CRITIQUE, opéra. PARIS, TCE, le 9 oct 2021. DEBUSSY : Pelléas et Mélisande. Vanina Santoni, Stanislas de Barbeyrac, Simon Keenlyside, Chloé Briot, Jean Teitgen. Les SiÚcles. F-X Roth / Eric Ruf

debussy-portrait-dossier-centenaire-2018CRITIQUE, opĂ©ra. PARIS, TCE, le 9 oct 2021. DEBUSSY : PellĂ©as et MĂ©lisande. Vanina Santoni, Stanislas de Barbeyrac, Simon Keenlyside, ChloĂ© Briot, Jean Teitgen. Les SiĂšcles. F-X Roth, direction. Eric Ruf, mise en scĂšne. ‹‹Retour Ă  la maison des PellĂ©as et MĂ©lisande 2017, signĂ©e Éric Ruf. Le chef François-Xavier Roth dirige ses SiĂšcles sur instruments d’époque en grande forme et une distribution des solistes Ă©tonnante, sublimant l’ambiguĂŻtĂ© formelle qui caractĂ©rise l’Ɠuvre. Le tĂ©nor Stanislas de Barbeyrac interprĂšte le rĂŽle-titre et la soprano colorature Patricia Petibon, annoncĂ©e « éprise d’allergie » avant la reprĂ©sentation, est remplacĂ©e au pied levĂ© par la soprano Vannina Santoni, enceinte de 8 mois, chantant MĂ©lisande depuis un pupitre sur scĂšne, cĂŽtĂ© jardin.

Du tout noir au tout vert

« La joie, on n’en a pas tous les jours »

PellĂ©as et MĂ©lisande, seul opĂ©ra achevĂ© de Claude Debussy et son chef-d’Ɠuvre absolu, est une Ɠuvre iconique Ă  maints regards. InfluencĂ© par Verlaine et le cercle de MallarmĂ©, Debussy trouve quelque part dans la piĂšce symboliste Ă©ponyme de Maeterlinck une rĂ©ponse Ă  ses questionnements sur l’opĂ©ra et l’art lyrique en gĂ©nĂ©ral. Peu d’action et beaucoup de descriptions font de la piĂšce une vĂ©ritable rareté ; il s’agĂźt de l’Ɠuvre oĂč les principes de l’impressionnisme sont exprimĂ©s de la façon la plus claire. Ici, Golaud, prince d’Allemonde, perdu dans une forĂȘt, retrouve une fille belle et Ă©trange, MĂ©lisande, qu’il Ă©pouse. Elle tombe amoureuse de son beau-frĂšre PellĂ©as. Golaud finit par tuer son frĂšre et battre MĂ©lisande, la poussant Ă  la mort et Ă  la naissance prĂ©maturĂ©e d’une petite fille
 Éric Ruf situe « l’action » dans un dĂ©cor unique ingĂ©nieux, une mare. Il Ă©voque dans le programme une particularitĂ© des paysages bretons, et leurs petits ports, magnifiques Ă  marĂ©e haute, dĂ©routants Ă  marĂ©e basse. Cela passe, du tout noir au tout vert.

Bien que le metteur en scĂšne dise ne pas savoir ce qu’est le symbolisme, il utilise quelques Ă©lĂ©ments chargĂ©s de symbolique ; l’eau d’abord, mais aussi les filets marins. Par contre il refuse l’épĂ©e, mais impose quand mĂȘme Ă  Golaud d’égorger PellĂ©as sur scĂšne
 Un fil conducteur rĂ©fĂ©rentiel fait paraĂźtre les figures des trois parques qui apparaissent trĂšs souvent sur scĂšne (parfois reprĂ©sentant des ĂȘtres Ă©voquĂ©s dans le livret, comme les servantes, parfois non). La production reste visuellement saisissante dans les dĂ©cors du metteur en scĂšne, les costumes fabuleux de Christian Lacroix et les belles lumiĂšres de Bertrand Couderc.
La performance des solistes, malgrĂ© la venue salutaire de Vannina Santoni, est souvent ambivalente. Elle chante le rĂŽle aisĂ©ment pendant que la Petibon mime sur scĂšne, ma non tanto. Stanislas de Barbeyrac est rayonnant dans son chant et paraĂźt trĂšs en forme et vocale et thĂ©Ăątralement. Le Golaud de Simon Keenlyside est toute intensitĂ© dramatique, s’il prend un certain temps Ă  ĂȘtre Ă  l’aise il finit par camper le rĂŽle avec brio. La GĂ©neviĂšve de la contralto Lucile Richardot a une superbe prĂ©sence scĂ©nique, mais nous regrettons que son chant peine Ă  dĂ©passer l’orchestre quand il joue fort. Heureusement, l’Arkel de la basse Jean Teitgen comme l’Yniold de la soprano ChloĂ© Briot sont excellents. Cette derniĂšre offre au public une des plus touchantes interprĂ©tations du personnage, impeccable et implacable au niveau vocal, entiĂšrement crĂ©dible dans sa caractĂ©risation scĂ©nique de l’enfant, et ce pendant qu’elle grimpe, saute, joue dans l’eau. Un exploit bien heureux. La courte intervention du baryton-basse Thibault de Damas en MĂ©decin est sans dĂ©faut, comme celle du chƓur Unikanti Ă©galement.
Plus que jamais, le bijou est dans la fosse (exception faite pour le remarquable Yniold). Les cordes de l’orchestre Les SiĂšcles impressionnent dĂšs les premiĂšres mesures et se montrent d’une grande dynamique et expressivitĂ© au cours des interludes orchestraux. MalgrĂ© quelques problĂšmes d’équilibre entre la scĂšne et l’orchestre ponctuellement, ce dernier est un protagoniste Ă  part entiĂšre, si ce n’est le protagoniste cachĂ© de la partition. Le chef dirige ses instrumentistes avec une prĂ©cision remarquable qui outre les cordes, favorise les bois et les percussions, ensorcelants et menaçants Ă  souhait.

Si la premiĂšre est accidentĂ©e par le trouble d’une protagoniste indisposĂ©e, avec tout ce que cela a impliquĂ©, la production mĂ©rite le dĂ©placement : vous vous baignerez dans la musique sublime, indescriptible, impressionnante et impressionniste de Debussy, dignement interprĂ©tĂ©e. A l’affiche au ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es du 9 au 15 octobre 2021. Photos : © Vincent Pontet.

CRITIQUE, opĂ©ra. Lille, le 24 sept 2021. CAMPRA : IdomĂ©nĂ©e. Tassis Christoyannis, Samuel Boden, HĂ©lĂšne Carpentier, Chiara Skerath
 Le Concert d’AstrĂ©e, chƓur et orchestre. Emmanuelle HaĂŻm, direction. Denis Comtet, chef de choeur. Alex OllĂ©, mise en scĂšne. Martin Harriague, chorĂ©graphe.

CRITIQUE, opĂ©ra. Lille, le 24 sept 2021. CAMPRA : IdomĂ©nĂ©e. Tassis Christoyannis, Samuel Boden, HĂ©lĂšne Carpentier, Chiara Skerath
 Le Concert d’AstrĂ©e, chƓur et orchestre. Emmanuelle HaĂŻm, direction. Denis Comtet, chef de choeur. Alex OllĂ©, mise en scĂšne. Martin Harriague, chorĂ©graphe.

andre-campra-portraitVraie rentrĂ©e à l’OpĂ©ra de Lille avec la trĂšs attendue production d’IdomĂ©nĂ©e d’AndrĂ© Campra, signĂ©e Alex OllĂ©, de la troupe catalane La Fura dels Bauls. Bijou mĂ©connu du baroque français, il est enfin prĂ©sentĂ© au public dans une nouvelle mise en scĂšne, aprĂšs la version rĂ©duite proposĂ©e l’annĂ©e derniĂšre (pandĂ©mie oblige), intitulĂ©e « Le Retour d’IdomĂ©nĂ©e ». Emmanuelle HaĂŻm dĂ©fend brillamment l’opus avec une direction rayonnante de son chƓur et orchestre, Le Concert d’AstrĂ©e, en rĂ©sidence Ă  l’OpĂ©ra, ainsi que d’une distribution de solistes dans la meilleure des formes Ă  la premiĂšre. Une rentrĂ©e lyrique fort sympathique malgrĂ© quelques rĂ©serves au niveau de la mise en scĂšne.

À mi-chemin entre Lully et Rameau, AndrĂ© Campra (1660 – 1744) est une figure trĂšs intĂ©ressante et curieuse dans le paysage musical français du dĂ©but du 18e siĂšcle. À la fin du 17e, il quitte le sud pour devenir maĂźtre de musique Ă  Notre-Dame de Paris et y acquiert une notoriĂ©tĂ© en tant que compositeur de musique sacrĂ©e. Or, le succĂšs populaire de sa musique profane, notamment des opĂ©ra-ballet et tragĂ©dies lyriques, l’oblige Ă  quitter dĂ©finitivement son poste en 1700. IdomĂ©nĂ©e (livret d’Antoine Danchet), trĂšs probablement d’aprĂšs la piĂšce Ă©ponyme de CrĂ©billon pĂšre, est crĂ©Ă© avec succĂšs Ă  Paris en 1712 et ressuscitĂ© avec autant de succĂšs dans une version remaniĂ©e en 1731, jouĂ©e ici.

Idoménée de Campra à Lille

Tragédie lyrique en 1712,
opéra-cauchemar en 2021

L’opĂ©ra raconte l’histoire d’IdomĂ©nĂ©e, Roi de CrĂšte, rentrant chez lui aprĂšs la victoire des Grecs dans la Guerre de Troie. VĂ©nus, dĂ©sirant le punir, demande au dieu maĂźtre des vents, Éole, de dĂ©clencher la tempĂȘte.  IdomĂ©nĂ©e promet alors Ă  Neptune de sacrifier la premiĂšre personne qui se prĂ©senterait Ă  lui sur le rivage de CrĂšte, s’il survit. Pendant ce temps, sur l’üle de CrĂšte demeurent Électre, la fille d’Agamemnon, et la captive Ilione, fille du Roi des Troyens, Priam. Les deux aiment Idamante, le fils d’IdomĂ©nĂ©e, qui croit son pĂšre naufragĂ©, et qui est lui-mĂȘme secrĂštement amoureux d’Ilione, pour le plus grand malheur d’Électre. IdomĂ©nĂ©e, arrivĂ© sauf en CrĂšte, s’apprĂȘte Ă  faire le sacrifice promis, uniquement pour se rendre compte que cette premiĂšre personne croisĂ©e n’est autre que son fils. Le Roi essaye d’éviter le sacrifice fatidique par tous les moyens, mais ne peut pas Ă©chapper Ă  la colĂšre des dieux, et termine par assassiner Idamante dans un moment de folie. Il dĂ©sire alors se donner la mort, mais les dieux le punissent Ă  vivre


De la mise en scĂšne d’Alex OllĂ©, retenons avant tout l’idĂ©e trĂšs pragmatique, et peut-ĂȘtre carrĂ©ment salutaire, de faire appel au chorĂ©graphe Martin Harriague et Ă  la compagnie de danse Dantzaz, non seulement parce qu’il y a de nombreux divertissements ou ballets dans la partition, mais aussi par la fonction que la danse sur scĂšne finit par remplir (toutes nos fĂ©licitations aux danseurs). L’intention du metteur en scĂšne Ă©tait de transformer la tragĂ©die lyrique en un cauchemar contemporain. Pour se faire, il a recours Ă  une scĂ©nographie, signĂ©e Alfons Flores, faite uniquement avec des panneaux transparents en forme de verres brisĂ©s sur lesquels sont projetĂ©es des vidĂ©os, parfois en lien avec le livret, parfois non. Tout l’opĂ©ra est donc un mauvais rĂȘve ou un cauchemar, inspirĂ© du surrĂ©alisme, en raison de l’insensibilitĂ© explicite du metteur en scĂšne au rĂ©pertoire baroque français, mais avec la mission de rendre plus rĂ©els les personnages. Tout cela interpelle, laisse perplexe, comme les moyens dĂ©ployĂ©s et leurs raisons d’ĂȘtre. Le rĂ©sultat est parfois trĂšs intĂ©ressant et rĂ©ussi, grĂące aux diffĂ©rents moyens techniques et humains (lumiĂšres d’Urs Schönebaum, vidĂ©os d’Emmanuel Carlier), comme les scĂšnes dans la mer, visuellement impressionnantes, le chƓur des Troyens libĂ©rĂ©s, Ă©mouvant, ou encore l’entrĂ©e de la Jalousie sur scĂšne, un faste-spectacle Ă  part entiĂšre, dans le spectacle. Il est pourtant indĂ©niable que ces scĂšnes rĂ©ussies n’arrivent pas Ă  cacher les coutures beaucoup trop apparentes de la production, ni ses incohĂ©rences et contradictions.

Somptueuse rentrée lyrique à Lille

S’il y a en effet beaucoup de strates de signification dans l’Ɠuvre, comme c’est souvent le cas des histoires antiques, le protagoniste absolu de cette rentrĂ©e lyrique est la musique. Le Concert d’AstrĂ©e sous la direction d’Emmanuelle HaĂŻm est rayonnant ! Il correspond parfaitement Ă  la richesse de la partition, qui est exĂ©cutĂ©e Ă©nergiquement, avec beaucoup de vigueur dans les moments furieux, et une grande sensibilitĂ© presque chambriste dans l’élĂ©giaque et l’intime (au 4e acte entre une musette et deux bergĂšres qui chantent « Volez au son de nos musettes », avec musette et basson seulement, un moment de grĂące pastorale d’une beautĂ© indescriptible). La distribution des solistes va globalement dans le mĂȘme sens musical. Chiara Skerath (Illione) est toute dignitĂ© et intensitĂ©, elle montre un investissement indĂ©niable dans sa caractĂ©risation, musicalement sans dĂ©faut, le timbre toujours beau. L’Idamante du tĂ©nor aigu Samuel Boden est fort charmant, tendre mĂȘme, bien plus Ă  l’aise aprĂšs l’entracte en ce qui concerne sa projection. Dans le rĂŽle-titre, le baryton Tassis Christoyannis semble avoir trouvĂ© un Ă©quilibre sublime d’interprĂ©tation, entre thĂ©Ăątre et chant, dans sa prestation particuliĂšrement touchante.
La VĂ©nus de la mezzo-soprano Éva ZaĂŻcik est absolument dĂ©licieuse ! Elle incarne une dĂ©esse frivole, capricieuse et vindicative Ă  souhait, avec une prĂ©sence scĂ©nique imposante et un remarquable gosier. Elle a une sorte de binĂŽme « mortel » dans le personnage d’Électre, tout aussi fabuleusement interprĂ©tĂ© par la soprano HĂ©lĂšne Carpentier. Cette derniĂšre termine le premier acte avec une scĂšne de vengeance oĂč elle fait preuve d’un grand dynamisme musical et interprĂ©tatif, ne s’agissant pas uniquement d’un air de fureur typiquement agitĂ©, mais au contraire d’une scĂšne oĂč elle est confrontĂ©e Ă  des forts contrastes, plus musicaux que poĂ©tiques en vĂ©ritĂ©. A la fin du 2e acte, Électre rejetĂ©e prie VĂ©nus, qui dĂ©cide Ă  son tour d’invoquer la Jalousie pour les aider, en un tableau parmi les plus spectaculaires de l’Ɠuvre. La Jalousie du baryton Victor Sicard est tout panache ! Il impressionne par une aisance globale, avec une voix grave saisissante contrastant fortement son apparence, dans la tenue lĂ©gĂšre et allĂ©chante attribuĂ©e au personnage travesti. Remarquons Ă©galement la basse FrĂ©dĂ©ric Caton en Arbas / ProtĂ©e Ă  la voix saine, l’émission d’une grande prĂ©cision, le chant profond ; le baryton Yoann Debruque en Éole / Neptune avec un je ne sais quoi plein de charme dans la voix ; le tĂ©nor Enguerrand de Hys en Arcas, avec son joli timbre brillant. Que des louanges pour l’excellente prestation du chƓur, trĂšs sollicitĂ© : « Embarquons-nous » du 3e acte est un sommet d’expressivitĂ© et de dynamisme d’ensemble, dĂ©licieusement vocalisant.

A l’affiche Ă  l’OpĂ©ra de Lille encore les 26, 28 et 30 septembre ainsi que le 2 octobre 2021. Diffusion sur France Musique samedi 6 novembre Ă  20h.

CRITIQUE, concert. LILLE, Concert de clĂŽture Festival Piano(s) Lille 2021, Dim 20 juin 2021. MOZART, BEETHOVEN. Orchestre de Picardie. Jean-Claude Casadesus

lille-pianos-festival-2021-jc-casadesus-tiberghien-piano-concerto-piano-critique-concert-classiquenews-20-juin21CRITIQUE, concert. LILLE, Concert de clĂŽture Festival Piano(s) Lille 2021, Dim 20 juin 2021. MOZART, BEETHOVEN. Orchestre de Picardie. Jean-Claude Casadesus, direction. ChƓur rĂ©gional des Hauts-de-France. Eric Deltour, chef de chƓur. CĂ©dric Tiberghien, piano. Nous voici au Nouveau SiĂšcle Ă  Lille pour la clĂŽture du Lille Piano(s) Festival 2021. Le pianiste CĂ©dric Tiberghien interprĂšte le 23e concerto pour piano de Mozart ainsi que la rarissime Fantaisie Chorale de Beethoven, avec l’Orchestre de Picardie sous la direction du chef Jean-Claude Casadesus et la participation du ChƓur rĂ©gional des Hauts-de-France. Conclusion heureuse de l’extraordinaire Ă©dition 2021 du festival !

Mozart et Beethoven
La vocation universaliste de la musique

Le programme commence avec le 23e Concerto pour piano et orchestre de Mozart, achevĂ© pendant que le gĂ©nie salzbourgeois travaillait sur son opĂ©ra Les Noces de Figaro. Un bijoux mĂ©lodique plein d’émotions voilĂ©es, d’envols thĂ©matiques ravissants. Si les vents de l’Orchestre de Picardie sont sublimes dĂšs le dĂ©part jusqu’à la fin, les cordes, elles, Ă©clatent d’un brio gaillard au rondo final aprĂšs une prestation limpide aux premiers mouvements. Le pianiste CĂ©dric Tiberghien, quant Ă  lui, campe une performance tendre et joyeuse sans dĂ©faut lors des mouvements extĂ©rieurs, et interprĂšte l’adagio central avec Ă©motion, honorant la partition empreinte d’un sens de dĂ©solation et de rĂ©signation, aussi profond que beau.

AprĂšs les applaudissements bien mĂ©ritĂ©s de l’auditoire, le soliste et le chef reviennent sur scĂšne pour la fin la plus dynamique qui soit avec l’interprĂ©tation de la Fantaisie Chorale pour piano, chƓur et orchestre de Beethoven, prĂ©figurant la cĂ©lĂšbre derniĂšre symphonie du maĂźtre. Dans le court Adagio initial, CĂ©dric Tiberghian est dĂ©jĂ  dans une expression virtuose tout Ă  fait impressionnante. Vents, cuivres et bois confondus, s’accordent Ă  l’excellence du soliste. Le deuxiĂšme et dernier mouvement, choral, doit beaucoup stylistiquement Ă  l’opĂ©ra, notamment Ă  l’opĂ©ra buffa italien et au singspiel allemand. La complicitĂ© entre le piano, l’orchestre et le chƓur y est vraiment spectaculaire. Si ce mouvement prĂ©figure en effet l’Hymne Ă  la joie de la 9e symphonie de Beethoven, nous sommes ici dans un registre similaire, mais oĂč l’ode est Ă  la musique et Ă  la beautĂ©, Ă  la grĂące. Solistes et choristes du ChƓur rĂ©gional des Hauts-de-France, ainsi que tous les musiciens, incarnent magistralement le sentiment dans leur performance. Le public est entiĂšrement transportĂ© Ă  la fin, au point qu’aprĂšs les saluts baignĂ©s de bravos, l’ensemble dĂ©cide d’offrir comme bis les toutes derniĂšres mesures glorieuses et pompeuses de l’opus.

Nous quittons les artistes et le site du Festival Lillois avec un sentiment d’impatience : vite, la prochaine Ă©dition 2022 !

CRITIQUE, concert. LILLE, Concert de clĂŽture Festival Piano(s) Lille 2021, Dim 20 juin 2021. Concerto pour piano et orchestre en si-bĂ©mol, Johannes Brahms. Orchestre de Picardie. Jean-Claude Casadesus, direction. ChƓur rĂ©gional des Hauts-de-France. Eric Deltour, chef de chƓur. CĂ©dric Tiberghien, piano.

CRITIQUE, concert. LILLE, dim 20 juin 2021. Lille Piano(s) Festival 2021. RĂ©cital de piano. Florian Noack, piano

CRITIQUE, concert. LILLE, dim 20 juin 2021. Lille Piano(s) Festival 2021. RĂ©cital de Florian Noack, piano. ÉlĂ©gance et virtuositĂ© sont au rendez-vous pour ce rĂ©cital sur mesure du pianiste Florian Noack, en ce troisiĂšme et dernier jour du Lille Piano(s) Festival 2021. L’auditorium du Conservatoire de Lille nous accueille encore pour l’interprĂ©tation des 24 PrĂ©ludes, op.28 de Chopin ainsi que des extraits des 12 Ă©tudes d’exĂ©cution transcendante, op.11 de Lyapunov.

Chopin, Lyapunov par Noack
Piano romantique et virtuose

Florian-noack-piano-critique-concert-lille-pianos-festival-2021-critique-concert-classiquenewsLe rĂ©cital intimiste proposĂ© par le pianiste belge Florian Noack, connu pour ses cĂ©lĂšbres transcriptions d’Ɠuvres rares pour le piano, ainsi que ses interprĂ©tations, commence par l’iconique opus de Chopin. Les 24 PrĂ©ludes sont jouĂ©s par le soliste dans un Ă©lan plus ou moins dĂ©monstratif oĂč les protagonistes sont l’excellence technique et la sobriĂ©tĂ© d’exĂ©cution. Ce parti pris d’élĂ©gance et de dĂ©tachement dans une Ɠuvre habituellement Ă©motive et riche en Ă©vocations (nous pensons aux Ă©pithĂštes d’Alfred Cortot, notamment) est bien sĂ»r bienvenu, d’autant que le pianiste n’exclut ni le charme ni le drame ni la ferveur. Nous avons particuliĂšrement apprĂ©ciĂ© l’approche conversationnelle presque lyrique du 21e et du 22e, la gravitĂ© pleine d’ñme, ma non troppo, du 9e et du 15e. La performance se termine au sommet interprĂ©tatif, avec un 23e exquis, caressant, et un 24e spectaculaire, plein de caractĂšre.

Les PrĂ©ludes sont une excellente mise en condition pour les extraits du compositeur romantique russe Sergei Lyapunov (1859 – 1924), issus de son opus n°11 : les 12 Ă©tudes d’exĂ©cution transcendante, dĂ©diĂ©es Ă  la mĂ©moire de Franz Liszt. Cette derniĂšre partie du rĂ©cital commence avec « Harpes Éoliennes » subtil mĂ©lange de virtuositĂ© et de beautĂ©. Le « Rondo des Sylphes » qui suit est trĂšs intĂ©ressant, toujours virtuose, avec un je ne sais quoi d’enjouĂ©, de taquin
 transcendantal ! Et la fin est au zĂ©nith avec « Chant Ă©pique », la piĂšce la plus ensorcelante et impressionnante du rĂ©cital, Ă  l’interprĂ©tation tout Ă  fait sensationnelle, Ă©pique ! Le public est totalement Ă©bahi, et le jeune pianiste a la gentillesse d’offrir un bis Ă©purĂ© signĂ© Komitas, une danse armĂ©nienne pleine de charme de la rĂ©gion d’Erevan. Photo : Ugo Ponte / ON LILLE 2021

CRITIQUE, concert. LILLE. Lille Piano(s) Festival 2021. « Monstres sacrĂ©s ». Ensemble Miroirs Étendus, orchestre. Fiona Monbet, direction, violon. MichĂšle Pierre, violoncelle. Romain Louveau, piano..Cyrielle Ndjiki Nya, soprano.

CRITIQUE, concert. LILLE. Lille Piano(s) Festival 2021. « Monstres sacrĂ©s ». Ensemble Miroirs Étendus, orchestre. Fiona Monbet, direction, violon. MichĂšle Pierre, violoncelle. Romain Louveau, piano. Cyrielle Ndjiki Nya, soprano. SacrĂ© concert de chambre dans la troisiĂšme et derniĂšre journĂ©e du Lille Piano(s) Festival 2021 ! L’intimiste auditorium du Conservatoire de Lille accueille l’Ensemble Miroirs Étendus pour une manifestation musicale proposant le Triple Concerto de Beethoven et les Wesendonck Lieder de Wagner, avec une pincĂ©e d’électronique ! La violoniste et cheffe d’orchestre Fiona Monbet est au violon et Ă  la direction pour ce programme pertinemment intitulĂ© « Monstres SacrĂ©s ». Une expĂ©rience originale qui s’avĂšre aussi rafraĂźchissante.

 

 

Limites musicales brillamment Ă©tendues

 

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Nous Ă©tions trĂšs dĂ©sireux de dĂ©couvrir la proposition chambriste et aussi ponctuellement Ă©lectronique des piĂšces monumentales inscrites au programme. D’abord parce que nous sommes de l’avis que la musique classique a une vocation universaliste, et qu’en effet tout le monde peut venir et se plaire au concert, mais surtout parce que nous croyons Ă©galement et davantage que ce rĂ©pertoire peut et doit sortir des sentiers battus comme des zones de confort. DĂ©sir exaucĂ© et pari rĂ©ussi par l’Ensemble Miroirs Étendus sous la tutelle artistique de Fiona Monbet ! Le concert commence avec un incroyable arrangement pour orchestre Ă  cordes du Triple Concerto de Beethoven, signĂ© Dimitri Soudoplatoff, avec la cheffe au violon, le pianiste (et directeur artistique de l’ensemble!) Romain Louveau au piano, et MichĂšle Pierre au violoncelle solo. La complicitĂ© des solistes est frappante dĂšs le dĂ©but, tout comme le brio des cordes qui campent une performance souvent saisissante. Le public est lĂ©gitimement emballĂ©, voire ravagĂ© par l’excellence dĂ©tendue de la performance.

Il sera davantage conquis et bouleversĂ© par les Wesendonck Lieder de Wagner qui terminent le concert. La soprano Cyrielle Ndjiki Nya entre sur scĂšne, rayonnante, 
 elle interprĂšte une version lĂ©gĂšrement agrĂ©mentĂ©e d’électronique en directe (arrangement d’Othman Louati). L’auditorium est sacrĂ©ment saisi des frissons dĂšs le premier Lied par le gosier et l’intensitĂ© bouleversante du chant de Cyrielle Ndjiki Nya. Son passage de l’urgence Ă  l’exaltation au deuxiĂšme inspire au public des applaudissements. Au troisiĂšme nous remarquons encore la direction des cordes, en parfaite harmonie avec le chant. Le cĂ©lĂšbre cycle de 5 lieder finit avec le moment le plus Ă©lectronique de la reprĂ©sentation, quand s’installe une atmosphĂšre d’outre-monde presque, tout Ă  fait Ă  propos.
L’engagement de tous les artistes a portĂ© ses fruits ; leur prestation reste fabuleuse.

 

 

CRITIQUE, concert. LILLE. Lille Piano(s) Festival 2021. Sam 19 juin 2021. Concert symphonique. Orchestre de Picardie, Arie van Beek, direction. Alexandra Dogvan, piano. Naïri Badal, Adélaïde Panaget (Duo Jatékok), piano.

CRITIQUE, concert. LILLE. Lille Piano(s) Festival 2021. Sam 19 juin 2021. Concert symphonique. Orchestre de Picardie, Arie van Beek, direction. Alexandra Dogvan, piano. NaĂŻri Badal, AdĂ©laĂŻde Panaget (Duo JatĂ©kok), piano. Concert symphonique kalĂ©idoscopique pour la deuxiĂšme journĂ©e du fabuleux Lille Piano(s) Festival 2021. L’Orchestre de Picardie sous la direction d’Arie van Beek joue Beethoven et Poulenc aux cĂŽtĂ©s de la jeune virtuose Alexandra Dogvan et du duo de pianistes « JatĂ©kok » (NaĂŻri Badal et AdĂ©laĂŻde Panaget). Un concert pour tous les goĂ»ts !

Le piano pour tous !

 

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Le Duo Jatékok (© Ugo Ponte / ON LILLE 2021)

L’enfant prodigue Alexandra Dogvan (nĂ©e en 2007) ouvre le concert avec son interprĂ©tation bien appliquĂ©e du deuxiĂšme concerto pour piano de Beethoven. DĂšs le premier mouvement, les vents de l’orchestre sont charmants et rayonnants, s’accordant Ă©lĂ©gamment au jeu sensible, romantique si l’on veut, de la jeune pianiste qui offre une interprĂ©tation irrĂ©prochable. Lors de l’adagio central la beautĂ© sublime des vents est toujours en vedette, tandis que pour le rondo final tout l’ensemble ainsi que la soliste s’envolent dans une performance plus dĂ©monstrative et plus gaillarde en somme. Alexandra Dogvan offre un bis bouleversant de beautĂ©, fiĂ©vreux, l’étude-tableaux en do majeur de l’op. 33 de Rachmaninov, oĂč elle exprime davantage la virtuositĂ© prĂ©coce de son talent, pour le plus grand bonheur de l’auditoire.

AprĂšs cette respiration post-romantique vient le tour du Duo JatĂ©kok ; au programme, le Concerto pour deux pianos et orchestre en rĂ© mineur de Francis Poulenc. Une Ɠuvre bien particuliĂšre du rĂ©pertoire pianistique du 20e siĂšcle. Le registre en est trĂšs vif, nĂ©oclassique avec parfum jazzy. Les vents et les percussions de l’orchestre y sont en permanence sollicitĂ©s et nous remarquons la direction prĂ©cise du chef qui rĂ©ussit une performance tonique et millimĂ©trique ; l’orchestre assure un accompagnement idĂ©al qui prĂ©serve les pianos en vedette. Le deuxiĂšme mouvement Ă  la facture plus mozartienne est l’occasion pour les cordes de se montrer plus prĂ©sentes, avec un beau mĂ©lange de tendresse et de gravitĂ©. Le concert se termine avec un troisiĂšme mouvement plus ravĂ©lien et Ă©clectique oĂč absolument tous les instrumentistes rayonnent.
Les pianistes NaĂŻri Badal et AdĂ©laĂŻde Panaget offrent une prestation magistrale du dĂ©but Ă  la fin. Elles font preuve de la complicitĂ© et du jeu d’ensemble nĂ©cessaires pour cet opus particulier. Fabuleuses dĂšs le premier mouvement crĂ©ant une sorte de conversation, parfois agitĂ©e, entre les pianos, tout en passant par le dialogue sentimental terriblement beau du larghetto central ; les deux pianistes terminent le concerto avec une gaĂźtĂ© taquine parfois pompiĂšre, toujours spectaculaire et hautement expressive. TrĂšs Ă©mues de la rĂ©action chaleureuse du public, elles offrent en bis une version de l’air cĂ©lĂšbre de Carmen « L’amour est un oiseau rebelle » ainsi qu’un extrait jazzy de leur avant dernier album « The boys » : excellente Ă©quation !

CRITIQUE, concert. LILLE. Lille Piano(s) Festival 2021. Sam 19 juin 2021. Concert symphonique. Orchestre de Picardie, Arie van Beek, direction. Alexandra Dogvan, piano. Naïri Badal, Adélaïde Panaget (Duo Jatékok), piano.

CRITIQUE, concert. LILLE Piano(s) Festival 2021. Concert d’ouverture. Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch, direction. Lucas Debargue, piano

Lucas-Debargue-©2017-Xiomara_Bender_02CRITIQUE, concert. LILLE Piano(s) Festival 2021. Concert d’ouverture. Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch, direction. Lucas Debargue, piano. Ouverture symphonique du Lille Piano(s) Festival, aux couleurs de l’Europe orientale! L’Orchestre National de Lille sous la direction de son directeur musical, Alexandre Bloch, inaugure la nouvelle Ă©dition du festival avec deux Ɠuvres symphoniques rares venues de l’Est. Le folklorique Concert RomĂąnesc de Ligeti et le monumental Concerto pour piano n° 2 en sol mineur de Prokofiev, interprĂ©tĂ© par le pianiste français Lucas Debargue. Si l’Europe de l’Est est la protagoniste du programme, l’ouverture symphonique du Lille Piano(s) Festival 2021 est, dans son exĂ©cution, rĂ©solument et merveilleusement 
française ! Photo : Lucas Debargue (© X Bender).

 

 

 

Ouverture symphonique délicieusement enjouée

 

 

 

En prĂ©-ouverture, et avant chaque concert symphonique, une fois assis dans le superbe auditorium du Nouveau SiĂšcle oĂč siĂšge l’Orchestre National de Lille, nous assistons Ă  une expĂ©rience Ă©lectroacoustique immersive nommĂ©e « BlowUp » et signĂ©e Ake Parmerud et HervĂ© DĂ©jardin. Un crĂ©ation originale inspirĂ©e de l’instrument, avec la note La et des bruitages et des sons, captivant l’audience, la mettant en condition pour le concert imminent…
Le programme commence avec une Ɠuvre de la premiĂšre pĂ©riode du compositeur György Ligeti (1923 – 2006), le Concert RomĂąnesc pour orchestre (1951). TrĂšs influencĂ©e par Bartok, la piĂšce, interdite par le rĂ©gime communiste avant sa crĂ©ation, intĂšgre des mĂ©lodies du folklore roumain dans ses quatre mouvements, jouĂ©s sans interruption. Dans ce concert Ă  l’atmosphĂšre champĂȘtre, les cordes de l’orchestre sont toujours pleines de brio tzigane ; les vents et les percussions, trĂšs particuliĂšrement sollicitĂ©s, offrent une prestation pas moins que spectaculaire !
Remarquons que les cuivres, excellents, rappellent les orchestrations du Tableaux d’une exposition de Moussorgsky, notamment le mouvement « Samuel Goldenberg et Schmuyle ».
AprĂšs ce moment plus ou moins exotique, place Ă  la piĂšce maĂźtresse du programme, l’impressionnant (et rarement jouĂ©) Concerto pour piano n°2 de Prokofiev, par le jeune pianiste français Lucas Debargue. L’orchestre sous la direction Ă©nergique d’Alexandre Bloch crĂ©e une ambiance pleine de gravitĂ© qui fait immĂ©diatement penser Ă  l’inspiration originale de l’Ɠuvre (elle est en effet dĂ©diĂ©e Ă  un ami du compositeur qui s’était suicidĂ©). Si le piano intervient trĂšs rapidement au dĂ©but de l’opus, c’est au moment de la redoutable et trĂšs longue cadence (la moitiĂ© du premier mouvement !) que le pianiste s’envole en une dĂ©monstration cristalline de virtuositĂ©, avec une interprĂ©tation excellente, virtuose, pleine de gravitas et sans pathos !
Les mouvements centraux sont l’occasion pour les cuivres de se dĂ©ployer formidablement Ă  leur tour, avec un je ne sais quoi d’endiablĂ© voire de macabre, qui fait penser aux ballets et aux musiques de film du compositeur. Dans l’allegro tempestoso final, nous constatons un autre aspect, cachĂ©, mais conducteur, du programme ; une sorte d’affinitĂ© avec Moussorgsky encore dans le moment lent du mouvement. L’a complicitĂ© entre l’orchestre et le piano est Ă©poustouflante. Le jeu du pianiste est Ă©tonnamment dĂ©licieux dans ce dernier mouvement, parfois peut-ĂȘtre lĂ©gĂšrement interventionniste sur la partition, voire trop dĂ©licieux. Nous apprĂ©cions ce flair français du pianiste qui offre deux bis de sa crĂ©ation 
 dans le mĂȘme ton. Bravo ! Lever de rideau rĂ©ussi ; le programme assure ainsi une ouverture symphonique du Lille Piano(s) Festival 2021 sans dĂ©faut.

CRITIQUE, concert. LILLE Piano(s) Festival 2021. Ven 18 juin 2021 : Concert d’ouverture. Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch, direction. Lucas Debargue, piano

CD événement, critique. INCANTATION
 Virgil Boutellis-Taft, violon. Royal Philharmonic Orchestra, Jac Van Steen, direction (1 cd APARTE music 2020)

IncantationCD Virgil Boutellis-Taft, critique review classiquenewsCD Ă©vĂ©nement, critique. INCANTATION
 Virgil Boutellis-Taft, violon. Royal Philharmonic Orchestra, Jac Van Steen, direction (1 cd APARTE music 2020)  -  AprĂšs un retentissant concert de prĂ©sentation affichĂ© complet Salle Gaveau, voici l’envoĂ»tant nouvel album du jeune violoniste français Virgil Boutellis-Taft dans la meilleure des formes en collaboration avec le prestigieux Royal Philharmonic Orchestra dirigĂ© par Jac Van Steen. Un compagnon d’évasion aux tendres sentiments ainsi qu’un baume pour le cƓur en ces temps d’épreuve.

Si le programme peut paraĂźtre Ă©clectique, parce qu’il y a une Ɠuvre contemporaine et une baroque, et que cela irait dans le sens des jeunes instrumentistes virtuoses qui aiment partager leurs talents dans tous les styles ; ce qui se trouve au fond de cet album parfaitement romantique est d’une Ă©tonnante profondeur, mĂȘme bouleversante de beautĂ© quand il le faut, ainsi qu’une brillante maĂźtrise technique, en l’occurrence dĂ©licieusement mise au service du thĂšme de l’album, « l’incantation », formule magique qui mĂšne Ă  l’enchantement ! Pari rĂ©ussi dignement, avec brio et sans affectation.

La volontĂ© d’épure stylistique est parfaitement reprĂ©sentĂ©e dans les choix d’intervention aux partitions originales, d’abord dans une nouvelle et surprenante version de la cĂ©lĂšbre Danse Macabre de Saint-SaĂ«ns, mais surtout dans l’incroyable Kol Nidrei de Max Bruch qui ouvre l’album, libĂ©rĂ© de tout artifice expressif romantique. Virgil Boutellis-Taft exprime aisĂ©ment l’intensitĂ© grave de Bruch comme l’agitation spirituelle et sensorielle du Nigun d’Ernest Bloch, avec son hĂ©roĂŻque violon Montagnana.
Virgil Boutellis-Taft violon classiquenewsLa piĂšce crypto-baroque du programme est la Chaconne en Sol mineur de « Vitali », rendue cĂ©lĂšbre au siĂšcle dernier par Jascha Heifetz. Il s’agĂźt lĂ  du moment le plus pyrotechnique voire pompier de l’album, avec la tonalitĂ© instable du mystĂ©rieux opus. Le Royal Philharmonic Orchestra sous la direction de Jac Van Steen est un partenaire excellent, que ce soit dans l’excĂšs de la Chaconne ou dans la SĂ©rĂ©nade MĂ©lancolique de Tchaikovsky, oĂč le violoniste et l’orchestre ont une entente parfaitement harmonieuse, dĂ©licate, enchanteresse, avec le soliste montrant toute la finesse de son talent. Le PoĂšme de Chausson, piĂšce fĂ©tiche des violonistes, est un autre grand moment de dialogue entre le soliste et l’orchestre : le violon orientalisant de Chausson, avec la dextĂ©ritĂ© et la maĂźtrise de Boutellis-Taft, captive entiĂšrement l’attention ! Un album absolument enchanteur d’un jeune violoniste prometteur, Ă  rĂ©couter sans modĂ©ration !

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CD événement, critique. INCANTATION
 Virgil Boutellis-Taft, violon. Royal Philharmonic Orchestra, Jac Van Steen, direction (1 cd APARTE music 2020)

VISITER le site ddu violoniste Virgil Boutellis-Taft
http://www.virgilboutellistaft.com/

COMPTE-RENDU, ballet. PARIS, ONP, le 5 fév 2020. ADAM : Giselle. Corelli, Perrot, Petitpa, Bart, Polyakov. Baulac


giselle adam paris baulac kessels ballet critique classiquenews fev 2020COMPTE-RENDU, ballet. PARIS, OpĂ©ra National de Paris, le 5 fĂ©vrier 2020. Giselle. Corelli, Perrot, Petitpa, Bart, Polyakov, chorĂ©graphie. LĂ©onore Baulac, Germain Louvet, Etoiles. Ballet de l’opĂ©ra. Adolphe Adam, musique. Retour de Giselle, ballet romantique par excellence, Ă  l’OpĂ©ra National de Paris. Le chef spĂ©cialiste Koen Kessels est Ă  la direction de l’Orchestre Pasdeloup, dĂ©sormais habituĂ© du Palais Garnier, et en trĂšs bonne forme le soir de notre venue. Les jeunes Etoiles LĂ©onore Baulac et Germain Louvet interprĂštent les rĂŽles protagonistes, accompagnĂ©s des Premiers Danseurs François Alu et Hannah O’Neill pour un quatuor principal de grand impact !

 

 

Reprise de Giselle Ă  l’OpĂ©ra national de Paris

Giselle ou l’amour de l’Art

 

 

 

La soirĂ©e commence avec une annonce et diffusion d’un texte plein d’injonctions aux public : les syndicalistes de l’opĂ©ra nous expliquent qu’on aura droit Ă  la reprĂ©sentation ce soir, comme si c’était un cadeau quelque part, et qu’on a Ă©tĂ© priĂ© d’écouter avec « bienveillance ». 80 % de l’auditoire a rĂ©compensĂ© l’effronterie pĂ©remptoire des fortes huĂ©es et ahurissements. Il paraĂźt que le public voulait regarder un ballet oĂč la prima ballerina « meurt d’amour » Ă  cause de la faussetĂ© d’un Duc qui lui fait croire qu’il l’aime et que leur amour aura un avenir plus grand que sa lĂąchetĂ©, toute monarchique
 Il l’a eu, son ballet, le public… mais non sans ce prĂ©lude, Ă  la fois niais et sournois, d’allure ChĂ©-Guevariste, des syndicats. On nous laisse voir le spectacle, mais non sans rappel que LA LUCHA SIGUE. « Bonne reprĂ©sentation ». Nous ne remercions pas pour cette introduction ridicule Ă  une histoire tragique.

Le nouveau Premier Danseur Pablo Legasa annoncĂ© au dĂ©part dans le pas de deux des paysans a Ă©tĂ© remplacĂ© selon le feuillet de distribution par le CoryphĂ©e Andrea Sarri. Or, le dernier est finalement remplacĂ© par le tout aussi nouveau Premier Danseur Francesco Mura. Si la soirĂ©e commence avec ces faits divers bien thĂ©Ăątraux, nous sommes heureux en termes gĂ©nĂ©raux de la performance qui a eu lieu. Bien qu’Adam ne soit pas Tchakovsky, la partition de ce ballet est beaucoup plus amusante et riche que la plupart des musiques, souvent russes, des ballets romantiques. Dans ce sens l’Orchestre Pasdeloup sous la direction du chef Koen Kessels est trĂšs en forme et offrent une prestation tout Ă  fait dynamique et entraĂźnante; remarquons les magnifiques performances des bois et des cordes.

Giselle est le ballet des amoureux de la danse romantique. L’histoire simple de ThĂ©ophile Gautier d’aprĂšs le folklore allemand est un excellent prĂ©texte Ă  la danse. Germain Louvet, Etoile, est un Albrecht romantique et princier Ă  souhait. Il se distingue tout particuliĂšrement lors de l’acte blanc, avec ses entrechats si interminables qui inspirent les louanges de l’auditoire. LĂ©onore Baulac, Etoile, est une Giselle intĂ©ressante. Nous dĂ©couvrons ce soir ses talents d’actrice, avec une caractĂ©risation de la naĂŻvetĂ© paysanne tout Ă  fait charmante, et surtout une folie et un abandon dramatique impressionnants au moment de sa mort au premier acte. Si nous sommes plus habituĂ©s Ă  la voir dans un rĂ©pertoire nĂ©oclassique et contemporain (qui lui va trĂšs bien), nous sommes tout Ă  fait sensibles ce soir Ă  l’excellence de ses pointes, par exemple. Hannah O’Neill dans le rĂŽle de la Reine des Wilis impressionne tout autant par ses pointes et ses diagonales, ainsi que par son extension insolente et une prestance noble, glaciale, imposante qui correspond magistralement au rĂŽle. François Alu, Premier Danseur, est un Hilarion idĂ©al ! La danse sans fin de sa mort, punition des Wilis au deuxiĂšme acte, impressionne. L’énergie est idĂ©ale et le dynamisme, bondissant !

Le pas des deux des paysans par Franceso Mura et Charline Giezendanner ne laisse pas indiffĂ©rent l’auditoire. La danseuse offre une premiĂšre variation intĂ©ressante ; lui coupe le souffle avec des sauts impressionnants (mais aussi avec des atterrissages dangereux, notamment lors de la deuxiĂšme variation). Leurs efforts sont bien Ă©videmment vivement rĂ©compensĂ©s d’applaudissements. Le Corps de Ballet est tonique et dĂ©licieusement pompier au premier acte, et surtout trĂšs digne et fantomatique au dernier acte, l’acte blanc. Superbe production. Souhaitons bon vent Ă  la troupe, malgrĂ© la grĂšve qui pĂšse encore sur la suite des reprĂ©sentations la premiĂšre a Ă©tĂ© annulĂ©e).

Un ballet des amoureux de la technique et de la danse romantique, encore Ă  l’affiche au Palais Garnier de l’OpĂ©ra de Paris encore les 8, 9, 11, 12, 13, 14 et 15 fĂ©vrier 2020. Incontournable.

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Compte rendu, ballet. Paris. OpĂ©ra National de Paris, le 5 fĂ©vrier 2020. Giselle. Corelli, Perrot, Petitpa, Bart, Polyakov, chorĂ©graphie. LĂ©onore Baulac, Germain Louvet, Etoiles. Ballet de l’opĂ©ra. Adolphe Adam, musique.

COMPTE-RENDU, opéra. Paris, TCE, le 3 déc 2019. MOZART: Les Noces de Figaro. Aglatova, Gleadow, Santoni
 J Rhorer / J Grey

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es, 3 dĂ©cembre 2019. Les Noces de Figaro, Mozart. Anna Aglatova, Robert Gleadow, StĂ©phane Degout, Vannina Santoni
 Le Cercle de l’Harmonie. JĂ©rĂ©mie Rhorer, direction. James Gray, mise en scĂšne. Nouvelle production des Noces de Figaro de Mozart par le cinĂ©aste amĂ©ricain James Gray, rĂ©alisateur des films Little Odessa et plus rĂ©cemment Ad Astra, ce chef d’oeuvre sans prĂ©tention. Production trĂšs attendue Ă©galement par les talents rĂ©unis dans la distribution bouleversante de fraĂźcheur et la superbe direction musicale du chef JĂ©rĂ©mie Rhorer et son orchestre Le Cercle de l’Harmonie.

 

 

 

Prima la musica…

   

 

 

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Nous apprenons dans le programme de la reprĂ©sentation que le rĂ©alisateur, dans sa toute premiĂšre mise en scĂšne d’opĂ©ra, voulait prendre ce parti tout Ă  fait sage et respectable. Si les personnages de Beaumarchais et Mozart sont en effet atemporels, ils ont cette particularitĂ© de pouvoir parler Ă  notre Ă©poque. ƒuvre rĂ©volutionnaire et fĂ©ministe avant son temps, elle a un grand potentiel aux niveaux des possibilitĂ©s de lecture comme d’interprĂ©tation. Mais si nous savons pas comment faire parler ces personnages si riches, on peut bel et bien tout simplement les laisser chanter. Quand ils chantent aussi bien, une mise en scĂšne extrĂȘmement sage et peu imaginative peut rĂ©ussir son but de laisser l’ouĂŻe ĂȘtre protagoniste. N’oublions cependant pas que l’opĂ©ra, c’est du thĂ©Ăątre lyrique.

Le Noces de Figaro de Mozart est un des rares opĂ©ras dans l’histoire de la musique Ă  n’avoir jamais dĂ» subir d’absence au rĂ©pertoire international. En effet, depuis sa crĂ©ation il y a 233 ans, le monde entier n’a pas cessĂ© de solliciter et d’adorer le sublime Ă©quilibre entre la gĂ©niale musique du gĂ©nie salzbourgeois et l’Ă©lĂ©gant et amusant livret de Lorenzo da Ponte, d’aprĂšs Beaumarchais.

Le couple vedette de Suzanne et Figaro est vaillamment interprĂ©tĂ© par la soprano Anna Aglatova et le baryton-basse Robert Meadow. Tous deux, remarquables dans les nombreux ensembles, vocalement toujours ; scĂ©niquement 
 quand ceci peut avoir lieu. Pour la soprano, son « Deh vieni non tardar » au IVĂšme acte est un sommet d’expression ; dans ce bijou d’amour palpitant au rythme de sicilienne, elle rayonne et impressionne par sa ravissante maĂźtrise de l’instrument et l’émotion contenue ma non troppo qu’elle y imprime. Le baryton-basse quant Ă  lui est tout particuliĂšrement pĂ©tillant sur scĂšne, et dans son grand air au Ier acte, « Non piu andrai » : sa voix est large et seine, le timbre charmant et la prĂ©sence belle.

Le couple aristocratique du Comte et de la Comtesse est tout aussi brillamment interprĂ©tĂ© par la soprano Vannina Santoni et le baryton StĂ©phane Degout. Ils sont excellents dans les ensembles, parfois mĂȘme sublimes, comme la premiĂšre dans le duo du IIIe acte « Canzonetta sull’aria », avec cet Ă©cho bouleversant qui fait encore Ă©cho dans les cƓurs, tellement c’était beau. La soprano campe ses deux airs difficiles au niveau de l’expression avec beaucoup d’émotion et suscite chaque fois des applaudissements. StĂ©phane Degout a un magnĂ©tisme sur scĂšne indĂ©niable dĂšs son entrĂ©e et un sens aigu de l’expression lyrique qui nous touche particuliĂšrement. Son air redoutable du IIIe acte « Vedro mentr’io sospiro » est une explosion de passion et de brio, et sa voix large et belle nous captive entiĂšrement, presque suffisamment pour oublier la miĂšvrerie de l’action ponctuelle que lui impose le metteur en scĂšne Ă  ce moment : escrime dans le vide. La mezzo-soprano ElĂ©onore Pancrazi dans le rĂŽle de ChĂ©rubin ravit par la beautĂ© du timbre ; sa performance est solide et correcte, mĂȘme si nous la trouvons presque trop sage.

Les nombreux rĂŽles secondaires sont tout Ă  fait Ă  la hauteur des ambitions musicales de la production. Quel plaisir d’entendre Jennifer Larmore dans le rĂŽle de Marcelline, piquante et touchante au mĂȘme temps, ou encore Carlo Lepore dans le rĂŽle de Bartolo, rĂ©actif, percutant. La Barberine de Florie Valiquette est comme une rĂ©vĂ©lation ! Sa cavatine intimiste du IVĂšme acte « L’ho perduta » est un moment oĂč le temps s’arrĂȘte et fait place Ă  la beautĂ© nocturne du morceau sublimement interprĂ©tĂ© par la soprano. Remarquons Ă©galement la performance heureuse du choeur Unikanti sous la direction de GaĂ«l Darchen.

S’il y a un protagoniste dans cette production dont le seul dĂ©faut serait son propre investissement sans concession, c’est l’orchestre. Les rĂ©citatifs (avec pianoforte!) sont dĂ©licieusement interprĂ©tĂ©s par Paolo Zenzu, habillĂ© en costume d’époque avec perruque pour l’occasion, et la direction du chef JĂ©rĂ©mie Rhorer est d’un entrain et d’un dynamisme qui fait tout Ă  fait honneur Ă  la partition. L’interprĂ©tation des musiciens sur instruments d’époque est un plaisir auditif sans interruption ; leur performance est enjouĂ©e
 mozartienne Ă  souhait. L’aspect transgressif de l’oeuvre est, pour une fois, assurĂ© par l’orchestre et non pas par la transposition scĂ©nique.

RAFFINEMENT JUDICIEUX
 L’équipe artistique de James Gray est pleine de mĂ©rite. Les dĂ©cors classiques de Santo Loquasto sont beaux, rappelant beaucoup l’iconique mise en scĂšne de Giorgio Strehler, dans tous les actes sauf au IIIĂšme avec une proposition d’apparence plus originelle. Les costumes d’époque signĂ©s Christian Lacroix sont, bien Ă©videmment, trĂšs beaux et trĂšs nobles. Les lumiĂšres de Bertrand Couderc, efficaces, parfois poĂ©tiques mĂȘme. La volontĂ© de James Gray de respecter quelque chose paraĂźt Ă©vidente, et dans ce sens c’est une rĂ©ussite indĂ©niable qui fait penser Ă  la prĂ©face de l’opus par son librettiste Lorenzo Da Ponte :

« (
) Puissions-nous ĂȘtre ainsi parvenus Ă  peindre fidĂšlement et avec diversitĂ© les divers Ă©tats d’ñme qui s’y manifestent et Ă  rĂ©aliser notre intention d’offrir un genre de spectacle nouveau, en quelque sorte, Ă  un public au goĂ»t si raffinĂ© et au jugement si judicieux. » Ceci correspond Ă  la belle production du rĂ©alisateur. DiffusĂ© sur France 5 le samedi 14 dĂ©cembre 2019 Ă  22h30. Illustrations : photos © Vincent Pontet, 2019.

 

 

   

 

 

COMPTE RENDU, critique, opéra. Versailles, le 4 déc 2019. CARIGLIANO : Les FantÎmes de Versailles. J Colaneri /J Lesenger

COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. VERSAILLES, OpĂ©ra Royal, le 4 dĂ©c 2019. Les FantĂŽmes de Versailles, John Carigliano. Yelena Dyachek, Jonathan Bryan, Kayla Siembieda, Ben Schaefer
 Orchestre de l’OpĂ©ra Royal. Joseph Colaneri, direction. Jay Lesenger, mise en scĂšne. CrĂ©ation française de l’opĂ©ra du compositeur amĂ©ricain John Corigliano (nĂ© en 1938), « Les FantĂŽmes de Versailles » s’affichent Ă  l’OpĂ©ra Royal du ChĂąteau de Versailles! Coproduite avec le Festival de Glimmerglass aux Etats-Unis, l’ouvrage crĂ©Ă© en 1991 au Metropolitan Opera de New York, se veut grand opĂ©ra bouffe mettant en scĂšne les monarques guillotinĂ©s par la RĂ©volution Française ainsi que Beaumarchais et plusieurs autres personnages phares de l’époque
 L’Ɠuvre est d’une grande modernitĂ© et complexitĂ© musicale, avec le chef Joseph Colaneri Ă  la direction de l’orchestre de la maison.

 

 

 

A Versailles,
Carigliano expose
un post-néoclassicisme savant et assumé

 

 

 

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L’Ɠuvre du compositeur contemporain amĂ©ricain est peu connue dans l’Hexagone. Nous apprenons dans le programme qu’il s’agĂźt en effet de la premiĂšre Ɠuvre majeure de son opus Ă  ĂȘtre rĂ©alisĂ©e en France. Presque 30 ans aprĂšs sa crĂ©ation au MET, elle atterrit dans l’endroit le plus Ă -propos, et le plus juste au regard de son sujet, dans une fantastique production du Festival Glimmerglass. « The Ghosts of Versailles » (titre originel) raconte une histoire fictive plus ou moins inspirĂ©e de la piĂšce « La mĂšre coupable » de Beaumarchais. OpĂ©ra dans l’opĂ©ra et parodie de l’opĂ©ra, l’histoire a lieu en principe dans l’au-delà : Louis XVI, Marie-Antoinette et leur cour, sont des fantĂŽmes errants dans l’enceinte du ChĂąteau de Versailles. Le fantĂŽme de Beaumarchais, amoureux de la Reine dĂ©capitĂ©e, dĂ©cide d’écrire un opĂ©ra pour la rende heureuse aprĂšs sa mort. Ce « nouvel » opĂ©ra voit le retour des personnages emblĂ©matiques des Noces de Figaro et du Barbier de SĂ©ville, notamment Figaro, Susanna, le Comte Almaviva et Rosina. Au cours des deux actes, nous avons droit Ă  une comĂ©die plus ou moins absurde mais percutante, oĂč toute une palette de timbres et de styles musicaux se cĂŽtoient et rĂ©alisent un show idĂ©alement divertissant.

Le beau chant vient souvent des citations et transfigurations plus ou moins savantes des morceaux conventionnels de l’art lyrique. Nous avons ainsi droit Ă  des duos handĂ©liens, mozartiens, rossiniens, en version parodique et parfois purement dĂ©jantĂ©e. Distinguons aussi un moment de dĂ©licieuse moquerie de l’orientalisme musical avec un final au premier acte tout Ă  fait
 ottoman ! AprĂšs diverses danses du ventre sur scĂšne vient une Walkyrie wagnĂ©rienne dĂ©clamer que cette chose n’est surtout pas un opĂ©ra. Un trĂšs fin quatriĂšme mur, dans un opĂ©ra sur l’opĂ©ra dĂ©jĂ , victime d’effondrement. Sourires et fous rires permanents face Ă  cette confrontations de citations stylĂ©s qui s’entrechoquent.

Un tel « dĂ©lire » ne peut ĂȘtre correctement exĂ©cutĂ© que par un groupe d’artistes trĂšs fortement soudĂ©s et tout particuliĂšrement investis dans le parti pris (l’opĂ©ra l’étant dĂ©jĂ  en soi!). En ce sens, la distribution s’avĂšre impeccable, implacable, majestueuse
 et tueuse Ă©galement ! Les bondissements sans fin de Ben Schaefer en Figaro, tuent l’ennui dĂšs le dĂ©but, et sa performance vocale au milieu des nombreuses pirouettes est remarquable. Il plaĂźt aux sens malgrĂ© sa bouffonnerie parfois grotesque. La Susanna de Kayla Siembieda est un sommet de comĂ©die physique accouplĂ© Ă  un chant charnu riche et une clartĂ© expressive pleine de brio. Joanna Latini est une Rosina Ă  la belle voix ; la maĂźtrise de l’instrument est excellente ; son rĂŽle tragicomique est interprĂ©tĂ© avec une aisance confondante !

Jonathan Bryan dans le rĂŽle de Beaumarchais paraĂźt presque 
 dramatique. De grande et belle allure, et trĂšs souvent prĂ©sent sur scĂšne, il incarne un personnage touchant d’humanitĂ© la plupart du temps, mais qui ne se prive surtout pas de moquer brillamment Le Commandeur venu d’outre-tombe dans Don Giovanni de Mozart, si besoin. L’objet de son affection, Marie-Antoinette, est interprĂ©tĂ© par Yelena Dyachek, le personnage dont la musique est la plus complexe Ă  notre avis. Elle est fait de frissons dans sa performance, par la force de son chant trĂšs souvent de facture presque expressionniste, ainsi que par son engagement scĂ©nique. Fantasmagorique Ă  souhait.
Les nombreux rÎles secondaires sont tout autant excellents. Le Louis XVI de Peter Morgan, vraie force comique ; le Bégearss de Christian Sanders, délicieusement maléfique ; Emily Misch et Spencer Britten en Florestine et Léon respectivement, à la fois mignons et toniques.

L’Ɠuvre, qui n’est pas sans rappeler The Rake’s Progress de Stravinsky, ce chef d’Ɠuvre nĂ©oclassique, en sa saveur parodique dĂ©lirante, est savamment conçue et trĂšs intĂ©ressante dans les moyens expressifs. Les moments les plus originaux et modernes ne sont bien Ă©videmment pas les citations et transfigurations d’airs classiques, mais plutĂŽt dans la musique d’outre-tombe, la plus dissonante et cacophonique de l’opus. Mais il serait injuste de rĂ©duire l’originalitĂ© de l’écriture Ă  la dissonance ponctuelle. Car la partition, tout mĂ©li-mĂ©lo qu’elle se veut, est Ă  la fois populaire et savante. L’orchestration est d’une grande richesse au niveau des timbres et les performances des musiciens sous la direction du chef Joseph Colaneri atteignent un vĂ©ritable exploit ! N’oublions pas les chƓurs et les danseurs du Festival de Glimmerglass, trĂšs sollicitĂ©s, et tout Ă  fait Ă  la mĂȘme hauteur. Un spectacle rare, en langue anglaise, trĂšs heureusement accueilli par le public et qui rĂ©ussit sa crĂ©ation française dans le palais versaillais qui rehausse sa pertinence.
 

 

  

 

 

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COMPTE-RENDU, ballet. PARIS, ONP, le 30 oct 2019. Body and Soul, Crystal Pite/ Owen Belton

cp_opera_national_de_paris-body-and-soul-crystal-pite-heloise-bourdon-axel-ibot-julien-benhamou-dsc_3889COMPTE-RENDU, ballet. PARIS, OpĂ©ra National de Paris, le 30 oct 2019. Body and Soul, Crystal Pite, chorĂ©graphe. LĂ©onore Baulac, Hugo Marchand, Ludmila Pagliero, Etoiles. Ballet de l’opĂ©ra. Owen Belton, musique originale. Retour de Crystal Pite Ă  la maison nationale parisienne pour sa nouvelle crĂ©ation, deuxiĂšme commande de l’OpĂ©ra, « Body and Soul », ballet en trois actes, musique originale d’Owen Belton ; et aussi de Chopin. Une crĂ©ation mondiale trĂšs attendue qui a tout pour plaire Ă  un trĂšs grand public hĂ©tĂ©roclite.

 

La chorégraphe canadienne Crystal Pite triomphe à Paris

Le corps, l’esprit

et les insectes

 

 CRYSTAL PITE

 

 

Le nouveau ballet de la canadienne Crystal Pite, « Body and Soul », arrive au bon moment. AprĂšs l’immense succĂšs de son The Seasons’ Cannon crĂ©e en 2016, repris en 2018, nous voilĂ  devant une soirĂ©e qui lui est entiĂšrement dĂ©diĂ©e pour la premiĂšre fois. Dans son ballet prĂ©cĂ©dent sur la musique de Vivaldi / Richter nous avons pu dĂ©couvrir son style contemporain d’inspiration nĂ©o-classique. Dans Body and Soul nous dĂ©couvrons davantage son style, ses influences, ses inspirations et prĂ©occupations.

Body and Soul est un ballet riche en duos, voire en duels. L’oeuvre commence avec deux danseurs qui suivent avec leurs corps une narration au microphone (voix enregistrĂ©e de Marina Hands). Le premier acte est un condensĂ© de Pite dans tous les sens de son art et de sa maniĂšre. Si les duos et duels sont intĂ©ressants, le bijou est dans la danse collective. Pite confirme presque sa signature dans des mouvements de masse qui ensorcellent et qui impactent l’auditoire. Il y a un je ne sais quoi d’organique qui rappelle les mouvements de groupes dans The Seasons’ Cannon, quelque part transfigurĂ©s et mis davantage en valeur par la force des contrastes. Les danseurs sont habillĂ©s en costume-cravate (signĂ©s Nancy Bryant) ; ils dansent sous une lumiĂšre ponctuelle spartiate (de Tom Visser).

Des personnalitĂ©s se distinguent malgrĂ© tout : Simon Le Borgne, CoryphĂ©e, et Takeru Coste, Quadrille, toniques, tout Ă  fait excellents dans le langage chorĂ©graphique contemporain de Pite. En ce qui concerne ce langage, nous voyons davantage au deuxiĂšme acte l’influence de Forsythe (dans la dĂ©sinvolture cachant la virtuositĂ©), ou encore de Kylian. Dans cet acte s’enchaĂźnent des duos, des trios et des danses de groupe, avec une volontĂ© apparente de mettre en valeur les danseurs de la compagnie. En l’occurrence les performances de LĂ©onore Baulac et Hugo Marchand, comme celles de Ludmila Pagliero et François Alu, sont des interprĂ©tations de trĂšs haut niveau, charmantes mais souvent trop fugaces ou indistinctes pour devenir captivantes. Se distingue nĂ©anmoins une personnalitĂ© par la force de son exĂ©cution, celle d’Adrien Couvez, CoryphĂ©e, plein de brio.

Le troisiĂšme acte vient aprĂšs un prĂ©cipitĂ©. Changement vĂ©ritable de dĂ©cors et de
 costumes !!! AprĂšs la sobriĂ©tĂ© des deux premiĂšres actes s’affirme ensuite une sorte d’explosion de lumiĂšre par le biais du dĂ©cor, avec des panneaux mĂ©talliques qui reprĂ©sentent une forĂȘt. Les danseurs y Ă©voluent, ; sont tous de noir vĂȘtus, dans des costumes d’insecte. Changement musical aussi, aprĂšs les prĂ©ludes de Chopin Ă  l’acte prĂ©cĂ©dent, nous voilĂ  dans un univers plus Ă©lectro-pop que jamais. Si les danseurs continuent Ă  se confondre dans la masse, ils ne sont plus indiffĂ©renciĂ©s ; dans cet acte dernier les danseuses sont en pointe. Il y a une surprise rocambolesque et dĂ©concertante Ă  la toute fin, qui a beaucoup plu visiblement.

 
 

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PITE-CRYSTAL-creation-palais-garnier-opera-de-paris-critique-classiquenewsL’auditoire ne peut pas s’empĂȘcher de faire une standing ovation Ă  la fin, cĂ©lĂ©brant les excellentes performances de la soirĂ©e. Un ballet contemporain de facture nĂ©o-classique qui a tout pour plaire au plus grand nombre, Ă  voir et Ă  revoir au Palais Garnier encore les 1er, 2, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 16, 17, 19, 20, 22 et 23 novembre 2019. Incontournable. Photos © Julien Benhamou — OnP

 

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COMPTE-RENDU, opĂ©ra. Paris, 28 sept 2019. FILIDEI : L’Inondation. Briot, Nahoun
 Orch Philharmonique de Radio France. Emilio Pomarico, direction. JoĂ«l Pommerat, livret et mise en scĂšne.

GetAttachmentThumbnailCompte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Comique, 28 septembre 2019. Francesco Filidei: L’Inondation. ChloĂš Briot, Boris Grappe, Norma Nahoun
 Orchestre Philharmonique de Radio France. Emilio Pomarico, direction. JoĂ«l Pommerat, livret et mise en scĂšne. La saison s’ouvre Ă  l’OpĂ©ra Comique avec la crĂ©ation mondiale de l’Inondation de JoĂ«l Pommerat et Francesco Filidei. L’OpĂ©ra contemporain d’aprĂšs un texte de l’auteur russe Zamiatine est trĂšs fortement attendu, s’agissant du premier vĂ©ritable livret d’opĂ©ra du metteur en scĂšne français et du deuxiĂšme opĂ©ra du compositeur italien. Une distribution de prestige et les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France sont dirigĂ©s par le chef Emilio Pomarico.

Pelléas et Mélisande, Written on Skin

l’Inondation 2019

L’OpĂ©ra Comique est dĂšs ses dĂ©buts un endroit d’expĂ©rimentation, propice aux crĂ©ations, bien plus audacieux historiquement que l’OpĂ©ra de Paris. Avec cette nouvelle commande d’opĂ©ra contemporain, la salle Favart affiche sa claire volontĂ© de perpĂ©ter cette tradition. L’endroit oĂč est nĂ©e Carmen brille toujours de cette ouverture Ă  l’expĂ©rimentation. Le succĂšs rĂ©cent d’une de ses coproductions, – qui a marquĂ© l’histoire des crĂ©ations Ă  l’opĂ©ra, Written on Skin de George Benjamin, en tĂ©moigne. Nous voyons dans cette production une continuation d’une dynamique dĂ©jĂ  en place.

L’histoire de l’opus est simple. Un couple – un homme et une femme, n’ont pas d’enfants. Ses voisins, oui. Une ado du bĂątiment devient orpheline suite Ă  la mort de son pĂšre. Elle est accueillie par le couple. L’homme trompe la femme avec l’adolescente. Il y a une inondation. Ça dĂ©borde. Alors ils sont logĂ©s chez les voisins. Tout s’amĂ©liore. La vie reprends aprĂšs l’inondation. Le couple repart chez eux. L’ado disparaĂźt soudainement. La femme tombe enceinte. Elle accouche. Elle avoue le meurtre de l’ado. VoilĂ .
Quant Ă  la musique, elle est particuliĂšrement agrĂ©able, accessible, souvent naturaliste, avec une prĂ©sence importante des percussions, parfois exotiques. La direction du chef est d’une grande prĂ©cision. L’écriture orchestrale est trĂšs rĂ©ussie, l’écriture vocale est intĂ©ressante, mais il y a parfois des Ă©trangetĂ©s au niveau de la prosodie. Parfois tous les Ă©lĂ©ments de la production vibrent en harmonie, et parfois, il y a un fort contraste entre sons et bruits imitant la nature et une articulation linguistique artificielle (il ne s’agĂźt pas d’un artifice formel, comme serait l’Alexandrin, mais l’artifice se trouve dans un parler d’apparence informel, mais au final, forcĂ©).

Les performances sont remarquables. ChloĂš Briot dans le rĂŽle principal de la Femme est une force totale et absolue (NDLR : la soprano a crĂ©Ă© Ă  Nantes le nouvel ouvrage Little Nemo de David Chaillou / janvier 2017 : voir notre vidĂ©o classiquenews). Elle fait preuve d’un travail d’acteur remarquable et d’une force physique insoupçonnĂ©e. Son chant charnu est parfois troublant d’intensitĂ©, comme son investissement sur scĂšne, dĂ©lectable. Une rĂ©vĂ©lation !
Son partenaire le baryton Boris Grappe dans le rĂŽle de l’Homme a un certain magnĂ©tisme scĂ©nique, efficace et sans prĂ©tention. Sa voix est percutante et seine, et il est parfois tragi-comique dans l’expression, ce qui correspond parfaitement Ă  l’Ɠuvre. Le contre-tĂ©nor Guilhem Terrail est une dĂ©couverte tout Ă  fait rĂ©jouissante! Dans son rĂŽle de narrateur, il est excellent ; le timbre de sa voix, superbement projetĂ©e ajoute un je ne sais quoi de mystĂ©rieux Ă  la reprĂ©sentation.

Enguerrand de Hys en pĂšre de famille / voisin a une prĂ©sence thĂ©Ăątrale et vocale Ă  la fois captivante, attendrissante. Il est en excellente forme comme l’est aussi sa partenaire Yael Raanan-Vandor en mĂšre / voisine. La chanteuse israĂ©lienne a une voix profonde et touchante ; au niveau thĂ©Ăątrale, sa performance est tout aussi tendre qu’intense. Le rĂŽle de l’adolescente est dĂ©doublĂ©, interprĂ©tĂ© par une comĂ©dienne, Cypriane Gardin, irrĂ©prochable, et la soprano Norma Nahoun, fait ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra Comique : sa partie est riche en effets expressifs et curiositĂ©s, et sa performance s’élĂšve au-delĂ  du dĂ©fi musical, pour notre plus grand bonheur.

La conception scĂ©nique n’est pas sans rappeler celle de Written on Skin. Le dĂ©cors unique d’Eric Soyer est un immeuble d’habitation, de trois Ă©tages, oĂč sont parfois projetĂ©es des vidĂ©os (de Renaud Rubiano). Comme d’habitude chez Pommerat, le travail d’acteur est remarquable, l’expression physique maĂźtrisĂ©e, la nuance psychologique affirmĂ©e. Dans le programme de l’opĂ©ra nous lisons des Ă©lĂ©ments probants quant Ă  la symbiose et collaboration entre l’auteur et le compositeur. Pommerat cherchant un compositeur-collaborateur avec qui il n’y aurait pas de rapport de force, Fidilei croyant que l’opĂ©ra est mort et dĂ©sirant le ranimer
 Ces deux lĂ , ce sont trouvĂ©s. Ils ont rĂ©ussi. Mais Ă  quoi ?

En dehors du sens, si l’on accepte que l’apport rĂ©el n’a pas sa place dans cette crĂ©ation, la nouvelle production ne suscite que des applaudissements. A dĂ©couvrir Ă  l’OpĂ©ra Comique encore le 1er et 3 octobre 2019, avant de partir en tournĂ©e nationale et internationale l’annĂ©e prochaine. Illustrations : photos © Stefan Brion / OpĂ©ra Comique / OC 2019

COMPTE-RENDU, opéra. PARIS, Garnier, le 12 sept 2019. VERDI: La Traviata. Yende, Bernheim, Mariotti / Stone.

Traviata opera garnier paris critique opera classiquenews 600x337_charles_duprat_opera_national_de_paris-la-traviata-19-20-charles-duprat-onp-22-_1Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Garnier, 12 septembre 2019. La Traviata, Verdi. Pretty Yende, Benjamin Bernheim, Ludovic TĂ©zier
 Orchestre de l’opĂ©ra. Michele Mariotti, direction. Simon Stone, mise en scĂšne. Nouvelle production du chef-d’Ɠuvre verdien, La Traviata, Ă  l’affiche pour la rentrĂ©e 2019 2020 de l’OpĂ©ra National de Paris. L’australien Simon Stone signe une transposition de l’intrigue Ă  notre Ă©poque, avec la volontĂ© Ă©vidente de parler Ă  la jeunesse actuelle. La soprano Pretty Yende dans le rĂŽle-titre fait une prise de rĂŽle magistrale, entourĂ©e des grandes voix telles que celles du tĂ©nor Benjamin Bernheim et du baryton Ludovic TĂ©zier. L’orchestre maison est dirigĂ© par le chef italien Michele Mariotti. Une nouveautĂ© riche en paillettes et perlimpinpin, bruyante et incohĂ©rente parfois, malgrĂ© la beautĂ© plastique indĂ©niable de la soprano, les nĂ©ons, les costumes hautes en couleur… le bijou reste invisible aux yeux.

 

 

La Traviata 2.0

en frivolité stylisée

 

 

opera-la-traviata

 

 

La Traviata est certainement l’un des opĂ©ras les plus cĂ©lĂšbres et jouĂ©s dans le monde entier. Le livret de Francesco Maria Piave d’aprĂšs La Dame aux camĂ©lias d’Alexandre Dumas fils n’y est pas pour rien. Le grand Verdi a su donner davantage de consistance et d’humanitĂ© aux personnages mis en musique. Si l’histoire archiconnue de Violetta ValĂ©ry, « courtisane », est un produit de son Ă©poque, inspirĂ© d’ailleurs de faits rĂ©els, seule la musique fantastique de Verdi cautionne l’indĂ©niable popularitĂ© inĂ©puisable de l’opus. Si le public contemporain europĂ©en est de moins en moins friand d’histoires tragiques oĂč les femmes sont condamnĂ©es Ă  la victimisation par une sociĂ©tĂ© Ă  la misogynie conquĂ©rante, nous aimons toujours ĂȘtre conquis par les sopranos qui s’attaquent au rĂŽle, et qui malgrĂ© la mort tragique sur scĂšne, gagnent nĂ©anmoins Ă  la fin de la performance, par la force de leur talent et leur insigne compĂ©tence.

Dans la transposition du metteur en scĂšne, M. Stone, nous avons droit Ă  un premiĂšre acte qui frappe l’oeil par l’usage ingĂ©nieux de la vidĂ©o (signĂ©e Zakk Hein), avec les rĂ©fĂ©rences contemporaines d’Instagram et Whatsapp. Violetta a donc des milliers de « followers », va faire la fĂȘte dans un cĂ©lĂšbre club privĂ© parisien, s’achĂšte un #kebab en fin de soirĂ©e, etc.. Ca interpelle, c’est surprenant, c’est agrĂ©able, c’est cool, c’est fugace
 C’est souvent anti musical. Regardons ce qu’il se passe sur scĂšne au moment le plus connu du grand public de cet acte, la chanson Ă  boire (le Brindisi)
 Rien. Cela pourrait ĂȘtre presque intĂ©ressant, de faire d’un morceau choral et dansant un moment de tension dramatique apparente
 Mais pourquoi ? Et comment ? Personne ne sait. La musique est dansante et lĂ©gĂšre, mais personne ne bouge. Si les interprĂštes n’avaient pas tournĂ© le dos au public Ă  certains moments, nous aurions pu dire qu’il s’agissait d’une mise en scĂšne d’inspiration baroque, du fait de l’aspect profondĂ©ment conventionnel de la proposition.
A un moment au 2e acte, nous avons droit Ă  des nĂ©ons tout Ă  fait orgiaques, c’est audacieux et c’est kitsch. On adore. ImmĂ©diatement aprĂšs vient une procession des choristes dĂ©guisĂ©s en plusieurs personnages des fantasmes Ă©rotiques, il y a du cuir, du latex, des godemichets
 et sagement se forment des couples tout Ă  fait hĂ©tĂ©ronormĂ©s, qui sagement regardent le public de face, sans bouger, pendant qu’ils chantent leur chƓur puis quittent la scĂšne. Il y a aussi pendant cet acte un bovidĂ© sur scĂšne. A la fin de l’acte la salle fut inondĂ© d’applaudissements
 et de quelques huĂ©es. Au troisiĂšme acte, le plus sobre, dans un contexte mĂ©dical, plus ou moins explicite, l’espace scĂ©nique est constamment « pollué » par des mĂ©canismes qui font marcher la scĂ©nographie, produisant d’insupportables bruits.

Heureusement les performances vocales sont salvatrices. Il y a un travail d’acteur indĂ©niable, surtout de la part des protagonistes, mais Ă©galement chez quelques seconds rĂŽles. Ils sont habitĂ©s par le drame, mĂȘme si la proposition est Ă©trangement moins dramatique que ce que nous en attendions.

 

 

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Pretty Yende dans le rĂŽle-titre est une force discrĂšte. Nous savons qu’elle a longtemps attendu avant d’incarner le rĂŽle, malgrĂ© les propositions depuis de nombreuses annĂ©es. Elle a bien fait ! Elle a le physique qui correspond au personnage et surtout elle est tout particuliĂšrement juste dans la caractĂ©risation, qui peut facilement sombrer dans l’excĂšs de pathos. Si son jeu d’actrice est gĂ©nial, le bijou est dans la voix. Sa performance est resplendissante, son souffle coupe le souffle et son legato ensorcelle, tout simplement. Le timbre est beau et touchant, et ses coloratures, bien que virtuoses, ne sont jamais frivoles. Son interprĂ©tation ultime, l’«addio del passato » Ă  la fin de l’opĂ©ra est un moment inoubliable, oĂč seul les frissons nous rappellent que le temps n’était pas vraiment suspendu. Une prise de rĂŽle magistrale !

Dans le triumvirat des protagonistes, les rĂŽles masculins d’Alfredo et de Giorgio Germont, fils et pĂšre, sont tout aussi brillamment interprĂ©tĂ©s. La performance de Ludovic TĂ©zier dans le rĂŽle du pĂšre est une Master Class de chant lyrique et de style. Le tĂ©nor Benjamin Bernheim est tout panache ! Il est vaillant dans les limites de la proposition scĂ©nique, mais a surtout une force expressive remarquable dans l’instrument. Le timbre est charmant ; sa voix remplit la salle et touche les coeurs.

Le choeur de l’OpĂ©ra sous la direction de JosĂ© Luis Basso est Ă  la hauteur des autres Ă©lĂ©ments de la production. La direction musicale du chef Michele Mariotti est tout Ă  fait intĂ©ressante. Si dans l’ensemble tout paraĂźt correcte, la performance des vents est tout Ă  fait hors du commun. Si les voix de la Yende et de Bernheim, lors du duo du 1er acte « Un di, felice, eterea » sont ravissantes, les vents sont quant Ă  eux, 
sublimes.

 

 

 

 

 
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Nouvelle Traviata Ă  l’OpĂ©ra National de Paris, avec un trio de protagonistes qui cautionnent entiĂšrement le dĂ©placement, une mise en scĂšne pĂ©tillante et lĂ©gĂšre qui ne laisse pas indiffĂ©rent. A l’affiche au Palais Garnier les 18, 21, 24, 26 et 28 septembre ainsi que les 1, 4, 6, 9, 12 et 16 octobre 2019, avec deux distributions. Illustrations : © Charles Duprat / OnP

 

 
 

 

COMPTE RENDU, critique, ballet. PARIS, Opéra National de Paris, le 26 juin 2019. Tree of codes. Wayne McGregor / Olafur Eliasson / Jamie xx.

COMPTE-RENDU, ballet. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 26 juin 2019. Tree of codes. Wayne McGregor, mise en scĂšne et chorĂ©graphie. Olafur Eliasson, conception viseulle. Jamie xx, musique. Ballet de l’opĂ©ra & Company Wayne McGregor. Fabuleuse reprise du Tree of Codes de Wayne McGregor, chorĂ©graphe rĂ©sident du Royal Ballet Ă  Londres. Un spectacle protĂ©iforme qui continue d’impressionner par le mariage des talents concertĂ©s du chorĂ©graphe, de l’artiste visuel Oliafur Eliasson et du musicien Jamie xx. Un ballet pleinement ancrĂ© dans le 21e siĂšcle, dĂ©licieusement interprĂ©tĂ© par les danseurs de la Compay Wayne McGregor et les danseurs du Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris !

 
 
 

Intellectuel ma non troppo,
Contemporain ma non tanto

   
 
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Le ballet de McGregor est une vĂ©ritable collaboration, une crĂ©ation en Ă©quipe, et la fine Ă©quipe est composĂ©e d’individus talentueux qui semblent avoir des nombreuses affinitĂ©s. Le tout est basĂ© sur un livre qui se veut objet d’art (Tree of Codes de Jonathan Safran Foer), et qui est lui-mĂȘme une sorte de transfiguration « hipsterienne » d’un recueil de nouvelles des annĂ©es 30 au siĂšcle passĂ© (The street of crocodiles de Bruno Schulz). La musique de Jamie xx, de l’électro-pop pure et dure, paraĂźtrait avoir tout une histoire originelle de conception, oĂč des passages du texte passent par un algorithme qui fait des mĂ©lodies
 On peut se demander s’il s’agĂźt des textes de Safran Foer ou de Schulz… et de l’intĂ©rĂȘt artistique du procĂ©dĂ©. La musique enregistrĂ© de Jamie xx fonctionne parfaitement, elle est trĂšs souvent entraĂźnante et percussive, avec quelques moments contemplatifs.

Dans une salle comme l’OpĂ©ra Bastille, la vue est un sens qui a une grande importance. En l’occurrence, la vue est sollicitĂ©e en permanence, surtout par les dĂ©cors et la scĂ©nographie imposante et haute en couleurs de l’artiste Olafur Eliasson. Chromatismes, transparence, illusions optiques, phares-poursuites qui illuminent les spectateurs, pour Ă©blouir davantage
 ou pas. La recherche artistique de cette trinitĂ© so 21th century est l’aspect le plus intĂ©ressant de la production. Si nous sommes en effet immergĂ©s dans le jeux permanent des miroirs et des lumiĂšres, nous arrivons malgrĂ© tout Ă  apprĂ©cier Ă©galement la danse et les mouvements des danseurs.

Le ballet commence dans l’obscuritĂ© totale avec des danseurs habillĂ©s des lumiĂšres ponctuelles qui dĂ©jĂ  troublent la perception sensorielle des spectateurs, pourtant la musique met rapidement en transe et l’on peut questionner d’oĂč viennent ces mouvements fabuleux que seul quelques LEDs dĂ©voilent. Ces lucioles ne reviendront plus aprĂšs cette sorte d’ouverture dans l’obscuritĂ©. Nous aurions droit par la suite Ă  l’arc-en-ciel, Ă  tout un camaĂŻeu de couleurs sur le plateau. Y compris dans les vĂȘtements,
 peut-ĂȘtre l’aspect le moins allĂ©chant.

En ce qui concerne l’aspect chorĂ©graphique
 c’est du McGregor : mouvements hyper rapides, portĂ©s insolents, extensions vertigineuses, un cĂŽtĂ© acrobatique et gymnastique pleinement assumĂ©, couplages non-conventionnels
 on adore. C’est contemporain, parce que, mais tout particuliĂšrement nĂ©oclassique. Il y a mĂȘme des pointes sur scĂšne Ă  un moment !
Pour la premiĂšre, se sont distinguĂ©s les danseurs de la compagnie invitĂ©e, qu’on a rarement l’occasion de voir, ainsi que six danseurs solistes du Ballet de l’OpĂ©ra. Pour les derniers, l’Etoile Valentine Colasante a Ă©tĂ© de grand impact par la force expressive de ses mouvements et une tonicitĂ© stimulante. Le Corps de Ballet, souvent sollicitĂ©, est super tonique ; rayonnant mĂȘme dans ce ballet. Les danseurs ont vraiment l’air de s’y plaire, et nous pouvons voir de temps en temps par ci par lĂ  des lueurs de personnalitĂ©, y compris chez de jeunes danseurs, comme Nine Seropian ou Francesco Mura. RĂ©jouissante participation des deux groupes associĂ©s.

 

 

Wayne McGregor_Olafur Eliasson_Tree of codes, opera de paris critique danse classiquenews juin juillet 2019 classiquenews ballet review critique ballet danse sur classiquenews article B

 

 
 

 
 

 
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C’est donc un spectacle recommandable pour le (trĂšs) large public, oĂč nous avons l’illusion d’un Ă©quilibre entre trois arts diffĂ©rents qui dĂ©coiffe et qui plaĂźt, mais d’oĂč nous sortons surtout avec la sensation d’avoir vĂ©cu une expĂ©rience artistique sĂ©duisante et contemporaine Ă  souhait. La performance des danseurs de deux compagnies est tout simplement formidable. A consommer sans modĂ©ration ! Encore Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra Bastille les 1er, 2, 3, 4, 6, 7, 8, 10, 11, 12, 13 et 14 juillet 2019.
Illustrations : ©J Chester Fildes, Manchester Festival 2015

 

 
 

 

COMPTE-RENDU, opéra. NANCY, Opéra, 23 juin 2019. PUCCINI : Madame Butterfly. Seo, Montvidas. Emmanuelle Bastet / PitrÚnas.

Nouvelle Tosca Ă  l'OpĂ©ra de TOURSCOMPTE-RENDU, opĂ©ra. Nancy. OpĂ©ra National de Lorraine, 23 juin 2019. PUCCINI : Madame Butterfly. Sunyoung Seo, Edagaras Montvidas, Cornelia Oncioiu
 Orchestre symphonique et lyrique de Nancy. Modestas PitrĂšnas, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scĂšne. Nouvelle production du chef-d’Ɠuvre puccinien, Madame Butterfly, Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra National de Lorraine. La metteur en scĂšne Emmanuelle Bastet signe un spectacle intimiste, d’une grande dĂ©licatesse et sensibilitĂ© et le chef Modestas PitrĂšnas assure la direction musicale de l’orchestre et des chanteurs superbement investis Ă  tous niveaux!

Madame Butterfly Ă©tait l’opĂ©ra prĂ©fĂ©rĂ© du compositeur, « le plus sincĂšre et le plus Ă©vocateur que j’ai jamais conçu », disait-il. Il marque un retour au drame psychologique intimiste, Ă  l’observation des sentiments, Ă  la poĂ©sie du quotidien. Puccini pris par son sujet et son hĂ©roĂŻne, s’est plongĂ© dans l’Ă©tude de la musique, de la culture et des rites japonais, allant jusqu’Ă  la rencontre de l’actrice Sada Jacco qui l’a permit de se familiariser avec le timbre des femmes japonaises !
L’histoire de Cio-Cio-San / Butterfly s’inspire largement du roman de Pierre Loti : Madame ChrysanthĂšme. Le livret est conçu par les collaborateurs fĂ©tiches de Puccini, Giacosa et Illica, d’aprĂšs la piĂšce de David Belasco, tirĂ©e d’un rĂ©cit de John Luther Long, ce dernier inspirĂ© de Loti. Il parle du lieutenant de la marine amĂ©ricaine B.F. Pinkerton qui se « marie » avec une jeune geisha nommĂ© Cio-Cio San (« Butterfly »). Le tout est une farce mais Butterfly y croit. Elle se convertit au christianisme et a un enfant de cette union. Elle sera dĂ©laissĂ©e par le lieutenant qui reviendra avec une femme amĂ©ricaine, sa vĂ©ritable Ă©pouse, pour rĂ©cupĂ©rer son fils bĂątard. Butterfly ne peut que se tuer avec le couteau hĂ©ritĂ© de son pĂšre, et qu’il avait utilisĂ© pour son suicide rituel Hara-Kiri.

 

 

 

Nouvelle Butterfly Ă  Nancy

Éblouissante simplicitĂ©
quand le mélodrame se soumet au drame

 

 

 

Madama-Butterfly nancy emmanuelle bastet Sunyoung Seo  critique opera par classiquenews la nouvelle Butterfly de Nancy opera critique classiquenews ©C2images-pour-l’OpĂ©ra-national-de-Lorraine-9-362x543La mise en scĂšne Ă©lĂ©gante et Ă©purĂ©e d’Emmanuelle Bastet, avec les sublimes dĂ©cors de son collaborateur fĂ©tiche Tim Northon, reprĂ©sente une sorte de contrepoids sobre et dĂ©licat Ă  la musique marquĂ©e par la sentimentalitĂ© exacerbĂ©e de Puccini. Les acteurs-chanteurs sont engagĂ©s et semblent tous portĂ©s par la vision thĂ©Ăątrale pointue et cohĂ©rente de Bastet. Dans ce sens, le couple protagoniste brille d’une lumiĂšre qui dĂ©passe les clichĂ©s auxquels on assigne souvent les interprĂštes des deux rĂŽles. La soprano sud-corĂ©enne Sunyoung Seo est trĂšs en forme vocalement et incarne magistralement , Ăąme et corps, le lustre de son aveuglement, derriĂšre lequel se cachent illusion et dĂ©sespoir. Elle est trĂšs fortement ovationnĂ©e aprĂšs le cĂ©lĂšbre air « Un bel di vedremo ». Le tĂ©nor Edgaras Montvidas est quant Ă  lui un lieutenant Pinkerton tout Ă  fait charmant et charmeur. Le Suzuki de la mezzo-soprano Cornelia Oncioiu se distingue par le gosier remarquable et sa voix Ă  la superbe projection, ainsi que par un je ne sais quoi de mĂ©lancolique et touchant dans son jeu. Le Sharpless du baryton Dario Solaris sĂ©duit par la beautĂ© du timbre et la maĂźtrise exquise de sa voix. Les nombreux rĂŽles secondaires agrĂ©mentent ponctuellement la reprĂ©sentation par leurs excellentes performances, que ce soit le Goro vivace et rĂ©actif de Gregory Bonfatti ou le passage grave et intense de la basse Nika Guliashvili en oncle Bonze.

Madama-Butterfly nancy opera montvideas pinkerton critique opera classiquenews ©C2images-pour-l’OpĂ©ra-national-de-Lorraine-1-362x241Le choeur de l’OpĂ©ra National de Lorraine sous la direction de Merion Powell est Ă  la hauteur des autres Ă©lĂ©ments de la production. La direction musicale de Modestas PitrĂšnas se prĂ©sente presque comme une rĂ©vĂ©lation. Il a rĂ©ussi Ă  maĂźtriser la rythmique de l’opus et Ă  fait scintiller le coloris orchestral d’une façon totalement inattendue ! S’il y a eu des imprĂ©cisions dans l’exĂ©cution ponctuellement chez les vents, la direction du chef et l’interprĂ©tation de l’orchestre sont tout aussi poĂ©tiques que la mise en scĂšne. Production heureuse d’un sujet malheureux, revisitĂ© subtilement par Emmanuelle Bastet et son Ă©quipe artistique.

 

 

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COMPTE-RENDU, opĂ©ra. Nancy. OpĂ©ra National de Lorraine, 23 juin 2019. PUCCINI : Madame Butterfly. Sunyoung Seo, Edagaras Montvidas, Cornelia Oncioiu
 Orchestre symphonique et lyrique de Nancy. Modestas PitrĂšnas, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scĂšne. Illustrations : Sunyoung Seo (Cio-Cio-San) © C2images pour l’OpĂ©ra national de Lorraine
 

COMPTE-RENDU, opéra. Paris, Palais Garnier, 11 juin 2019. MOZART : Don Giovanni.Dupuis
 Jordan / van Hove.

mozart wolfgang _doris_stockminiCompte rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier, 11 juin 2019. Don Giovanni, Mozart. Etienne Dupuis, Jacquelyn Wagner, Nicole Car, Philippe Sly
 Orchestre et choeurs de l’opĂ©ra. Philippe Jordan, direction. Ivo van Hove, mise en scĂšne. Nouvelle production du chef-d’Ɠuvre de Mozart, Don Giovanni, Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Le metteur en scĂšne Ivo van Hove signe un spectacle gris parpaing ; le chef Philippe Jordan assure la direction musicale de l’orchestre associĂ© Ă  une distribution fortement histrionique, rayonnante de thĂ©ĂątralitĂ©, entiĂšrement Ă©prise du mĂ©lodrame joyeux du gĂ©nie salzbourgeois !

L’opĂ©ra des opĂ©ras, la piĂšce fĂ©tiche des romantiques, ce deuxiĂšme fils du duo Da Ponte-Mozart, transcende le style de l’opera buffa proprement dit pour atteindre les sommets dans le registre de la… tragĂ©die. Avant cette fresque immense, jamais la musique n’avait Ă©tĂ© aussi vraie, aussi rĂ©aliste, aussi sombre ; jamais elle n’avait exprimĂ© aussi brutalement le contraste entre les douces effusions de l’amour et l’horreur de la mort. Peut-ĂȘtre le chef d’Ɠuvre de Mozart le plus enflammĂ©, le plus osé  qui raconte l’histoire de notre anti-hĂ©ros libertin prĂ©fĂ©rĂ© et sa descente aux enfers avec la plus grande attention aux pulsions humaines, avec la plus grande humanitĂ© en vĂ©ritĂ©.

nouvelle production de Don Giovanni Ă  Garnier

 Prima la musica, mais pas trop

Le spectacle commence avec la scĂšne ouverte montrant le dĂ©cor unique d’architecture brutaliste signĂ© Jan Versweyveld, oĂč l’on aperçoit des escaliers, des fenĂȘtres
 le gris maussade omniprĂ©sent paraĂźtrait servir de fond neutre au jeu d’acteur trĂšs ciselĂ© dont les chanteurs font preuve
 et qui peut ĂȘtre apprĂ©ciĂ© glorieusement par les personnes assises prĂšs de la scĂšne et avec des jumelles. Si nous nous sommes rĂ©galĂ©s du travail d’interprĂ©tation et de caractĂ©risation des interprĂštes sur scĂšne, la production met en valeur surtout la partition. Ma non troppo.

Certaines mise en scĂšnes s’affirment volontairement extra-sobres avec l’idĂ©e sous-jacente de laisser parler la musique. C’est un bel idĂ©al qui peut faire des effets inouĂŻs sur l’expĂ©rience lyrique. Il paraĂźt que ce n’est pas une volontĂ© affichĂ©e par le metteur en scĂšne, qui, malgrĂ© quelques moments de grand impact et de justesse, est parfois carrĂ©ment anti-musical. Ainsi le baryton Etienne Dupuis dans sa prise du rĂŽle Ă©ponyme a-t-il apprĂ©ciĂ© le fait de chanter le morceau le plus sensible, le plus beau, le plus sublime de sa partition, la chansonnette du 2e acte « Deh vieni alla finestra », en coulisses, cachĂ©. Difficile Ă  comprendre, et encore plus Ă  pardonner.

Nous sommes en l’occurrence contents de nous concentrer sur l’interprĂ©tation musicale. L’Orchestre maison dirigĂ© par Philippe Jordan est pure Ă©lĂ©gance et raffinement, les tempi sont plutĂŽt modĂ©rĂ©s. Bien sĂ»r comme d’habitude, les vents font honneur dans leur excellente interprĂ©tation aux sublimes pages que leur dĂ©die Mozart, et les cordes dans leur perfection trouvent un bon dosage entre tension et relĂąche dans l’exĂ©cution. Remarquons Ă©galement les musiciens jouant sur la scĂšne au deuxiĂšme acte, avec un swing chambriste et pompier digne du XVIIIe siĂšcle. Nous n’avons pas senti l’effroi durant la cĂ©lĂšbre ouverture en rĂ© mineur, mais nous avons eu droit Ă  une sorte de dĂ©charnement diabolique et trĂšs enjouĂ© pour le pseudo-final Ă  la fin de l’Ɠuvre, la descente aux enfers de Don Giovanni (nous sommes heureux du respect de la partition originale avec le maintien du lieto fine, la fin heureuse conventionnĂ©e propre au 18e siĂšcle malgrĂ© ses trĂšs nombreux dĂ©tracteurs du 19e).

Le baryton Etienne Dupuis signe un Don Giovanni sobre, plus hautain qu’altier, plus vicelard que libertaire, et ceci lui va trĂšs trĂšs bien. Son Ă©pouse dans la vie rĂ©elle incarne le rĂŽle de la femme rĂ©pudiĂ©e du Don, Donna Elvira. Nicole Car est une des artistes qui captivent l’auditoire avec sa prĂ©sence et son chant en permanence. Que ce soit dans sa cavatine au 1e acte « Ah che mi dice mai » ou son air au 2e « Mi tradi quell’alma ingrata » oĂč elle est fabuleusement dramatique Ă  souhait dans son incarnation d’une femme amoureuse et blessĂ©e. Si elle est touchante, bouleversante d’humanitĂ©, son chant est riche, charnu, charnel, tout au long des trois heures de reprĂ©sentation.

La Donna Anna de la soprano Jacquelyn Wagner, avec une partition encore plus redoutable, est tout autant brillante d’humanitĂ©, et elle assure ses airs virtuoses avec dignitĂ©, sans faire preuve d’affectation pyrotechnique, mais au contraire donnant Ă  ses vocalises une intensitĂ© fracassante de beautĂ©. Le Leporello de Philippe Sly est un beau valet. Son physique agrĂ©able et son attitude espiĂšgle sont une belle contrepartie lĂ©gĂšre Ă  l’aspect trĂšs sensuel et troublant de son instrument en action. Il a cet incroyable mĂ©rite d’avoir rĂ©ussi des interventions personnelles sur la partition dĂšs son entrĂ©e au 1er acte « Notte e giorno faticar », oĂč il s’approprie du personnage avec facilitĂ©, et ajoute un je ne sais quoi qui marche et qui plaĂźt. Qu’il continue d’oser ! C’est lui Ă©galement qui suscite la toute premiĂšre Ă©closion d’applaudissements dans la soirĂ©e, aprĂšs son cĂ©lĂšbre air du 1er acte « Madamina, il catalogo Ăš questo », sans aucun doute grĂące Ă  la force de son expression musicale plus qu’à l’intĂ©rĂȘt de la proposition scĂ©nique


Le Don Ottavio du tĂ©nor Stanislas de Barbeyrac est une trĂšs agrĂ©able surprise. Nous remarquons l’évolution de son gosier, et ceci impacte aussi son interprĂ©tation lyrique qui s’éloigne un maximum de la caricature viennoise Ă  laquelle elle est souvent condamnĂ©e. S’il y a un moment d’une incroyable beautĂ© dans les propositions d’une beaucoup trop austĂšre sobriĂ©tĂ©, c’est prĂ©cisĂ©ment l’air redoutable du 1er acte : « Dalla sua pace ». Ivo van Hove l’oblige Ă  l’interprĂ©ter assis par terre au milieu de la scĂšne, et ceci a le plus grand impact Ă©motionnel de la soirĂ©e ; le tĂ©nor y est touchant et l’auditoire lui fait le cadeau d’applaudissements et de bravos bien mĂ©ritĂ©s. Le couple Zerlina et Masetto interprĂ©tĂ© par Elsa Dreisig et Mikhail Timoshenko est plein de vivacitĂ©, mĂȘme si les voix sont un peu instables en dĂ©but de soirĂ©e, nous fĂ©licitons leurs efforts. Remarquons Ă©galement l’excellente prestation des choeurs de l’OpĂ©ra parisien, dirigĂ©s par Alessandro di Stefano.

Une production qui a Ă©galement le mĂ©rite de finir aprĂšs trois heures de gris avec une projection-crĂ©ation vidĂ©o (signĂ©e Christopher Ash) inspirĂ©e des scĂšnes infernales de Bosch, et qui est tout Ă  fait effrayante, puis par une Ă©closion de couleurs estivales qui s’accorde avec l’épilogue-fin heureux de l’opus. A voir et revoir, Ă©couter et applaudir… pour Mozart et les chanteurs. A l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Garnier encore les 16, 19, 21, 24 et 29 juin ainsi que les 1, 4, 7, 10 et 13 juillet 2019.

ENTRETIEN avec LEIF OVE ANDSNES : Mozart rĂ©inventé  1/2

andsnes-leif-ove-mozart-concertos-critique-reveiw-concerts-classiquenews-MOZART-opera-concert-Leif-ove-andsnes-piano-mozart-concertos-classiquenewsENTRETIEN avec LEIF OVE ANDSNES : Mozart rĂ©inventé  plus romantique et moderne que vraiment « classique ». Le pianiste Leif Ove Andsnes questionne pendant quatre ans avec les instrumentistes du Mahler Chamber Orchestra, l’écriture concertante de Mozart, Ă  travers son nouveau projet musical intitulĂ© « MOZART MOMENTUM 1785/1786 ». AprĂšs un cycle dĂ©diĂ© aux Concertos de Beethoven, le pianiste Leif Ove Andsnes interroge le sens et la modernitĂ© des Concertos de Mozart dont il Ă©claire l’écriture personnelle, classique certes, mais surtout prĂ© romantique. Un tĂ©moignage qui passionne l’interprĂšte dont les compĂ©tences s’élargissent Ă  la direction d’orchestre car il retrouve le MAHLER CHAMBER Orchestra, en une sĂ©rie de concerts et de propositions musicales d’un nouveau genre
 Entretien exclusif pour classiquenews.com

 

 

 

andsens piano concert review critique classiquenews decembre 2015 leif-ove-andsnes

 

 

 

CNC : Beethoven est considĂ©rĂ© comme l’ultime figure du triumvirat classique Ă  Vienne, aprĂšs Haydn et Mozart. Suite Ă  votre « Beethoven Journey » avec le Mahler Chamber Orchestra, pourquoi aujourd’hui (re)venir Ă  Mozart ?

Leif Ove Andsnes : Cela a beaucoup Ă  voir avec ma collaboration avec le Mahler Chamber Orchestra / MCO : notre travail autour du Beethoven Journey, s’est traduit par plusieurs enregistrements et concerts. C’est une sensation unique de travailler exclusivement avec un ensemble pendant des annĂ©es. Pour les concerts, je dirigeais l’orchestre depuis le piano. J’ai senti pour la premiĂšre fois de ma vie ce que les grands chefs accomplis doivent ressentir : une sorte d’osmose, de complicitĂ© totale avec l’orchestre par rapport aux Ă©motions, aux couleurs, dans la plus grande spontanĂ©itĂ© et une libertĂ© totale. En tant qu’artiste en rĂ©sidence chez MCO, on s’est questionnĂ© par rapport aux projets et dans le contexte, il nous a paru tout a fait naturel et logique chez Mozart, voire encore plus que chez Beethoven, de diriger l’orchestre depuis le piano.

A LA CHARNIERE DES ANNEES 1785 – 1786
 Ceci est d’autant plus lĂ©gitime qu’il y a ce dialogue entre le piano et l’orchestre chez Mozart, qui est vraiment parfait pour ce contexte, comme une sorte de musique de chambre augmentĂ©e, mĂȘme s’il y a quand mĂȘme un soliste. Donc on a dĂ©cidĂ© Mozart, et j’ai proposĂ© de choisir une pĂ©riode prĂ©cise de la vie de Mozart, les annĂ©es 1785 / 1786, qui sont trĂšs particuliĂšres. Je crois que quelque chose de remarquable s’est passĂ© en 1785, avec son Concerto pour piano n° 20, qui est, d’abord, son premier dans une tonalitĂ© mineure, trĂšs dramatique, aux couleurs sombres, par rapport aux prĂ©cĂ©dents, mais au-delĂ  de ça, encore plus remarquable est le fait que l’orchestre commence avec une musique complĂštement diffĂ©rente par rapport au piano. L’orchestre dĂ©bute de façon exubĂ©rante et le piano, lui, entre en une voix Ă  la fois intime et solitaire ; c’est la premiĂšre fois que cela arrive dans le genre. L’usage est que l’orchestre commence le concerto, puis le piano reprend la mĂȘme musique et la dĂ©veloppe ensuite. Cela a dĂ» ĂȘtre trĂšs surprenant pour l’audience de Mozart, et je pense il a bien aimĂ© l’effet, parce qu’il a continuĂ© Ă  utiliser ce procĂ©dĂ© dans ses concertos ultĂ©rieurs.

 

 

 

L’intimitĂ©, la solitude…

MOZART invente un nouveau canevas dramatique pour le Concerto pour piano

 

 

 

andsnes-leiv-mozart-concerts-annonces-critique-entretien-mozart-classiquenewsLes compositeurs aprĂšs lui, de toute Ă©vidence, ont bien aimĂ© cette idĂ©e, comme Beethoven, qui fait des choses de plus en plus radicales par rapport Ă  l’entrĂ©e du piano dans ses concertos. C’est un peu la graine du futur concerto « hĂ©roĂŻque », plutĂŽt romantique, oĂč le soliste s’exhibe « Here I am ! » (Je suis lĂ ), comme chez Schumann. Mozart fait ainsi grandir la narration, l’histoire
 le concerto pour piano devient quelque chose de beaucoup plus complexe, avec l’apparition d’un drame psychologique oĂč l’individu (le soliste) parle Ă  la sociĂ©té  Et il a aussi donnĂ© des rĂŽles importants aux instruments, notamment aux vents, ce qui rĂ©vĂšle davantage, bien sĂ»r, l’influence de l’opĂ©ra. Mozart Ă©tait alors en train d’écrire Les Noces de Figaro.

 

 

 

CN : Mozart est l’icĂŽne par excellence du Classicisme musical ; pourtant les annĂ©es 1780 dĂ©voilent une grande diversitĂ© et complexitĂ© dans sa crĂ©ation. En particulier les piĂšces Ă©crites entre 1784 et 1786. A ce titre, certains musicologues estiment que Mozart est le premier compositeur romantique. Qu’en pensez-vous ?

LOA : Oui, d’une certaine façon cela se voit dĂ©jĂ  dans les inventions de Mozart Ă  cette Ă©poque, par exemple dans le Concerto n° 20, l’entrĂ©e du piano avec une voix trĂšs individuelle, c’est un peu le germe du romanticisme musical. Et cette voix est vraiment trĂšs particuliĂšre, trĂšs personnelle, trĂšs touchante. Il y a plein des moments dans les concertos de Mozart oĂč l’on peut entendre cette voix sensible, sentimentale, mais Mozart ne tombe jamais dans une dĂ©marche d’exploitation romantique pleine de douleur et de souffrance exacerbĂ©e comme chez
 Schumann ou Wagner. Ces derniers le font de façon dĂ©libĂ©rĂ©e ; chez eux, c’est formellement fantastique, mais parfois un peu trop Ă©cƓurant. On peut ĂȘtre touchĂ© au plus profond de soi avec Mozart, par exemple dans le mouvement lent du Concerto en La, sans que cela ne soit jamais indigeste. C’est un de morceaux les plus poignants dans la vie, et pourtant il y a une puretĂ© dans l’harmonie, tout Ă  fait classique. Au final qu’est-ce que c’est le romanticisme ? Il y a des gens qui trouvent Mozart romantique grĂące Ă  toutes les Ă©motions prĂ©sentes dans sa musique
 Il y a quelque de cet ordre. Son dĂ©veloppement est impressionnant. J’aime bien quand on se sĂ©pare un peu de l’image du gĂ©nie prĂ©coce et immaculĂ© ; ce qu’il Ă©tait bien Ă©videmment, mais il y a une progression et une maturation Ă©vidente chez Mozart tout au long de sa vie. C’est tout autant impressionnant l’assurance qu’il a dans ces gestes crĂ©ateurs, le dĂ©but de la Symphonie Prague par exemple, est inattendu, d’un formidable impact, et sans le moindre doute. Quelle maĂźtrise ! Par rapport Ă  la question Ă©motionnelle, une chose m’a toujours interpellĂ©e : la capacitĂ© qu’a Mozart Ă  bouleverser de façon soudaine ; on croirait que tout est lisse, que tout va bien, et lĂ  il y a une surprise, souvent courte, oĂč quelque chose d’inattendu se prĂ©sente ; tu ressens alors ton cƓur se serrer sans avertissement. Tous ces bouleversements font partie de la richesse de sa musique, et plus il y a des voix, plus il est capable d’exprimer les contrastes, comme d’Ă©clairer la complexitĂ©.

 

 

 

CN : Liszt est souvent considéré comme la premiÚre rockstar de la musique classique, voire de la musique tout court. Mozart, quant à lui, serait-il alors le premier auto-entrepreneur de la musique populaire ?

LOA : (rires) Peut-ĂȘtre ! J’aurais tout fait pour assister Ă  l’un de ses concerts de son vivant. Parfois il nous est difficile Ă  notre Ă©poque de mesurer Ă  quel point ses piĂšces sont virtuoses
 comparĂ©es Ă  Rachmaninov ou Bartok qui ont Ă©crit des piĂšces extrĂȘmement difficiles. On peut s’imaginer le moment juste avant le dĂ©but d’un Concerto de Mozart, disons le 21Ăšme par exemple, … comment il a du se faire plaisir, page aprĂšs page ; dans la partition se voit clairement la volontĂ© de plaire Ă  son auditoire, une claire ambition d’affirmer ses compĂ©tences. Comment il a fait avancer le piano, c’est impressionnant, notamment en comparaison avec Haydn. Il y a une grande joie chez Mozart, y compris dans sa virtuositĂ©. Je dois aussi dire qu’il y a une joie physique pour le pianiste Ă  interprĂ©ter ces concertos. Un vrai plaisir pour les mains de les jouer. Je pense qu’il Ă©tait un pianiste tout Ă  fait spectaculaire !

 

 

 

ENTRETIEN 2
 suite de notre entretien avec Leif Ove ANDSNES, entretien 2/2

 

 

 

LIRE AUSSI notre annonce du cycle de concerts MOZART MOMENTUM par Leif Ove Andsnes

Propos recueillis en avril 2019 par notre envoyé spécial Sabino PENA ARCIA

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Compte-rendu, ballet. Paris. Opéra National de Paris, le 18 avril 2019. Leon, Lightfoot, Van Manen. Sol Leon, Paul Lightfoot, Hans Van Manen, chorégraphes

Compte-rendu, ballet. Paris. OpĂ©ra National de Paris, le 18 avril 2019. Leon, Lightfoot, Van Manen. Sol Leon, Paul Lightfoot, Hans Van Manen, chorĂ©graphes. LĂ©onore Baulac, Germain Louvet, Hugo Marchand, Ludmila Pagliero, Etoiles. Ballet de l’opĂ©ra. Elena Bonnay, pianiste. Fabuleux programme contemporain nĂ©oclassique au Ballet de l’OpĂ©ra de Paris, nĂ©erlandais Ă  souhait, mĂ©langeant intensitĂ© stylisĂ©e et lĂ©gĂšretĂ© printaniĂšre. Le chorĂ©graphe nĂ©erlandais Hans Van Manen revient Ă  l’OpĂ©ra pour la reprise heureuse de son court ballet Trois Gnossiennes. Deux de ses hĂ©ritiers artistiques, Sol Leon et Paul Lightfoot, chorĂ©graphes en rĂ©sidence au Nederlands Dans Theater, la compagnie nationale de danse contemporaine aux Pays-Bas, transmettent deux de leurs oeuvres pour la premiĂšre fois Ă  Paris. DĂ©couverte extraordinaire !

Triptyque Made in the Netherlands
Audace néerlandaise, flair français

Agathe_Poupeney_Opera_national_de_Paris-Sleight-of-hand-Leon-Lightfoot-Leonore-Baulac-Germain-Louvet-Photo-Agathe-Poupeney-onp-1600px-362x543 critique danse critique ballet classiquenewsDeux ballets du duo Leon Lightfoot orbitent autour des Trois Gnosiennes de Van Manen. La soirĂ©e commence dans le noir avec Sleight of Hand (2007), piĂšce pour 8 danseurs sur une musique de Philippe Glass. Il semblerait que les chorĂ©graphes invitĂ©s ont une volontĂ©, Cunninghamienne presque, anti-narrative affirmĂ©e. Or, le ballet qui ouvre le programme (comme celui qui le termine) sont chargĂ©s de symboles et d’élĂ©ments extra-chorĂ©graphiques. DĂšs la levĂ©e du rideau, nous voyons sur scĂšne, au fond, deux gĂ©ants immobiles tout de noir vĂȘtus, Ă  la mine expressive insolente (Hannah O’Neill et StĂ©phane Bullion). Les Etoiles Germain Louvet et LĂ©onore Baulac forment une sorte de couple. Si nous respectons l’envie des maĂźtres d’éviter toute lecture ou analyse narrative, on peut croire que ce « couple » se trouve plus ou moins perdu dans la scĂšne, et qu’il cherche quelque chose, quelque part, au milieu de l’atmosphĂšre Ă©trange ambiante. Si lui rayonne toujours par la perfection absolue des mouvements, et assure les portĂ©s complexes de sa partenaire, elle brille par l’intensitĂ© de l’expression.

Le trio des danseurs Chun Wing Lam, Pablo Legasa er Adrien Couvez est une rĂ©vĂ©lation ! Leur performance est chic choc au niveau de la danse, avec Lam particuliĂšrement tonique, et thĂ©Ăątralement superbe; leurs mouvements nĂ©oclassiques sont trĂšs souvent accompagnĂ©s d’expressions et de grimaces concordantes avec l’ambiance. Ils rentrent et sortent sur scĂšne avec une prĂ©sence magnĂ©tique qui mĂ©lange dĂ©contraction et mystĂšre. MickaĂ«l Lafon, lui, est comme une sorte d’ĂȘtre quelque peu sauvage qui entre et sort de la scĂšne avec un rythme vertigineux et une prĂ©sence qui a tout pour plaire Ă  une partie de l’auditoire.

AprĂšs un prĂ©cipitĂ© vient le ballet Trois Gnossiennes de Van Manen, dont le rĂ©pertoire est mĂ©connu en France, sauf pour les amateurs de la danse et les disciples, artistiques ou humains, de Rudolf NourĂ©ev, ancien Directeur du Ballet de l’OpĂ©ra. Le court ballet, musique Ă©ponyme d’Erik Satie est un bijoux d’abstraction nĂ©oclassique, de sensualitĂ© subtile et de musicalitĂ© ! Le couple d’Etoiles qui l’interprĂšte est constituĂ© de Ludmila Pagliero et Hugo Marchand. Ils excellent Ă  tout niveau. Leurs lignes sont vraiment fantastiques, et le va et vient entre danse nĂ©oclassique, mathĂ©matique, millimĂ©trique et attitude/expression tout modernement tendue, est dĂ©licieux Ă  regarder. Le partenariat est rĂ©ussi comme d’habitude ; lui, assurant sans faille les portĂ©s compliquĂ©s, et elle avec une aisance frappante dans le langage chorĂ©graphique. Remarquons Ă©galement l’excellente interprĂ©tation en direct sur scĂšne des Trois Gnossiennes de Satie par la pianniste Elena Bonnay.

Agathe_Poupeney___Opera_national_de_Paris-Speak-for-yourself-Leon-Lightfoot-2018-19-050-St-Martin-c-A.Poupeney-1600px-362x543 critique danse ballet classiquenewsAprĂšs l’entracte vient la piĂšce Speak for yourself (1999) pour 9 danseurs, sous des musiques -enregistrĂ©es- de Bach et de Reich. Elle commence avec le Premier Danseur François Alu, dansant avec un dispositif mobile qui produit de la fumĂ©e. Il restera collĂ© Ă  sa machine qui fait des beaux effets. Sa danse a un cĂŽtĂ© volontairement projecteur, qu’il gardera tout au long du ballet, Ă  cĂŽtĂ© des autres. Ces derniers forment des couples quelque peu idiosyncratiques, et ils sont tous Ă©ventuellement contraints de
 danser sous la pluie ! En effet, un dispositif inonde la scĂšne d’une fine pluie. L’effet est impressionnant, comme l’est l’audace et le courage des danseurs sur scĂšne.
Le couple de Simon Le Borgne et Sylvia Saint-Martin captive dĂšs leur entrĂ©e, par une aisance Ă©lĂ©gante et insolente dans les mouvements. Le jeune Pablo Legasa se distingue comme dans la premiĂšre piĂšce au programme, ainsi que les Etoiles Valentine Colasante, Hugo Marchand et Ludmila Pagliero. Le style renvoie bien sĂ»r Ă  Van Manen, mais aussi au langage nĂ©oclassique d’un autre personnage emblĂ©matique de la Nederlands Dans Teater, Jiri Kylian.
Si la durĂ©e du programme (1h30) peut paraĂźtre courte, ce sentiment s’exacerbe, bien sĂ»r, grĂące Ă  la qualitĂ© des piĂšces prĂ©sentĂ©es. Deux superbes entrĂ©es au rĂ©pertoire et une reprise fantastique sont au rendez-vous au Palais Garnier. RĂ©alisations trĂšs fortement recommandĂ©es. Encore Ă  l’affiche les 26 et 27 avril ainsi que les 5, 11, 12, 14, 17, 18, 20 et 23 mai 2019. Illustrations : © Agathe Poupeney / OpĂ©ra national de Paris

COMPTE-RENDU, opéra. PARIS, Bastille, le 7 avril 2019. CHOSTAKOVITCH : Lady Macbeth de Mzensk. Metzmacher / Warlikowski.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, 7 avril 2019. Lady Macbeth de Mzensk, Chostakovitch. Dmitry Ulyanov, Ausrine Stundyte, Pavel Cernoch
 Orchestre et choeurs de l’opĂ©ra. Ingo Metzmacher, direction. Krzysztof Warlikowski, mise en scĂšne. Chostakovitch, un des derniers compositeurs symphoniques de gĂ©nie, a crĂ©Ă© seulement deux opĂ©ras. En cette premiĂšre printaniĂšre, nous assistons Ă  la troisiĂšme production parisienne de son chef d’Ɠuvre lyrique, Lady Macbeth de Mzensk, d’aprĂšs NikolaĂŻ Leskov. L’enfant terrible de la mise en scĂšne actuelle Krzysztof Warlikowski est confiĂ© la mise en scĂšne de la nouvelle production, et le chef allemand Ingo Metzmacher assure la direction musicale d’une partition redoutable. Une premiĂšre d’une grande intensitĂ© qui nous rappelle d’un cĂŽtĂ© la pertinence de l’opus rarement jouĂ©, et d’un autre, le fait indĂ©niable que l’opĂ©ra est bel et bien un art vivant.

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Balance ton paradigme, mais un seul…

Dans l’opĂ©ra, Katerina IsmaĂŻlova est l’épouse du commerçant Zynovi IsmaĂŻlov, lui-mĂȘme fils du commerçant Boris IsmaĂŻlov. Elle s’ennuie, elle est peu aimĂ©e de son mari, souvent humiliĂ©e par son beau-pĂšre, notamment aprĂšs le dĂ©part temporaire du mari. La cuisiniĂšre Aksinia lui fait remarquer le nouvel ouvrier SergueĂŻ, qui avait perdu son travail prĂ©cĂ©dent Ă  cause d’une liaison avec sa patronne. Il et elle / Serguei et Katerina, commencent une relation amoureuse qui est dĂ©couverte par le beau-pĂšre. Elle l’empoisonne, mais celui-ci fait appeler son fils avant son trĂ©pas. L’époux arrive : il trouve le couple adultĂšre, qui le tue, puis cache le cadavre dans la cave. Fast-forward aux noces de Katerina et SergueĂŻ oĂč en plein milieu de diverses festivitĂ©s la police les arrĂȘte. Ils sont condamnĂ©s aux travaux forcĂ©s dans un camp en SibĂ©rie et partent au bagne. SergueĂŻ accuse Katerina d’ĂȘtre la cause de son malheur et la trompe avec Sonietka, une autre condamnĂ©e. Katerina n’en peut plus ; elle finit par pousser sa rivale dans l’eau et s’y jeter aprĂšs. Si le sordide n’assĂšche pas l’inspiration de Chostakovitch, il lui permet aussi d’écrire une partition orchestralement somptueuse


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Chostakovitch et son collaborateur, le librettiste Alexandre Preis, s’inspirent d’un conte Ă©ponyme du romancier russe NikolaĂŻ Leskov pour l’histoire de l’opĂ©ra. Nous sommes en 1934, le compositeur a moins de 30 ans. Si le conte expose la cruautĂ© de la tueuse Katerina IsmaĂŻlova, Chostakovitch, en bon communiste obĂ©issant qu’il Ă©tait encore Ă  l’époque (protĂ©gĂ© du militaire soviĂ©tique Toukhatchevski), transforme le drame, et par rapport aux meurtres de son hĂ©roĂŻne, et trouve des circonstances attĂ©nuantes : il dit qu’ils n’étaient « pas vraiment des crimes, mais une rĂ©volte contre ses circonstances, et contre l’atmosphĂšre maladive et sordide dans laquelle vivaient les marchands de classe moyenne au 19e siĂšcle ». Un commentaire destinĂ© Ă  Ă©dulcorer un rien la vulgaritĂ© ordinaire et cynique du sujet
 Cette rationalisation idĂ©ologique n’a pas Ă©tĂ© suffisante pour convaincre les autoritĂ©s soviĂ©tiques qui interdisent l’Ɠuvre. Son adhĂ©sion officielle au Parti Communiste en 1961 lui permet de voir l’interdiction levĂ©e, et il refait l’Ɠuvre en 1963 dans une version allĂ©gĂ©e. Son ancien Ă©lĂšve, le violoncelliste Rostropovich, dirige et enregistre la version originale pour la premiĂšre fois en 1978, trois ans aprĂšs la mort du compositeur.

#MeToo, ok ? OK ???

Sur le plan musical, la fusion du tragique et du cynisme transparaĂźt dans les sonoritĂ©s polystylistiques et dans le clash violent de l’inconciliable ; des bruits cĂŽtoient le contrepoint ; des effets folklorisants et naturalistes couvrent un vaste paysage symphonique, un lyrisme vocal presque vĂ©riste coexiste dans un orchestre expressionniste, aux procĂ©dĂ©s parfois rĂ©pĂ©titifs, cinĂ©matographiques. Les interludes dans l’opus sont les moments les plus beaux et les plus impressionnants dans l’orchestre, mĂȘme si tout au long des 4 actes, les diffĂ©rents groupes et solistes se distinguent, notamment les bois et les cuivres, ainsi que les percussions que nous fĂ©licitons particuliĂšrement. La direction de Metzmacher est claire et limpide, presque belle et Ă©motive, un aspect bienvenu dans une Ɠuvre parfois cacophonique, mais qui ne plaĂźt certainement pas Ă  tous.

La distribution avec des nombreux rĂŽles secondaires est solide dans les performances, mĂȘme si inĂ©gale. Si nous apprĂ©cions le chant et le jeu du Pope drolatique de Krzysztof Baczyk, ou l’excellente et intense Sofija Petrovic en Aksinia ; ou encore le jeu d’actrice d’Oksana Volkova en Sonietka, ainsi que les chƓurs de l’OpĂ©ra (moussogrskiens Ă  souhait, sous la direction du chef des chƓurs JosĂ© Luis Basso), nous retiendrons particuliĂšrement les prestations du couple adultĂšre et du beau-pĂšre. Ce dernier, interprĂ©tĂ© par la basse russe Dmitry Ulyanov se montre maĂźtre absolu de la partition difficile, et malgrĂ© le grotesque du personnage conquit l’auditoire par un chant parfois d’un lyrisme inattendu.
Inattendue Ă©galement l’aisance scĂ©nique des protagonistes dans la mise en scĂšne trĂšs physique de Warlikowski, sur laquelle nous reviendrons. Si le tĂ©nor Pavel Cernoch incarne dĂ©licieusement l’ouvrier sĂ©ducteur par son jeu d’acteur et ses tenues rĂ©vĂ©latrices, il le fait aussi par sa voix solaire au rayonnement sensuel, mais qui n’éclipse jamais rien. La soprano lituanienne Ausrine Stundyte dĂ©butant Ă  l’OpĂ©ra de Paris captive l’auditoire en permanence, elle dessine un personnage complexe par son jeu d’actrice et campe une prestation monumentale au niveau musical. Le pseudo-air du printemps (ou plutĂŽt air du couchage) Ă  la fin du Ier acte est un moment d’une Ă©trange sensualitĂ© musicale, oĂč elle montre dĂ©jĂ  toutes le qualitĂ©s vocales qu’elle exploitera jusqu’à la fin de la reprĂ©sentation. Velours, aisance dans les aigus, projection idĂ©ale
 Une rĂ©ussite !

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Et la mise en scĂšne de Warlikowski ? Une immense rĂ©ussite qui a suscitĂ© beaucoup d’émotion Ă  la premiĂšre. Le Polonais campe une crĂ©ation focalisĂ©e sur la question sexuelle, au dĂ©triment (ou pas) de l’aspect soviĂ©tique / socialiste. Pleinement ancrĂ©e dans son temps, la mise en scĂšne a lieu dans un lieu unique, un abattoir de porcs, oĂč l’on a droit a des scĂšnes de viol d’un grand rĂ©alisme et intensitĂ©, Ă  un grotesque cabaret, et a beaucoup d’attouchements qui ne sont pas gratuits, puisque le parti pris est explicitement en rĂ©fĂ©rence Ă  #metoo. Si vous l’ignoriez, la mise en scĂšne en permanence nous le rappelle. On serait tentĂ© de croire que le metteur en scĂšne ait voulu faire une crĂ©ation manichĂ©enne, avec un camp du bien et un camp du mal dĂ©finis, Ă  l’instar de la rĂ©alitĂ© mĂ©diatique et volontĂ© politique actuelle, mais il nous montre dĂšs le dĂ©but qu’il ne touchera pas vraiment l’opus du maĂźtre (bien lui en fasse), oĂč malgrĂ© la sympathie marxiste, tous les camps sont dĂ©solants et meurtriers. Lady Macbeth est une machine cynique et lyrique d’un souffle manifeste. A dĂ©couvrir Ă  l’OpĂ©ra Bastille encore les 13, 16, 19, 22 et 25 avril 2019 (retransmission en direct dans certains cinĂ©mas le 16 avril 2019). Illustrations : © Bernd Uhlig / OpĂ©ra national de Paris)

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NDLR : Le site de l’OpĂ©ra de Paris prend les mesures qui s’imposent : certaines scĂšnes peuvent choquer la sensibilitĂ© des plus jeunes comme les spectateurs non avertis, est-il prĂ©cisĂ© sur la page de prĂ©sentation et de rĂ©servation. Utile prĂ©caution. AprĂšs une production des Troyens dont le metteur en scĂšne lui aussi scandaleux (Dmitri Tcherniakov) n’hĂ©sitait pas Ă  rĂ©Ă©crire l’histoire et les relations des personnages, contredisant et dĂ©naturant Berlioz, voici une nouvelle production dont la violence et l’absence de poĂ©sie, certes lĂ©gitimes eu Ă©gard au sujet et au style de Chostakovitch, malmĂšne le confort ordinaire du spectateur bourgeois… CQFD.

COMPTE-RENDU, opéra. MONTPELLIER, Opéra, le 20 février 2019. DONIZETTI : Don Pasquale. Taddia, Muzychenko, Greenhalgh
 Spotti / Valentin Schwarz.

L'Elisir d'amor de DONIZETTI Ă  l'OpĂ©ra de TOURSCOMPTE-RENDU, opĂ©ra. MONTPELLIER, OpĂ©ra, le 20 fĂ©vrier 2019. DONIZETTI : Don Pasquale. Taddia, Muzychenko, Greenhalgh
 Spotti / Valentin Schwarz. L’opĂ©ra bouffe parisien de Donizetti, Don Pasquale, tient l’affiche de l’OpĂ©ra de Montpellier dans la production du laurĂ©at du Ring Award 2017, le jeune autrichien Valentin Schwarz et son Ă©quipe artistique. Jeunesse Ă  la baguette Ă©galement avec le chef italien Michele Spotti qui dirige l’orchestre maison avec une fougue impressionnante laquelle s’exprime aussi dans les performances de la distributions des chanteurs-acteurs. Une crĂ©ation riche en surprises !

 

 
 

 

 

Comédie romantique, mais pas trop

 

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Donizetti, grand improvisateur italien Ă  l’Ă©poque romantique, compose Don Pasquale en 1843 pour le ThĂ©Ăątre-Italien de Paris. Un peu moins sincĂšre que son autre comĂ©die : L’Elixir d’amour, l’opus raconte les mĂ©saventures de Don Pasquale. Il a un neveu, Ernesto, qu’il veut marier afin de le faire hĂ©riter, mais ce dernier est hĂ©las amoureux d’une jeune veuve, Norina. Elle se met d’accord avec Malatesta, le mĂ©decin du Don, et simule de se marier avec le vieux riche
 stratagĂšme et tromperie
 qui finissent heureusement, comme d’habitude, par le mariage des jeunes amoureux contre toute attente, et avec l’ombre pesante de l’humiliation acharnĂ©e, mais bien drĂŽle, de Don Pasquale.

 

 

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La distribution incarne les rĂŽles avec une fraĂźcheur et une panache confondantes. Le jeu d’acteur est un focus de la production. La Norina de la soprano Julia Muzychenko (prise de rĂŽle) est une belle dĂ©couverte : elle est dĂ©capante par la force de son gosier. DĂšs son premier air, la jeune diva fait preuve d’une colorature pyrotechnique qui sied bien Ă  l’aspect plutĂŽt physique de ses contraintes scĂ©niques. Elle est piquante, voire mĂ©chante, Ă  souhait. L’Ernesto du tĂ©nor Edoardo Miletti rayonne d’humanitĂ©, bien qu’il soit une sorte de jeune homme autiste dans la transposition de la mise en scĂšne ; au-delĂ  du grotesque « light » thĂ©Ăątral, il brille par la beautĂ© de son instrument. La bellissime sĂ©rĂ©nade du 3e acte « Com’ù gentil la notte a mezzo april ! », l’air rĂ©signĂ© du 2e acte « Cerchero lontana terra » avec trompette mĂ©lancolique obligĂ©e, sont des vĂ©ritables sommets musicaux.

Le rĂŽle-titre est interprĂ©tĂ© par le doyen de la distribution, le baryton italien Bruno Taddia. Il incarne le rĂŽle avec toutes les qualitĂ©s qui sont les siennes, un style irrĂ©prochable, une prĂ©sence et performance physique presque trop pĂ©tillante et tonique, un vĂ©ritable tour de force comique. S’il a l’air un peu perdu dans la production, – car il doit mĂȘme y voler dans les airs, ceci correspond drĂŽlement Ă  la tragĂ©die lĂ©gĂšre du personnage Ăągé : il est seul avec ses dĂ©sirs, son passĂ©, son argent, tout en Ă©tant entourĂ© de gens trĂšs attentionnĂ©s qui veulent lui prendre quelque chose, quelque part
 Le jeune baryton amĂ©ricain Tobias Greenhalgh en trĂšs bonne forme vocale interprĂšte un Malatesta dĂ©licieusement sournois. Son duo schizophrĂšne avec Don Pasquale au 3e acte est un bijou comique difficile Ă  oublier. Remarquons Ă©galement la performance courte mais solide du baryton-basse Xin Wang en notaire.
Moins convaincant, le chƓur de l’opĂ©ra dirigĂ© par NoĂ«lle GĂ©ny paraĂźt quelque peu en retrait, mais la performance satisfait.

  

 

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Cette production est unique pour diffĂ©rentes raisons. En dehors de la mise en scĂšne de Valentin Schwarz, dans son dĂ©cors unique (excellent « cabinet de curiositĂ©s » d’Andrea Cozzi, scĂ©nographe LaurĂ©at du Ring Award 2017), et jouant beaucoup sur des gags thĂ©Ăątraux plus ou moins typiques, nous avons une premiĂšre en France avec l’inclusion de deux chant-signeurs Ă  la production. DĂ©jĂ  accessible aux malvoyants (le dimanche 24 fĂ©vrier), c’est la premiĂšre fois en France qu’on adapte un opĂ©ra en Langue de Signes Française. Ce sont comme deux spectres sur scĂšne qui ne se contentent pas de juste traduire l’intrigue, mais l’adaptent, l’interprĂštent. Ceci ajoute une qualitĂ© supplĂ©mentaire pour le spectacle, qui est globalement bien accueilli par l’auditoire Ă  la premiĂšre.
La musique instrumentale de Donizetti n’égale pas le naturel de sa musique vocale, mais le chef Michele Spotti rĂ©ussit Ă  trouver la dynamique correcte avec l’orchestre pour que les voix soient toujours privilĂ©giĂ©es, pour que les cordes soient frĂ©missantes Ă  commande, et la performance des percussions et des bois est particuliĂšrement engageante. Une rĂ©ussite globale et une excellente initiative Ă  inscrire au mĂ©rite de la Directrice GĂ©nĂ©rale, ValĂ©rie Chevalier. A voir Ă  l’OpĂ©ra-ComĂ©die de Montpellier encore jusqu’au 26 fĂ©vrier 2019. Illustrations : © Marc Ginot 2019

 

 
 

 

 

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COMPTE-RENDU, opĂ©ra. MONTPELLIER, OpĂ©ra, le 20 fĂ©vrier 2019. DONIZETTI : Don Pasquale. Bruno Taddia, Julia Muzychenko, Tobias Greenhalgh
 Orchestre et choeurs de l’opĂ©ra. Michele Spotti, direction. Valentin Schwarz, mise en scĂšne. 

 
 

 

Compte rendu, opĂ©ra. PARIS, le 29 janv 2019. Dvorak : Rusalka. KF Vogt, Mattila,  Nylund…MĂ€lkki / Carsen

dvorak antoninCompte rendu, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra Garnier, le 29 janvier 2019. Dvorak : Rusalka. Klaus Florian Vogt, Karita Mattila, Camilla Nylund… Choeurs et Orchestre de l’OpĂ©ra. Susanna MĂ€lkki, direction. Robert Carsen, mise en scĂšne. Le Dvorak lyrique de retour Ă  l’OpĂ©ra avec la reprise de la production de Robert Carsen du conte Rusalka, d’aprĂšs la mythique crĂ©ature aquatique des cultures grecques et nordiques. La direction musicale du drame moderne et fantastique est assurĂ©e par la cheffe Susanna MĂ€lkki, et une distribution de qualitĂ© mais quelque peu inĂ©gale en cette premiĂšre d’hiver.

 

 

 

Rusalka : la magie de l’eau glacĂ©e

 

L’histoire de la nymphe d’eau douce, immortelle mais sans Ăąme, qui rĂȘve de devenir humaine pour connaĂźtre l’amour, souffrir, mourir et
 renaĂźtre (!) est inspirĂ©e principalement de l’Ondine de La Motte-FouquĂ© et de la Petite SirĂšne d’Andersen. CrĂ©Ă© au dĂ©but du 20e siĂšcle, l’Ɠuvre peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme l’apothĂ©ose des talents multiples du compositeur tchĂšque. Il ajoute Ă  sa fougue rythmique, un lyrisme Ă©nergique. Il utilise tous ses moyens stylistiques pour caractĂ©riser les deux mondes opposĂ©s : celui des crĂ©atures fantastiques, dĂ©pourvues d’ñme, mais non de compassion; celui des ĂȘtres douĂ©s d’ñmes mais aux Ă©motions instables. Un heureux mĂ©lange de formes classiques redevables au Mozart lyrique et proches des audaces lisztiennes et wagneriennes. Parfois il utilise des procĂ©dĂ©s impressionnistes, et parfois il anticipe l’expressionnisme lyrique.

UNE FROIDEUR LYRIQUE QUI PEINE A SE CHAUFFER
 Les nymphes de bois qui ouvrent l’Ɠuvre sont un dĂ©licieux trio parfois Ă©mouvant parfois piquant, interprĂ©tĂ© par Andrea Soare, Emanuela Pascu et Elodie MĂ©chain. Leur prestation au dernier acte relĂšve et de Mozart et de Wagner sous forme de danse traditionnelle. La Rusalka de la soprano finnoise Camilla Nylund prend un certain temps Ă  prendre ses aises. Son archicĂ©lĂšbre air Ă  la lune du premier acte dĂ©chire les coeurs de l’auditoire par une interprĂ©tation bouleversante d’humanitĂ© et de tendresse. C’est dans le finale de l’opĂ©ra surtout, lors du duo d’amour et de mort qui clĂŽt l’ouvrage, qu’elle saisit l’audience par la force de son expression musicale. Son partenaire le tĂ©nor Klaus Florian Vogt prend Ă©galement un certain temps Ă  se chauffer. A la fin du premier acte, il conquit avec son air de chasse, qui est aussi la rencontre avec Rusalka devenue humaine. La prestation est instable et perfectible : il paraĂźt un peu tendu, voire coincĂ© sur scĂšne. Il semble avoir des difficultĂ©s avec des notes ; est parfois en dĂ©calage, mais il essaie de dĂ©tendre sa voix dans les limites du possible, et sa performance brille toujours par la beautĂ© lumineuse et incomparable du timbre comme la maĂźtrise de la ligne de chant. Le duo final est l’apothĂ©ose de sa performance.
La Princesse Ă©trangĂšre de Karita Mattila est dĂ©licieuse et mĂ©prisante au deuxiĂšme acte, sans doute l’une des performances les plus intĂ©ressantes et Ă©quilibrĂ©es de la soirĂ©e. La sorciĂšre de la mezzo-soprano Michelle DeYoung est un cas non dĂ©pourvu d’intĂ©rĂȘt. ThĂ©Ăątralement superbe au cours des trois actes, nous trouvons que c’est surtout au dernier qu’elle dĂ©ploie pleinement ses qualitĂ©s musicales. Remarquons le duo comique et folklorique chantĂ© avec brio et candeur par Tomasz Kumiega en Garde Forestier et Jeanne Ireland en garçon de cuisine, 
peureux, superstitieux, drolatiques Ă  souhait. La performance de Thomas Johannes Mayer en Esprit du Lac a Ă©tĂ© dĂ©chirante, par la beautĂ© du texte et du leitmotiv associĂ©, mais comme beaucoup d’autres interprĂštes Ă  cette premiĂšre, son chant s’est souvent vu noyĂ© par l’orchestre.

LES VOIX SONT COUVERTES PAR L’ORCHESTRE
 L’orchestre de la maison sous la baguette fiĂ©vreuse de Susanna MĂ€lkki est conscient des timbres et des couleurs. L’instrumentation de Dvorak offre de nombreuses occasions aux vents de rayonner, et nous n’avons pas manquĂ© de les entendre et de les apprĂ©cier. La prĂ©cision des cordes Ă©galement est tout Ă  fait mĂ©ritoire. Or, la question fondamentale de l’équilibre entre fosse et orchestre, notamment dans l’immensitĂ© de l’OpĂ©ra Bastille, paraĂźt peu ou mal traitĂ©e par la chef. La question s’amĂ©liore au cours des actes, et nous pouvons bien entendre et l’orchestre et les chanteurs au dernier. Un bon effort.
Sinon que dire de la mise en scĂšne Ă©lĂ©gante, raffinĂ©e et si musicale de Robert Carsen ? Jeune de 17 ans, elle conserve ses qualitĂ©s dues Ă  un travail de lumiĂšres exquis (signĂ© Peter van Praet et Carsen lui-mĂȘme), qui captive visuellement l’auditoire. Le dispositif scĂ©nique est une boĂźte oĂč un jeu de symĂ©tries opĂšre en permanence, comme le jeu des doublures des chanteurs par des acteurs. D’une grande poĂ©sie, la transposition sage du canadien ne choque personne, malgrĂ© un numĂ©ro de danse sensuelle au deuxiĂšme acte qui reprĂ©sente la consommation de l’infidĂ©litĂ© du Prince, ou encore l’instabilitĂ© et la frivolitĂ© violente des hommes. Si le jeu d’acteur est prĂ©cis, de nombreux dĂ©calages sont prĂ©sents dans l’exĂ©cution et la rĂ©alisation de la production. Une premiĂšre d’hiver qui se chauffe progressivement
 pour un rĂ©sultat final qui enchante.

 

 

 

A voir Ă  l’OpĂ©ra Bastille encore les 1er, 4, 7, 10 et 13 fĂ©vrier 2019. Incontournable.

Compte rendu, opĂ©ra. PARIS. Bastille, le 25 janv 2019. Berlioz : Les Troyens. D’Oustrac, Ekaterina Semenchuk, Degout,… Jordan,Tcherniakov.

troyens berlioz opera bastille janvier 2019 critique opera classiquenews actus infos musique classique operaCompte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 25 janvier 2019. Hector Berlioz : Les Troyens. StĂ©phanie D’Oustrac, Ekaterina Semenchuk, Brandon Jovanovich, StĂ©phane Degout, Christian Van Horn… Choeurs et Orchestre de l’OpĂ©ra. Philippe Jordan, direction. Dmitri Tcherniakov, mise en scĂšne. Retour des Troyens d’Hector Berlioz Ă  l’OpĂ©ra Bastille pour fĂȘter ses 30 ans ! La nouvelle production signĂ©e du russe Dimitri Tcherniakov s’inscrit aussi dans les cĂ©lĂ©brations des 350 ans de l’OpĂ©ra National de Paris. Une Ɠuvre monumentale rarement jouĂ©e en France avec une distribution fantastique dirigĂ©e par le chef de la maison, Philippe Jordan. La premiĂšre est en hommage Ă  son dĂ©funt PrĂ©sident d’Honneur, et principal financeur du bĂątiment moderne, le regrettĂ© Pierre BergĂ©. Le metteur en scĂšne quant Ă  lui dĂ©die la production Ă  GĂ©rard Mortier. Une soirĂ©e forte en Ă©motion.

 

 

 

Fin tragique, retour heureux

 

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Les Troyens de Berlioz (livret du compositeur Ă©galement) est d’aprĂšs l’épopĂ©e latine de Virgile : l’EnĂ©ide, avec une inspiration et une volontĂ© dramatique shakespearienne Ă©vidente. Probablement l’opus le plus ambitieux, le plus complexe et le plus complet du compositeur, une sorte de Grand OpĂ©ra qui ne veut pas dire son nom ; c’est une TragĂ©die Lyrique, romantique Ă  souhait qui rĂȘve d’un classicisme passĂ© et qui se dresse volontairement contre la frivolitĂ© supposĂ©e de son temps (l’Ɠuvre est achevĂ©e en 1858). L’histoire se situe Ă  Troie et Ă  Carthage Ă  l’époque de la guerre de Troie. AprĂšs des annĂ©es de siĂšge, les Grecs disparaissent et laissent le cĂ©lĂšbre cheval. Cassandre, prophĂšte troyenne et fille de Priam, le Roi de Troie, met en garde contre la joie prĂ©maturĂ©e des Troyens. Ils consacrent le cheval comme une divinitĂ© malgrĂ© le mauvais prĂ©sage de la mort du prĂȘtre Laocoon. Les Grecs cachĂ©s dans le cheval tuent tous les habitants, mais VĂ©nus sauve EnĂ©e, le hĂ©ros troyen
 et il est sommĂ© de fonder une nouvelle patrie en Italie. La fin de Troie est marquĂ©e par le suicide de Cassandre et des femmes troyennes.

Le voyage mĂšne EnĂ©e chez les Carthaginois au nord de l’Afrique oĂč il tombe amoureux de Didon, Reine de Carthage. Le hĂ©ros y vit son bonheur jusqu’au moment oĂč les spectres de ses ancĂȘtres le poussent Ă  poursuivre sa route. Didon, abandonnĂ©e, met fin Ă  ses jours.

Formellement, l’inspiration gluckiste est une Ă©vidence, avec l’ajout bien personnel d’une instrumentation Ă©largie et novatrice pour son temps, et de longs dĂ©veloppements passionnĂ©s et passionnants. Riche en pages Ă©mouvantes, avec beaucoup de vĂ©racitĂ© et des cris de passion bouleversants, l’Ɠuvre est avant tout une rĂ©ussite instrumentale, l’inventivitĂ© orchestrale du français est Ă  son sommet. Berlioz parachĂšve la tradition lyrique tout en dĂ©clarant la guerre ouverte aux conventions de l’époque.
Nous avons droit Ă  une succession de grands moments musicaux, pourtant sans apparentes prĂ©tentions virtuoses. Dans la premiĂšre moitiĂ©, Ă  Troie, le personnage de Cassandre est le chef de file. Brillamment interprĂ©tĂ© par le mezzo-soprano StĂ©phanie d’Oustrac. Convaincante, la maĂźtrise impressionnante du souffle, et une expression incarnĂ©e, d’une dignitĂ© troublante, bouleversante de beautĂ©. Son duo du 1er acte « Quand Troie Ă©clat » avec le baryton StĂ©phane Degout est tout simplement magnifique, voire sublime. Il est le digne compagnon de la mezzo-soprano Ă  tous niveaux, par sa diction impeccable et la force sombre et rĂ©solue de son expression musicale. Le finale du 2e acte est tout simplement Ă©poustouflant. Nous avons encore des frissons de frayeur. Inoubliable dans tous les sens.
La deuxiĂšme partie en apparence plus heureuse est l’occasion pour le tĂ©nor Brandon Jovanovich dans le rĂŽle d’EnĂ©e de briller davantage. Il est capable de tenir les cinq actes ; le chanteur interprĂšte le rĂŽle avec la puissance vocale et le lyrisme expressif nĂ©cessaire. La Didon de la mezzo-soprano Ekaterina Semenchuk a une voix qui remplit l’immensitĂ© de l’auditorium, tĂąche pourtant peu Ă©vidente. Son style Ă©galement est surprenant et trĂšs Ă  propos, tellement qu’on lui pardonnera les dĂ©fauts ponctuels dans l’articulation. Le nocturne qui clĂŽt l’acte 4, « Nuit d’ivresse et d’extase infinie » est un duo d’une ensorcelante beautĂ©, avec des lignes mĂ©lodiques interminables saisissantes, comme l’est l’espoir de leur amour condamnĂ©. La mort de Didon au dernier acte est Ă©galement un sommet. Nous remarquons Ă©galement les performances d’Aude ExtrĂ©mo en Anne, sƓur de Didon, celle de Cyrille Dubois en Iopas avec son chant sublime et archaĂŻsant du 4e avec harpe obligĂ©e, ou encore celle de Christian Van Horn en Narbal, Ă  la voix veloutĂ©e et large comme sa prĂ©sence sur scĂšne.
Le protagoniste est l’orchestre, pourtant, magistralement dirigĂ© par Philippe Jordan. Les cuivres sont expressifs Ă  souhait et les cordes dramatiques ponctuelles. L’intermĂšde qui ouvre le 4e acte « Chasse royale et orage » est le moment symphonique de la plus grande prestance et d’un grand intĂ©rĂȘt. Les vents Ă  l’occasion nous transportent dans les merveilleuses contrĂ©es du talent musical du compositeur. Si l’orchestre est protagoniste, le chƓur dirigĂ© par JosĂ© Luis Basso pourrait l’ĂȘtre Ă©galement. Le dynamisme est Ă©vident, mais surtout la maĂźtrise des couleurs et la force de l’expression.

Que dire de la transposition de l’argument proposĂ© par Dmitri Tcherniakov ? Un coup de gĂ©nie pour beaucoup, une chose affreuse incomprĂ©hensible pour certains. L’action est situĂ©e dans une pĂ©riode contemporaine imaginĂ©e, on ne saurait pas oĂč ni quand exactement, mais le drame Troyen devient drame de famille politique quelque part, et le sĂ©jour carthaginois a lieu dans un « Centre des soins en psycho-traumatologie pour les victimes de guerre », oĂč les victimes sont les protagonistes de l’opus, et oĂč l’on fait du thĂ©Ăątre (dans le thĂ©Ăątre), du ping-pong, du yoga ; oĂč certains figurants sont des vĂ©ritables mutilĂ©s
 Chose insupportable pour une partie de l’auditoire qui, en forte contradiction avec leur dĂ©sir supposĂ© d’élĂ©gance antique et formelle, dĂ©cide d’offrir le cadeau empoisonnĂ© de ses violentes huĂ©es Ă  l’équipe artistique embauchĂ©e. Mais un tel poison en cette premiĂšre fait l’effet contraire Ă  celui souhaitĂ©, puisque la majoritĂ© de l’auditoire contre-attaque et se lĂšve pour faire une standing ovation, Ă  notre avis, mĂ©ritĂ©e. Berlioz enfin s’adresse sans doute Ă  ces derniers. De son vivant, il avait conscience de l’implacable adversitĂ© parisienne, voilĂ©e de frivolitĂ©, et de sa rĂ©sistance Ă  l’innovation. On pourrait dire qu’il fait nĂ©anmoins un clin d’Ɠil aux premiers dans une lettre dont nous aimerions partager un extrait « Étant classique, je vis souvent avec les dieux, quelquefois avec les brigands et les dĂ©mons, jamais avec les singes ». Une production de choc Ă  vivre absolument.

 

 

 

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Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 25 janvier 2019. Hector Berlioz : Les Troyens. StĂ©phanie D’Oustrac, Ekaterina Semenchuk, Brandon Jovanovich, StĂ©phane Degout, Christian Van Horn… Choeurs et Orchestre de l’OpĂ©ra. Philippe Jordan, direction. Dmitri Tcherniakov, mise en scĂšne. Encore Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Bastille le 28 et 31 janvier, ainsi que les 3, 6, 9 et 12 fĂ©vrier 2019.

 

 

 

 

 

 

Compte-rendu, ballet. Strasbourg. OpĂ©ra Nat du Rhin, le 17 nov 2018. Spectres d’Europe.BouchĂ©, Jooss, Georges, Souppaya.

rhin ballet national du rhin opera classiquenewsCompte-rendu, ballet. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 17 novembre 2018. Spectres d’Europe. Bruno BouchĂ©, Kurt Jooss, chorĂ©graphes. Ballet de l’opĂ©ra. Maxime Georges, Stella Souppaya, pianistes. Automne kalĂ©idoscopique au Ballet de l’OpĂ©ra National du Rhin avec le programme trĂšs attendu Spectres d’Europe. Il comprend la toute premiĂšre crĂ©ation du nouveau directeur du ballet, le jeune Bruno BouchĂ©, intitulĂ©e Fireflies, et une rĂ©surrection toujours bienvenue de l’iconique et atemporelle Table Verte de Kurt Jooss, pĂšre du Tanztheater.

 
 
 

Un diptyque incandescent, Ă  la pertinence bouleversante…

 
 
 

Le programme commence bien avant le dĂ©but officiel de la reprĂ©sentation, avec Les Spectres, une sorte d’installation vivante aux espaces publiques de l’opĂ©ra imaginĂ©e et rĂ©alisĂ©e par Daniel Conrod et Pasquale Nocera. Un avant-goĂ»t quelque peu dĂ©coratif mais agrĂ©able du programme chorĂ©graphique qui suit. La piĂšce qui ouvre la soirĂ©e est la premiĂšre crĂ©ation du Directeur pour la compagnie. Fireflies est aussi une Ɠuvre conçue avec Daniel Conrod, journaliste-Ă©crivain, artiste associĂ© au CCN / Ballet de l’OpĂ©ra National du Rhin. Il fourni un texte plus ou moins explicatif dans le programme, « Le Chant des Lucioles », qui, au-delĂ  de dĂ©voiler l’inspiration philosophique derriĂšre l’oeuvre, suscite des rĂ©flexions pertinentes qui perdurent. Le texte est d’une valeur qui cautionne tout Ă  fait l’acquisition du programme, bien qu’il ne soit pas nĂ©cessaire pour apprĂ©cier le diptyque.

Fireflies de Bruno BouchĂ©, parle par il mĂȘme. Si l’intention originale est aussi de faire un contrepoint lumineux Ă  La Table Verte, d’apparence sombre, nous avons l’impression que beaucoup se cache derriĂšre l’aspect un peu limpide voire austĂšre de l’oeuvre, et ce malgrĂ© des Ă©lĂ©ments trĂšs flashy comme les costumes mĂ©talliques de Thibaut Welchin et les lumiĂšres sophistiquĂ©es de Tom Klefstad. Aucun rideau ne se lĂšve en cette premiĂšre. La fine narration est dĂ©jĂ  en train de vivre pendant que le public s’installe dans la salle ; des danseurs traversent la scĂšne. Comme une sorte de nonchalance bienvenue qui se dĂ©gage aussi parfois lors des ensembles. Ils sont parfois timides, comme une lumiĂšre qui n’oserait pas trop briller par peur de faire mal aux yeux
 Mais des figures gĂ©omĂ©triques intĂ©ressantes se distinguent, des bribes de personnalitĂ© parfois se dĂ©marquent ; un curieux mĂ©lange d’exigence classique et d’angoisse contemporaine, jamais choquant, toujours allĂ©chant. Un ballet qui reprĂ©sente pour nous une aspiration heureuse, une graine nouvelle dont nous ignorons l’espĂšce mais que nous voulons voir fleurir sans le moindre doute.

AprĂšs l’entracte nous passons Ă  la rĂ©surrection de la Table Verte de Kurt Jooss. L’oeuvre crĂ©Ă©e en 1932 est un ballet carrĂ©ment anti-guerre. Kurt Jooss, figure de l’expressionnisme allemand, collaborateur de Laban et prof de Pina Bausch, signe une Ɠuvre quelque peu hĂ©tĂ©roclite comme son parcours, mais surtout d’une grande puissance dramatique. Deux pianistes Ă  la fosse, Maxime Georges et Stella Souppaya, interprĂštent dĂ©licieusement la musique du compositeur allemand et collaborateur fĂ©tiche de Jooss, Fritz Cohen. Ici, des messieurs en noir assis autour d’une table verte dĂ©cident la sorte des milliers d’humains contraints de partir en guerre pour y pĂ©rir. La mort tient la baguette invisible cachĂ©e derriĂšre chaque tableau, et elle se montre et s’exhibe souvent maĂźtresse, notamment grĂące Ă  l’interprĂ©tation saisissante du danseur Marwick Schmitt, implacable de tĂ©nacitĂ©, Ă  la prĂ©sence effrayante et captivante. Une sĂ©rie de personnages dansent leur vĂ©cu, leurs peurs et leurs espoirs avec une force expressive tout Ă  fait impressionnante. Les soldats sont rangĂ©s et enthousiastes, mĂȘme si parfois sots, parfois pompiers. Le porte-drapeau de Pierre-Emile Lemieux-Venne, par son attitude et sa cadence, chaque fois qu’il passe conquit l’auditoire avec sa danse. La mĂšre de Susie Buisson est d’une expressivitĂ© perçante, comme la Jeune Fille de Monica Barbotte est attendrissante. Et aprĂšs ces tableaux parfois dĂ©chirants, parfois pompeux, toujours militaires ; aprĂšs la fabuleuse danse macabre de la mort, revient le tango dĂ©licieux du dĂ©but et les hommes en noir autour d’une table verte. OĂč la guerre en forme sonata. Un diptyque de qualitĂ© qui demeurera longtemps dans les consciences.

 
 
 
 
  
 
 

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Compte rendu, ballet. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 17 novembre 2018. Spectres d’Europe. Bruno BouchĂ©, Kurt Jooss, chorĂ©graphes. Ballet de l’opĂ©ra. Maxime Georges, Stella Souppaya, pianistes.

Compte-rendu, ballet. Paris. Opéra Garnier, le 29 oct 2018. Hommage à Jerome Robbins. Heymann, Albisson, Marchand / Ovsyanikov.

Compte-rendu, ballet. Paris. OpĂ©ra Garnier, le 29 octobre 2018. Hommage Ă  Jerome Robbins. Mathias Heymann, Amandine Albisson, Hugo Marchand… Ballet de l’opĂ©ra. Sonia Wider-Atherton, Violoncelle solo. Orchestre de l’opĂ©ra, Valery Ovsyanikov, direction.

L’OpĂ©ra National de Paris participe Ă  la cĂ©lĂ©bration du centenaire de la naissance du chorĂ©graphe nĂ©oclassique Jerome Robbins, avec une soirĂ©e d’hommage oĂč quatre de ses Ɠuvres sont interprĂ©tĂ©es, dont le Fancy Free Ă  qui il doit sa notoriĂ©tĂ© initiale (en 1944!), qui fait aujourd’hui entrĂ©e au rĂ©pertoire du ballet de la Grande Boutique. Le programme commence exceptionnellement avec le DĂ©filĂ© du Ballet pour cette premiĂšre automnale. La direction musicale de l’orchestre maison est assurĂ©e par le chef Valery Ovsyanikov.

 

 

 

MusicalitĂ©, modernitĂ©, humour, amour
 Robbins !

 

 

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Le DĂ©filĂ© a comme d’habitude la capacitĂ© d’attendrir grĂące aux petits rats de l’Ecole de danse de l’OpĂ©ra et d’impressionner 
 par l’élĂ©gance et prestance caractĂ©ristiques des Étoiles. Ce soir, qui est l’avant dernier dĂ©filĂ© pour l’Etoile Karl Paquette partant Ă  la retraite le 31 dĂ©cembre de cette annĂ©e, le public est quelque peu froid, voire enrhumĂ©. Cependant, le dĂ©filĂ©, sur la musique extraite des Troyens de Berlioz, fut beau. Un amuse-bouche certes un peu particulier compte tenu du programme nĂ©oclassique, mais toujours dĂ©licieux.

AprĂšs le DĂ©filĂ©, voici l’entrĂ©e au rĂ©pertoire de « Fancy Free », l’oeuvre qui a catapultĂ© les carriĂšres de Jerome Robbins et Leonard Bernstein au siĂšcle dernier. François Alu en chef de file a Ă©tĂ© tout particuliĂšrement remarquable dans le peps, avec un entrain, un dynamisme Ă  la fois comique et particulier qui sied bien Ă  l’oeuvre. CarrĂ©ment inspirĂ©e des comĂ©dies musicales, la danse est tonique et acrobatique. Si tous les danseurs sur scĂšne ont Ă©tĂ© techniquement parfaits, certains cependant, avec leurs lignes si belles et leur maĂźtrise absolue des Ă©motions, ont du mal Ă  incarner la libertĂ© et l’humour. Nous gardons l’heureux souvenir d’Alice Renavand, d’Eleonora Abbagnato ou encore de StĂ©phane Bullion pour l’effort.

AprĂšs cette entrĂ©e au rĂ©pertoire dĂ©licieuse mais mitigĂ©e, est venu le moment de grĂące baroque ma non troppo, en musicalitĂ©, et en beautĂ© tout simplement. Il s’agit du ballet « A suit of dances » (musique de Bach pour violoncelle solo, magistralement interprĂ©tĂ©e par la violoncelliste sur scĂšne Sonia Wider-Atherton). Le danseur Etoile Mathias Heymann s’abandonne sur scĂšne et nous offre toute sa musicalitĂ© et sa virtuositĂ© pour notre plus grand bonheur.

AprĂšs l’entracte place Ă  la modernitĂ© et la sensualitĂ© du Afternoon of a faun, sous la fantastique musique de Debussy PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune jouĂ©e par l’orchestre de façon envoĂ»tante Ă  souhait. Le duo est interprĂ©tĂ© par les Etoiles Amandine Albisson et Hugo Marchand, le couple absolu pour ce ballet oĂč il est question de sĂ©duction du partenaire, mais avant-tout de sĂ©duction de son propre ego. Si Marchand est toujours allĂ©chant avec un mĂ©lange de force et de raffinement, l’Albisson captive par ses pointes et par l’incarnation ; mĂȘme en tenue de cours de danse, elle sait  transmettre un je ne sais quoi de femme fatale troublante Ă  souhait.

Le programme se termine avec l’attendu « Glass Pieces » , musique rĂ©pĂ©titive de Philip Glass. Les Etoiles StĂ©phane Bullion et Ludmila Pagliero se dĂ©marquent lors du trĂšs beau duo central, tandis que le corps du Ballet tient le bateau du dĂ©but Ă  la fin. Un ballet fort sympathique prĂ©sentant une autre façade de Robbins, plus gĂ©omĂ©trique et plus intellectuelle, certains croient plus moderne, mais surtout plus New-Yorkaise et tonique. Le programme se termine donc en couleurs pĂ©tillantes aprĂšs 25 minutes de danse.

  

 

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Illustrations : © S Mathé / Opéra national de Paris 2018

 

  

 

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Compte-rendu, ballet. Paris. OpĂ©ra Garnier, le 29 oct 2018. Hommage Ă  Jerome Robbins. Programme fortement recommandĂ© aux amateurs de danse nĂ©oclassique et pas que
 Encore Ă  l’affiche les 2, 3, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 13 et 14 novembre 2018.

https://www.operadeparis.fr/saison-18-19/ballet/hommage-a-jerome-robbins

Compte-rendu, opéra. Strasbourg. ONR, le 19 oct 2018. DEBUSSY : Pelléas et Mélisande. Lapointe, Gillet, Imbrailo
 Ollu / Kosky.

Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 19 octobre 2018. PellĂ©as et MĂ©lisande. Debussy. Jean-François Lapointe, Anne-Catherine Gillet, Jacques Imbrailo
 Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Franck Ollu, direction. Barrie Kosky, mise en scĂšne. Hommage Ă  Debussy Ă  Strasbourg pour cette annĂ©e du centenaire de sa mort (NDLR : LIRE notre dossier CENTENAIRE DEBUSSY 2018) ; ainsi la production inattendue de PellĂ©as et MĂ©lisande de Barrie Kosky avec une superbe distribution plutĂŽt engagĂ©e ; Anne-Catherine Gillet et Jacques Imbrailo dans les rĂŽles-titres, sous la direction du chef Franck Ollu, pilotant l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, en pleine forme.

 
 
 

Pelléas de Debussy à Strasbourg : production choc !

RĂ©cit d’une tragĂ©die de la vie de tous les jours


 
 
 

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Le chef d’oeuvre de Debussy et Maeterlinck revient Ă  Strasbourg avec cette formidable production grĂące Ă  un concert des circonstances brumeuses 
 comme l’oeuvre elle mĂȘme. La production programmĂ©e au dĂ©part Ă  Ă©tĂ© annulĂ©e abruptement apparemment pour des raisons techniques qui nous Ă©chappent. Heureux mystĂšre qui a permis Ă  la directrice de la maison Eva Kleinitz de faire appel Ă  Barrie Kosky, le metteur en scĂšne australien, Ă  la direction de l’OpĂ©ra Comique de Berlin (que nous avons dĂ©couvert Ă  Lille en 2014 : lire notre compte rendu de CASTOR et POLLUX de Rameau : ” De chair et de sang”, sept 2014)

Pas de levĂ©e de rideau dans une production qui peut paraĂźtre minimaliste au premier abord grĂące Ă  l’absence notoire d’élĂ©ments de dĂ©cors. La piĂšce Ă©ponyme de Maeterlinck est en soi le bijou du mouvement symboliste Ă  la fin du 19e siĂšcle. Le thĂ©Ăątre de l’indicible oĂč l’atmosphĂšre raconte en sourdine ce qui se cache derriĂšre le texte. Un thĂ©Ăątre de l’allusion subtile qui ose parler des tragĂ©dies quotidiennes tout en dĂ©ployant un imaginaire poĂ©tique souvent fantastique. Le parti pris fait fi des didascalies et rĂ©fĂ©rences textuelles. Pour notre plus grand bonheur ! L’histoire de Golaud, prince d’Allemonde qui retrouve MĂ©lisande perdue dans une forĂȘt et qu’il Ă©pouse par la suite. Une fois installĂ©e dans le sombre royaume, elle tombe amoureuse de PellĂ©as, demi-frĂšre cadet de Golaud
 Un demi-frĂšre qu’il aime plus qu’un frĂšre, bien qu’ils ne soient pas nĂ©s du mĂȘme pĂšre. L’opĂ©ra du divorce quelque part, se termine par le meurtre de PellĂ©as, la violence physique contre MĂ©lisande enceinte, et sa propre mort ultime.

Puisqu’il s’agĂźt d’une sorte de thĂ©Ăątre trĂšs spĂ©cifique, – peu d’action, beaucoup de descriptions-, l’opus se prĂȘte Ă  plusieurs lectures et interprĂ©tations. Celle de Barrie Kosky est rare dans sa simplicitĂ© apparente et dans la profondeur qui en dĂ©coule. Nous sommes devant un plateau tournant, oĂč les personnages ne peuvent pas faire de vĂ©ritables entrĂ©es ou sorties de scĂšnes, mais sont comme poussĂ©s malgrĂ© eux par la machine. GrĂące Ă  ce procĂ©dĂ©, le travail d’acteur devient protagoniste.

Quelle fortune d’avoir une distribution dont l’investissement scĂ©nique est palpable, Ă©poustouflant. Le grand baryton Jean-François Lapointe interprĂšte le rĂŽle de Golaud avec les qualitĂ©s qui sont les siennes, un art de la langue impeccable, un chant sein et habitĂ©, et sa prestance sans Ă©gale sur scĂšne. S’il est d’une fragilitĂ© bouleversante dans les scĂšnes avec son fils Yniold (parfaitement chantĂ© par un enfant du Tölzer Knabenchor, Cajetan DeBloch) en cause l’aspect meurtri, blessĂ© du personnage, le baryton canadien se montre tout autant effrayant et surpuissant, et thĂ©Ăątralement et musicalement, notamment dans ses « Absalon ! Absalon ! » au 4e acte, le moment le plus fort et forte de l’ouvrage.

 
 
 

DEBUSSY-strasbourg-opera-critique-compte-rendu-opera-par-classiquenews-gillet-PELLEASetMELISANDE_4887PhotoKlaraBeck
 
 
 
La MĂ©lisande d’Anne-Catherine Gillet est aĂ©rienne dans le chant mais trĂšs incarnĂ©e et captivante dans son jeu d’actrice, tout aussi frappant. Le trouble du personnage mystĂ©rieux se rĂ©vĂšle davantage dans cette production. Le PellĂ©as de Jacques Imbrailo, bien qu’un peu caricatural parfois, est une dĂ©couverte gĂ©niale. Encore le jeu d’acteur fait des merveilles progressivement, mais il y a aussi une gradation au niveau du chant, avec une puretĂ© presque enfantine dans les premier, second et troisiĂšme actes, il devient presque hĂ©roĂŻque au quatriĂšme.

Des compliments pour l’excellente GeneviĂšve de Marie-Ange Todorovitch, redoutable actrice, et aussi pour l’Arkel de Vincent Le Texier, dont les quelques imprĂ©cisions vocales marchent en l’occurrence. L’autre rĂŽle, principal, si ce n’est LE rĂŽle principal, vient Ă  l’orchestre, en pleine forme, presque trop. Si les chanteurs doivent souvent s’élever au dessus de la phalange, nous avons eu la sensation parfois pendant cette premiĂšre qu’il s’agissait d’un vĂ©ritable combat, sans rĂ©els gagnants. Parce que l’exĂ©cution des instrumentistes a Ă©tĂ© trĂšs souvent 
incroyable, notamment lors des interludes sublimes, nous soupçonnons que la direction de Franck Ollu a impliquĂ© des choix qui ne font pas l’unanimitĂ©. Le chef a Ă©tĂ© nĂ©anmoins largement ovationnĂ© aux saluts comme tous les artistes collectivement impliquĂ©s.

 
 
 

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A voir et revoir sans modĂ©ration pour le plaisir musical pour l’annĂ©e du centenaire DEBUSSY 2018, mais aussi et surtout pour dĂ©couvrir l’art de Barrie Kosky et son Ă©quipe (impeccables costumes de Dinah Ehm, dĂ©cors et lumiĂšres hyper efficaces de Klaus GrĂŒnberg notamment), que nous voyons trop rarement en France. A l’affiche Ă  Strasbourg les 21, 23, 25 et 27 octobre, ainsi que les 9 et 11 novembre 2018 Ă  Mulhouse.

 
 
 

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Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 19 octobre 2018. PellĂ©as et MĂ©lisande. Debussy. Jean-François Lapointe, Anne-Catherine Gillet, Jacques Imbrailo
 Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Franck Ollu, direction. Barrie Kosky, mise en scĂšne. Illustrations : © Klara Beck / OpĂ©ra national du Rhin 2018

 
 
  
 
  
 
 

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra-Comique, le 12 oct 2018. GLUCK : Orphée et Eurydice. Crebassa, Guilmette, Desandre
 Pichon / Bory.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Comique, le 12 octobre 2018. Orphée et Eurydice. Gluck / Berlios. Marianne Crebassa, HélÚne Guilmette, Lea Desandre
 Choeur et Orchestre Ensemble Pygmalion. Raphaël Pichon, direction. Aurélien Bory, mise en scÚne.

RĂ©surrection de l’OrphĂ©e et Eurydice de Gluck remaniĂ© par Berlioz Ă  l’OpĂ©ra Comique. Marianne Crebassa interpĂšrete le rĂŽle travesti d’OrphĂ©e avec HĂ©lĂšne Guilmette annoncĂ©e souffrante dans le rĂŽle d’Eurydice, et une pĂ©tillante Lea Desandre dans le rĂŽle d’Amour. Le Choeur et Orchestre Ensemble Pygmalion sous la direction du jeune chef RaphaĂ«l Pichon assure l’exĂ©cution de la partition. Le metteur en scĂšne AurĂ©lien Bory propose une conception spatiale pleine de mirages parfois efficaces parfois confondants, mais trĂšs souvent rĂ©fĂ©rentiels.

 
 

Cadeau aux musicologues et curieux confondus

 

 

 

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Massimo Mila a fait un hommage Ă  Gluck en parlant d’OrphĂ©e dans ces termes « C’est la premiĂšre fois que l’opera seria du XVIIIe siĂšcle montre une participation aussi intime du musicien aux sentiments exprimĂ©s dans le drame, une traduction musicale aussi forte des caractĂšres, un sens aussi sobre et solennel de l’hellĂ©nisme dans l’interprĂ©tation de la mythologie antique ». Il parlait de la version italienne d’origine (1762), dont le principal pĂ©chĂ© semble ĂȘtre l’ouverture pompeuse, quelque peu Ă  cĂŽtĂ© du drame. Bien sĂ»r, la rencontre de Gluck avec l’homme de lettres italien Ranieri de’ Calzabigi, qui signe le livret d’Orfeo ed Euridice, donnera naissance Ă  la « rĂ©forme » de l’art lyrique dĂ©montrĂ©e 5 ans aprĂšs, avec la concrĂ©tisation de son drame lyrique tout aussi cĂ©lĂšbre, Alceste.
L’histoire tragique d’OrphĂ©e, musicien-poĂšte lĂ©gendaire plaisait sans doute aux sensibilitĂ©s romantiques de Berlioz, et il semblerait qu’il s’estimait hĂ©ritier spirituel et musical du viennois. Pour son remaniement il a dĂ©cidĂ© d’utiliser les parties de la version italienne qu’il estimait supĂ©rieures par rapport Ă  la version française du compositeur datant de 1774, tout en refusant, ma non troppo, de faire des concessions Ă  la Viardot (NDLR : – mezzo française aux possibilitĂ©s qui semblaient illimitĂ©es) qui crĂ©a sa version en 1859, ou encore au directeur du ThĂ©Ăątre-Lyrique oĂč elle eĂ»t lieu. En vĂ©ritĂ©, ce fut l’assistant de Berlioz, le jeune Camille Saint-SaĂ«ns qui a Ă©crit certaines modifications accommodantes.

 
 

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Si dĂšs la levĂ©e du rideau, nous sommes frappĂ©s par les nombreuses rĂ©miniscences stylistiques de la cĂ©lĂšbre mise en scĂšne de Robert Carsen, qu’on a pu voir Ă  Paris le printemps dernier, nous focalisons notre attention trĂšs rapidement sur la performance de Marianne Crebassa, pleine d’émotion et au chant toujours envoĂ»tant malgrĂ© la prosodie parfois malheureuse de la partition. HĂ©lĂšne Guilmette dans le rĂŽle d’Eurydice dĂ©cide d’assurer la premiĂšre malgrĂ© sa souffrance, elle rĂ©ussit malgrĂ© tout Ă  captiver les ouĂŻes lors des duos avec OrphĂ©e notamment. L’Amour de Lea Desandre est pĂ©tillant Ă  souhait. L’Ɠuvre Ă©tant trĂšs fortement chorale, nous regrettons les choix stylistiques et partis pris de cette rĂ©surrection les concernant ; sans doute M. Berlioz a trouvĂ© meilleure la langueur et l’absence de contrastes par exemple dans le choeur qui suit le cĂ©lĂšbre morceau « Quel nouveau ciel ». « Vieni al regni dei riposo » spirituel et exaltant et dynamique dans la version d’origine, devient un « Viens dans ce sĂ©jour paisible » un peu trop 
 somnolent.

 
 

En dĂ©pit de ses bĂ©mols, l’orchestre dirigĂ© par RaphaĂ«l Pichon exĂ©cute dignement la partition. FĂ©licitons particuliĂšrement les vents dĂ©licieux, les percussions ponctuelles rĂ©ussies et un groupe des cordes trĂšs rĂ©actif, qui fait preuve d’une grande complicitĂ©. Si nous prĂ©fĂ©rons la version italienne d’origine, malgrĂ© son ouverture, nous recommandons cette nouvelle production de l’OpĂ©ra Comique surtout pour des raisons musicologiques, et bien sĂ»r pour l’investissement artistique des excellents musiciens engagĂ©s. A l’affiche de la Salle Favart encore les 14, 16, 18, 20, 22 et 24 octobre 2018. Illustrations : S BRION / OpĂ©ra Comique 2018

 
 

 
 

Compte rendu, opéra. Saint-Etienne, Opéra, le 4 mai 2018. Benoßt Menut : Fando et Lis. Vidal, Villanueva, Kawka / Frédéric

opera-fando-et-lis-arragal-benoit-menut-opera-par-classiquenews-creation-saint-etienneCompte rendu, opĂ©ra. Saint-Etienne. OpĂ©ra de Saint-Etienne, le 4 mai 2018. BenoĂźt Menut : Fando et Lis. Mathias Vidal, Maya Villanueva, Mark van Arsdale… Choeurs lyrique Saint-Etienne Loire. Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire. Daniel Kawka, direction. Kristian FrĂ©dĂ©ric, mise en scĂšne et livret d’aprĂšs l’Ɠuvre Ă©ponyme de Fernando Arrabal. CrĂ©ation mondiale contemporaine Ă  Saint-Etienne ! Fruit du vƓu du directeur Eric Blanc de la Naulte de proposer des crĂ©ations contemporaines bisannuelles, nous sommes dans la maison StĂ©phanoise pour la dĂ©couverte de Fando et Lis du compositeur BenoĂźt Menut, prix Sacem 2016, livret de Kristian FrĂ©dĂ©ric d’aprĂšs la piĂšce de thĂ©Ăątre de Fernando Arrabal. Pour cette premiĂšre commande de la nouvelle direction, le chef Daniel Kawka dirige un orchestre symphonique en pleine forme et une distribution d’acteurs-chanteurs rayonnants d’investissement.

En route pour Tar
 Ou pas

Fernando Arrabal, essayiste dramaturge et cinĂ©aste exilĂ© du franquisme au siĂšcle dernier, Ă©crit la piĂšce de thĂ©Ăątre : Fando et Lis en 1958. L’histoire deviendra encore plus cĂ©lĂšbre avec le film du camarade Alejandro Jodorowsky de 1968. Avec Roland Topor, les trois constitueront un mouvement artistique, Panique (1962 – 1973), en rĂ©action Ă  la popularisation massive et institutionnelle du surrĂ©alisme. Si un mot clĂ© du mouvement est la violence, rĂ©elle ou imaginaire, comme facteur Ă  purger dans toute quĂȘte de paix, la cruautĂ© et la dĂ©solation dĂ©saffectĂ©e touchent toujours et davantage les sensibilitĂ©s actuelles. Kristian FrĂ©dĂ©ric adapte une histoire d’amour post-apocalyptique, si l’on veut bien accorder Ă  l’amour, anxiĂ©tĂ© et insignifiance ambiantes, oĂč Fando pousse sa copine paralysĂ©e Lis, dans une petite voiture qui fait office de lit, dans leur voyage d’allure initiatique vers la ville de Tar ; c’est un endroit oĂč paraĂźt-il, « tout va bien ». Ils rencontrent trois personnages dans leur aventure qui participent aux joies absurdes du livret. Ils arrivent Ă  destination, mais nulle nouveau commencement pour le couple, seulement la mort. Lis, des mains de son bien-aimĂ© Fando, et lui par le tir de son compagnon de route, Toso.

L’opĂ©ra en trois actes a un prologue et 6 tableaux, oĂč nous voyons passer souvent les chƓurs
 et des corbeaux ! La conception scĂ©nographique et les dĂ©cors de Fabien TeignĂ©, avec les sombres lumiĂšres Ă©pileptiques de Nicolas Descoteaux, instaurent une atmosphĂšre tout Ă  fait apocalyptique et dĂ©solante. Les costumes sales de MarilĂšne Bastien s’y accordent magistralement. Ce dĂ©sir de haute qualitĂ© Ă©voquĂ© par le directeur de l’opĂ©ra dans le programme s’y dĂ©montre mĂȘme dans les perruques et maquillages de Corinne Tasso et ChristĂšle Phillard.
L’orchestre symphonique Saint-Etienne Loire sous la direction du chef Daniel Kawka se prĂ©sente en trĂšs bonne forme, et la direction musicale est suffisamment claire, articulĂ©e, parfaitement structurĂ©e que l’on peut discerner les caractĂ©ristiques et qualitĂ©s de la composition, dĂ©cidĂ©ment tonale, avec un pluralisme stylistique affirmĂ© qui trahit un esprit savant peut-ĂȘtre un brin trop sage et rĂ©fĂ©rentiel. Les promenades (on ne pourra pas vraiment dire explorations) harmoniques sont intĂ©ressantes, comme le rĂŽle des percussions qui fait penser Ă  la gĂ©nĂ©ration des opĂ©ras des annĂ©es 70 qui a la vedette en ce moment ; ou encore la conjonction des timbres ou les essais d’écriture contrapuntique, remarquables notamment chez le choeur.
Le bijoux d’une telle parure de dĂ©solation se trouve dans les performances heureuses et rĂ©ussies des chanteurs engagĂ©s. Le Fando de Mathias Vidal est superlatif. A la fois touchant et perchĂ© comme son ambitus, il livre une performance tonique, haute en mouvement et en dĂ©rision quelque peu bouleversante. L’étendue de la voix impressionne autant que la diction. Si l’articulation des lignes de Maya Villanueva en Lis semble plus complexe, son interprĂ©tation n’est pas moins impressionnante. Elle a un magnĂ©tisme indĂ©niable sur scĂšne et son chant reste le plus lyrique (et vocalisant mĂȘme!) de toute la production. Le trio de Mark van Arsdale, Nicolas Certenais et Pierre-Yvess Pruvot en Toso, Namur et Mitaro respectivement, fait penser aux Juifs de la SalomĂ© de Richard Strauss. Leur interprĂ©tation est comique, bien jouĂ© et bien chantĂ©, mais pas assez dĂ©rangeante, ni pas assez drĂŽle. Presque trop « parfaite » dans une Ɠuvre oĂč la raison cĂšde Ă  l’idiotie et oĂč le beau cĂšde au moche. Enfin, remarquons le choeur de la maison qui fait vibrer l’auditoire par son dynamisme, malgrĂ© les quelques bĂ©mols au niveau de la prosodie.
Heureuse dĂ©marche que celle de la nouvelle direction de l’OpĂ©ra Saint-Etienne, soucieuse d’élargir l’art lyrique hors des sentiers battus, dĂ©sireuse de nouveau, protagoniste active Ă  la crĂ©ation musicale. Le public quitte l’auditoire aprĂšs presque deux heures oĂč malgrĂ© quelques longueurs et la violence trĂšs graphique de la rĂ©alisation scĂšnique, le mot maĂźtre est
 Ă©motion ! Pari rĂ©ussi.

OPERA NATIONAL DU RHIN, saison 2018 – 2019

opera national du rhin nouvelle saison lyrique 2018 2019 par classiquenewsSAISON LYRIQUE 2018 – 2019 / OPERA DU RHIN. Paris, Maison de l’Alsace, le 25 avril 2018. PrĂ©sentation de la saison 2018-2019 de l’OpĂ©ra National du Rhin. Eva Kleinitz, directrice gĂ©nĂ©rale. Bruno BouchĂ©, directeur artistique du Ballet de l’OpĂ©ra National du Rhin.

7 nouvelles productions dont une crĂ©ation française, un opĂ©ra dansĂ© et un opĂ©ra argentin au centre de la deuxiĂšme Ă©dition du Festival Arsmondo, ouverture, interdisciplinaritĂ©, transversalitĂ© comme fondements, partage d’émotions et propagation des arts comme origine et aspiration
 La nouvelle saison 2018-2019 de l’OpĂ©ra National du Rhin se rĂ©vĂšle riche en idĂ©es et en crĂ©ations, et ce Ă  tous les niveaux. Voici un aperçu suite Ă  la confĂ©rence de presse Ă  laquelle nous avons assistĂ© en avril dernier.
« Je tiens Ă  ouvrir plus encore l’OpĂ©ra Ă  de nouveaux publics afin que notre communautĂ© d’art et d’esprit soit plus large et diversifiĂ©e », souligne avec raisons, Eva Kleinitz.
L’ambition qui fait mouche ! DeuxiĂšme saison officielle et premiĂšre saison vĂ©ritable pour la nouvelle directrice de l’OpĂ©ra National du Rhin, Eva Kleinitz. Nous sommes accueillis au rooftop de la Maison de l’Alsace aux Champs ÉlysĂ©es pour une confĂ©rence de prĂ©sentation de la nouvelle saison. Le cadre contemporain et design du rooftop, Ă  l’endroit iconique et historique oĂč il se situe, s’accorde Ă  merveille aux intentions et dĂ©cisions de la nouvelle direction pour la saison prochaine.
2018-2019 rĂ©serve au public deux opĂ©ras pour les jeunes, dont une d’aprĂšs les musiques de Juan Crisostomo de Arriaga, aussi connu comme le Mozart Espagnol. IntitulĂ© La Princesse Arabe, c’est une occasion unique de dĂ©couvrir davantage l’Ɠuvre joyeuse du compositeur mĂ©connu. L’autre, d’aprĂšs les FrĂšres Grimm s’intitule Le Garçon et le Poisson Magique (du jeune compositeur contemporain hollandais Leonard Evers). De quoi rafraĂźchir l’étĂ© pour la premiĂšre, et sublimer l’hiver pour la deuxiĂšme.

UnknownA ces productions s’ajoutent le retour des Talens Lyriques et Christophe Rousset pour La Divisione del Mondo, opĂ©ra baroque italien du XVIIe siĂšcle de Giovanni Legrenzi, et le retour du Festival Arsmondo Ă©dition Argentine, avec la piĂšce phare : Beatrix Cenci, opĂ©ra en deux actes d’Alberto Ginastera (1971) dont le chef Marko Lentonja assure la crĂ©ation française en mars/avril 2019. Autour de l’Ɠuvre orbite une sĂ©rie de manifestations pluridisciplinaires : des expositions, des rĂ©citals, des rencontres et encore plus. Le baryton argentin Armando Noguera en recital « argentino » Ă  la guitare, les choeurs de l’opĂ©ra sous la direction fabuleuse de Sandrine Abello pour la « Misatango » ou Messe Ă  Buenos Aires, l’exploration de la harpe dans la musique symphonique argentine avec l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg sont l’occasion de dĂ©couvrir davantage la culture du pays sud-amĂ©ricain.

Si la saison lyrique commence avec la nouvelle production du Barbier de SĂ©ville mise en scĂšne par Pierre-Emmanuel Rousseau, elle continue avec un Ă©vĂ©nement choc, PellĂ©as et MĂ©lisande avec mise en scĂšne, chorĂ©graphies et conception signĂ©es Sidi Larbi Cherkaoui, Damien Jalet et Marina Abramovic, avec les dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra du Rhin du baryton Jacques Imbrailo dans le rĂŽle-titre, et les fabuleux Anne-Catherine Gillet et Jean-François Lapointe en MĂ©lisande et Golaud. Dans l’annĂ©e centenaire aprĂšs la mort de Debussy, nous nous rĂ©jouissons dĂ©jĂ  pour la programmation de cette coproduction europĂ©enne.

L’annĂ©e lyrique 2018 se termine avec le retour de Mariame ClĂ©ment, metteur en scĂšne, pour une nouvelle production d’un opĂ©ra rare d’Offenbach, Barkouf ou un chien au pouvoir.
La saison, elle, se termine avec deux retours heureux Ă  l’OpĂ©ra du Rhin. D’abord le dĂ©licieux FreischĂŒtz de Carl Maria von Weber en avril/mai 2019 et surtout le retour de Mozart avec une nouvelle production de Don Giovanni juin/juillet, dont la mise en scĂšne est confiĂ©e Ă  Marie-Eve Signeyrole.

Au niveau de la danse, la saison commence avec un ballet lĂ©gendaire du rĂ©pertoire moderne du thĂ©Ăątre dansĂ© La Table Verte de Kurt Joos et une crĂ©ation du directeur Bruno BouchĂ© intitulĂ©e Fireflies. Elle continue avec Le Lac des Cygnes revisitĂ©, transfigurĂ© par le danseur chorĂ©graphe tunisien Radhouane El Meddeb et un programme accueillant diffĂ©rentes compagnies de danse intitulĂ© Ballets EuropĂ©ens au XXIe siĂšcle. AprĂšs l’opĂ©ra-tango Maria de Buenos Aires d’Astor Piazzolla et Horacio Ferrer pendant le festival printanier Arsmondo, la saison se termine avec deux crĂ©ations sur les musiques de Mahler ; Harris Gkekas et Shahar Binyamini, chorĂ©graphes invitĂ©s.

Maintes surprises encore Ă  dĂ©couvrir et redĂ©couvrir au cours de la prochaine saison
 DĂźners sur scĂšne, midis lyriques, Singing Garden, rĂ©citals de Julie Fuchs, VĂ©ronique Gens, Simon Keenlyside, des efforts efficaces et ingĂ©nieux d’action culturelle
 Une saison qui brille dĂ©jĂ  par la valeur de sa pensĂ©e large et inclusive rendue manifeste dans la programmation, et l’émotion Ă©difiante qu’implique la propagation des arts, origine et objectif explicite de la nouvelle direction. A suivre, Ă  soutenir, Ă  dĂ©guster !

TOUTES LES INFOS sur le site de l’OpĂ©ra national du RHIN, saisn 2018 – 2019.

Compte-rendu, opĂ©ra. Paris. Bouffes du Nord, le 20 avril 2018. John Gay : L’opĂ©ra des gueux, Christie / Carson.

Robert CarsenCompte rendu, opĂ©ra. Paris. Bouffes du Nord, le 20 avril 2018. John Gay : L’opĂ©ra des gueux. Beverly Klien, Kate Batter, Benjamin Purkiss, musiciens des Arts Florissants. William Christie, direction musicale et clavecin. Robert Carsen, co-adaptation du livret et mise en scĂšne.RĂ©surrection insolente et heureuse du Beggar’s Opera (« LopĂ©ra des gueux ») de Gay/Pepusch grĂące aux talents concertĂ©s de Robert Carsen et des Arts Florissants, en co-production au ThĂ©Ăątre des Bouffes du Nord. L’ancĂȘtre de la comĂ©die musicale par excellence est une piĂšce controversĂ©e voire scandaleuse dĂšs sa crĂ©ation en 1728. Elle est ici accueillie dans une nouvelle production/adaptation 100% anglophone (fort heureusement!) et 100% pertinente !

 

Comédie musicale ou pastiche ?

L’oeuvre de John Gay est une « ballad opera » propre Ă  l’Angleterre du dĂ©but du XVIIIe siĂšcle. Gay n’est pas musicien mais auteur et dramaturge. Il « compose » l’opĂ©ra des gueux en se servant des mĂ©lodies du folklore Ă©cossais, anglais, irlandais et mĂȘme français, plus des nombreuses citations voire reprises des opus des compositeurs tels que Purcell, Haendel, Frescobaldi, Buononcini et
 Pepusch. Ce dernier est considĂ©rĂ© comme le responsable de l’arrangement musical des piĂšces hĂ©tĂ©roclites. Il s’agit lĂ  d’une anecdote dont la vĂ©racitĂ© n’a jamais pu ĂȘtre Ă©tablie, par contre nous savons qu’il Ă©tait le chef d’orchestre de la crĂ©ation en 1728.

Il n’y a pas de version ou Ă©dition dĂ©finitive de l’oeuvre, en partie Ă  cause de sa nature. Remarquons notamment l’adaptation de Benjamin Britten, ou encore l’opĂ©ra des quat’ sous de Weill Ă©galement. Puisque nous nous trouvons au Bouffes du Nord, le souvenir du film de Peter Brook, ancien directeur du thĂ©Ăątre, datant de 1953 est fort prĂ©sent.

L’histoire, une critique acerbe du temps, explore des sujets tabous, sans rĂ©serve et sans pudeur. L’ordre social et Ă©conomique est le terrain sur lequel les excellents acteurs-chanteurs engagĂ©s crachent et forniquent, et les conventions sociales se portent, se salissent et se jettent comme des vieilles fringues que nous gardons au placard par habitude et conditionnement.

Humour scandaleux pour tous !

Robert Carsen avec son dramaturge fĂ©tiche Ian Burton, signe une adaptation oĂč la question capitaliste et sexuelle s’exposent avec franchise, et la troupe brille en cohĂ©sion et investissement, et ce sans avoir forcĂ©ment les fous-rires encourageants d’un public non-anglophone. L’intĂ©gration de la danse (excellente chorĂ©graphie de Rebecca Howell) et de la musique (William Christie et ses musiciens des Arts Florissants habillĂ©s en gueux jouant les mendiants hystĂ©risĂ©s Ă  cĂŽtĂ©) est une rĂ©ussite qui sert et magnifie davantage le propos et l’expĂ©rience thĂ©Ăątrale, musicale et esthĂ©tique.

Le casting est trĂšs large et 100 % anglophone, ce qui assure rythme et punch. Beverley Klein en Mrs. Peachum est un tour de force comique. Le couple principal de Polly Peachum et Macheath, interprĂ©tĂ©s par Kate Batter et Benjamin Purkiss respectivement,  est fantastique. Elle, rayonnante de naĂŻvetĂ© et lui, sĂ©ducteur blasĂ© assumĂ©. Si la musique a une place peut-ĂȘtre moins importante que le thĂ©Ăątre, la performance vocale et instrumentale est digne. Les nombreux chƓurs sont notamment d’un grand impact.

Une rĂ©surrection heureuse, intĂ©ressante et pertinente. Un spectacle unique dont la beautĂ© plastique typique de l’oeuvre de Carsen s’accorde mystĂ©rieusement Ă  l’aspect acerbe, scandaleux et choquant de l’oeuvre. A consommer sans modĂ©ration aux Bouffes du Nord jusqu’au 3 mai 2018 puis en tournĂ©e internationale, repassant par la France jusqu’en 2019.

Sabino Pena Arcia.

Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg. OpĂ©ra du Rhin, le 21 mars 2018. Mayuzumi : Le Pavillon d’or. Daniel / Miyamoto.

header-1Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg. OpĂ©ra du Rhin, le 21 mars 2018. Mayuzumi : Le Pavillon d’or. Daniel / Miyamoto. RĂ©ussite du Festival Arsmondo – dĂ©diĂ© aux arts japonais-, avec son spectacle phare, la crĂ©ation française du Pavillon d’or du compositeur contemporain japonais, mĂ©connu en France, Toshiro Mayuzumi. D’aprĂšs un roman du cĂ©lĂšbre auteur japonais du XXe siĂšcle, Yukio Mishima, l’opĂ©ra raconte l’histoire troublante d’un moine japonais handicapĂ© qui dĂ©cide de mettre feu Ă  son temple Ă  Kyoto au moment de l’aprĂšs-guerre. Le chef Paul Daniel dirige l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg en pleine forme, et une distribution des chanteurs au bel investissement. Une pĂ©pite lyrique de notre temps, troublante d’intensitĂ©, qui mĂ©rite dĂ©couverte et vulgarisation ainsi dĂ©fendues, malgrĂ© le sujet 
dĂ©licat pour certains.

 

 

 

 

Création contemporaine, festival pluridisciplinaire

 

 

Eva Kleinitz, nouvelle directrice de la maison nationale du Rhin, a conçu un premier festival Arsmondo avec panache ! Pour cette premiĂšre Ă©dition du festival pluridisciplinaire dĂ©diĂ©e au Japon, l’OpĂ©ra du Rhin et ses partenaires proposent une sĂ©rie de manifestations diverses autour du spectacle principal. Ainsi, le public de la rĂ©gion peut nourrir encore davantage sa soif de culture avec des confĂ©rences, colloques, rĂ©citals et expositions, en lien direct avec le pays et l’opus lyrique mis en valeur. En l’occurrence, c’est l’occasion de redĂ©couvrir et revisiter les auteurs : Yukio Mishima (la plus cĂ©lĂšbre plume nippone du XXe siĂšcle) et Haruki Murakami (la plus lue au XXIe) entre autres manifestations au cƓur du riche programme de cette annĂ©e (voir http://www.festival-arsmondo.eu/)

 

 

Si tu vois tes chaĂźnes, coupe-les

 

 

Nous venons Ă  Strasbourg surtout pour dĂ©couvrir l’opĂ©ra de Mayuzumi, et nous sommes loin d’ĂȘtre déçus. MĂ©connu en France mais trĂšs cĂ©lĂšbre au pays du soleil levant, notamment grĂące Ă  une Ă©mission de tĂ©lĂ©vision de vulgarisation de la musique classique ; le compositeur a crĂ©Ă© le Pavillon d’Or en 1976 Ă  Berlin. Il y a donc dĂ©jĂ  42 ans
 L’opĂ©ra est donc un « classique lyrique » du XXĂš. TrĂšs attirĂ© par la musique occidentale et l’avant-garde dans sa jeunesse (il sera Ă©lĂšve au conservatoire national Ă  Paris), au dĂ©but des annĂ©es 60, il s’intĂ©resse davantage Ă  la musique japonaise et d’Asie en gĂ©nĂ©ral. Cette pĂ©riode voit la naissance d’Ɠuvres complexes, faisant preuve d’un mĂ©lange parfois savant mais surtout sensĂ© et sensible d’influences diverses. La dĂ©couverte du Pavillon d’Or nous rĂ©vĂšle un travail de recherche pointu sur des questions de fibre musicale comme le rythme (il fait penser parfois Ă  La Petite Danseuse de Degas de Levaillant), un penchant pour des choeurs hautement dramatiques, un orchestre symphonique occidental agrĂ©mentĂ© de procĂ©dĂ©s crypto-japonisants ainsi qu’une efficacitĂ© et cohĂ©rence qui renvoie Ă  la musique de film (Mayuzumi s’étant aussi particuliĂšrement distinguĂ© en tant que compositeurs de bandes originales).

L’exĂ©cution sous la baguette de Paul Daniel est tout autant distinguĂ©e. Si les voix solistes parfois se replient entre une sorte d’expressionnisme contenu et une ferveur tout Ă  fait psalmodique -version bouddhiste-, les chanteurs-acteurs engagĂ©s dĂ©montrent une tĂ©nacitĂ© et un brio thĂ©Ăątral sur scĂšne qui ne laisse pas insensible. Les choeurs de l’opĂ©ra dirigĂ©s par Sandrine Abello sont de grand impact. La performance brille d’intensitĂ© et les nombreux morceaux sont interprĂ©tĂ©s avec personnalitĂ© et dramatisme, ceci est davantage surprenant puisqu’il s’agĂźt souvent d’une rĂ©citation plus ou moins stylisĂ©e des mantras et sutras bouddhiques. Le choeur dans cet opĂ©ra est presque grec, dans le sens oĂč il commente l’action, mais en l’occurrence il l’incite et l’inspire aussi. Une rĂ©ussite Ă  la fois musicale et dramaturgique.

 

 

Ardente solitude

 

 

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Les solistes privilĂ©giĂ©s sont les voix masculines. Le baryton Simon Bailey interprĂšte le rĂŽle du protagoniste, Mizoguchi. TrĂšs sollicitĂ© et accompagnĂ© d’un double dansant (l’excellent Pavel Danko), Bailey incarne tout ce que l’Ɠuvre l’exhorte Ă  incarner avec une incandescence bouleversante de folie sincĂšre, que nulle condescendance culturelle ou incomprĂ©hension cultuelle ne saura cacher. La voix se projette aisĂ©ment ; il se montre aussi maĂźtre du style avec des effets vocaux remarquables, dont nous ignorons l’origine. Prestation tout aussi intĂ©ressante, celle de son camarade moine Tsurukawa, interprĂ©tĂ© par Dominic Grosse. Il cache derriĂšre sa dĂ©licatesse et retenue, exprimĂ©es au travers d’un chant parfois affectĂ©, un amour qui n’ose pas dire son nom (comme l’amour de Mishima aussi). Mais les notions de « honne » et « tatemae » (de façon approximative, la pensĂ©e intĂ©rieure et les conventions sociales respectivement), pĂšsent toujours plus lourd que les bons sentiments qui ne rĂ©ussissent pas Ă  s’affirmer. Si son rĂŽle est poĂ©tique Ă  souhait par le manque, celui du tĂ©nor Paul Kauffmann en Kashiwagi, camarade de la fac, aisĂ© et handicapĂ©, l’est aussi par son brio comique rustique, non-chalant, dĂ©saffectĂ©.

Si les voix fĂ©minines sont beaucoup moins prĂ©sentes, remarquons particuliĂšrement l’excellente performance de la soprano japonaise Makiko Yoshime en Jeune Fille, qui prouve avec son jeu et son chant qu’il n’y a pas vraiment de petits rĂŽles, mais des petits artistes. Nous la fĂ©licitons et lui souhaitons une grande carriĂšre !

Le travail profond au niveau de la direction musicale et chorale s’intĂšgre heureusement au travail complexe du cĂ©lĂšbre metteur en scĂšne japonais Amon Miyamoto. Le dispositif scĂ©nique unique avec recours aux projections vidĂ©os, dans les dĂ©cors polyvalents, pragmatiques et souvent austĂšres de Boris Kudlicka, est aussi une rĂ©ussite. Mais si visuellement le spectacle est beau malgrĂ© l’ombre, le bijou est dans les profondeurs qui se rĂ©vĂšlent dans l’interprĂ©tation globalement harmonieuse entre les Ă©quipes, d’un grand impact intellectuel et Ă©motionnel chez l’auditeur. Il s’agĂźt aprĂšs tout de mettre en scĂšne la folie d’un jeune moine handicapĂ©, obsĂ©dĂ© (dĂ©vorĂ©) par la beautĂ©. Le spectacle captive par sa cohĂ©rence et sa vĂ©racitĂ©, et les efforts concertĂ©s d’Amon Miyamoto et de Paul Daniel rendent l’opus accessible et lisible (1/5 de l’Ɠuvre a Ă©tĂ© coupĂ© pour la crĂ©ation française cette annĂ©e). Spectacle et festival Ă  consommer sans modĂ©ration, encore Ă  l’affiche les 24, 27 et 29 mars 2018 Ă  Strasbourg (ainsi que le 3 avril), et les 13 et 15 avril 2018 Ă  Mulhouse. Le Festival s’achĂšve ce 15 avril 2018..

 

 

 

 

Pavillon d'Or

 

 

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Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 21 mars 2018. Mayuzumi : Le Pavillon d’or (crĂ©ation française). Simon Bailey, Dominic Grosse, Paul Kaufmann… Choeurs de l’opĂ©ra. Sandrine Abello, direction. Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Paul Daniel, direction. Amon Miyamoto, mise en scĂšne.

 

 

 

 

Compte-rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 17 mars 2018. Bartok / Poulenc : Le Chùteau de Barbe-Bleue / La Voix Humaine. Metzmacher / Warlikowski

poulenc cocteau bartok opera critique par classiquenews la critique opera concert par classiquenewsCompte-rendu, opĂ©ra. Paris, Palais Garnier, le 17 mars 2018. Bartok / Poulenc : Le ChĂąteau de Barbe-Bleue / La Voix Humaine. Metzmacher / Warlikowski. Le diptyque de Krzysztof Warlikowski mettant en scĂšne Le ChĂąteau de Barbe-Bleue de Bartok ainsi que le monodrame ou « concerto pour soprano et orchestre » qu’est la Voix Humaine de Francis Poulenc, revient au Palais Garnier aprĂšs sa crĂ©ation en 2015. Le trio d’interprĂštes rĂ©unit la basse John Relyea, la mezzo-soprano Ekaterina Gubanova et la soprano Barbara Hannigan. L’Orchestre de l’OpĂ©ra est dirigĂ© par le chef Ingo Metzmacher pendant presque 2 heures de reprĂ©sentation, sans interruption !

 

 

Diptyque limpide et indéchiffrable comme la Vie

bartokbela bartok USA classiquenewsLe seul opĂ©ra du compositeur hongrois BelĂĄ BartĂłk (1881 – 1945) est aussi le premier opĂ©ra en langue hongroise dans l’histoire de la musique. Le livret de BĂ©la BalĂĄzs est inspirĂ© du conte de Charles Perrault « La Barbe Bleue », paru dans Les Contes de Ma MĂšre l’Oye, mais aussi de l’Ariane et Barbe-Bleue de Maeterlinck et du thĂ©Ăątre symboliste en gĂ©nĂ©ral. Ici sont mis en musique Barbe-Bleue et Judith, sa nouvelle Ă©pouse, pour une durĂ©e approximative d’une heure et quart. Ils viennent d’arriver au ChĂąteau de Barbe-Bleue et Judith dĂ©sire ouvrir toutes les portes du bĂątiment « pour faire rentrer la lumiĂšre », dit-elle. Le duc cĂšde par amour mais contre son grĂ© ; la septiĂšme porte reste dĂ©fendue mais Judith manipule Barbe-Bleue pour qu’il l’ouvre et dĂ©couvre ainsi ses femmes disparues mais toujours en vie. Elle sera la derniĂšre Ă  rentrer dans cette porte interdite, sans sortie. Riche en strates, l’opĂ©ra se prĂȘte Ă  plusieurs lectures ; la musique, trĂšs dramatique, toujours accompagne, augmente, colore et sublime la prosodie trĂšs expressive du chant.

La Voix Humaine est une Ɠuvre courte d’une rare intensitĂ© et d’un lyrisme puissant ; c’est Ă©galement une continuation et un dĂ©veloppement de la musique de la peur et du dĂ©pouillement des Dialogues des CarmĂ©lites du mĂȘme compositeur. Il s’agĂźt d’une tragĂ©die lyrique en un acte, livret de Jean Cocteau, oĂč une jeune femme (« Elle ») abandonnĂ©e par son amant, lui parle trĂšs longuement au tĂ©lĂ©phone jusqu’à la coupure finale.

 
 

L’angoisse humaine sur scùne, variations sur la solitude

 

 

Le spectacle commence avec du Bartok. Mais nous ne saurons pas trop comprendre en premiĂšre vue le propos. Sur scĂšne sont une sorte de magicien avec son assistante gĂ©missante (accessoirement la soprano dans Poulenc). La mezzo est dans la salle assise au parterre. Le magicien est la basse. L’assistante se retire quand la musique commence. Judith, le rĂŽle interprĂ©tĂ© par la mezzo Ekaterina Gubanova, monte alors sur scĂšne. Nous voici dans le ChĂąteau de Barbe-Bleue. La Gubanova a un timbre veloutĂ© et charnu qui sied bien au personnage. Elle pimente son chant expressif avec un excellent jeu d’actrice. Si elle saisit par le cĂŽtĂ© inquiet, suspect, agitĂ© de son incarnation, son binĂŽme John Relyea frappe par une intensitĂ© musicale et expressive qui veut se retenir, se contenir, mais qui se dĂ©verse immanquablement Ă  la fin de l’opĂ©ra
 dans le pseudo-duo final. C’est un Barbe-Bleue au physique allĂ©chant et Ă  la voix large, mais nous sommes avant tout impressionnĂ©s par la caractĂ©risation, complexe et profonde comme le livret de Bela Balazs et la partition. Une rĂ©ussite lyrique dont les lumiĂšres froides des nĂ©ons sur le plateau illuminent l’aspect indĂ©chiffrable et mystĂ©rieux.

POULENC_francis_francis-poulenc_c_jpg_681x349_crop_upscale_q95-1AprĂšs quelques surprises plus ou moins attendues pour assurer la « transition » vers La Voix Humaine de Poulenc, voilĂ  sur scĂšne Ă  nouveau la soprano canadienne Barbara Hannigan, vedette et championne de l’opĂ©ra contemporain (remarquons entre autres sa crĂ©ation de l’opĂ©ra de Benjamin George, Written on Skin). La mise en scĂšne de Warlikowski se clarifie dans cette deuxiĂšme partie, française. Il y a un dĂ©doublement de la scĂšne par le biais d’une rĂ©tro-vidĂ©o-projection sur scĂšne
 de la scĂšne. Le public a donc droit Ă  plusieurs angles et perspectives d’Elle, protagoniste de la Voix. Hanningan rĂ©ussit un tour de force dramatique dans ce rĂŽle. Si la prosodie de Cocteau/Poulenc semble parfois peu Ă©vidente, le tout est d’une vĂ©racitĂ© dramaturgique saisissante. Nous ne savons pas si elle va mourir aprĂšs l’appel tĂ©lĂ©phonique fatidique, mais une chose est claire, il s’agĂźt d’une femme qui se bat seule contre elle mĂȘme, par le biais du fantĂŽme de l’amour sur lequel elle se reposait. Les cris, les larmes, le sang, sont autant d’objets musicaux vĂ©cus comme des Ă©lĂ©ments expressifs crĂ©ant une cohĂ©rence tout Ă  fait
 dĂ©solante.

Si les chanteurs se donnent Ă  fond sur le plateau, le diamant est dans la fosse. Ingo Metzmacher dirige un orchestre en bonne forme et surtout particuliĂšrement Ă©quilibrĂ© (pas Ă©vident avec les orchestrations des opĂ©ras reprĂ©sentĂ©s). La polytonalitĂ© et le chromatisme dans Bartok se traduit par la performance extraordinaire des bois, trĂšs nombreux. L’ambiguĂŻtĂ© tonale dans Poulenc se traduit en une sensualitĂ© et un coloris orchestral maĂźtrisĂ©, surtout plein de sens. Le personnage principal est au final l’orchestre parisien,
 car c’est lui qui tient le fil sur lequel les chanteurs marchent au-dessus du vide, de l’ardente solitude sous-jacente dans ces opĂ©ras du XXe siĂšcle. Catharsis probable aprĂšs consommation ! Spectacle recommandĂ© Ă  nos lecteurs, encore Ă  l’affiche du Palais Garnier les 21, 25, et 29 mars ainsi que les 4, 7 et 11 avril 2018.

 

 

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Compte-rendu, opĂ©ra. Paris, Palais Garnier, le 17 mars 2018. Bartok / Poulenc : Le ChĂąteau de Barbe-Bleue / La Voix Humaine. John Relyea, Ekaterina Gubanova, Barbara Hannigan. Orchestre de l’OpĂ©ra. Ingo Metzmacher, direction. Krzysztof Warlikowski, conception et mise en scĂšne.

 

 

 

 

Compte-rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier, le 15 octobre 2017. MOZART : La ClĂ©mence de Titus. Vargas, d’Oustrac… Dan Ettinger / Willy Decker

MOZART wolfgang vienne 1780 1790 classiquenews 1138381-portrait-wolfgang-amadeus-mozartCompte-rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier, le 15 octobre 2017. MOZART : La ClĂ©mence de Titus. Vargas, d’Oustrac… Dan Ettinger / Willy Decker. Le dernier opĂ©ra (seria) de Wolfgang Amadeus Mozart est Ă  l’affiche cet automne et cet hiver 2017 Ă  l’OpĂ©ra National de Paris. Le Palais Garnier accueille la production de la ClĂ©mence de Titus de Willy Decker. 20 ans aprĂšs sa crĂ©ation, elle caresse toujours les sens et inspire la rĂ©flexion. En effet, le metteur en scĂšne allemand, rĂ©ussit Ă  rĂ©vĂ©ler les profondeurs et l’humanitĂ© de l’oeuvre en apparence sĂ©rieuse et froide. La distribution est rayonnante de talent comme d’engagement. L’orchestre de la maison dirigĂ© par Dan Ettinger reprĂ©sente l’autre facette glorieuse du joyau tripartite qu’est cette production.

La clémence : le concert des sentiments

Le livret de MĂ©tastase, mis en musique par au moins 6 compositeurs d’envergure au XVIIIe siĂšcle, est en l’occurrence fortement remaniĂ© par le librettiste Caterino MazzolĂ , et ce, avec la collaboration du compositeur. C’est grĂące Ă  cette bonne entente et au dĂ©sir partagĂ© des crĂ©ateurs (pour la rĂ©alisation d’un ouvrage d’intĂ©rĂȘt musical et philosophique) que l’Ɠuvre se distingue ; rompant avec le modĂšle dĂ©suet de l’opĂ©ra seria, notamment avec les nombreux duos, trios et ensembles, mais aussi avec les rĂ©citatifs abrĂ©gĂ©s, les airs raccourcis, le nombre d’actes, etc… Ici, Titus, Ă  nouveau cĂ©libataire aprĂšs l’exil de sa bien aimĂ©e BĂ©rĂ©nice, est victime d’un complot menĂ© par Vitellia. Elle veut devenir impĂ©ratrice et se sert de l’amour de Sextus, meilleur ami de Titus, pour y arriver. Sextus est dĂ©chirĂ© entre passion et amitiĂ©, mais finit par trahir son ami. MalgrĂ© tout Titus survit et demeure clĂ©ment.

Le rideau se lĂšve sur un immense bloc de marbre qui se transforme progressivement en buste impĂ©rial, tandis que Titus Ă©volue
, de l’incertitude prĂ©romantique vers la quiĂ©tude rĂ©signĂ©e non sans amertume. Les dĂ©cors et beaux costumes de John MacFarlane s’accordent Ă  la dignitĂ© et la profondeur, mais aussi Ă  l’Ă©conomie de l’opus et de sa mise en scĂšne. Nous trouvons quelques traits caractĂ©ristiques de Willy Decker : comme la structure semi-circulaire encerclant le buste et un penchant pour les contrastes chromatiques. La prĂ©sentation de BĂ©rĂ©nice pendant l’ouverture, portant une robe rouge qui rappellera un des habits impĂ©riaux de Titus, comme le jaune partagĂ© par le couple d’Annius/Servilia tĂ©moignent d’une vision profonde et intellectuelle, mais jamais prĂ©tentieuse, avec le but de rehausser l’intĂ©rĂȘt thĂ©Ăątral de l’Ɠuvre.

La distribution engagĂ©e est rayonnante de talent et d’investissement dramatique et musical. Notamment les femmes. La Vitellia d’Amanda Majeski faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris, est tout simplement superlative. IncarnĂ©e, tourmentĂ©e, ma non troppo : son jeu d’acteur est saisissant ; elle rĂ©ussi Ă  humaniser davantage le personnage quelque peu douteux. Bien sĂ»r, le bijou est dans le chant. Son rondo avec cor de basset concertant « Non piĂč di fiori » est un sommet d’excellence interprĂ©tative et de musicalitĂ©.
QualitĂ©s qu’on peut attribuer Ă©galement au Sextus de StĂ©phanie d’Oustrac, habituĂ©e du rĂŽle. Cet automne 2017, la cantatrice rennaise,
rayonne d’humanitĂ© et de vĂ©racitĂ© dramatique comme jamais ! Sa ligne vocale est sublime, la maĂźtrise de l’instrument est impressionnante ; son chant, un heureux mĂ©lange de tendresse et de gravitĂ© : magistral, tout simplement. Son rondo Ă  la fin du deuxiĂšme acte « Deh per questo istante solo » demeure un sommet d’expression, avec les plus beaux piani de la reprĂ©sentation.
Le couple Annius et Servilia interprĂ©tĂ© par Antoinette Dennefeld et Valentina Nafornita respectivement, est quant Ă  lui, 
 dĂ©licieux. Elles sont superbes dans leur duo du premier acte « Ah, perdona il primo affetto », et aussi individuellement ; la premiĂšre par son agilitĂ© et ses habiles interventions sur la partition ; la derniĂšre avec un chant d’une beautĂ© qui caresse les coeurs. Marko Mimica (faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra) dans le court rĂŽle de Publius, ministre de Titus, est tout brio.
Son excellent jeu donne envie de le voir et de l’entendre davantage.

Que dire du Titus de Ramon Vargas ? Nous trouvons sa performance tout Ă  fait bouleversante de fragilitĂ©. Il incarne parfaitement le rĂŽle de l’Empereur ; en permanence trahi, avec parfois un je ne sais quoi de comique qui sied bien Ă  l’opĂ©ra seria de fin de siĂšcle. FĂ©licitons les choeurs de l’OpĂ©ra dirigĂ©s par Alessandro di Stefano, qui nous offrent une interprĂ©tation maestosa d’un des plus beaux choeurs mozartiens « Che del ciel » Ă  la fin de l’opus. L’orchestre dirigĂ© par Dan Ettinger est Ă  la hauteur de la production. Bien sĂ»r, les bois mozartiens sont d’une justesse et d’un candeur Ă  fondre les coeurs ; comme les cordes solennelles sont Ă©difiantes et les cuivres martiaux, tout Ă  fait exaltants !

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Spectacle fortement recommandĂ© Ă  tous nos lecteurs, Ă  l’affiche au Palais Garnier de l’OpĂ©ra National de Paris (dans deux distributions alternatives), les 20, 23, 25, 28 et 30 novembre ainsi que les 3, 5, 8, 11, 14, 17, 21 et 25 dĂ©cembre 2017. De quoi fĂȘter NoĂ«l d’excellente façon.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier, le 15 octobre 2017. La ClĂ©mence de Titus. Mozart, compositeur. Ramon Vargas, Amanda Majeski, StĂ©phanie d’Oustrac… Choeurs et orchestre de l’OpĂ©ra de Paris. Dan Ettinger, direction. Willy Decker, mise en scĂšne.

Compte-rendu, critique, danse. Paris. Opéra Garnier, le 12 novembre 2017. Soirée Balanchine/Teshigawara/Bausch

bausch pian sacre du printemps garnier opera novembre 2017 critique ballet critique concert par classiquenewsCompte-rendu, critique, danse. Paris. OpĂ©ra Garnier, le 12 novembre 2017. SoirĂ©e Balanchine/Teshigawara/Bausch. Germain Louvet, LĂ©onore Baulac… Ballet de l’opĂ©ra. George Balanchine, Saburo Teshigawara, Pina Bausch, chorĂ©graphes. Orchestre de l’opĂ©ra, Benjamin Shwartz, direction. Programme dĂ©diĂ© aux 20e et 21e siĂšcles cet automne, au Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris. Les reprises du chef d’Ɠuvre balanchinien Agon et du Sacre de Pina Bausch entourent une crĂ©ation, troisiĂšme commande de l’OpĂ©ra au chorĂ©graphe contemporain japonais Saburo Teshigawara, intitulĂ©e « Grand Miroir ». Les cĂ©lĂšbres musiques de Stravinsky ainsi que le Concerto pour Violon de Salonen (2009) sont interprĂ©tĂ©s par l’Orchestre maison, dirigĂ© par le chef Benjamin Shwartz.

L’éclectisme dansant ou le programme inĂ©gal

La reprĂ©sentation commence avec Agon, chef-d’oeuvre abstrait du maĂźtre nĂ©oclassique et l’un des meilleurs exemples de collaboration artistique au 20e siĂšcle. Sur la musique quelque peu sĂ©rielle de Stravinsky, se dĂ©roulent des pas de trois autour d’un pas de deux. Si ce fameux ballet est toute abstraction, il est de mĂȘme toute virtuositĂ©, sans ĂȘtre froid, ni prĂ©tentieux, ni dĂ©pourvu d’humour d’ailleurs ; l’Etoile Germain Louvet se distingue par son en dehors, son ballon, sa formidable extension. Les trois danseurs du 2e pas de trois impressionnent par la beautĂ© et la propretĂ© de l’exĂ©cution
 Des entrechats, six s’enchaĂźnent, sans apparente difficultĂ© pour Hannah O’Neill, Paul Marque et Pablo Legasa. Si nous apprĂ©cions toujours l’excellence de la PremiĂšre Danseuse, les jeunes hommes se montrent aussi particuliĂšrement prometteurs dans leurs performances. Remarquons enfin le spectaculaire pas de deux des Etoiles Karl Paquette et Myriam Ould-Braham, partenaires de prestige : elle, troublante de beautĂ© avec ses pointes et torsions.

Un Grand Miroir, perlimpinpin et paillettes ?

AprĂšs un entracte est venue la crĂ©ation, un moment toujours trĂšs attendu que nous avons la chance de vivre souvent dans la Maison nationale avec toutes ses nouvelles productions
 Si AurĂ©lie Dupont, l’Etoile, nous a impressionnĂ© lors de la crĂ©ation prĂ©cĂ©dente du japonais Teshigawara (Darkness is hiding black horses, octobre 2013), nous nous trouvons aujourd’hui bien loin de l’aspect mĂ©taphysique saisissant d’auparavant, malheureusement.
DansĂ© par 10 danseurs sur le Concerto pour violon de Salonen (2009) magistralement interprĂ©tĂ© par la violoniste Akiko Suwanai, « Grand Miroir » est une Ɠuvre inspirĂ©e d’un poĂšme de Baudelaire. Comme d’habitude, Teshigawara signe chorĂ©graphie, scĂ©nographie, costumes, lumiĂšres et
 body-painting ? En effet, les danseurs sont peints intĂ©gralement dans des couleurs quelque peu fluos, ce qui rend difficile l’identification des interprĂštes (et ce mĂȘme depuis le 2e rang au parterre).
CRISE EXISTENTIELLE
 Mais qu’elle est la place de ses aspects extra-chorĂ©graphiques dans la critique d’un ballet, et plus pertinemment, dans le ballet mĂȘme ? Il nous a fallu lire les explications, poĂšmes, textes descriptifs et autres pour comprendre enfin que cette crĂ©ation est en vĂ©ritĂ© le produit d’une sorte de crise existentielle et artistique. S’il y a un ou deux moments presque hypnotiques (habitude du chorĂ©graphe), et que nous sommes particuliĂšrement frappĂ©s par l’abandon et l’énergie d’un Antonio Conforti et d’un Julien Guillemard, nous restons perplexes devant les 30 minutes de pirouettes et des bras tournants Ă  droite et Ă  gauche, comme toutes les extrĂ©mitĂ©s d’ailleurs, ici et lĂ , comme ci et comme ça. On explique bien au programme dans un texte aux aspirations vaguement philosophiques que l’Ɠuvre de Teshigawara n’est surtout pas de l’improvisation, mais qu’il questionne l’idĂ©e mĂȘme de la chorĂ©graphie
 L’explication post-moderniste au 21e siĂšcle ne fait plus l’alibi, Ă  notre avis.

SacrĂ© Sacre…

Passons au saisissant Sacre du Printemps de Pina Bausch, dont le Ballet de l’OpĂ©ra est l’interprĂšte privilĂ©giĂ© (aprĂšs, bien sĂ»r, la compagnie de l’Allemande). L’archi-cĂ©lĂšbre partition est interprĂ©tĂ©e par l’orchestre avec beaucoup de sagesse et retenue
 Peut-ĂȘtre est-ce dĂ» Ă  la personnalitĂ© du chef invitĂ©? Il ne voulait peut-ĂȘtre pas choquer l’audience avec un son plus charnu et de meilleurs contrastes, mais nous ne sommes pas en 1913 et un peu plus de brio n’aurait pas fait venir la police dans la salle comme au moment de la crĂ©ation de l’Ɠuvre originale de Nijinsky et Stravinsky. Bref, sur le plan chorĂ©graphique, peut-ĂȘtre que la danse s’accorde aussi Ă  cet aspect trĂšs sage de l’interprĂ©tation musicale. Du cĂŽtĂ© des femmes se trouve le bijou ; elles sont hĂ©tĂ©rogĂšnes, fortes, faibles, peureuses, solidaires ; elles incarnent presque entiĂšrement l’aspect troublant et dĂ©vastateur du livret oĂč l’on sacrifie une jeune fille au printemps. Remarquons la prise du rĂŽle de l’élue de l’Etoile LĂ©onore Baulac, une rĂ©ussite bouleversante. Du cĂŽtĂ© des garçons (mot choisi pertinemment, sachant qu’il y a des danseurs sur scĂšne dans la 40e), nous apprĂ©cions les physiques, les torses exposĂ©s et les formes moulantes, 
 une Ă©nergie tout Ă  fait fraĂźche et pĂ©tillante… Leur prestation est souvent beaucoup plus attirante que terrifiante, ce qui nous fait admirer davantage la performances des femmes qui ont incarnĂ© une peur que les mĂąles sur scĂšne n’arrivaient pas Ă  transmettre. Encore Ă  l’affiche au Palais Garnier les 14 et 16 novembre 2017. Un classique du rĂ©pertoire de l’OpĂ©ra de Paris, inusable, magistral.

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Compte-rendu, critique, danse. Paris. OpĂ©ra Garnier, le 12 novembre 2017. SoirĂ©e Balanchine/Teshigawara/Bausch. Germain Louvet, LĂ©onore Baulac… Ballet de l’opĂ©ra. George Balanchine, Saburo Teshigawara, Pina Bausch, chorĂ©graphes. Orchestre de l’opĂ©ra, Benjamin Shwartz, direction.

Compte rendu, critique, OPERA. Paris. Opéra Bastille, le 26 octobre 2017. VERDI : Falstaff. Terfel, Kurzak,Fuchs
 Luisi / Pitoiset.

VERDI_402_Giuseppe-Verdi-9517249-1-402Compte rendu, critique, OPERA. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 26 octobre 2017. Falstaff. Verdi, compositeur. Bryn Terfel, Aleksandra Kurzak, Julie Fuchs,… Choeurs et orchestre de l’OpĂ©ra de Paris. Fabio Luisi, direction. Dominique Pitoiset, mise en scĂšne. Le dernier opĂ©ra de Verdi revient Ă  l’OpĂ©ra National de Paris. Le Falstaff du metteur en scĂšne Dominique Pitoiset datant de 1999 est donc l’occasion de voir une excellente distribution, c’est Ă  dire des chanteurs vedettes, et un orchestre en pleine forme, dirigĂ© pertinemment par Fabio Luisi. Paillette brillante de pragmatisme comme d’efficacitĂ©, la production rĂ©ussit Ă  faire rire de temps en temps, mais reste trĂšs peu inspirante ou
 inspirĂ©e. Un air de train-train ou de routine s’installe-t-il Ă  Bastille.

Falstaff efficace Ă  Bastille
Distribution supérieure, production moyenne

La valeur est dans la partition

Dernier opĂ©ra de Verdi, composĂ© Ă  l’Ăąge de 79 ans, c’est aussi sa deuxiĂšme comĂ©die lyrique. La vitalitĂ© et l’entrain de l’Ɠuvre sont comparables uniquement aux drammas giocosos de Mozart / Da Ponte. Le livret d’Arrigo Boito est inspirĂ© du personnage Shakespearien de Falstaff, chevalier obĂšse et dĂ©bauchĂ©. Dans cette production, l’intrigue est transposĂ©e au siĂšcle de Verdi, et puis c’est tout. Nous ne pouvons pas nous empĂȘcher de penser que derriĂšre tant de « respect » vis-Ă -vis de l’Ɠuvre, derriĂšre le parti-pris conformiste Ă  souhait, se cache un remarquable manque de crĂ©ativitĂ© et de finesse, voire de profondeur. La mise en scĂšne a participĂ© Ă  un ennui certain et une certaine lenteur, rapidement oubliĂ©es par les performances stellaires des chanteurs.

D’abord le Falstaff de Bryn Terfel et la Nanetta de Julie Fuchs ; lui chante le rĂŽle avec une grande musicalitĂ© et se montre trĂšs investi thĂ©Ăątralement / elle, fait preuve d’une grande gĂ©nĂ©rositĂ© sur scĂšne tous niveaux confondus. Aleksandra Kurzak en Alice Ford rayonne d’aisance scĂ©nique, et si la voix manque parfois d’ampleur, sa ligne de chant est bellissime. La Meg de Julie Pasturaud au timbre veloutĂ© se dĂ©marque heureusement. Moins heureuse est la performance de Varduhi Abrahamyan en Quickly, quelque peu incompatible avec la tessiture du rĂŽle. Le Ford de Franco Vassallo, laisse dubitatif, mais d’une intention rĂ©ussie dans les ensembles ; sans affectation particuliĂšre Ă  l’opposĂ© du Fenton de Francesco Demuro, drĂŽlement nasalisant et souvent
 faux.

Fabio Luisi dirige l’Orchestre de Bastille avec l’attitude qui correspond au parti-pris focalisĂ© uniquement sur certains aspects comiques. Il se montre connaisseur du compositeur et alliĂ© des chanteurs grĂące Ă  ses interventions remarquables d’adaptabilitĂ© et de rĂ©activitĂ© par rapport Ă  l’équilibre musical dans la gigantesque salle de l’OpĂ©ra Bastille. Avec lui l’orchestre passe de la subtilitĂ© Ă  la pompe avec facilitĂ©. Remarquons particuliĂšrement les performances des cuivres et des bois, irrĂ©prochables, et celle, fort sympathique, du choeur de l’OpĂ©ra dirigĂ© par JosĂ© Luis Basso. Un spectacle Ă  voir pour la distribution des chanteurs et les performances musicales presque exclusivement. La mise en scĂšne et les dĂ©cors laissent un souvenir bien fragile. Falstaff de Verdi, dirigĂ© par Fabio Luisi, encore Ă  l’affiche les 1er, 4, 7, 10 et 16 novembre 2017.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra-Comique, le 19 octobre 2017. Kein Licht. Philippe Manoury : Kein Licht. Julien Leroy / Nicolas Stemann.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra-Comique, le 19 octobre 2017. Kein Licht. Philippe Manoury : Kein Licht. Julien Leroy / Nicolas Stemann. PremiĂšre crĂ©ation du mandat d’Olivier Mantei, directeur de l’OpĂ©ra Comique depuis 2014, Kein Licht sur des textes d’Elfriede Jelinek, Prix Nobel de la Paix, vient bouleverser les esprits des auditeurs rue Favart en cet automne 2017. PrĂ©sentĂ© comme un « thinkspiel » ou piĂšce Ă  penser, aux sujets de la catastrophe nuclĂ©aire de Fukushima aprĂšs le tsunami de 2011, ainsi que l’investiture de Donald Trump au Etats-Unis cette annĂ©e, le spectacle voit 4 chanteurs sur scĂšne et un orchestre mĂ©langeant instruments classiques et traitements Ă©lectroniques orbiter autour des performances de grand impact des comĂ©diens : Caroline Peters et Niels Bormann.

 

 

 

« Kein licht » – Pas de lumiĂšre
La réalité qui dérange, ma non troppo

MANOURY KEIN LICHT compte rendu critique opera par classiquenews thumbnail_3 Kein Licht DR Vincent Pontet

 

 

 

Nous sommes trĂšs rapidement saisis d’un sentiment de cohĂ©rence artistique profond devant la levĂ©e du rideau. La scĂ©nographie quelque peu apocalyptique, mais surtout fabuleusement atomique de Katrin Nottrodt, avec les costumes trĂšs fluo de Marysol del Castillo, tout comme la crĂ©ation 3D pendant la performance, le chien sur scĂšne du dĂ©but Ă  la fin, ou encore la scĂšne qui s’inonde de dĂ©gĂąts nuclĂ©aires capturĂ©e en « selfie » par les comĂ©diens et retransmis en live sur des Ă©crans
 Juste quelques exemples jaillissant Ă  l’extĂ©rieur d’une conscience indĂ©niable qui palpite Ă  l’intĂ©rieur. Avec cette commande et crĂ©ation, l’OpĂ©ra Comique rappelle et se rappelle son histoire comme grand lieu de crĂ©ation contemporaine, bastion de la modernitĂ©, pĂ©tillant et effrĂ©nĂ© Ă  cĂŽtĂ© de ses « grands cousins jumeaux », plutĂŽt classiques Bastille et Garnier. A l’instar des crĂ©ations notoires au thĂ©Ăątre national comme Carmen de Bizet ou PellĂ©as et MĂ©lisande de Debussy, Kein Licht de Manoury risque de devenir un spectacle dont la postĂ©ritĂ© se rappellera aprĂšs une incomprĂ©hension voire une perplexitĂ© initiale. Nous fĂ©licitons l’esprit novateur et osĂ© du directeur et l’encourageons Ă  continuer dans sa dĂ©marche de grande valeur.

S’il ne s’agĂźt pas d’un opĂ©ra dans le sens typique du terme, 
 4 chanteurs sur scĂšne y interprĂštent des morceaux de texte de Jelinek selon leurs possibilitĂ©s. Il y a lĂ  un parti-pris artistique qui cache derriĂšre lui, un questionnement philosophique important ; ce n’est pas la question de tuer l’artifice dans l’art (chose incohĂ©rente et contre-intuitive, voire impossible), mais de faire de l’art devant n’importe quelle circonstance. Alors, comment seront les shows dans une Ăšre post-apocalyptique ?

 

 

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L’approche cette nuit peut avoir quelque chose de clairvoyant. Ainsi, les chanteurs chantent comme ils peuvent, se dĂ©brouillant plus ou moins au milieu d’un endroit insolite oĂč des fils Ă©lectriques frĂŽlent des dĂ©gĂąts liquides qui coulent. Si la question bien classique de la vraisemblance titille certains esprits (ils se posent toujours la question de pourquoi Rosina, Figaro et Almaviva chantent un trio avant la fuite Ă  la fin du Barbier de SĂ©ville), nous sommes ici au paroxysme. La rĂ©ponse Ă  la question, bien sĂ»r, ne se trouve jamais en dehors de la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle immĂ©diate, au contraire, elle est au centre. Ici, pendant un des moments forts (et ils sont nombreux) oĂč la scĂšne s’inonde, les comĂ©diens ne cherchent pas Ă  fuir la scĂšne, ils font des « selfies » et enregistrent des « snaps » avec plein les yeux, sourires loufoques et nonchalance totale. Pourquoi se sauver ? Pourquoi faire X ou Y d’extraordinaire, de courageux quand on n’est que « le deuxiĂšme violon » et que « celui-lĂ  ne peut rien faire. Il rĂ©agit seulement » ? (citations du livret).

La cohĂ©rence artistique de cette production unique en son genre se voit y compris dans les couches les plus subtiles de signification. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un opĂ©ra formel ni traditionnel, la piĂšce Ă©voque et reflĂšte non seulement l’actualitĂ© qui est la nĂŽtre avec son texte et les jeux (et les enjeux !), elle exprime aussi la forme musicale classique par excellence, la sonate, mais dans la mise en scĂšne plutĂŽt, oĂč le chant du chien ouvre et clĂŽture le show, 
 brillante rĂ©capitulation. Les chanteurs Sarah Maria Sun, Olivia Vermeulen, Christina Daletska et Lionel Peintre (ainsi que le quatuor vocal du Choeur du National Theater in Zagreb) sont Ă  la hauteur du pari, bien que les vedettes soient vraiment les comĂ©diens Caroline Peters et Niels Bormann.
L’orchestre United instruments of Lucilin avec les rĂ©alisations Ă©lectroniques de l’IRCAM participe activement Ă  l’atmosphĂšre dĂ©concertante mais jamais ennuyeuse du spectacle. Les performances sont toutes sans exception harmonieuses et concordantes en plein milieu du dĂ©sordre nuclĂ©aire et identitaire, voire carrĂ©ment anthropologique tel que reprĂ©sentĂ© sur scĂšne. Une piĂšce Ă  penser dont nous parlerons et reparlerons encore et encore. FĂ©licitations Ă  toutes les Ă©quipes et particuliĂšrement Ă  Olivier Mantei pour l’idĂ©e devenue spectacle, dont la rĂ©alisation finale s’avĂšre bouleversante de cohĂ©rence et de profondeur.

 

 

MANOURY kein licht compte rendu critique opera par classiquenews thumbnail_7 Kein Licht DR Vincent Pontet

 

 

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Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Comique, le 19 octobre 2017. Kein Licht. Philippe Manoury, compositeur. Nicolas Stemann, mise en scÚne. Caroline Peters, Niels Bormann, acteurs. United instruments of Lucilin, Orchestre. Julien Leroy, direction musicale. Illustrations : Kein LIcht de Philippe Manoury © V Pontet Opéra-Comique, PARIS, 2017

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es, le 27 juin 2017. MOZART : Les Noces de Figaro. Solistes, choeur du Garsington Opera. Orch de Chambre de Paris, Douglas Boyd / Deborah Cohen.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es, le 27 juin 2017. MOZART : Les Noces de Figaro. Solistes, choeur du Garsington Opera. Orch de Chambre de Paris, Douglas Boyd / Deborah Cohen. Les Noces de Figaro de Mozart reviennent au ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es sous la baguette du chef Douglas Boyd dirigeant l’Orchestre de Chambre de Paris. Pour une version de concert extraordinaire, une plutĂŽt jeune et pĂ©tillante distribution issue du Festival lyrique Garsington Opera se prĂ©sente aisĂ©ment sur scĂšne. Une mise en espace d’aprĂšs la production scĂ©nique du festival est assurĂ©e par Deborah Cohen. Une soirĂ©e comique et sentimentale, oĂč rĂšgne la sincĂ©ritĂ© Ă©difiante des pages du MaĂźtre salzbourgeois.

 

 

 

Noces anglo-parisiennes

 

 

Le nozze

 

 

Le Nozze di Figaro est l’un des rares opĂ©ras dans l’histoire de la musique Ă  n’avoir jamais dĂ» subir d’absence au rĂ©pertoire international. En effet, depuis sa crĂ©ation il y a plus de 230 ans, le monde entier n’a pas arrĂȘtĂ© de solliciter et d’adorer le sublime Ă©quilibre entre la musique gĂ©niale et immaculĂ©e de Mozart et l’Ă©lĂ©gant autant qu’amusant livret de Lorenzo da Ponte, d’aprĂšs Beaumarchais. Le chef Douglas Boyd propose un concert pas comme les autres en invitant la distribution de la production rĂ©cente des Noces au Festival Garsington Opera, avec une conception scĂ©nique sur le plateau d’aprĂšs ladite production. L’ouverture de l’Ɠuvre est lĂ©gĂšre et Ă©trangement
 anglaise ? S’enchaĂźnent 4 actes qui passent rapidement, en dĂ©pit d’une volontĂ© affirmĂ©e de mettre en valeur le clair-obscur inhĂ©rent Ă  l’opus. Ainsi, au niveau instrumental, nous trouvons un Orchestre de Chambre de Paris en bonne forme en termes gĂ©nĂ©rales, mĂȘme si les prestations des cors dans la premiĂšre partie de la soirĂ©e ont Ă©tĂ© trĂšs peu rĂ©ussies. Les bois, au contraire, ont brillĂ© d’une candeur toute mozartienne, viennoise, avec une limpiditĂ© fantastique dans l’exĂ©cution tout Ă  fait française, au cours des quatre actes. Les cordes de l’ensemble paraissent caractĂ©rielles, dansant toujours autour de l’espiĂšglerie et de la nonchalance, sans omettre de la profondeur et de la tendresse.

Comme souvent, le sommet en fut l’archicĂ©lĂšbre finale du 2e acte. 20 minutes ou presque de chant ininterrompu ; les interprĂštes Ă  l’occasion ont Ă©tĂ© Ă  la hauteur de la tĂąche musicale et comique.

 

Les performances du couple aristocratique Almaviva par Duncan Rock et Kirsten MacKinnon ont Ă©tĂ© si rĂ©ussies qu’on pourrait croire qu’il s’agĂźt du couple vedette et pas des seconds rĂŽles. Lui, excellent acteur et d’un physique imposant et attirant, se distingue par le timbre de sa voix et par une certaine prestance
 Son air « Hai gia vinta la causa… » au troisiĂšme acte est fortement rĂ©compensĂ© par le public. Il assure de mĂȘme une belle prĂ©sence musicale dans les nombreux ensembles.
La Contessa de la MacKinnon est une vision d’amour et dignitĂ© comme on les aime. Sa prĂ©sence sur le plateau est captivante en silence, troublante de beautĂ© quand elle chante. Une comtesse plus altiĂšre et sentimentale qu’affectĂ©e et hautaine. Si son « Porgi amor » et « Dove sono » sont beaux -surtout le dernier, suscitant les frissons!-, elle se dĂ©marque aussi par un chant maĂźtrisĂ©, brillamment stylisĂ© -ma non troppo-, une voix large, un souffle interminable, et surtout un timbre irrĂ©sistible, lors de nombreux ensembles. Retenons le duo de la lettre avec Suzanne au troisiĂšme acte, un bijoux d’harmonie, inoubliable.

TrĂšs nombreux ainsi, les moments remarquables pour la distribution, que ce soit « La Vendetta » je n’en peux plus bouffe d’un superbe Stephen Richardson en Bartolo ; la prestation touchante d’Alison Rose en Barberine, avec ce joyau qu’est « L’ho perduta » ; ou encore l’incroyable Marta Fontanals-Simmons en Cherubino, rayonnant de candeur et de vitalitĂ©, tout Ă  fait juvĂ©nile et amoureuse lors de ses airs « Non so piĂč » et « Voi che sapete »; ainsi que la Marceline un peu hystĂ©rique et complĂštement dĂ©licieuse de Janis Kelly.

 

 

Le Nozze Di Figaro by Wolfgang Amadeus Mozart at Garsington Opera

 

 

Que dire de la Prima Donna et d’il Primo Uomo ? Le couple de Figaro et de Suzanne composĂ© par Joshua Bloom et Jennifer France, est un couple de choc. Elle est pĂ©tillante et piquante Ă  souhait, mais aussi touchante d’humanitĂ©. Son air au 4e acte « Deh vieni, non tardar », une conclusion exquise Ă  sa performance globalement excellente. Lui, un tour de force. Sa performance est pleine de brio gaillard, sa voix se projette aisĂ©ment et son art de la dĂ©clamation est rĂ©ussi.
Lui campe un Figaro qui sĂ©duit par la force de son talent musical et son investissement scĂ©nique -mĂȘme sans mise en scĂšne !-. FĂ©licitons Ă©galement l’excellent choeur du Festival de Garsington Opera, trĂšs sollicitĂ© et d’une qualitĂ© rare. Un mariage anglo-français Ă  l’italienne, Ă  Vienne. Mais aussi une soirĂ©e lyrique fantastique au ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es. MĂ©morable.

 

 

 

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Compte rendu, opĂ©ra. Paris. ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es, le 27 juin 2017. MOZART : Les Noces de Figaro. Jennifer France, Joshua Bloom, Duncan Rock, Kirsten MacKinnon
 Solistes et choeur du Garsington Opera. Orchestre de Chambre de Paris, Douglas Boyd, direction. Deborah Cohen, mise en espace. Illustrations : © Mark Douet-min.

 

 

 

Compte rendu, opéra. Paris. Palais Garnier, le 11 juin 2017. ROSSINI : Cenerentola. Ottavio Dantone / Guillaume Gallienne.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier, le 11 juin 2017. ROSSINI : Cenerentola. Juan JosĂ© de LeĂłn, Teresa Iervolino, Roberto Tagliavino… Choeurs et orchestre de l’OpĂ©ra de Paris. Ottavio Dantone, direction. Guillaume Gallienne, mise en scĂšne. Sombre Cenerentola au Palais Garnier ! Nouvelle production de l’opĂ©ra de Rossini Ă  l’OpĂ©ra National de Paris, signĂ©e Guillaume Gallienne. Une distribution inĂ©gale et un orchestre en bonne forme sont dirigĂ©s par le chef Ottavio Dantone. Un Ă©vĂ©nement dont les coutures de surcroĂźt Ă©videntes empĂȘchent la vĂ©ritable jouissance musicale, en dĂ©pit des pages pĂ©tillantes de la partition. Une fin de saison lyrique finalement curieuse.

 

 

 

Cenerentola : des cendres sombres mais bien légÚres

 

 

rossini-portrait-gioachino-rossini-bigComposĂ© un an aprĂšs la premiĂšre du Barbier de SĂ©ville, en 1816, La Cenerentola de Rossini ne s’inspire pas directement de la Cendrillon de Perrault mais plutĂŽt de l’opĂ©ra comique Cendrillon du moins connu Nicolas Isouard (crĂ©e en 1810 Ă  Paris). Ainsi, on fait fi des Ă©lĂ©ments fantastiques et fantaisistes et l’histoire devienne une comĂ©die bourgeoise, oĂč l’on remplace entre autres, la chaussure de Cendrillon par un bracelet. On dirait que l’intention du comĂ©dien Guillaume Gallienne faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra, comme metteur en scĂšne, s’inscrivait dans cette cohĂ©rence. Le plateau est d’une obscuritĂ© remarquable et les dĂ©cors d’Eric Ruf, imposants ma non tanto, sont donc une extension habile et utilitaire, ma non troppo, 
du dĂ©sir assez simplet du metteur en scĂšne. Les quelques gags faciles issus directement du thĂ©Ăątre n’ajoute finalement rien Ă  une musique dĂ©jĂ  en elle-mĂȘme extrĂȘmement thĂ©Ăątrale. Les chanteurs-acteurs, au bel investissement scĂ©nique, brillaient parfois d’un bon travail de comĂ©diens, mais les nombreuses postures du style « OpĂ©ra pour les nuls » et leur statisme notoire sur scĂšne, laissent penser que les interprĂštes n’ont pas Ă©tĂ© particuliĂšrement accompagnĂ©s ou inspirĂ©s par leur directeur. FĂ©licitons nĂ©anmoins l’apparent courage de la direction de la maison, donnant l’opportunitĂ© aux jeunes de montrer leur valeur.

Heureusement, au niveau musical, les surprises ne furent pas nombreuses. Les protagonistes sont interprĂ©tĂ©s par le tĂ©nor Juan JosĂ© de LeĂłn et la mezzo Teresa Iervolino (cette derniĂšre faisant Ă©galement ses dĂ©buts Ă  l’opĂ©ra). Si la chanteuse prend du temps Ă  se chauffer et Ă  rayonner, sa performance est progressive et elle fait preuve d’agilitĂ© et de charme tout Ă  fait contraltino-vocalisant lors du duet « Un soave non so che », oĂč le tĂ©nor, lui aussi, dĂ©montre les arguments de son instrument ; un timbre solaire, mĂ©diterranĂ©en, un grand souffle, une projection puissante. Elle est particuliĂšrement touchante d’humanitĂ©, et quand elle s’affirme et s’impose sur scĂšne, son art arrive Ă  rayonner malgrĂ© l’obscuritĂ© ambiante, et rĂ©elle et figurĂ©e. Ainsi elle campe son air final « Nacqui all’affanno » avec prestance et sincĂ©ritĂ©.
Remarquons les dons comiques et musicaux des rĂŽles de Dandini, Don Magnifico et surtout d’Alidoro. Les deux premiers sont dĂ©fendus avec candeur par Alessio Arduini et Maurizio Muraro, et le dernier, faisant preuve de la voix la plus large de la soirĂ©e, par l’excellent Roberto Tagliavini. Chiara Skerath et Isabelle Druet sont drĂŽles et lĂ©gĂšres dans les rĂŽles des sƓurs loufoques. Ils sont tous particuliĂšrement harmonieux dans les ensembles, notamment le sextuor drĂŽlatique « Questo Ăš un nodo avviluppato ».

cenerentola rossini opera de paris la critique de classiquenewsDĂ©buts aussi pour le chef Ottavio Dantone, qui s’attaque pour la premiĂšre fois Ă  la partition. A part les problĂšmes d’équilibre au dĂ©but de la reprĂ©sentation, le reste de la soirĂ©e se dĂ©roule sans heurts et sans moments particuliĂšrement forts ou mĂ©morables. Quelques tempi ralentis, un orage particuliĂšrement pas trĂšs orageux, quelques interventions dont l’intention musicale nous dĂ©passe
 Le tout bien conforme aux intentions grisĂątres de cette nouvelle production clĂŽturant la saison lyrique 2017-2018 (il y a pourtant les reprises de Carmen et Rigoletto encore Ă  l’affiche). Chose curieuse, et finalement peu convaincante sur le plan scĂ©nographique. A dĂ©couvrir au Palais Garnier Ă  Paris, les 17, 20, 23, 25 et 30 juin ainsi que les 2, 6, 8, 11 et 13 juillet 2017.

Compte rendu, danse. Paris. Opéra Garnier, le 7 mai 2017. Soirée Balanchine/Robbins/Cherkaoui

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Garnier, le 7 mai 2017. SoirĂ©e Balanchine/Robbins/Cherkaoui, Jalet. DorothĂ©e Gilbert, Mathieu Ganio, Hugo Marchand… Ballet de l’opĂ©ra. Maurice Ravel, musiques. Orchestre de l’opĂ©ra, Maxime Pascal, direction. AprĂšs le ballet Cunningham / Forsythia, le Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris propose un programme nĂ©o-classique gravitant autour de la musique de Maurice Ravel. Retour de La Valse de Balanchine, du En Sol de Robbins et du BolĂ©ro de 2013 signĂ© Cherkaoui / Jalet. L’orchestre de l’OpĂ©ra dans la meilleure des formes est dirigĂ© par le jeune chef Maxime Pascal.

 

  Soirée Ravel, retours mitigés

 

balanchine28La soirĂ©e commence avec le retour heureux de La Valse de Balanchine, ballet semi-narratif et je n’en peux plus chic du maĂźtre nĂ©oclassique sous la musique charmante des Valses Nobles et Sentimentales ainsi que La Valse de Maurice Ravel. Le couple principale d’Ă©toiles est tenu par DorothĂ©e Gilbert et Mathieu Ganio. ELLE, se montre excellente actrice et virtuose sur ses pointes et LUI, toujours captivant d’Ă©motion avec les plus belles lignes masculines de la soirĂ©e, mais nous sommes tout autant marquĂ©s par d’autres danseurs. Hugo Marchand avec Hannah O’Neill sont un bel exemple du cas Balanchine, elle est virtuose et rayonnante, vibrant d’une assurance allĂ©chante, produit sans doute de sa discipline. Lui, plus sage que d’habitude et toujours trĂšs beau Ă  regarder, est pour la plupart utilitaire. Chose souvent typique, et souvent peu supportable, chez Balanchine, qui voyait le ballet comme une chose « fĂ©minine », voire comme une femme qu’il apparentait aux fleurs, et dont le mĂąle serait le jardinier… Bien que ces drĂŽles attachements sexistes du siĂšcle dernier ne soient pas Ă  la hauteur de nos valeurs du 21e, ce ballet des annĂ©es 50 est une Ɠuvre historique de la danse nĂ©oclassique, Ă  l’Ă©lĂ©gance et Ă  l’humour chic tout Ă  fait sĂ©duisants.

Tout aussi sĂ©duisante est la deuxiĂšme piĂšce au programme, le En Sol de Jerome Robbins, sous la fantastique musique du Concerto en Sol pour Ravel magistralement interprĂ©tĂ©e par le pianiste Emmanuel Strosser. Oeuvre ludique et poĂ©tique comme d’habitude chez Robbins, la musicalitĂ© en est la protagoniste. Dans ce sens, quelques danseurs du corps de ballet se distinguent presque plus que le couple soliste Ă©toilĂ© formĂ© par LĂ©onore Baulac et Germain Louvet. Si elle est parfaite ou presque, lui se montre un peu plus vert. Or, l’effort est beau comme le sont ses mouvements. Remarquons surtout l’aisance bondissante et dĂ©contractĂ©e de Sylvia Saint-Martin, la charmante plasticitĂ© de JĂ©rĂ©my Loup-Quer ou encore le dynamisme de Paul Marque.

Le programme se termine avec le retour, moins heureux mais toujours riche en impact, du BolĂ©ro de Ravel dans la chorĂ©graphie de Cherkaoui et Jalet datant de 2013. PiĂšce dĂ©cidĂ©ment conceptuelle sans ĂȘtre pour autant prĂ©tentieuse ou Ă©litiste. Au contraire, il paraĂźt avoir dans ce ballet une volontĂ© timidement assumĂ©e d’uniformitĂ©, Ă  l’opposĂ©e de celle de BĂ©jart qui prĂŽnait le chemin de la mise en valeur singuliĂšre. L’oeuvre est donc interprĂ©tĂ©e par des danseurs dont les particularitĂ©s se fondent dans le mirage des costumes phĂ©nomĂ©naux de Riccardo Tisci, en permanence baignĂ©s des ombres et des lumiĂšres habiles d’Urs Schönebaum. Il s’agirait donc au dĂ©part d’une sort de danse maccabre ; sous les capes noires initiales se cachent des corps finement habillĂ©s d’une tulle couleur chair agrĂ©mentĂ©e des dentelles dessinant le squelette ; adieux heureux, stimulant les sens et l’intellect, Ă  l’illusion du genre, bienvenue triomphante Ă  une universalitĂ© fortement voulue et qui se montre et dans les mouvements (rĂ©pĂ©titifs et plutĂŽt horizontaux, avec des touches Ă©tranges de capoeira) et dans les regroupements en duos de couples d’homme-femme, homme-homme, femme-femme. Une Ɠuvre bizarrement fluide sous une musique curieusement millimĂ©trique. Le public est complĂštement emballĂ© Ă  la fin du programme, certainement aussi grĂące Ă  la performance exemplaire et plein d’entrain et de minutie de Maxime Pascal Ă  la tĂȘte de l’orchestre de la maison. A voir au Palais Garnier encore les 10, 11, 14, 16, 17, 18, 19, 20, 23, 24, 25, 26 et 27 mai 2017.

Compte rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 27 avril 2017. BERG : Wozzeck. JM KrÀnzle.Marthaler / Schoenwandt

Berg-Alban-06Compte rendu, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra Bastille, le 27 avril 2017. BERG : Wozzeck. Johannes Martin KrĂ€nzle, Gun-Brit Barkmin, Kurt Rydl, Eve-Maud Hubeaux… Choeurs et orchestre de l’OpĂ©ra de Paris. Michael Schoenwandt, direction. Christoph Marthaler, mise en scĂšne. Berg est de retour Ă  l’OpĂ©ra National de Paris avec la reprise du Wozzeck de 2008 signĂ© Marthaler, en guise d’hommage Ă  Pierre Boulez ! La distribution mĂ©langeant des jeunes espoirs et des artistes Ă  la longue carriĂšre est dirigĂ©e par le chef danois Michael Schoenwandt. Chef-d’oeuvre du 20e siĂšcle / Alban Berg (1885 – 1935), avec Anton Webern et leur maĂźtre Arnold Schönberg, fait partie de l’autoproclamĂ©e Seconde École (musicale) de Vienne. Bien que la premiĂšre Ă©cole de Vienne de Haydn, Mozart, Beethoven et Schubert fut thĂ©orisĂ©e a posteriori, et il n’y a toujours pas de constat unanime sur ceci, la seconde est un mouvement du dĂ©but du 20e siĂšcle tĂ©moignant d’un parcours au dĂ©part post-romantique qui finit dans le sĂ©rialisme sĂ©vĂšre de Webern, d’aprĂšs le dodĂ©caphonisme de Schönberg, qui a inspirĂ© lui-mĂȘme le sĂ©rialisme avant-garde de notre cher Pierre Boulez.

Wozzeck, premier opĂ©ra de Berg, est riche de la science, des idĂ©es et idĂ©aux musicaux de cette Ă©cole. Il reprĂ©sente un exemple extraordinaire de modernitĂ© et d’audace, avec une cohĂ©rence et cohĂ©sion heureuses mais surtout rares. Tout cela sans avoir recours Ă  l’usage traditionnel de la tonalitĂ© occidentale et sa dichotomie majeur/mineur. Une musique atonale au grand impact Ă©motionnel est prĂ©cisĂ©ment ce dont la piĂšce fragmentĂ©e de BĂŒchner « Woyzeck » avait besoin pour en faire une Ɠuvre lyrique universelle et intemporelle, d’une actualitĂ© manifeste indĂ©niable.

les vérités qui dérangent

Le drame signĂ© Ă©galement Berg, d’aprĂšs BĂŒchner, raconte l’histoire de Wozzeck pauvre soldat barbier, fol amoureux de Marie avec qui il a eu un enfant en dehors des conventions sociales. Il finit par assassiner sa maĂźtresse en pleine rue, rongĂ© par l’illusion de son infidĂ©litĂ©. En rĂ©alitĂ©, il s’agĂźt d’une tragĂ©die Ă  la fois rĂ©aliste, naturaliste, expressionniste. Et d’une Ɠuvre profondĂ©ment romantique. Wozzeck se sait condamnĂ© par sa position sociale, son incapacitĂ© de devenir maĂźtriser sa vie ; une impuissance qui est directement liĂ©e Ă  sa disposition mentale, que d’autres personnages remarquent froidement mais que personne ne souhaite ni envisage transformer. En se rĂ©signant et s’abandonnant Ă  une folie produite par des troubles socio-somatiques (et Ă©conomiques!) de son Ă©poque, Wozzeck, le dĂ©pourvu, l’amoral, le fou, vit l’illusion temporaire d’appartenance, avant la tragĂ©die ultime. Il a des choses, comme un enfant qu’il nĂ©glige, plusieurs travaux, une maĂźtresse, mais on dirait qu’il pense que la seule chose dont il doit se soucier, c’est un rĂ©cit identitaire dĂ©solant auquel il s’attache, comme si cette construction Ă©tait en vĂ©ritĂ© la seule chose qu’il possĂ©dait.

La production de 2008 de Marthaler est idĂ©ale dans ce sens. Elle situe l’action dans une sorte de foire ringarde d’une banlieue minable du dĂ©but des annĂ©es 90. Des enfants jouent Ă  l’extĂ©rieur de la grande tente oĂč les adultes ne s’adonnent Ă  rien de prĂ©cis, mais subsistent par la force terrible de l’inertie ; ils ont des Ă©changes et des gestes dĂ©solants, la dĂ©bauche n’Ă©tant mĂȘme pas un but mais une espĂšce d’habitude antalgique.
Le travail d’acteur est pointu comme il se doit pour une piĂšce d’une telle envergure, et le rĂŽle-titre incarnĂ© par le baryton Johannes Martin KrĂ€nzle n’est moins qu’extraordinaire, et dans le jeu d’acteur et dans le chant. Le baryton fait ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris avec cette reprise et rayonne d’intensitĂ© dramatique, se sert brillamment du Sprechgesang, et compose un personnage dont le chant paraĂźt vĂ©ritablement ĂȘtre le plus beau des cris de dĂ©sespoir. Si Gun-Brit Barkmin dans le rĂŽle de Marie, la maĂźtresse, fait aussi des dĂ©buts heureux Ă  l’OpĂ©ra de Paris Ă  l’occasion, nous la trouvons pas toujours capable de dĂ©passer la fosse de l’orchestre. Au niveau scĂ©nique, elle reste cependant exquise. Comme l’est d’ailleurs Eve-Maud Hubeaux que nous sommes heureux de voir et d’entendre dans le rĂŽle secondaire de Margret. DĂ©licieusement piquante dans le jeu d’acteur, elle dĂ©ploie tous ses talents avec un chant tonique, veloutĂ© et maĂźtrisĂ© avec une facilitĂ© apparente, Ă©tonnante. Le Docteur de Kurt Rydl est imposant et tout aussi tonique, tandis que le Tambourmajor de Stefan Margita rĂ©ussit la tĂąche de chanter ses notes souvent insolites et insolentes. L’AndrĂšs de Nicky Spence est une belle rĂ©vĂ©lation comme la Hubeaux, au chant percutant et Ă  la diction et au jeu d’acteur remarquables. Bon effort Ă©galement au niveau de l’interprĂ©tation scĂ©nico-musicale pour le jeune baryton Mikhail Timoshenko. Les choeurs dirigĂ©s par Alessandro di Stefano sont, eux, dĂ©cevants.

vspjjhssasccfdhgtltcEt que dire de l’orchestre ? Ces postludes, interludes, intermĂšdes et autres inventions purement instrumentales aux allures souvent mahlĂ©riennes sont interprĂ©tĂ©s savamment et avec diligence par l’Orchestre de l’OpĂ©ra sous l’excellente direction, parfois un brin trop sage, de Michael Schoenwandt. Le tissu orchestral est la clĂ© de la cohĂ©rence musicale de l’oeuvre, en l’occurrence, la prestation est exemplaire. Presque deux heures de musique atonale d’une beautĂ© troublante, stimulant les sens et l’intellect, sans entracte
 soit une expĂ©rience Ă  vivre absolument, encore Ă  l’affiche Ă  l’opĂ©ra Bastille les 5, 9, 12 et 15 mai 2017.