Compte rendu, opéra. Lille. Opéra de Lille, le 7 avril 2014. Cavalli : Elena. Justin Kim, David Szigetvari, Giuseppina Bridelli, Brendan Tuohy, Mariana Flores… Ensemble Cappella Mediterranea. Leonardo Garcia Alarcon, direction. Jean-Yves Ruf, mise en scène.

Elena de Francesco Cavalli, ressuscité l’année dernière à Aix après 350 ans, reparaît en avril 2014 à l’Opéra de Lille pour ravir le cÅ“ur et l’intellect d’un public davantage curieux. Le chef et claveciniste argentin Leonardo Garcia Alarcon dirige son ensemble baroque Cappella Mediterranea et une pétillante distribution des jeunes chanteurs. Jean-Yves Ruf signe la mise-en-scène, efficace et astucieuse.

Elena ressuscitée

Francesco Cavalli (1602-1676), élève de Monteverdi, est sans doute un personnage emblématique de l’univers musical du XVIIe siècle. A ses débuts, il suit encore la leçon de son maître mais au cours de sa carrière il arrive à se distinguer stylistiquement, défendant sa voix propre, pionnière dans l’école vénitienne. Son style a un caractère populaire et, comme Monteverdi, il a le don de la puissance expressive. Avec lui, l’ouverture et surtout l’aria prendront plus de pertinence. De même, il annonce l’école napolitaine, non seulement par l’utilisation des instruments libérés du continuo, mais aussi par les livrets qu’il met en musique, souvent très comiques, particulièrement riches en péripéties. C’est le cas d’Elena, crée en 1659, donc après La Calisto mais avant L’Ercole amante parisien. Le livret de Nicolo Minato s’inspire, avec une grande liberté, de l’histoire de Thésée épris de la belle Hélène.

Dans cette unique production, il y a des dieux, des princes, des amazones, des héros, un bouffon, des animaux… Peu importe, puisque le but n’est autre qu’un théâtre lyrique bondissant et drôle, pourtant non dépourvu de mélancolie. Dans ce sens, le décor unique de Laure Pichat est très efficace, une sorte de palestre avec des murs mobiles qui fonctionnent parfois comme des portes.

 

 

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Après l’entracte, le décor enrichi de lianes n’est pas sans rappeler les suspensions ou sculptures kinétiques (“Penetrables”) du sculpteur vénézuélien Jesus Soto, le tout doucement accentué par les belles lumières de Christian Dubet. Les costumes de Claudia Jenatsch sont beaux et protéiformes, mélangeant kimonos pour les déesses aux habits légèrement inspirés du XVIIe des humains, nous remarquons les belles couleurs et l’apparente qualité des matériaux en particulier. Jean-Yves Ruf, quant à lui, se distingue par un travail dramaturgique de qualité. La jeune distribution paraît très engagée et tous leurs gestes et mouvements ont un sens théâtral évident. Ainsi, pas de temps mort pendant les plus de 3 heures de représentation.

« Les erreurs de l’amour sont des fautes légères »

Les 13 chanteurs sur le plateau ont offert une performance plutôt convaincante. Certains d’entre eux se distinguent par leurs voix et leurs personnalités. Le Thésée de David Szigetvari, a un héroïsme élégant, une si belle présence sur scène. Un Thésée baroque par excellence, affecté ma non troppo, mais surtout un Thésée qui ne tombe pas dans le piège du héros macho abruti et rustique, si loin de la nature du personnage mythique qui fut le roi fondateur d’Athènes. Justin Kim en Ménélas étonne par l’agilité de son instrument et attise la curiosité avec son physique ambigu  ; si nous pensons qu’il peut encore gagner en sensibilité, il arrive quand même à émouvoir lors de sa lamentation au troisième acte. Giuseppina Bridelli en Hippolyte a un beau chant nourri d’une puissante expressivité. Mariana Flores en Astianassa, suivante d’Hélène, captive aussi avec sa voix, au point de faire de l’ombre à la belle Hélène de Giulia Semenzato. Cette dernière captive surtout par son excellent jeu d’actrice, aspect indispensable pour tout opéra de l’époque. Que dire du Pirithoüs de Rodrigo Ferreira, à la belle présence mais avec un timbre peut-être trop immaculé ? Ou encore du beau chant d’un Brendan Tuohy ou d’un Jake Arditti (Diomède et Euripyle respectivement) ? Sans oublier la prestation fantastique de Zachary Wilder dans le rôle d’Iro le bouffon, un véritable tour de force comique ! (NDLR: Zachary Wilder a été lauréat du très select et très exigeant Jardin des Voix 2013, l’Académie des jeunes chanteurs fondée par William Christie).

Et l’orchestre de Cavalli ? S’il n’avait pas accès à l’orchestre somptueux de Monteverdi à Mantoue, le travail d’édition de Leonardo Garcia Alarcon traduit et transcrit la partition avec science et vivacité. L’ensemble Cappella Mediterranea l’interprète donc avec brio et sensibilité, stimulant en permanence l’ouïe grâce à une palette de sentiments superbement représentés. A ne pas rater à l’Opéra de Lille encore les 9 et 10 avril 2014. Prochaine retransmission sur France Musique le 3 mai 2014.

 

 

Compte rendu, opéra. Montpellier. Opéra, le 29 mars 2014. Chabrier : L’Etoile. Samy Camps, Héloïse Mas, solistes et choeurs Opéra Junior. Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon. Jérôme Pillement, direction musicale. Benoït Bénichou, mise en scène.

chabrier étoile montpellier opéra junior mars 2014L’Étoile (1877), opéra-bouffe en trois actes d’Emmanuel Chabrier est certainement le meilleur ouvrage lyrique de son auteur voire l’un des joyaux du genre. Le livret signé Eugène Leterrier et Albert Vanloo raconte l’histoire d’un despote qui cherche parmi ses sujets celui qui se fera empaler pour une fête publique annuelle… réjouissante perspective. Mais un astrologue prévient le monarque qu’il mourra 24 heures après sa victime… S’enchaînent donc péripéties et confusions amoureuses assez invraisemblables mais d’une grande et bonne humeur. Une réserve d’effets et de surprises dramatiques, propices au délire et à la poésie les plus délectables.

 

 

L’exubérante Etoile de l’Opéra Junior

 

Opéra Junior propose aux jeunes de Montpellier et de sa région une formation lyrique, dès la première jeunesse. Fondé en 1990 par Vladimir Kojoukharov, l’atelier académie est dirigé depuis 2009 par Jérôme Pillement, qui dirige en l’occurrence l’ Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon pour les deux représentations uniques de cette nouvelle production. Le jeune metteur en scène Benoît Bénichou crée un spectacle très proche de l’univers théâtral d’un Sivadier, où le parti-pris est celui d’une comédie invraisemblable plutôt très kitsch.

L’idée de Bénichou (et de son prédécesseur) est de faire du théâtre dans le théâtre, un parti scénique qui s’accorde bien à l’occasion. Surtout parce que tous les rôles sauf les 2 principaux sont tenus par des enfants et des adolescents. Ainsi tout se passe dans les coulisses d’un théâtre (décors d’Amélie Kiritze-Topor, costumes protéiformes et colorés de Bruno Fatalot) qui est littéralement envahi par une bande de jeunes qui s’amusent donc à jouer L’Etoile sur scène.

Samy Camp dans le rôle du Roi Ouf 1er est un acteur formidable, il donne un je ne sais quoi à son personnage avec son investissement théâtral, cependant il captive plus avec son jeu d’acteur qu’avec son timbre. Héloïse Mas, comme d’habitude, incarne son rôle d’une façon très engagée et engageante. Elle joue le rôle travesti de Lazuli, le pauvre amoureux qui devrait mourir pour la nation, mais dont le destin fait que sa vie devient d’une extrême importance pour le monarque. Le personnage de Sirocco, l’astrologue du roi, est souvent chanté par une voix de baryton-basse, mais aujourd’hui c’est une fille qui l’interprète : Clara Vallet paraît complètement à l’aise dans le rôle. Hérisson de Porc-Epic est chanté par le jeune Guillaume René à la belle présence, il trouve un bel équilibre entre son jeu d’acteur, charismatique, et sa voix en plein développement. Petit bijou lyrique dans la veine comique, le chef d’oeuvre pose autant de difficultés au metteur en scène qu’il comble de plaisirs et de séductions, les oreilles des spectateurs.
Chabrier demeure un bel exemple (peut-être pas assez reconnu) de la musique française, fantasque et vaporeuse, divertissante et sérieuse, parfois délicate parfois forte, toujours charmante.

Jérôme Pillement dirige un orchestre pompeux. La musique d’une grande humour doit sans doute beaucoup à Offenbach. Nous remarquons le travail de la couleur orchestrale raffinée. Le chef accorde l’orchestre aux voix des jeunes chanteurs. Impossible de ne pas adhérer aux intentions d’un projet comme celui d’Opéra Junior dont l’objectif social, pédagogique, artistique n’est pas sans rappeler le célèbre « Sistema » le système d’éducation musicale au Venezuela. Espérons qu’Opéra Junior puisse continuer sa belle et noble mission pour longtemps, il est devenu désormais une composante de la programmation de l’Opéra de Montpellier, et nous sommes convaincus, qu’avec son potentiel et sa grande valeur, ceci portera ses fruits, révélant des vocations encore fragiles parfois mais décisives pour le développement des jeunes intéressés. Chantier et apprentissage à suivre.

 

Montpellier. Opéra Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon, le 29 mars 2014. Chabrier : L’Etoile. Samy Camps, Héloïse Mas, solistes et choeurs du Jeune Opéra/Opera Junior. Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon. Jérôme Pillement, direction musicale. Benoït Bénichou, mise en scène.

Illustrations : © M. Ginot 2014

 

Compte rendu, opéra. Bordeaux. Opéra National de Bordeaux, le 16 février 2014. Belá Bartók : Le Château de Barbe-Bleue. Paul Gay, Christine Rice. Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Julia Jones, direction. Juliette Deschamps, mise en scène.

Voici un Bartók puissant et spectaculaire à l’Opéra National de Bordeaux avec la nouvelle production du Château de Barbe-Bleue ! Au couple des solistes Paul Gay et Christine Rice s’associe l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, collectif prodigieux sous la direction de Julia Jones et dans une mise en scène de Juliette Deschamps.

Les pulsations salvatrices de la musique

Le seul opéra du compositeur hongrois Belá Bartók (1881 – 1945) est aussi le premier opéra en langue hongroise dans l’histoire de la musique. Le livret de Béla Balázs est inspiré du conte de Charles Perrault « La Barbe Bleue » paru dans Les Contes de Ma Mère l’Oye. L’œuvre est à la fois symboliste et expressionniste. Ici sont mis en musique Barbe-Bleue et Judith, sa nouvelle épouse, pour une durée approximative d’une heure. Ils viennent d’arriver au Château de Barbe-Bleue et Judith désire ouvrir toutes les portes du château pour faire entrer la lumière. Le duc cède par amour mais contre son gré; la septième porte reste interdite mais Judith oblige Barbe-Bleue à la lui ouvrir ; elle y découvre ses femmes disparues encore en vie. Riche en strates, l’opéra se prête à plusieurs lectures, la musique très dramatique toujours accompagne, augmente, colore et sublime la prosodie expressive du chant.

barbe bleue de bartok à bordeauxJuliette Deschamps opte pour la modestie. Dans sa mise en scène, trône un grand escalier au milieu du décor unique ; les personnages déforment la réalité pour inspirer des réactions émotionnelles au public. Le duc Barbe-Bleue se voit contraint de tripoter et violenter Judith quand ils rentrent aux jardins parfumés par la 4ème porte ; du sang bleu pétillant coule du ventre de Judith quand elle regarde les eaux paisibles dans la 6e, des paillettes tombant du ciel dans la dernière. Au symbole prévisible, s’ajoute un expressionnisme incongru et facile. Les chanteurs/acteurs honorent l’ouvrage avec tous leurs talents et dans les limites du possible. Paul Gay annoncé souffrant décide de se présenter quand même; ses possibilités respiratoires sont clairement affectées, mais il fait un excellent travail. Son chant est un arioso expressif, fortement touchant. Sa fragilité physique rend le personnage davantage humain et complexe. Christine Rice au chant d’une grande intensité, est dramatiquement Compte-rendu, opéra. Saint-Etienne, le 16 fév 2014.Saint-Saëns: Les Barbares. Laurent Campellone, direction musicale. La direction musicale de Julia Jones est sans doute le point fort du spectacle. Les musiciens de la maison bordelaise maîtrisent les couleurs et le rythme singulier de la partition avec une grande aisance. Julia Jones exploite les timbres inouïs d’un opéra miroitant entre merveilleux et fantastique. La puissance évocatrice de l’ensemble est immense. Dès la première porte, le groupe des vents se distingue. La deuxième voit la harpe et le cor dialoguer de façon surprenante, planant au-dessus de la voix grave de Paul Gay. La performance musicale est d’une telle qualité que nous acceptons (presque) de voir Barbe-Bleue tuer Judith à la fin et de lui retirer l’anneau… comme la fosse enivrante nous fait oublier tous les nombreux contresens de la mise en scène.

Compte rendu, opéra. Bordeaux. Opéra National de Bordeaux, le 16 février 2014. Belá Bartók : Le Château de Barbe-Bleue. Paul Gay, Christine Rice. Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Julia Jones, direction. Juliette Deschamps, mise en scène.

Compte rendu, danse. Paris. Opéra National de Paris (Palais Garnier), le 3 février 2014. «Onéguine» ballet en trois actes. John Cranko, chorégraphe. Tchaikovsky, musique. Karl Paquette, Ludmila Pagliero, Mathias Heymann… Ballet de l’Opéra. Orchestre de l’Opéra. James Tuggle, direction.

Le Ballet de l’Opéra National de Paris aborde le ballet néoclassique de John Cranko, « Onéguine ». Le Palais Garnier s’habille donc avec les couleurs de la Russie impériale romantique pour cette exploration chorégraphique du célèbre roman en vers d’Alexandre Pouchkine. L’Orchestre de l’Opéra dirigé par James Tuggle interprète plusieurs arrangements de pièces méconnues de Tchaikovsky, sans pourtant toucher la musique de l’opéra éponyme du maître.

Une tragédie romantique de grande dignité


ONEGUINE DE CRANKO PARISJohn Cranko (1927 – 1973) est un chorégraphe sud-africain néoclassique de formation anglaise. C’est grâce à lui que le Stuttgart Ballet se modernise et devient une véritable compagnie internationale plutôt renommée. Son langage et son style a influencé des grands chorégraphes contemporains tel que William Forsythe et John Neumeier (ce dernier a dédié notamment le 4e mouvement de son ballet Troisième Symphonie de Mahler à la mémoire du Sud-africain l’année qui a suivi sa mort). Son ballet « Onéguine » crée en 1965, raconte l’histoire d’un quatuor amoureux ; le noble et blasé Eugène Onéguine, dont la jeune et naïve Tatiana est éprise, et l’ami d’Onéguine Lenski, épris lui d’Olga, la jeune sÅ“ur de Tatiana. La tragédie romantique ne perd rien de son charme ni de son émotion dans la chorégraphie de Cranko. Au contraire, le moyen s’avère idéal pour un tel artiste, qui met lucidement en mouvement la froideur et l’insouciance d’Onéguine avec autant de facilité que la naïveté et la candeur de Tatiana, mais pas seulement. Après l’avoir rejetée et humilié Onéguine réapparaît dix ans après et la retrouve mariée au Prince Grémine. Il essaie de la reconquérir, mais Tatiana refuse malgré elle et le rejette avec la même force qu’il avait eu auparavant.

Pour la première le couple d’Onéguine/Tatiana est interprété par les Etoiles Karl Paquette et Ludmila Pagliero. Ils commencent un peu réticents. Une certaine froideur se dégage dans leurs premières interactions mais cela s’accorde heureusement avec le livret. Si nous remarquons quand même rapidement les belles pointes et les dons d’actrice de Pagliero, ainsi que la tenue princière et détachée de Paquette, nous devons attendre jusqu’au pas de deux « du miroir » à la fin du premier acte pour être… ébahis. Elle nous impressionne avec une extension insolite, une pantomime un peu technique mais authentique, une coordination et une agilité sans défauts. En plus, pendant les trois actes nous remarquons que le personnage l’habite, quand elle ne danse pas, elle participe avec des regards furtifs, des soupirs. Sa performance est globalement extraordinaire. Quant à Paquette c’est un partenaire plus que solide, il n’impressionne pas moins avec sa maîtrise absolue des portés redoutables (trait que Cranko transmettra à un Forsythe ou un Neumeier). Dans leur pas de deux au dernier acte, se met en place un concert de sentiments contradictoires saisissant au point de susciter les frissons.

L’autre « couple » est formé par le Lenski de l’Etoile Mathias Heymann et l’Olga du sujet Charline Giezendanner. L’Olga de Giezendanner est pétillante et candide, avec un bel investissement scénique. Mathias Heymann est un Lenski inoubliable. Autant il est toute légèreté et toute finesse au première acte, autant il est expressif et touchant, avec un legato d’une beauté singuilère, au deuxième pendant son solo « sous la lune ». Le corps de ballet est fabuleux, surtout au premier acte. Le ballet les inspire jusqu’à la jouissance et leur performance ravit  le public.

Remarquons les décors et costumes somptueux de Jürgen Rose, de facture historique et aux couleurs vives, ainsi que les lumières efficaces de Steen Bjarke. La belle performance de l’Orchestre de l’Opéra dirigé par James Tuggle ajoute à cette réussite. Le chef réalise une lecture des pièces de Tchaikovsky arrangées et orchestrées par Kurt-Heinz Stolze aussi somptueuse, pertinante et jouissive que la chorégraphie. Paris. Opéra National de Paris (Palais Garnier), le 3 février 2014. «Onéguine» ballet en trois actes. John Cranko, chorégraphe. Tchaikovsky, musique. Karl Paquette, Ludmila Pagliero, Mathias Heymann… Ballet de l’Opéra. Orchestre de l’Opéra. James Tuggle, direction. A ne pas rater à l’Opéra National de Paris encore les 8, 10, 11, 16, 23, 24, 25, 26 et 28 février ainsi que les 4 et 5 mars 2014.

 

Compte rendu, opéra. Lille. Opéra de Lille, le 28 janvier 2014. Janacek : La petite renarde rusée. Elena Tsallagova, Oliver Zwarg, Derek Welton… Orchestre national de Lille. Franck Ollu, direction. Robert Carsen, mise en scène.

Lille, Opéra. Janacek: La petite renarde rusée, jusqu’au 7 février 2014. Début d’année étincelant à l’Opéra de Lille ! La maison lilloise nous accueille pour la première de La Petite renarde rusée (1924) de Janacek dans une mise en scène d’une fraîcheur particulière signée Robert Carsen. Le chef Français Franck Ollu dirige un Orchestre National de Lille tonique et une distribution de chanteurs talentueuse et investie, avec Elena Tsallagova dans la meilleure des formes pour le rôle-titre.

Hymne à la nature et à la vie
L’histoire de la petite renarde vient d’un roman illustré de Rudolf TÄ›snohlídek et Stanislav Lolek, à l’origine parue dans un journal auquel Janacek était abonné. Elle raconte l’existence, l’amour, la vie et la mort de la renarde Finoreille. Le Tchèque en fait un hymne à la nature et à l’humanité d’une poésie palpitante. Un opéra comique pourtant émouvant, sa dernière scène a été jouée pendant les funérailles du compositeur.
La mise en scène de Robert Carsen a une beauté complexe, stimulant les sens et l’intellect. Les décors et costumes de Gideon Davey sont visuellement saisissants. La forêt est omniprésente et le passage du temps et des saisons se réalise de façon naturelle, tellement efficace et réussie, en une telle synchronicité avec l’orchestre que nous remarquons à peine les personnes réalisant les changements de décors sur scène. Les humains et les animaux sont vêtus des habits à la beauté plastique indéniable. Les animaux en particulier affichent leur côté sauvage aussi avec des costumes plus évocateurs que descriptifs, à l’exception peut-être du coq, le plus littéral, mais aussi des plus comiques. La vision de Carsen s’accorde donc à l’œuvre avec intelligence et sincérité. Il évite tout pathos et sentimentalité, et donne autant d’importance aux actions représentées qu’aux états d’âmes des personnages.

LA PETITE RENARDE RUSEE CARSEN LILLE

Il est évident que la distribution de chanteurs/acteurs adhère au concept, tellement elle est investie physiquement et vocalement. La soprano Ellena Tsallagova est une Finoreille énergique. Elle habite le rôle avec facilité et ravit le public avec sa présence maline, piquante, rusée. A ceci s’ajoute son chant tonique, du mordant, une belle projection et une impressionnante maîtrise du rythme. Quelques effets théâtraux colorent la voix et un lyrisme distinct sustente son langage corporel. L’équilibre achevé est envoûtant. Son renard est interprété par la mezzo-soprano Jurgita Adamonyte avec panache. Les voix se marient bien et leur duo de la déclaration à la fin du deuxième acte est un véritable tour de force théâtrale. C’est l’un des morceaux les plus « animalier » de l’oeuvre, ici Finoreille brille par sa coquetterie et le renard par son ardeur démesurée. Les autres animaux mis en musique sont autant investis, que ce soit les renardeaux, les oiseaux ou encore les insectes à la présence fugace.

Les humains « coexistent » dans l’ouvrage et s’ils sont plus sérieux, moins libres  ; ils offrent pourtant des caractérisations éloquentes et touchantes. Le rôle le plus riche humainement reste celui du Garde-forestier, interprété par le baryton Oliver Zwarg. Son mélange de tendresse et de rudesse révèle une immense humanité. Son chant est riche en émotion et sa prestation a un je ne sais quoi de spirituel qui fonctionne bien. Lorsqu’il chante son monologue à la fin de l’opéra, l’élan lyrique s’instaure avec une voix saine et un orchestre somptueux. Les autres humains pimentent l’histoire avec leurs individualités. Le curé de Krzysztof Borysiewicz comme le maître d’école d’Alan Oke, exploitent la verve comique de l’œuvre avec vivacité. Remarquons le Harasta de Derek Walton, qui n’a pas de monologue, mais qui brillet tout autant par la beauté de son instrument généreux au timbre chaleureux.

Le chef Franck Ollu se montre maître en dirigeant l’Orchestre National de Lille avec un sens de l’articulation et du coloris alliant dynamisme et imagination. Protagonistes de l’oeuvre avec de nombreux interludes et passages symphoniques, l’orchestre impressionne dès le prélude lyrique et dansant, tout à fait spectaculaire, jusqu’à la coda maestosa du finale aux sonorités inouïes. La nature est en permanence évoquée avec une grande originalité et les morceaux d’inspiration folklorique sont joués avec la vivacité qu’ils requièrent. Du grand art sans prétention mais avec beaucoup d’intentions à l’Opéra de Lille. Un début d’année d’une fraîcheur joviale il est difficile de rester insensibles. A voir encore à l’affiche de l’Opéra de Lille les 4 et 7 février 2013.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra National de Paris (Palais Garnier), le 25 janvier 2014. Haendel : Alcina. Myrto Papatanasiu, Sandrine Piau, Cyrille Dubois… Les Talens Lyriques. Christophe Rousset, direction. Robert Carsen, mise en scène.

Paris, Palais Garnier. Haendel: Alcina jusqu’au 12 février 2014. La production immaculée de l’Alcina de Haendel par Robert Carsen, revient à l’Opéra National de Paris pour l’ hiver 2014. Entrée au répertoire de la Grande Boutique dans cette même mise en scène en 1999, ce soir le chef baroqueux Christophe Rousset dirige son orchestre Les Talens Lyriques et une distribution des chanteurs/acteurs prometteuse et diversifiée, avec la soprano grecque Myrto Papatanasiu dans le rôle-titre.

 

 

ALCINA ROBERT CARSEN ONP 2014

 

 

Alcina ou le concert des passions

 

Alcina, comme tous les opéras serias de Haendel, est tombée dans l’obscurité après la première moitié du XVIIIe siècle. La forme seria, avec ses enchaînements d’arie da capo et de récitatifs, devenue désuète, a été ignorée, voire méprisée, pendant tout le XIXe siècle et la première moitié du XXe. Pourtant, lors de sa création en 1735 Alcina fait fureur avec un livret et une partition haute en couleurs, riche d’effets magiques. À la différence de l’Ariodante ou de l’Orlando antérieurs (également d’après l’Orlando Furioso de L’Arioste), le cadre surnaturel n’est qu’un moyen de mettre en valeur le concert de sentiments qui s’impose dans une oeuvre magnifique. En effet, les passions humaines sont le véritable protagoniste. Dans ce sens, la mise en scène de Robert Carsen ne fait que rehausser la valeur totale de l’opéra, désormais reconnu comme l’un des meilleurs du compositeur.

L’histoire de la magicienne capricieuse et amoureuse Alcina se déroule sur une île enchantée, où elle attire des amants qu’elle transforme en objets après s’être lassée d’eux. Elle tombe pourtant amoureuse de Ruggiero qu’elle ensorcelle et dont la fiancée Bradamante déguisée en « Ricciardo » paraît aussi à la recherche de son aimé. L’action est transposée avec intelligence par Robert Carsen. Nous ne sommes plus dans une île enchantée mais dans une maison d’un classicisme raffiné, entourée des jardins somptueux (décors et costumes très élégants de Tobias Hoheisel), le tout éclairé avec autant d’intelligence que de beauté (lumières de Jean Kalman). Les chanteurs/acteurs doivent souvent chanter des long airs où ils sont davantage exposés, grâce à la limpidité et la finesse de la mise en scène. Les reprises ou da capos sont travaillés avec une efficacité théâtrale indéniable. Un tel travail de direction scénique requiert des interprètes de qualité et surtout psychologiquement engagés.

La distribution, quoique un peu inégale, compte cependant avec des belles personnalités. L’Alcina de la soprano Myrto Papatanasiu est une sorcière riche en charisme et suavité, comme on l’attendait, mais en plus avec une expression de grande noblesse. Le travail de composition est là, même si les tempi du chef ne conviennent ou ne convainquent pas tout le temps. L’évolution dramatique du personnage, d’une sorcière puissante et vaniteuse mais blasée à une amoureuse impuissante et blessée, est incarnée avec une certaine réserve au début, mais se lâchant progressivement, la cantatrice en titre campe un « Ah, moi cor ! Schernito sei » au deuxième acte tout à fait sublime. Le mélange de douleur et de fureur est ici superbement nuancé, un réel délice audio-visuel d’une quinzaine de minutes !

Nous sommes heureux de voir Sandrine Piau dans le rôle de Morgana, ici transposé en servante d’Alcina (une note humoristique brillante de la part de Carsen). Heureux, avant tout, parce qu’elle est bien présente et en bonne santé, après une série d’annulations récentes. Heureux également parce qu’elle est très investie et convaincante, finement pétillante comme le meilleur champagne.
Son célèbre air au premier acte « Tornami a vagheggiar » est l’une des nombreuses occasions où elle ravit l’auditoire par son chant piquant et jubilatoire. Même dans la douleur de son dernier air « Credete al mio dolore » elle est toute beauté. Les mezzos de la représentation sont aussi investies, mais aux tempéraments et styles très distincts. Anna Goryachova  incarne Ruggiero de façon impressionnante. Convaincante, le timbre un peu juvénile s’accorde brillamment aux actions du personnage. Ainsi, elle chante avec l’abandon de quelqu’un qui serait aveuglé par l’amour. Si elle arrive quand même à inspirer la sympathie dans sa détresse, nous la préférons surtout dans les morceaux joyeux et éclatants, tel son premier air « Di te mi rido » délicieux ou encore son dernier « Sta nell’ircana » avec cors obbligati, un tour de force en vérité, ou elle fait preuve d’un héroïsme jouissif, d’un brio réjouissant avec une colorature solide et implacable. La Bradamante de Patricia Bardon est moins présente vocalement à cause d’une trachéite, mais ce qui manque en projection dans l’émission elle le compense avec une prestance sur scène et un engagement dramatique tout à fait persuasifs. Remarquons l’illustre Oronte du ténor Cyrille Dubois que nous suivons depuis quelque temps. Depuis son premier air « Semplicetto ! A donna credi » nous apprécions sa voix plus mature et plus brillante que jamais. S’il ne chante que trois airs au cours des trois heures, chaque fois qu’il intervient sa colorature impeccable, sa belle présence sur scène et sa charmante complicité avec les autres chanteurs éblouissent. Le baryton Michal Partyka en Melisso, peu présent également, fait preuve pourtant d’un chant stylisé, d’une présence quelque peu sévère qui lui va bien.

Finalement quoi dire des Talens Lyriques sous la direction de Christophe Rousset ? D’abord, l’orchestre est en très belle forme, ses musiciens sont réactifs et leur performance tonique. Le continuo et les vents particulièrement impressionnants. Le style du chef, quoi que peu orthodoxe, assure une lecture intéressante et originelle de l’immense partition. Si nous n’adhérons pas forcément à quelques choix de tempi (parfois timides, parfois nerveux), l’impression globale reste positive.  L’orchestre offre une prestation tout à fait spectaculaire à la hauteur de l’ouvrage et du lieu. Bravo ! A ne pas rater au Palais Garnier encore à l’affiche, les 2, 5, 7, 9 et 12 février 2014.

 

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra National de Paris (Palais Garnier), le 25 janvier 2014. Haendel : Alcina. Myrto Papatanasiu, Sandrine Piau, Cyrille Dubois… Les Talens Lyriques. Christophe Rousset, direction. Robert Carsen, mise en scène.

 

Compte rendu, récital lyrique. Bordeaux. Opéra National de Bordeaux (Auditorium), le 17 janvier 2014. Orchestre de chambre de Munich. Douglas Boyd, direction. Edita Gruberova, soprano.

Gruberova_editaL’un des événements incontournables de la saison lyrique en France est sans doute la série de concerts de la grande soprano Edita Gruberova. Nous sommes ce soir à l’Auditorium de l’Opéra National de Bordeaux pour son concert exclusivement dédié à Mozart avec l’Orchestre de Chambre de Munich dirigé par Douglas Boyd. La cantatrice slovaque est l’une des plus célèbres soprano colorature de tous les temps. Superlative dans Donizetti ou Rossini, elle est aussi, à 67 ans, une mozartienne subtile, alliant tempérament et chant immaculé. Ce soir elle interprète une sélection d’airs d’opéras de Mozart d’une exigence redoutable. Elle n’est pas seulement à la hauteur du pari, mais le dépasse et se dépasse avec un art sans égal. Elle y arrive de façon progressive stimulant tranquillement l’auditoire qui l’espérait tant ainsi dans la finesse et l’émotion.

Edita Gruberova, prima donna assoluta

Nous sommes frappés par l’immense talent de la cantatrice quand elle s’attaque à deux airs extrêmement difficiles de Constance de l’Enlèvement au Sérail K384. D’abord « Traurigkeit » : un sommet de sensibilité et d’expression. Elle le chante avec les nuances les plus délicates et avec un engagement émotionnel saisissant. Ensuite le grand air de bravoure en ut majeur « Martern aller Arten », avec flûte, hautbois, violon et violoncelle obbligati, à la virtuosité impossible. Si le registre grave de la Gruberova n’est pas le plus percutant, sa ligne de chant et surtout ses aigus insolites desservent superbement l’héroïsme altier du morceau. C’est devant nous LA Constance du siècle. Edita Gruberova explore les mêmes affects dans les airs de facture plus traditionnelle « Non mi dir » de Don Giovanni et « Soffre il mio cor con pace » de Mitridate qu’elle chante avec un beau mélange de sensibilité et de caractère.

Le concert finit officiellement avec l’air de bravoure de Fiordiligi « Come scoglio » de Cosi fan tutte. L’étendue de l’air étant particulièrement large, nous sommes davantage impressionnés par l’excellence de son passaggio, facile et sain et ses aigus tout à fait héroïques et brillants. Le public est enflammé; aussi généreuse, la diva décide de lui faire plaisir et de l’enflammer encore, avec un bis digne de la Reine de la Nuit, l’air de fureur d’Elettra dans Idomeneo « D’oreste, d’aiace » qui confirme notre impression : La Gruberova est une prima donna assoluta !

Remarquons un Orchestre de Chambre de Munich à l’esprit vif sous la direction de Douglas Boyd. Si nous le trouvons parfois intrusif, il brille souvent que ce soit en accompagnant la soprano ou en solo. Les vents sont particulièrement présents et beaux, notamment dans la musique de ballet d’Idomeneo ou encore dans l’ouverture de Cosi fan tutte, constat valable aussi pour les cordes. Celles-ci jouent l’Adagio et fugue en ut mineur K 546 de façon suprême avec tant d’âme et profondeur. Après un Porgy and Bess extraordinaire, ce concert d’exception augure une année 2014 à Bordeaux, riche en talents.

Compte-rendu : Paris. TCE, Théâtre des Champs Elysées, le 14 juin 2013. Rossini : Le Barbier de Séville. Roberto de Candia, Julia Lezhneva… Sir Roger Norrington, direction.

roger norrington portrait faceLe Théâtre des Champs Élysées accueille Sir Roger Norrington dirigeant l’Orchestre de Chambre de Paris pour leur coproduction du Barbier de Séville de Rossini en version de concert.  Accompagnés par une excellente et enthousiaste distribution de chanteurs, les instrumentistes jouent de façon presque baroqueuse avec le grand maestro. L’éclat et la vivacité sont au rendez-vous.

 

 

Barbier de Séville historique

 

Sir Roger Norrington est l’une des figures emblématiques du mouvement historiquement informé (méthode HIP pour “Historically informed performance” ou pratique historiquement informée), où chaque interprétation est précédée d’une recherche organologique et musicologique particulièrement poussée. C’est l’un des génies qui ont osé s’éloigner des standards post-romantiques de performance musicale au 20e siècle. Non seulement par l’utilisation des instruments d’époque, optionnelle, mais notamment par la façon de jouer la musique, même avec instruments modernes. La notion de style et de jeu sont donc au cÅ“ur d’une recherche captivante. En ce qui concerne la musique du 18e siècle et avant, la pratique est logique et cohérente. Mais il s’attaque également au répertoire du 19e et l’effet est, pour dire le moindre, rafraîchissant! Le vibrato excessif cède la place aux timbres contrastés et à une certaine clarté contrapuntique. Dans ce sens l’Orchestre de chambre de Paris se montre plus brillant que jamais, plein de gaîté et d’esprit, souvent spectaculaire, excellent toujours! Les vents souvent vedettes, sont suprêmes  dans de l’orage au deuxième acte comme ils sont gracieux et vifs accompagnant le chant. Comme d’habitude, les musiciens sont fortement investis et leur enthousiasme est évident et … contagieux.

De même pour les chanteurs, très engagés et engageants malgré l’absence de mise en scène. Tous les rôles sont interprétés avec coeur. Roberto de Candia incarne Figaro avec panache. Il gère les acrobaties vocales peu fréquentes pour un baryton avec aisance et charisme. Il est toujours très présent et se projette brillamment en solo et dans les ensembles. Il n’éclipse pourtant pas le Comte de Cyrille Dubois (excellent Ferrando à Saint-Étienne), à la fois noble et drôle, ma non troppo. Si le public offre les plus chaleureux applaudissements pour leurs interventions, celle qui crée une plus grande excitation est sans doute la Rosina de la jeune soprano Julia Lezhneva. Quant elle chante “Una voce poco fa” au premier acte l’audience a du mal à arrêter les applaudissement. Ses aigus stratosphériques et insolents sont spectaculaires : ils inspirent la fureur d’un public très impressionné. Nous apprécions ses ornements réussis et la maîtrise incontestable qu’elle a de son instrument virtuose. C’est une voix puissante et pleine de caractère, qui se montre superbe technicienne. Cependant nous sommes de l’avis qu’elle peine à trouver un équilibre entre force et légèreté, et sa performance paraît plus démonstrative et concertante que sincère. Faute minuscule qu’elle améliorera sans doute avec l’expérience, et qui passe au second plan tant l’agilité de son instrument reste indiscutable.

Carlo Lepore et Giorgio Giuseppini interprètent Bartolo et Basilio respectivement. Ils sont tous les deux très présents,  particulièrement le dernier : la voix et la prestance, magnifiques dans son air de la calomnie demeure mémorable. Une mention également pour la superbe Berta de Sophie Pondjiclis pétillante, très présente, démontrant qu’il n’y a pas de petits rôles mais de … petits chanteurs. Le choeur du Théâtre des Champs Elysées est de même investi et d’une grande vivacité. Nous rejoignons au final le public pour la formidable et brillante coproduction, à la fois historique et innovante sous la baguette du pétillant Sir Roger.

Paris. Théâtre des Champs Elysées, le 14 juin 2013. Rossini : Le Barbier de Séville.  Choeur du Théâtre des Champs Élysées. Alexandre Piquion, direction. Roberto de Candia, Julia Lezhneva… Orchestre De chambre de Paris. Sir Roger Norrington, direction.

Illustration : Sir Roger Norrington (DR)

Compte-rendu : Paris. Théâtre des Champs Élysées, le 31 mai 2013. Centenaire du Sacre du Printemps. Nijinsky, Waltz, chorégraphes. Théâtre Mariinsky. Valery Gergiev, direction.

Stravinsky portrait faceCentenaire du Sacre du printemps de Stravinsky au tce, théâtre des champs élysées,  Il y a cent ans, le Théâtre des Champs Élysées était la scène d’une révolte musicale parmi les plus célèbres de l’histoire. La première du Sacre du Printemps le 29 mai 1913 … il y a juste 100 ans. Le tumulte fut tellement troublant que la police dut intervenir, pendant la représentation, pour maîtriser une partie furieuse de l’élégant public surexcité. Quand nous pensons aux huées lamentables des groupuscules lors des premières de Medea de Cherubini et de Don Giovanni cette année, constatons que le Théâtre des Champs Élysées est toujours bastion d’une modernité contestée. Et le tremplin des parisiens toujours aptes à fomenter un scandale pas toujours légitime…

 

 

Centenaire d’une modernité intacte

 

Pour fêter le centenaire dans l’esprit le plus brillant et le plus fabuleux, le ballet et l’orchestre du Théâtre Mariinsky de Saint Petersburg vient avec son maestro Valery Gergiev pour un programme ” sacré ” : la reconstitution de la chorégraphie originale de Nijinsky du Sacre du Printemps, avec costumes et décors également reconstitués, et la création française d’un nouveau Sacre par la célèbre chorégraphe contemporaine allemande Sasha Waltz.

Le sujet brûlant de la soirée du centenaire est sans doute la composition de Stravinsky. Mais elle n’aurait jamais vu le jour sans la commande des Ballets Russes. La chorégraphie de Nijinsky reconstituée par Millicent Hodson et Kenneth Archer présentée d’abord, étonne toujours à cause de sa modernité. Les danseurs classiques du ballet Mariinsky sont peu habitués aux pieds tordus de la chorégraphie, mais ils sont au même temps très impliqués dans cette résurrection minutieuse. L’ambiance est celle d’un primitivisme païen dramatique et coloré. Le mélange d’ingénuité folklorique avec une certain mysticisme est très saisissant. Nous avons l’impression d’être réellement transportés dans une Russie ancestrale, passionnante / passionnée mais surtout pas romantique. Mention spéciale pour la danseuse qui interprète l’élue, très convaincante dans ses mouvements extatiques avant son sacrifice. Elle paraît certainement habitée par des forces supérieures. Si l’oeuvre chorégraphique de Nijinsky n’est pas pour tous les goûts, surtout pas pour ceux qui n’aiment que les cygnes mourants, son Sacre de Printemps conserve tout l’attrait et l’intérêt d’une oeuvre clé, révolutionnaire ; saluons cette reconstitution et souhaitons la revoir dans nos salles françaises.

Le Sacre de Sasha Waltz
, quoi que moins descriptif et coloré, maintient l’ambiance tribale, ajoutant davantage de tension au livret. Plutôt abstraite, la chorégraphie contemporaine présente la femme comme une figure forte prête à se battre, comme un véritable sujet. L’entrain endiablé de la danse impressionne, souvent expressionniste, toujours très physique. Ici il s’agît d’un rituel plus conflictuel et chaotique que solennel et mystique comme chez Nijinsky. L’abondance et la diversité des mouvements, des curves insolentes, des sauts insolites, mais aussi des très belles lignes et des tableaux frappants rehaussent l’aspect chaotique, presque apocalyptique de la chorégraphie. Si la danse semble d’une grande difficulté physique exigeant un sens permanent des attaques et de l’endurance, elle est plus vertigineuse et osée qu’acrobatique. L’appropriation et la reinterprétation de Waltz pose des questions à la fois vagues et profondes. Comme c’est souvent le cas, son style a un effet confondant sur l’audience, plutôt perplexe, jamais insensible.

Après chaque chorégraphie, la salle est inondée d’applaudissements, les plus chaleureux étaient pour l’orchestre du Théâtre Mariinsky dirigé par Valery Gergiev. Leur seule prestation, d’une force rythmique et d’un brio capable de déclencher une émeute, rappelle l’atmosphère scandaleuse lié à la création. La puissance de l’orchestre, la direction bouleversante et électrisante de Gergiev, spectaculaire dans les dissonances, avec ses timbres ensorcelants… sont les véritables vedettes de la soirée. Le primitivisme intellectualisé de la musique jouée avec tempérament et caractère est contagieux. Il paraît se transmettre dans les corps du public et stimuler davantage les danseurs. Concert du centenaire épatant : le sentiment de mysticisme et de transcendance porté par les deux chorégraphies n’est pas près de nous quitter.

Paris. Théâtre des Champs Élysées, le 31 mai 2013. Centenaire du Sacre du Printemps. Vaslav Nijinsky, Sasha Waltz, chorégraphes. Ballet du Théâtre Mariinsky. Orchestre du Théâtre Mariinsky. Valery Gergiev, direction.

Compte-rendu : Nantes. Angers Nantes Opéra (Théâtre Graslin), le 28 mai 2013. Verdi : la Traviata. Mirella Buonaica… Roberto Rizzi Brignoli, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

La traviata emmanuelle bastet nantesLe Théâtre Graslin de Nantes accueille la nouvelle production d’Angers Nantes Opéra de La Traviata de Verdi. La production très attendue, clôt l’extraordinaire saison 2012-2013. Quelle pertinence de la part de la maison pour l’année Verdi, mais surtout quelle équipe incroyable réunie pour la création d’un grand classique du répertoire. La distribution est jeune et enflammée. Elle est sous la direction théâtrale d’une sincérité ravissante, sous l’oeil expert de la metteur en scène Emmanuelle Bastet. La direction de l’Orchestre National des Pays de la Loire est assurée par le chef Roberto Rizzi Brignoli et celle du Choeur d’Angers Nantes Opéra par Sandrine Abello.

 

 

Une Traviata d’une beauté universelle

 

La Traviata est certainement l’un des opéras les plus célèbres et les plus joués dans le monde. Le livret de Francesco Maria Piave d’après La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils n’y est pour rien. Le grand Verdi a su donner davantage de consistance et d’humanité aux personnages mis en musique. L’invention mélodique et le sens aigu du drame du compositeur font des sentiments exprimés lors des trois actes, une véritable et prenante expérience esthétique. Une telle richesse est, certes, difficile à nuire, mais il est aussi difficile d’être à la hauteur du drame tout en gardant le sens de l’individualité, requis.

Nous remarquons que la distribution des chanteurs est arrivée à garder cette humanité, sans que cela affecte leur engagement vis-à-vis de l’oeuvre. La jeune soprano roumaine Mirella Buonaica incarne le rôle de Violetta avec un heureux mélange de brio et de fragilité. Du point de vue vocal, elle interprète sa scène et air du premier acte “E strano… … Sempre libera” avec une progression exquise, de l’abandon sentimental initial au climax extatique de la dernière partie avec une coloratura enragée qui cache derrière elle, un poignant désespoir. Elle prend très peu de temps à se chauffer et nous ne pouvons que saluer sa prise de rôle.

Dès lors, ses interventions avec l’Alfredo d’Edgaras Montvidas sont très crédibles. Pour les coeurs et oreilles habitués à une Sutherland et à un Pavarotti, le jeune couple peut bouleverser. C’est en l’occurrence un bouleversement qui nous ravit, et dans le plus pur esprit de l’oeuvre musicale et littéraire. Comme la soprano, le ténor s’impose lui aussi immédiatement. Il devient très vite l’incarnation d’un jeune amoureux, insolent mais à fleur de peau. Son chant est beau, nuancé ; il a une qualité sonore quelque peu juvénile qui le fait rayonner. S’il ose embellir légèrement la ligne vocale lors de la célèbre chanson à boire du premier au 1er air “Libbiamo libbiamo“, sa prestation n’est pas du tout interventionniste et il ne se sert pas du tout d’un expressionnisme quelconque. Sa performance paraît, au contraire, impulsée par un désir brulant de véracité.

De même pour le baryton Tassis Christoyannis dans le rôle du père d’Alfredo, Giorgio Germont. Nous sommes, d’ailleurs, fortement touchés par son incarnation sensible et complexe du personnage. Son investissement se traduit en un chant immaculé et nous ne pouvons qu’être admiratifs de la belle couleur et de la touchante chaleur de sa voix.

Les rôles secondaires sont tout à fait corrects. Une remarque spéciale pour le Marquis d’Obigny de Pierre Doyen et la Flora Bervoix de Leah-Marian Jones, tous les deux charismatiques. Comme d’habitude le choeur d’Angers Nantes Opéra sous la direction engagée de Sandrine Abello impressionne par son investissement. Dans ce sens, les chanteurs sont presque plus brillants dans la chanson à boire du 1er acte que les solistes eux-mêmes! Leur engagement est stable au cours des trois actes et la performance surprend par sa fraîcheur.

L’Orchestre National des Pays de la Loire peint avec excellence les différents visages de la joie, de l’amour et de la douleur. Si la cohésion avec les chanteurs paraît parfois peu évidente sous la baguette de Roberto Rizzi Brignoli, le chef exploite à merveille les bontés de l’orchestre, qui semble aussi investi dans le drame et ses nuances que l’excellente distribution des chanteurs. Il est brillantissime lors du fameux Brindisi, d’une réactivité surprenante lors de la scène et de l’air de Violetta au premier acte et  d’un son d’une beauté saisissante au dernier. Le sommet est avant la fin du 2ème acte lors de l’interaction émouvante entre Violetta et Germont. La tension est palpable. Le coeur de la courtisane bat de plus en plus fort et l’orchestre bat avec elle, il est prêt à se rompre …

Inoubliable performance d’acteurs … comme reste mémorable, la magnifique mise en scène d’Emmanuelle Bastet. Voulant prendre distance des conventions, la vision est d’une étonnante actualité, d’une franchise dramatique, d’une esthétique élégante et distinguée, surtout d’une universalité philosophique que nous ne saurions jamais assez saluer. Son équipe a, comme elle, un souci stylistique qui se marie brillamment avec l’intimité réaliste de l’oeuvre.

La noble simplicité du plateau, avec des miroirs omniprésents qui reflètent de façon surprenante les sentiments des personnages, tout comme les paillettes et l’étincelle de la société mondaine. Mais ces mêmes miroirs révèlent aussi le fardeau de l’or, et nous montrent ainsi que Violetta est en effet une jeune étoile brillante et …  mourante.
Le génie créatif d’Emmanuelle Bastet nous montre avec des moyens superficiels, un drame d’une bouleversante profondeur. Dans ce sens les fantastiques costumes modernes, et pour la plupart bichromatiques, de Véronique Seymat, ajoutent davantage à la stimulation sensorielle, comme les décors de Barbara de Limburg excitent eux, l’intellect. L’élégante économie du plateau n’est pourtant pas dépourvue de symboles … les camélias roses omniprésents qui comme Violetta se fanent progressivement. Des escarpins d’une beauté fatale. Des chanteurs-acteurs qui adhèrent complètement à la vision de Bastet. Le tout d’une immense subtilité qui permet à la musique, et surtout au drame d’être au premier plan. Nous n’avons que des bravos pour cette formidable production d’Angers Nantes Opéra, clôturant la saison avec prestance et beauté. Spectacle à voir et revoir sans modération encore à Nantes le 5 juin, puis à Angers les 16 et 18 juin 2013 au Quai.

Compte-rendu : Paris. Opéra Comique, le 25 mai 2013. Henri Rabaud : Mârouf, savetier du Caire. Jean-Sébastien Bou, Nathalie Manfrino… Accentus. Alain Altinoglu, direction. Jérôme Deschamps, mise en scène

henri rabaud portraitL’Opéra-Comique accueille l’Orchestre Philharmonique de Radio France pour la nouvelle production de Mârouf (1914), opéra comique d’Henri Rabaud. La direction est assurée par le chef Alain Altinoglu et la mise en scène par Jérôme Deschamps, directeur du théâtre.

Créé il y a presque 100 ans, l’opéra d’Henri Rabaud est son chef d’oeuvre incontestable. Jusqu’aux années 50, il est produit partout en France avec un immense succès. Le livret de Lucien Nepty est tiré d’un conte des Milles et une nuits. La mince intrigue raconte les aventures de Mârouf, pauvre savetier du Caire, qui, fuyant sa calamiteuse femme arrive dans une terre lointaine où par les ruses d’un ami d’enfance, il finit par épouser  une princesse, et échappe à la mort avec l’aide d’un génie!

 

 

Rabaud réhabilité

 

La mise en scène en 5 tableaux, même si elle n’est pas pour tous les gouts, s’accorde pourtant au tempérament de l’oeuvre. Les décors économes d’Olivia Fercioni, entre cartoon et carton, arrivent à révéler une beauté éclatante, surtout par l’effet de chromatisme avec de vives couleurs. Dans ce sens, nous saluons les lumières de Marie-Christine Soma. Tout comme les costumes de Vanessa Sannino d’une beauté et d’une inventivité remarquable, d’autant plus qu’elle a utilisé la technique de teinture naturelle de l’atelier costumes de l’Opéra Comique. Finalement, le travail de Jérôme Deschamps avec les chanteurs-acteurs souligne l’esprit drolatique et bon enfant de l’oeuvre, parfois plus grave comme (l’ambiance quelque peu misogyne et colonialiste qu’il caricature intelligemment et fait aussi gagner en légèreté. L’exotisme et la fantaisie de l’histoire représentent une véritable occasion pour le compositeur de montrer son goût de la couleur et du pittoresque, son humeur riche  et son raffinement stylistique.

Alain Altinoglu dirige un Orchestre Philharmonique de Radio France qui maitrise avec élégance la musique colorée et habilement orchestrée de Rabaud, laquelle nous rappelle en permanence son maître Camille Saint Saëns (notamment ses Mélodies Persanes composées en 1870!).  Le style est brillant et clair la plupart du temps, mais aussi évocateur d’un orient rêvé ; l’action va même dans la dérision brillante et confondante à l’acte IV, lors du moment de l’aveu.

Du point de vue vocal Jean-Sébastien Bou est plus que parfait dans son incarnation de ce drôle et charmant savetier du Caire. Il projette sa voix chaleureuse avec intensité et sensibilité.  La distribution est en termes généraux très bonne.
La Princesse de Nathalie Manfrino charmante comme la calamiteuse Fattoumah de Doris Lamprecht est   folle et à la caractérisation très convaincante. Les chanteurs de l’Accadémie de l’Opéra Comique, toujours investis, capables  de belles personnalités, comme le choeur Accentus quoi que moins présent. Remarque spéciale pour les danseurs de la Compagnie Peeping Tom, leur prestation est impeccable et s’inscrit dans l’esprit général de la production, celui d’un exotisme délicieusement ringard.
Pourquoi l’oeuvre de Rabaud est-elle toujours absente? Si les agissements de l’homme sont répréhensibles, – le personnage est toujours suivi des vieux fantômes à cause de son statut de collaborateur au moment de la France de Vichy-, l’art dont le compositeur fait preuve dans Mârouf (créé rappelons-le en 1914) ne devrait pas être entaché par des choix douteux … Nous insistons sur ce point qui vaut pour d’autres musiciens français (tel Max D’Ollone).
L’oeuvre, d’une richesse musicale tout à fait pertinente, n’est pas comparable à Carmina Burana (oeuvre du compositeur allemand Carl Orff, partout jouée, créée dans l’Allemagne nazie), et pourtant il ne semble pas avoir de difficulté à se faire programmer dans nos salles. Saluons donc cette heureuse et pertinente réhabilitation. A découvrir à l’affiche de l’Opera-Comique à Paris, les 2 et 3 juin 2013.

Paris. Opéra Comique, le 25 mai 2013. Henri Rabaud : Mârouf, savetier du Caire. Jean-Sébastien Bou, Nathalie Manfrino… Accentus. Orchestre Philharmonique de Radio France. Alain Altinoglu, direction. Jérôme Deschamps, mise en scène.