Jules Barbier et Michel Carré d’après Wilhelm Meister de Goethe
Malia Bendi Merad, soprano, Philine, actrice
Marie Lenormand, mezzo-soprano, Mignon, enlevée enfant dans un château italien
Blandine Staskiewicz, mezzo-soprano, Frédéric, jeune noble
Ismael Jordi, ténor, Wilhelm Meister, étudiant en voyage
Frédéric Goncalves, basse, Jarno, bohémien
Nicolas Cavallier, baryton, Lothario
Christophe Mortagne, ténor, Laërte, acteur

Jean-Louis Benoît, mise en scène
Choeur Accentus
Orchestre Philharmonique de Radio France
Direction : François-Xavier Roth

D’après les années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe, Mignon est créé à l’Opéra Comique à Paris le 17 novembre 1866. L’idée d’adapter le roman de Goethe revient aux librettistes Jules Barbier et Michel Carré qui ayant déjà porter à la scène lyrique Faust, en proposent la mise en musique d’abord à Meyerbeer, puis Gounod enfin Thomas (1811-1896). Peu connu, en quête de reconnaissance, Ambroise Thomas se passionne pour le chantier de Mignon: l’oeuvre suscite un immense succès, conforté ensuite, deux ans après avec Hamlet (1868).
Le compositeur allait ensuite être vénéré comme aucun autre musicien à l’opéra et célébré tel le Verdi français.

Si l’héroïne de Goethe meurt pendant la fête villageoise en voyant Philine, (un temps sa rivale dans le coeur de Wilhelm), l’opéra remodèle la fin tragique et permet que Mignon et Wilhelm… se marient à la fin de l’ouvrage. Même Napoléon III très admiratif demanda 15 représentation de Mignon pour la venue des souverains européens, visiteurs à Paris de l’Expo universelle de 1867. En 1894, Mignon connaissait sa 1000 ème représentation à l’Opéra Comique. Performance jamais constaté auparavant. Au regard de son succès et de sa réception à Vienne, Weimar (1868), puis Londres (1870, en italien), Thomas met en musique les dialogues parlés (propres à l’opéra comique) et fait de son Mignon, un grand opéra avec airs et donc récitatifs en musique. Il prend soin aussi de respecter Goethe en imaginant une fin dramatique et sombre en particulier pour le public germanique plus connaisseur de l’action originelle que les français.

Acte I. Le jeune et riche étudiant Wilhelm Meister (ténor) croise le chemin de la jeune Mignon (mezzo), orpheline, manipulée et maltraitée par le cruel Jarno (basse) qui dirige la troupe des bohémiens. Parmi eux, le sémillant Laërte (ténor) et surtout la jolie et joyeuse Philine (soprano) dont le jeune homme tombe immédiatement amoureux. En écoutant la prière de la jeune fille (connais-tu le pays où fleurit l’oranger? car Mignon pense qu’elle est née quelque part en Italie, sous le soleil…), Meister décide d’acheter sa liberté à Jarno. Il accepte que Mignon désormais affranchie le suive mais déguisé en garçon.

Acte II. Au château de Rosenberg où la troupe donne une représentation du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, Wilhelm poursuit Philine et suscite la jalousie de Mignon qui est tombé amoureuse de son libérateur. Le musicien Lothario croisé aussi par Wilhelm dans le village, met le feu au château: Philine demande à Mignon de chercher son bouquet: la jeune fille est à nouveau sauvé des flammes par l’étudiant Meister.

Acte III. Dans le palais des Cipriani en Italie: Mignon s’éveille dans un palais aux côtés de Wilhelm, où les a conduit Lothario. L’étudiant déclare son amour à Mignon quand surgit Philine. Quand Lothario offre à Mignon un livre, une écharpe brodée… elle reconnaît le palais de son enfance dont est propriétaire Lothario: ainsi la fille retrouve son père. Mignon est Sperata, jeune fille enlevée par des bohémiens… Mignon:Sperata s’effondre saisie par l’émotion.

Bon bourgeois, conservateur (anti Wagner, anti Fauré, anti modernité), adulé par Napoléon III, Thomas passe évidemment pour un académique (il remporte le prix de Rome à 21 ans, devient académicien aux Beaux-Arts) mais c’est oublié, comme nombre de faiseurs d’histoire en peinture: les Gérôme et les Devéria par exemple, l’amour du travail bien fait, la ciselure des mélodies faciles mais raffinées, où les couleurs de l’orchestre, et la ligne du drame sont superbement troussées. Mignon apporte la gloire à un compositeur qui le mérite, et l’Opéra Comique est bien inspiré en avril 2010 de programmer un ouvrage, taillé pour sa salle, et qui fit recette comme nul autre opéra à son époque.

Illustration: Ambroise Thomas (DR)

Rolando Villazon: Mexico!1 cd Deutsche Grammophon)

Grand retour via le cd,
d’un ténor qui dût récemment faire retraite… Diseur de textes
amoureux (Comprendo) souvent bavards mais expressifs, le ténor trouve le
ton juste entre exclamation et dramatisme: l’éclat vocal paraît intact
(cucurrucucu paloma)…

Grand retour via le cd, d’un ténor qui dût récemment
faire retraite… pour recouvrer sa palette vocale. Le ténorissimo hier
acclamé aux côtés d’Anna Netrebko dans une Traviata de rêve à Salzbourg
(2005), après plusieurs mois de silence et de “non-chant réparateur,” Rolando Villazon, publie début septembre 2010, un album nouveau intitulé “Mexico!
(enregistré en mars 2010 à Berlin), conçu comme une déclaration d’amour
à sa ville natale (où il est né en 1972) et à ses racines. Identité
confirmée donc, mais voix enchanteresse reconstruite?

Lirico mexicano

Sur le mode passionnel et chaloupé de ces 16 standards de la chanson sirupeuse à la mexicana,
le chanteur fait… merveille, d’autant qu’il trouve dans les solistes
qui l’accompagnent (dont bon nombre de jeunes tempéraments stimulants)
des Bolivar Soloists (conduit par leur fondateur, le flûtiste Efrain
Oscher (Solamente una vez), un orchestre, chambriste et palpitant,
subtilement caractérisé.

Vitalité exotique de Veracruz d’Agustin Lara; miel en roucoulades et chant du désir progressif (Te quiero dijiste); berceuse plus intimiste “Estrellita” (petite étoile)… les facettes du tempérament vocal sont multiples, toujours admirablement musicales.

Diseur de textes amoureux (Comprendo) souvent bavards mais expressifs, le ténor trouve le ton juste entre exclamation et dramatisme: l’éclat vocal paraît intact (Cucurrucucu paloma)…
Toujours nuancé dans le style, le soliste sait éviter les épanchements
néfastes.: ces effets véristes suexposés et surlignés qui faisaient hier
des dérapages dangereux… Notre “Villazon 2010″ dose aussi les
couleurs et cisèle le caractère de chaque morceau comme s’il s’agissait
d’un mini drame. L’intensité de la voix, et la séduction du timbre
rappelle évidemment son mentor et modèle Placido Domingo dont on lui
souhaite de partager la même longévité vocale!
Convaincant, coloré, Villazon est fiévreux mexicano.

México! Rolando Villazon, ténor. Bolivar Soloists. Parution: 6 septembre 2010.

Giacomo Puccini: Turandot France 3, mardi 17 août 2010 à 22h45

Giacomo Puccini
Turandot
, 1926



France 3
Mardi 17 août 2010 à 22h45


Franco Zeffirelli, mise en scène

Giuliano Carella, direction
On sait les difficultés avec lesquelles Puccini tenta d’achever une
partition inégale, d’autant qu’il laissa après sa mort (Bruxelles, 1924)
un ensemble de manuscrits autographes qui ne bénéficièrent d’aucune
révision finale de la part de leur auteur. On sait aussi avec quelle
autorité Toscanini maltraita le compositeur Franco Alfano désigné pour
compléter et terminer l’ouvrage.

Attraits d’une partition inachevée
L’idée d’un Puccini, faiseur de mélodies faciles et sirupeuses, dans la
lignée des véristes larmoyants, a vécu. C’est le fruit d’une lecture
superficielle.
Il faut au contraire le tenir comme un concepteur d’avant-garde,
soucieux certes d’airs clairement mémorisables mais aussi d’harmonies
innovantes. Son opéra Turandot ne le montre pas: il affirme l’ouverture et la sensibilité d’un auteur visionnaire dont l’avancée du style voisine avec Berg (Wozzek) et Prokofiev (l’amour des trois oranges).

D’autant que Turandot est le dernier ouvrage sur lequel le
compositeur s’obstine. Commencé en 1921, laissé inachevé –Puccini meurt à
Bruxelles en 1924-, l’épopée chinoise, sentimentale et héroïque, mêle
tous les genres d’une grande machine : sincérité émotionnelle (le
personnage de Liù), saillie comique (les trois ministres Ping, Pang,
Pong), fresque collective (chœurs omniprésents), trame tragico-amoureuse
(le couple des protagoniste Turandot/Calaf)…
L’œuvre est d’autant plus intéressante qu’elle est parvenue incomplète,
donnant d’ailleurs crédit aux critiques injustes qui aiment souligner
l’incapacité de l’auteur sur le plan de l’écriture, à vaincre une
partition et un sujet dont la « sublimité » dépasserait ses possibilités
musicales.

Le grand oeuvre
Gageons que, s’il avait disposé de plus de temps, l’auteur de Madame Butterfly, de La Bohême ou de Manon,
aurait su trouver la juste conclusion à la partition qu’on a déclaré
depuis, « impossible, infaisable, irréductible » à toute forme
conclusive…
Quoiqu’il en soit, Puccini souhaitait dans Turandot, mêler
féérie exotique et action héroïque, fantastique et onirisme. Il donnait
ainsi sa proposition du grand œuvre lyrique, à l’instar d’Aïda de Verdi, dont la découverte et l’écoute subjuguée, auraient décidé de sa vocation comme compositeur d’opéra.

Des avatars et divers arrangements avec la partition léguée par
Puccini, l’oreille avisée reconnaît in fine, l’assemblage maladroit. En
particulier, à partir de l’ajout d’Alfano, après la dernière portée
autographe du compositeur (la fin de l’air de Liù)… Tout cela s’entend
et se voit aujourd’hui dans les productions de Turandot. Il n’empêche
que la fresque exotique et ses superbes assauts orchestraux – d’une
audace et d’une modernité sous-évaluées à notre sens – confirment la
valeur d’une oeuvre à part. Inachevée mais puissante, plus moderniste
qu’on l’a écrit, son déséquilibre structurel, en particulier dans la
dernière partie, révèle une oeuvre à (re)connaître d’autant que sa
popularité ne s’est jamais démentie.

Giacomo Puccini (1858-1924), Turandot. Créé à Milan, Teatro alla Scala, le 25 avril 1926, drame lyrique en 3 actes, achevé par Franco Alfano
(1876-1954) sur un livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni.

Giacomo Puccini: Turandot (1924). Opéra enregistré aux Arènes de Vérone 2010. Mise en scène: Franco Zeffirelli. Giuliano Carella, direction (2h10mn).
Avec Maria Guleghina, Luis Octavio Faria, Salvatore Licitra… Pour ses 88 ans, le festival lyrique des Arènes de Vérone qui est ce que sont les Chorégies d’Orange pour l’été en France, produit une nouvelle production du dernier opéra de Puccini, terminé par Franco Alfano sous la dictée éprouvante de Toscanini. Captation événement.

Claudio Monteverdi: Il Ritorno d’Ulisse in patria, 1641 France Musique, vendredi 2 juillet 2010 à 21h

Claudio Monteverdi,
Il ritorno d’ulisse in patria

France Musique
Vendredi 2 juillet 2010 à 21h
Opéra en direct…

Contrairement
à Orfeo, opéra de jeunesse, créé en 1607, qui jette les fondements de l’histoire de l’opéra, Le
retour d’Ulysse dans sa patrie
, est une partition de dernière
maturité qui porte les derniers feux de l’inspiration du plus grand
génie lyrique baroque vénitien.
Représenté à Venise en 1641, avant Le couronnement de Poppée (1642) dont la
genèse et l’étude de la partition a relevé une oeuvre collective où le
vieux maître de plus de 70 ans (!) compose … entouré de ses disciples,
Cesti, Cavalli, Ferrari, Ulysse offre déjà une vision
désenchantée de la condition humaine (en cela proche du cynisme désenchanté du Couronnement de Poppée): doutes, trahisons, épreuves,
terreur aussi assaillent le pauvre héros, de retour de Troie. A Venise, où les pestes se succèdent fauchant innocents et génies artistiques (de Giorgione au Titien, jusqu’au fils de Monteverdi…), la désillusion amère et le renoncement pessimiste s’imposent peu à peu. Ici, la route
vers le foyer conjugal est dure et difficile à suivre, et l’homme
pourtant méritant, reste le jeu du caprices des Dieux. Des dieux
intransigeants et cruels, sauf peut-être Minerve qui assure tout au long
de son périple, faveur et protection au guerrier usé…

Heureux qui comme Ulysse…

savent voyager, et s’éloigner, pour mieux apprécier la chaleur de l’âtre
tant espéré…
Ensembles et solos, ariosos et duos, amples
récitatifs, airs comiques et bouffons, sérieux, larmoyants, tendres ou
tragiques, la partition recèle des trésors d’inventions qui affirment le
talent du vieux maître. L’opéra vénitien connaît avec Monteverdi son
âge d’or: libre et créatif, il associe comme la vie, l’amer et
l’insouciant, le cynisme et la grâce, la pastorale et l’action
héroïque… Solitude lacrymale de Penelope, ardeur vaillante de son fils Télémaque; virilité agressive et concurrente des princes venus se battre pour épouser la Reine Pénélope; témérité exemplaire d’Ulysse. La science de Monteverdi excelle dans l’art de représenter les passions humaines… avant que plusieurs réformes lyriques au XVIIIè, sous le coup des
Napolitains, ne viennent séparer genre seria et veine buffa, en une succession d’airs et de récitatifs, désormais sèche et mécanique.



Wagner: Lohengrin (Kaufmann, Nagano, 2009) 2 dvd Decca. Munich, juillet 2009

Munich, juillet 2009: encore une production très critiquée par sa mise en scène (si peu provocante au final, et même sans souffle ni pertinence). Wagner continue d’attiser les braises de la discorde: à croire qu’on souhaite toujours voir sur scène, la représentation décorative d’un Moyen Age sage et accessoirisé… Or ici comme à Bayreuth, la tradition wagnérienne est de longue date appréciée par le public qui s’entend à crier dès qu’on lui assène une scénographie trop “actuelle”. Evidemment, l’onirisme et la féerie qui sont constitutifs de la partition sont définitivement absents: la scénographie de Richard Jones est froide, industrielle. Autant il est légitime d’applaudir des lectures cyniques, mordantes, réalistes dans le Ring, autant pour les grands opéras romantiques wagnériens (Le Vaisseau, Tannhäuser et donc Lohengrin) où l’idéal chevaleresque est tellement présent, on doit préserver un certain idéalisme, tout au moins un esthétisme visuel… or ici, la vision est aussi humaine et magique qu’un hangar d’aéroport.
Elsa est une manuelle en salopette d’atelier… qui ne rêve que de faire construire la maison qui abritera son foyer: projet “petit bourgeois” dans lequel Lohengrin, son chevalier, nouveau héros devenu maçon, n’hésite pas à manier truelle et pinceau… Les admirateurs de romantisme chevaleresque seront déçus dans une vision qui semble faire la satire de ce projet familial plutôt étriqué. Les vrais surprises de cette production munichoise ne viennent pas de sa réalisation visuelle (d’autant que la direction d’acteurs est quasi nulle), mais des voix: les hommes dominent le plateau par leurs caractères et la forte caractérisation de leurs personnages.


Kaufmann, maçon convaincant

Dans le sillon de son cycle schubertien la Belle Meunière (qu’il chantera d’ailleurs à Paris fin 2010), le diseur Jonas Kaufmann incarne ici son premier Lohengrin (prise de rôle) humain, vaillant, divin trop divin et terriblement en place: il avait donné une avant-première de ses capacités vocales dans un autre précédent disque édité par Decca (“Jonas Kaufmann: Sehnsucht”, 1 cd Decca) dans lequel il s’essayait non sans portée et suprême hauteur au récit du Graal. C’est Bayreuth 2010 qui lui permettra de reprendre le rôle et peut-être de l’approfondir encore dans une mise en scène plus onirique, souhaitons-le…

Antithèse du Lohengrin lumineux et angélique de Klaus Florian Voigt, son contemporain, Jonas Kaufmann éblouit cependant, tout autant par ce feu qui sommeille, une tension souple et colorée, qui porte constamment le souci du texte: la musicalité, l’homogénéité du timbre, la puissance et la largeur de l’émission sur toute l’étendue de la tessiture imposent son incarnation. D’autant que la mise en scène n’apporte aucune magie. Le chanteur est maître de ses possibilités, l’acteur tout à fait à l’aise offrant une approche psychologique au chevalier descendu du ciel (d’où son tee-shirt bleu clair). Dans le récit du Graal et la révélation de son identité, Kaufmann sait exprimer la déchirure et l’échec avec une force de conviction admirable: l’immortel qui avait pu s’établir parmi les hommes, doit s’en retirer: avoir choisi Elsa est au final une erreur qu’il paie lourdement. La fiancée était trop fragile, trop frêle face au venin du soupçon distillé par Ortrud.

Le couple Elsa/Lohengrin s’affirme gagnant au fur et à mesure de l’action: aux côtés du feu Kaufmann, Anja Harteros possède une voix solide, assez froide mais déterminée (conception qui domine son personnage).

Le Telramund de Wolfgang Koch est soupçonneux, provocant, haineux (I); sa garde tombe dans le dévoilement du II où il se révèle réellement en sbire de son épouse, la noire et sombre, manipulatrice et vénéneuse Ortrud: Michaela Schuster a la noirceur du personnage, l’oeil insidieux, la voix serpentine et large. Très convaincant Christof Fischesser pour le roi Henri; même approbation pour le héraut de Evgueny Nikitin.

Dans la fosse, Kent Nagano se cherche dans l’ouverture, soigne l’éclat des cuivres, manque souvent de profonde tendresse et de mystère dans une partition où s’étend le rêve d’Elsa contre la magie noire d’Ortrud. A voir pour le soleil sanguin et félin de Jonas Kaufmann qui réussit sa prise de rôle: divin immortel au début, l’être miraculeux devient humain aux accents blessés particulièrement investis à la fin; c’est déchiré et amer qu’il rejoint le ciel d’où il est venu. Triste apothéose mais personnage captivant.

Richard Wagner (1813-1883): Lohengrin, opéra romantique en trois actes. Heinrich der Vogler, Christof Fischesser. Lohengrin, Jonas Kaufmann. Elsa von Brabant, Anja Harteros. Friedrich von Telramund, Wolfgang Koch. Ortrud, Michaela Schuster. Un héraut, Evgueny Nikitin. Quatre nobles brabançons: Francesco Petrozzi, Kenneth Roberson, Christopher Magiera, Igor Bakan. Quatre écuyers, solistes du chœur d’enfants de Tölz. Chor der Bayerischen Staatsoper (chef de chœur: Andrés Máspero). Das Bayerisches Staatsorchester. Kent Nagano, direction. Richard Jones, mise en scène.

Illustration: Jonas Kaufmann et Anja Harteros (Acte I: l’apparition du chevalier Lohengrin à l’acte I)

Richard Wagner: Lohengrin Portrait du chevalier du Graal

Richard Wagner

Lohengrin

Lohengrin est composé entre 1846 et 1848, au même moment où Schumann compose Genoveva: on peut donc estimer les deux partitions comme deux opéras du romantisme absolu où s’expose la théorie de l’amour et de la réalisation humaine chez les deux auteurs. Les deux ouvrages pâtiront des révolutions de 1848 et ne seront créés qu’en 1850, le 28 août à Weimar concernant Lohengrin au Hof-Theater sous la direction de Franz Liszt. Quelle vision Lohengrin transmet-elle du projet artistique de Wagner et de sa conception de l’amour entre deux êtres?

Lohengrin, dernier opéra romantique de Wagner, brosse le portrait de l’élu, charismatique mais coupé du monde humain, divin mais imparfait dans sa relation avec les mortels. Pour Wagner, c’est la représentation éloquente de la tragédie de l’artiste, écartelé entre le monde idéal et le monde terrestre, entre le Graal et la politique. S’il rejoint à la fin de l’ouvrage le royaume de Montsalvat et sa lumière pure, Lohengrin vit cependant un échec. Il n’a pas pu se faire aimer des hommes. Plutôt être compris qu’être admiré. Comme Wagner, auteur de l’avenir, souhaite se faire aimer du public.
Chevalier du Graal donc être immortel, Lohengrin secourt Elsa von Brabant, contestée politiquement par l’odieuse Ortrud, magicienne noire et envieuse; le chevalier agit, s’engage, prend des risques pour que le bien et la justice soient rendus à qui de droit. La vision de Wagner est dans l’action et n’a que faire du principe esthétique absolu de “l’art pour l’art”.

Il s’agit bien pour le compositeur de rester en relation avec son époque et de défendre un art mortel.
On peut reprocher à Elsa de manquer de confiance en elle pour être digne de l’amour du chevalier qui lui demande une confiance absolue, en lui, dans ses sentiments qu’il éprouve pour elle. Une confiance au delà de toute rationalité et de toute raison: un serment où l’intuition et le sentiment prime.
Mais on peut aussi reprocher à Lohengrin, la monstrueuse demande dictée à Elsa si elle souhaite être digne de cet amour: “tu ne me demanderas jamais mon nom, qui je suis et d’où je viens”… m’aimer tel que je suis, là et maintenant… Qui peut accepter un tel amour?
Aveuglement.

Lohengrin, chevalier de l’impossible

Il était venu (annoncé de ce fait) avec un cygne, il repart avec une colombe: la vision change; elle scelle l’incommunicabilité entre les deux univers. Le cygne était, aboutissement de la magie d’Ortrud, un symbole de passage et de médiation entre le divin et l’humain; la colombe incarne la transcendance et le monde suprahumain.
Lohengrin avant la Tétralogie (et surtout La Walkyrie) souligne cette période cruciale dans la vie de Wagner où lecteur de Shopenhauer (1854), le compositeur a le choc du réalisme tragique de l’existence, d’autant plus vécu par l’artiste, habité par la nécessité vitale de créer et de se faire comprendre voire aimer en retour… Sur terre, rien n’est possible: ni l’accomplissement terrestre de l’auteur en quête de compréhension, ni la réalisation de l’amour qui né du désir, ne produit que désillusion, dépit, échec, destruction… et solitude dans le cas du Chevalier qui retourne à la sphère divine dont il est issu.

Opéra de Tours Saison 2010-2011

Opéra de Tours
Saison 2010-2011

A Tours, Jean-Yves Ossonce nous promet une saison lyrique équilibrée composée de 6 productions, du 15 octobre 2010 au 17 mai 2011,de Fidelio à Simon Boccanegra, de Beethoven à Verdi (sans omettre la place de l’opéra français avec Faust de Gounod), soit un nouveau cycle qui, “nous permet, tout en célébrant la beauté musicale, de réfléchir sur notre existence: non seulement celle qui fait de nous le personnage social que nous incarnons, avec ses engagements, sa conscience, sa liberté: mais aussi celle plus secrète, qui nourrit notre être le plus intime…”. C’est donc toujours, épreuve fascinante à la scène, ce miroir analytique et poétique qui dévoile les tiraillements de l’esprit, de l’individu confronté à la société, que la scène tourangelle met en scène pour sa saison 2010-2011.
Au programme de cette nouvelle saison qui place l’homme au coeur d’un questionnement créatif, Fidelio nous parle de liberté souveraine contre les despotismes abusifs, et à l’extrémité de la saison, Simon Boccanegra qui reste l’un des opéras les plus profonds et les plus bouleversants sur le thème de l’exercice du pouvoir et de la solitude humaine.

“Ouverture” donc, avec Fidelio donc de Beethoven (Jean Yves Ossonce, direction. Marion Wassermann, mise en scène), les 15, 17 et 19 octobre 2010 avec Mireille Delunsch (Leonore) et Jean-Francis Monvoisin (Florestan). Décontraction viennoise pour les fêtes de fin d’année grâce à La veuve joyeuse de Franz Lehar, opérette en 3 actes, du 26 au 31 décembre 2010 (avec Sophie Marin-Degor, Hanna Glawari).
L’année 2011 est inaugurée avec Don Pasquale, bijou comique (et mordant) de Donizetti (1843) sous la baguette de Jean-Yves Ossonce, les 26, 28 et 30 janvier 2011 (Sandro Pasqualetto, mise en scène). Mozart occupe le mois de mars 2011 avec d’alléchantes Noces de Figaro, les 11, 13 et 15 mars 2011, où devraient rayonner la vocalité tendre de Sophie Marin-Degor (en Comtesse) et l’excellent baryton Armando Noguera (Figaro) lequel fait ses début sur la scène tourangelle.
Avril romantique avec pour 3 dates (8, 10 et 12 avril 2011): Faust de Gounod (1859) sous la baguette de Jean-Yves Ossonce (Paul-Emile Fourny, mise en scène) avec Rié Hamada (Marguerite), Luca Lombardo (Faust), Nicolas testé (Méphistophélès).
Enfin, le temps fort de la saison en est Simon Boccanegra (1857-1881), opéra plusieurs fois remanié par Verdi et son librettiste Arrigo Boito. En un drame labyrinthique (25 ans séparent l’action du prologue, de l’acte I), l’ouvrage dresse le portrait d’un doge frappé par l’exercice du pouvoir, à la fois politique vertueux et ferme, et aussi père blessé mais aimant… 3 dates incontournables: les 13, 15 et 17 mai 2011, avec Lianna Haroutounian (Maria/Amelia), Claudio Sgura (Simon Boccanegra), Luca Lombardo (Gabriele Adorno)… Gilles Bouillon signe la mise en scène.

Toutes les infos, la billetterie et les renseignements pratiques sur le site de l’Opéra de Tours saison 2010-2011.

Rossini: Colbran, The Muse. Joyce diDonato, mezzo (Müller, 2009). 1 cd Virgin classics

Joyce DiDonato est Colbran

Après un récital haendélien, où elle chantait entre autres Alcina, “la Donato” nous revient en rossinienne accomplie, d’autant plus attendue qu’elle chante en juin 2010 à l’Opéra de Paris, un opéra peu joué, “La donna del lago”: si Cecilia Bartoli se passionne pour Maria Malibran, Joyce DiDonato s’enflamme maintenant pour une autre diva romantique, Isabella Colbran qui fut la muse et la première épouse de Rossini. L’ancienne cantatrice, vedette au San Carlo de Naples de 1811 à 1825, séduit le jeune Rossini qui livre plusieurs opéras sur la scène napolitaine à partir de 1815… Ils se marient en 1822… pour divorcer (rupture scandaleuse à l’époque) en 1837. Pour son aimée, Rossini écrit Otello (1816), Armida (1817), Maometto Secundo (1820)… entre autres, personnages présents dans le récital.

“Tessitures étranges”, “tempérament fougueux”, sur les traces de son aînée inspiratrice, l’engagement de l’actuelle mezzo est indiscutable, d’un raffinement de couleurs jubilatoire, qui fait la réussite de ce programme exaltant. Même si son irrégularité légendaire mettait en péril certaines performances (Stendhal ne l’appréciait guère), la Colbran s’imposait cependant par son implication en tant qu’actrice… “Tanti affetti” puis “il padre”…, second et troisième air d’Elena de La Donna del lago démontre immédiatement la sensibilité et l’art des nuances vocales dont est capable la diva américaine.
L’agilité et la justesse musicale font merveille: “la Donato” est bien au sommet de sa carrière : ses possibilités sont immenses dans les acrobaties comme dans l’abattage. Vraie grande rossinienne d’aujourd’hui, réussissant cette alliance exceptionnelle de la technicité et de la couleur…. sur les pas d’une Berganza. La comparaison n’est pas mince et laisse promettre un accomplissement dans le rôle rossinien en juin prochain, pour Elena, Donna del lago sur la scène de Garnier.

Rondeur déchirante de la prière d’Anna: “Giusto ciel, in tal periglio” (Maometto II) réclamant par la justesse de sa coloration déchirée, la pitié ciblée, demandée, implorée par la chanteuse… ; gestion de la ligne et du souffle, égalité et soutien du timbre sur tous les registres, ductilité des passages et surtout diversité des couleurs et des inflexions dans la chatoyance du timbre: Joyce DiDonato n’est pas seulement une formidable acrobate, c’est en liaison avec ses facilités de tragédienne chez Haendel, une interprète soucieuse du texte, des phrases. Son Elisabetta, regina d’Inghilterra est stupéfiante de grandeur et d’humanité: quelle actrice, signifiante par le verbe et la profondeur des teintes vocales en correspondance! C’est une souveraine comblée d’amour qui palpite: l’idéal vocal rossinien s’y déverse dans l’extase et la mesure (avec une cadence inspirée de la Rosina du Barbier, que la diva nuancée sait colorer avec délices!).

Même figure politique ravie par une pure, irrésistible et rayonnante affection au retour de son aimée, Arsace: Armida ressuscite en un air solaire qui lui permet de déposer toute esprit haineux et grave (“Bel raggio lusinghier…”). Caractère plus sombre et serré pour une Desdémone (Otello) affligée mais toujours digne et pure… qui partage la douleur du gondolier (Lawrence Brownlee, un peu affecté), puis exprime avec une grâce articulée inouïe, l’air du saule… magistrale incarnation de la diva actuelle.

Diva rossinienne

Ultime dévoilement de ses formidables capacités expressives: la bouleversante impuissance d’Armide, qui répond par dépit et amertume, aux accents d’une si humaine haine: sens du verbe, justesse et précision des couleurs vocales là encore, économie et clarté des moyens filigranés: aucun pathos ni appui. Que le naturel palpitant du texte qui fulmine en une apothéose de hargne destructrice.
La performance est magistrale. Voici le meilleur récital discographique de Joyce DiDonato. L’événement cd dans le registre des récitals lyriques, de juin 2010.

Excellent récital dont l’éclat psychologique et le raffinement vocal couronnent Joyce DiDonato telle la meilleure rossinnienne de l’heure. Son art stupéfiant nous rappelle ce que signifie coloratoure: l’art de colorer non de paraître dans l’artifice des roucoulades à l’infini. Ce tact et ce goût distingue Joyce DiDonato parmi ses si nombreuses consoeurs, elles aussi mais de moindre manière, candidates aux palmes rossiniennes. Seul bémol : dommage que le geste parfois épais et théâtralisé du chef ne suive pas la maîtrise des nuances de la diva assoluta.

Gioachino Rossini: Colbran, the Muse. Joyce DiDonato, mezzo soprano. Airs d’opéras: Armida, La Donna del Lago, Maometto II, Elisabetta, regina d’Inghilterra, Semiramide, Otello. Orchestra e Coro dell’Accademia Nazionale di Santa Cecilia de Roma. Edoardo Müller, direction.

Leoncavallo: Pagliacci, Paillasse Arte, lundi 17 mai 2010 à 22h30


Ruggero Leoncavallo


Pagliacci
, 1892

José Cura, ténor

Arte

Lundi 17 mai 2010 à 22h30

Opéra enregistré à Zürich en 2010.

Lors de la première en 1892, Paillasse (Pagliacci) faisait un triomphe qui ne s’est jamais démenti depuis. Il suivait de près un autre opéra, Cavalleria rusticana (Pietro Mascagni), et a d’emblée été célébré, à juste titre, comme un chef d’oeuvre de l’ opéra vériste. Le vérisme met en scène les sentiments des gens simples. Paillasse est l’histoire d’une passion, une histoire d’amour et de mort. Les moyens musicaux mis en œuvre sont efficaces, dramatiques, intenses, francs, directs… Avec ce contrastes désormais emblématique: à la violence crue de l’action répond une orchestration subtile et des accents mélodiques somptueux…
Le plus grand ténor italien avant Pavarotti, Enrico Caruso, chante sur le tout premier disque de l’histoire : « Ridi, Pagliaccio ! » (Ris donc, Paillasse !). Ce morceau de bravoure, enregistré en 1902 dans un hôtel milanais, contribua à la célébrité du légendaire ténor, mais aussi à l’immense popularité de l’opéra.

Sur la scène zurichoise, le ténor argentin José Cura dont certains reproche le manque de subtilité et de naturel, s’investit totalement, et donne au personnage central, cette vérité aux accents sincères: être dévoré par la jalousie et le soupçon, Paillasse sur la scène tuera par désarroi, en une scène où le théâtre dans le théâtre précipite l’action et rejoint la réalité la plus tragique. Son masque bleu, bleu du mépris et de la rancoeur exulte et enrage… jusqu’au crime.
Le chanteur a depuis ses premiers rôles en Europe au début des années 1990, suscité l’admiration des spectateurs grâce à l’intensité de ses incarnations… Paillasse et son air fameux font partie de son répertoire: ivre, en proie au désespoir amoureux, il chante sa triste vie, cocu dérisoire d’une vie amère et sordide dont la mort seule est le remède…
Et face à la Nedda déterminée car malheureuse de l’excellente Fiorenza Cedolins, le pauvre bougre détruit se dresse larmoyant, victime définitive de ses passions… En tuant celle qu’il aimait, il se tue lui-même.

En Calabre, vers 1865, une troupe de comédiens ambulants (Peppe
l’Arlequin; Tonio, le bossu…), acteurs de la Commedia dell’arte sont
épuisés de jouer une fausse comédie.
Leur patron Canio ne peut cacher ses soupçons et sa dévorante jalousie
vis à vis de sa femme la belle Nedda que tout un chacun courtise et qui a
depuis longtemps succombé aux avances du beau Silvio.
Tout en jouant Paillasse, le clown dérisoire, Canio saigne mais doit
faire rire: amertume, poison de la haine, instillé et développé par
Tonio qui a essayé plusieurs refus de Nedda, tout conspire dans le coeur
du mari trahi. Son délire manifeste sa lente destruction psychologique
et sa folie bientôt meurtrière…
Dans l’acte II, qui doit être celui de la représentation du soir,
Paillasse assassine sur scène Nedda et son amant Silvio: de comédie et
faux semblants, les planches se font révélatrices des blessures, arène
où s’accomplit la catastrophe…

Ruggero Leoncavallo: Paillasse, Pagliacci. Opéra en deux actes et un prologue de Ruggero Leoncavallo
Direction Musicale : Stefano Ranzani
Mise en scène : Grischa Asagaroff
Avec : Fiorenza Cedolins (Nedda), José Cura (Canio alias Paillasse), Carlo Guelfi (Tonio), Boiko Zvetanov (Beppe), Gabriel Bermúdez (Silvio)
Et le Choeur, le Choeur d’enfants et l’Orchestre de l’Opéra de Zurich
Chef de choeur : Jürg Hämmerli
Réalisation : Nele Münchmeyer (2010, 75mn)

Cabaret Berlin: scène sauvage Arte, lundi 24 mai 2010 à 22h


Cabaret Berlin


La scène sauvage

Arte
Lundi 24 mai 2010 à 22h

1918, la grande guerre se tord dans ses ultimes torsions homicides… Berlin vit au diapason d’une époque trépidante, prise entre deux cataclysmes mondiaux… jusqu’en 1933. Images d’archives en noir et blanc: agitation dans les coulisses, derniers raccords maquillage… préparation du Cabaret qui s’ouvre à la revue: danses et show à la Broadway, gesticule, hypnose les foules par le rythme moins les paroles. Cabaret Berlin: la scène sauvage apprend à rire sans pleurer. S’enivrer pour oublier. C’est l’apprentissage de la cruauté et du cynisme sur un rythme réglé avec génie par Kurt Weil… L’homme tue l’homme comme il l’a montré pendant la guerre. Entre numéros de théâtre et contexte de déroute qui voit la fin de l’Empire, les partisans du régime parlementaire et les antimilitaristes se dégrisent au Cabaret.


Danse sur un volcan

Les chansonnières assènent leurs paroles froides et réalistes… de nombreux documents d’époque ressuscitent l’évocation berlinoise à l’époque de la frêle et vacillante République de Weimar: la bourse précipite un retour trop fragile à la consommation. Weimar avait incarné un rêve démocratique (vote des femmes, nouveau poids des syndicats, assurance chômage…).
Dans le ballet des flons flons, le vide captive les spectateurs: le culte du vide et de l’image s’impose aux masses qui croient vivre l’extase des plus riches. En définitive, qui consomme qui?
C’est l’heure des dadaïstes, de la fondation du parti communiste allemand par Rosa Luxembourg, des désillusions en chaîne…
Tout au long du documentaire, plusieurs voix off racontent les conflits politiques, les désirs et tensions d’une société épuisée par la guerre, ivre d’une nouvelle ère pacifiste et démocratique… La modernité s’invente dans ces documents pleins d’espérance et de lassitude., où les lolitas américanisées fument et jouent les ingénues vipèrines… L’histoire s’emballe et la démocratie allemande ne se relèvera pas de la crise de 1929… Cabaret Berlin raconte l’histoire d’une scène miroir de son époque… Après un début un peu long, le rythme des images et des commentaires s’impose: une époque, ses facettes fascinantes, ses brûlures et ses fantasmes se déroule devant nos yeux. Souvent les commentaires tombent justes, disent vrai. Toute une civilisation coincée entre deux guerres, tente de s’en sortir: pas facile. Le film est éloquent.


Cabaret miroir


Après « Du Shtetl à Broadway », Fabienne Rousso-Lenoir façonne pour Arte, un nouveau documentaire musical. Intégralement composé de nombreuses et rares archives cinématographiques -grands classiques du cinéma allemand, mais aussi fictions tirées de l’oubli, films institutionnels, publicitaires, ou documentaires de l’époque- restaurées et passées en haute définition, « Cabaret Berlin » nous fait découvrir « la véritable histoire du Cabaret », de 1918 à 1933, en explorant ces petites scènes artistiques et politiques qui ont marqué de façon indélébile l’histoire du spectacle et dont l’influence se fait toujours sentir. Expressionnisme, dadaïsme, nouvelle objectivité, constructivisme… tous les courants de l’avant-garde y réunissent leurs disciplines: les cabarets berlinois reflètent en un miroir grossissant la courte et convulsive histoire de la République de Weimar, des années 1919 à 1933, accompagnant ses métamorphoses, de l’inflation à la stabilisation, de la crise de 29 à la montée du nazisme.
Prenant pour objet critique la foisonnante réalité politique et sociale de l’époque, le film se déroule lui-même comme un spectacle de cabaret, mené en voix off par l’acteur et chanteur allemand Ulrich Tukur, introduisant et commentant les enregistrements originaux de chansons souvent satiriques où l’on retrouve notamment Marlene Dietrich, Margo Lion, Lotte Lenya, Valeska Gert, Kurt Gerron, Paul Grätz, les Comedian Harmonists, sur des textes et musiques de Friedrich Holländer, Bertolt Brecht, Kurt Weill, Rudolf Nelson, Werner Richard Heymann, Hanns Eisler, Misha Spoliansky…

Cabaret Berlin: la scène sauvage. Documentaire. Auteure-réalisatrice : Fabienne Rousso-Lenoir
Coproduction : ARTE France, Bel-Air Media (2010, 60mn)

Graupner, portrait France Musique, du 10 au 14 mai 2010 à 13h


Johann Christoph Graupner


portrait


France Musique
Du 10 au 14 mai 2010 à 13h

Grands compositeurs

Christoph Graupner est né le 13 janvier 1683 à Hartmannsdorf (Saxe, Allemagne), il est mort le 10 mars 1760 à Darmstadt: contemporain de Bach, Telemann, Haendel, Graupner est célèbre de son vivant comme un claveciniste hors pair et un compositeur particulièrement fécond. Formé par son oncle, Nicolaus Kuester, l’apprentis musicien suit aussi des cours de droits, à l’université de Leipzig. Il reçoit simultanément l’enseignement des compositeurs les plus compétents de la ville : Johann Schelle, Johann Kuhnau, tous cantors de l’église Saint-Thomas (l’église Saint-Thomas). Là même où Bach deviendra responsable. Mais en 1700, Graupner fuit Leipzig occupé par les Suédois: il rejoint Hambourg. C’est là, qu’à partir de 1705, le directeur de l’Opéra, Keiser, l’engage comme claveciniste: il y rejoint Haendel qui éyait alors violoniste. Graupner se passionne très vite pour le théâtre: il compose de nombreux ouvrages dont Didon (1707), Hercule et Thésée, Antiochus et Stratonice, Bellérophon (1708), Samson (1709).
Convaincu par ses dons, le landgrave Ernst Ludwig de Hesse-Darmstadt lui offre en 1709 un poste à sa Cour. Il en devient dès 1711, le maître de chapelle. Jusqu’en 1719, le compositeur continue d’écrire des opéras; après cette date, il se concentre uniquement sur le registre sacré.


L’égal de JS Bach?

Mais quand Graupner, célébré dans tous les états germaniques comme un compositeur exceptionnel, dont le salaire n’était pas toujours payé à temps, se présente au poste prestigieux de Cantor à Saint-Thomas de Leipzig, en 1722 (il compose un magnificat dans le style de son maître Kuhnau), son patron lui offre un salaire supérieur: Graupner se rétracte et le collège des directeurs de Leipzig acceptent d’employer Jean-Sébastien Bach, pensant avoir laisser filer le meilleur compositeur de l’époque! Bon joueur et plein d’élégance, Graupner félicite Bach d’avoir été nommé à sa place: il adresse même au conseil municipal de Leipzig ses compliments, confirmant l’excellence de son confrère… Favorisé par le landgrave de Hesse-Darmstadt, Graupner meurt aveugle, en 1760 à Darmstadt (il avait cesser de composer en 1754 à cause de sa cécité). La plupart de ses oeuvres (conservé dans les archives de Darmstadt) attendent un juste réexamen: beaucoup de partitions n’ayant pas été analysées. La qualité de celles déjà exhumées égale celle de ses contemporains tels Bach, Telemann, Heinichen, et celle de son unique élève Fasch… On lui attribue près de 2000 partitions dont 8 opéras, plus de 1400 cantates, pas moins de 110 symphonies, 30 sonates pour le clavier… Les champs à défricher sont immenses d’autant qu’à la différence de Bach, toutes les partitions manuscrites de Graupner sont parvenues jusqu’à nous.

Illustrations: Graupner (DR)

José van Dam chante Massenet: Don Quichotte Arte, en direct. Samedi 8 mai 2010 à 20h30

José Van Dam
chante
Massenet

Don Quichotte, 1910.

Arte
En direct de La Monnaie, Bruxelles
Samedi 8 mai 2010 à 20h30

Avant les cinéastes Welles ou Gilliam, Le chevalier à la triste figure, Falstaff lyrique mais désespéré, inspire quantité de compositeurs de Paisiello, Salieri, Falla à Ravel et Massenet qui demande au librettiste Henri Cain d’adapter le texte non de Cervantès mais de Le Lorrain (1905). Le compositeur poursuit ainsi sa collaboration avec l’Opéra de Monte Carlo où il avait déjà présenté Cherubin, en 1905. Dans son drame tragique en 5 actes, au souffle épique, certes Don Quichotte bataille avec les moulins à vents (II), mais s’il guerroie, c’est contre les brigands pour la gloire de Dieu, désarçonne les audacieux par son esprit poétique, finalement meurt après avoir exprimer comme nul autre, le poids des soufrances terrestres (V). L’ouvrage est une commande de l’Opéra de Monte Carlo, soucieux d’obtenir de Massenet son dernier opéra pour qu’il soit faire valoir à la basse russe Fédor Chaliapine, lequel avait juste triomphé dans l’opéra Mefistofele d’Arigo Boito. Don Quichotte ser acréé en 1910. Comme inspiré par l’interprète et son charisme slave, Massenet retrouve du Moussorsgki dans nombre de tableaux, à la fois graves et tendres, nostalgiques et pleins d’espérance. Même l’air de Dulcinée “Lorsque le temps d’amour a fui” est emprunt d’une indéfectible tristesse mélancolique, malgré les couleurs des guitares et castagnettes. Massenet “ose” des options de timbres inédites, cultivant cet éclectisme du style désormais personnelle: orchestration baroque (flûtes et harpe céleste entre autres) tessitures imprévues (deux sopranos chantent les soupirants de Dulcinée qui est un contralto…).

Avec Don Quichotte, José van Dam fait ses adieux à La Monnaie, scène où il a régulièrement chanté et été applaudi pour des incarnations mémorables telles Falstaff, Sachs, Boccanegra, Golaud… Les fans pourront encore l’écouter jusqu’en 2011 à Barcelone dans Ariane et Barbe-Bleue. Le baryton belge a travaillé avec Maazel (avec lequel il a enregistré Leporello dans le Don Giovanni de Losey) et surtout Karajan à partir de 1970: il sera pour le chef salzbourgeois, un Golaud inoubliable, sans compter sa musicalité pour Ein Deutsches Requiem de Brahms. Messaien lui offre plus récemment un rôle très médiatique, celui de son Saint-François d’Assise (1983). Dans la mise en scène de Laurent Pelly, son Don Quichotte qui meurt superbement, avec tout le tact et l’élégance française” de Massenet, José Van Dam paraît sous des montagnes de lettres et de manuscrits: indices des avatars d’une épopée littéraire et livresques, celle de Cervantès ou de Massenet… occupés par l’écriture. Don Quichotte de Massenet est créé sur la scène de l’Opéra de Monte Carlo en février 1910 (soit il y a 100 ans)

La basse belge José van Dam qui a joué le rôle-titre en 1993 (enregistrement chez EMI) reprend du service … pour ses adieux à la scène, après 50 ans d’une carrière exemplaire. Sous la direction de Marc Minkowski, Laurent Pelly, plus familier d’Offenbach, aborde la morne poésie du Chevalier à la pâle figure pour la première fois. Un départ, un commencement… Chocs heureux des sensibilités? Réponse ce samedi 8 mai 2010 à 20h30, sur Arte, en direct de La Monnaie de Bruxelles.

Jules Massenet: Don Quichotte, 1910. En direct sur Arte Distribution : Silvia Tro Santafé (La belle Dulcinée), José van Dam (Don Quichotte), Werner Van Mechelen (Sancho Panza), Julie Mossay (Pedro), Camille Merckx (Garcia), Gijs Van der Linden (Juan), Vincent Delhoume (Rodriguez). Orchestre symphonique et choeurs de la Monnaie. Réalisateur : Benoît Vletinck. Mise en scène : Laurent Pelly. Production : Coproduction Arte – RTBF. Direction musicale : Marc Minkowski

Boesmans: Julie (2005). OPS. Nicolas Chalvin Les 27 avril puis 11 mai 2010

Philippe Boesmans
Julie
, 2005

Orchestre des Pays de Savoie
Chambéry, espace Malraux, le 27 avril 2010
Echirolles, La Rampe, le 11 mai 2010

Une nuit de la Saint-Jean…

Un
24 juin, à la fin du XIX ème siècle, dans un château perdu dans la
campagne suédoise, domestiques et propriétaires fêtent la Saint-Jean,
dans la cuisine du château. Julie est le quatrième opéra de Philippe
Boesmans
(né en 1936), tissé sur le même registre que Reigen,
comme un opéra de chambre. Troix voix, un orchestre réduit exprime le
jeu des séductions qui transgressent le code social. Mais l’orage qui a
lieu, révèle les aspirations et les angoisses tenues cachées. La tension va croissante jusqu’à la tragédie finale. Verbe et musique fusionnent pour réaliser une oeuvre forte et captivante.

Julie de Philippe Boesmans (2005). Opéra en un acte. Livret de Luc Bondy et de Marie Louise
Bischofberger d’après Mademoiselle Julie d’August Strindberg.

Carolina Bruck-Santos, Julie (mezzo-soprano)
Alexander Knop, Jean (baryton)
Agnieszka Slawinska, Kristin (soprano)
Orchestre des Pays de Savoie
Nicolas Chalvin, direction

Rossini: La Dame du Lac (éditions Avant Scène Opéra)

Rossini:
La Dame du Lac

(éditions Avant Scène Opéra)

Nouvelle production attendue sur la scène de l’Opéra national de Paris à partir du 14 juin 2010 (Palais Garnier), l’opéra peu joué de Rossini, La dame du lac (la donna del lago, d’après Walter Scott, The Lady of the lake, 1810) est l’objet de ce nouvel opus de la collection éditée par les éditions Avant Scène Opéra.

En plus de 110 pages, l’ouvrage aborde et analyse enjeux esthétiques, genèse, livret, interprétation de l’opéra de Rossini créé à Naples le 24 octobre 1819. Grâce à une approche très documentée, le melodramma en deux actes dont l’action se déroule en Ecosse, au XVIè, dans les environs de Sterling, y est dévoilé à travers son argument, ses emprunts au texte originel de Walter Scott, l’engouement pour “le voyage en Fingalie”, le portrait des chanteurs de la création napolitaine (San Carlo)… Evidemment, au coeur de ce dossier très complet, le guide d’écoute qui comprend et fait se correspondre en une lecture simultanée, l’action et la partition, est d’un apport majeur pour comprendre la construction de l’ouvrage et ses avancées et caractères stylistiques.
En complément, une tentative de définition esthétique de La Donna del lago (entre bel canto d’ascendance baroque et premier opéra romantique), un article sur “Walter Scott et l’opéra” (plus de 20 opéras sont tirés des textes de l’écrivain britannique), le passage “du poème narratif au livret d’opéra” (signé de Andrea Leone Tottola), ainsi que le profil vocal des personnages et la vocalité rossinienne approfondissent les champs critiques ainsi mis en pratique.
La discographie de La Donna del lago, de 1958 à 2006 est rigoureusement présentée et annotée (comme c’est aussi le cas de la vidéographie, moins importante). Le dossier “l’oeuvre à l’affiche” récapitule les productions réalisées dans le monde, après la création de 1819, de 1958 à 2010.

Lecture incontournable. Un must pour préparer votre soirée à l’Opéra National de Paris, en juin et juillet 2010 (Palais Garnier).


Rossini: La dame du lac, la donna del lago. Avant Scène Opéra.
N°255.

Au sommaire de ce nouveau numéro également: un entretien avec la mezzo Karine Deshayes (“le bonheur est dans le chant”), la sélection dvd et cd opéra… 131 pages. Parution: avril 2010. 25 euros.

Pierre Boulez, portrait Arte, dimanche 28 mars 2010 à 10h30

Pierre Boulez
à la recherche d’un temps futur


Arte
Dimanche 28 mars 2010 à 10h

Fondateur de l’Ensemble Intercontemporain en 1976, Boulez est aussi un compositeur médiatique qui jongle non sans malice et narcissisme avec les déclarations polémiques et les formules choc. L’homme fin communicant a toujours su défendre son travail, le courant esthétique qu’il incarne (et qu’il a fondé), attestant de la vérité et du bien fondé de son apport… Pour le reste, ses oeuvres sont-elles vraiment comprises et populaires? Intellectuel, élitiste, radical, égocentrique, le musicien n’en finit pas de susciter le débat…

Meilleur chef que compositeur?

Ses oeuvres n’ont toujours pas trouvé leur public et bien souvent les partitions de ses cadets ou de ses contemporains sont mieux accueillies par le grand public. Tel n’est pas le moindre paradoxe du musicien qui fête en mars 2010 ses 85 ans.
Le documentaire de 2008, plutôt flatteur, met en scène un compositeur octogénaire (portrait réalisé à l’occasion de ses 80 ans) qui nous parle de l’évolution de son écriture (à propos de ses oeuvres Notations, Doubles, Prismes, Le marteau sans maître, Explosante fixe…), qui est surtout un chef sollicité, engagé sur tous les ponts: Bayreuth (où il dirige Parsifal), Berlin, Prague, Lucerne… Monsieur Boulez, finalement, ne seriez vous pas plus convaincant comme chef que comme compositeur? Les facettes développées dans ce documentaire tendent à nous le faire comprendre, à demi-mots… Au risque d’agacer le célébré.

Franz Schubert: Quartettsatz D 702 France Musique, le 8 janvier 2010 à 10h30


Franz Schubert
Quartettsatz
n°12 D 703

France Musique
Vendredi 8 janvier 2010 à
10h30


Quartettsatz D 703

En 1820, Schubert vit une période dure et inquiétante où chaque partition amorcée ne voit pas son achèvement; au mois de décembre, le compositeur commence ainsi ce mouvement de quatuor, allegro assai en ut mineur… créé à Vienne en 1821, en audience intime auprès d’un cercle choisi, la partition incarne un tournant important dans la maturation individuelle du style de Schubert. Le sombre et le lugubre, le tragique et l’intense se développent ici en traversant une suite de tonalités stupéfiantes, de l’ut mineur (premier thème) au sol majeur pour la fin de l’exposition, en passant par le si bémol majeur pour la reprise du 2è thème. Cette flexibilité dans l’approche tonale caractérise le chant schubertien. La fine texture de la sonorité permet à l’imaginaire de quitter la réalité terrestre et suivre Schubert en ses divagations mentales et psychiques si stimulantes pour l’âme et le coeur. Il nous fait traverser le miroir. Et comme s’il connaissait profondément la vérité de l’existence, le compositeur peut nous faire atteindre l’Autre monde.

Concert donné le 10 décembre 2009, Théâtre des Champs-Elysées à Paris

Franz Schubert
Mouvement de quatuor n°12 en ut mineur D 703 « Quartettsatz »

Ludwig van Beethoven
Schottische Lieder

Franz Schubert
Lieder avec plusieurs instruments

Johann Sebastian Bach
Cantate BWV 82 « Ich habe genug »

Hanns Eisler
Ernste Gesänge

Matthias Goerne : baryton
Solistes de l’Orchestre National de France

Massenet: Werther, version pour ténor Paris, Opéra Bastille. Du 14 janvier au 4 février 2010

Jules Massenet
Werther
, 1892

Paris, Opéra Bastille
Du 14 janvier au 4 février 2010

Jonas Kaufmann, Werther
Benoît Jacquot, mise en scène
Michel Plasson, direction

Werther est d’abord créé à l’Opéra Impérial de Vienne, le 16 février 1892, en allemand, sous la direction du compositeur. L’ouvrage est créé en français à Genève le 27 décembre 1892.

D’après le roman de Goethe, découvert par Massenet depuis son séjour à Bayreuth en 1886, Werther est un opéra proche de sa source littéraire, contrairement aux adaptations lyriques de Gounod (Faust) et de Thomas (Mignon), plus fantaisistes vis à vis du modèle goethéen.
Massenet cependant réserve à Charlotte une place aussi importante que Werther, ne résistant pas à développer les ressources expressives et dramatiques que permet ce duo amoureux impossible. La non réalisation comme dans Eugène Onéguine, est la clé de leur relation; le compositeur réussit d’ailleurs un opéra lumineux par ses déclarations sombres, ses reports mélancoliques qui finissent par ronger le coeur du trio Albert/Charlotte/Werther.
Les couleurs de l’orchestre soulignent en définitive ce qui reste un opéra intimiste, à l’écoute des vertiges de l’âme… Ame romantique, donc tourmentée et en conflit, jamais apaisée, toujours en quête d’un idéal inaccessible.
En classique français, Massenet se garde d’adopter le wagnérisme ambiant: son écriture garde cette élégance transparente et fine, emblème de son style “XVIIIème”. A l’origine pour ténor, le rôle-titre fut ensuite réécrit par Massenet en 1902, pour le baryton Mattia Battistini. De sorte que nous avons à présent, validées par l’auteur lui-même, deux versions de Werther de Massenet, l’une pour ténor, l’autre pour baryton.

La nouvelle production du Werther de Massenet présentée à l’Opéra Bastille (qui vient en réalité du Royal opera house de Covent Garden à Londres, créée en 2004) compte de nombreux atouts: Jonas Kaufmann, ténor germanique à la raucité virile devrait réussir sa prise de rôle s’il allège son articulation française. A ses côtés, Ludovic Tézier accrédite la lecture et Sophie Koch ferait une Charlotte habitée, d’autant plus convaincante si la mezzo, admirée du directeur Nicolas Joel, articule. En signant la mise en scène, Benoît Jacquot qui avait ébloui pour Tosca portée au grand écran en 2001, devrait lui aussi enrichir une vision prenante du chef d’oeuvre de Massenet.

Massenet: Werther, version pour ténor. Paris, Opéra Bastille. 8 représentations, du 14 janvier au 4 février 2010

Nouvelle production
Drame lyrique en 4 actes, 1892
Poème d’Edouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann d’après Goethe. En langue française

Jonas Kaufmann, Werther
Ludovic Tézier, Albert
Alain Vernhes, Le Bailli
Andreas Jäggi, Schmidt
Christian Tréguier, Johann
Sophie Koch, Charlotte
Anne-Catherine Gillet, Sophie

Choeur et orchestre de l’Opéra National de Paris

Télé
Arte diffuse en direct la production de Werther de Massent par Jonas Kaufmann, mardi 26 janvier 2010 à partir de 19h30.

Radio
France Musique diffuse Werther de Massent par Jonas Kaufmann, le samedi 13 février 2010 à 19h.

Massenet (1842-1912)
a la révélation de la musique par sa mère qui est
professeur de musique. Disciple d’Ambroise Thomas dont il rejoint la
classe de composition au Conservatoire dès 1861, le compositeur se
découvre une autre passion pour l’opéra. En 1863, il obtient le Grand
Prix de Rome et s’installe, pour deux ans, à la Villa Médicis: il y
conçoit les esquisses de ses prochaines partitions. Révélé par son
premier ouvrage théâtral, créé à l’Opéra Comique : La Grand’Tante,
Massenet s’impose ensuite grâce à ses opéras suivants: Le Roi de
Lahore (1877), Hérodiade (1881), Le Cid (1885), Esclarmonde (1889),
Werther (1892), Thaïs (1894), Sapho (1897), Cendrillon (1899), Don
Quichotte (1910)…
Autant d’ouvrages qui permettent à son auteur d’atteindre le sommet de la célébrité à son époque et le
pouvoir en matière musicale. Compositeur officiel, Massenet incarne une
manière idéale et exemplaire que tous les jeunes auteurs doivent copier
pour réussir voire obtenir le Prix de Rome.

Jacques Offenbach: La Périchole Angers Nantes Opéra, du 11 décembre 2009 au 17 janvier 2010

Jacques Offenbach
(1819-1880)
La Périchole, 1868
Nouvelle production

Stéphane Petitjean, direction
Bérangère Jannelle, mise en scène

Nantes, Théâtre Graslin

Du 11 au 19 décembre 2009

Angers, le Quai

Du 13 au 17 janvier 2010

Coeur tendre

Au départ, vécut réellement la comédienne péruvienne, Micaela Villegas, dite “chienne de métisse”, qui épouse d’un chanteur des rues, fut la maîtresse du Vice-Roi du Pérou. Prosper Mérimée en fait un personnage de son Carosse du Saint-Sacrement en 1825, que reprend ensuite Jean Renoir en 1953 pour son Carosse d’or.
Offenbach participe à la mythologie de la figure théâtrale. Pour chanter son héroïne, Offenbach sollicite sa chanteuse vedette Hortense Schneider qui créa Hélène, et avant, La Grande Duchesse de Gerolstein, composée pour l’Expo universelle de 1867. Le compositeur demande aux librettistes complices Henri Meilhac et Ludovic Halévy de lui tisser un livret ad oc comme ils le firent pour La Belle Hélène, Barbe-Bleue, La vie parisienne, la Grande Duchesse de Gerolstein, avant de s’atteler pour Bizet à Carmen…
Entre gravité et poésie, délire et drôlerie, La Périchole se distingue surtout par l’écriture amoureuse d’un Offenbach, épris de sa créature et de ses épanchements sentimentaux.

Giacomo Puccini: Il Trittico (1918) France Musique, en direct du Met, le 12 décembre 2009 à 19h30

Giacomo Puccini

Il Tritico, le Triptyque (1918)

3 miniatures véristes

3 en 1. Puccini a composé un ensemble de 3 ouvrages destinés à être représentés en une seule soirée, enchaînant: Il Tabarro, Suor Angelica, Gianni Schicchi. Le cycle fut créé à New York, au Metropolitan Opera le 14 décembre 1918.

Il Tabarro
(la Houppelande) d’après le drame de Didier Gold (1910) est un pur joyau vériste en un acte, où la misère quotidienne se change en tragédie. On y retrouve le trio emblématique de l’opéra italien: une soprano (Giorgetta) mariée à un baryton (Michele) qui le trompe avec un ténor (Luigi). L’intrigue se déroule sur les quais de Seine: Luigi est décidé à quitter la femme qu’il doit partager, il sera débarqué à Rouen. Mais Michele démasque l’identité de l’amant de sa femme et l’étrangle puis le cache sous sa houppelande… En peu d’effets, le compositeur brosse chaque tableau, variant les climats, entre impressionnisme et expressionnisme avec un sens prodigieux de l’efficacité et de la synthèse.

Suor Angelica
Même acte d’un réalisme sec et froid dans Suor Angelica. L’action se déroule dans un couvent italien du XVIIè où une ancienne aristocrate a été enfermée après avoir eu un enfant suite à une liaison illégitime. Sa tante vient la visiter: lui fait signer un acte où la jeune femme renonce au patrimoine familial,t out en lui annonçant la mort de son enfant qu’elle n’a plus jamais revu. Au comble de la solitude et du dénuement, Suor Angelica imagine la misère de son enfant mort (Senza Mamma): elle avale un poison. La Vierge lui apparaît en lui présentant un enfant. Ici pas de rôle masculin mais une confrontation entre l’agent du destin (la tante) et la tendresse défaite de la l’héroïne.

Gianni Schicchi
peut avoir été inspiré par un fait réel conté par Dante des Les Enfers (Chant XXX, vers 1308). L’action se passe à Florence… A la mort du vieux Buoso Donati, les membres de sa famille entendent récupérer les biens que le défunt a légué à un couvent. Schicchi (baryton) est appelé au chevet du mort, avec sa fille Lauretta qu’aime passionnément Rinuccio, le neveu de Buoso.
Schicci prend l’aspect du mourant dans son lit afin de dicter ses dernières (fausses) volontés à son notaire: il lèguera tout son patrimoine à chacun des membres avides et complices.
Puccini marque le contraste en invoquant dans ce tableau cynique et funèbre, la tendresse des deux amants : Rinuccio (Hymne à Florence) et Lauretta qui dans son air (O mio caro Babbino) pastiche la première manière du compositeur. Schicchi réalise ainsi le complot mais il s’octroie la maison du mort, écartant tout autre prétendant, afin d’y abriter l’amour des deux jeunes gens.
Gianni Schicchi est une autre fable satirique, lyrique mais grinçante qui renouvèle depuis Falstaff, l’art de la pure comédie italienne, approchée par épisode et petites touches dans l’acte I de Tosca, grâce au personnage du sacristain.

France Musique. Puccini: Il Trittico, 1918. En direct du Met Opera de New York. Samedi 12 décembre 2009 à 19h30. Leonard Slatkin, Stefano Ranzani, direction.

Anton Bruckner: Symphonie n°9 France Musique, dimanche 6 décembre 2009 à 10h

Anton Bruckner

Symphonie n°9

en ré mineur (A 124), 1903

France Musique

La Tribune des critiques de disques

Dimanche 6 décembre 2009 à 10h

Lyrique, épique, chaque symphonie de Bruckner est un développement formel propre à partir d’une même cellule mère. Pure recherche musicale, chaque opus offre au compositeur, admiré par Mahler et qui lui même estimait particulièrement Wagner, l’occasion d’affiner son orchestration, très influencé par sona ctivité d’organiste. Ainsi la registration organistique est évidente dans son écriture. Chaque partie instrumentale y est caractérisée par corpus nettement distincts: cuivres monumentaux, cordes, bois et vents… Insatisfait, inquiet et parfois influençable ou particulièrement exigeant, Bruckner ne cesse de réviser chaque opus, modifiant après la création, apportant bon nombre de versions différentes souvent contradictoires. L’interprète est ainsi confronté à une série d’options innombrables entre les éditions opérées par Robert Haas et Leopold Nowak, chacun faisant son grain des modifications ajoutées par le musicien de son vivant, mais sachant tous deux écarter les lectures rectifiées après sa mort ou sans son aval.
Sur les pas de l’architecte
Bruckner, gravissant ses sommets, tentant à chaque approche d’en
exprimer vertiges et quête spirituelle, il importe aux chefs d’en exprimer la puissante ossature comme les
aspirations mystiques.

La genèse longue d’une oeuvre inachevée
Comme Beethoven, l’oeuvre de Bruckner ne dépasse pas l’opus 9. La
Symphonie n°9, ultime parcours d’un cheminement d’une vaste
interrogation formelle sur le plan de l’écriture, remonte pour ses
premières esquisses à 1887. Or l’insuccès et même le rejet suscité par
la Symphonie n°8, portèrent un coup profond à l’enthousiasme du
compositeur… qui ne reprit son ultime opus qu’en avril 1891.
Atteint de pleurésie, Bruckner ne peut achever son finale, laissé à l’état (avancé) d’ébauches. Il put néanmoins achever le troisième mouvement, Adagio, le 30 novembre 1894. Il ne restait à Bruckner que 2 ans à vivre.

Ultime opus aux portes de l’éternité
L’oeuvre fut “créée” à Vienne le 11 février 1903, sous la baguette de Ferdinand Löwe qui inscrit en place du mouvement final, le Te Deum,
selon des recommandations transmises sans certitude par Bruckner à la
fin de sa carrière.
Aujourd’hui, les chefs s’accordent à utiliser la matériau originel,
soit 480 mesures autographes, ou terminer à la fin de l’Adagio.
Le cycle est un testament musical et un adieu qui cite de nombreuses
oeuvres antérieures en particulier sacrées (Kyrie, Miserere de la Messe
en ré mineur, ou Benedictus de la Messe en fa…). C’est dire
l’approfondissement et la volonté de dépassement et d’élévation
spirituelle, souhaitée et éprouvée par l’auteur. Ainsi les cuivres qui
à la fin du premier mouvement “Feierlich, misterioso“,
portent un mouvement ascensionnel irrépressible, d’une force et d’une
volonté inouïes, qui conduisent aux portes de l’éternité. Par
contraste, le Scherzo exprime la terreur des êtres qui se
sont détournés de la voie et des visions célestes, ici se tordent en
convulsions atroces, les damnés de l’Apocalypse. Enfin, l’Adagio fait entendre l’hymne salvateur et réconfortant qui apporte la paix tant recherchée: l’Abschied von leben
(l’adieu à la vie), clamé en choral par les tubas. Jamais Bruckner n’a
imaginé de tableaux plus vertigineux ni ressenti avec une telle
ferveur, et une pleine conscience, lucide et compassionnelle, la
réalité de la condition humaine, heureusement sauvée par son exigence
spirituelle…

Illustration: Anton Bruckner (DR)

Masterclass de June Anderson, soprano, à Puteaux Palais de la culture, lundi 7 décembre 2009 à 14h

L’opéra à Puteaux: masterclass de June Anderson
La soprano américaine légendaire June Anderson, donne à Puteaux une
Masterclass exceptionnelle, lundi 7 décembre 2009, dans le cadre du
nouveau festival Les Rencontres Musicales de Puteaux

Temps fort du prochain festival Les Rencontres Musicales de Puteaux, (direction artistique: Marco Guidarini, du 5 au 18 décembre 2009), la masterclass de la soprano américaine June Anderson, diva incontestée de l’opéra italien, en particulier du bel canto. Celle qui fut La Reine de la nuit dans
le film Amadeus de Milos Forman, qui enregistra de nombreux opéras
méconnus du bel canto italien, expliquera devant le public, à quelques
élèves chanteurs, l’art du chant lyrique.

Puteaux (92). Masterclass de June Anderson, soprano, lundi 7 décembre 2009 de 14h à 18h. Auditorium du Palais de la Culture de Puteaux, 19/21 rue Chantecoq, Puteaux.

Candidats chanteurs
Au programme : 4 airs, idéalement: 1 en français, 1 en italien, 1 en
allemand, le dernier au choix du chanteur. Deux langues étrangères sont
demandées. Tous les styles sont les bienvenus. Le “Bel Canto” n’est pas
obligatoire. Les candidatures doivent être adressées avec un Curriculum
Vitae qui sera transmis à Madame June Anderson à l’adresse suivante :
A l’attention de Youra Nymoff-Simonetti. Association MusicArte. Palais
des congrès: 3 bis rue Chantecoq 92800 Puteaux. Participation : un
chèque d’un montant de 110€ à l’ordre de l’association MusicArte doit
être adressé, après acceptation du dossier pour valider l’inscription
avant le 15 novembre 2009. Renseignement au 01 46 92 96 30 ou au 06 27
07 89 56 ou sur le site des Rencontres Musicales de
Puteaux
.

Bel canto et conférence Vincenzo Bellini à Puteaux
Après la Masterclass de June Anderson le 7 décembre, le Festival Les rencontres musicales de Puteaux propose aussi une conférence sur la vie et l’oeuvre du compositeur Vincenzo Bellini (mort à Puteaux en 1835 après avoir livré pour le Théâtre-Italien de Paris à la demande de Rossini, son ultime chef-d’oeuvre I Puritani), le 8 décembre 2009 à 17h30 (Palais de la culture à Puteaux).

Tarif unique pour la masterclass et la conférence: 10 euros pour chaque
séance par personne. Billetterie sur place Palais de la culture ou sur le site du Palais de la culture de Puteaux.
Navette gratuite pour les parisiens depuis la Porte Maillot, avant et
après les séances à Puteaux. Renseignement au 01 46 92 96 30 ou au 06
27 07 89 56 ou sur le site des Rencontres Musicales de
Puteaux
.

La Chute du mur de Berlin: Les 20 ans Arte, les 8 et 9 novembre 2009

La chute du mur de Berlin
Concert des 20 ans
Les musiciens de la RDA

Arte
Dimanche 8 novembre 2009 à 19h (Maestro)
Lundi 9 novembre 2009 à 22h30 (Musica)

Pour les 20 ans de la chute du mur de Berlin, Arte diffuse le concert anniversaire sous la direction de Kurt Masur et un documentaire sur la gestion par le régime soviétique des artistes classiques ou comment faire rayonner le prestige communiste en instrumentalisant les plus grands interprètes vivants de l’ex RDA.

Dimanche 8 novembre 2009 à 19h
Concert commémoratif
« 20 ans de la chute du mur »

Direction musicale : Kurt Masur
Avec : l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig et Renaud Capuçon
(violon). Coproduction : ARTE G.E.I.E./MDR/Euroarts (2009, 43mn)
Concert commémoratif du 20e anniversaire de la révolution pacifique donné en l’église Saint-Nicolas de Leipzig.

Le 9 octobre 1989, 100 000 manifestants à Leipzig bravent le régime communiste et marchent sur le « Leipziger Ring », mettant ainsi en branle le processus entré dans l’histoire sous le nom de révolution pacifique. Un mois plus tard, le Mur de Berlin tombe, et moins d’un an après, l’Allemagne est réunifiée.
L’église Saint-Nicolas de Leipzig demeure le symbole de ce mouvement, car c’est là qu’ont commencé les manifestations du lundi. Pour ce concert, l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig et son ancien maître de chapelle, Kurt Masur jouent un programme dont le contenu fait référence aux événements à présent légendaire, 20 ans après jour pour jour. Renaud Capuçon assume la partie solo des deux romances pour violon de Beethoven. En outre, le prestigieux choeur Thomanerchor de Leipzig sous la direction de son cantor, Georg-Christoph Biller se joint à la célébration…

Au programme :
Ludwig van Beethoven – Ouverture d’Egmont, op. 84
Ludwig van Beethoven – Romance pour violon et orchestre
n° 2 en fa majeur, op. 50
Jean-Sébastien Bach – Fürchte dich nicht, BWV 228
Brahms – Allegro con Spiritu, dernier mouvement de la Symphonie
n° 2

Concert diffusé en direct sur arteliveweb.com Arte diffuse également lundi 9 novembre à 22.00

Lundi 9 novembre 2009 à 22h30
Musique Classique
et guerre froide
Les musiciens en RDA

Réalisation : Thomas Zintl et Barbara Wunderlich. Coproduction : ARTE G.E.I.E/RBB (2009, 52 mn)
Au lendemain de la création de la RDA, le Parti socialiste unifié d’Allemagne s’arroge la direction des affaires culturelles. Aux Occidentaux «américanisés» et «amollis par la société de consommation», il oppose l’idéal d’une population férue de “vraie” culture. La musique classique devient alors, à côté du sport, le porte-étendard de l’Allemagne de l’Est.
Si le régime instrumentalise la musique classique, il favorise aussi la création d’un vivier de musiciens de niveau mondial. Bientôt, des chorales comme la Staatskapelle de Dresde, le Kreuzchor de Dresde, le Choeur de l’église Saint-Thomas de Leipzig s’exportent, et la renommée d’artistes comme Walter Felsenstein, Theo Adam et Ludwig Güttler… dépasse les frontières.
Les agences de spectacle et les maisons de disque font rentrer de l’argent dans les caisses, contribuant, même pendant la guerre froide, à augmenter le nombre de voyages civils entre les deux Allemagnes…
Ce film met en lumière pour la première fois l’importance de la musique classique dans le système politique de la RDA et la scène musicale née dans ce milieu. Des témoins de l’époque comme le chef d’orchestre Kurt Masur, le ténor Peter Schreier et le chancelier Helmut Schmidt racontent leurs souvenirs à la fois drôles et touchants.

Igor Stravinsky: The Rake’s progress, 1951 Bruxelles, La Monnaie. Du 20 octobre au 3 novembre 2009

Igor Stravinsky

(1882-1971)


The Rake’s progress
, 1951

Bruxelles, La Monnaie

Du 20 octobre au 3 novembre 2009

Lawrence Renes, direction
Robert Lepage, mise en scène
Reprise de 2007

La Monnaie reprend en octobre et novembre 2009 une production exemplaire (créée en avril 2007) signée par le scénographe et metteur en scène canadien Robert Lepage (qui fut couronné de distinctions et salué pour cette production marquante à juste titre): subtilité et délire mais aussi poésie et ironie grinçante servent la partition de Stravinsky, l’une des plus mordantes et des plus efficaces sur le plan dramatique parmi les opéras du XXè.

The Rake’s Progress ou “les aventures d’un libertin” est le premier opéra qu’Igor Stravinski compose en anglais. Il compose l’opéra entre 1948 et 1951; le 11 septembre 1951, il en dirige la création à la Fenice de Venise. Il en avait trouvé le sujet dans des peintures anglaises qu’il découvre à l’occasion d’une exposition à Chicago en 1947. Il est très impressionné par ce cycle de huit peintures et gravures du peintre du 18e siècle William Hogarth, illustrant la vie dissolue de Tom Rakewell, fils d’un riche commerçant qui dilapide sa fortune.
La veine des tableaux est volontiers mordante et descriptive, c’est l’allégorie de la chute d’un couple de riches naïfs, victimes de la duplicité de leur milieu…

Le livret est écrit par le poète britannique Wystan-Hugh Auden (1907-1973. La musique s’inspire du style musical du 18e siècle, avec clavecin pour les récitatifs et petit orchestre pour chaque solo, ensemble et chœur. Mais on a tort de réduire l’ouvrage à un pastiche: les formes utilisées servent une vison désenchantée et critique de la société qui détruit le héros, ses rêves, son ambition. Est-il en réalité trop naïf, comme l’est Siegfried dans Le crépuscule des dieux?

Robert Lepage place l’action dans l’Hollywood des années 50 et en fait un spectacle visuel intelligent et poétique grâce à des projections vidéos, des décors extravagants et de magnifiques scènes orchestrées au millimètre qui souligne l’action du diable manipulateur, la trop candide innocence du héros, l’impuissance et désarmante affection de Ann Trulove pour Tom… Destin cynique pour héros démunis.

Pour la reprise bruxelloise, l’orchestre de la Monnaie est placé sous la direction du chef néerlandais Lawrence Renes. D’abord assistant du chef d’orchestre Edo de Waart à l’orchestre philharmonique de la radio néerlandaise en 1994, sa carrière décolle lorsqu’il remplace au pied levé Riccardo Chailly en 1995 pour un concert avec l’orchestre du Concertgebouw retransmis à la télévision. Cet évènement servira plus tard de point de départ au documentaire A dream debut. A partir de là, il se produit avec la plupart des grands orchestres des Pays-Bas et devient le chef principal du Philharmonique et de l’opéra de Brème, où il acquiert une grande connaissance du répertoire lyrique classique. L’orchestre royal de Stockholm, de la BBC et le Philharmonique de Hong Kong l’accueille comme chef invité. Il dirige la création américaine de Tea, de Tan Dun, à l’opéra de Santa Fe ainsi que la création européenne de Dr. Atomic de John Adams au Nederlandse Opera en 2007 qu’il reprend à l’English National Opera en 2009.

La distribution entièrement renouvelée se compose de nouveaux solistes différents de la création du spectacle en 2007.
Mark Padmore (écouté dans le rôle du tambour-major de Wozzeck en 2008) chante dans The Rake’s porgress le rôle central de Tom Rockwell et reviendra en mars 2010 pour Idoménée de Mozart. A ses côtés, le public de La Monnaie pourra écouter Sally Matthew et Rosemary Joshua, en alternance dans le rôle de la fiancée de Tom, Anne Trulove. Dietrich Henschel et William Shimell, dans le rôle du diabolique Nick Shadow.

Lire aussi notre
dossier The Rake’s progress de Stravinsky par Robert Lepage
à la Monnaie de Bruxelles en 2007
.

Illustrations: production 2007 The Rake’s progress. Robert Lepage © Sophie Grenier.

Dmitri Chostakovitch, portrait France Musique. Du 21 au 25 septembre 2009 à 13h

Dmitri Chostakovitch

(1906-1975)
Portrait



France Musique
Grands compositeurs
Dmitri Chostakovitch, portrait

Du 21 au 25 septembre 2009 à13h

L’œuvre est immense mais elle suit une ligne progressive parfaitement identifiable : musiques de films, opéra (un seul ouvrage lyrique, “Lady Macbeth” qui valu à son auteur, les foudres de Staline), surtout symphonies et quatuors. Autant de formes choisies qui correspondent précisément à l’évolution du style, qui sont en liaison avec les positions de l’homme vis-à-vis du pouvoir soviétique.

Un compositeur, c’est un témoin de son temps : ni plus ni moins. Qu’on veuille ou non charger le dossier Chostakovitch, en faire un compositeur complaisant, voire ambitieux, surtout après la mort de Staline, au sein de l’appareil politique du Parti, il reste l’un des chroniqueurs de son temps les plus passionnants. Aux heures sombres de l’URSS, pendant la guerre contre l’envahisseur nazi, pendant la terreur stalinienne, puis dans les années 1960, aux instants non moins héroïques de la guerre froide, Chostakovtich exprime les tensions, les contradictions et l’espoir d’un peuple opprimé. Ce qui nous parle aujourd’hui directement, c’est l’expérience assumée d’un humaniste de plus en plus accablé par l’idée de la mort.

Reste une œuvre foisonnante, dont la puissante exaltation tragique, parfois sarcastique voire parodique, nous laisse méditatifs. Beaucoup de zones d’ombre obscurcissent encore le tableau, et de nombreuses pistes d’analyse et de compréhension, se précisent peu à peu. L’enjeu du centenaire 2006 ne serait-il pas justement de démêler enfin doutes et incertitudes, d’éclairer la part de sincérité d’une oeuvre façonnée comme un témoignage ?

Lire notre dossier spécial et portrait complet Dmitri Chostakovitch (1906-1975), réalisé à l’occasion du centenaire de la naissance du compositeur russe en 2006

Cecilia Bartoli: hommage aux castrats Bruxelles, Paris. Les 15, 17, 20 et 22 novembre 2009

Cecilia Bartoli: Sacrificium

Hommage aux castrats

Bruxelles, Bozar
Les 15 et 17 novembre 2009 à 20h

Paris, TCE
Les 20 et 22 novembre 2009

Récital lyrique
Porpora, Caldara, Leo, Graun, Vinci, Broschi, Haendel…
Il Giardino Armonico. Giovanni Antonini, direction

A Bruxelles puis Paris, Cecilia Bartoli chante le programme et les compositeurs mis à l’honneur dans son dernier album intitulé “Sacrificum”, dédié aux castrats napolitains (2 cd Decca, parution: le 5 octobre 2009).
Tête de femme, corps d’homme… (cf. visuel de la couverture du double cd, ci-après) l’image semblerait inquiétante et même
monstrueuse si elle ne voulait stigmatiser l’horreur de la castration:
celle des jeunes garçons qui à Naples pour envisager une carrière
dorée, (et soi disant arrêter l’évolution du lyrinx et favoriser sa
facilité aux notes aiguës) se faisaient ainsi amputer non sans
risques… avant leur puberté. Jusqu’à 400 âmes par an, ainsi
charcutées dans la Naples du XVIIIè siècle. Corps sacrifiés, amputés,
au nom de la musique. Et combien de vies brisées pour un élu vénéré…
? Voix d’ange, corps d’homme. L’image est forte. Pour Cecilia Bartoli,
le résultat musical pourrait être à la hauteur de son album Vivaldi, réalisé il
y a déjà 10 ans.

Bartoli ressuscite ainsi 11 airs de pure virtuosité, écrits pour les
castrats napolitains, dont 10 en première mondiale, exhumation sidérante par
leur virtuosité quasi inhumaine… Evidemment, la figure de Porpora, professeur des castrats vedettes
Farinelli et Caffarelli… est évoquée, et la diva romaine n’oublie
pas de chanter les plus grands airs à la mode dont Ombra mai fu (écrit par Haendel pour Caffarelli)…

La cantatrice, hier admiratrice de Maria Malibran
et de son répertoire romantique, retrouve dans cet album attendu, le
chef Giovanni Antonini et son Giardino Armonico, sa furià
étincelante… son affection pour le haut dramatisme et
l’expressionisme baroque…

En un double album particulièrement soigné sur le plan
éditorial, les enregistrements réalisés en février et mars 2009 en
Espagne à Valladolid éclairent en particulier l’acrobatie vocale
coloratura de l’écriture de Nicola Porpora (1686-1768), maître
essentiel de la musique pour castrats au XVIIIè siècle. Cecilia Bartoli
ajoute les manières d’autres compositeurs dont les opéras sérias
mettaient en scène les divins musici” dans des airs de virtuosité
dramatique, taillés pour leur divin gosier… ainsi 2 airs de Carl
Heinrich Graun (circa 1703-1759), extraits de ses ouvrages Demofoonte et Adriano in Siria
(1746) qui touchent par leur tendresse digne et blessée; mais aussi
paraissent Leonardo Leo (1694-1744), Leonardo Vinci (circa 1696-1730),
Francesco Araia (1709-1770)… soit 11 airs enflammés entre tendresse
hallucinée et rage expressionniste, atteignant des cimes vocales
vertigineuses. La diva n’omet pas Antonio Caldara (1671?-1736) dont
elle incarne avec finesse et intériorité l’admirable Morte d’Abel
(partition créée à Vienne en 1732)… et dont les plus de 10 minutes de
déroulement vocal et dramatique concluent le premier cd.
La diva romaine ajoute également en un 2è cd, les 3 airs les plus
significatifs et les plus intenses de la littérature pour castrati:
l’époustouflant “Son qual nave”
extrait d’Artaserse (1734) de Riccardo Broschi (circa 1698-1756),
monument de vocalises tissé pour la voix du légendaire Farinelli…
enfin, le nom moins célèbre “Ombra mai fu (Serse de Haendel, 1738) et “Sposa, non mi consci“, de Merope
de Geminiano Giacomelli (circa 1692-1740): sombre prière d’Epitide
frappé par le destin, proche de l’accablement et de l’anéantissement
des forces vitales…
En plus d’une étendue de registres surprenante, ayant gagné de superbes
graves aux côtés de ses aigus décochés et brillantissimes, Cecilia
Bartoli apporte une science fluide et nuancée du verbe qui lui permet
de colorer par le sentiment autant que par la puissance et l’agilité
chacun des airs sélectionnés. Gravure événement dont la sortie
officielle est annoncée au 5 octobre 2009.

L’édition dite “deluxe” en 2 cd comprend une notice documentaire très
argumentée qui permet de comprendre la démarche de la cantatrice
admirative de ses prédécesseurs baroques à Naples. L’album en hommage
aux castrats sacrifiés sur l’autel de la perfection vocale, contient
ainsi “le précis du castrat“,
véritable somme encyclopédique qui présente classés par entrées
alphabétiques, de très nombreux articles sur le monde des castrats:
compositeurs, villes, opération, anecdotes, évidemment chanteurs parmi
les plus légendaires dont Caffarelli, Farinelli, Senesino… mais aussi
Porporino, Carestini, Balatri… auquel un article biographique
complet, est dédié.

cd,decca,sacrificum, cecilia bartoli, cd, castrats,opera, porpora,caldaraCecilia Bartoli: livre-cd “Sacrificium” (2 cd Decca). Publication: début octobre 2010. Prochain dossier spécial et critique développé du disque dans le mag cd de classiquenews.com

concerts

Cecilia Bartoli est en concert avec le programme de son nouvel album Sacrificium,
à Bruxelles, Palais des Beaux-Arts, les 15 et 17 novembre 2009, puis
les 20 et 22 novembre 2009 au Théâtre des Champs Elysées à Paris.