Compte rendu, danse. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Palais Garnier), le 3 fĂ©vrier 2014. «OnĂ©guine» ballet en trois actes. John Cranko, chorĂ©graphe. Tchaikovsky, musique. Karl Paquette, Ludmila Pagliero, Mathias Heymann… Ballet de l’OpĂ©ra. Orchestre de l’OpĂ©ra. James Tuggle, direction.

Le Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris aborde le ballet nĂ©oclassique de John Cranko, « OnĂ©guine ». Le Palais Garnier s’habille donc avec les couleurs de la Russie impĂ©riale romantique pour cette exploration chorĂ©graphique du cĂ©lĂšbre roman en vers d’Alexandre Pouchkine. L’Orchestre de l’OpĂ©ra dirigĂ© par James Tuggle interprĂšte plusieurs arrangements de piĂšces mĂ©connues de Tchaikovsky, sans pourtant toucher la musique de l’opĂ©ra Ă©ponyme du maĂźtre.

Une tragédie romantique de grande dignité


ONEGUINE DE CRANKO PARISJohn Cranko (1927 – 1973) est un chorĂ©graphe sud-africain nĂ©oclassique de formation anglaise. C’est grĂące Ă  lui que le Stuttgart Ballet se modernise et devient une vĂ©ritable compagnie internationale plutĂŽt renommĂ©e. Son langage et son style a influencĂ© des grands chorĂ©graphes contemporains tel que William Forsythe et John Neumeier (ce dernier a dĂ©diĂ© notamment le 4e mouvement de son ballet TroisiĂšme Symphonie de Mahler Ă  la mĂ©moire du Sud-africain l’annĂ©e qui a suivi sa mort). Son ballet « OnĂ©guine » crĂ©e en 1965, raconte l’histoire d’un quatuor amoureux ; le noble et blasĂ© EugĂšne OnĂ©guine, dont la jeune et naĂŻve Tatiana est Ă©prise, et l’ami d’OnĂ©guine Lenski, Ă©pris lui d’Olga, la jeune sƓur de Tatiana. La tragĂ©die romantique ne perd rien de son charme ni de son Ă©motion dans la chorĂ©graphie de Cranko. Au contraire, le moyen s’avĂšre idĂ©al pour un tel artiste, qui met lucidement en mouvement la froideur et l’insouciance d’OnĂ©guine avec autant de facilitĂ© que la naĂŻvetĂ© et la candeur de Tatiana, mais pas seulement. AprĂšs l’avoir rejetĂ©e et humiliĂ© OnĂ©guine rĂ©apparaĂźt dix ans aprĂšs et la retrouve mariĂ©e au Prince GrĂ©mine. Il essaie de la reconquĂ©rir, mais Tatiana refuse malgrĂ© elle et le rejette avec la mĂȘme force qu’il avait eu auparavant.

Pour la premiĂšre le couple d’OnĂ©guine/Tatiana est interprĂ©tĂ© par les Etoiles Karl Paquette et Ludmila Pagliero. Ils commencent un peu rĂ©ticents. Une certaine froideur se dĂ©gage dans leurs premiĂšres interactions mais cela s’accorde heureusement avec le livret. Si nous remarquons quand mĂȘme rapidement les belles pointes et les dons d’actrice de Pagliero, ainsi que la tenue princiĂšre et dĂ©tachĂ©e de Paquette, nous devons attendre jusqu’au pas de deux « du miroir » Ă  la fin du premier acte pour ĂȘtre… Ă©bahis. Elle nous impressionne avec une extension insolite, une pantomime un peu technique mais authentique, une coordination et une agilitĂ© sans dĂ©fauts. En plus, pendant les trois actes nous remarquons que le personnage l’habite, quand elle ne danse pas, elle participe avec des regards furtifs, des soupirs. Sa performance est globalement extraordinaire. Quant Ă  Paquette c’est un partenaire plus que solide, il n’impressionne pas moins avec sa maĂźtrise absolue des portĂ©s redoutables (trait que Cranko transmettra Ă  un Forsythe ou un Neumeier). Dans leur pas de deux au dernier acte, se met en place un concert de sentiments contradictoires saisissant au point de susciter les frissons.

L’autre « couple » est formĂ© par le Lenski de l’Etoile Mathias Heymann et l’Olga du sujet Charline Giezendanner. L’Olga de Giezendanner est pĂ©tillante et candide, avec un bel investissement scĂ©nique. Mathias Heymann est un Lenski inoubliable. Autant il est toute lĂ©gĂšretĂ© et toute finesse au premiĂšre acte, autant il est expressif et touchant, avec un legato d’une beautĂ© singuilĂšre, au deuxiĂšme pendant son solo « sous la lune ». Le corps de ballet est fabuleux, surtout au premier acte. Le ballet les inspire jusqu’Ă  la jouissance et leur performance ravit  le public.

Remarquons les dĂ©cors et costumes somptueux de JĂŒrgen Rose, de facture historique et aux couleurs vives, ainsi que les lumiĂšres efficaces de Steen Bjarke. La belle performance de l’Orchestre de l’OpĂ©ra dirigĂ© par James Tuggle ajoute Ă  cette rĂ©ussite. Le chef rĂ©alise une lecture des piĂšces de Tchaikovsky arrangĂ©es et orchestrĂ©es par Kurt-Heinz Stolze aussi somptueuse, pertinante et jouissive que la chorĂ©graphie. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Palais Garnier), le 3 fĂ©vrier 2014. «OnĂ©guine» ballet en trois actes. John Cranko, chorĂ©graphe. Tchaikovsky, musique. Karl Paquette, Ludmila Pagliero, Mathias Heymann… Ballet de l’OpĂ©ra. Orchestre de l’OpĂ©ra. James Tuggle, direction. A ne pas rater Ă  l’OpĂ©ra National de Paris encore les 8, 10, 11, 16, 23, 24, 25, 26 et 28 fĂ©vrier ainsi que les 4 et 5 mars 2014.

 

Compte rendu, opĂ©ra. Lille. OpĂ©ra de Lille, le 28 janvier 2014. Janacek : La petite renarde rusĂ©e. Elena Tsallagova, Oliver Zwarg, Derek Welton… Orchestre national de Lille. Franck Ollu, direction. Robert Carsen, mise en scĂšne.

Lille, OpĂ©ra. Janacek: La petite renarde rusĂ©e, jusqu’au 7 fĂ©vrier 2014. DĂ©but d’annĂ©e Ă©tincelant Ă  l’OpĂ©ra de Lille ! La maison lilloise nous accueille pour la premiĂšre de La Petite renarde rusĂ©e (1924) de Janacek dans une mise en scĂšne d’une fraĂźcheur particuliĂšre signĂ©e Robert Carsen. Le chef Français Franck Ollu dirige un Orchestre National de Lille tonique et une distribution de chanteurs talentueuse et investie, avec Elena Tsallagova dans la meilleure des formes pour le rĂŽle-titre.

Hymne Ă  la nature et Ă  la vie
L’histoire de la petite renarde vient d’un roman illustrĂ© de Rudolf TěsnohlĂ­dek et Stanislav Lolek, Ă  l’origine parue dans un journal auquel Janacek Ă©tait abonnĂ©. Elle raconte l’existence, l’amour, la vie et la mort de la renarde Finoreille. Le TchĂšque en fait un hymne Ă  la nature et Ă  l’humanitĂ© d’une poĂ©sie palpitante. Un opĂ©ra comique pourtant Ă©mouvant, sa derniĂšre scĂšne a Ă©tĂ© jouĂ©e pendant les funĂ©railles du compositeur.
La mise en scĂšne de Robert Carsen a une beautĂ© complexe, stimulant les sens et l’intellect. Les dĂ©cors et costumes de Gideon Davey sont visuellement saisissants. La forĂȘt est omniprĂ©sente et le passage du temps et des saisons se rĂ©alise de façon naturelle, tellement efficace et rĂ©ussie, en une telle synchronicitĂ© avec l’orchestre que nous remarquons Ă  peine les personnes rĂ©alisant les changements de dĂ©cors sur scĂšne. Les humains et les animaux sont vĂȘtus des habits Ă  la beautĂ© plastique indĂ©niable. Les animaux en particulier affichent leur cĂŽtĂ© sauvage aussi avec des costumes plus Ă©vocateurs que descriptifs, Ă  l’exception peut-ĂȘtre du coq, le plus littĂ©ral, mais aussi des plus comiques. La vision de Carsen s’accorde donc Ă  l’Ɠuvre avec intelligence et sincĂ©ritĂ©. Il Ă©vite tout pathos et sentimentalitĂ©, et donne autant d’importance aux actions reprĂ©sentĂ©es qu’aux Ă©tats d’Ăąmes des personnages.

LA PETITE RENARDE RUSEE CARSEN LILLE

Il est Ă©vident que la distribution de chanteurs/acteurs adhĂšre au concept, tellement elle est investie physiquement et vocalement. La soprano Ellena Tsallagova est une Finoreille Ă©nergique. Elle habite le rĂŽle avec facilitĂ© et ravit le public avec sa prĂ©sence maline, piquante, rusĂ©e. A ceci s’ajoute son chant tonique, du mordant, une belle projection et une impressionnante maĂźtrise du rythme. Quelques effets thĂ©Ăątraux colorent la voix et un lyrisme distinct sustente son langage corporel. L’Ă©quilibre achevĂ© est envoĂ»tant. Son renard est interprĂ©tĂ© par la mezzo-soprano Jurgita Adamonyte avec panache. Les voix se marient bien et leur duo de la dĂ©claration Ă  la fin du deuxiĂšme acte est un vĂ©ritable tour de force thĂ©Ăątrale. C’est l’un des morceaux les plus « animalier » de l’oeuvre, ici Finoreille brille par sa coquetterie et le renard par son ardeur dĂ©mesurĂ©e. Les autres animaux mis en musique sont autant investis, que ce soit les renardeaux, les oiseaux ou encore les insectes Ă  la prĂ©sence fugace.

Les humains « coexistent » dans l’ouvrage et s’ils sont plus sĂ©rieux, moins libres  ; ils offrent pourtant des caractĂ©risations Ă©loquentes et touchantes. Le rĂŽle le plus riche humainement reste celui du Garde-forestier, interprĂ©tĂ© par le baryton Oliver Zwarg. Son mĂ©lange de tendresse et de rudesse rĂ©vĂšle une immense humanitĂ©. Son chant est riche en Ă©motion et sa prestation a un je ne sais quoi de spirituel qui fonctionne bien. Lorsqu’il chante son monologue Ă  la fin de l’opĂ©ra, l’Ă©lan lyrique s’instaure avec une voix saine et un orchestre somptueux. Les autres humains pimentent l’histoire avec leurs individualitĂ©s. Le curĂ© de Krzysztof Borysiewicz comme le maĂźtre d’Ă©cole d’Alan Oke, exploitent la verve comique de l’Ɠuvre avec vivacitĂ©. Remarquons le Harasta de Derek Walton, qui n’a pas de monologue, mais qui brillet tout autant par la beautĂ© de son instrument gĂ©nĂ©reux au timbre chaleureux.

Le chef Franck Ollu se montre maĂźtre en dirigeant l’Orchestre National de Lille avec un sens de l’articulation et du coloris alliant dynamisme et imagination. Protagonistes de l’oeuvre avec de nombreux interludes et passages symphoniques, l’orchestre impressionne dĂšs le prĂ©lude lyrique et dansant, tout Ă  fait spectaculaire, jusqu’Ă  la coda maestosa du finale aux sonoritĂ©s inouĂŻes. La nature est en permanence Ă©voquĂ©e avec une grande originalitĂ© et les morceaux d’inspiration folklorique sont jouĂ©s avec la vivacitĂ© qu’ils requiĂšrent. Du grand art sans prĂ©tention mais avec beaucoup d’intentions Ă  l’OpĂ©ra de Lille. Un dĂ©but d’annĂ©e d’une fraĂźcheur joviale il est difficile de rester insensibles. A voir encore Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra de Lille les 4 et 7 fĂ©vrier 2013.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Palais Garnier), le 25 janvier 2014. Haendel : Alcina. Myrto Papatanasiu, Sandrine Piau, Cyrille Dubois… Les Talens Lyriques. Christophe Rousset, direction. Robert Carsen, mise en scĂšne.

Paris, Palais Garnier. Haendel: Alcina jusqu’au 12 fĂ©vrier 2014. La production immaculĂ©e de l’Alcina de Haendel par Robert Carsen, revient Ă  l’OpĂ©ra National de Paris pour l’ hiver 2014. EntrĂ©e au rĂ©pertoire de la Grande Boutique dans cette mĂȘme mise en scĂšne en 1999, ce soir le chef baroqueux Christophe Rousset dirige son orchestre Les Talens Lyriques et une distribution des chanteurs/acteurs prometteuse et diversifiĂ©e, avec la soprano grecque Myrto Papatanasiu dans le rĂŽle-titre.

 

 

ALCINA ROBERT CARSEN ONP 2014

 

 

Alcina ou le concert des passions

 

Alcina, comme tous les opĂ©ras serias de Haendel, est tombĂ©e dans l’obscuritĂ© aprĂšs la premiĂšre moitiĂ© du XVIIIe siĂšcle. La forme seria, avec ses enchaĂźnements d’arie da capo et de rĂ©citatifs, devenue dĂ©suĂšte, a Ă©tĂ© ignorĂ©e, voire mĂ©prisĂ©e, pendant tout le XIXe siĂšcle et la premiĂšre moitiĂ© du XXe. Pourtant, lors de sa crĂ©ation en 1735 Alcina fait fureur avec un livret et une partition haute en couleurs, riche d’effets magiques. À la diffĂ©rence de l’Ariodante ou de l’Orlando antĂ©rieurs (Ă©galement d’aprĂšs l’Orlando Furioso de L’Arioste), le cadre surnaturel n’est qu’un moyen de mettre en valeur le concert de sentiments qui s’impose dans une oeuvre magnifique. En effet, les passions humaines sont le vĂ©ritable protagoniste. Dans ce sens, la mise en scĂšne de Robert Carsen ne fait que rehausser la valeur totale de l’opĂ©ra, dĂ©sormais reconnu comme l’un des meilleurs du compositeur.

L’histoire de la magicienne capricieuse et amoureuse Alcina se dĂ©roule sur une Ăźle enchantĂ©e, oĂč elle attire des amants qu’elle transforme en objets aprĂšs s’ĂȘtre lassĂ©e d’eux. Elle tombe pourtant amoureuse de Ruggiero qu’elle ensorcelle et dont la fiancĂ©e Bradamante dĂ©guisĂ©e en « Ricciardo » paraĂźt aussi Ă  la recherche de son aimĂ©. L’action est transposĂ©e avec intelligence par Robert Carsen. Nous ne sommes plus dans une Ăźle enchantĂ©e mais dans une maison d’un classicisme raffinĂ©, entourĂ©e des jardins somptueux (dĂ©cors et costumes trĂšs Ă©lĂ©gants de Tobias Hoheisel), le tout Ă©clairĂ© avec autant d’intelligence que de beautĂ© (lumiĂšres de Jean Kalman). Les chanteurs/acteurs doivent souvent chanter des long airs oĂč ils sont davantage exposĂ©s, grĂące Ă  la limpiditĂ© et la finesse de la mise en scĂšne. Les reprises ou da capos sont travaillĂ©s avec une efficacitĂ© thĂ©Ăątrale indĂ©niable. Un tel travail de direction scĂ©nique requiert des interprĂštes de qualitĂ© et surtout psychologiquement engagĂ©s.

La distribution, quoique un peu inĂ©gale, compte cependant avec des belles personnalitĂ©s. L’Alcina de la soprano Myrto Papatanasiu est une sorciĂšre riche en charisme et suavitĂ©, comme on l’attendait, mais en plus avec une expression de grande noblesse. Le travail de composition est lĂ , mĂȘme si les tempi du chef ne conviennent ou ne convainquent pas tout le temps. L’Ă©volution dramatique du personnage, d’une sorciĂšre puissante et vaniteuse mais blasĂ©e Ă  une amoureuse impuissante et blessĂ©e, est incarnĂ©e avec une certaine rĂ©serve au dĂ©but, mais se lĂąchant progressivement, la cantatrice en titre campe un « Ah, moi cor ! Schernito sei » au deuxiĂšme acte tout Ă  fait sublime. Le mĂ©lange de douleur et de fureur est ici superbement nuancĂ©, un rĂ©el dĂ©lice audio-visuel d’une quinzaine de minutes !

Nous sommes heureux de voir Sandrine Piau dans le rĂŽle de Morgana, ici transposĂ© en servante d’Alcina (une note humoristique brillante de la part de Carsen). Heureux, avant tout, parce qu’elle est bien prĂ©sente et en bonne santĂ©, aprĂšs une sĂ©rie d’annulations rĂ©centes. Heureux Ă©galement parce qu’elle est trĂšs investie et convaincante, finement pĂ©tillante comme le meilleur champagne.
Son cĂ©lĂšbre air au premier acte « Tornami a vagheggiar » est l’une des nombreuses occasions oĂč elle ravit l’auditoire par son chant piquant et jubilatoire. MĂȘme dans la douleur de son dernier air « Credete al mio dolore » elle est toute beautĂ©. Les mezzos de la reprĂ©sentation sont aussi investies, mais aux tempĂ©raments et styles trĂšs distincts. Anna Goryachova  incarne Ruggiero de façon impressionnante. Convaincante, le timbre un peu juvĂ©nile s’accorde brillamment aux actions du personnage. Ainsi, elle chante avec l’abandon de quelqu’un qui serait aveuglĂ© par l’amour. Si elle arrive quand mĂȘme Ă  inspirer la sympathie dans sa dĂ©tresse, nous la prĂ©fĂ©rons surtout dans les morceaux joyeux et Ă©clatants, tel son premier air « Di te mi rido » dĂ©licieux ou encore son dernier « Sta nell’ircana » avec cors obbligati, un tour de force en vĂ©ritĂ©, ou elle fait preuve d’un hĂ©roĂŻsme jouissif, d’un brio rĂ©jouissant avec une colorature solide et implacable. La Bradamante de Patricia Bardon est moins prĂ©sente vocalement Ă  cause d’une trachĂ©ite, mais ce qui manque en projection dans l’Ă©mission elle le compense avec une prestance sur scĂšne et un engagement dramatique tout Ă  fait persuasifs. Remarquons l’illustre Oronte du tĂ©nor Cyrille Dubois que nous suivons depuis quelque temps. Depuis son premier air « Semplicetto ! A donna credi » nous apprĂ©cions sa voix plus mature et plus brillante que jamais. S’il ne chante que trois airs au cours des trois heures, chaque fois qu’il intervient sa colorature impeccable, sa belle prĂ©sence sur scĂšne et sa charmante complicitĂ© avec les autres chanteurs Ă©blouissent. Le baryton Michal Partyka en Melisso, peu prĂ©sent Ă©galement, fait preuve pourtant d’un chant stylisĂ©, d’une prĂ©sence quelque peu sĂ©vĂšre qui lui va bien.

Finalement quoi dire des Talens Lyriques sous la direction de Christophe Rousset ? D’abord, l’orchestre est en trĂšs belle forme, ses musiciens sont rĂ©actifs et leur performance tonique. Le continuo et les vents particuliĂšrement impressionnants. Le style du chef, quoi que peu orthodoxe, assure une lecture intĂ©ressante et originelle de l’immense partition. Si nous n’adhĂ©rons pas forcĂ©ment Ă  quelques choix de tempi (parfois timides, parfois nerveux), l’impression globale reste positive.  L’orchestre offre une prestation tout Ă  fait spectaculaire Ă  la hauteur de l’ouvrage et du lieu. Bravo ! A ne pas rater au Palais Garnier encore Ă  l’affiche, les 2, 5, 7, 9 et 12 fĂ©vrier 2014.

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Palais Garnier), le 25 janvier 2014. Haendel : Alcina. Myrto Papatanasiu, Sandrine Piau, Cyrille Dubois… Les Talens Lyriques. Christophe Rousset, direction. Robert Carsen, mise en scĂšne.

 

Compte rendu, récital lyrique. Bordeaux. Opéra National de Bordeaux (Auditorium), le 17 janvier 2014. Orchestre de chambre de Munich. Douglas Boyd, direction. Edita Gruberova, soprano.

Gruberova_editaL’un des Ă©vĂ©nements incontournables de la saison lyrique en France est sans doute la sĂ©rie de concerts de la grande soprano Edita Gruberova. Nous sommes ce soir Ă  l’Auditorium de l’OpĂ©ra National de Bordeaux pour son concert exclusivement dĂ©diĂ© Ă  Mozart avec l’Orchestre de Chambre de Munich dirigĂ© par Douglas Boyd. La cantatrice slovaque est l’une des plus cĂ©lĂšbres soprano colorature de tous les temps. Superlative dans Donizetti ou Rossini, elle est aussi, Ă  67 ans, une mozartienne subtile, alliant tempĂ©rament et chant immaculĂ©. Ce soir elle interprĂšte une sĂ©lection d’airs d’opĂ©ras de Mozart d’une exigence redoutable. Elle n’est pas seulement Ă  la hauteur du pari, mais le dĂ©passe et se dĂ©passe avec un art sans Ă©gal. Elle y arrive de façon progressive stimulant tranquillement l’auditoire qui l’espĂ©rait tant ainsi dans la finesse et l’Ă©motion.

Edita Gruberova, prima donna assoluta

Nous sommes frappĂ©s par l’immense talent de la cantatrice quand elle s’attaque Ă  deux airs extrĂȘmement difficiles de Constance de l’EnlĂšvement au SĂ©rail K384. D’abord « Traurigkeit » : un sommet de sensibilitĂ© et d’expression. Elle le chante avec les nuances les plus dĂ©licates et avec un engagement Ă©motionnel saisissant. Ensuite le grand air de bravoure en ut majeur « Martern aller Arten », avec flĂ»te, hautbois, violon et violoncelle obbligati, Ă  la virtuositĂ© impossible. Si le registre grave de la Gruberova n’est pas le plus percutant, sa ligne de chant et surtout ses aigus insolites desservent superbement l’hĂ©roĂŻsme altier du morceau. C’est devant nous LA Constance du siĂšcle. Edita Gruberova explore les mĂȘmes affects dans les airs de facture plus traditionnelle « Non mi dir » de Don Giovanni et « Soffre il mio cor con pace » de Mitridate qu’elle chante avec un beau mĂ©lange de sensibilitĂ© et de caractĂšre.

Le concert finit officiellement avec l’air de bravoure de Fiordiligi « Come scoglio » de Cosi fan tutte. L’Ă©tendue de l’air Ă©tant particuliĂšrement large, nous sommes davantage impressionnĂ©s par l’excellence de son passaggio, facile et sain et ses aigus tout Ă  fait hĂ©roĂŻques et brillants. Le public est enflammĂ©; aussi gĂ©nĂ©reuse, la diva dĂ©cide de lui faire plaisir et de l’enflammer encore, avec un bis digne de la Reine de la Nuit, l’air de fureur d’Elettra dans Idomeneo « D’oreste, d’aiace » qui confirme notre impression : La Gruberova est une prima donna assoluta !

Remarquons un Orchestre de Chambre de Munich Ă  l’esprit vif sous la direction de Douglas Boyd. Si nous le trouvons parfois intrusif, il brille souvent que ce soit en accompagnant la soprano ou en solo. Les vents sont particuliĂšrement prĂ©sents et beaux, notamment dans la musique de ballet d’Idomeneo ou encore dans l’ouverture de Cosi fan tutte, constat valable aussi pour les cordes. Celles-ci jouent l’Adagio et fugue en ut mineur K 546 de façon suprĂȘme avec tant d’Ăąme et profondeur. AprĂšs un Porgy and Bess extraordinaire, ce concert d’exception augure une annĂ©e 2014 Ă  Bordeaux, riche en talents.

Compte-rendu : Paris. TCE, ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es, le 14 juin 2013. Rossini : Le Barbier de SĂ©ville. Roberto de Candia, Julia Lezhneva… Sir Roger Norrington, direction.

roger norrington portrait faceLe ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es accueille Sir Roger Norrington dirigeant l’Orchestre de Chambre de Paris pour leur coproduction du Barbier de SĂ©ville de Rossini en version de concert.  AccompagnĂ©s par une excellente et enthousiaste distribution de chanteurs, les instrumentistes jouent de façon presque baroqueuse avec le grand maestro. L’Ă©clat et la vivacitĂ© sont au rendez-vous.

 

 

Barbier de SĂ©ville historique

 

Sir Roger Norrington est l’une des figures emblĂ©matiques du mouvement historiquement informĂ© (mĂ©thode HIP pour “Historically informed performance” ou pratique historiquement informĂ©e), oĂč chaque interprĂ©tation est prĂ©cĂ©dĂ©e d’une recherche organologique et musicologique particuliĂšrement poussĂ©e. C’est l’un des gĂ©nies qui ont osĂ© s’Ă©loigner des standards post-romantiques de performance musicale au 20e siĂšcle. Non seulement par l’utilisation des instruments d’Ă©poque, optionnelle, mais notamment par la façon de jouer la musique, mĂȘme avec instruments modernes. La notion de style et de jeu sont donc au cƓur d’une recherche captivante. En ce qui concerne la musique du 18e siĂšcle et avant, la pratique est logique et cohĂ©rente. Mais il s’attaque Ă©galement au rĂ©pertoire du 19e et l’effet est, pour dire le moindre, rafraĂźchissant! Le vibrato excessif cĂšde la place aux timbres contrastĂ©s et Ă  une certaine clartĂ© contrapuntique. Dans ce sens l’Orchestre de chambre de Paris se montre plus brillant que jamais, plein de gaĂźtĂ© et d’esprit, souvent spectaculaire, excellent toujours! Les vents souvent vedettes, sont suprĂȘmes  dans de l’orage au deuxiĂšme acte comme ils sont gracieux et vifs accompagnant le chant. Comme d’habitude, les musiciens sont fortement investis et leur enthousiasme est Ă©vident et … contagieux.

De mĂȘme pour les chanteurs, trĂšs engagĂ©s et engageants malgrĂ© l’absence de mise en scĂšne. Tous les rĂŽles sont interprĂ©tĂ©s avec coeur. Roberto de Candia incarne Figaro avec panache. Il gĂšre les acrobaties vocales peu frĂ©quentes pour un baryton avec aisance et charisme. Il est toujours trĂšs prĂ©sent et se projette brillamment en solo et dans les ensembles. Il n’Ă©clipse pourtant pas le Comte de Cyrille Dubois (excellent Ferrando Ă  Saint-Étienne), Ă  la fois noble et drĂŽle, ma non troppo. Si le public offre les plus chaleureux applaudissements pour leurs interventions, celle qui crĂ©e une plus grande excitation est sans doute la Rosina de la jeune soprano Julia Lezhneva. Quant elle chante “Una voce poco fa” au premier acte l’audience a du mal Ă  arrĂȘter les applaudissement. Ses aigus stratosphĂ©riques et insolents sont spectaculaires : ils inspirent la fureur d’un public trĂšs impressionnĂ©. Nous apprĂ©cions ses ornements rĂ©ussis et la maĂźtrise incontestable qu’elle a de son instrument virtuose. C’est une voix puissante et pleine de caractĂšre, qui se montre superbe technicienne. Cependant nous sommes de l’avis qu’elle peine Ă  trouver un Ă©quilibre entre force et lĂ©gĂšretĂ©, et sa performance paraĂźt plus dĂ©monstrative et concertante que sincĂšre. Faute minuscule qu’elle amĂ©liorera sans doute avec l’expĂ©rience, et qui passe au second plan tant l’agilitĂ© de son instrument reste indiscutable.

Carlo Lepore et Giorgio Giuseppini interprĂštent Bartolo et Basilio respectivement. Ils sont tous les deux trĂšs prĂ©sents,  particuliĂšrement le dernier : la voix et la prestance, magnifiques dans son air de la calomnie demeure mĂ©morable. Une mention Ă©galement pour la superbe Berta de Sophie Pondjiclis pĂ©tillante, trĂšs prĂ©sente, dĂ©montrant qu’il n’y a pas de petits rĂŽles mais de … petits chanteurs. Le choeur du ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es est de mĂȘme investi et d’une grande vivacitĂ©. Nous rejoignons au final le public pour la formidable et brillante coproduction, Ă  la fois historique et innovante sous la baguette du pĂ©tillant Sir Roger.

Paris. ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es, le 14 juin 2013. Rossini : Le Barbier de SĂ©ville.  Choeur du ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es. Alexandre Piquion, direction. Roberto de Candia, Julia Lezhneva… Orchestre De chambre de Paris. Sir Roger Norrington, direction.

Illustration : Sir Roger Norrington (DR)

Compte-rendu : Paris. ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es, le 31 mai 2013. Centenaire du Sacre du Printemps. Nijinsky, Waltz, chorĂ©graphes. ThĂ©Ăątre Mariinsky. Valery Gergiev, direction.

Stravinsky portrait faceCentenaire du Sacre du printemps de Stravinsky au tce, thĂ©Ăątre des champs Ă©lysĂ©es,  Il y a cent ans, le ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es Ă©tait la scĂšne d’une rĂ©volte musicale parmi les plus cĂ©lĂšbres de l’histoire. La premiĂšre du Sacre du Printemps le 29 mai 1913 … il y a juste 100 ans. Le tumulte fut tellement troublant que la police dut intervenir, pendant la reprĂ©sentation, pour maĂźtriser une partie furieuse de l’Ă©lĂ©gant public surexcitĂ©. Quand nous pensons aux huĂ©es lamentables des groupuscules lors des premiĂšres de Medea de Cherubini et de Don Giovanni cette annĂ©e, constatons que le ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es est toujours bastion d’une modernitĂ© contestĂ©e. Et le tremplin des parisiens toujours aptes Ă  fomenter un scandale pas toujours lĂ©gitime…

 

 

Centenaire d’une modernitĂ© intacte

 

Pour fĂȘter le centenaire dans l’esprit le plus brillant et le plus fabuleux, le ballet et l’orchestre du ThĂ©Ăątre Mariinsky de Saint Petersburg vient avec son maestro Valery Gergiev pour un programme ” sacrĂ© ” : la reconstitution de la chorĂ©graphie originale de Nijinsky du Sacre du Printemps, avec costumes et dĂ©cors Ă©galement reconstituĂ©s, et la crĂ©ation française d’un nouveau Sacre par la cĂ©lĂšbre chorĂ©graphe contemporaine allemande Sasha Waltz.

Le sujet brĂ»lant de la soirĂ©e du centenaire est sans doute la composition de Stravinsky. Mais elle n’aurait jamais vu le jour sans la commande des Ballets Russes. La chorĂ©graphie de Nijinsky reconstituĂ©e par Millicent Hodson et Kenneth Archer prĂ©sentĂ©e d’abord, Ă©tonne toujours Ă  cause de sa modernitĂ©. Les danseurs classiques du ballet Mariinsky sont peu habituĂ©s aux pieds tordus de la chorĂ©graphie, mais ils sont au mĂȘme temps trĂšs impliquĂ©s dans cette rĂ©surrection minutieuse. L’ambiance est celle d’un primitivisme paĂŻen dramatique et colorĂ©. Le mĂ©lange d’ingĂ©nuitĂ© folklorique avec une certain mysticisme est trĂšs saisissant. Nous avons l’impression d’ĂȘtre rĂ©ellement transportĂ©s dans une Russie ancestrale, passionnante / passionnĂ©e mais surtout pas romantique. Mention spĂ©ciale pour la danseuse qui interprĂšte l’Ă©lue, trĂšs convaincante dans ses mouvements extatiques avant son sacrifice. Elle paraĂźt certainement habitĂ©e par des forces supĂ©rieures. Si l’oeuvre chorĂ©graphique de Nijinsky n’est pas pour tous les goĂ»ts, surtout pas pour ceux qui n’aiment que les cygnes mourants, son Sacre de Printemps conserve tout l’attrait et l’intĂ©rĂȘt d’une oeuvre clĂ©, rĂ©volutionnaire ; saluons cette reconstitution et souhaitons la revoir dans nos salles françaises.

Le Sacre de Sasha Waltz
, quoi que moins descriptif et colorĂ©, maintient l’ambiance tribale, ajoutant davantage de tension au livret. PlutĂŽt abstraite, la chorĂ©graphie contemporaine prĂ©sente la femme comme une figure forte prĂȘte Ă  se battre, comme un vĂ©ritable sujet. L’entrain endiablĂ© de la danse impressionne, souvent expressionniste, toujours trĂšs physique. Ici il s’agĂźt d’un rituel plus conflictuel et chaotique que solennel et mystique comme chez Nijinsky. L’abondance et la diversitĂ© des mouvements, des curves insolentes, des sauts insolites, mais aussi des trĂšs belles lignes et des tableaux frappants rehaussent l’aspect chaotique, presque apocalyptique de la chorĂ©graphie. Si la danse semble d’une grande difficultĂ© physique exigeant un sens permanent des attaques et de l’endurance, elle est plus vertigineuse et osĂ©e qu’acrobatique. L’appropriation et la reinterprĂ©tation de Waltz pose des questions Ă  la fois vagues et profondes. Comme c’est souvent le cas, son style a un effet confondant sur l’audience, plutĂŽt perplexe, jamais insensible.

AprĂšs chaque chorĂ©graphie, la salle est inondĂ©e d’applaudissements, les plus chaleureux Ă©taient pour l’orchestre du ThĂ©Ăątre Mariinsky dirigĂ© par Valery Gergiev. Leur seule prestation, d’une force rythmique et d’un brio capable de dĂ©clencher une Ă©meute, rappelle l’atmosphĂšre scandaleuse liĂ© Ă  la crĂ©ation. La puissance de l’orchestre, la direction bouleversante et Ă©lectrisante de Gergiev, spectaculaire dans les dissonances, avec ses timbres ensorcelants… sont les vĂ©ritables vedettes de la soirĂ©e. Le primitivisme intellectualisĂ© de la musique jouĂ©e avec tempĂ©rament et caractĂšre est contagieux. Il paraĂźt se transmettre dans les corps du public et stimuler davantage les danseurs. Concert du centenaire Ă©patant : le sentiment de mysticisme et de transcendance portĂ© par les deux chorĂ©graphies n’est pas prĂšs de nous quitter.

Paris. ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es, le 31 mai 2013. Centenaire du Sacre du Printemps. Vaslav Nijinsky, Sasha Waltz, chorĂ©graphes. Ballet du ThĂ©Ăątre Mariinsky. Orchestre du ThĂ©Ăątre Mariinsky. Valery Gergiev, direction.

Compte-rendu : Nantes. Angers Nantes OpĂ©ra (ThĂ©Ăątre Graslin), le 28 mai 2013. Verdi : la Traviata. Mirella Buonaica… Roberto Rizzi Brignoli, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scĂšne.

La traviata emmanuelle bastet nantesLe ThĂ©Ăątre Graslin de Nantes accueille la nouvelle production d’Angers Nantes OpĂ©ra de La Traviata de Verdi. La production trĂšs attendue, clĂŽt l’extraordinaire saison 2012-2013. Quelle pertinence de la part de la maison pour l’annĂ©e Verdi, mais surtout quelle Ă©quipe incroyable rĂ©unie pour la crĂ©ation d’un grand classique du rĂ©pertoire. La distribution est jeune et enflammĂ©e. Elle est sous la direction thĂ©Ăątrale d’une sincĂ©ritĂ© ravissante, sous l’oeil expert de la metteur en scĂšne Emmanuelle Bastet. La direction de l’Orchestre National des Pays de la Loire est assurĂ©e par le chef Roberto Rizzi Brignoli et celle du Choeur d’Angers Nantes OpĂ©ra par Sandrine Abello.

 

 

Une Traviata d’une beautĂ© universelle

 

La Traviata est certainement l’un des opĂ©ras les plus cĂ©lĂšbres et les plus jouĂ©s dans le monde. Le livret de Francesco Maria Piave d’aprĂšs La Dame aux camĂ©lias d’Alexandre Dumas fils n’y est pour rien. Le grand Verdi a su donner davantage de consistance et d’humanitĂ© aux personnages mis en musique. L’invention mĂ©lodique et le sens aigu du drame du compositeur font des sentiments exprimĂ©s lors des trois actes, une vĂ©ritable et prenante expĂ©rience esthĂ©tique. Une telle richesse est, certes, difficile Ă  nuire, mais il est aussi difficile d’ĂȘtre Ă  la hauteur du drame tout en gardant le sens de l’individualitĂ©, requis.

Nous remarquons que la distribution des chanteurs est arrivĂ©e Ă  garder cette humanitĂ©, sans que cela affecte leur engagement vis-Ă -vis de l’oeuvre. La jeune soprano roumaine Mirella Buonaica incarne le rĂŽle de Violetta avec un heureux mĂ©lange de brio et de fragilitĂ©. Du point de vue vocal, elle interprĂšte sa scĂšne et air du premier acte “E strano… … Sempre libera” avec une progression exquise, de l’abandon sentimental initial au climax extatique de la derniĂšre partie avec une coloratura enragĂ©e qui cache derriĂšre elle, un poignant dĂ©sespoir. Elle prend trĂšs peu de temps Ă  se chauffer et nous ne pouvons que saluer sa prise de rĂŽle.

DĂšs lors, ses interventions avec l’Alfredo d’Edgaras Montvidas sont trĂšs crĂ©dibles. Pour les coeurs et oreilles habituĂ©s Ă  une Sutherland et Ă  un Pavarotti, le jeune couple peut bouleverser. C’est en l’occurrence un bouleversement qui nous ravit, et dans le plus pur esprit de l’oeuvre musicale et littĂ©raire. Comme la soprano, le tĂ©nor s’impose lui aussi immĂ©diatement. Il devient trĂšs vite l’incarnation d’un jeune amoureux, insolent mais Ă  fleur de peau. Son chant est beau, nuancĂ© ; il a une qualitĂ© sonore quelque peu juvĂ©nile qui le fait rayonner. S’il ose embellir lĂ©gĂšrement la ligne vocale lors de la cĂ©lĂšbre chanson Ă  boire du premier au 1er air “Libbiamo libbiamo“, sa prestation n’est pas du tout interventionniste et il ne se sert pas du tout d’un expressionnisme quelconque. Sa performance paraĂźt, au contraire, impulsĂ©e par un dĂ©sir brulant de vĂ©racitĂ©.

De mĂȘme pour le baryton Tassis Christoyannis dans le rĂŽle du pĂšre d’Alfredo, Giorgio Germont. Nous sommes, d’ailleurs, fortement touchĂ©s par son incarnation sensible et complexe du personnage. Son investissement se traduit en un chant immaculĂ© et nous ne pouvons qu’ĂȘtre admiratifs de la belle couleur et de la touchante chaleur de sa voix.

Les rĂŽles secondaires sont tout Ă  fait corrects. Une remarque spĂ©ciale pour le Marquis d’Obigny de Pierre Doyen et la Flora Bervoix de Leah-Marian Jones, tous les deux charismatiques. Comme d’habitude le choeur d’Angers Nantes OpĂ©ra sous la direction engagĂ©e de Sandrine Abello impressionne par son investissement. Dans ce sens, les chanteurs sont presque plus brillants dans la chanson Ă  boire du 1er acte que les solistes eux-mĂȘmes! Leur engagement est stable au cours des trois actes et la performance surprend par sa fraĂźcheur.

L’Orchestre National des Pays de la Loire peint avec excellence les diffĂ©rents visages de la joie, de l’amour et de la douleur. Si la cohĂ©sion avec les chanteurs paraĂźt parfois peu Ă©vidente sous la baguette de Roberto Rizzi Brignoli, le chef exploite Ă  merveille les bontĂ©s de l’orchestre, qui semble aussi investi dans le drame et ses nuances que l’excellente distribution des chanteurs. Il est brillantissime lors du fameux Brindisi, d’une rĂ©activitĂ© surprenante lors de la scĂšne et de l’air de Violetta au premier acte et  d’un son d’une beautĂ© saisissante au dernier. Le sommet est avant la fin du 2Ăšme acte lors de l’interaction Ă©mouvante entre Violetta et Germont. La tension est palpable. Le coeur de la courtisane bat de plus en plus fort et l’orchestre bat avec elle, il est prĂȘt Ă  se rompre …

Inoubliable performance d’acteurs … comme reste mĂ©morable, la magnifique mise en scĂšne d’Emmanuelle Bastet. Voulant prendre distance des conventions, la vision est d’une Ă©tonnante actualitĂ©, d’une franchise dramatique, d’une esthĂ©tique Ă©lĂ©gante et distinguĂ©e, surtout d’une universalitĂ© philosophique que nous ne saurions jamais assez saluer. Son Ă©quipe a, comme elle, un souci stylistique qui se marie brillamment avec l’intimitĂ© rĂ©aliste de l’oeuvre.

La noble simplicitĂ© du plateau, avec des miroirs omniprĂ©sents qui reflĂštent de façon surprenante les sentiments des personnages, tout comme les paillettes et l’Ă©tincelle de la sociĂ©tĂ© mondaine. Mais ces mĂȘmes miroirs rĂ©vĂšlent aussi le fardeau de l’or, et nous montrent ainsi que Violetta est en effet une jeune Ă©toile brillante et …  mourante.
Le gĂ©nie crĂ©atif d’Emmanuelle Bastet nous montre avec des moyens superficiels, un drame d’une bouleversante profondeur. Dans ce sens les fantastiques costumes modernes, et pour la plupart bichromatiques, de VĂ©ronique Seymat, ajoutent davantage Ă  la stimulation sensorielle, comme les dĂ©cors de Barbara de Limburg excitent eux, l’intellect. L’Ă©lĂ©gante Ă©conomie du plateau n’est pourtant pas dĂ©pourvue de symboles … les camĂ©lias roses omniprĂ©sents qui comme Violetta se fanent progressivement. Des escarpins d’une beautĂ© fatale. Des chanteurs-acteurs qui adhĂšrent complĂštement Ă  la vision de Bastet. Le tout d’une immense subtilitĂ© qui permet Ă  la musique, et surtout au drame d’ĂȘtre au premier plan. Nous n’avons que des bravos pour cette formidable production d’Angers Nantes OpĂ©ra, clĂŽturant la saison avec prestance et beautĂ©. Spectacle Ă  voir et revoir sans modĂ©ration encore Ă  Nantes le 5 juin, puis Ă  Angers les 16 et 18 juin 2013 au Quai.

Compte-rendu : Paris. OpĂ©ra Comique, le 25 mai 2013. Henri Rabaud : MĂąrouf, savetier du Caire. Jean-SĂ©bastien Bou, Nathalie Manfrino… Accentus. Alain Altinoglu, direction. JĂ©rĂŽme Deschamps, mise en scĂšne

henri rabaud portraitL’OpĂ©ra-Comique accueille l’Orchestre Philharmonique de Radio France pour la nouvelle production de MĂąrouf (1914), opĂ©ra comique d’Henri Rabaud. La direction est assurĂ©e par le chef Alain Altinoglu et la mise en scĂšne par JĂ©rĂŽme Deschamps, directeur du thĂ©Ăątre.

CrĂ©Ă© il y a presque 100 ans, l’opĂ©ra d’Henri Rabaud est son chef d’oeuvre incontestable. Jusqu’aux annĂ©es 50, il est produit partout en France avec un immense succĂšs. Le livret de Lucien Nepty est tirĂ© d’un conte des Milles et une nuits. La mince intrigue raconte les aventures de MĂąrouf, pauvre savetier du Caire, qui, fuyant sa calamiteuse femme arrive dans une terre lointaine oĂč par les ruses d’un ami d’enfance, il finit par Ă©pouser  une princesse, et Ă©chappe Ă  la mort avec l’aide d’un gĂ©nie!

 

 

Rabaud réhabilité

 

La mise en scĂšne en 5 tableaux, mĂȘme si elle n’est pas pour tous les gouts, s’accorde pourtant au tempĂ©rament de l’oeuvre. Les dĂ©cors Ă©conomes d’Olivia Fercioni, entre cartoon et carton, arrivent Ă  rĂ©vĂ©ler une beautĂ© Ă©clatante, surtout par l’effet de chromatisme avec de vives couleurs. Dans ce sens, nous saluons les lumiĂšres de Marie-Christine Soma. Tout comme les costumes de Vanessa Sannino d’une beautĂ© et d’une inventivitĂ© remarquable, d’autant plus qu’elle a utilisĂ© la technique de teinture naturelle de l’atelier costumes de l’OpĂ©ra Comique. Finalement, le travail de JĂ©rĂŽme Deschamps avec les chanteurs-acteurs souligne l’esprit drolatique et bon enfant de l’oeuvre, parfois plus grave comme (l’ambiance quelque peu misogyne et colonialiste qu’il caricature intelligemment et fait aussi gagner en lĂ©gĂšretĂ©. L’exotisme et la fantaisie de l’histoire reprĂ©sentent une vĂ©ritable occasion pour le compositeur de montrer son goĂ»t de la couleur et du pittoresque, son humeur riche  et son raffinement stylistique.

Alain Altinoglu dirige un Orchestre Philharmonique de Radio France qui maitrise avec Ă©lĂ©gance la musique colorĂ©e et habilement orchestrĂ©e de Rabaud, laquelle nous rappelle en permanence son maĂźtre Camille Saint SaĂ«ns (notamment ses MĂ©lodies Persanes composĂ©es en 1870!).  Le style est brillant et clair la plupart du temps, mais aussi Ă©vocateur d’un orient rĂȘvĂ© ; l’action va mĂȘme dans la dĂ©rision brillante et confondante Ă  l’acte IV, lors du moment de l’aveu.

Du point de vue vocal Jean-Sébastien Bou est plus que parfait dans son incarnation de ce drÎle et charmant savetier du Caire. Il projette sa voix chaleureuse avec intensité et sensibilité.  La distribution est en termes généraux trÚs bonne.
La Princesse de Nathalie Manfrino charmante comme la calamiteuse Fattoumah de Doris Lamprecht est   folle et Ă  la caractĂ©risation trĂšs convaincante. Les chanteurs de l’AccadĂ©mie de l’OpĂ©ra Comique, toujours investis, capables  de belles personnalitĂ©s, comme le choeur Accentus quoi que moins prĂ©sent. Remarque spĂ©ciale pour les danseurs de la Compagnie Peeping Tom, leur prestation est impeccable et s’inscrit dans l’esprit gĂ©nĂ©ral de la production, celui d’un exotisme dĂ©licieusement ringard.
Pourquoi l’oeuvre de Rabaud est-elle toujours absente? Si les agissements de l’homme sont rĂ©prĂ©hensibles, – le personnage est toujours suivi des vieux fantĂŽmes Ă  cause de son statut de collaborateur au moment de la France de Vichy-, l’art dont le compositeur fait preuve dans MĂąrouf (crĂ©Ă© rappelons-le en 1914) ne devrait pas ĂȘtre entachĂ© par des choix douteux … Nous insistons sur ce point qui vaut pour d’autres musiciens français (tel Max D’Ollone).
L’oeuvre, d’une richesse musicale tout Ă  fait pertinente, n’est pas comparable Ă  Carmina Burana (oeuvre du compositeur allemand Carl Orff, partout jouĂ©e, crĂ©Ă©e dans l’Allemagne nazie), et pourtant il ne semble pas avoir de difficultĂ© Ă  se faire programmer dans nos salles. Saluons donc cette heureuse et pertinente rĂ©habilitation. A dĂ©couvrir Ă  l’affiche de l’Opera-Comique Ă  Paris, les 2 et 3 juin 2013.

Paris. OpĂ©ra Comique, le 25 mai 2013. Henri Rabaud : MĂąrouf, savetier du Caire. Jean-SĂ©bastien Bou, Nathalie Manfrino… Accentus. Orchestre Philharmonique de Radio France. Alain Altinoglu, direction. JĂ©rĂŽme Deschamps, mise en scĂšne.