Compte-rendu, opéra. Paris, le 24 nov 2018. Rossini : La Cenerentola. Brownlee, Sempey, Crebassa
 Pido, Gallienne

rossini-pesaro-582-390-festival-pesaro-rossini-juan-diego-florezCompte rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier, le 24 novembre 2018. Rossini : La Cenerentola. Lawrence Brownlee, Florian Sempey, Marianne Crebassa
 Orchestre de l’OpĂ©ra. Evelino Pido, direction musicale. Guillaume Gallienne, mise en scĂšne. Reprise automnale de La Cenerentola de Rossini / version Guillaume Gallienne Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Le chef italien Evelino Pido dirige l’orchestre de la Grande Boutique et une distribution rayonnante, avec Marianne Crebassa dans le rĂŽle titre et dans une fabuleuse prise de rĂŽle. Les bijoux, musicaux, de cette reprise brillent tellement, que nous oublions presque les incongruitĂ©s de la mise en scĂšne.

 
 
   
 
 

Cenerentola, des cendres toujours, … et quelques bijoux au fond

 
 
 

ComposĂ© un an aprĂšs la premiĂšre du Barbier de SĂ©ville, en 1816, La Cenerentola de Rossini ne s’inspire pas directement de Perrault mais plutĂŽt de l’opĂ©ra comique Cendrillon d’un Nicolas Isouard (crĂ©e en 1810 Ă  Paris, lui d’aprĂšs Perrault). Ainsi, on fait fi des Ă©lĂ©ments fantastiques et fantaisistes et l’histoire devienne une comĂ©die bourgeoise, oĂč l’on remplace la chaussure de Cendrillon par un bracelet, entre autres. La mise en scĂšne de Gallienne, crĂ©Ă©e l’annĂ©e derniĂšre, est toujours fidĂšle Ă  elle-mĂȘme, avec son dĂ©cors unique bipartite inspirĂ© d’une Naples vĂ©tuste, un travail d’acteur Ă  la pertinence pragmatique, sans plus.

La vrai bonheur est dans la partition. Les protagonistes sont interprĂ©tĂ©s par le tĂ©nor Lawrence Brownlee et la mezzo Marianne Crebassa. Le tĂ©nor amĂ©ricain interprĂšte le rĂŽle avec une aisance confondante. Sa voix est toujours trĂšs en forme et il chante l’air du 2e acte « Si, ritrovarla io giuro » avec brio. Bon acteur, il est excellent aussi dans les nombreux ensembles, notamment dans le duo du 1e acte « Un soave non so che». Marianne Crebassa dans sa prise de rĂŽle est particuliĂšrement impressionnante, tant au niveau thĂ©Ăątral comme musical. Le timbre est beau, elle est touchante dans sa projection, Ă©lĂ©gante dans sa diction et mĂȘme lors des vocalises-mitraillettes abondantes. Ainsi elle rĂ©ussi l’air final « Nacqui all’affanno » avec maĂźtrise et Ă©motion.

Florian Sempey interprĂšte le rĂŽle de Dandini avec une facilitĂ©. Il est drĂŽle Ă  souhait et rĂ©ussi dignement la coloratura difficile de sa partition. Le Don Maginifico d’Alessandro Corbelli captive par le style et le jeu d’acteur. Alidoro, interprĂ©tĂ© par le jeune Adam Plachetka, est une trĂšs agrĂ©able surprise. Faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris, s’il paraĂźt un peu timide au dĂ©but, il suscite les tout premiers bravo de la soirĂ©e lors de son air redoutable du 1e acte « LĂ  del ciel, nell’arcano profondo », oĂč il rĂ©vĂšle une technique sans dĂ©faut et des aigus stables, solides. Chiara Skerath et Isabelle Druet, interprĂ©tant les sƓurs, sont drĂŽles et lĂ©gĂšres, excellentes chanteuses et comĂ©diennes. FĂ©licitons de passage Ă©galement les choeurs trĂšs en forme dirigĂ©s par JosĂ© Luis Basso.

 
 
   
 
 

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Rossini n’est pas forcĂ©ment cĂ©lĂšbre grĂące Ă  son Ă©criture instrumentale, mais la direction du chef Evelino Pido est si bonne, enthousiaste et enjouĂ©e, tout en Ă©tant d’une prĂ©cision particuliĂšre, qu’on arrive Ă  mieux apprĂ©cier les moments de beautĂ©. Sa baguette sans excĂšs et sans lenteur, inspire sans doute les chanteurs, il y a une complicitĂ© sur le plateau et avec la fosse qui Ă©tait absente Ă  la crĂ©ation l’annĂ©e derniĂšre. A l’affiche au Palais Garnier de l’OpĂ©ra national de Paris les 1, 3, 6, 9, 11, 13, 17, 20, 24, 26 dĂ©cembre 2018.

 
 
 

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Comique, le 17 nov 2018. Stockhausen : Donnerstag aus Licht. Pascal /Lazar

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Comique, le 17 novembre 2018. Karlheinz Stockhausen : Donnerstag aus Licht. Maxime Pascal, direction musicale. Benjamin Lazar, mise en scĂšne. Production automnale contemporaine d’envergure Ă  l’OpĂ©ra Comique. L’orchestre Le Balcon dirigĂ© par Maxime Pascal s’attaque Ă  une Ɠuvre monumentale de la musique du XXe siĂšcle, le premier volet du cycle Licht du compositeur allemand Karlheinz Stockhausen, Donnerstag. Benjamin Lazar a le dĂ©fi de mettre en scĂšne l’histoire du jeudi de Saint Michel Archange. MalgrĂ© l’excentricitĂ© inhĂ©rente Ă  l’oeuvre, et les dĂ©sĂ©quilibres de sa rĂ©alisation parisienne, cette 4e production depuis sa crĂ©ation en 1981 est un vĂ©ritable exploit, caressant plus l’intellect que l’ouĂŻe.

 

 

Stockhausen et son Ɠuvre d’art totale…

 

 

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Karlheinz Stockhausen est une figure emblĂ©matique dans l’histoire de la musique, particuliĂšrement grĂące Ă  ses innovations dans la musique Ă©lectronique. Celui qui fut Ă©lĂšve de Messiaen, le seul compositeur publiquement vantĂ© par Pierre Boulez de son vivant, une influence avĂ©rĂ©e pour des profils bien diffĂ©rents tels que Miles Davis, Herbie Hancock, Frank Zappa, Jefferson Airplane, Björk
 est un des compositeurs d « avant-garde » a avoir pu toucher un plus grand public. La cohĂ©rence dans ses recherches musicales et procĂ©dĂ©s tout au long de sa trajectoire fait de lui une figure cohĂ©rente et intĂšgre, malgrĂ© les nombreuses controverses durant sa vie ayant Ă  voir avec diffĂ©rents aspects mĂ©taphysiques voire carrĂ©ment Ă©sotĂ©riques, confondants, de sa personne. Beaucoup d’ancre a coulĂ© et coule encore Ă  ses sujets, nous essayerons de nous limiter aux aspects les plus concrets de la production parisienne de son premier opĂ©ra du cycle Licht, Donnerstag, en Salle Favart.

Ce premier volet monumental est un opĂ©ra en trois actes (avec prĂ©lude et postlude) pour 14 solistes, choeur, orchestre et musique Ă©lectronique. Il « raconte » l’histoire de Michael, sorte d’avatar transfigurĂ© de l’Archange MichaĂ«l dans la tradition judĂ©o-chrĂ©tienne-islamique
 Sa mĂšre Eve, et son pĂšre Lucifer. Chaque personnage est triplĂ©, instrumentiste-chanteur-danseur. Et chaque acte est une terroir fertile Ă  l’expĂ©rimentation Stockhausienne. Si du deuxiĂšme acte nous gardons le souvenir de l’absence totale des chanteurs, comme nous gardons le souvenir curieux mais Ă©phĂ©mĂšre des dispositions des artistes lors des mouvements extĂ©rieurs de l’oeuvre, jouĂ©s Ă  l’extĂ©rieur de la salle et mĂȘme dans la rue ; nous retenons surtout l’audace lumineuse et parfois longue du troisiĂšme.

L’acte le plus Ă©quilibrĂ© et Ă  notre avis le plus impressionnant aux niveaux musicaux et artistiques est donc le 1e, oĂč nous pouvons apprĂ©cier le meilleur Stockhausen lyrique et instrumental. Les grands chefs de file sont les instrumentistes, L’Eve d’Iris Zeroud au cor de basset, ensorcelante, le Lucifer de Michel Adam au trombone, et surtout le Michael d’Henri DelĂ©ger Ă  la trompette, spectaculaire. Sans oublier le piano millimĂ©trique et endiablĂ© d’Alphonse Cemin. Mais n’oublions pas les excellentes prestations des chanteurs, commençant par l’Eve de la soprano LĂ©a Trommenschlager, dramatique et agile Ă  souhait, puis le Lucifer de la basse Damien Pass, d’une Ă©trange et captivante prestance, avec un gosier capable d’englober, et le Michael bouleversant d’humanitĂ© du tĂ©nor Damien Bigourdan. 3e partie du triumvirat, et pas du tout nĂ©gligeable, les danseurs. L’Eve de Suzanne Meyer est un mĂ©lange de coquinerie et de gĂȘne, le Lucifer de Jamil Attari est presque trop allĂ©chant dans sa prestance et ses mouvements. Finalement le Michael d’Emmanuelle Grach est un des points forts de la reprĂ©sentation avec une heureuse combinaison de naĂŻvetĂ© et tonicitĂ©.

Le jeune et prometteur Maxime Pascal est Ă  la direction musicale de l’orchestre Le Balcon, mais aussi l’orchestre de cordes du Conservatoire de Paris et le jeune choeur de Paris, c’est un capitaine inspirant ! Nous le fĂ©licitons pour le dĂ©fi relevĂ© lors de ces 5 heures de reprĂ©sentation, et nous le soutenons dans sa dĂ©marche crĂ©atrice. Son collaborateur Benjamin Lazar Ă  la mise en scĂšne, a pu, nous semble-t-il, s’accorder aux intentions et du chef et du compositeur, tout en ayant conscience du lieu et du public. Il signe donc une mise en scĂšne redoutable de beautĂ©, pour un opus de ce genre, avec un dispositif scĂ©nique et lumineux intĂ©ressant mais surtout hautement efficace. Distinguons les lumiĂšres Ă©poustouflantes de Christophe Naillet (notamment au troisiĂšme acte), les costumes et dĂ©cors d’Adeline Caron, ou encore les rĂ©alisations vidĂ©os de Yann Chapotel. FĂ©licitations encore aux artistes engagĂ©s, et Ă  la direction de l’OpĂ©ra Comique pour sa volontĂ© de garder et davantage rĂ©vĂ©ler l’audace et l’innovation inscrites dans l’ADN de l’institution depuis sa crĂ©ation. A bientĂŽt peut-ĂȘtre pour un autre volet du cycle Licht de Stockhausen.

 

 

Illustration : Opéra Comique / DR

COMPTE-RENDU, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 25 oct 2018. DONIZETTI : L’élixir d’amour. Oropesa, Grigolo, Sagripanti / Pelly.

L'Elisir d'amor de DONIZETTI Ă  l'OpĂ©ra de TOURSCompte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 25 octobre 2018. L’élixir d’amour. Donizetti. Lisette Oropesa, Vittorio Grigolo, Etienne Dupuis, Gabriele Viviani
 Orchestre et choeurs de l’opĂ©ra de Paris. Giacomo Sagripanti, direction. Laurent Pelly, mise en scĂšne. Retour heureux de L’Elixir d’amour de Donizetti signĂ© Laurent Pelly ! Une reprise automnale dĂ©licieuse Ă  souhait, avec toutes les qualitĂ©s de la fabuleuse mise en scĂšne qu’on connait, en une distribution de choc et un orchestre vigoureux sous la direction du jeune chef italien Giacomo Sagripanti, que nous dĂ©couvrons avec enthousiasme.

       
Reprise de l’Elixir Ă  Bastille : le charme de Pelly rĂ©opĂšre dans une distribution juvĂ©nile, cohĂ©rente…

Comédie romantique pour tous les goûts

   

Donizetti, grand improvisateur italien de l’Ă©poque romantique, compose L’Elixir d’amour en deux mois en 1832, assez de temps pour mettre en musique l’amour contrariĂ© du pauvre NĂ©morino envers la frivole et riche Adina. AprĂšs maintes pĂ©ripĂ©ties, le lieto fine de rigueur grĂące Ă  la tromperie de Dulcamara, charlatan, et son Ă©lixir magique, comble les attentes du public : ces deux lĂ  qui s’aiment, se comprennent enfin
 L’Ɠuvre d’une jouissance infatigable est toujours bien servie par la production de Laurent Pelly qui est dĂ©sormais iconique. Le thĂ©Ăątre au service du thĂ©Ăątre avec une conscience absolue de la thĂ©ĂątralitĂ© sentimentale de la partition.

La jeune distribution incarne merveilleusement les rĂŽles avec une fraĂźcheur et une tonicitĂ© confondantes, mais surtout, bienvenues. La Gianetta d’Adriana Gonzales, soprano guatĂ©maltĂšque issue de l’AcadĂ©mie de l’OpĂ©ra, est une belle dĂ©couverte, avec un timbre Ă  la fois lĂ©ger et charnu. Le Dulcamara de Gabriele Viviani impressionne par l’équilibre saisissant entre l’aspect comique du personnage et un chant sein, habitĂ©, avec un style soignĂ©. La pareille pour le Belcore charmeur et drĂŽle d’Etienne Dupuis, Ă  la beaugossitude assumĂ©e ; surtout sa prestation vocale Ă  la fois percutante et raffinĂ©e, son entrĂ©e au premier acte « Come paride vezzoso » particuliĂšrement rĂ©ussie, font mouche. Ils sont tous excellents dans les nombreux duos et ensembles ; fĂ©licitons au passage Ă©galement les chƓurs de l’OpĂ©ra sous la direction Alessandro di Stefano.

Les protagonistes Adina et NĂ©morino sont interprĂ©tĂ©s par Lisette Oropesa et Vittorio Grigolo. Un duo de choc, comme l’est toute la distribution en vĂ©ritĂ©, qui rayonne de candeur juvĂ©nile dans l’engagement scĂ©nique et qui captive vocalement par le mariage ravissant de leurs timbres et la complicitĂ© totale qu’ils savent cultiver. DĂšs le cĂ©lĂšbre duo du premier acte « Una parola Adina », l’agilitĂ© de la soprano et l’aisance du tĂ©nor impressionnent. Le cĂ©lĂšbre air du dernier « Una furtiva lagrima » au deuxiĂšme acte, est un moment troublant de beautĂ©, rĂ©compensĂ© par des longues ovations. Si l’orchestre chez Donizetti est loin d’ĂȘtre un point fort, nous trouvons remarquable la performance de la phalange maison, en superbe forme comme d’habitude, mais avec un je ne sais quoi qui se distingue des prĂ©cĂ©dentes reprises de la production de 2006.

         

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A dĂ©guster sans modĂ©ration Ă  l’OpĂ©ra Bastille encore le 30 octobre ainsi que les 1er, 4, 7, 10, 13, 16, 19, 22 et 25 novembre 2018, avec la soirĂ©e spĂ©ciale pour les -40 ans le 19 nov. Le must lyrique du moment.          

Compte rendu, opéra. Strasbourg. Opéra Nat du Rhin, le 18 juin 2018. Tchaïkovski : EugÚne Onéguine. Baciu, Morozova, / Letonja / Wake-Walker

bONEGUINE_ONR-KlaraBeck_0371-Acte2-728x485Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 18 juin 2018. TchaĂŻkovski : EugĂšne OnĂ©guine. Bogdan Baciu, Ekaterina Morozova, Marina Viotti, Liparit Avetisyan… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Marko Letonja, direction. Frederic Wake-Walker, mise en scĂšne. Fin de saison romantique Ă  Strasbourg, avec la nouvelle production d’EugĂšne OnĂ©guine de TchaĂŻkovski Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin. Le chef Marko Letonja dirige un orchestre en bonne forme et une distribution plutĂŽt jeune qui cautionne Ă  elle seule le dĂ©placement. Frederic Wake-Walker signe une mise en scĂšne (sa premiĂšre en France) rĂ©unissant en apparence, quelques nombreuses idĂ©es aspirant Ă  quelque chose mais qui rĂ©ussit Ă  laisser le public indiffĂ©rent, en contraste avec la musique passionnĂ©e et l’interprĂ©tation -musicale- du quatuor principal, passionnante.

 

 

 

EugĂšne OnĂ©guine Ă  l’OpĂ©ra Nat du Rhin

Rendez-vous manqué, ma non troppo

 

VĂ©ritable chef d’oeuvre lyrique de TchaĂŻkovski, sans doute son opĂ©ra le plus jouĂ© et le plus connu en dehors de la Russie, il est inspirĂ© du roman Ă©ponyme en vers de Pouchkine. L’histoire est celle d’OnĂ©guine l’excentrique citadin blasĂ© qui rejette l’amour inconditionnel de la jeune provinciale Tatiana, pour ensuite le regretter 5 ans aprĂšs, quand il la dĂ©couvre alors Princesse mariĂ©e Ă  l’un de ses amis, le Prince GrĂ©mine. Il revient sur ses choix et souhaite rĂ©activer la dĂ©claration d’amour professĂ©e par Tatiana (fameuse scĂšne de la lettre), avec le but de la faire tout quitter pour lui, lui demandant maintenant ce qu’il n’a pas voulu donner auparavant. Si Tatiana finit par accepter la sincĂ©ritĂ© de leur amour, l’Ɠuvre s’Ă©loigne des conventions romantiques occidentales du XIXe siĂšcle, dans le sens oĂč elle a la force et la dignitĂ© d’ĂȘtre pleinement maĂźtresse de son esprit et non pas esclave de ses affects. Au moment de la confrontation fatidique et finale, elle pleure un peu, elle se bat et gagne, elle le remercie et le congĂ©die. Elle repart avec son mari. De son cĂŽtĂ©, OnĂ©guine, lui, finit dans le dĂ©sespoir de la solitude.

Le silence refroidi de l’auditoire vis-Ă -vis de la mise en scĂšne dont les souvenirs heureux sont de l’ordre technique (lumiĂšres parfois poĂ©tiques de Fabiana Piccioli, dĂ©cors parfois ingĂ©nieux de Jamie Vartan), cĂšde la place Ă  l’émotion qu’arrivent plutĂŽt Ă  transmettre les chanteurs malgrĂ© la proposition thĂ©Ăątrale particuliĂšrement mince, sans ĂȘtre abstraite ni ouvertement contemporaine. Si certains procĂ©dĂ©s rĂ©ussissent Ă  inspirer des sourires et soupirs faciles, Ă©phĂ©mĂšres, comme les enfants mimant des pas de danse avec des ballons en forme de coeur gonflĂ©s Ă  l’hĂ©lium, l’émotion forte que nous gardons Ă  l’esprit est une vague sensation 
 d’ennui.

Peut-ĂȘtre s’agissait-il d’une dĂ©marche voulue par le metteur en scĂšne, un parti pris inspirĂ© de l’attitude « so » blasĂ©e d’OnĂ©guine le cynique
 Curieusement il s’agĂźt de l’opĂ©ra prĂ©fĂ©rĂ© de M. Wake-Walker. Une affection qui manque a contrario de chaleur comme de clarté  FĂ©licitons nĂ©anmoins le courage de la direction de proposer la dĂ©couverte de jeunes chanteurs, talents prometteurs Ă  suivre indiscutablement.

Dans cette dĂ©marche, nous constatons heureusement un rĂ©sultat merveilleux en ce qui concerne les jeunes chanteurs engagĂ©s pour le quatuor principal. Si le Lensky de Liparit Avetisyan déçoit lors de son air au premier acte, d’une grande beautĂ©, mais Ă  l’interprĂ©tation un peu faussĂ©e, il se rattrape au IIe acte et touche l’auditoire par son humanitĂ©. L’Olga de Marina Viotti est coquette et espiĂšgle Ă  souhait, avec une voix saine et bien maĂźtrisĂ©e. La Tatiana d’Ekaterina Morozova campe un air de la lettre au premier acte d’une grande beautĂ©. Si son allure peut-ĂȘtre un peu trop digne pour le rĂŽle -au premier acte-, son chant est toujours dĂ©licieusement nuancĂ© et l’interprĂ©tation captivante, incarnĂ©e.

aONEGUINE_ONR-KlaraBeck_4136_acte1-362x543Le baryton roumain Bogdan Baciu faisant ses dĂ©buts en France dans le rĂŽle-titre, est une dĂ©couverte extraordinaire. La richesse de sa performance se trouve dans le chant, dans son interprĂ©tation presque trop chaleureuse parfois, Ă©motive, tout en restant maĂźtre de son instrument qu’il sait bien projeter dans la salle Ă©galement. Remarquons aussi Doris Lamprecht et Margarita Nekrasova dans les rĂŽles de Madame Larina et Filipievna respectivement, excellentes dans tous les sens. Si les choeurs de l’OpĂ©ra prĂ©parĂ©s par Sandrine Abello et dirigĂ©s par Inna Petcheniouk sont en bonne forme vocalement, les contraintes ringardes et rĂ©guliĂšrement incongrues de la mise en scĂšne, semblent affecter malheureusement leur prestation. Reste l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg sous la baguette de Marko Letonja. Une direction sage sans ĂȘtre froide, donnant une exĂ©cution plutĂŽt tempĂ©rĂ©e. Ceci peut bien s’accorder Ă  la partition de TchaĂŻkovski qui rĂ©ussit le pari de briller et de sentimentalisme et de clartĂ©. Si l’équilibre n’est pas toujours lĂ , parfois au dĂ©triment de l’Ɠuvre musicale, ce mĂȘme dĂ©sĂ©quilibre parvient parfois Ă  distraire la vue pour s’adonner, heureusement, et en tout abandon, Ă  l’ouĂŻe. FĂ©licitons ainsi les cuivres et les bois enivrants, et le groupe des cordes, impeccables. Encore Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin les 22, 24 et 26 juin (Strasbourg) ainsi que les 4 et 6 juillet Ă  la Filature de Mulhouse. Illustrations : © Klara Beck

Compte-rendu, opéra. PARIS, Opéra Bastille, le 16 mai 2018. WAGNER : PARSIFAL (NP).Mattei, Schager, Kampe, Jordan/Jones.

Compte-rendu, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra Bastille, le 16 mai 2018. Richard Wagner : Parsifal. Peter Mattei, GĂŒnther Groissböck, Andreas Schager, Anja Kampe, Evgeny Nikitin… Orchestre de l’OpĂ©ra. Philippe Jordan, direction. Richard Jones, mise en scĂšne. AprĂšs une premiĂšre repoussĂ©e suite Ă  un accident technique, la maison parisienne inaugure enfin sa nouvelle production de Parsifal, le festival lyrique sacrĂ©e, mis en scĂšne par l’anglais Richard Jones. Philippe Jordan dirige l’orchestre de l’OpĂ©ra avec sophistication et clartĂ©, habituelles.

parsifal opera bastille richard jones par classiquenews annonce prĂ©sentation opĂ©raPARSIFAL EST VENU POUR SAUVER LE MONDE 
 OU PAS. La lĂ©gende du Graal qui inspire le livret s’est imposĂ©e Ă  Wagner aprĂšs avoir lu la romance mĂ©diĂ©vale Parzifal de Wolfram von Eschenbach. Le compositeur Ă©crivit par la suite le synopsis de ce qui allait devenir son ultime opĂ©ra, ce dĂšs 1857, soit 25 ans avant la premiĂšre qui eut lieu grĂące au soutien de son mĂ©cĂšne, Louis II de BaviĂšre. Il est nĂ©cessaire de citer ici un annexe au programme de la crĂ©ation Ă  Bayreuth, de la plume du compositeur lui-mĂȘme, nommĂ© « HĂ©roĂŻsme et ChrĂ©tienté » (Heldentum und Christentum). Dans ce texte moins connu que son testament antisĂ©mite « La judĂ©itĂ© dans la musique » (Das Judenthum in der Musik), Wagner explique que les aryens, leaders teutons de l’humanitĂ© tout entiĂšre, sont descendants des dieux, et que les autres races, infĂ©rieures forcĂ©ment, descendent, elles, des primates. Il y exprime aussi son dĂ©goĂ»t vis-Ă -vis de la dĂ©votion des chrĂ©tiens pour un dieu juif, Ă  travers son incarnation, ce Christ juif qu’il tient en horreur. Le compositeur s’est donnĂ© donc la peine de rĂ©-imaginer le Christ selon son goĂ»t. Ainsi, le chevalier Parsifal devient, de fait, un Christ aryen.

Si la mise en scĂšne de Richard Jones, avec dĂ©cors gĂ©ants et costumes d’Ultz, dĂ©fend une transposition vers une modernitĂ© indistincte, dans une sorte de collĂšge-secte aux Ier et IIIe actes, ou encore qui s’inscrit dans le milieu scientifique (cf le palais de Klingsor au IIe), elle demeure en vĂ©ritĂ© trĂšs conventionnelle. Voire vaine. Sans tension vĂ©ritable, exceptions faites aux Ier acte, quelque-peu rocambolesque, et au IIe avec une pseudo-revue des Filles-Fleurs dĂ©jantĂ©es (aux seins gĂ©ants) ; mais cette vision schĂ©matique et caricaturales, en rien poĂ©tique, est dĂ©pourvue de profondeur au IIIe. Les bijoux seraient donc Ă  chercher ce soir dans la musique. Ou pas.

La distribution a le mĂ©rite d’ĂȘtre plutĂŽt homogĂšne voire engagĂ©e Ă  servir tous les partis de la production. Ainsi, l’Amfortas de Peter Mattei dans toute sa gloire, tourmentĂ© Ă  souhait, Ă©lĂ©gant toujours, et avec une voix capable de force comme de souplesse. Excellente aussi, l’interprĂ©tation de GĂŒnther Groissböck en Gurnemanz ; au niveau scĂ©nique, il est mĂȘme peut-ĂȘtre un poil trop beau au Ier acte, mais fait preuve d’une rĂ©silience vocale qui ne laisse pas indiffĂ©rent. Comme d’habitude son chant a du caractĂšre et sa diction est fantastique. Un peu moins fantastique celle d’Evgeny Nikitin en Klingsor. Le timbre sied au rĂŽle merveilleusement, et la prestation a un je ne sais quoi d’étrange comme d’inquiĂ©tant
 ma non troppo. La Kundry d’Anja Kampe est bouillonnante, bouleversante, tout simplement excellente malgrĂ© la minceur dramaturgique de la production. Il s’agĂźt d’une performance sans dĂ©faut au niveau vocal, mĂȘme si elle a pris un certain moment pour se chauffer au cours du Ier acte (qui il est vrai n’espt « son » acte). Que dire du Parsifal d’Andreas Schager ? S’il est cristallin dans les aigus, si d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, son interprĂ©tation vocale est solide, remplissant l’immensitĂ© de l’OpĂ©ra Bastille (un exploit en soit dĂ©jĂ ), il laisse, lui, osons le dire, plutĂŽt indiffĂ©rent. Les lieux communs qui lui sont attribuĂ©s dans la mise en scĂšne ne permettent pas non plus de voir ou apercevoir un quelconque relief. Dommage. FĂ©licitons les nombreux petits rĂŽles en pleine forme et le travail des chƓurs de l’OpĂ©ra de Paris, sous la direction spiritosa de JosĂ© Luis Basso.

L’Orchestre sous la baguette toujours raffinĂ©e de Philippe Jordan Ă©tale une sonoritĂ© uniforme et correcte. SophistiquĂ©e voire sĂ©vĂšre dans la forme, sa direction explore la partition avec sagesse. Le final Ă©thĂ©rĂ© reste un moment de grande beautĂ©. S’il n’est pas obligatoire de jouer Wagner avec la force de la grandeur que le compositeur s’est auto-attribuĂ©e, le geste s’affirme juste, mais elle est souvent sans conviction. Peut-ĂȘtre le chef est-il secrĂštement du mĂȘme avis que le philosophe Nietzsche quand il dit, tout en louant la force et la beautĂ© d’une grande partie de l’opĂ©ra, qu’il Ă©tait question ici d’une « Ɠuvre malicieuse
 mauvaise
 outrageante pour la morale ». Tout en reconnaissant sa sĂ©duction formelle, la partition n’est elle pas en soi vĂ©nĂ©neuse et dangereuse ? Encore Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Bastille le 20 et 23 mai 2018. Comme celle antĂ©rieure Ă  Paris signĂ©e Warlikowski, encore une nouvelle production wagnĂ©rienne qui ne laissera pas un souvenir impĂ©rissable.

Compte-rendu, concert. Metz. L’Arsenal de Metz, le 19 avril 2018. RĂ©cital Farinelli. Vivica Genaux, mezzo-soprano.

handel_06 flavio 1728 Farinelli Cuzzoni senesino opera handel in londonCompte-rendu, concert. Metz. L’Arsenal de Metz, le 19 avril 2018. ‘« Farinelli » Concerto de’ Cavalieri, orchestre baroque. Marcello di Lisa, direction. Vivica Genaux, mezzo-soprano. Nous sommes accueillis Ă  Metz dans la cĂ©lĂšbre salle de l’Arsenal, de rĂ©putation internationale pour son acoustique, dans le cadre d’un concert unique de la mezzo-soprano Vivica Genaux, avec l’orchestre Concerto de’ Cavalieri jouant sur des instruments d’époque sous la direction du chef Marcello Di Lisa. L’occasion est unique pour plusieurs raisons. L’intitulĂ© du concert n’est autre que « Farinelli » : nous avons au programme des morceaux composĂ©s ou retouchĂ©s Ă  l’intention du fameux castrat du XVIIIe siĂšcle, agrĂ©mentĂ©s de piĂšces instrumentales des maĂźtres de l’époque, dont bien sĂ»r Haendel et Scarlatti, mais aussi Vivaldi et Corelli.

Une salle pas comme les autres

 

Il est d’autant plus remarquable que l’enregistrement de la bande sonore du film des annĂ©es 90’s Farinelli, de GĂ©rard Corbiau, s’est Ă©galement fait Ă  l’Arsenal de Metz pour des raisons technologiques et acoustiques. Il y a donc ce soir une sensation de rĂ©capitulation musicale grĂące Ă  ce concert oĂč nous pouvons constater davantage les qualitĂ©s qu’a crĂ©Ă© la renommĂ©e de cette salle extraordinaire. Le son cristallin et limpide impacte l’audience dĂšs les premiĂšres mesures du Concerto grosso op.6 n°4 en rĂ© majeur de Corelli, exĂ©cutĂ© Ă  la perfection par le Concerto de’ Cavalieri.

 

Baroque pyrotechnique

Au cours de la soirĂ©e la mezzo-soprano ravit les cƓurs avec les airs de Haendel tels que Lascia ch’io pianga et Cara Sposa, dont les performances furent tendre et intense respectivement. Le Salve Regina de PergolĂšse chantĂ© avec beaucoup d’émotion maĂźtrisĂ©e, contenue, est une sorte de respiration / mĂ©ditation Ă  cĂŽtĂ© de l’archi cĂ©lĂšbre air de Hasse retouchĂ© par Broschi « Son qual nave », oĂč la cantatrice fait preuve d’une grande intelligence vis-Ă -vis des vocalises interminables. Elle rĂ©ussit avec des ornementations particuliĂšres, parfois inattendues. Elle campe cet air avant l’entracte laissant le public enflammĂ© et affamĂ©.

Le programme se termine officiellement en tout brio avec l’air de Carlo Broschi « Qual guerriero in campo armato », fait sur mesure pour son frĂšre le castrat Farinelli. Les lignes vocales ne sont pas sans rappeler l’autre cĂ©lĂšbre air de Borschi/Hasse « Son qual nave ». Si la frivolitĂ© de cet air peut offenser certaines profondeurs dĂ©licates, il est surtout et avant un tour de force et une piĂšce de rĂ©sistance, un vrai show-stopper que la mezzo-soprano ne fait que trop bien interprĂ©ter avec son gosier mitraillette, et dont la performance est compensĂ© d’applaudissements effrĂ©nĂ©s et de bravos illimitĂ©s. Vivica Genaux offre Ă  l’auditoire le bis pyrotechnique baroque par excellence, l’air de Vivaldi « Agitata da due venti », oĂč elle s’abandonne aux acrobaties vocalisantes sans difficultĂ© apparente, pour la grande joie du public.

Un concert dont nous nous souviendrons certainement et qui a définitivement cautionné le déplacement, et pour la salle et pour les artistes invités

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Compte rendu, opĂ©ra. TOURS. OpĂ©ra, le 16 mars 2018. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Jean / Sinivia

Compte rendu, opĂ©ra. TOURS. OpĂ©ra, le 16 mars 2018. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Jean / Sinivia. Compte rendu, opĂ©ra. TOURS. OpĂ©ra, le 16 mars 2018. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Barbara Bargnesi, Gustavo Quaresma, Mikhael Piccone, Marc Barrard
 Choeurs de l’opĂ©ra, Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Val de Loire/Tours. Samuel Jean, direction musicale. Adriano Sinivia, mise en scĂšne.

Le plus chaleureux bijoux comique de Donizetti vient fondre la glace hivernale Ă  l’OpĂ©ra de Tours! La production de l’OpĂ©ra de Lausanne, signĂ©e Adriano Sinivia, est assurĂ©e par une distribution rayonnante de jeunesse. Les choeurs et orchestre de l’opĂ©ra interprĂštent l’Ɠuvre lĂ©gĂšre avec un charme indĂ©niable. Un melodramma giocoso succulent malgrĂ© les bĂ©mols.

 

 

 

Une comédie romantique pas comme les autres

  

 

TOURS opera elisir amore samuel jean compte rendu critique par classiquenews©MariePétry

  

 

L'OpĂ©ra de TOURS affiche l'ELISIR d'AMORE de DONIZETTIDonizetti, grand improvisateur italien de l’Ă©poque romantique (au dĂ©but du siĂšcle), compose L’Elisir d’Amore en deux mois (pas en deux semaines!) en 1832. Le texte de Felice Romani s’inspire du livret de Scribe pour l’opĂ©ra d’Auber « Le Philtre », dont la premiĂšre a eu lieu un an auparavant. L’opus est une comĂ©die romantique en toute lĂ©gĂšretĂ©, racontant l’amour contrariĂ© du pauvre Nemorino pour la frivole et riche Adina, et leur lieto fine grĂące Ă  la tromperie de Dulcamara, charlatan, et son magico elisire. Une Ɠuvre d’une jouissance infatigable, vĂ©ritable cadeau vocal pour les 5 solistes, aux voix dĂ©licieusement flattĂ©es par les talents du compositeur.

Le jeune tĂ©nor brĂ©silien Gustavo Quaresma dans le rĂŽle de Nemorino est tout tendre et touchant, bondissant Ă  souhait sur le plateau, avec du swing dans les ensembles et trĂšs mignon dans les solos. L’archicĂ©lĂšbre romance du 2e acte « Una furtiva lagrima » est son sommet d’expression vocale ; il y rayonne de chaleur et d’humanitĂ©. A ses cĂŽtĂ©s, la soprano Barbara Bargnesi dans le rĂŽle d’Adina, interprĂšte avec brio le rĂŽle coquin de la jeune femme gĂątĂ©e par la nature, bien nĂ©e, et bien dĂŽtĂ©e. Sa prestation vocale est fabuleuse, son timbre charnu et la virtuositĂ© insolente dans les nombreuses vocalises touchent l’auditoire, et compensent les trĂšs peu nombreux dĂ©faut de justesse. Elle est aussi excellente actrice, convaincante dans l’espiĂšglerie comme dans le pathos final.
Le Dulcamara de Mark Barrard est une force comique d’un magnĂ©tisme assumĂ©. Sa performance captive,
 et par sa voix large et saine, et par son jeu d’acteur, malin et vivace Ă  souhait ! Le Belcore de Mikhael Piccone est un cas particulier. S’il joue trĂšs bien le rĂŽle du grand beau-gosse militaire insouciant et prĂ©tentieux, avec un je ne sais quoi d’élĂ©gant dans sa posture et sa plastique, aussi avec sa musique plutĂŽt rustique au charme facile, l’affectation dans la voix, plutĂŽt drĂŽlissime, empĂȘche parfois la projection. Nous apprĂ©cions les qualitĂ©s de la Giannetta de Julie Girerd, soliste des choeurs de l’opĂ©ra sous la direction d’Alexandre Hervient. Remarquons d’ailleurs l’excellente prestation du choeur, en trĂšs bonne forme : il est de bout en bout rĂ©jouissant !

L’Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Val de Loire/Tours est dans la meilleure des formes Ă©galement. Sous la direction de Samuel Jean, les bois se distinguent souvent, et la couleur mĂ©lancolique ressort davantage avec le choix de tempi parfois ralentis. Donizetti se distingue par son don incroyable des sensations et des sentiments sincĂšres dans la texture mĂȘme de la musique. La caractĂ©risation musicale est incroyable et d’un naturel confondant (Ă  l’opposĂ© de la farce dĂ©licieuse d’un Rossini plus archĂ©typale Ă  notre avis). Dans ce sens, la production d’Adriano Sinivia, avec les dĂ©cors magistraux de Cristian Taraborrelli s’accorde Ă  ces aspects. Il s’agĂźt lĂ  d’un mĂ©lodrame joyeux d’un petit monde gigantesque, oĂč des personnages simples s’adonnent Ă  une vie simple dans les prĂ©s, Ă©picĂ©e des pĂ©ripĂ©ties sentimentales grĂące Ă  l’oeuvre d’un charlatan/entremetteur. Fortement recommandĂ© Ă  nos lecteurs pour guĂ©rir tous les maux ! Encore Ă  l’affiche demain, le mardi 20 mars 2018.

 

 

 

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Compte rendu, opĂ©ra. TOURS. OpĂ©ra, le 16 mars 2018. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Jean / Sinivia. Compte rendu, opĂ©ra. TOURS. OpĂ©ra, le 16 mars 2018. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Barbara Bargnesi, Gustavo Quaresma, Mikhael Piccone, Marc Barrard
 Choeurs de l’opĂ©ra, Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Val de Loire/Tours. Samuel Jean, direction musicale. Adriano Sinivia, mise en scĂšne. Illustrations : © Marie PĂ©try

 

 
 

 
 

Compte-rendu, opĂ©ra. Lille, OpĂ©ra, le 19 mai 2017. VIVALDI : Arsilda. Lucile Richardot… Collegium 1704,Vaclav Luks / David Radok

Compte-rendu, opĂ©ra. Lille, OpĂ©ra, le 19 mai 2017. VIVALDI : Arsilda. Lucile Richardot… Collegium 1704,Vaclav Luks / David Radok. PremiĂšre française de l’Arsilda de Vivaldi Ă  l’OpĂ©ra de Lille ! Une coproduction internationale de haute qualitĂ© avec le fabuleux ensemble Collegium 1704 en charge de la musique, finement dirigĂ©e par son chef, Vaclav Luks. La distribution tout aussi internationale rayonne de talents, la mise en scĂšne atemporelle du tchĂšque David Radok rĂ©ussit Ă  captiver un public divers, avec perruques poudrĂ©es et iphone sur scĂšne ! Un choc heureux et une production d’une incroyable actualité !

 

 

 

Vivaldi l’exubĂ©rant : une Arsilda enthousiasmante Ă  Lille

Le concert des sentiments

 

 

Antonio_Vivaldi grand portrait classiquenews_1L’archicĂ©lĂšbre « PrĂȘtre Roux » vĂ©nitien, Antonio Vivaldi, est l’une des figures de la musique classique les plus connues grĂące, notamment, Ă  ses compositions instrumentales, tels que les nombreux concerti pour violon, dont les fameuses 4 saisons. Or, dans une Ɠuvre presque aussi large que celle d’un Mozart, avec plus de 500 concerti, et 46 opĂ©ras, nous nous rĂ©jouissons de l’attention qu’on porte de plus en plus Ă  ses piĂšces mĂ©connues. L’Arsilda en tournĂ©e concerne le dernier opĂ©ra vĂ©nitien du compositeur, contemporain de sa Juditha Triumphans (1716), le seul oratorio de Vivaldi ayant survĂ©cu au passage du temps, et qui dĂ©ploie une grande exubĂ©rance. Comme d’habitude dans la Venise lyrique du baroque tardif, selon les maintes conventions d’opera seria, l’histoire du livret n’est qu’un prĂ©texte quelque peu Ă©rudit, particuliĂšrement propice Ă  la mise en musique d’un riche Ă©ventail de sentiments, avec un regard Ă  la fois cynique et plein d’espoir sur les contradictions , inhĂ©rentes Ă  la condition humaine. Ainsi, Arsilda, reine du Pont, aime Tamese, roi de Cilicie prĂ©sumĂ© mort dont la sƓur Lisea assume l’identitĂ© en travesti pour un devoir politique. Lisea est Ă©prise de Barzane, roi de Lydie et ami de Tamese, mais il finit par tomber amoureux d’Arsilda. Tout se termine dans le lieto fine classique, en l’occurrence un double mariage aprĂšs moult vicissitudes, masques tombĂ©es, fausses identitĂ©s dĂ©voilĂ©es, orgueils ravalĂ©s… Tamese regagne son trĂŽne et se marie avec Arsilda, tandis que Lisea regagne, non sans une amertume inavouable mais bien audible, Berzane.

Dans cette production, le chef Vaclav Luks a eu l’intelligence de reprendre l’air de Lisea du deuxiĂšme acte « Fra cieche tenebre » et d’en faire la vĂ©ritable fin de l’opĂ©ra, aprĂšs le double-mariage d’une perplexitĂ© et d’un impact psycho-Ă©motionnel qui anticipe celui de Cosi fan tutte de Mozart, crĂ©Ă© presque un siĂšcle plus tard. Dans cet air pathĂ©tique et court, Lisea, chantant sa dĂ©solation, entone une priĂšre, une imploration abstraite de consolation. Le happy-ending conventionnĂ© cĂšde enfin Ă  la rĂ©alitĂ©.

Heureuse rĂ©alitĂ©, celle de cette premiĂšre ! Quel plaisir de voir un travail de recherche courageux et pointu si finement exĂ©cutĂ©! L’orchestre Collegium 1704 et son choeur Collegium Vocale 1704 sont la barque immuable sur laquelle nous traversons l’ocĂ©an des souffrances humaines et d’autres affects baroques rĂ©sonnant toujours d’actualitĂ© de nos jours. Qu’il s’agisse des cordes agitĂ©es pendant les nombreuses descriptions des phĂ©nomĂšnes naturelles, ou encore les rares et excellentes participations ponctuelles des vents -cuivrĂ©s et boisĂ©s!-, ou encore le continuo irrĂ©prochable assurĂ© par les clavecins, thĂ©orbes & co. Une premiĂšre oĂč la musique est sans doute la protagoniste, avec les nombreux visages et talents singuliers de ses interprĂštes.

Dans ce sens, la distribution est Ă  la hauteur du pari, mĂȘme si pas toujours Ă©gale et avec un petit instant d’Ă©chauffement nĂ©cessaire pour certains rĂŽles. Le baryton-basse argentin Lisandro Abadie dans le rĂŽle de l’oncle Cisardo qui ouvre l’oeuvre, a un timbre sĂ©duisant, un registre large avec une bonne dose de virtuositĂ©. Bien sĂ»r, la virtuositĂ© pyrotechnique est plutĂŽt relĂ©guĂ©e aux seconds rĂŽles comme celui de l’oncle mais aussi celui de Mirinda, confidente d’Arsilda, brillamment interprĂ©tĂ© par la soprano Lenka Macikova. Elle a les morceaux les plus agiles et les plus charmants, et fait ainsi preuve d’une virtuositĂ© vocalisante, rayonnante de panache et de personnalitĂ©. Son air « Io son quel gelsomino » clĂŽturant le premier acte est un sommet de grĂące pastorale et de naĂŻvetĂ©, et la soprano le chante dĂ©licieusement tout en ayant un jeu d’actrice percutant, accompli. Le Berzane du contre-tĂ©nor Justin Kim est tout aussi solide. Les morceaux qui lui sont attribuĂ©s par Vivaldi sont parfois plus dramatiques, sans devenir altiers comme ceux de Lisea ou d’Arsilda. Il est tout autant pyrotechnique et bon acteur, l’effort sur scĂšne est parfois Ă©vident, donnant Ă  son rĂŽle davantage d’humanitĂ© et d’Ă©motion. Beaucoup d’Ă©motion et de virtuositĂ© aussi et surtout dans le rĂŽle de Tamese, interprĂ©tĂ© par le tĂ©nor Fernando Guimaraes, lui aussi touchant d’humanitĂ©. Si sa performance fut juste, il semblait parfois fatiguĂ©.

Tout le contraire en ce qui concerne les rĂŽles de Lisea et d’Arsilda, tenus par Lucile Richardot et Olivia Vermeulen respectivement. Les vĂ©ritables hĂ©roĂŻnes de l’opĂ©ra, leur prĂ©sence sur le plateau captivait immanquablement l’attention totale des spectateurs. La premiĂšre campe un personnage Ă  la subtilitĂ© et Ă  la sensibilitĂ© Ă  fleur de peau, tout en reprĂ©sentant par son chant et son jeu, une sĂ©rie de sentiments contrastants. Que ce soit dans la hargne ou dans la plainte amoureuse, ou dans le doute et l’hĂ©sitation, ce qu’elle fait avec son instrument pĂ©nĂštre les cƓurs. La justesse de sa diction et son engagement scĂ©nique sont tout aussi remarquables que son chant charnu, veloutĂ©. L’Arsilda d’Olivia Vermeulen est tout pathos, toute dignitĂ©, et elle commande l’attention sans problĂšme. DĂšs son air d’entrĂ©e, au premier acte : « Io sento in questo seno », nous sommes captivĂ©s par son beau chant, tout aussi riche en Ă©motions que fin dans le legato. Les choeurs sollicitĂ©s Ă  plusieurs reprises sont si dynamiques et la performance si fantastique que nous aurions voulu les entendre davantage.

Que dire de la mise en scĂšne de David Radok ? Le fils d’Alfred Radok, figure mythique de la mise en scĂšne en Europe centrale, s’attaque Ă  l’Ɠuvre avec habiletĂ©. Comme tout opĂ©ra seria oĂč il y a trĂšs peu d’action, et oĂč les airs ont cette structure contraignante de la rĂ©capitulation (ou forme A-B-A), la tĂąche n’est pas Ă©vidente. La proposition du tchĂšque est en l’occurrence atemporelle et se concentre sur le travail d’acteur. L’Ɠuvre commence en costumes d’Ă©poque et perruques poudrĂ©es et se termine en costumes modernes avec accessoires modernes tels qu’un smartphone ! FĂ©licitations Ă  toute l’Ă©quipe artistique concertĂ©e ; Ă  Zuzana Jezkova pour les costumes fabuleux ; Ă  Andrea Miltnerova pour une chorĂ©graphie illustrative et amusante, Ă  Premysl Janda pour les plus belles lumiĂšres, parfois carrĂ©ment inoubliables, ou encore Ă  Ivan Theimer pour les toiles changeantes en fond de scĂšne, d’une poĂ©sie indĂ©niable, souvent invisible aux yeux. Dans le lieu unique choisi par le metteur en scĂšne, assurant aussi la scĂ©nographie, tout est reprĂ©sentation. Cela fonctionne et cela rayonne de modernitĂ© comme de candeur. Radok nous dit que les dĂ©sirs des vĂ©nitiens de l’Ă©poque de Vivaldi ne sont pas si diffĂ©rents des dĂ©sirs actuels, ceux interconnectĂ©s de 2017, et surtout, il nous montre que les contradictions et incohĂ©rences de l’homme, quand il devient esclave de ses dĂ©sirs, continuent d’agiter nos esprits, aprĂšs trois siĂšcles. Une coproduction de prestige dont la valeur dĂ©passe largement l’investissement et qui peut s’avĂ©rer lĂ©gendaire avec le temps. TrĂšs fortement recommandĂ©e Ă  tous nos lecteurs, encore Ă  l’affiche Ă  Lille le mardi 23 mai, puis en tournĂ©e au Luxembourg, Caen (13 et 15 juin) et Versailles (23 et 25 juin 2017).

 

 

 

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Compte-rendu, opĂ©ra. Lille, OpĂ©ra, le 19 mai 2017. VIVALDI : Arsilda, Regina di Ponto. Lucile Richardot, Olivia Vermeulen, Justin Kim, Lisandro Abadie… Collegium 1704, choeurs et orchestre. Vaclav Luks, direction. David Radok, mise en scĂšne.

 

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris Bastille, le 16 mai 2017. EugĂšne OnĂ©guine. TchaĂŻkovski. Netrebko, Mattei… E. Gardner / Willy Decker

tchaikovski Pyotr+Ilyich+Tchaikovsky-1Compte rendu, opĂ©ra. Paris Bastille, le 16 mai 2017. EugĂšne OnĂ©guine. TchaĂŻkovski. Netrebko, Mattei… E. Gardner / Willy Decker. Retour heureux d’EugĂšne OnĂ©guine de TchaĂŻkovski Ă  l’OpĂ©ra de Paris. La production maison signĂ©e Willy Decker revient Ă  l’affiche en ce printemps 2017 avec une distribution de choc, dont Anna Netrebko et Peter Mattei sont les protagonistes. L’Orchestre de l’opĂ©ra dans la meilleure des formes est dirigĂ© par le chef Edward Gardner. Une soirĂ©e romantique Ă  souhait, avec un je ne sais quoi d’Ă©lĂ©giaque, de distinguĂ©, comme la poĂ©sie de Pouchkine qui inspire le livret.

Inoubliables scĂšnes lyriques

VĂ©ritable chef d’oeuvre lyrique de TchaĂŻkovski, sans doute son opĂ©ra le plus jouĂ© et le plus connu en dehors de la Russie, l’opĂ©ra est inspirĂ© du roman Ă©ponyme en vers de Pouchkine. Il raconte l’histoire d’OnĂ©guine l’excentrique citadin blasĂ© qui rejette l’amour inconditionnel de la jeune provinciale Tatiana, pour ensuite le regretter 5 ans aprĂšs, quand il la (re)dĂ©couvre en nouvelle aristocrate, mariĂ©e Ă  l’un de ses amis, le Prince GrĂ©mine. Il revient sur ses choix : il revient sur la dĂ©claration d’amour professĂ©e par Tatiana, avec le but de la faire tout quitter pour lui, lui demandant maintenant ce qu’il n’a pas voulu donner auparavant. Si Tatiana finit par accepter la sincĂ©ritĂ© de leur amour, l’Ɠuvre s’Ă©loigne des conventions romantiques occidentales du XIXe siĂšcle, dans le sens oĂč elle a la force et la dignitĂ©, l’agence vĂ©ritable, d’ĂȘtre maĂźtresse de son esprit et non pas esclave de ses affects. Ainsi, elle pleure un peu, elle se bat et gagne, elle le remercie
  puis le congĂ©die. Elle repart avec son mari. OnĂ©guine, lui, finit dans le dĂ©sespoir de la solitude.

Dans la nombreuse correspondance existante de Tchaikovski, nous constatons un rapprochement avec l’hĂ©roĂŻne, mais pas que. TchaĂŻkovski le romantique aime la vĂ©ritĂ© des sentiments des personnages de Pouchkine. Des liens avec sa vie personnelle sont bien curieux et mĂȘme frappants. Notamment le fait que lui, Ă  l’encontre d’OnĂ©guine, dĂ©cida de se marier avec une ancienne Ă©lĂšve du conservatoire, Antonina Milioukova qui lui aurait Ă©crit Ă  plusieurs reprises des lettres Ă©prises d’affection. Comme nous le savons, le mariage fut un fiasco et TchaĂŻkovski tomba dans une dĂ©pression suicidaire aprĂšs six semaines de vie commune.

Rien de pathologique pourtant dans l’excellent travail artistique et la rĂ©alisation des fabuleux interprĂštes engagĂ©s. La Prima Donna Anna Netrebko dans le rĂŽle de Tatiana est une force musico-thĂ©Ăątrale. Le temps est suspendu pendant la durĂ©e du cĂ©lĂšbre air de la lettre du premier acte, oĂč elle chante avec une clairvoyance mĂ©lancolique mais surtout du courage, son amour pour OnĂ©guine. Elle est au sommet d’une belle carriĂšre, et nous nous dĂ©lectons de la voir mettre tout son art au service de l’opus du maĂźtre Russe. Idem pour la prestation magnifique du baryton suĂ©dois Peter Mattei dans le rĂŽle-titre. Quel art, quelle science, quelle sensibilitĂ© Ă  fleur de peau tout en ayant une maĂźtrise indĂ©niable de ses moyens. Surtout quel jeu d’acteur saisissant. Un duo de choc en vĂ©ritĂ© !
Et nous pourrions dire mĂȘme un quatuor de choc, puisque l’Olga de Varduhi Abrahamyan fut excellente comme le Lensky candide et touchant d’humanitĂ© du tĂ©nor Pavel Cernoch, toujours agrĂ©able Ă  voir comme Ă  entendre. En ce qui concerne ce dernier, son air du premier acte fut un sommet de lyrisme dans la soirĂ©e. Remarquons enfin la voix large et la prestance d’Alexander Tsymbalyuk dans le rĂŽle du Prince GrĂ©mine, ou encore le Monsieur Triquet de Raul GimĂ©nez, qui compense l’articulation du français difficile Ă  comprendre avec un jeu scĂ©nique percutant et un instrument toujours bien agile. Les choeurs trĂšs sollicitĂ©s sont dans la meilleure des formes sous la direction de JosĂ© Luis Basso.

Un autre protagoniste ? Prestation exemplaire aussi de la phalange parisienne sous la direction du chef Edward Gardner. L’Ă©quilibre entre fosse et orchestre est remarquable pour une premiĂšre Ă  Bastille, surtout avec l’instrument puissant de la Netrebko. La partition quant Ă  elle se voit exĂ©cutĂ©e avec brio et sensibilitĂ©, elle est riche en mĂ©lodies mĂ©morables qui captivent l’audience. Les vents se distinguent par la beautĂ© des pages que le compositeur leur attribue, et nous sommes bercĂ©s, valsĂ©s, exaltĂ©s en permanence pendant les presque 3 heures de reprĂ©sentation.
Le travail du metteur en scĂšne allemand est d’une efficacitĂ© et d’une sincĂ©ritĂ© permanente :nul acte et nul moment paraĂźt gratuit ou incongru, et ce en dĂ©pit de la nature du livret coupĂ© en scĂšnes avec peu d’action vĂ©ritable. Comme toujours chez Tchaikovski, c’est le portrait des sentiments qui prime en cette premiĂšre printaniĂšre, et nous avons l’impression que toutes les Ă©quipes concertĂ©es sont d’accord avec le maĂźtre,  Ă  la hauteur de son Ɠuvre. A voir et revoir sans modĂ©ration, Ă  l’OpĂ©ra Bastille les 19, 22, 25, 28 et 31 mai 2017 ainsi que les 3, 6, 11 et 14 juin 2017 (attention : Nicole Car remplace Anna Netrebko pour les reprĂ©sentations du mois de juin).

Compte rendu, danse. Paris, OpĂ©ra Bastille, le 14 mars 2017. Balanchine : Le Songe d’une nuit d’étĂ©. Simon Hewett, direction musicale.

Compte rendu, danse. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 14 mars 2017. Balanchine : Le Songe d’une nuit d’Ă©tĂ©. Paul Marque, Eleonora Abbagnato, StĂ©phane Bullion, Alice Renavand… Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. FĂ©lix Mendelssohn, compositeur. Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra de Paris. Anne-Sophie Ducret, Pranvera Lehnert, solistes. Simon Hewett, direction musicale. EntrĂ©e au rĂ©pertoire du ballet narratif de Balanchine, Le Songe d’une Nuit d’EtĂ© d’aprĂšs la dĂ©licieuse comĂ©die de Shakespeare. Une raretĂ© dans l’Ɠuvre du maĂźtre nĂ©oclassique, encore mĂ©connue en France, la chorĂ©graphie permet Ă  l’occasion aux jeunes talents du Ballet de l’OpĂ©ra, d’assumer des rĂŽles, pendant qu’une partie de la compagnie est en tournĂ©e Ă  l’Ă©tranger. Sur les musiques de Felix Mendelssohn, chƓur et orchestre sont dirigĂ©s par le chef Simon Hewett pour une soirĂ©e d’amour et d’humour fĂ©erique, bondissant et lĂ©ger.

 

 

 

Un Songe délicieux

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Avec l’ancien directeur du Ballet, la maison nationale a eu une ouverture remarquable vis Ă  vis de Balanchine et son Ɠuvre. Pendant le court mandat Millepied nous avons vu donc une sĂ©rie de piĂšces du Russe, entrer au rĂ©pertoire de l’OpĂ©ra. L’ouverture continue maintenant avec la nouvelle directrice de la danse, AurĂ©lie Dupont, et le moment est finalement venu pour Le Songe de Balanchine d’ĂȘtre appris et dansĂ© par le Ballet parsien ! La nouvelle production s’inspire directement des maquettes originales, surtout en ce qui concerne les dĂ©cors et les costumes signĂ©s Christian Lacroix. A la musqiue de Mendelssohn, dĂ©jĂ  citĂ©e, (musique de scĂšne pour la piĂšce de Shakespeare), sont ajputĂ©s ses opus 21 et 61, avec l’ajout d’autres piĂšces supplĂ©mentaires du compositeurs, comme le poĂšme symphonique Die Schöne Melusine, fĂ©Ă©rique Ă  souhait. Le chƓur de l’opĂ©ra et les solistes Anne-Sophie Ducret et Pranvera Lehnert interprĂšte les morceaux chantĂ©s dans la fosse comme d’habitude. DĂšs les premiĂšres mesures de l’ouverture, l’ambiance fantastique est instaurĂ©e, avec un orchestre trĂšs en forme et complice (seul bĂ©mol : les cuivres parfois faux). Le chant agrĂ©mente davantage et rehausse l’attrait de la production.

balanchine28Balanchine, peu habituĂ© Ă  chorĂ©graphier des ballets narratifs, rĂ©duit l’intrigue de Shakespeare Ă  une histoire d’amour et met en valeur les diffĂ©rentes facettes des relations amoureuses. Il n’y a pas de vĂ©ritable rigueur au sein de la dramaturgie, avec un premier acte de plus d’une heure, oĂč il y a de l’action, et un deuxiĂšme plus court qui n’est que du divertissement ; comme d’habitude chez Balanchine la virtuositĂ© est surtout l’affaire de la ballerina, son Ă©lĂ©ment fĂ©tiche. Ce soir, l’Etoile Eleonora Abbagnato danse le rĂŽle de Titania qui lui sied comme un gant de soie. L’allure altiĂšre et le raffinement sont lĂ , saisissants mais aussi, et surtout, l’attitude et l’arabesque sont trĂšs belles, avec un je ne sais quoi de coquin, rayonnant, de naturel et de tonicitĂ© avec l’illusion toujours efficace et impressionnante de l’absence d’effort. L’Abbagnato est Titania, pour notre plus grande bonheur.
abbagnato eleonora le-songe-d-une-nuit-d-ete_repetition_emmanuel-thibault_eleonora-abbagnatoSon ObĂ©ron n’est autre que le jeune Paul Marque, rĂ©cemment nommĂ© Sujet suite Ă  ses performances exemplaires au Prix de Varna. Il est ce soir un Roi des fĂ©es des plus Ă©lĂ©gants: ses lignes, son legato distinguĂ©, ses entrechats captivent. Sa pantomime est efficace sans ĂȘtre affectĂ©e. Un beau couple princier. L’Etoile StĂ©phane Bullion est, lui, tout aussi remarquable dans le rĂŽle du Chevalier de Titania et nous avons droit Ă  un fabuleux duo avec Titania au premier acte oĂč il est un excellent partenaire, de surcroĂźt sĂ©ducteur. Le Puck d’Hugo Vigliotti bondissant est mignon et drĂŽle, comme l’est le Bottom facĂ©tieux, grotesque ma non troppo, de Francesco Vantaggio. Les couples d’Hermia et Lysandre, et HĂ©lĂ©na et DĂ©mĂ©trius sont interprĂ©tĂ©s par LaĂ«titia Pujol / Alessio Carbone et Fanny Gorse / Audric Bezard respectivement. Remarquons particuliĂšrement l’HĂ©lĂ©na hystĂ©rique et hyperactive de Fanny Gorse, CoryphĂ©e (!), et l’allure macho mais beau gosse du DĂ©mĂ©trius de Bezard, Premier Danseur. La Pujol et Alessio Carbone sont peut-ĂȘtre plus en retrait mais avec un bel investissement. L’Hippolyte d’Alice Renavand, Etoile, est virtuose et captivante, tandis que le ThĂ©sĂ©e du Premier Danseur Florian Magnenet est tout Ă  fait princier, mais pas trĂšs hĂ©roĂŻque — Illustration : Eleonora Abbagnato en rĂ©pĂ©tition.

Au deuxiĂšme acte, paraĂźt le couple formĂ© par Karl Paquette, Etoile et Sae Eun Park, premiĂšre Danseuse rĂ©cemment nommĂ©e. Ils sont excellents, virtuoses, elle plus tremblotante que lui, bien sĂ»r, et lui toujours beau et solide partenaire. N’oublions aussi l’excellente interprĂ©tation du Corps de Ballet de l’OpĂ©ra, trĂšs sollicitĂ© dans ce ballet, et des Ă©lĂšves de l’Ecole de Danse de l’OpĂ©ra, trĂšs touchants ! En conclusion, c’est une soirĂ©e fĂ©erique oĂč s’accordent plus ou moins harmonieusement, la danse nĂ©oclassique virtuose, une comĂ©die timide mais coquine et les plus belles pages de musique jamais Ă©crites. Fabuleux spectacle drĂŽle, attendrissant et lĂ©ger. Encore Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra Bastille, les 15, 17, 18, 21, 23, 24, 27 et 29 mars 2017.

 

 

 

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 10 mars 2017. Bizet : Carmen. Roberto Alagna, B. de Billy / C. Bieito

alagna don jose operabastille mars et juillet 2017 compte rendu critique classiquenewsCompte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 10 mars 2017. Georges Bizet : Carmen. Roberto Alagna, ClĂ©mentine Margaine, Aleksandra Kurzak, Roberto Tagliavini… Choeur et Orchestre de l’OpĂ©ra. JosĂ© Luis Basso, chef des choeurs. Bertrand de Billy, direction musicale. Calixto Bieito, mise en scĂšne. Retour hyper attendu de l’opĂ©ra français par excellence, l’archicĂ©lĂšbre Carmen de Georges Bizet, Ă  l’OpĂ©ra Nationale de Paris ! Une fin d’hiver
. brĂ»lante par son esprit mĂ©diterranĂ©en grĂące aux talents concertĂ©s d’une distribution inĂ©gale mais solide, avec Roberto Alagna en chef de file. La direction musicale est assurĂ©e plus ou moins en derniĂšre minute par le maestro Bertrand de Billy, suite au dĂ©part du jeune chef initialement programmĂ© Lionel Bringuier, pour des « raisons personnelles ». Un des « bad boys » de l’opĂ©ra, Calixto Bieito, signe une mise en scĂšne qui a fait le tour du monde, pour de trĂšs bonnes raisons, et qui palpite d’actualitĂ© en dĂ©pit des annĂ©es. Georges Bizet (1838 – 1875) sans doute le compositeur français le plus cĂ©lĂšbre du 19e siĂšcle, et peut-ĂȘtre de tous les temps grĂące Ă  l’immense popularitĂ© internationale de ses pages, quitte notre monde exactement 3 mois aprĂšs la premiĂšre Ă  l’OpĂ©ra Comique de son chef-d’Ɠuvre incontestable Carmen, dont le livret est une adaptation de la nouvelle de MĂ©ritĂ©e, par Henri Meilhac et Ludovic HalĂ©vy. On aime croire que le public et la critique avaient Ă  l’Ă©poque de la crĂ©ation, dĂ©testĂ© l’Ɠuvre par son contenu, jugĂ© immoral par la sociĂ©tĂ© bourgeoise hypocrite du XIXe siĂšcle.

 

 

 

Carmen, antidote à la névrose

 

Or, il est curieux de constater les 35 reprĂ©sentations achevĂ©es au Comique, quand des « cartons » lyriques dans nos temps, n’ont parfois que 5 ou 6 reprĂ©sentations… Encore plus curieux de voir qu’en 2017, cette Ɠuvre dans les mains habiles d’un metteur en scĂšne suscite toujours les rĂ©actions bruyantes d’une minoritĂ© du public qui ne supporte pas que Carmen soit une autre chose qu’une Ɠuvre d’Ă©vasion, Ă  l’exotisme rĂ©confortant. Curieux public ambigu surtout, qui a massacrĂ© la production de Carmen d’Yves Beaunesne de 2012, certes inintĂ©ressante et que nous avons vite oubliĂ©e, mais dont la seule valeur rĂ©sidait prĂ©cisĂ©ment dans un esprit d’Ă©vasion naĂŻve rocambolesque et affirmĂ©…

 

Ni Roberto Alagna annoncĂ© souffrant, mais qui assure quand mĂȘme la premiĂšre, accessoirement soirĂ©e de Gala, ni le chef remplacĂ© peu de temps avant la premiĂšre ont fait de cette premiĂšre un fiasco. Au contraire, l’OpĂ©ra de Paris relĂšve enfin le dĂ©fi d’offrir une Carmen de grande valeur Ă  son public complexe et diverse, assoiffĂ© d’art. La joie commence dans la fosse d’orchestre oĂč Bertrand de Billy dirige un orchestre pĂ©tillant et plein de brio. Les nombreux effets spĂ©ciaux dans l’orchestration sont savamment exĂ©cutĂ©s, et si l’on peut penser par moments Ă  des questions comme l’Ă©quilibre et les tempi plutĂŽt rapides, le rĂ©sultat est tout Ă  fait heureux et trĂšs espagnol, s’accordant ainsi brillamment Ă  la production mĂ©diterranĂ©enne (n’oublions pas que le soleil sicilien brille naturellement chez Alagna!). Le souvenir des interludes est particuliĂšrement beau et les bois ont offert une prestation excellente et joyeuse.

 

 

alagna-roberto-donjose-opera-bastille-mars-2017Moins joyeuse cependant, la souffrance d’un Roberto Alagna toujours magnĂ©tique sur scĂšne et passionnĂ©. Il connaĂźt trĂšs bien la production et la collaboration avec Bieito est de valeur. Comment critiquer la performance vocale d’un homme souffrant ? En l’occurrence nous sommes tellement stimulĂ©s par son art de la diction en Don JosĂ©, une maĂźtrise de l’articulation de la langue française mĂȘme malade, que nous conserverons plutĂŽt ce souvenir que celui d’une voix qui se casse au moment le plus intense de la partition. La performance est touchante d’humanitĂ© et l’investissement scĂ©nique du tĂ©nor est toujours impressionnante.

Ses duos avec MicaĂ«la et Carmen sont d’une beautĂ© troublante. L’excellente Carmen de ClĂ©mentine Margaine a une voix large et imposante, elle rĂ©ussit le dĂ©fi de remplir l’immensitĂ© de la salle avec son instrument.

 

 

carmen-roberto-alagna-don-jose-opera-de-paris-mars-2017

 

 

Nous avons prĂ©fĂ©rĂ© son « PrĂšs des remparts de SĂ©ville » au premier acte Ă  son Habanera. Ici elle fait preuve d’un art vocal subtile, avec des aigus dĂ©licieux et une ligne de chant captivante par les effets si beaux qu’elle ajoute. La chanson bohĂšme au deuxiĂšme acte avec Frasquita et Mercedes est peut-ĂȘtre moins rĂ©ussie que le trio des cartes au troisiĂšme acte, oĂč elles font toutes preuve de peps et de complicitĂ©, et vocale et scĂ©nique. DĂ©buts heureux Ă  l’OpĂ©ra de Paris pour la jeune mezzo française !

 

 

La MicaĂ«la d’Aleksandra Kurzak est d’une beautĂ© sincĂšre mais inĂ©gale. IrrĂ©prochable au niveau scĂ©nique, nous garderons surtout le souvenir de ses piani trĂšs beaux et oublierons sa diction. L’Escamillo de Roberto Tagliavini est un d’une voix large et sombre, la performance est solide, sans plus. Remarquons Ă©galement les performances des 2e rĂŽles tels que le Morales, enchanteur et sĂ©ducteur de Jean-Luc Ballestra ou encore l’excellente Vannina Santoni en Frasquita, faisant ses dĂ©buts Ă  la maison parisienne. Le chƓur de l’opĂ©ra augmentĂ© du chƓur d’enfants et de la MaĂźtrise des Hauts-de-Seine, a aussi brillĂ© d’un dynamisme sans Ă©gal !

Que dire de la mise en scĂšne Ă©purĂ©e de Calixto Bieito ? Connu pour ses transpositions, parfois trĂšs regietheatre, sa Carmen datant d’il y a 18 ans, parle encore plus que jamais. Elle est intelligente et belle, parfois mĂȘme poĂ©tique, mais surtout d’une impressionnante efficacitĂ©. Elle stimule l’esprit critique sans ĂȘtre pourtant prĂ©tentieuse. Elle n’est pas abstraite mais n’insulte pas non plus l’intellect par condescendance. Au contraire, elle rehausse la valeur du livret rempli des clichĂ©s. La production se situe plus ou moins Ă  la fin de la dictature de Franco, et si des esprits fragiles trouvent insupportable et vulgaire la rĂ©alitĂ©, ce soir fut l’occasion pour ceux-ci de purger leurs prĂ©jugĂ©s par le moyen de quelques huĂ©es injustifiĂ©es, et d’une logorrhĂ©e criarde et bebette. Si nous apprĂ©cions moins le rĂŽle d’Escamillo dans cette production, la lecture est rĂ©vĂ©latrice en ce qui concerne les profondeurs du personnage de MicaĂ«la. Carmen & co., sont fantastiques en vraies femmes (et loin des gitanes exotiques ou femmes fatales), et les scĂšne de foule sont particuliĂšrement remarquables, notamment celle du torĂ©ador oĂč les chƓurs interprĂštent « Les voici ! » dans l’espace clĂŽs et vide du plateau, en regardant l’auditoire comme s’il s’agissait du dĂ©filĂ© d’entrĂ©e des torĂ©adors.

 

 

 

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Une mise en scĂšne qui s’inscrit aussi dans cette idĂ©e de Nietzsche oĂč Carmen serait la rĂ©ponse lumineuse et gaie Ă  la musique de Wagner, l’antidote au philtre de Tristan. TrĂšs fortement recommandĂ© Ă  nos lecteurs, Ă  voir et revoir sans modĂ©ration ! A l’affiche avec plusieurs distributions Ă  l’OpĂ©ra Bastille, les 13, 16, 19, 22, 25, 28, 31 mars, ainsi que les 2, 5, 8, 11 et 14 avril, puis de retour l’Ă©tĂ© aux mois de juin et juillet 2017.

 

 

 

Compte rendu, concert. Théùtre des Champs Elysées. 5 fevrier 2017. Scottish Chamber Orchestra. Robin Ticciati, direction musicale. Maria Joao Pires, piano

Compte rendu, concert. PARIS, ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es, le 5 fĂ©vrier 2017. Scottish Chamber Orchestra. Robin Ticciati, direction musicale. Maria Joao Pires, piano. Passage immanquable du Scottish Chamber Orchestra et de la pianiste Maria Joao Pires au ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es pour un concert plein de charme en subtilitĂ© et brio populaire ! L’ensemble est sous la direction remarquable du jeune chef Robin Ticciati.

 

 

 

Charme et brio pour Dvorak, Mozart et Haydn

 

 

Maria-Joao-Pires-c-Felix-Broede-DGLe programme de la soirĂ©e commence avec des extraits de la version orchestrale de Legendes Op.59 de Dvorak. A l’origine pour piano Ă  quatre mains, l’Ɠuvre est un cycle de petites piĂšces dĂ©diĂ© au cĂ©lĂšbre critique musical Allemand de BohĂȘme, Eduard Hanslick. Le Scottish Chamber Orchestra en propose 5 sur les 10, autour d’un Allegretto Grazioso (n°7) en la oĂč l’ensemble fait preuve d’un dynamisme particulier alternant entre grĂące folklorique et brio romantique, et ce chez tous les instrumentistes (remarquons les bois d’une candeur pĂ©tillante!). Elle se termine avec le Molto Maestoso (n°4) tout Ă  fait imposant, qui fait penser Ă  une promenade distinguĂ©e autour du ChĂąteau de ZvĂ­kov, le roi des chĂąteaux en BohĂȘme.

Vient ensuite la pianiste portugaise Maria Joao Pires pour le dernier Concerto pour piano de Mozart, celui en si bĂ©mol majeur achevĂ© dĂ©but janvier de l’annĂ©e de sa mort prĂ©maturĂ©e, 1791. Le dialogue diaphane entre le piano et l’orchestre est une Ă©vidence dĂšs le dĂ©part comme souvent chez Mozart. Ce soir Ticciati et Pires sont en plus trĂšs complices, une complicitĂ© qui relĂšve du grand respect, mais surtout de la grande admiration envers le gĂ©nie Salzbourgeois. Si l’interprĂ©tation des mouvements extĂ©rieurs est surtout immaculĂ©e pour le premier et dansante pour le dernier, en ce qui concerne l’orchestre, avec de trĂšs jolis vents, l’opus orbite autour du mouvement centrale d’une beautĂ© inouĂŻe, Ă  la douceur presque religieuse et, dans les mains de Maria-Joao Pires, d’une intĂ©rioritĂ© saisissante. L’impact est tel qu’il est gĂ©nĂ©reusement offert en tant que bis Ă  la fin du concert, pour le grand bonheur de l’auditoire !

Robin Ticciati at Glyndebourne, East Sussex, Britain - 25 Jun 2011Le programme se termine avec la derniĂšre symphonie de Haydn, la 104 en rĂ© mineur dite « Londres ». Elle fait partie du cycle des symphonies composĂ© Ă  Londres Ă  la fin du 18e siĂšcle par le compositeur autrichien. Nous y trouvons tout l’art du pĂšre du Classicisme viennois, mĂȘme dans une tonalitĂ© mineure rare, avec les mouvements extĂ©rieurs les plus entraĂźnants, l’initial avec adagio introductif tout Ă  fait princier, et le dernier avec un brio idĂ©alement exultant ! Occasion idĂ©ale pour chef et orchestre de montrer encore plus leur qualitĂ©s. Robin Ticciati comme Haydn, va de l’allĂ©gresse populaire Ă  la pompe presque militaire avec une facilitĂ© et un naturel remarquables, avec une joie tout Ă  fait Ă©vidente. Tour de force indĂ©niable pour le chef et l’orchestre ! Une soirĂ©e riche en couleurs, surtout gĂ©nĂ©reuse en charme et en brio !

 

 

 

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Compte rendu, concert. Paris, Théùtre des Champs Elysées, le 5 février 2017. Scottish Chamber Orchestra. Robin Ticciati, direction musicale. Maria Joao Pires, piano.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 18 janvier 2017. Wagner : Lohengrin. Jonas Kaufmann, Martina Serafin, RenĂ© Pape… Philippe Jordan.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 18 janvier 2017. Richard Wagner : Lohengrin. Jonas Kaufmann, Martina Serafin, RenĂ© Pape… Choeurs et Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris. JosĂ© Luis Basso, chef des choeurs. Philippe Jordan, direction musicale. CrĂ©ation parisienne du Lohengrin milanais de Claus Guth. L’opĂ©ra romantique en trois actes de Richard Wagner revient Ă  la maison nationale dans une fabuleuse distribution dont le trĂšs attendu Jonas Kaufmann dans le rĂŽle-titre, Martina Serafin dans le rĂŽle d’Elsa et RenĂ© Pape dans le rĂŽle du Roi de Germanie. L’Orchestre de l’OpĂ©ra est dirigĂ© avec prĂ©cision et sensibilitĂ© par le chef Philippe Jordan. Un partie du public rĂȘvant du mirage temporairement rĂ©confortant du cygne blanc est dans la perplexitĂ© devant la justesse historique de la production de Claus Guth,… sans fĂ©Ă©rie ; une soirĂ©e avec quelques aspects ahurissants et incongrus mais surtout une soirĂ©e rayonnante de talents comme d’humanitĂ©.

Lohengrin : un “hĂ©ros” pas comme les autres…
KAUFMANN : SOLAIRE
JORDAN : HIERATIQUE MAIS RAFFINÉ

kaufmann-jonas-tenor-lohengrin-bastilleLe poĂšme Ă©pique dont s’inspire le compositeur trĂšs librement date du XIIIeme siĂšcle et est de la plume d’Eschenbach. Wagner, comme d’habitude, situe l’action (atemporelle dans le poĂšme) dans un fait historique du Xeme siĂšcle germanique. Dernier opĂ©ra -Ă  proprement parler- de Richard Wagner, il raconte l’histoire de Lohengrin, fils de Parsifal, chevalier au Cygne Blanc, hĂ©ros artiste qui vient au monde avec le but de trouver enfin son Ă©panouissement, mais qui finit par n’y constater que de dĂ©sillusion et mort. Il arrive aprĂšs la plainte d’Elsa, hĂ©ritiĂšre de Brabant, gardĂ©e par Telramund l’ami, suite Ă  la mort de ses parents. A cause des machinations et manipulations de sa femme Ortrud, il accuse Elsa du meurtre de son frĂšre Gottfried de Brabant et exige du Roi sa punition mortelle. Le Roi ne peut qu’accorder un jugement par combat, et Elsa fait appel Ă  un chevalier pour sa cause. Voici Lohengrin qui se manifeste et qui gagne, qui impose la condition de son sĂ©jour : qu’elle ne lui pose jamais la question de son identitĂ©. Ortrud, orgueilleuse, manipulatrice blessĂ©e (et aussi sorciĂšre!), regagne la confiance d’Elsa : l’enchanteresse arrive Ă  semer le doute chez elle, jusqu’au moment de la dĂ©ception ultime, quand elle pose la terrible question au chevalier du cygne, qui s’en va par la suite. Pour un pseudo lieto fine, Richard Wagner fait en sorte que Gottfried rĂ©apparaisse -il Ă©tait le cygne, Ortrud l’avait ensorcelĂ©-, donc le frĂšre et la sƓur pourront accomplir leur mission politique, malgrĂ© la terrible dĂ©ception du sauveur et l’Ă©moi de celle qui l’a trahi.

Coup de gĂ©nie et de sincĂ©ritĂ© rafraĂźchissante :  voir la production de Claus Guth, qui transpose l’action Ă  la pĂ©riode de la crĂ©ation de l’oeuvre, c’est-Ă -dire au  plein milieu du 19e siĂšcle. Si la mise en scĂšne fait penser, visuellement au moins, Ă  La Traviata et s’il n’y a pas de Cygne explicite, ce qui paraĂźtra ĂȘtre insupportable pour certains wagnĂ©riens de surcroĂźt attachĂ©s Ă  leur prĂ©jugĂ©s (comme leur idole d’ailleurs!), reconnaissons davantage l’aspect innovant et la grande cohĂ©rence comme l’efficacitĂ© dramaturgique de la production (tĂąche toujours difficile avec la plupart des opĂ©ras de Wagner).

La distribution dans ce sens est visiblement investie dans le parti-pris, et ceci s’exprime aussi trĂšs souvent par la performance musicale. Une rĂ©ussite.

Le tĂ©nor Jonas Kaufmann en Lohengrin offre une vision particuliĂšrement humaine du chevalier. Touchant par son jeu d’acteur dĂ©veloppĂ©, le chanteur berce et enchante la salle avec un instrument d’une terrible et troublante beautĂ©, surtout dans son sublime rĂ©cit « In fernem Land » au IIIĂšme acte. L’Elsa de Martina Serafin paraĂźt habitĂ©e de la niaise dualitĂ© potache que son auteur lui confĂšre, mystique et absente, mais aussi caractĂ©rielle et manipulatrice, ma non troppo. Elle rayonne surtout par les qualitĂ©s de sa voix trĂšs sollicitĂ©e, aux dĂ©fis redoutables. Son air de l’acte II, « Euch LĂŒften » (rĂ©cit de son bonheur) fut un moment remarquable et beau. Tout aussi remarquable, mais cette fois-ci par une beautĂ© plutĂŽt espiĂšgle et endiablĂ©e, l’Ortrud d’Evelyn Herlitzius. Manipulatrice, machiavĂ©lique Ă  souhait, elle campe un « Entweihte Götter !» au IIĂšme acte tout Ă  fait 
 terrifiant. Remarquons Ă©galement la performance trĂšs classe de RenĂ© Pape en Roi, ou encore l’excellente diction, style musical et travail d’acteur, de Tomasz Konieczny dans le rĂŽle de Telramund !

Que dire des chƓurs sinon qu’ils sont fabuleux et dynamiques sous la direction du chef JosĂ© Luis Basso.  Moins immĂ©diatement fĂ©dĂ©ratrice peut-ĂȘtre la prestation de Philippe Jordan, dirigeant l’orchestre ; si nous avons trouvĂ© son travail d’une finesse presque Ă©rotique, avec un timbre diaphane et des crescendo subtiles, l’archicĂ©lĂšbre marche nuptiale qui sert de prĂ©lude Ă  l’acte III, est passĂ© presque sans qu’on s’en aperçoive -choeurs salvateurs en l’occurrence.  L’orchestre dans les opĂ©ras de Wagner ne devrait pas ĂȘtre systĂ©matiquement tonitruant, donc Ă  rebours des critiques Ă©mises Ă  son encontre, quel rĂ©gal d’Ă©couter son Wagner, hiĂ©ratique bien sĂ»r, mais raffinĂ©.

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A ne pas manquer LOHENGRIN de Richard Wagner Ă  l’OpĂ©ra Bastille, les 24, 27, 30 janvier ainsi que les 2, 5, 8, 11, 15 et 8 fĂ©vrier 2017 (attention deux distributions alternatives chez les protagonistes).

Compte rendu, opĂ©ra. Lille. OpĂ©ra de Lille, le 12 janvier 2017. Haendel : Il trionfo del tempo e del disinganno. Le Concert d’AstrĂ©e, orchestre. Emmanuelle HaĂŻm / Krysztof Warlikowski

handel haendel classiquenewsCompte rendu, opĂ©ra. Lille. OpĂ©ra de Lille, le 12 janvier 2017. Haendel : Il trionfo del tempo e del disinganno. Ying Fang, Franco Fagioli, Michael Spyres… Le Concert d’AstrĂ©e, orchestre. Emmanuelle HaĂŻm, direction musicale. Krysztof Warlikowski, mise en scĂšne. PremiĂšre Lilloise d’Il Trionfo del tempo e del disinganno de Haendel / Warlikowski ! Une soirĂ©e neigeuse et heureuse sous la direction musicale d’Emmanuelle HaĂŻm et son ensemble le Concert d’AstrĂ©e, avec un beau quatuor vocal composĂ© de la soprano Ying Fang, le contre-tĂ©nor Franco Fagioli, le tĂ©nor barytonant MichaĂ«l Spyres et la contralto Sara Mingardo.

L’oratorio profane est composĂ© par Haendel lors de son premier sĂ©jour en Italie, la premiĂšre a lieu Ă  Rome en juin 1707. Le livret est de la plume de son admirateur le Cardinal Benedetto Pamphili, qui est aussi l’auteur des textes de quelques cantates italiennes d’Il Caro Sassone, dont la fabuleuse et rĂ©vĂ©latrice « Tra le fiamme ». Un regard profond sur la correspondance existante et une analyse des textes que le cardinal a Ă©crit pour le compositeur cosmopolite rĂ©vĂšle des rapports de mĂ©cĂ©nat non dĂ©pourvus d’intĂ©rĂȘt romantique et 
 sexuel. Aussi, le livret au ton moralisateur apparent est bel et bien une Ɠuvre profane avec aucune citation de la Bible et dont le mot « Dieu », si insupportable pour certaines personnes, n’est mentionnĂ© que deux fois.
Or, le concept de cette coproduction est un acte oĂč l’on dĂ©crie et l’on dĂ©nonce, plutĂŽt modestement qu’ouvertement, l’Eglise Catholique ; avec des clichĂ©s bien dosĂ©s et parfois subtiles pour rappeler au public de 2017, la souffrance bien vivante des gens toujours bouleversĂ©s par les ravages historiques de l’institution religieuse depuis des siĂšcles. Un parti pris qui touche facilement (un peu trop) le public non habituĂ© aux transpositions contemporaines. Un parti pris rayonnant de pragmatisme et d’efficacitĂ©, aux coutures Ă©videntes, certes, mais jamais anti-musical ni vulgaire. Ici, BeautĂ© est une jeune fille insouciante de libertĂ© qui suit Plaisir en boĂźte. Ils se droguent et puis l’overdose. Les parents, le Temps et le DĂ©senchantement (une des maintes traductions approximatives pour le personnage « Disinganno », que je prĂ©fĂ©rerais nommer tout simplement « VĂ©rité »), viennent tout gĂ©rer, bien Ă©videmment, et exhortent Plaisir Ă  quitter le foyer imaginĂ©. Ensuite, la BeautĂ© de Warlikowski ne veut plus vivre sans son Plaisir ; donc elle se suicide Ă  la fin… Ou comment remplacer gravitas par 
 pathos.

Warlikowki, provocateur ma non troppo
Haendel rayonnant d’enthousiasme et de fraĂźcheur

Et puis il y a la musique. La plus rayonnante et virtuose de la plume de Haendel est interprĂ©tĂ©e avec maestria par la fabuleuse distribution. Si la BeautĂ© de la soprano Ying Fang est touchante Ă  souhait par sa fragilitĂ©, et que l’instrument rayonne de jeunesse et d’humanitĂ©, elle campe une performance solide, Ă  l’investissement thĂ©Ăątral saisissant et surtout avec un style baroque plein de brio et de lĂ©gĂšretĂ©. Elle fait dĂ©monstration de sa technique notamment dans les da capo de ses airs, toujours rĂ©ussi et parfois mĂȘme innovants ! Le plus virtuose fut peut-ĂȘtre lors du cĂ©lĂšbre air « Un pensiero nemico di pace ». La virtuositĂ© vocale est le domaine de Plaisir et du contre-tĂ©nor Franco Fagioli, qui rĂ©ussit bien ses airs Ă  la colorature pyrotechnique. Le sommet est plus son « Come nembo che fugge col vento » vers la fin, redoutable Ă  souhait, que le trĂšs bel air « Lascia la spina » (connu surtout sous le nom de « Lascia ch’io pianga » de l’opĂ©ra Rinaldo). Dans le dernier, il est un peu touchant et ce fut beau, mais il nous impressionne plus par la maĂźtrise de son instrument et ses envolĂ©es virtuoses que par l’intĂ©rioritĂ© ou la profondeur.

Ces qualitĂ©s sont incarnĂ©s plutĂŽt par les parents, malgrĂ© la volontĂ© d’en faire d’eux des clichĂ©s d’autoritĂ©. La musique triomphe Ă  la fin et MichaĂ«l Spyres comme Sara Mingardo sont superlatifs dans leur interprĂ©tation et musicale et scĂ©nique. Le Temps du tĂ©nor Ă  la voix gĂ©nĂ©reuse et saisissante fait presque peur lors de son air « Urne voi », et entraĂźne par la force de sa bravoure endiablĂ©e lors du « È ben folle quel nocchier ». La Mingardo quant Ă  elle a la voce e lo stile, et nous laisse 100% impressionnĂ©s ! Que ce soit dans ses airs comme dans l’incroyable quatuor « Voglio tempo per risolvere » : la perfection.
Le Concert d’AstrĂ©e sous la baguette d’Emmanuelle HaĂŻm honore l’opus avec une performance pleine de brio et de swing baroque, avec une belle prestation des vents (y compris l’orgue sublime de Benoit Hartouin -aussi chargĂ© du continuo impeccable). A voir et surtout Ă©couter Ă  l’OpĂ©ra de Lille encore les 17, 19 et 21 janvier 2016.

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Compte rendu, opĂ©ra. Lille. OpĂ©ra de Lille, le 12 janvier 2017. Haendel : Il trionfo del tempo e del disinganno. Ying Fang, Franco Fagioli, Michael Spyres… Le Concert d’AstrĂ©e, orchestre. Emmanuelle HaĂŻm, direction musicale. Krysztof Warlikowski, mise en scĂšne.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris, Palais Garnier, le 4 dĂ©cembre 2016. Gluck : IphigĂ©nie en Tauride. VĂ©ronique Gens, Etienne Dupuis, Stanislas de Barbeyrac… Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra de Paris. Bertand de Billy, direction musicale. Krysztof Warlikowski, mise en scĂšne

Compte rendu, opĂ©ra. Paris, Palais Garnier, le 4 dĂ©cembre 2016. Gluck : IphigĂ©nie en Tauride. VĂ©ronique Gens, Etienne Dupuis, Stanislas de Barbeyrac… Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra de Paris. Bertand de Billy, direction musicale. Krysztof Warlikowski, mise en scĂšne. La premiĂšre mise en scĂšne d’opĂ©ra du metteur en scĂšne polonais Krysztof Warlikowski revient Ă  la maison qui l’avait commandĂ© in loco en 2006. On se souvient aussi d’une prodigieuse mise en scĂšne, nĂ©ons et capharnaĂŒm, mystique expressionniste du Roi Roger que le metteur en scĂšne prĂ©senta ensuite sur la scĂšne de Bastille en juin 2009 : Lire notre critique ici. La sĂ©rie de reprĂ©sentations de fin d’annĂ©e 2016 d’IphigĂ©nie en Tauride de Gluck est en l’occurrence dĂ©diĂ©e Ă  la mĂ©moire du regrettĂ© GĂ©rard Mortier, ancien Directeur de l’OpĂ©ra (dĂ©cĂ©dĂ© en 2014) et commanditaire de la production
 devenue emblĂ©matique. 10 annĂ©es ont passĂ© : que reste-t-il de cette rĂ©alisation ? Une distribution d’acteurs-chanteurs rayonnante de musicalitĂ©, dirigĂ©e ici par le chef Bertrand de Billy. Un spectacle que Warlikowski dĂ©die lui mĂȘme Ă  la Reine Marie-Antoinette ; soit un Ă©vĂ©nement d’une valeur artistique inestimable !

 

 

 

L’IphigĂ©nie de Garnier : un concert de beaux timbres

 

 

gluck iphigĂ©nie en tauride veronique gens opera de paris classiquenews aqjvxc0wfg2dzk9s6vvwLa soprano française VĂ©ronique Gens interprĂšte le rĂŽle-titre de la Princesse Atride devenue prĂȘtresse de Diane en Tauride aprĂšs avoir Ă©tĂ© sauvĂ©e par la dĂ©esse quand son pĂšre Agamemnon voulait la sacrifier pour aider les Grecs Ă  gagner la guerre de Troie. Cantatrice idĂ©ale pour un rĂŽle en dignitĂ© et en sincĂ©ritĂ©, VĂ©ronique Gens campe une IphigĂ©nie de grande classe, affirmant une performance impeccable, mĂȘme si au dĂ©but du premier acte, l’Ă©quilibre entre fosse et scĂšne Ă©tait fragile. Son air au IV: « Je t’implore et je tremble, O DĂ©esse implacable ! » est un des rares moments de dĂ©monstration pyrotechnique vocale dans l’opus, interprĂ©tĂ© avec franchise et fĂ©rocitĂ©, Ă  l’effet d’exultation indĂ©niable ! Le trio au III : « Je pourrais du tyran, tromper la barbarie » entre Pylade et Oreste, est un autre superbe moment lyrique, riche d’ambivalence et de sentiments partagĂ©s. Le duo de Pylade et Oreste qui suit : « Et tu prĂ©tends encore que tu m’aimes ! » est fabuleusement chantĂ© par Stanislas de Barbeyrac et Etienne Dupuis. L’Oreste du dernier a la diction parfaite et un timbre d’une beautĂ© particuliĂšre (remarquĂ© dĂ©jĂ  par classiquenews dans le rare opĂ©ra ThĂ©rĂšse de Massenet). Le tĂ©nor français dans le rĂŽle de Pylade est aussi un bijou en beautĂ© et justesse ; sa performance musicale est un modĂšle d’hĂ©roĂŻsme et de sentimentalitĂ©. Remarquons Ă©galement les performances des seconds rĂŽles depuis la fosse : excellentes Adriana Gonzalez et Emanuela Pascu en Diane et deuxiĂšme prĂȘtresse respectivement, et surtout celle du jeune baryton polonais Tomasz Kumiega avec l’une des voix les plus allĂ©chantes de la soirĂ©e (!).

 

 

 

Warlikowski : la sincérité qui dérange

 
 
 

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Puisque l’Ɠuvre de Gluck est en vĂ©ritĂ© une Ɠuvre composite, avec une Ă©tonnante fluiditĂ© malgrĂ© ce fait, son aspect le plus impressionnant est thĂ©Ăątral. Gluck fournit Ă  ses personnages des airs dĂ©jĂ  Ă©crits dans les annĂ©es 50, et Ă  son chƓur, de la musique de ses ballets prĂ©cĂ©dents, notamment SĂ©miramis de 1765. Le livret de Nicolas-François Guillard, d’aprĂšs Guymond de La Touche, et d’aprĂšs Euripide, est d’une grande efficacitĂ© dramatique. Sur ce terreau, l’homme de thĂ©Ăątre et artiste contemporain qu’est Warlikowski offre au public parisien une relecture des plus brillantes du livret, sinon LA plus brillante. TransposĂ©e dans une maison de retraite transfigurĂ©e, l’intrigue est en l’occurrence toujours celle de l’hĂ©roĂŻne Ă©ponyme, soit IphigĂ©nie, mais « rĂ©incarnĂ©e » sur la scĂšne de Garnier, en tant que vieille femme hantĂ©e par son passĂ©. Le commentaire Ă©vident sur la condition humaine cache derriĂšre lui une pensĂ©e critique et une profondeur artistique rares dans notre contexte actuel enclin Ă  l’abandon frivole et Ă  la superficialitĂ©. La direction scĂ©nique est remarquable, Ă  causer des frissons en permanence par la vĂ©racitĂ© dramaturgique et la clartĂ© de l’intention. Tous les chanteurs sur scĂšne font preuve d’un excellent, riche et complexe travail d’acteur. Les figurants et acteurs embauchĂ©s sont Ă©galement complĂštement investis dans la production, notamment l’IphigĂ©nie muette de l’actrice Renate Jett, touchante et bouleversante, ou encore la Clytemnestre dĂ©licieusement mimĂ©e d’Alessandra Bonarota.

 
 

L’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris sous la baguette du chef Bertrand de Billy, en dĂ©pit des soucis d’Ă©quilibre initial, se montre plein de brio et d’entrain. Les nombreux rĂ©citatifs accompagnĂ©s sont percutants et les effets spĂ©ciaux instrumentaux chers Ă  Gluck sont jouĂ©s solidement. Une fabuleuse occasion de redĂ©couvrir ce chef d’oeuvre musical et thĂ©Ăątral, nourriture pour les sens et pour l’esprit ! Encore Ă  l’affiche les 9, 12, 15, 19, 22 et 25 dĂ©cembre.

Compte rendu, ballet. Paris. Palais Garnier. 27 octobre 2016. SoirĂ©e Balanchine, hommage Ă  Violette Verdy. François Alu, Myriam Ould-Braham, Mathias Heymann, Mathieu Ganio, Amandine Albisson, Marie-AgnĂšs Gillot, Hugo Marchand… Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. Elena Bonnay, piano solo. Maxime Tholance, violon solo. Orchestre de l’opĂ©ra National de Paris. Kevin Rhodes, direction.

ballet-de-lopera-de-paris-danseursSoirĂ©e Balanchine et hommage Ă  la regrettĂ©e Violette Verdy, en ce soir d’automne au Palais Garnier Ă  Paris. Au trois ballets programmĂ©s du nĂ©o-classique Balanchine s’ajoute un quatriĂšme Ă  l’occasion de l’hommage qui se prĂ©sente aussi sous forme de court-mĂ©trage projetĂ©. La Sonatine de Ravel, crĂ©e par Verdy est ce 4e ballet fabuleusement interprĂ©tĂ© par un couple d’Etoiles. SoirĂ©e pĂ©tillante et Ă©toilĂ©e, brillante dans sa conception, inĂ©gale dans l’exĂ©cution.

 

 

 

Balanchine : un page peut ĂȘtre tournĂ©e…

 

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Nous sommes de l’avis que le ballet le plus remarquable de la soirĂ©e, et qui en lui seul cautionne notre prĂ©sence au Palais Garnier en cette nuit pluvieuse d’automne parisien, est Sonatine de Ravel, piĂšce prĂ©sentĂ©e seulement lors des 5 premiĂšres reprĂ©sentations, en hommage Ă  la regrettĂ©e Violette Verdy, crĂ©atrice du ballet (photo ci dessus), dĂ©cĂ©dĂ©e l’hiver dernier. Il est interprĂ©tĂ© par un duo d’Etoiles toujours allĂ©chant par ses compĂ©tences artistiques concertĂ©es, une bonne entente Ă©vidente et une musicalitĂ© palpitante et sincĂšre. Soit : Mathias Heymann et Myriam Ould-Braham. Lui est un rĂȘveur romantique par excellence avec un je ne sais quoi de troublant, « d’impactant », sur scĂšne ; pas par une allure menaçante quelconque, ni par une plastique stĂ©rĂ©otypĂ©e princiĂšre, mais par l’excellence technique pourtant pleine de chaleur et l’engagement absolu dans sa prestation, avec une bonne dose de joie et de bonne humeur. Elle, qu’on voit Ă©voluer en profondeur et maturitĂ© avec un immense plaisir, est, ce soir, la vision parfaite de la crĂ©atrice Verdy, surtout en ce qui concerne sa musicalitĂ©. Elle ajoute un sens de lĂ©gĂšretĂ© supplĂ©mentaire avec un cĂŽtĂ© frĂ©missant et frĂȘle trĂšs touchant. L’hommage consiste aussi dans la projection d’un court-mĂ©trage de Vincent Cordier mettant en valeurs les qualitĂ©s de la ballerine disparue.
tchaikovski Pyotr+Ilyich+Tchaikovsky-1MOZARTIANA. Le ballet Mozartiana faisant son entrĂ©e au rĂ©pertoire de la compagnie ouvre la soirĂ©e. C’est une suite orchestrale de Tchaikovsky Ă  quatre mouvements, oĂč le Tchaikovsky classiciste fait un hommage Ă  son maĂźtre artistique voire spirituel, Wolfgang Amadeus Mozart (crĂ©ant des arrangements orchestraux des 3 piĂšces pour piano solo de Mozart et une de… Gluck). Au niveau de la composition, malgrĂ© l’immense profondeur du Russe, l’Ɠuvre reflĂšte la vision un rien superficielle et limitĂ©e du XIXe siĂšcle vis-Ă -vis du gĂ©nie salzbourgeois. Est mise donc en valeur seulement une joliesse caractĂ©rielle, plutĂŽt « baroqueuse », l’aspect le moins pertinent de l’opus de Mozart. Il paraĂźt que Tchaikovsky a voulu prĂ©senter Ă  un trĂšs grand public des Ɠuvres rares de l’autrichien, s’adressant Ă  leurs prĂ©jugĂ©s. Pari rĂ©ussi, et pourtant d’un aspect anecdotique presque complĂštement inintĂ©ressant. Comme la danse d’ailleurs. Balanchine prĂ©tendait, paraĂźt-il, faire quant Ă  lui un hommage Ă  Tchaikovsky. Si nous remarquons avec joie la Gigue endiablĂ©e du Premier Danseur François Alu, corps racĂ©, trĂšs beau et tonique en dĂ©pit du costume de caractĂšre. Autour de lui, le couple d’Etoiles : DorothĂ©e Gilbert et Josua Hoffalt. Si elle a un haut du corps et un travail des bras Ă  l’expression sublime, nous n’avons pas Ă©tĂ© emballĂ©s par ses pointes, moins saines que d’habitude. Et Josua Hoffalt, bon partenaire, donne une illusion de lĂ©gĂšretĂ© sur scĂšne qui cache derriĂšre elle la mollesse de la rĂ©alitĂ©. Pour un danseur qui aime mettre en valeur au niveau du discours, l’aspect extrĂȘmement « masculin », athlĂ©tique, de la danse classique (habitude mignonne de certains danseurs… souvent pas trĂšs sĂ»rs d’eux), sa prestation dans Mozartiana manque en dynamisme et peps, pour dire le moindre.

Si le ballet Brahms-Schönberg Quartet n’est pas le plus authentique et innovant de Balanchine, le spectacle est beau Ă  regarder ; la musique du quatuor pour piano et cordes en sol mineur de Brahms magistralement orchestrĂ©e par le Schöngberg post-romantique, est fabuleusement interprĂ©tĂ©e par l’Orchestre de l’OpĂ©ra dirigĂ© par l’habituĂ© Kevin Rhodes. Les costumes de Karl Lagerfeld et la toile viennoise du fond ajoutent Ă  ce je ne sais quoi d’Ă©lĂ©gant et d’austro-hongrois propre au ballet, aux fortes inspirations folkloriques russes et caucasiennes. Au premier mouvement l’Etoile Mathieu Ganio est toujours l’Ăąme romantique incarnĂ©e, avec des lignes et une prestance sublimes, mais en l’occurrence le partenariat avec la Gilbert laisse Ă  dĂ©sirer: l’attention se pose sur la troisiĂšme danseuse du mouvement, Ida Viikinkoski, et aussi sur les 4 danseurs masculins du corps : Nicolas Paul, Fabien RĂ©villion, JĂ©rĂ©my Loup-Quer et Germain Louvet, tous les quatre rayonnants de beautĂ©, surtout les 3 derniers un brin plus frais. Les Etoiles Amandine Albisson et StĂ©phane Bullion sont le couple du deuxiĂšme mouvement. Si elle est l’image de la danseuse Ă  la vĂ©ritable bonne santĂ©, habitĂ©e, inspirante et inspirĂ©e, et lui l’Etoile sombre tĂ©nĂ©breux Ă  faire craquer les cƓurs, le partenariat ne fait pas forcĂ©ment rĂȘver. Cependant, l’exĂ©cution est impeccable. Idem pour le troisiĂšme mouvement vaillamment interprĂ©tĂ© par le Premier Danseur Arthus Raveau, qui rayonne de plus en plus, et ne laisse surtout pas insensible avec des lignes Ă©blouissantes et une prĂ©cision en solo, davantage sĂ©duisante. MĂ©lanie Hurel qui l’accompagne n’est pourtant pas Ă©clipsĂ©e. Le dernier mouvement est le moment de revendication pour Josua Hoffalt qui forme un couple tonique avec la fabuleuse Etoile Alice Renavand. L’inspiration folklorique et chorĂ©graphique, musicale, percutante et entraĂźnante, semble convenir beaucoup mieux au danseur qui s’Ă©clate.

Le programme finit avec le Violin Concerto de Stravinsky, magistralement dansĂ© par le corps et les couples de Marie-AgnĂšs Gillot / Hugo Marchand et ElĂ©onora Abbagnato / Audric Bezard. Les premiers sont bien sĂ»r impressionnants sur scĂšne ; elle, mettant toujours sa vie au service de la danse pour le plus grand bonheur de l’auditoire et mettant en valeur le chorĂ©graphe ; lui, hyper-performant comme d’habitude et avec rĂ©activitĂ© et technique saisissantes. Les seconds, bien que plus cohĂ©sifs en apparence, sont peut-ĂȘtre moins profonds dans l’exĂ©cution qui demeure trĂšs plastique et extĂ©rieure. Remarquons Paul Marque, laurĂ©at du Concours de Varna 2016 et nouvel espoir de la compagnie, avec une remarquable technique, et n’oublions pas la performance superlative du violoniste Maxime Tholance, rĂ©ussissant une partition complexe et difficile.
drrl0dstcuctvjbybdgsAu final, nous tenons lĂ  un programme intĂ©ressant qui, espĂ©rons-le, tourne la page ouverte par la direction prĂ©cĂ©dente du renouveau surdosĂ© de Balanchine Ă  Paris. A cĂŽtĂ© d’autres nĂ©o-classiques, nous remarquons la valeur historique et artistique du GĂ©orgien, ainsi que le besoin Ă©vident de continuer l’exploration des chorĂ©graphes et styles moins reprĂ©sentĂ©s Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Peut-ĂȘtre le public sera gĂątĂ© dans le futur grĂące aux nouvelles entrĂ©es au rĂ©pertoire d’autres amĂ©ricains tels que Martha Graham et Merce Cunningham… Pour l’hommage Ă  Verdy demeure beaucoup plus rĂ©ussi que l’hommage Ă  Mozart et Tchaikovsky. ReprĂ©sentations au Palais Garnier du 1er au 15 novembre 2016 (sans la Sonatine de Ravel, hĂ©las
).

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Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 3 novembre 2016. Jacques Offenbach : Les Contes d’Hoffmann. Ramon Vargas, StĂ©phanie d’Oustrac, Nadine Koutcher, Ermonela Jaho
 Choeurs de l’OpĂ©ra. JosĂ© Luis Basso, direction. Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris, Philippe Jordan,, direction. Robert Carsen, mise en scĂšne.

C’est “LA” production-phare des Contes d’Hoffmann d’Offenbach, signĂ©e Robert Carsen, remontant Ă  2000, et qui revient cet hiver Ă  l’OpĂ©ra National de Paris. S’il n’y a plus Jonas Kaufmann en protagoniste pour des raisons de santĂ©, Ramon Vargas vient sauver le bateau, se joignant Ă  un quatuor de voix fĂ©minines principales de qualitĂ©, avec la dĂ©licieuse StĂ©phanie d’Oustrac, Nadine Koutcher, Ermonela Jaho et Kate Aldrich. Philippe Jordan dirige l’orchestre maison avec une Ă©tonnante attention aux dĂ©tails et une bonne dose de courage comme de libertĂ©. Un spectacle qui se veut spectaculaire et qui l’est, mais dont les coutures (et les clichĂ©s!) commencent Ă  devenir quelque peu rĂ©barbatifs.

 

 

 

Offenbach version Carsen : du sĂ©rieux, de l’humour, de l’intelligence

 

 

ƒuvre posthume et presque composite par laquelle Offenbach rĂȘvait d’ĂȘtre finalement acceptĂ© comme autre chose qu’un compositeur de musique «lĂ©gĂšre », la partition des Contes d’Hoffmann est en rĂ©alitĂ© un phĂ©nomĂšne de son temps, non sans relations avec l’antisĂ©mitisme rampant de l’époque ; c’est un dĂ©fi musical et scĂ©nique. Si l’aspect inachevĂ© peut se rĂ©soudre facilement dans des mains habiles, la question de l’exigence musicale demeure dĂ©licate, notamment en ce qui concerne la distribution des rĂŽles fĂ©minins (une cantatrice pour les trois, ou bien trois diffĂ©rentes?). Le livret de Jules Barbier d’aprĂšs Michel CarrĂ©, est inspirĂ© de trois contes de l’auteur et musicien romantique allemand E.T.A Hoffmann, cĂ©lĂšbre entre autres pour avoir proclamĂ© Haydn, Mozart et Beethoven comme les trois maĂźtres de l’esprit romantique. L’histoire est celle d’un Hoffmann imaginĂ©, amoureux d’une prima donna et dont l’obsession devient un empĂȘchement crĂ©atif qui le poussant Ă  l’ivresse. Il dĂ©sire cet idĂ©al fĂ©minin incarnĂ© par la soprano, Ă  la fois « artiste, jeune fille, courtisane ». Sa Muse artistique s’empare de son ami Nicklausse pour l’accompagner ; elle tente de lui rappeler sa mission en tant qu’artiste.

vargas ramon contes hoffmann opera bastille compte rendu critique classiquenewsEn Niklausse justement, la mezzo-soprano française StĂ©phanie d’Oustrac ouvre et ferme l’Ɠuvre avec les qualitĂ©s qui lui sont propres : une articulation sans dĂ©faut, un timbre polyvalent, flexible, une capacitĂ© remarquable Ă  habiter un rĂŽle par la force de son art vocal bien mĂ»ri, ses indĂ©niables dons d’actrice… Nous avons Ă©tĂ© emballĂ©s dĂšs son entrĂ©e au prologue oĂč elle se montre Muse parfaite, sensuelle ; ensuite Ă  chaque acte, elle compose un compagnon sincĂšre d’un Hoffmann vouĂ© Ă  l’Ă©chec affectif (mais il se trouve que ceci va le rapprocher de… son Art, sa Muse! Le lieto-fine est donc quand mĂȘme lĂ , latent). Ramon Vargas s’absente de ses rĂ©pĂ©titions aux Etats-Unis pour remplacer Jonas Kaufmann souffrant. Si la diction du français laisse parfois Ă  dĂ©sirer, il impressionne par son investissement musical et scĂ©nique, une voix souple dans les aigus redoutables et ce je ne sais quoi de touchant qui sied magistralement au jeune personnage romantique et sincĂšre, qu’il interprĂšte.
Les trois sopranos brillent toutes par leurs qualitĂ©s individuelles. L’Olympia de Nadine Koutcher faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris, est pyrotechnique, mĂȘme drĂŽlissime Ă  souhait ; elle campe l’archi-cĂ©lĂšbre air de l’automate « Les oiseaux dans la charmille » sans difficultĂ©, tout en se donnant Ă  fond au niveau de la mise en scĂšne, en un 1er acte trĂšs comique. L’Antonia du deuxiĂšme acte est toute Ă©motion, grĂące au bel investissement et au sens du drame d’Ermonela Jaho. La Giulietta du troisiĂšme est plus thĂ©Ăątrale que musicale dans l’interprĂ©tation de Kate Aldrich. Remarquons l’excellente et courte prestation de Doris Soffel dans le rĂŽle de la mĂšre d’Antonia. Si leurs prestations sont tout aussi minces, les performances d’un Yann Beuron, d’un Paul Gay et d’un François Lis ne passent pas inaperçues, surtout par rapport au premier, avec un art du langage dĂ©lectable.

Les Contes d’Hoffmann composent ainsi un Ă©vĂ©nement digne d’enthousiasme, non seulement par les difficultĂ©s inhĂ©rentes Ă  la production d’une Ɠuvre posthume, mais plus particuliĂšrement grĂące Ă  l’Ă©ventail des sentiments mis en musique avec panache par Offenbach, dont l’aspect thĂ©Ăątral est spĂ©cofiquement mis en valeur dans la mise en scĂšne dĂ©sormais « historique » de Robert Carsen. A voir et revoir Ă  l’OpĂ©ra Bastille encore les 6, 9, 12, 15, 18, 21, 24 et 27 novembre 2016.

Compte rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 17 septembre 2016. Puccini : Tosca. Hartejos, Alvarez, Terfel. Audi / Ettinger

TOSCA HARTEROS TERFEL opera bastille septembre 2016CtIYZimWEAAzMpG.png-largeCompte rendu, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra Bastille, le 17 septembre 2016. Puccini : Tosca. Anja Harteros, Marcelo Alvarez, Bryn Terfel
 Choeurs de l’OpĂ©ra de Paris. JosĂ© Luis Basso, direction. Orchestre de l’OpĂ©ra. Dan Ettinger, direction. Pierre Audi, mise en scĂšne. La saison lyrique s’ouvre Ă  l’OpĂ©ra Bastille avec la reprise de Tosca, production de Pierre Audi datant de 2014. Si les Ă©lĂ©ments extra-musicaux demeurent les mĂȘmes, pour la plupart enfin, il s’agĂźt bel et bien d’une ouverture de saison « CHOC » par la trinitĂ© de stars ainsi rĂ©unies dans la distribution : Anja Harteros finalement de retour sur la scĂšne nationale ; Marcelo Alvarez rayonnant de candeur (seul revenant de la crĂ©ation!) et le grand et tĂ©nĂ©breux, « bad boy », Bryn Terfel. A ces stars, s’invite le chef IsraĂ«lien Dan Ettinger qui explore et exploite les talents de l’Orchestre de l’OpĂ©ra avec une maestria et une profondeur, rares.

Et Hartejos parut, devant elle vibrait tout Paris…

le triomphe absolu de la musique !

Nous invitons nos lecteurs Ă  rĂ©lire le compte rendu de la crĂ©ation de cette production (Compte rendu, opĂ©ra / TOSCA de Puccini Ă  l’OpĂ©ra Bastille, octobre et novembre 2014, avec alvarez dĂ©jĂ  et BĂ©zier…) en pour ce qui concerne la direction artistique de Pierre Audi.

Surprise de lire dans le programme de la reprise que le travail du metteur en scĂšne est Ă  rapprocher de la notion wagnĂ©rienne de gesamkunstwerk ou « Ɠuvre d’art totale » (!). En dĂ©pit de rĂ©serves qu’on Ă©mettre Ă  l’égard du thĂ©Ăątre du Herr Wagner, nous comprenons l’intention derriĂšre un tel constat et regrettons que la rĂ©alisation ne soit pas Ă  la hauteur de telles prĂ©tentions. La scĂ©nographie imposante et impressionnante de Christof Hetzer, les superbes lumiĂšres de Jean Kalman et les costumes sans dĂ©faut de Robby Duiveman, demeurent riches en paillettes et restent, dans le meilleur des cas, pragmatiques et efficaces, en une production dĂ©cevante, sinon au pire, 
 injustifiable. Remarquons l’absence totale (et fort rĂ©vĂ©latrice) de l’Ă©quipe artistique aux moments des saluts…

Hartejos, alvarez, TOSCA, BastilleLa surprise et le bonheur furent donc surtout musicaux. L’histoire tragique intense de Floria Tosca, diva lyrique amoureuse et meurtriĂšre, trouve dans ce plateau une rĂ©alisation musical plus que juste, souvent incroyable. La soprano Anja Harteros se montre vĂ©ritable Prima Donna Assoluta avec un timbre d’une beautĂ© ravissante, une agilitĂ© vocale saisissante, virtuose mais jamais dĂ©monstrative, les piani les plus beaux du monde, le souffle immaculĂ© qui laisse bĂ©at… Bien qu’en apparence laissĂ©e Ă  elle mĂȘme au niveau du travail d’acteur, elle incarne une Tosca qui touche par ses nuances de cƓur, parfois piquante, souvent capricieuse, 
 jalouse et amoureuse toujours ! Le cĂ©lĂšbre « Vissi d’arte » Ă  l’acte II reçoit les plus grandes ovations de la soirĂ©e. Le Caravadossi, peintre amoureux et rĂ©volutionnaire du tĂ©nor argentin Marcelo Alvarez brille maintenant par sa candeur, un timbre rayonnant de jeunesse, un chant riche lui en belles nuances. Ses moments forts sont Ă©videmment la « Recondita armonia » au Ie acte et le cĂ©lĂšbre « E lucevan le stelle » au III.

A leurs cĂŽtĂ©s, Bryn Terfel est un fabuleux Scarpia, grand et mĂ©chant mais pas moche! Il a une prestance magnĂ©tique qui inspire la terreur et l’admiration. Son chant est grand malgrĂ© les quelques petits soucis d’Ă©quilibre entre fosse et orchestre aux moments hyperboliques de la partition comme le Te Deum Ă  la fin du Ier acte.

ettinger dan maestro chef d orchestreAu regard de la distribution, nous nous attendions Ă  de telles performances, mais la plus grande surprise fut le chef d’orchestre. La direction musicale de Dan Ettinger s’Ă©loigne souvent du grand-opĂ©ra et du vĂ©risme ; elle devient beaucoup plus impressionniste et subtile, rehaussant profondĂ©ment l’impact de l’Ă©criture puccinienne pour orchestre, peu sophistiquĂ©e en rĂ©alitĂ©. Lors des moments forts, l’orchestre est bien sĂ»r vĂ©hĂ©ment comme il doit l’ĂȘtre, mais le travail du chef voit sa plus sublime expression dans l’attention aux dĂ©tails, dans la modĂ©ration du pathos mĂ©lodramatique typique chez Puccini, aussi bien chez les cuivres tempĂ©rĂ©s que chez les cordes caractĂ©rielles 
 Une rĂ©vĂ©lation !

Reprise exemplaire et extraordinaire dans tous les sens musicaux du terme, avec une mise en scĂšne non dĂ©pourvue de beautĂ© plastique; surtout fonctionnelle, Ă  voir (et Ă  applaudir) Ă  l’OpĂ©ra Bastille les 20, 23, 26 et 29 septembre ainsi que les 3, 6, 9, 12, 15 et 18 octobre 2016, avec deux distributions. Celle de ce soir touchait l’excellence.

Compte rendu, ballet. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 4 septembre 2016. La Belle au Bois Dormant. Alexei Ratmansky, mise en scĂšne et chorĂ©graphie. Hee Seo, Marcelo Gomes… American Ballet Theatre, compagnie invitĂ©e. Tchaikovski, compositeur. Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. David LaMarche, direction.

L‘American Ballet Theatre est invitĂ© en ouverture du cycle chorĂ©graphique de la saison 2016-2017 Ă  l’OpĂ©ra National de Paris. Le spectacle proposĂ© est le ballet multidiffusĂ©, La Belle au Bois Dormant mais selon le regard d’Alexei Ratmansky. La fantastique musique de Tchaikovski est interprĂ©tĂ©e par l’Orchestre de l’OpĂ©ra dirigĂ© par le chef invitĂ© David LaMarche. Pour la soirĂ©e de notre venue, les « Principals » Hee Seo et Marcelo Gomes, jouent la Princesse Aurore et le Prince DĂ©sirĂ©. Un Ă©vĂ©nement en pertinence et en importance, qui rĂ©sident souvent au-delĂ  de la danse !

 

 

 

 

Vertus des troupes invitées : Petipa revisité

 

 

la-et-sleelping-beauty-review-pictures-003Ratmansky aime revisiter les classiques. Sur ce, il s’inscrit dans une lignĂ©e d’artistes amoureux et respectueux du patrimoine tel le grand Rudolf Noureev. En ce qui concerne cette premiĂšre collaboration entre Tchaikovski et Petipa (1890), il s’agĂźt juste, en principe, de l’oeuvre-phare de la danse acadĂ©mique, d’un ballet symphonique emblĂ©matique. L’histoire en un prologue et trois actes est inspirĂ©e du conte Ă©ponyme de Charles Perrault. Une princesse tombe dans un sommeil inĂ©luctable Ă  cause de la mĂ©chancetĂ© d’une fĂ©e. Seule le baiser d’un prince la rĂ©veillera. La narration est mince mais riche en couleurs, s’agissant en effet d’un ballet dĂ©monstratif.

Mais qu’est-ce que veut dĂ©montrer, Ratmansky, dans cette production ? A part une baisse frappante des exigences techniques et une volontĂ© assez quelconque de donner aux femmes des attributs burlesques avec plumes et paillettes « so Las Vegas », on ne sait pas. L’actuel artiste en rĂ©sidence au sein de la Compagnie amĂ©ricaine parle de sa rĂ©vision de la partition chorĂ©graphique existante en notation StĂ©panov (datant de la fin du 19e siĂšcle, le systĂšme associe mouvements et notes musicales) ; il dĂ©fend le dĂ©sir de faire une production plus Petipa que les autres… Si l’aspect thĂ©Ăątral et comique mis en valeur dans la production a un certain effet chez le public, avec la fabuleuse entrĂ©e de Carabosse sur un char tirĂ© par des rats dansants, le kitsch est peut-ĂȘtre un peu trop prĂ©sent, et apparemment sans le vouloir. Au niveau de la danse, il s’agĂźt sans doute d’un Petipa Ă  part.

 

 


Parlons technique
. Au niveau de la danse, le couple des protagonistes est beau et solide. Hee Seo est une Princesse Aurore toute sourire mais aussi toute frĂȘle ; ses pointes sont belles, et elle rĂ©ussi ses pas redoutables du 1er et 3e actes. Marcelo Gomes en Prince DĂ©sirĂ© correspond parfaitement au personnage, par son physique et sa prestance tout Ă  fait… dĂ©sirables. Il se montre un excellent partenaire lors du pas de deux avec Aurore au 3e acte. AprĂšs sa variation, il est rĂ©compensĂ© par les bravos (y compris ceux d’un jeune Premier Danseur du Ballet de l’OpĂ©ra assistant Ă  la reprĂ©sentation). C’est sympa et c’est beau, ma non troppo. Si leurs performances sont bien, voire amĂ©ricainement « cool », comme celles, d’ailleurs, d’une dĂ©licieuse Betsy McBride en Chaperon Rouge, ou encore celle, virtuose ma non tanto, de l’Oiseau Bleu de Gabe Stone Shayer, nous n’avons pas beaucoup plus de commentaires Ă  faire.

 

 

VERTUS des Ă©changes interculturels… L’aspect le plus remarquable de la venue de cette production Ă  Paris est prĂ©cisĂ©ment le fait qu’il s’agĂźt d’une compagnie Ă©trangĂšre avec une technique et une rĂ©alitĂ© diffĂ©rente Ă  celle de la danse classique en France. Une occasion d’une grande importance pour stimuler la crĂ©ativitĂ© et motiver davantage nos danseurs. Toujours dans la continuitĂ© philosophique du grand mandat de Noureev, ces Ă©changes et expĂ©riences reprĂ©sentent de la nourriture pour les artistes. Il est question ici, comme cela l’a toujours Ă©tĂ©, d’un art bel et bien vivant, et le fruit des ces Ă©changes et frottements est le seul remĂšde Ă  la maladie si fantasmĂ©e de la stagnation artistique. Alexei Ratmansky, russe, assumant avec fiertĂ© son cĂŽtĂ© « old school », a l’ouverture et le courage de dire qu’il ne voit pas de problĂšme avec des cygnes noirs. L’American Ballet Theatre, compagnie anciennement dirigĂ©e par Mikhail Baryshnikov, se prĂ©sentant partout dans le monde, -y compris Ă  Paris, sommet souvent inatteignable de ce que maints bon diseurs croient ĂȘtre la tour d’ivoire de la Culture-,  n’a aucun problĂšme avec une Princesse Aurore corĂ©enne et un Prince DĂ©sirĂ© venant de l’Amazonie. Cette expĂ©rience paraĂźtrait donc confirmer (et il y en a qui doutent encore!) qu’on peut survivre, crĂ©er, briller, dans l’acceptation de la diversitĂ© inhĂ©rente Ă  la rĂ©alitĂ©. MatiĂšre Ă  rĂ©flexion, cette production par une troupe Ă©trangĂšre est rĂ©jouissante et d’un principe interculturel des plus positifs.

 

 

 

 

A voir ce classique revisitĂ©, sur la musique toujours irrĂ©sistible de Tchaikovski (David LaMarche, direction) Ă  l’OpĂ©ra Bastille les 7, 8, 9 et 10 septembre 2016.

LIRE aussi notre compte rendu complet Seven Sonatas / Ratmansky prĂ©sentĂ© Ă  l’OpĂ©ra Garnier, Ă  Paris en mars 2016

Compte rendu, ballet. Paris, Palais Garnier, le 31 mai 2016. Coralli/Perrot : Giselle. Mathieu Ganio,Koen Kessels

Le romantisme fantastique est de retour au Palais Garnier avec le ballet Giselle ! Bijou de la danse acadĂ©mique et ballet romantique par excellence, il s’agit du dernier ballet classique de la Compagnie pour la saison 2015-2016 de l’OpĂ©ra de Paris. Une sĂ©rie d’Etoiles et de Premiers Danseurs interprĂštent les rĂŽles titres, accompagnĂ©s par Koen Kessels dirigeant l’Orchestre des LaurĂ©ats du Conservatoire. La production crĂ©Ă©e en 1998 avec les fabuleux costumes et dĂ©cors d’Alexandre Benois a donc tout pour plaire, Ă  tous les sens.

Giselle rédemptrice

Les distributions peuvent changer Ă  la derniĂšre minute (la possibilitĂ© est bien indiquĂ©e dans les publications de l’opĂ©ra), le principe qui peut susciter la dĂ©ception chez les spectateurs venus applaudir tel ou tel danseur, telle ou telle Ă©toile.., revĂȘt de bonnes raisons. Cette saison riche en controverses et faits divers reprĂ©sente aussi une sorte de transition ; nous avons eu droit au brouhaha inĂ©vitable d’une grande maison, bastion de la Haute Culture, devant ses expĂ©rimentations dont le but est de trouver un sens renouvelĂ© dans l’Ăšre contemporaine. Pour brosser de nouvelles perspectives, il est important d’avoir une conscience Ă©veillĂ©e par rapport Ă  l’histoire et au contexte, l’importance de la revalorisation avant la transformation. Le progrĂšs semble ĂȘtre plus durable quand il est Ă©difiĂ© sur des bases solides. Tout dĂ©truire pour tout refaire peut aussi paraĂźtre lĂ©gitime, mais surtout prĂ©cipitĂ©. Que Giselle (et plus tard Forsythe, dans le contemporain/nĂ©o-classique) clĂŽt la saison du Ballet est dans ce sens un fait chargĂ© de signification et, dans le contexte des directeurs fugaces et ballets dĂ©programmĂ©s, une lueur d’espoir, de beautĂ©, un rappel d’excellence pour l’avenir, affirmation trĂšs nĂ©cessaire dans notre Ă©poque criblĂ©e de tensions, de terreur et de violence.

Ces sentiments font Ă©galement partie, curieusement en l’occurrence, de l’imaginaire cher aux Romantiques. La passion, les contrastes, la violence, l’espoir mystifiĂ©, les bonheurs et horreurs de la vie quotidienne sublimĂ©s, etc., etc. Autant de thĂšmes plus ou moins prĂ©sents dans Giselle. Dans l’acte 1, diurne, nous avons la fĂȘte villageoise, des tableaux folkloriques Ă  la base sublimĂ©s par la danse technique et virtuose des vendangeurs et paysans. Remarquons ici l’excellente prestation du Premier Danseur François Alu et du Sujet Charline Giezendanner dans le pas de deux des paysans. Elle y est sauterelle, fine, mignonne et radieuse Ă  souhaits, depuis le dĂ©but et pendant ces variations jusqu’Ă  la coda ! Lui, s’il commence tout Ă  fait solide, mais sans plus, finit son pas de deux avec panache et brio aprĂšs s’ĂȘtre montrĂ© tout Ă  fait impressionnant dans ses sauts Ă©poustouflants, ses impeccables cabrioles ; le tout avec une attitude de joie campagnarde qui lui sied trĂšs bien !
Mais aprĂšs la fĂȘte vint la mort de Giselle, suite Ă  la dĂ©ception du mensonge d’Albrecht, et l’acte est fini. L’acte II, nocturne (ou « blanc » Ă  cause des tutus omniprĂ©sents), est l’acte des Wilis, spectres des jeunes filles mortes avant leur mariage, qui chassent des hommes dans la forĂȘt et qu’elles font danser jusqu’Ă  leur mort. Valentine Colasante, PremiĂšre Danseuse, joue Myrta, la Reine des Wilis, et se montre imposante ma non troppo, sĂ©duisante avec ses pointes et ses diagonales, et humaine dans ses sauts. Les deux Wilis de Fanny Gorse et HĂ©loĂŻse Bourdon sont fabuleuses, tout comme le Hilarion qu’elles croisent et dĂ©cident de tourmenter, rĂŽle ingrat en l’occurrence magistralement interprĂ©tĂ© par le Premier Danseur, Vincent Chaillet. Mais outre le fabuleux Corps de Ballet, paysans, vendangeurs, dames et seigneurs, et spectres, Giselle est avant tout… Giselle.

Lincoln Center Festival 2012Albrecht, le Duc qui sĂ©duit et baratine Giselle, puis en souffre, n’a pas de meilleur interprĂšte que l’Etoile Mathieu Ganio. LE Prince Romantique de l’OpĂ©ra de Paris Ă  notre avis : le danseur campe son rĂŽle avec Ă©lĂ©gance et gravitas. Outre ses belles lignes et son jeu d’acteur remarquable, il est surtout trĂšs agrĂ©able Ă  la vue grĂące Ă  sa technique qui impressionne Ă  chaque fois. Ses entrechats sont souvent les plus beaux, les plus rĂ©ussis, souvent irrĂ©prochables ; son extension, ses sauts sont imprĂ©gnĂ©s de l’intensitĂ© dramatique qui lui est propre, et frappent toujours par la finesse dans l’exĂ©cution. La Giselle de l’Etoile DorothĂ©e Gilbert (qu’on n’attendait pas voir sur scĂšne ce soir), est l’autre superbe partie du couple tragique, et la protagoniste prima ballerina assoluta indĂ©niable aprĂšs cette reprĂ©sentation ! Elle est toute vivace toute candide au Ier acte, excellente danseuse et actrice, sa descente aux enfers de la folie suite au chagrin amoureux, et sa mort imminente, sont dans sa prestation frappantes par la sincĂ©ritĂ©. Comment elle passe si facilement du badinage villageois sautillant Ă  la folie meurtriĂšre riche en pathos est tout Ă  fait remarquable. Au IIĂšme acte, elle est la grĂące nostalgique, la douleur amoureuse, la ferveur mystique, faite danseuse. La mĂ©lancolie l’habite dĂ©sormais en permanence, mais elle n’est pas plus forte que le souvenir de l’amour inassouvi qui a causĂ© sa mort. Quelle dĂ©monstration d’un art subtil de l’arabesque par l’Etoile en vedette ! Quelle profondeur artistique quand elle s’Ă©lĂšve sur ses pointes ! L’expression de son Ă©lan amoureux quand elle sauve Albrecht Ă  la fin de l’oeuvre est exaltante, comme toute sa performance.

Remarquons Ă©galement la performance trĂšs solide de l’Orchestre des LaurĂ©ats du Conservatoires, surtout les vents sublimes, et espĂ©rons que les quelques petits dĂ©calages, repĂ©rĂ©s ça et lĂ , entre fosse et plateau soient maĂźtrisĂ©s rapidement par le chef Koen Kessels. A ne pas manquer car Giselle fait un retour d’autant plus rĂ©ussi qu’il Ă©tait attendu, au Palais Garnier, avec plusieurs distributions, du 30 mais jusqu’au 14 juin 2016.

Compte rendu, ballet. Paris, OpĂ©ra Garnier, le 16 avril 2016. Spectacle de l’Ecole de Danse de l’OpĂ©ra National de Paris. Bournonville,Petit…Guillermo Garcia Calvo, direction musicale.

PrĂ©sentation de l’Ecole de Danse de l’OpĂ©ra National de Paris ce soir au Palais Garnier ! Les petits rats de Paris interprĂštent sur scĂšne 3 chorĂ©graphies qui mettent en valeur l’excellence et la diversitĂ© de l’Ă©cole française. Les futurs virtuoses des ballets du monde entier offrent donc du Bournonville, du Petit, du Taras, en une soirĂ©e Ă  perdre l’haleine ! Le chef espagnol Guillermo Garcia Calvo assure la direction musicale ; il est tout Ă  fait complice de l’Orchestre des LaurĂ©ats du Conservatoire. Un Ă©vĂ©nement exaltant qui a tenu ses promesses !

Les virtuoses de l’avenir

L’Ecole de Danse de l’OpĂ©ra de Paris est dirigĂ© par Elisabeth Platel, danseuse Etoile retraitĂ©e et crĂ©atrice de maints rĂŽles principaux des ballets classiques de Noureev ! Elle a Ă  sa charge les 156 Ă©lĂšves, dont 76 sont sur scĂšne pour les 4 reprĂ©sentations de ce printemps 2016. Ils ont entre 10 et 18 ans et sont les promesses de la danse Ă  venir ! Le programme qu’elle a conçu pour ces 4 dates a tout pour plaire Ă  tous ! La soirĂ©e commence avec un extrait de l’acte 1 du ballet « Conservatoire » par le danois Auguste Bournonville. Pour nous, il est impossible de rater quoi que ce soit en relation avec le style Bournonville, l’Ecole Danoise de Danse Ă©tant la vĂ©ritable hĂ©ritiĂšre de la danse acadĂ©mique française, remontant ses origines jusqu’Ă  Jean-Georges Noverre, pĂšre du ballet moderne, et passant par Auguste Vestris (fils de GaĂ©tan Vestris, lui-mĂȘme crĂ©ateur du rond de jambe en l’air), soit une figure lĂ©gendaire vĂ©ritable icĂŽne par sa virtuositĂ© technique et la popularisation de l’entrechat.

Que dire alors des petits rats de l’opĂ©ra s’attaquant Ă  la virtuositĂ© danoise ? L’extrait fait rĂ©fĂ©rence Ă  un cours de danse pris par Bournonville lors de son sĂ©jour parisien, cours donnĂ© par nul autre qu’Auguste Vestris. D’une grande difficultĂ© technique, nous nous rĂ©jouissons de voir la jeunesse s’attaquer Ă  une danse qui pousse leur potentiel. Ici, le MaĂźtre de Ballet interprĂ©tĂ© par LĂ©o de Busserolles (1Ăšre division), bien que d’un regard sĂ©rieux, se distingue tout de mĂȘme par le professionnalisme de son exĂ©cution, … brillante. Si les jeunes danseurs ne s’abandonnent pas Ă  la lĂ©gĂšretĂ© presque comique du ballet (qui est Ă  la base trĂšs vaudevillesque), nous saluons la technique ; l’incroyable effort, le travail de bas de jambe sont impressionnants. Le moment le plus tendre de la soirĂ©e fut l’entrĂ©e des tout petits rats de la 6Ăšme division, tous joie ; tous virtuositĂ©, lors de leur dĂ©monstration maĂźtrisant des dĂ©gagĂ©s ravissants !

Vient ensuite Les Forains de Roland Petit. CrĂ©Ă© au ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es en 1945, il s’agĂźt d’un ballet narratif, vrai commentaire sur la rĂ©alitĂ© de l’artiste dans la sociĂ©tĂ©. TrĂšs thĂ©Ăątral, il raconte l’histoire des forains rĂ©pĂ©tant et prĂ©sentant un show. Que des solistes dont nous retenons le Clown trĂšs expressif et bondissant de Giorgio FurĂšs (1Ăšre division), la Vision de LoĂŻe Fuller de Bleuenn Battistoni (1Ăšre division), la Belle Endormie pleine de brio et de charme de CĂ©lia Drouy (mĂȘme division), ou encore la prĂ©sence scĂ©nique so pop star du Prestidigitateur d’Andrea Sarri (toujours la mĂȘme division). La soirĂ©e se termine avec le ballet inclassable de John Taras, PiĂšge de LumiĂšre. Un bonheur nĂ©oclassique trĂšs particulier : il raconte l’histoire des bagnards se retrouvant dans une jungle, oĂč ils mettent des piĂšges de lumiĂšre pour attirer les insectes… Et une histoire d’amour fantaisiste s’esquisse entre un jeune bagnard, fabuleusement interprĂ©tĂ© par Zino Merckx, et une morphide ou papillon des tropiques, interprĂ©tĂ© avec une prestance altiĂšre et fantastique par Nine Seropian. Remarquons Ă©galement un Iphias de GaĂ©tan Vermeulen, Ă  la belle ligne et rĂ©ussissant ses sauts, entrechats et divers pas, avec une certaine lĂ©gĂšretĂ©… papillonnante.

L’orchestre a fait preuve d’un sens rythmique indĂ©niable, sachant s’adapter rapidement aux spĂ©cificitĂ©s des musiques de Holger Simon Paulli, Henri Sauguet et Jean-Michel Damase. Une soirĂ©e d’espoirs et de beautĂ©, et aussi un outil pĂ©dagogique s’inscrivant dans le lĂ©gat de l’ancien Directeur du Ballet de l’OpĂ©ra de Paris, Rudolf Noureev, qui insistĂ© sur le fait qu’aux jeunes danseurs il fallait « donner Ă  manger », donc les faire danser ! Un spectacle heureux et des jeunes talents prometteur… Bravo aux danseurs !

Compte rendu, ballet. Paris, OpĂ©ra Garnier, le 16 avril 2016. Spectacle de l’Ecole de Danse de l’OpĂ©ra National de Paris. Auguste Bournonville, Roland Petit, John Taras, ballets. Orchestre des LaurĂ©ats du conservatoire… Guillermo Garcia Calvo, direction musicale.

Compte-rendu, Passion. Massy. Opéra de Massy. 23 mars 2016. J.S. Bach : Passion selon Saint-Jean.Choeur Aedes. Les Surprises. Mathieu Romano

Compte-rendu, oratorio. Massy. OpĂ©ra de Massy. 23 mars 2016. J.S. Bach : Passion selon Saint Jean. Fernando Guimaraes, Rachel Redmond, Enguerrand de Hys… Ensemble Aedes, choeur. Ensemble Les Surprises, orchestre. Mathieu Romano, direction musicale. Qui dit pĂ©riode de PĂąques dit Bach… quelle meilleure façon de cĂ©lĂ©brer les 10 ans de l’Ensemble Aedes que de prĂ©senter la Passion selon Saint Jean du Cantor de Leipzig (Direktor Musices), avec l’orchestre aux 18 instrumentistes sur instruments d’Ă©poque : Les Surprises ? Nous sommes donc Ă  l’OpĂ©ra de Massy pour la premiĂšre Ă©tape de cette cĂ©lĂ©bration qui continue son chemin Ă  CompiĂšgne puis Ă  Suresnes.

bach_js jean sebastianPASSION INTIMISTE. Sans doute la moins pathĂ©tique des Passions de Bach, elle n’est pas pourtant sans anecdote ni controverse. Si auparavant on a voulu voir un anti-sĂ©mitisme notoire dans le texte, les recherches actuelles et la remise en contexte prouvent au contraire que l’Oratorio de Jean-SĂ©bastien Bach est l’un des moins antisĂ©mites, surtout par rapport Ă  son siĂšcle. On a voulu voir aussi une Passion un peu trop lyrique, trop exubĂ©rante pour le sujet d’origine sacrĂ©e ; le reproche que les Ăąmes les plus conservatrices font encore au Mozart de la Messe en Ut, par exemple. Si ce dernier point reste un sujet de dĂ©bat stylistique, l’interprĂ©tation intimiste du choeur Aedes aide Ă  remettre en question tous les a priori qu’on peut avoir par rapport Ă  la musique dite sacrĂ©e, et surtout en ce qui concerne l’ornamentation et la stylisation dans l’expression d’une ferveur religieuse quelconque.

DirigĂ©s par Mathieu Romano, le choeur et l’orchestre des Surprises dĂ©butent la soirĂ©e avec quelques petits soucis d’accordage aux cordes (toujours une question dĂ©licate dans les instruments d’Ă©poque), qu’ils ont pu rĂ©gler rapidement aprĂšs le choeur qui ouvre l’oeuvre « Herr, unser Herrscher, dessen Ruhm in allen Landen herrlich ist! ». La distribution des solistes est jeune et brille d’un dynamisme particulier, Ă  commencer par la soprano Ă©cossaise Rachel Redmond (collaboratrice frĂ©quente et talent dĂ©nichĂ© par William Christie) qui se montre toute agilitĂ©, virtuose dans chacun de ses airs, qu’ils soient mĂ©ditatifs ou agitĂ©s. Le jeune tĂ©nor Enguerrand de Hys interprĂšte ses airs pour tĂ©nor avec un timbre et un style remarquables, mĂȘme s’il y eut des moments oĂč l’Ă©quilibre entre sa voix allĂ©chante et l’orchestre baroque s’est vu compromis. Le tĂ©nor Fernando Guimaraes interprĂšte quant Ă  lui le rĂŽle ingrat, pĂ©nalisant et hyper expressif de l’évangĂ©liste. Si la diction de son allemand approximatif est parfois flagrante, il campe une performance pleine d’esprit, trĂšs dramatique comme la partition l’exige. Si l’interprĂ©tation de l’alto MĂ©lodie Ruvio est solide et parfois intense, elle demeure pourtant peu mĂ©morable. A la diffĂ©rence de celles des deux basses, Victor Sicard dans le rĂŽle de JĂ©sus (NDLR* : autre partenaire familier des Arts Florissants et laurĂ©ats rĂ©cents du Jardin des voix de William Christie) et Nicolas Brooymans (membre du choeur Aedes) dans le rĂŽle de Pilate. Le premier, qui est plus baryton que basse offre un chant tout Ă  fait touchant, spiritoso. Brooymans quant Ă  lui impressionne par sa voix large et imposante.

Le Choeur Aedes s’amĂ©liore progressivement. Si au dĂ©but de la prĂ©sentation nous avons Ă©tĂ© Ă©tonnĂ©s par la dynamique quelque peu hasardeuse entre les voix du choeur, ils se sont trĂšs rapidement accordĂ©s. Par la suite ils ont tout simplement rayonnĂ© par un entrain baroque, et se sont montrĂ©s d’un dynamisme aux effets surprenants, une qualitĂ© qui leur est propre et trĂšs remarquable. Une fois avoir surpassĂ© les soucis d’accordage des cordes,  Les Surprises se sont aussi accordĂ©s Ă  la complicitĂ© du choeur, sans pour autant captiver l’audience. Une proposition trĂšs intĂ©ressante, et une cĂ©lĂ©bration des dix ans d’existence de l’Ensemble Aedes tout Ă  fait Ă  la hauteur de leur Ăąge !

 

(*) NDLR : Note de la RĂ©daction

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier, le 14 mars 2016.TchaĂŻkovski : Iolanta / Casse-Noisette. Sonia Yoncheva… Dmitri Tcherniakov

SoirĂ©e de choc trĂšs attendue Ă  l’OpĂ©ra National de Paris ! AprĂšs une premiĂšre avortĂ©e Ă  cause des mouvements syndicaux, nous sommes au Palais Garnier pour Iolanta et Casse-Noisette de TchaĂŻkovski, sous le prisme unificateur (ma non troppo), du metteur en scĂšne russe Dmitri Tcherniakov lequel a eu la tĂąche d’assurer la direction non seulement de l’opĂ©ra mais aussi du ballet. Une occasion rare de voir aussi 3 chorĂ©graphes contemporains s’attaquer Ă  l’un des ballets les plus cĂ©lĂšbres du rĂ©pertoire. Le tout dans la mĂȘme soirĂ©e, avec la direction musicale d’un Alain Altinoglu plutĂŽt sage et la prĂ©sence inoubliable de la soprano Sonia Yoncheva dans le rĂŽle-titre. Une proposition d’une grande originalitĂ© avec beaucoup d’aspects remarquables, pourtant non sans dĂ©faut.

 iolanta casse noisette iolantha opera de paris

 

 

 

Iolanta, hymne Ă  la vie

yoncheva_sonya_recital_parisSonia Yoncheva est annoncĂ©e souffrante avant le dĂ©but de la reprĂ©sentation et tout le Palais Garnier soupire en consĂ©quence. Or, surprise, la cantatrice bulgare dĂ©cide quand mĂȘme d’assurer la prestation… pour notre plus grand bonheur ! Iolanta est le dernier opĂ©ra de Tchaikovsky et il raconte l’histoire de Iolanta, princesse aveugle qui regagne la vue par l’amour, histoire tirĂ©e de la piĂšce du danois Henrik Hertz « La fille du Roi RenĂ© ». Ici, le Roi RenĂ© occulte la cĂ©citĂ© de sa fille pour lui Ă©viter toute souffrance. Elle vit dans un monde aseptisĂ© mais soupçonne qu’on lui cache quelque chose. Elle a un certain malheur mais elle ne sait pas ce que c’est. C’est sa rencontre avec VaudĂ©mont, ami de Robert de Bourgogne Ă  qui elle est promise dĂšs sa naissance, qui crĂ©e en elle le dĂ©sir de regagner la vue ; elle y arrive. Une histoire simple mais d’une beautĂ© bouleversante, et ce dans plusieurs strates.

Nous sommes rapidement Ă©mus par la beautĂ© de la musique de Tchaikovsky, dĂšs la premiĂšre scĂšne introductrice, et jusqu’Ă  la fin de l’opĂ©ra. Ici le maĂźtre russe montre la plus belle synthĂšse de charme charnel, et sensoriel, et de profondeur philosophique et spirituelle. L’Ɠuvre commence par un arioso de Iolanta suivi des choeurs dĂ©licieux Ă  l’effet immĂ©diat. Sonia Yoncheva, mĂȘme souffrante, se rĂ©vĂšle superlative dans ce rĂ©pertoire et nous sommes complĂštement sĂ©duits par son chant rayonnant et glorieux (de quoi souffrait-elle ce soir-lĂ , nous nous le demandons). Son arioso initial qui sert de prĂ©sentation a une force dramatique et poĂ©tique qu’il nous sera difficile d’oublier. Le rĂŽle souvent incompris de VaudĂ©mont est interprĂ©tĂ© par le tĂ©nor Arnold Rutkowski brillamment mais avec un certain recul (il s’agĂźt de ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra National de Paris). Au niveau vocal et dramatique il est excellent, et nous sommes de l’avis que l’apparente rĂ©serve du personnage est voulue par les crĂ©ateurs, les frĂšres TchaĂŻkovski (Modest en a Ă©crit le livret). Ce rĂŽle est dans ce sens une vrai opportunitĂ© pour les tĂ©nors de se dĂ©barrasser du clichĂ© du hĂ©ros passionnĂ©ment musclĂ© et souvent sottement hyper-sexuĂ©. Curieusement, nous sommes tout autant sensibles au charme viril du jeune baryton Andrei Jilihovschi faisant Ă©galement ses dĂ©buts Ă  l’opĂ©ra dans le rĂŽle de Robert de Bourgogne. Il est tout panache et rayonne d’un je ne sais quoi de juvĂ©nile qui sied bien au personnage. Si la musique d’Ibn Hakia, le mĂ©decin maure interprĂ©tĂ© par Vito Priante est dĂ©licieusement orientalisĂ©e, sa performance paraĂźtrait aussi, bien que solide, quelque peu effacĂ©e. Le Roi RenĂ© de la basse Alexander Tsymbalyk a une voix large et pĂ©nĂ©trante, et se montre complĂštement investi dans la mise en scĂšne. S’il demeure peut-ĂȘtre trop beau et trop jeune pour ĂȘtre le vieux Roi, il campe une performance musicale sans dĂ©faut. Remarquons Ă©galement les choeurs, des plus rĂ©ussis dans toute l’histoire de la musique russe !

Casse-Noisette 2016 ou fracasse-cerneaux, protéiforme et hasardeux

Si la lecture de Tcherniakov pour Iolanta, dans un salon (lieu unique) issu de l’imaginaire tchekhovien, est d’une grande efficacitĂ©, l’idĂ©e d’intĂ©grer Casse-Noisette dans l’histoire de Iolante (ou vice-versa), nous laisse mitigĂ©s. Il paraĂźtrait que Tcherniakov s’est donnĂ© le dĂ©fit de faire une soirĂ©e cohĂ©rente dramatiquement, en faisant de l’opĂ©ra partie du ballet. C’est-Ă -dire, Ă  la fin de Iolanta, les dĂ©cors s’Ă©largissent et nous apprenons qu’il s’agissait d’une reprĂ©sentation de Iolanta pour Marie, protagoniste du Casse-Noisette. Si les beaucoup trop nombreuses coutures d’un tel essai sont de surcroĂźt Ă©videntes, elles ne sont pas insupportables. Dans ce sens, fĂ©licitons l’effort du metteur en scĂšne.

Son Casse-Noisette rejette ouvertement Petipa, E.T.A Hoffmann, Dumas, et mĂȘme TchaĂŻkovski diront certains. Il s’agĂźt d’une histoire quelque peu tirĂ© des cheveux, oĂč Marie cĂ©lĂšbre son anniversaire avec sa famille et invitĂ©s, et aprĂšs avoir « regardĂ© » Iolanta, ils s’Ă©clatent dans une « stupid dance » signĂ© Arthur Pita, oĂč nous pouvons voir les fantastiques danseurs du Ballet carrĂ©ment s’Ă©clater sur scĂšne avec les mouvements les plus drolatiques, populaires et insensĂ©s, elle tombe amoureuse de VaudĂ©mont (oui oui, le VaudĂ©mont de l’opĂ©ra qui est tout sauf passionnĂ© et qui finit amoureux de Iolanta, cherchez l’incongruitĂ©). Mais puisque l’amour c’est mal, devant un baiser passionnĂ© de couple, les gens deviennent trĂšs violents, autant que la belle maison tchekhovienne tombe en ruines. On ne sait pas si c’est un tremblement de terre ou plutĂŽt la modestie des bases intellectuelles de cette conception qui fait que tout s’Ă©croule. Ensuite nous avons droit Ă  l’hiver sibĂ©rien et des sdf dansant sur la neige et les dĂ©gĂąts, puis il y a tout un brouhaha multimedia impressionnant et complĂštement inintĂ©ressant, mĂ©langeant cauchemar, hallucination, fantasme, caricature, grotesque, etc. Heureusement qu’il y a TchaĂŻkovski dans tout ça, et que les interprĂštes se donnent Ă  fond. C’est grĂące Ă  eux que le jeu se maintient mais tout est d’une fragilitĂ© qui touche l’ennui tellement la proposition rejette toute rĂ©fĂ©rence Ă  la beautĂ© des ballets classiques et romantiques.

Enfin, parlons des danses et des danseurs. AprĂšs l’introduction signĂ©e Arthur Pita, faisant aussi ses dĂ©buts dans la maison en tant que chorĂ©graphe invitĂ©, vient la chorĂ©graphie d’un Edouard Lock dont nous remarquons l’inspiration stylistique Modern Danse, Ă  la Cunningham, avec un peu de la Bausch des dĂ©buts. L’effet est plutĂŽt Ă©trange, mais il demeure trĂšs intĂ©ressant de voir nos danseurs parisiens faire des mouvements gĂ©omĂ©triques saccadĂ©s et rĂ©pĂ©titifs Ă  un rythme endiablĂ©, sur la musique romantique de TchaĂŻkovski. Il signe Ă©galement les divertissements nationaux toujours dans le mĂȘme style pseudo-Cunningham. Si les danseurs y excellent, et se montrent tout Ă  fait investis et sĂ©rieux malgrĂ© tout, la danse en elle mĂȘme Ă  un vrai effet de remplissage, elle n’est ni abstraite ni narrative, et Ă  la diffĂ©rence des versions classiques ou romantiques, le beau est loin d’ĂȘtre une prĂ©occupation. Autant prĂ©senter les chefs-d’oeuvres abstraits de Merce Cunningham, non ?

La Valse des Fleurs et le Pas de deux final, signĂ©s Cherkaoui, sauvent l’affaire en ce qui concerne la poĂ©sie et la beautĂ©. La Valse des fleurs consiste dans le couple de Marie et VaudĂ©mont dansant la valse (la chorĂ©graphie est trĂšs simple, remarquons), mais elle se rĂ©vĂšle ĂȘtre une valse des Ăąges avec des sosies du couple s’intĂ©grant Ă  la valse, de façon croissante au niveau temporaire, finissant donc avec les sosies aux Ăąges de 80 ans. Dramatiquement ça a un effet, heureusement. Le Pas de deux final est sans doute le moment aux mouvements les plus beaux. StĂ©phane Bullion, Etoile et Marion Barbeu, Sujet, offrent une prestation sans dĂ©faut. Alice Renavand, Etoile, dans le rĂŽle de La MĂšre se montre particuliĂšrement impressionnante par son investissement et son sĂ©rieux, et par la maĂźtrise de ses fouettĂ©s dĂ©licieusement exĂ©cutĂ©s en talons !!! A part le corps de ballet qui s’Ă©clate et s’amuse littĂ©ralement, nous voulons remarquer la performance rĂ©vĂ©latrice d’un Takeru Coste, Quadrille (!), que nous venons de dĂ©couvrir Ă  cette soirĂ©e et qui nous impressionne par son sens du rythme, son athlĂ©tisme, sa plastique… Il incarne parfaitement l’esprit du Robert de Bourgogne de l’opĂ©ra, avec une certaine candeur juvĂ©nile allĂ©chante.

L’Orchestre et les choeurs de l’opĂ©ra de Paris quant Ă  eux offrent une prestation de qualitĂ©, nous remarquons les morceaux Ă  l’orientale de l’opĂ©ra, parfaitement exĂ©cutĂ©s, comme les deux grands choeurs fabuleux oĂč tout l’art orchestrale de Tchaikovsky se dĂ©ploie.

Si le chef Alain Altinoglu paraĂźt un peu sage ce soir, insistant plus sur la limpiditĂ© que sur les contrastes, il explore les richesses de l’orchestre de la maison de façon satisfaisante. Un spectacle ambitieux qu’on conseille vivement de dĂ©couvrir, de par sa raretĂ©, certes, mais aussi parce qu’il offre beaucoup de choses qui pourront faire plaisir aux spectateurs… C’est l’occasion de dĂ©couvrir Iolanta, de se rĂ©galer dans une nuit « Tchaikovsky only », d’explorer diffĂ©rents types de danses modernes et contemporaines parfaitement interprĂ©tĂ©s par le fabuleux Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. DoublĂ© Iolanta et Casse-Noisette de Tcahikovski en 1 soirĂ©e au Palais Garnier Ă  Paris : encore Ă  l’affiche les 17, 19, 21, 23, 25, 26, 28 et 30 mars ainsi que le 1er avril 2016, avec plusieurs distributions.

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier. 14 mars 2016. P.E. TchaĂŻkovski : Iolanta / Casse-Noisette. Sonia Yoncheva, Alexander Tsymbalyuk, Andrej Jilihovschi… Choeur, Orchestre et Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. Dmitri Tcherniakov, conception, mise en scĂšne. Arthur Pita, Edouard Lock, Sidi Larbi Cherkaoui, chorĂ©graphes. Alain Altinoglu, direction musicale.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Bastille), le 2 novembre 2015. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Roberto Alagna, Ambrogio Maestri, Aleksandra Kurzak
 Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra de Paris JosĂ© Luis Basso, chef des choeurs. Donato Renzetti, direction musicale.

donizetti opera classiquenews gaetano-donizettiLe plus chaleureux des bijoux comiques de Donizetti revient Ă  l’OpĂ©ra National de Paris ! L’Elisir d’Amore s’offre ainsi Ă  nous en cet automne dans une production signĂ©e Laurent Pelly, et une distribution presque parfaite dont Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak forment le couple amoureux, aux cĂŽtĂ©s du fantastique baryton Ambrogio Maestri en Dulcamara. Les choeurs et l’orchestre de l’OpĂ©ra interprĂštent l’Ɠuvre lĂ©gĂšre avec un certain charme qui ne se perd pas trop dans l’immensitĂ© de la salle. Un melodramma giocoso succulent malgrĂ© quelques bĂ©mols !

 

 

 

La « comédie romantique » par excellence, de retour à Paris

 

En 1832, Donizetti, grand improvisateur italien de l’Ă©poque romantique, compose L’Elisir d’Amore en deux mois (pas en deux semaines!). Le texte de Felice Romani s’inspire d’un prĂ©cĂ©dent de Scribe pour l’opĂ©ra d’Auber « Le Philtre », dont la premiĂšre a eu lieu un an auparavant. L’opus est une comĂ©die romantique en toute lĂ©gĂšretĂ©, racontant l’amour contrariĂ© du pauvre Nemorino pour la frivole et riche Adina, et leur lieto fine grĂące Ă  la tromperie de Dulcamara, charlatan, et son “magico elisire”. Une Ɠuvre d’une jouissance infatigable, vĂ©ritable cadeaux vocal pour les 5 solistes, aux voix dĂ©licieusement flattĂ©s par les talents du compositeur.

En l’occurrence, s’impose un Roberto Alagna tout Ă  fait fantastique en Nemorino. Nous peinons Ă  croire que ce jeune homme amoureux a plus de 50 ans, tellement son investissement scĂ©nique et comique est saisissant. Mais n’oublions pas la voix qui l’a rendu cĂ©lĂšbre et ce suprĂȘme art de la diction qui touche les cƓurs et caresses les sens. VĂ©ritable chef de file de la production, il est rĂ©actif et complice dans les nombreux ensembles et propose une « Una Furtiva Lagrima » de rĂȘve, fortement ovationnĂ©e. A cĂŽte de ce lion sur la scĂšne, la soprano Aleksandra Kurzak rĂ©ussit Ă  faire de son Adina, la coquette insolente que la partition cautionne. Elle prend peut-ĂȘtre un peu de temps pour ĂȘtre Ă  l’aise, mais finit par offrir une prestation tout Ă  fait charmante. Le Dulcamara d’Ambrogio Maestri est une force de la nature, et par sa voix large et seine, et par son jeu d’actor, malin et vivace Ă  souhait ! Si nous sommes déçus du Belcore de Mario Cassi (faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris, comme c’est le cas de la Kurzak), notamment par sa piccola voce dans cette salle si grande et par une piĂštre implication dans sa partition, nous apprĂ©cions à  l’inverse, les qualitĂ©s de la Giannetta de Melissa Petit.

Les choeurs de l’OpĂ©ra sont comme c’est souvent le cas, dans une trĂšs bonne forme, et se montrent rĂ©actif et jouissifs sous la direction de JosĂ© Luis Basso. L’Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris fait de son mieux sous la direction du chef Donato Renzetti. Quelques moments de grande beautĂ© instrumentale se rĂ©vĂšlent, par ci et par lĂ , mais l’enchantement ce soir naĂźt de l’Ă©criture vocale fabuleuse plus que de l’Ă©criture instrumentale trĂšs peu sophistiquĂ©. Donizetti se distingue par son don incroyable de pouvoir imprimer des sensations et des sentiments sincĂšres dans la texture mĂȘme de la musique. La caractĂ©risation musicale est incroyable et d’un naturel confondant (Ă  l’opposĂ© de la farce dĂ©licieuse d’un Rossini plus archĂ©typal). Dans ce sens, la production de Laurent Pelly datant de 2006 s’accorde Ă  ce naturel et Ă  cette sincĂ©ritĂ©, tout en mettant en valeur l’aspect comique voire anecdotique de l’Ɠuvre. Une dĂ©licieuse reprise que nous recommandons vivement Ă  nos lecteurs ! A l’OpĂ©ra Bastille les 5, 8, 11, 14, 18, 21 et 25 novembre 2015.

Compte rendu, piano. Paris, Gaveau, le 4 novembre 2015. Seasons, les Saisons
 Tchaikovski, Piazzola, Carrapatoso. Filipe Pinto-Ribeiro, piano

pinto-ribeiro-filipe-portrait-490-piano-classiquenewsCompte rendu, rĂ©cital de piano. Paris, salle Gaveau, le 4 novembre 2015. RĂ©cital Piano Seasons, les Saisons
 Tchaikovski, Piazzola, Carrapatoso. Filipe Pinto-Ribeiro, piano. RĂ©cital intime et poĂ©tique Salle Gaveau ! Le pianiste portugais,  – « Steinway Artist » -,  Filipe Pinto-Ribeiro offre Ă  Paris pour la prĂ©sentation de son nouvel album paru chez Paraty « Piano Seasons », un programme personnel qui est Ă  l’image de son album discographique, un parcours musical mĂ©ticuleusement Ă©laborĂ©. C’est un aperçu du contenu du double album, avec les saisons comme thĂšme conducteur. Nous avons donc trois approches diffĂ©rentes sur le sujet avec Tchaikovsky, Piazzolla et Carrapatoso, formant triptyque. L’Ă©vĂ©nement extraordinaire est aussi l’occasion de cĂ©lĂ©brer les 50 ans de la dĂ©lĂ©gation française de la Fondation Gubelkian ; il correspond aussi Ă  deux premiĂšres françaises des arrangements pour piano.

 

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Explorateur, poĂšte alchimiste, Filipe Pinto-Ribeiro assemble les Ă©tapes d’un parcours marquĂ© par la sensibilitĂ© et le coeur


Tchaikovsky, Carrapatoso, Piazzolla

Voyage au long des Ă©poques et des saisons

Le dĂ©but du programme est une citation du maĂźtre Zen Dogen : « Au Printemps, les fleurs du cerisier, l’EtĂ©, le coucou. L’Automne, la lune, et l’Hiver, la neige, claire, froide ». Une introduction mĂ©ditative qui sied bien Ă  la poĂ©sie inhĂ©rente Ă  la thĂ©matique du rĂ©cital et ces trois visions des saisons, avec leurs couleurs et leurs arĂŽmes particuliers, immersion spĂ©cifique Ă  chacun des siĂšcles des trois compositeurs. Un voyage poĂ©tique et pittoresque au XIXe, XXĂš et XXIe siĂšcles. Le soliste commence avec des extraits des « Saisons » de Tchaikovsky pour piano solo. Une sĂ©rie de piĂšces courtes composĂ©e par le maĂźtre Russe entre la premiĂšre de son Concerto pour piano en si bĂ©mol mineur et son premier ballet, Le Lac des Cygnes. La commande suscite des contraintes tonales et programmatiques avec une certaine influence allemande, particuliĂšrement Schumannienne, tout en restant remarquablement slave. Filipe Pinto-Ribeiro dĂ©ploie ses nombreux talents dĂšs les premiĂšres mesures. Sa trĂšs fine sensibilitĂ© est le trait de caractĂšre dominant tout au long du rĂ©cital. Cet aspect touchant se distingue et Ă©tonne davantage dans les extraits Ă  la mĂ©trique et au rythme irrĂ©guliers comme « Carnaval ». L’interprĂšte dĂ©ploie sa technique toujours alliĂ©e Ă  une sensibilitĂ© directement palpable (« Troika », mouvement d’une difficultĂ© redoutable).« Barcarolle » se fait sommet d’expression et de beautĂ©, non seulement par l’exĂ©cution des aspects polyphoniques et contrapuntiques du morceau, mais aussi grĂące Ă  l’accord harmonieux de la personnalitĂ© de l’artiste, avec un je ne sais quoi de nostalgique et d’insulaire ; l’approche trĂšs poĂ©tique Ă©voque le mouvement lent d’une barque qui appareille pour peut-ĂȘtre ne plus jamais revenir.

Telle sensibilitĂ© romantique se maintient dans la premiĂšre française des Quatre derniĂšres saisons de Lisbonne de son confrĂšre, le compositeur portugais contemporain Eurico Carrapatoso (il s’agit Ă©galement d’un premier enregistrement mondial). L’Ɠuvre est un mĂ©lange de folklore portugais, de romantisme et de modernisme musical. L’Hiver, au clair de Lune de janvier brillant sur le Tage, n’est pas sans rappeler Debussy et Satie. La Valse mĂ©lancolique du Printemps a un certain charme folklorique tout comme la Marche (im)populaire de l’EtĂ© qui mĂ©lange sombre religiositĂ© et musique de boulevard. Le Fado des Nymphes du Tage de l’Automne est le morceau le plus langoureux : il est ouvertement nostalgique. Un chant viscĂ©ralement Portugais, de grande beautĂ©.

Le rĂ©cital se termine avec la premiĂšre française d’un nouvel arrangement pour piano solo (signĂ© Marcelo Nisinman) des Saisons de Buenos Aires du compositeur argentin Astor Piazzolla. Sommet du Nuevo Tango mĂ©langeant tango traditionnel, classique et jazz. Ici toute la pompe argentine cĂŽtoie en permanence la sensualitĂ© inhĂ©rente au style du tango, tout en dĂ©montrant avec frivolitĂ©, et de façon expressionniste, une riche palette de sentiments (tristesse, solitude, passion
) ; ce par le biais d’une virtuositĂ© pianistique Ă  la fois scintillante et directe, dans laquelle Filipe Pinto-Ribeiro ne fait qu’exceller !

L’artiste est aussi gĂ©nĂ©reux avec un public chaleureux et impressionnĂ© : il offre trois bis dont nous relevons la forte sensibilitĂ©, demeurĂ© intacte, en particulier la beautĂ© sublime du premier : une mĂ©lodie de l’OrphĂ©e de Gluck arrangĂ© par Sgambati puis c’est le chant sombre et populaire du Jongo, Dance NĂšgre d’Oscar Lorenzo Fernandez. Des bijoux musicaux et poĂ©tiques qui confirment l’attrait particulier de ce rĂ©cital intime et virtuose Ă  la Salle Gaveau ! La dĂ©couverte d’un pianiste au toucher sensible et Ă  la technique remarquable dans le cadre intimiste et chaleureux de la Salle Gaveau s’impose aux auditeurs parisiens venus l’écouter. C’est une soirĂ©e riche en couleurs et en saveurs dont la qualitĂ© mĂ©morable se retrouve dans le disque qu’il vient de faire paraĂźtre chez Paraty. Un grand artiste Ă  suivre dĂ©sormais.

 

 

Compte rendu, récital de piano. Paris, salle Gaveau, le 4 novembre 2015. Récital Piano Seasons, les Saisons
 Tchaikovski, Piazzola, Carrapatoso. Filipe Pinto-Ribeiro, piano.

 

 

 

Compte rendu, danse. Paris. Palais Garnier, le 30 septembre 2015. Benjamin Millepied, JĂ©rĂŽme Robbins, Geogre Balanchine, ballets. Mathias Heymann, Amandine Albisson, François Alu… Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris. Orchestre de l’OpĂ©ra. Maxime Pascal, direction.

L’OpĂ©ra National de Paris nous accueille pour la deuxiĂšme reprĂ©sentation de la soirĂ©e nĂ©o-classique signĂ©e Millepied, Robbins et Balanchine. Le Ballet de l’OpĂ©ra interprĂšte la nouvelle chorĂ©graphie du Directeur du Ballet, “Clear, Loud, Bright, Forward”, l’Opus 19 / “The Dreamer” de Jerome Robbins faisant son entrĂ©e au rĂ©pertoire de la compagnie, ainsi que le “ThĂšme et Variations” de George Balanchine, de retour au Palais Garnier depuis des annĂ©es d’absence.

Néoclassicisme revisité, hommage aux Etats-Unis

Benjamin Millepied : l'Ă©lĂ©gance sophistiquĂ©eLe spectacle commence avec la nouvelle production. Nous sommes immĂ©diatement frappĂ©s par la construction scĂ©nographique et les lumiĂšres de The United Visual Artists & Lucy Carter. Il s’agĂźt d’un espace fermĂ©, un cube dans l’Ă©chelle de gris avec des lumiĂšres sensibles et intelligentes. Comme la chorĂ©graphie de Millepied d’ailleurs, qui s’inspire fortement des autres deux chorĂ©graphes de la soirĂ©e Robbins et Balanchine, mais pas que. L’esprit de groupe apparemment dĂ©contractĂ© et certaines dĂ©sarticulations rappellent Forsythe, ainsi que les costumes d’Iris van Herpen et l’aspect industriel de la production. L’Ɠuvre est interprĂ©tĂ©e exclusivement par des jeunes danseurs, surtout des Sujets et CoryphĂ©es (avec la surprise d’un Quadrille, Roxane Stojano), et c’est un ballet Ă  l’expressionnisme abstrait, ma non tanto. Remarquons Ă©galement le mariage fabuleux de la danse avec la musique de Nico Muhly, collaborateur fĂ©tiche du chorĂ©graphe. D’une envergure peut-ĂȘtre plus modeste que le ballet prĂ©cĂ©dent de Millepied, Daphnis & ChloĂ© crĂ©Ă©e l’annĂ©e derniĂšre ; il met nĂ©anmoins en valeur les qualitĂ©s des danseurs choisis, et pendant plus de 30 minutes, place Ă  un enchaĂźnements de solos et d’ensembles, caractĂ©ristiques, ma non troppo, sur un rythme soutenu. Un danseur se distingue
 Florimond Lorieux marque l’esprit par l’investissement physique, mais en vĂ©ritĂ© toute la troupe semble trĂšs homogĂšne.

Dans l’Opus 19 / The Dreamer de Jerome Robbins, c’est Mathias Heymann, Etoile qui se dĂ©marque, avec le partenariat heureux et fort surprenant d’Amandine Albisson, Etoile. Nous sommes toujours admiratifs des belles lignes du danseur, mais tout particuliĂšrement de la performance d’Albisson, que nous trouvons fantastique, avec une aisance phĂ©nomĂ©nale dans le nĂ©oclassicisme de Robbins, dans ses influences de danse moderne et de danses traditionnelles Russes. Elle paraĂźt et s’affirme, Ă©panouie et charnelle comme nous trouvons Mathias Heymann poĂ©tique et rĂȘveur. Les contrastes inhĂ©rents Ă  leur partenariat s’exacerbent mĂȘme, vivement distinguĂ©s par rapport au Corps de ballet rĂ©duit qui se fond sur le fond bleu. Le merveilleux Concerto pour violon en rĂ© majeur, op. 19 de Prokofiev est l’accompagnement de choc du ballet. Il est brillamment interprĂ©tĂ© par FrĂ©dĂ©ric Laroque de l’Orchestre de l’OpĂ©ra, et son jeu dactyle est Ă  la hauteur de la partition et de l’occasion.

Le retour du ThĂšme et Variations de Balanchine est plutĂŽt problĂ©matique. Il s’agĂźt du ballet le plus immĂ©diatement accessible Ă  un public trĂšs grand et divers, avec Tchaikovsky, costumes et tutus rayonnants. La danse, elle, fait hommage officieux Ă  Marius Petipa, avec un enchaĂźnement des pas acadĂ©miques redoutables et un je ne sais quoi de So American typique de Balanchine (le ballet est crĂ©Ă©e en 1947 pour le Ballet Theatre Ă  New York, futur American Ballet Theatre). Le couple de Premiers Danseurs qui interprĂšte l’Ɠuvre le soir de notre venue est celui devenu habituel de François Alu et Valentine Colasante. Maints danseurs ont tĂ©moignĂ© de l’extrĂȘme difficultĂ© de cette Ɠuvre de 25 minutes, nous le remarquons davantage Ă  cette reprĂ©sentation. Une reprise souvent tremblante et angoissĂ©e ; nous sommes Ă©tonnĂ©s de voir la Colasante rater ou tricher ses entrechats, mĂȘme si elle arrive Ă  une certaine excellence d’exĂ©cution Ă  la fin du ballet. Comme souvent c’est le cas avec le virtuose Alu, ses pas redoutables sont rĂ©alisĂ©s de façon impeccable ou presque, ses entrechats sont bien rĂ©alisĂ©s et c’est le danseur qui tremble le moins. Ceci fait qu’il fait de l’ombre aux autres danseurs, notamment sa partenaire qui a une prestance naturelle mais dont la performance reste moyenne ce soir. MalgrĂ© l’impressionnante beautĂ© de la chorĂ©graphie, le luxe de la musique et des costumes, c’est la performance qui nous laisse plus mitigĂ©s, avec une sensation plus de soulagement Ă  sa fin que de bĂ©atitude.

Un trio des ballets nĂ©o-classiques Ă  voir au Palais Garnier de l’OpĂ©ra de Paris, pour la belle curiositĂ© de la crĂ©ation de Millepied et pour le songe dĂ©licieux qu’est la piĂšce de Robbins faisant son entrĂ©e au rĂ©pertoire. A l’affiche les 1er, 2, 4, 5, 7, 9, 10 et 11 octobre 2015.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 23 juin 2015. Cilea : Adriana Lecouvreur. Angela Gheorghiu, Marcelo Alvarez, Luciana D’intino, Alessandro Corbelli
 Choeur et Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Daniel Oren, direction. David McVicar, mise en scĂšne.

Le plus Ă©lĂ©gant des vĂ©rismes revient Ă  l’OpĂ©ra de Paris cet Ă©tĂ© avec la reprise d’Adriana Lecouvreur de Francesco Cilea ! La production du metteur en scĂšne Ecossais David McVicar dispose d’une distribution Ă©toilĂ©e fabuleuse Ă  souhait, avec nulle autre que l’Angela Gheorghiu dans le rĂŽle-titre et les belles personnalitĂ©s d’une Luciana D’Intino, d’un Alessandro Corbelli ou d’un Raul GimĂ©nez, entre autres. La musique passionnante et raffinĂ©e est interprĂ©tĂ©e par l’orchestre et les choeurs de la maison, dirigĂ©e par Daniel Oren. Un palpitant cadeau musical pour une soirĂ©e d’Ă©tĂ© !

Cilea : l’Ă©lĂ©gance romantique revisitĂ©e

cilea francesco adriana lecouvreur 300Francesco Cilea est un compositeur que l’on entend peu. Or, il s’agĂźt du plus raffinĂ© et sensible reprĂ©sentant des dits « vĂ©ristes » italiens. Un titre qui lui sied plus ou moins bien. Il est juste dans le sens oĂč le compositeur cherche Ă  mettre en musique la vie de ses personnages, et pour se faire le sentiment prime toujours sur la forme. Mais il est quelque peu injuste puisque avec Adriana Lecouvreur de Cilea, nous ne sommes pas devant une Ɠuvre qui sacrifie tout Ă  l’effet et qui abuse d’un bel canto conventionnel et outrĂ©, comme c’est le cas chez d’autres vĂ©ristes de premiĂšre et seconde zone… L’hĂ©roĂŻne de l’opĂ©ra est un personnage historique, l’une des grandes interprĂštes de Corneille et de Racine, et une
amie intime de Voltaire. Elle a vĂ©cu de 1692 Ă  1730. Le livret d’aprĂšs la piĂšce de Scribe pimente l’histoire vĂ©ridique avec la mort de l’actrice, une scĂšne finale, magistrale pleine de panache. En vĂ©ritĂ©, nous ne connaissons pas la cause de la mort inattendue de l’actrice tant regrettĂ©e Ă  son Ă©poque. L’histoire de sa rivalitĂ© amoureuse avec une Princesse et son empoisonnement par elle est une construction romantique … tout Ă  fait dĂ©licieuse !

 

 

 

angela-gheorghiu-adriana-lecouvreur-opera-bastille-juin-jiullet-2015-classiquenews-presentation

 

 

DĂ©licieuse, savoureuse, surtout touchante est la prestation de toute la distribution ce soir (ou presque!). Nul autre qu’Angela Gheorghiu interprĂšte le rĂŽle-titre. Un des ses personnages fĂ©tiches qui lui va toujours trĂšs bien, malgrĂ© les plaintes exagĂ©rĂ©es et plutĂŽt injustifiĂ©es des quelques journalistes qui semblaient ne pas pouvoir (vouloir?) entendre son souffle (certes, moins puissant qu’auparavant, mais toujours prĂ©sent) ni son bellissime legato, une chose rare. Elle a dans ce rĂŽle une prestance extraordinaire. Si elle aurait pu ĂȘtre plus imposante lors du rĂ©cit de PhĂšdre Ă  l’acte III, elle touche profondĂ©ment l’auditoire dans la totalitĂ© du IVe. La Princesse de Bouillon de la mezzo Luciana D’Intino est une rivale digne de ce nom. Elle est impressionnante sur scĂšne et son duo avec Adriana au IIe acte est l’un des moments forts, l’un des plus palpitants. Le Maurizio du tĂ©nor Marcelo Alvarez est aussi convaincant, mais dans une moindre mesure cependant. Il fait preuve de dĂ©licieuses nuances vocales et son Ă©mission est correcte. Souvent ovationnĂ© par le public (comme la Gheorghiu d’ailleurs), il est davantage crĂ©dible dans son quiproquo amoureux et son partage sentimental juvĂ©nile. FĂ©licitons fortement l’AbbĂ© de Raul GimĂ©nez, Ă  la voix large et au beau timbre, et surtout le Michonnet d’Alessandro Corbelli, dont l’excellentissime prestation vocale et scĂ©nique restera dans les annales.

La performance de l’orchestre maison sous la direction de Daniel Oren est Ă©galement remarquable, voire extraordinaire. La tension est omniprĂ©sente en grand partie grĂące aux nuances de sa lecture, riche en effets, certes, mais elle surtout d’une incroyable efficacitĂ© dramatique, plein de tension (chose peu Ă©vidente pour une Ɠuvre de 4 actes avec deux entractes et un trĂšs trĂšs long prĂ©cipitĂ©). Les piani des cordes frĂ©missantes, la justesse des cuivres et la finesse des bois… Tout y est prĂ©sent pour notre plus grand bonheur. Quant Ă  la mise en scĂšne de David McVicar, elle est trĂšs claire et efficace, tout en composant un vĂ©ritable tableau visuel, fastueux et grandiloquent. Nous y trouvons un ballet comique, du thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre, de la tension dramaturgique et de l’Ă©motion Ă  fleur de peau, parfois facile mais jamais compassĂ© ni ennuyeux ! Le travail d’acteur est lui aussi remarquable. Si nous aurions prĂ©fĂ©rĂ© une autre solution pour le long prĂ©cipitĂ© de 7 minutes entre les deux premiers actes, la production demeure extrĂȘmement satisfaisante et franchement rĂ©ussie.

A voir absolument Ă  l’OpĂ©ra Bastille encore le 29 juin, et les 3, 6, 9, 12 et 15 juillet 2015.

Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 26 avril 2015. Paul Dukas : Ariane et Barbe-Bleue. Jeanne-MichĂšle Charbonnet, Sylvie Brunet-Grupposo, GaĂ«lle Alix, Marc Barrard. Choeurs de l’OpĂ©ra du Rhin. Sandrine Abello, direction. Orchestre symphonique de Mulhouse. Daniele Callegari, direction. Olivier Py, mise en scĂšne.

idukasp001p1Nouvelle production choc Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin. Olivier Py revient dans la maison alsacienne pour le seul opĂ©ra du compositeur français Paul Dukas, Ariane et Barbe-Bleue, d’aprĂšs la piĂšce Ă©ponyme du symboliste belge Maurice Maeterlinck. La distribution et l’Orchestre symphonique de Mulhouse sont dirigĂ©s par le chef Daniele Callegari, et les fabuleux choeurs de l’OpĂ©ra par Sandrine Abello. Un spectacle d’une grande richesse habitĂ© des fantasmes et des mystĂšres, un commentaire sur l’Ăąme et ses faiblesses atemporelles comme il est tout autant allĂ©gorie de la conjoncture mondiale actuelle.  Jamais le thĂ©Ăątre lyrique n’a paru mieux reflĂ©ter comme un miroir les pulsations troubles de notre temps. C’est bien ce qui fait la justesse de la production prĂ©sentĂ©e Ă  Strasbourg.

Pari rĂ©ussi pour cette nouvelle production de l’Ariane de Dukas

Richesse et liberté qui dérangent

Paul Dukas est connu surtout par sa musique instrumentale, et presque exclusivement grĂące Ă  son poĂšme symphonique archicĂ©lĂšbre l’Apprenti Sorcier d’aprĂšs Goethe, en dĂ©pit de la grande valeur et de l’originalitĂ© des piĂšces telles que sa Sonate en mi mineur d’une difficultĂ© redoutable, sa Symphonie en do et son fabuleux ballet La PĂ©ri, vĂ©ritable chef-d’oeuvre d’orchestration française. Son seul opĂ©ra, dont la premiĂšre Ă  eu lieu en 1907 Ă  l’OpĂ©ra-Comique, a divisĂ© la critique Ă  sa crĂ©ation mais est progressivement devenu cĂ©lĂšbre dans l’Hexagone et mĂȘme Ă  l’étranger. Or, il s’agĂźt toujours d’un opĂ©ra rarement jouĂ© et mis en scĂšne, qui faisait uniquement parti du rĂ©pertoire de quelques maisons d’opĂ©ra, notamment Paris. Dans sa dĂ©marche passionnante, audacieuse et sincĂšre, Marc ClĂ©meur, directeur de l’OpĂ©ra National du Rhin, change la donne en le programmant et invitant nul autre qu’Olivier Py.

 

 

DUKAS opera du rhin ariane et barbe bleue critique compte rendu classiquenews mai 2015 ARIANE ET BB_photoAlainKaiser_7548L’histoire de Maeterlinck est un mĂ©lange du mythe grec antique d’Ariane (emprisonnĂ©e dans le labyrinthe du Minotaure) et du conte de Perrault Barbe-Bleue, oĂč une femme sans nom se marie au monstre, qui sera tuĂ© par ses frĂšres, et dont elle hĂ©ritera la fortune. Une Ɠuvre symboliste oĂč l’on trouve MĂ©lisande parmi d’autres princesses Maeterlinckiennes (SĂ©lysette, Alladine, BellangĂšre et Ygraine) ; ces femmes sont prisonniĂšres au chĂąteau de Barbe-Bleue oĂč Ariane est venue vivre, avec la mission de les dĂ©livrer du monstre. Avec l’aide de sa nourrice, et aprĂšs s’ĂȘtre promenĂ©e partout dans le chĂąteau, ouvrant des portes interdites, elle rĂ©ussit sa tĂąche. Mais ces princesses prisonniĂšres ne veulent pas la libertĂ©. OĂč comment la plupart des hommes s’attachent Ă  leurs tĂ©nĂšbres confortables et refusent la libertĂ© de la raison, de la lumiĂšre. Une Ɠuvre qui date de plus d’un siĂšcle et qui parle subtilement, brumeusement, comme tout le thĂ©Ăątre symboliste d’ailleurs, d’une triste et complexe rĂ©alitĂ© toujours d’actualitĂ©. Si rien n’est jamais trop explicite dans cette Ɠuvre, le commentaire sur l’Ă©chec des « rĂ©volutions » rĂ©centes, la remontĂ©e des nationalismes, le retour et l’acceptation de l’obscurantisme religieux y sont implicites, Ă©vidents et surtout trĂšs justement exprimĂ©s. Il s’agirait en vĂ©ritĂ© d’un opĂ©ra rĂ©volutionnaire par son livret, mais sans l’intention de l’ĂȘtre.

Dans les mains fortes et chaudes, tenaces et habiles d’Olivier Py, nous avons le plaisir de dĂ©couvrir des couches de signification, habillĂ©es et habitĂ©es par le mysticisme et la sensualitĂ©. Mais ces plaisirs quelque peu superficiels cachent un cƓur hautement inspirĂ©, une pensĂ©e profonde et complexe. Ainsi l’opĂ©ra se dĂ©roule en deux plans, fantastique travail de son scĂ©nographe fĂ©tiche Pierre-AndrĂ© Weitz ; en bas, nous sommes dans le monde rĂ©el, une prison en pierre dans un chĂąteau, peut-ĂȘtre. En haut, l’imaginaire. Le royaume des bijoux, des mirages, des forĂȘts et des prisons, des fantasmes et des fantĂŽmes.

DUKAS scene double ARIANE ET BB_photo AlainKaiser_7474Ariane est omniprĂ©sente au cours des trois actes. Dans ce rĂŽle, Jeanne-MichĂšle Charbonnet, qu’on l’accepte ou pas les quelques aigus tremblants (mais jamais cassĂ©s!) d’un des rĂŽles les plus redoutables du rĂ©pertoire, est tout Ă  fait imposante (NDLR: la soprano avait dĂ©jĂ  chantĂ© chez Py pour sa fabuleuse Isolde, prĂ©sentĂ© en Suisse puis surtout par Angers Nantes OpĂ©ra, seule place française qui osa programmer en 2009 une production lyrique qui demeure la meilleure du metteur en scĂšne Ă  ce jour). Son Ariane pourrait s’appeler Marianne tellement sa prĂ©sence est parfaitement adaptĂ©e au personnage qu’elle interprĂšte, une femme rĂ©volutionnaire, en quelque sorte. Elle sortira triomphante mais sa rĂ©volution est un Ă©chec. La Nourrice de Sylvie Brunet-Grupposo, quant Ă  elle, agite les cƓurs avec une prĂ©sence aussi magnĂ©tique, un art de la dĂ©clamation ravissant, un chant tout autant incarnĂ© que son jeu d’actrice. Remarquons aussi les prestations des princesses enfermĂ©es, Aline Martin en SĂ©lysette, Rocio PĂ©rez en Ygraine, GaĂ«lle Alix en MĂ©lisande ainsi que Lamia Beuque en BellangĂšre (Alladine, jouĂ©e par DĂ©lia Sepulcre Nativi, est un rĂŽle muet). Un travail d’acteur formidable, un chant sincĂšre et Ă©quilibrĂ© les habite en permanence ou presque.

dukas-paul-ariane-et-barbe-bleue-opera-opera-du-rhin-avril-2015Et l’Orchestre symphonique de Mulhouse sous la direction de Daniele Callegari ? Une vĂ©ritable surprise, par les couleurs et l’intensitĂ©, certes, mais surtout par la justesse, par le souci des nuances fines, par l’attention aux voix sur le plateau et Ă  l’Ă©quilibre par rapport Ă  la fosse. Une approche qui paraĂźtrait millimĂ©trique et intellectuelle mais qui se rĂ©vĂšle en vĂ©ritĂ© d’ĂȘtre respectueuse de la partition (les citations de Debussy sont interprĂ©tĂ©es avec grande clartĂ©, par exemple) mais surtout incarnĂ©e, sincĂšre, appassionata et passionnante, en accord total avec tous les autres composants. Si l’impressionnisme musical de Dukas touche parfois l’expressionnisme (!), la cohĂ©sion auditive, sans la perte des contrastes, est plus que rĂ©ussie par le chef italien et l’orchestre alsacien. Une rĂ©ussite tout Ă  fait 
 mythique ! A voir absolument encore les 28 et 30 avril, et 4 et 6 mai Ă  Strasbourg ou encore le 15 et le 16 mai 2015 Ă  Mulhouse.

Illustrations : A.Kaiser © Opéra national du Rhin 2015

Compte rendu, opéra. Tourcoing. Théùtre Municipal, le 23 avril 2015. Debussy : Pelléas et Mélisande. Guillaume Andrieux, Sabine Devieilhe, Alain Buet
 La Grande Ecurie et la Chambre du Roy. Jean-Claude Malgoire, direction. Christian Schiaretti, mise en scÚne.

PellĂ©as et MĂ©lisande de choc Ă  l’Atelier Lyrique de Tourcoing ! Le chef d’oeuvre absolu de Debussy est interprĂ©tĂ© avec les instruments d’Ă©poque de La Grande Ecurie et la Chambre du Roy dirigĂ© par Jean-Claude Malgoire. Une jeune distribution avec des Ă©toiles ascendantes et une mise en scĂšne ouvertement thĂ©Ăątrale, riche en qualitĂ©s signĂ©e Christian Schiaretti, directeur du ThĂ©Ăątre National Populaire.

Un Pelléas et Mélisande pas comme les autres

pelleas-melisande-tourcoing-malgoire-schiaretti-avril-2015-clic-de-classiquenewsL’histoire est celle de la piĂšce de thĂ©Ăątre symboliste homonyme de Maurice Maeterlinck. La spĂ©cificitĂ© littĂ©raire et dramaturgique de l’Ɠuvre originelle permet plusieurs lectures de l’opĂ©ra. La puissance Ă©vocatrice du texte est superbement traduite en musique par Debussy. Ici, Golaud, prince d’Allemonde, perdu dans une forĂȘt, retrouve une fille belle et Ă©trange, MĂ©lisande, qu’il Ă©pouse. Elle tombera amoureuse de son beau-frĂšre PellĂ©as. Peu d’action et beaucoup de descriptions font de la piĂšce une vĂ©ritable raretĂ©. Golaud tue son frĂšre et bat MĂ©lisande, la poussant Ă  la mort et Ă  la naissance prĂ©maturĂ©e d’une petite fille. Dans cette production de l’Atelier Lyrique de Tourcoing, le livret est quelque peu retouchĂ© tout comme la partition. Les longs interludes sont abrĂ©gĂ©s et on y ajoute une scĂšne supplĂ©mentaire, la premiĂšre du dernier acte que Debussy n’a pas utilisĂ©e, oĂč quatre servantes (quatre comĂ©diennes) Ă©clairent quelque peu le mystĂšre avant la scĂšne finale de l’opĂ©ra. L’approche de Schiaretti est trĂšs intĂ©ressante. Elle intĂšgre un je ne sais quoi de Shakespearien dans sa plastique (il y signe les dĂ©cors Ă©galement ; les fabuleux costumes d’Ă©poque sont de Thibaut Welchlin) et dans le travail d’acteur, et dans le flux dramaturgique. Les inspirations protĂ©iformes du metteur en scĂšne se rĂ©alisent dans l’unicitĂ© indicible du thĂ©Ăątre symboliste, et c’est d’une grande cohĂ©rence. Les chanteurs-acteurs sont donc Ă  la fois des ĂȘtres mystĂ©rieux non dĂ©pourvus d’un certain mysticisme, comme ils sont des archĂ©types atemporels qui veulent se dĂ©barrasser de leurs contraintes mais qui n’y arriveront jamais. Une tension perpĂ©tuelle habite la salle, un art dĂ©clamatoire trĂšs français baigne l’auditoire. Le trio des protagonistes investit les personnages avec une intensitĂ© Ă©tonnante.

Guillaume Andrieux dans une prise de rĂŽle est un jeune PellĂ©as Ă  la fois affirmĂ© dans un certain dĂ©sir de libertĂ© comme il est ambigu dans la rĂ©alisation de ses dĂ©sirs. Mi-charmant, mi-nerveux, il est surtout trĂšs beau Ă  regarder. Il arrive au sommet de l’expression dans un IV acte passionnĂ©, ou l’Ă©lan puissant de sa musique ultime paraĂźt le pousser Ă  la perfection. Un PellĂ©as parfois tremblant (dans les notes aiguĂ«s notamment) mais qui Ă  son tour fait aussi trembler. La MĂ©lisande de Sabine Devieilhe (prise de rĂŽle Ă©galement!) est d’une grande valeur. La jeune soprano incarne une MĂ©lisande complexe ; humaine, ma non troppo, Ă©trange mais jamais caricaturale. Elle se montre excellente comĂ©dienne, et mĂȘme si le rĂŽle n’a pas de vĂ©ritable virtuositĂ© technique, elle campe une performance tout Ă  fait virtuose par la force de son investissement, une musicalitĂ© Ă  la hauteur de la dĂ©clamation et du texte, une bonne entente avec ses partenaires et l’orchestre. Mi-absente, mi-troublante, la MĂ©lisande de Devieilhe inspire tout une sĂ©rie d’Ă©motions grĂące Ă  une articulation sans reproches et un engagement thĂ©Ăątral des plus convaincants. Tout aussi engagĂ© est le Golaud d’Alain Buet. S’il est plutĂŽt rĂ©servĂ© et en retrait, loin des caricatures barbares et Ă  la limite de l’expressionnisme qu’on voit souvent, il est peut-ĂȘtre un peu trop dans la souffrance (est donc moins dans l’amour, la passion, la rage, l’horreur…). Pour un personnage si complexe, nous trouvons qu’il Ă©tait souvent dans la douceur, non sans affectation. Musicalement ce fut trĂšs beau, et pourtant un peu mou au niveau de la gradation dramatique.

pelleas-golaud-yniold-tourcoing-malgoire-schiaretti-avril-2015De la GeneviĂšve de GeneviĂšve LĂ©vesque, comme d’ailleurs de l’Arkel de Renaud Delaigue, nous retenons surtout la prĂ©sence scĂ©nique imposante. Elle paraĂźt quelque peu dĂ©passĂ©e par la scĂšne de la lettre, et y brille uniquement pour des raisons, Ă  notre avis, superficielles. Un bon effort. Delaigue a une voix large, qui caresse les oreilles dans le grave peut-ĂȘtre trop dĂ©licieux pour un vieux Roi, mais qui est aussi tremblante et instable dans l’aigu. L’Yniold de Liliana Faraon est un brin expressionniste dans le chant, mais au niveau du jeu d’acteur, elle compose un petit garçon isolĂ© tout Ă  fait inquiĂ©tant.

Et Debussy sur instruments d’Ă©poque ? L’approche de Malgoire, figure importante du baroque, est aussi trĂšs intĂ©ressante. Avec Schiaretti, ils dĂ©cident de rapprocher davantage l’oeuvre de son Ă©poque et son lieu de crĂ©ation (l’OpĂ©ra Comique Ă  Paris) par l’utilisation de la langue parlĂ©e ici et lĂ , au lieu du chant. DĂ©jĂ  ainsi une couche supplĂ©mentaire d’expression s’installe, s’accordant aux qualitĂ©s des instruments anciens, au volume peu puissant. Regrettons pourtant les cuivres, souvent approximatifs, parfois faux. Le vibrato sĂ©lectif des cordes fait que l’oeuvre est en l’occurrence moins atmosphĂ©rique, mais beaucoup plus abstraite, ce qui aide forcĂ©ment les chanteurs (ou leur donne davantage d’importance, selon le point de vue), jamais couverts par l’orchestre. Si les couleurs sont moins fortes, le contraste est gagnant.

VOIR aussi notre reportage vidĂ©o en 2 volets : PellĂ©as et MĂ©lisande sur instruments d’époque avec Sabine Devielhe (MĂ©lisande) Ă  Tourcoing sous la direction de Jean-Claude Malgoire.

Illustrations : Guillaume Andrieux et Sabine Devielhe (PellĂ©as et MĂ©lisande dans la scĂšne de la grotte, cherchant l’anneau perdu). Yniold et Golaud © CLASSIQUENEWS.TV 2015

Compte rendu, opéra et danse. Lille. Opéra de Lille, le 24 mars 2015. Dai Fujikura : Solaris. Sarah Tynan, Leigh Melrose, Tom Randle, Callum Thorpe, Marcus Farnsworth, chanteurs. Nicolas Le Riche, Vaclav Kunes, Rihoko Sato, Saburo Teshigawara, danseurs
 Ensemble Intercontemporain. Erik Nielsen, direction. Saburo Teshigawara, livret, mise en scÚne, chorégraphie, conception décors, lumiÚres, costumes

 

SOLARIS DP - TCE - mars 2015Nous sommes Ă  Lille pour le premier opĂ©ra du compositeur japonais Dai Fujikura, Solaris, d’aprĂšs le roman Ă©ponyme de Stanislas Lem. La commande du ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es, l’OpĂ©ra de Lille, l’OpĂ©ra de Lausanne, l’Ensemble Intercontemporain et l’Ircam-Centre Pompidou, rĂ©unit des acteurs d’univers diffĂ©rents pour un spectacle protĂ©ĂŻforme et savoureusement contemporain. OpĂ©ra et danse cĂŽtoient donc crĂ©ation 3D, avec une partie importante de musique Ă©lectronique rĂ©alisĂ©e dans les studios de l’Ircam.

C’est  l’occasion de retrouver l’artiste japonais Saburo Teshigawara, surtout connu pour ses ballets, qui signe le livret, la chorĂ©graphie, la mise en scĂšne et conçoit les dĂ©cors et costumes, aux cĂŽtĂ©s de Nicolas Le Riche, ex danseur Etoile du Ballet de l’OpĂ©ra de Paris qui poursuit ses chemins artistiques aprĂšs sa retraite du Ballet de l’OpĂ©ra l’annĂ©e derniĂšre.

 

 

 

 

L’opĂ©ra du futur et le futur de l’opĂ©ra

 

Daj Fujikura est un jeune compositeur japonais qui compte dans son parcours les leçons et le soutien d’un George Benjamin, d’un Peter Eötvös ou encore d’un Pierre Boulez. La commande de Solaris reprĂ©sente pour lui son tout premier opĂ©ra. Cette crĂ©ation, que beaucoup semblent ne pas comprendre, dont ils paraissent ne pas  saisir l’intĂ©rĂȘt ni l’importance, s’inscrit en vĂ©ritĂ© dans une tradition musicale ancienne qui explore Ă  la fois le potentiel de la forme Ă  Ă©voluer dans des nouveaux chemins, et l’impact psychologique et Ă©motionnelle qu’une telle forme a sur le public actuel. L’opĂ©ra-ballet du XVIIe s’est dĂ©guisĂ© en Grand-opĂ©ra au XIXe, est parti en voyage partout dans le monde au XXe, et revient en France au XXIe sous la forme de Solaris. Et puisque nous vivons l’Ă©poque que nous vivons, l’opĂ©ra-ballet revient avec une crĂ©ation 3D envoĂ»tante qui sert d’ouverture silencieuse et hypnotisante (et qu’on doit regarder impĂ©rativement avec des lunettes adaptĂ©es), et avec de la musique Ă©lectronique revisitĂ©e (n’oublions pas que la musique Ă©lectronique existe depuis la fin du XIXe siĂšcle).

 

 

 

Solaris est Ă  l’origine un trĂšs cĂ©lĂšbre roman de science-fiction de Stanislas Lem. Le drame psycho-philosophique du polonais s’est vu reprĂ©sentĂ© trois fois au grand Ă©cran, dont nous distinguons les versions de Tarkovsky et de Soderbergh. Presque tout se passe dans une station spatiale qui vole sur l’ocĂ©an, ĂȘtre vivant de la planĂšte Solaris. L’histoire parle surtout des limitations de l’humain, et les questions philosophiques et psychologiques que posent telles limitations. Le Dr. Kris Kelvin, psychologue, y est envoyĂ© pour Ă©tudier le comportement de cet ĂȘtre extraterrestre. Dans la station il y a aussi Snaut, le technicien spĂ©cialiste en cybernĂ©tique. Il y avait Gibarian, un chercheur ami de Kris qui s’est suicidĂ© dans la station spatiale. Hari, l’Ă©pouse de Kris suicidĂ©e dix ans auparavant, fait aussi une apparition. En effet, la planĂšte Solaris « rend visite » Ă  l’Ă©quipage de façon individuelle et personnalisĂ©, par le biais de « visiteurs » ou copies des humains dont les personnages ont une histoire. Enfin, c’est ce que l’intellect limitĂ© de l’humain prĂ©sente comme explication. Ils veulent Ă©tudier cet ĂȘtre Ă©tranger, mais en effet c’est la planĂšte elle-mĂȘme qui Ă©tudie ces humains (les vĂ©ritables Ă©trangers) de façon mystĂ©rieuse. L’expĂ©rience si forte de revoir sa femme dĂ©cĂ©dĂ©e dans une planĂšte lointaine a des effets prenants sur Kris Kelvin. La « copie » de Hari Ă©ventuellement acquiert conscience de sa spĂ©cificitĂ© et essaie de se suicider, comme l’avait dĂ©jĂ  fait la vraie Hari dans le passĂ©. Mais elle ne meurt pas, Ă©tant une partie de cet ĂȘtre puissant et incompris qu’est Solaris. Elle dĂ©cide d’aider Snaut pour la dĂ©truire et ce qui pousse Kris Kelvin Ă  prendre la dĂ©cision ultime, de quitter la station spatiale pour se confronter l’OcĂ©an.

 

 

 

La profondeur et la complexitĂ© du sujet dĂ©passent largement l’enjeu d’un  article critique, mais nous remarquerons que l’Ă©quipe artistique engagĂ©e paraĂźt habitĂ©e par cette Ă©trange et allĂ©chante complexitĂ©. Kris Kelvin est interprĂ©tĂ© par Leigh Melrose, qui chante son rĂŽle avec beaucoup d’intensitĂ©. Il exprime son conflit avec une voix forte et saine qu’il sait nuancer, et qui souvent s’accorde avec son visage aux expressions tourmentĂ©es. Ses pensĂ©es sont chantĂ©es par Marcus Farnsworth hors-scĂšne, dont la voix est traitĂ©e Ă©lectroniquement. L’effet est tout Ă  fait remarquable : il ouvre un chemin qui montre le potentiel dramatique et thĂ©Ăątrale de la musique Ă©lectronique dans une salle d’opĂ©ra.

Snaut est fabuleusement interprĂ©tĂ© par Tom Randle. Il a cette froideur de scientifique que s’adoucit progressivement et sa performance est plus subtilement suggestive qu’ouvertement inquiĂ©tante. La Hari de Sarah Tynan a des moments presque lyriques, souvent de grande intensitĂ©. Elle est Ă©mouvante dans sa complexitĂ©, dans son chant et sa gestuelle. Callum Thorpe (il est aussi, accessoirement, Docteur dans la vie rĂ©elle) dans le rĂŽle de Gibarian, a une courte participation. Mais son intervention touche l’auditoire par la force de sa voix profonde, par un physique marquant.

 

 

 

L’aspect le plus ouvertement allĂ©chant de l’opus est cependant la danse. Saburo Teshigawara signe une Ɠuvre Ă  la fois personnelle et universelle. Le dĂ©doublement scĂ©nique des chanteurs par des danseurs n’est pas, certes, une chose nouvelle, mais en l’occurrence il est d’une  justesse rare ! Teshigawara danse lui-mĂȘme le rĂŽle de Gibarian, l’Ă©quipier qui s’est suicidĂ©. Vaclav Kunes est Kelvin, Rihoko Sato est Hari et Nicolas Le Riche est Snaut. Si les chanteurs bougent trĂšs peu sur la plateau, les danseurs, eux, habitent l’espace en permanence. Un concert mĂ©taphysique de talents combinĂ©s s’instaure sous les douces et quelque peu Wilsoniennes lumiĂšres de Teshigawara. Tout ceci dans les dĂ©cors minimalistes (une boĂźte, un huis clos blanc aseptisĂ©) conceptualisĂ©s par Teshigawara. La danse parfois disloquĂ©e, parfois narrative, parfois abstraite, a aussi parfois la grĂące tragique d’une OphĂ©lie mourante. Si Teshigawara exprime dans ses solos la complexitĂ© d’un ĂȘtre qui n’a pu que se suicider devant la prĂ©sence d’une « copie » envoyĂ©e lui rendre visite par la mystĂ©rieuse planĂšte, et Nicolas Le Riche l’aspect trĂšs troublant, mathĂ©matique et inflexible d’un scientifique qui croit en l’illusion des pouvoirs que son intellect et sa formation formelle lui confĂšrent, et qui le limitent ; c’est au couple de Hari et Kelvin que revient la tĂąche d’exprimer la plus large palette de sentiments par le biais des mouvements. Nous avons ainsi un Teshigawara isolĂ©, avec une danse abstraite pimentĂ© de classicisme et des procĂ©dĂ©s contemporains auquel rĂ©pond  un Nicolas Le Riche sombre, Ă  la psychologie complexe et contradictoire, passant d’un Ă©tat staccato quelque peu manipulateur et vicieux,  à un legato Ă  la fluiditĂ© sensuelle et ambiguĂ« mais qui n’aboutit jamais Ă  rien, crĂ©ant ainsi une tension troublante dans ses interactions avec le Kelvin de Vaclav Kunes. Ce dernier exprime par sa danse seule, l’Ă©tat conflictuel du personnage. Si c’est toujours beau et touchant Ă  regarder, -ses Ă©lans et ses interruptions-, il exprime cependant  moins avec son visage, surtout aux cĂŽtĂ©s de Nicolas Le Riche qui avec un regard sĂ©vĂšre exprime tant, ou encore Ă  cĂŽtĂ© de la Hari de Rihoko Sato, au sommet de l’expression. Vaclav Kunes a la qualitĂ© trĂšs apprĂ©ciĂ©e des chorĂ©graphes d’ĂȘtre un canevas blanc qui peut, en principe, se transformer Ă  souhait, selon les demandes et circonstances. Nous remarquons ici l’influence Ă©vidente de Kylian et du Nederlands Dans Theater. Rihoko Sato, qui assiste souvent le chorĂ©graphe dans ses crĂ©ations, est la contrepartie parfaite de la Hari de la soprano Sarah Tynan. Sa danse Ă  la fois abstraite et narrative est de grand impact, si le personnage n’est pas le plus immĂ©diatement comprĂ©hensible, les mouvements de la japonaise paraissent impulsĂ©s par des trĂšs claires et fortes intentions. Voici la grande richesse Ă©motionnelle et technique de sa prestation. Outre son agilitĂ©, son sens de l’articulation et de la dĂ©sarticulation, ses belles lignes et ses lignes fracturĂ©es, c’est avant tout la saisissante sincĂ©ritĂ© de sa performance qui marque le public trĂšs profondĂ©ment.

 

 

 

Et l’Ensemble Intercomtemporain dirigĂ© par Erik Nielsen ? Un bonheur complexe et intellectuel, ma non troppo. La partition si personnelle de Fujikura inclut et intĂšgre une musique Ă©lectronique rĂ©alisĂ©e par l’IRCAM. Le dĂ©doublement, un sujet principal de l’opĂ©ra, est davantage mis en Ă©vidence par ses effets Ă©lectroniques qui sont rarement gratuits. Au contraire ils enrichissent l’Ɠuvre et lui donnent des strates supplĂ©mentaires de signification, mais d’une façon trĂšs fine et intelligente, jamais dĂ©monstrative ni fastidieuse. La musique Ă©lectronique au lieu d’alourdir, Ă©claire. C’est loin d’ĂȘtre anodin, et le spectacle, fabuleusement interprĂ©tĂ© par les danseurs et les musiciens, sans ĂȘtre prĂ©tentieux, ouvre une porte crĂ©ative aux artistes contemporains : il montre un chemin au potentiel infini, pour ceux qui ont le talent, la sensibilitĂ© et le dĂ©sir de faire avancer l’opĂ©ra avec le temps. Une Ɠuvre d’art sans Ă©gale qui mĂ©rite d’ĂȘtre dĂ©couverte par le plus grand nombre. Vivement recommandĂ©e. Encore Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra de Lille le 28 mars avant de partir Ă  l’OpĂ©ra de Lausane fin avril 2015.

 

 

 

 

 

Compte rendu, comĂ©die-musicale. Paris. ThĂ©Ăątre du ChĂątelet, le 12 mars 2015. Singin’ in the Rain. Nacio Herb Brown, Adolph Green, chansons. Betty Comden, Adolph Green, scĂ©nario. Dan Burton, Clare Halse
 Orchestre de Chambre de Paris. Gareth Valentine, direction. Robert Carsen, mise en scĂšne

 

Le ThĂ©Ăątre du ChĂątelet continue Ă  Ă©blouir et divertir par des productions inattendues et des partenariats de choc ! Nous retrouvons ce soir l’Ă©quipe artistique de My Fair Lady, avec le bien-aimĂ© de la maison Robert Carsen pour la mise en scĂšne, Anthony Powell aux costumes et Tim Hatley aux dĂ©cors. L’oeuvre est une nouvelle version scĂ©nique du film musical mythique “Singin’in the Rain”. Grand favori des amateurs de la comĂ©die musicale cinĂ©matographique, le spectacle parisien captive l’auditoire avec un mĂ©lange savant de danses inspirĂ©es de Gene Kelly (protagoniste du film), de talents concertĂ©s de tous les artistes engagĂ©s, danseurs, chanteurs, comĂ©diens portĂ©s par un Orchestre de Chambre de Paris au meilleur de sa forme.

 

 

 

 

 

Gaßté, humour, beauté sont au rendez-vous

 

Singin’ in the Rain est Ă  l’origine une Ɠuvre qui parle de son propre milieu, un film des annĂ©es 50 qui traite de la cĂ©lĂ©britĂ© et de la transition du cinĂ©ma muet au cinĂ©ma parlĂ©. Un film musical d’une fraĂźcheur inextinguible avec la forte et belle prĂ©sence de la danse. La musique consiste en chansons plus ou moins Ă  succĂšs des annĂ©es 20 et 30. Dans les mains de Robert Carsen en 2015, il devient une version scĂ©nique respectueuse de l’Ɠuvre originelle avec une appropriation subtile du metteur en scĂšne qui y dĂ©ploie astuces et techniques qu’on a appris dĂ©sormais Ă  aimer. Nous avons ainsi un Singin’ in the Rain qui suit le film original, avec le thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre cher Ă  Carsen ; un concert de paillettes et de lumiĂšres, une danse rĂ©duite par rapport au film- inspirĂ© de Gene Kelly (signĂ©e Stephen Mear), une troupe de chanteurs, danseurs et comĂ©diens au service de l’humour qui cultivent surtout la joie lĂ©gĂšre du spectacle.

 

 

 

Dan Burton dans le rĂŽle principal de Don Lockwood est tout Ă  fait habitĂ© par la joie gĂ©nĂ©ralisĂ©e de la musique. Il offre Ă  l’auditoire une performance pleine d’entrain, avec des danses redoutables qu’il interprĂšte solidement, avec un grand sourire contagieux et une attitude charmante, pĂ©tillante. Le duo qu’il compose avec Daniel Crossley dans le rĂŽle de son rĂ©pĂ©titeur Cosmo Brown, est une rĂ©ussite. Le dernier campe un Cosmo drĂŽle et acrobatique Ă  souhait. Il a aussi quelque chose de touchant, mais impressionne surtout par sa rĂ©activitĂ©. La Kathy Selden de Clare Hasle rayonne de piquant comme de caractĂšre. Elle est Ă  la fois humble et altiĂšre, idĂ©aliste et pragmatique, attendrissante et comique. Remarquons Ă©galement la Lina Lamont d’Emma Kate Nelson. Elle est fabuleuse dans son interprĂ©tation de l’actrice mĂ©chante et capricieuse, avec la voix la plus fausse du monde (bien Ă©videmment Ă©lectroniquement modifiĂ©e), des rĂ©pliques pleines de panache, et une allure Ă©lĂ©gante qui contraste superbement avec le personnage plus prĂ©tentieux que distinguĂ©. Jennie Dale dans les rĂŽles de Dora la prĂ©sentatrice et du Coach de diction de Lamont est un tour de force thĂ©Ăątral, musical et dansant ! Elle rĂ©gale l’auditoire de ses talents, toujours avec cette grande joie Ă  laquelle personne ne peut rester insensible.

 

 

 

La prestation de l’Orchestre de Chambre de Paris s’inscrit dans le bonheur global qu’offre cette crĂ©ation mondiale. Nous sommes trĂšs rapidement Ă©blouis par le travail du chef Gareth Valentine. Les musiciens font preuve d’un sens thĂ©Ăątral indĂ©niable et d’une grande adaptabilitĂ©. La musique toujours plaisante est jouĂ©e avec gaĂźtĂ© et justesse. Un spectacle qui est dĂ©jĂ  un grand succĂšs populaire et que vous pourriez (re)voir Ă  la saison prochaine Ă  partir du mois de novembre ou essayer de decouvrir maintenant au ThĂ©Ăątre du ChĂątelet tous les jours du 12 au 26 mars 2015. Vivement recommandĂ©.

 

 

 

 

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Comique, le 22 février 2015. Philippe Boesmans : Au Monde. Patricia Petibon, Charlotte Hellekant, Philippe Sly, Yann Beuron
 Orchestre Philharmonique de Radio France. Patrick Davin, direction. Joël Pommerat, mise en scÚne et livret.

2014-15 OpĂ©ra Comique "AU MONDE"  OPÉRA de Philippe Boesmans sur un livret de JoĂ«l Pommerat d’aprĂšs sa piĂšce Ă©ponyme.
 

 

 

L’annĂ©e du tricentenaire de sa crĂ©ation, l’OpĂ©ra Comique continue d’offrir des spectacles audacieux, inattendus, intĂ©ressants... La salle qui a vu naĂźtre une Carmen ou un PellĂ©as il y a plus de cent ans, prĂ©sente aujourd’hui des crĂ©ations contemporaines telles que Written on Skin de George Benjamin ou encore la premiĂšre française du dernier opus de Philippe Boesmans : Au Monde, dans la mise en scĂšne du librettiste JoĂ«l Pommerat. Nous y sommes aujourd’hui pour dĂ©couvrir et dĂ©voiler les bonheurs, les ombres, les lumiĂšres de cette premiĂšre collaboration. Patrick Davin dirige l’Orchestre Philharmonique de Radio France en pleine forme, et une distribution des chanteurs-acteurs identique Ă  celle de la crĂ©ation bruxelloise, sauf pour le baryton-basse canadien Philippe Sly lequel reprend le rĂŽle crĂ©Ă© par StĂ©phane Degout l’annĂ©e derniĂšre Ă  La Monnaie.

« Il fallait que ma vie d’avant s’arrĂȘte »

Le produit des talents combinĂ©s de Boesmans et Pommerat est d’une actualitĂ© confondante tout en Ă©tant trĂšs ouvertement inspirĂ© du thĂ©Ăątre symboliste du XIXĂšme siĂšcle, mais aussi d’un Debussy comme d’un Poulenc ou d’un Strauss. Sans jamais citer explicitement les Ɠuvres prĂ©cĂ©dentes, l’atmosphĂšre d’un PellĂ©as s’instaure dĂšs la premiĂšre mesure et dĂšs la premiĂšre phrase. La tonalitĂ© prĂ©cieuse de Boesmans paraĂźt Ă©clairer et enrichir le texte aux prĂ©tentions nĂ©o-symbolistes de JoĂ«l Pommerat. Ils finissent par produire un commentaire sur notre Ă©poque ; un commentaire musical riche en clins d’Ɠil au passĂ© mais sans pastiche ni appropriation, un commentaire sociĂ©tal (par le biais du texte) incertain, modeste, mais immĂ©diatement frappant par son langage familier, et peu Ă©sotĂ©rique. Au Monde est l’histoire d’une famille, non enfermĂ©e volontairement dans un chĂąteau d’un royaume lointain moyenĂągeux, mais libre de se soumettre au huis-clos des non-dits et des vĂ©ritĂ©s choquantes que cultive la maison, sophistiquĂ©e, Ă©lĂ©gante (dĂ©cors et lumiĂšres fabuleux d’Eric Soyer), d’un foyer dont la fortune provient des ventes des armes et oĂč la seconde fille a une Ă©mission tĂ©lĂ©. Le petit frĂšre Ori revient aprĂšs cinq ans et tout commence Ă  se dĂ©construire (ou pas).

 

 

 

Ombres et lumiùres d’un Huis clos familial


« Mais je n’ai pas peur de ce vide »

 

 

2014-15 OpĂ©ra Comique "AU MONDE"  OPÉRA de Philippe Boesmans sur un livret de JoĂ«l Pommerat d’aprĂšs sa piĂšce Ă©ponyme.
 

 

 

Patricia Petibon dans le rĂŽle de la seconde fille se rĂ©vĂšle incroyable. Elle campe un personnage Ă  l’angoisse Ă©vidente mais jamais trop. D’une sensibilitĂ© Ă  fleur de peau, tout en Ă©tant intĂ©grĂ©e dans le monde froid et violent de l’actualitĂ© qu’elle reprĂ©sente. Son chant est sain, bien ciselĂ©, d’une vĂ©racitĂ© saisissante. Le jeu d’actrice est dĂ©licieux dans le sens oĂč elle fait preuve de contrĂŽle et d’abandon Ă  la fois, de retenue et de nervositĂ©. Le tout est d’un grand impact. Ses interactions avec les autres personnages sont fluides et singuliĂšres, en particulier avec ses sƓurs avec qui elle a des relations conflictuelles. Fflur Wyn est une petite sƓur adoptĂ©e Ă  souhait. Et sa caractĂ©risation musicale et scĂ©nique d’une jeune fille mĂ©contente mais simple, est trĂšs rĂ©ussie. Charlotte Hellekant est une grande sƓur d’une grande classe, d’une froideur brĂ»lante Ă  laquelle on ne peut pas rester insensible. Son chant veloutĂ© et grave rĂ©vĂšle la profondeur quelque peu morbide de sa situation : elle est enceinte d’on ne sait pas qui, elle habite dans le foyer familial avec son mari, mais Ă  des liaisons incestueuses avec son frĂšre Ori. Quand les trois sƓurs chantent un faux trio « Je suis moi », tous les sens sont stimulĂ©s par l’accord des timbres d’une terrible beautĂ©, sous la musique ravissante de Boesmans qui n’est pas sans faire penser aux trios de Strauss (des nymphes dans Ariadne auf Naxos, ou encore celui du finale du Chevalier Ă  la rose). Le mari de la fille aĂźnĂ©e est affirmĂ© par un Yann Beuron irrĂ©sistible. Sa toute premiĂšre phrase « MalgrĂ© tous mes efforts, je n’arriverai jamais Ă  vous surprendre » paraĂźt parodique dans le contexte, tellement il surprend par sa performance, malgrĂ© le langage inhabituel. Son art de la langue est toujours jouissif et sa prestation a un je ne sais quoi de tendu et conflictuel qui le rend davantage sensible et touchant Ă  nos sens. On dirait quelqu’un d’une grande sensibilitĂ© qui poussĂ© Ă  s’habiller en pseudo-mĂ©chant campe un mari superbement nuancĂ©. Le fils aĂźnĂ© de Werner Van Mechelen quelque peu en retrait s’accorde bien au personnage, d’ailleurs comme Frode Olsen dans le rĂŽle du pĂšre qui impressionne presque trop !

L’Ori de Philippe Sly est trĂšs intĂ©ressant. Il paraĂźt que l’Ă©quipe a fait un vĂ©ritable travail d’adaptation du rĂŽle pour lui, ayant avant tout une tessiture diffĂ©rente Ă  celle de StĂ©phane Degout. En jeune homme qui a fait l’armĂ©e mais qui veut ĂȘtre Ă©crivain sans vraiment en ĂȘtre certain, il est solide, mais peu nuancĂ©. Nous apprĂ©cions son physique et son chant, un peu triste et profond, et sa prosodie claire. Remarquons enfin l’actrice Ruth Olaizola dans le rĂŽle parlĂ© de la femme Ă©trangĂšre, figure magnĂ©tique sur scĂšne qui participe activement et bizarrement Ă  la dĂ©bauche familiale.

 

 

 

Patrick Davin dirigeant l’Orchestre Philharmonique de Radio France rĂ©gale l’auditoire. Il se montre expert du langage tonal de Boesmans et la prestation de l’orchestre s’inscrit dans la perfection tendue et fragile de l’Ɠuvre, sans le cĂŽtĂ© glacial, bien heureusement. Ainsi nous avons droit Ă  des percussions inattendues qui pimentent la partition, Ă  quelques leitmotifs plaisants, Ă  un ensemble brillant tout Ă  fait Ă  la hauteur des attentes qu’il dĂ©passe en vĂ©ritĂ©. A voir et revoir encore Ă  l’OpĂ©ra Comique les 24, 26 et 27 fĂ©vrier 2015 !

Illustrations : Au Monde de Philippe Boesmans © E. Carecchio 2015

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Dijon. OpĂ©ra de Dijon, le 20 fĂ©vrier 2015. Rossini : Le Barbier de SĂ©ville. Armando Noguera, Eduarda Melo, Taylor Stayton, Deyan Vatchkov. 
 Orchestre Dijon Bourgogne. Antonino Fogliani, direction. Jean-François Sivadier, mise en scĂšne.

rossini_portraitLe Barbier de SĂ©ville de Gioacchino Rossini est l’un des opĂ©ras qui n’a jamais quittĂ© le rĂ©pertoire mondial depuis sa crĂ©ation Ă  Rome en 1816. L’opĂ©ra bouffe par excellence, selon nul autre que Verdi, est aussi un bijou de belcanto du dĂ©but du XIXe siĂšcle. Outre les nombreux usages commerciaux et populaires actuels de plusieurs morceaux de l’oeuvre, notamment l’archi-cĂ©lĂšbre ouverture ou encore le non moins cĂ©lĂšbre air de Figaro « Largo al factotum », l’opĂ©ra assure son attractivitĂ© populaire dans l’histoire de la musique par sa verve comique indĂ©niable, la fraĂźcheur de l’invention mĂ©lodique et le thĂ©Ăątre d’archĂ©types si bien ciselĂ© et si cohĂ©rent des plumes combinĂ©es, celles complĂ©mentaires de Rossini et de son librettiste Cesare Sterbini, d’aprĂšs Beaumarchais.

(NDLR : la sĂ©duction et le succĂšs de l’ouvrage devraient encore gagner un cran Ă  l’approche du bicentenaire de la crĂ©ation de l’opĂ©ra, comme en tĂ©moigne pour la saison 2015-2016, la prochaine nouvelle production annoncĂ©e par le Centre lyrique de Clermont Auvergne dont le fameux Concours 2015 qui se tenait du 17 au 21 fĂ©vrier derniers cherchait Ă  distribuer les rĂŽles de Rosina, Figaro et Basilio…)

La crĂ©ation Lilloise en 2013 de cette production du Barbier (lire notre compte rendu du Barbier de SĂ©ville de Rossini prĂ©sentĂ© en mai 2013 Ă  l’OpĂ©ra de Lille), a Ă©tĂ© un succĂšs mĂ©diatique et populaire. Nous avons encore le souvenir d’un public de tous Ăąges et couleurs confondus trĂšs fortement marquĂ© par les talents particuliers de Jean-François Sivadier et de son Ă©quipe artistique, exprimĂ©s avec candeur et sensibilitĂ© par la performance de la jeune distribution des chanteurs-acteurs particuliĂšrement engagĂ©s. Le spectacle repris cette saison a fait une tournĂ©e française dans les villes de Limoges, Caen, Reims et donc Dijon, dernier arrĂȘt d’un train artistique qui n’a pas Ă©tĂ© sans pĂ©ripĂ©ties. Pour cette premiĂšre dijonnaise, nous sommes accueillis Ă  l’Auditorium de l’OpĂ©ra de Dijon, un bĂątiment gargantuesque dont l’une des particularitĂ©s reste son excellente acoustique.

 

 

 

Un barbier pas comme les autres

barbier-de-seville-de-rossini-par-jean-francois-sivadier-armando-noguera-compte-rendu-critique-de-l'opera-DijonLa redĂ©couverte de la production en cette fin d’hiver 2014-201, s’avĂšre pleine d’agrĂ©ables surprises, mais pas dĂ©nuĂ©e rĂ©serves. Le baryton Armando Noguera en Figaro, crĂ©ateur du rĂŽle en 2013, et qui Ă©tait dĂ©jĂ  Ă  l’Ă©poque un fin connaisseur du personnage, l’ayant interprĂ©tĂ© depuis son trĂšs jeune Ăąge dans son Argentine natale, est annoncĂ© souffrant avant le dĂ©but de la reprĂ©sentation. Il dĂ©cide nĂ©anmoins d’assurer la performance en dĂ©pit de son Ă©tat de santĂ©. Les oreilles affĂ»tĂ©es ont pu remarquer ici et lĂ  quelques baisses de rĂ©gime et de tension, quelques faiblesses mais la prestation si riche, si pleine d’esprit impressionne globalement l’auditoire ; le brio du chanteur a paru inĂ©puisable et personne n’y est jamais rester insensible. Un excellent comĂ©dien dont le rĂŽle si charismatique de Figaro lui sied parfaitement, il assure aussi la bravoure musicale de la partition plutĂŽt virtuose. Un maĂźtre interprĂšte que la maladie paraĂźt porter et inspirer davantage encore, se donnant sur scĂšne, comme tout grand artiste.

Le jeune tĂ©nor amĂ©ricain Taylor Stayton reprend le rĂŽle d’Almaviva. Nous emarquons d’abord une impressionnante Ă©volution dans son jeu scĂ©nique. S’il fut un Almaviva rayonnant de tendresse en 2013 (prise de rĂŽle !), en 2015, il a l’assurance d’un artiste mĂ»r qui commence Ă  avoir une belle carriĂšre de belcantiste. Son charme personnel s’accorde trĂšs bien au charme de la musique que Rossini a composĂ© pour le personnage. Également excellent comĂ©dien, il est tout a fait crĂ©dible en jeune conte amoureux, et si les aigus ne sont pas toujours propres, le timbre est d’une incroyable beautĂ©
et sa prestation demeure tout Ă  fait enchanteresse.

La soprano Eduarda Melo reprend le rĂŽle de Rosina. En 2013, nous avions exprimĂ© notre curiositĂ© par rapport au choix d’une soprano et non d’une mezzo pour Rosina, pourtant la performance avait Ă©tĂ© convaincante. En 2015, elle aussi fait preuve d’une Ă©volution surprenante au niveau scĂ©nique et musicale. Une Rosina trĂšs Ă  l’aise avec son langage corporel, aussi engageante et engagĂ©e que ses partenaires, Noguera et Stayton, elle rĂ©gale l’auditoire avec un mĂ©lange prĂ©cieux d’Ă©motion et lĂ©gĂšretĂ©. Elle est piquante et touchante Ă  souhait. Que ce soit dans l’expression du dĂ©sir amoureux non dĂ©pourvu de nervositĂ© lors de son air du IIĂšme acte : « L’Inutile preccauzione », oĂč ses vocalises redoutables sont chargĂ©es d’une profonde et tendre sincĂ©ritĂ©, inspirant des frissons, ou encore lors du trio Ă  la fin du mĂȘme acte oĂč le dĂ©sir arrive au paroxysme… Le cĂ©lĂšbre air du Ier acte : « Una voce poco fa » Ă  son tour, est l’occasion pour la soprano de dĂ©montrer ses belles qualitĂ©s d’actrice comme de musicienne.

sivadierLe Bartolo de Tiziano Bracci comme ce fut le cas avant est un sommet comique en cette soirĂ©e d’hiver. Ses petits gestes affectĂ©s, ses Ă©changes hasardeux et drĂŽles avec le chef d’orchestre, le public, voire avec lui-mĂȘme, lui donnent un je ne sais quoi de touchant pour un personnage qui est souvent reprĂ©sentĂ© comme un gros mĂ©chant. La basse bulgare Deyan Vatchkov est aussi l’une des trĂšs agrĂ©ables surprises de cette reprise. Il intĂšgre la production pour la premiĂšre fois dans le rĂŽle de Basilio. Nous sommes davantage impressionnĂ©s par l’aisance avec laquelle il habite le personnage et accorde ses talents de chanteur-acteur au thĂ©Ăątre si distinctif et prĂ©cis de Sivadier ; un jeu qui se met au service ultime de Rossini. Il campe l’air de la calomnie au Ier acte avec panache et facilitĂ© ; c’est le vĂ©ritable protagoniste du quintette au IIĂšme acte. Nous regrettons qu’il ne soit plus prĂ©sent sur scĂšne tellement sa prĂ©sence comique et musicale est ravissante. La soprano Jennifer Rhys-Davis reprend le rĂŽle de Berta et y excelle ; sa performance est touchante et drĂŽle. Remarquons Ă©galement la participation du comĂ©dien engagĂ© Luc-Emmanuel Betton dans le rĂŽle muet d’Ambrogio, trĂšs sollicitĂ© sur scĂšne pour diffĂ©rentes raisons apparentes. Sa prĂ©sence se distingue par sa rĂ©activitĂ© et un je ne sais quoi de tendre et aussi de dĂ©jantĂ© (ma non troppo!) saisissant.

Si le choeur de l’OpĂ©ra de Dijon reste mou, l’Orchestre Dijon Bourgogne sous la direction d’Antonino Fogliani captive totalement. La baguette est enjouĂ©e, douĂ©e d’un entrain rossinien extraordinaire ! Ainsi l’ouverture et le finale primo passent comme un Ă©clair aux effets impressionnants. Nous regrettons nĂ©anmoins Ă  des moments prĂ©cis que le tempo aille si vite puisque les vocalises fabuleuses des chanteurs perdent beaucoup en distinction. Un Barbier pas comme les autres donc, avec un Ă©lan thĂ©Ăątral et comique d’une efficacitĂ© confondante. Toutes les vertus de la mĂ©thode Sivadier mises Ă  disposition d’une jolie troupe des chanteurs et musiciens, font honneur au cygne de Pesaro et Ă  son Barbier, dont nous cĂ©lĂ©brerons les 200 ans l’annĂ©e prochaine ! Un Barbier pas comme les autres Ă  consommer sans modĂ©ration, Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra de Dijon les 20, 22, 24 et 26 fĂ©vrier 2015.

Illustrations : Portrait de Rossini ; la production du Barbier de Séville de Rossini en 2013 ; Jean-François Sivadier (DR)

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 30 novembre 2014. Giacomo Puccini : La BohĂšme. Ana Maria Martinez, Piotr Beczala, Mariangela Sicilia, Tassis Christoyannis
 Orchestre et choeurs de l’opĂ©ra. Sir Mark Elder, direction. Jonathan Miller, mise en scĂšne.

DVD. Puccini: un sĂ©duisant Trittico (Opus Arte)La BohĂšme revient Ă  l’OpĂ©ra de Paris pour cette fin d’automne et pour NoĂ«l ! La production nostalgique et classique de Jonathan Miller datant de 1995 est reprise avec deux distributions de chanteurs. L’histoire adaptĂ©e des « ScĂšnes de la vie de BohĂšme » de Henri MĂŒrger (1849) prĂ©sente des tableaux oĂč s’illustrent les aventures et mĂ©saventures des bohĂšmes du Paris des annĂ©es 1830. Elle est racontĂ©e musicalement par les Choeurs et l’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris, sous la direction musicale du chef Sir Mark Elder.

Equilibre parfait entre gaßté et tristesse

Giacomo Puccini (1858 – 1924) n’est pas encore totalement abandonnĂ© dans l’Ă©bullition violente et crĂ©ative du vĂ©risme de ses Ɠuvres plus tardives comme Madama Butterfly, La Tosca, La Fanciulla del West quand il crĂ©e La BohĂšme en 1896. Il commence la composition en 1893 (il donne lui-mĂȘme cette prĂ©cision dans sa polĂ©mique avec Leoncavallo, auteur d’une BohĂšme presque contemporaine) et l’oeuvre reçoit un accueil favorable sans reproduire pourtant l’enthousiasme dĂ©chaĂźnĂ© par Manon Lescaut. La critique a Ă©tĂ© plus partagĂ©e, certains y voient la fin de la carriĂšre de Puccini et d’autres y voient le chef-d’oeuvre absolu de l’Italien.

Ce soir, la production classique de Jonathan Miller avec la direction so British de Sir Mark Elder, permet de constater davantage qu’il s’agĂźt d’un bijou lyrique de grande originalitĂ© (pour son Ă©poque, bien Ă©videmment). La BohĂšme captive donc par ce mĂ©lange savant, mais surtout sensible, de tristesse et de gaĂźtĂ©, entre rĂ©alisme et impressionnisme, avec son lyrisme passionnĂ© incontestable et une description mĂ©ticuleuse des caractĂšres.

La distribution des chanteurs regroupe plusieurs artistes investis, complices. Le quatuor initial des bohĂšmes dans leur mansarde, au froid, Ă©voque dĂ©jĂ  une certaine nostalgie au sourire timide, celle de la vie d’artiste et d’Ă©tudiant. Les tubes lyriques dont l’oeuvre est riche commencent avec « Che gelida manina » chantĂ© par Piotr Beczala dans le rĂŽle de Rodolfo. Il inspire tout de suite frissons et applaudissements qui augmenteront et continueront avec le « Si, mi chiamano mimi » de Mimi, interprĂ©tĂ© par la soprano Ana Maria Martinez. Ils ferment le premier tableau avec le duet d’amour « O soave fanciulla », bizarrement un peu moins touchant que les solos prĂ©cĂ©dents.

La Musetta de Mariangela Sicilia est la vedette au deuxiĂšme tableau, avec une prestation piquante, trĂšs rĂ©ussie de sa chanson « Quando m’en vo ». Le tableau global est une rĂ©ussite en vĂ©ritĂ©, musicale et thĂ©Ăątrale. Les bohĂšmes se trouvent dans un cafĂ© du quartier latin oĂč ils s’amusent Ă  ĂȘtre fabuleux. Et fabuleuses sont aussi les prestations ! Quelle verve et quelle sensibilitĂ© musicale, quel fantastique travail d’acteur ! Au troisiĂšme tableau, le plus sombre, nous avons droit au « Donde lieta usci » de Mimi d’un sentimentalisme Ă  briser les cƓurs, continuation naturelle des frissons amorcĂ©s. Dans cet acte, Martinez rĂ©gale l’audience avec une certaine profondeur de caractĂšre qui relĂšve de la tragĂ©die, par sa force et sincĂ©ritĂ©, mais qui reste indĂ©niablement proche de l’auditeur contemporain : Mimi, dans l’isolement glacial et le froid mĂ©chant de l’hiver parisien d’autrefois, retourne seule vers le nid solitaire d’oĂč elle est sortie (sa chambre de bonne) en faisant ses adieux, sans rancune… C’est au quatriĂšme et dernier tableau qu’elle meurt de froid dans la mansarde des bohĂšmes, dans les bras d’un Piotr Beczala trĂšs touchant.

Insistons Ă©galement sur les performances si sensibles de Tassis Christoyannis (que nous sommes toujours contents de voir et entendre) en Marcello, le peintre, ou encore celles d’Ante Jerkunica et Simone del Savio, respectivement le philosophe et le musicien.

La direction de Sir Mark Elder est souvent pĂ©tillante et lĂ©gĂšre. Si l’orchestration de Puccini paraĂźt souvent disparate et peu sophistiquĂ©e, elle est toujours trĂšs efficace (et ce malgrĂ© des incohĂ©rences parfois frappantes!). Dans ce sens, les instrumentistes offrent Ă  l’auditoire une performance touchante, sans excĂšs. Si nous avons trouvĂ© les changements de tableaux d’une longueur presque insupportable, nous gardons le meilleur des souvenirs pour la mise en scĂšne Ă  la fois Ă©conome et somptueuse de Miller. Nous invitons tous nos lecteurs Ă  vivre et revivre l’histoire des bohĂšmes; vous vous laisserez sĂ©duire et toucher comme.nous par le roman des Ă©tudiants et des artistes amoureux lors d’une soirĂ©e extraordinaire. Encore Ă  l’OpĂ©ra Bastille les 2, 4,6, 9, 11, 13, 15, 18, 21, 23, 26, 28 et 30 dĂ©cembre 2014 (deuxiĂšme distribution Ă  partir du 15).

Compte rendu, danse. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 26 octobre 2014. Rudolf Noureev : Casse-Noisette. DorothĂ©e Gilbert, Mathieu Ganio, caroline Robert, Daniel Stokes
 Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. TchaĂŻkovsky, compositeur. Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Kevin Rhodes, direction musicale.

tchaikovski-583-597Le ballet des fĂȘtes de fin d’annĂ©e par excellence, le Casse-Noisette de Petipa/Ivanov et Tchaikovsky, revient sur la scĂšne de l’OpĂ©ra National de Paris dans la version ravissante et complexe de Rudolf Noureev, somptueusement habillĂ©e par le costumier et dĂ©corateur fĂ©tiche de l’ancien Directeur du Ballet de l’OpĂ©ra, Nicholas Geordiadis. La musique non moins somptueuse et profonde de Tchaikovsky est dirigĂ©e et interprĂ©tĂ©e par le chef Kevin Rhodes et l’Orchestre de l’OpĂ©ra, la MaĂźtrise des Hauts-de-Seine et le choeur d’enfants de l’OpĂ©ra. Un spectacle total qui compte avec la participation des nombreux Ă©lĂšves de l’Ecole de danse de l’Ă©tablissement. Une soirĂ©e extraordinaire nous attend.

Dans la chorégraphie de Rudolf Noureev,

Un Casse-Noisette luxueux, pour les grands et les petits

Rudolf Noureev (1938 – 1993), phĂ©nomĂšne de la danse au XXe siĂšcle, entreprend Ă  la fin de sa vie de faire rentrer au rĂ©pertoire parisien les grands ballets classiques qu’il a travaillĂ© en Russie. Nous pouvons aujourd’hui nous dĂ©lecter de la grandeur de ces ballets grĂące Ă  son hĂ©ritage. Le Casse-Noisette, dernier ballet de Tchaikovsky et l’un des derniers d’un Petipa vieillissant (il crĂ©era encore Raymonda notamment; dans Casse-Noisette la plupart des danses ont Ă©tĂ© chorĂ©graphiĂ©es par Lev Ivanov), reprĂ©sente un sommet de gaĂźtĂ© et de magie dans l’histoire de la danse.

InspirĂ© du conte d’E.T.A Hoffman « Casse-Noisette et le Roi des rats » l’histoire est un mĂ©lange de mĂ©lancolie fantastique et enfantine typique des dĂ©buts du romantisme allemand avec un aspect psychologique d’une hardiesse parfois troublante. La musique monumentale et bondissante de Tchaikovsky, Ă  la fois Ă©lĂ©gante, sauvage, exotique, mystĂ©rieuse, romantique, mais aussi nĂ©o-classique et pastorale, rĂ©gĂ©nĂšre brillamment les nuances de l’ouvrage original, trĂšs connu en Russie. Or, Petipa s’inspire Ă  son tour de l’adaptation du conte par Alexandre Dumas PĂšre, qui insiste sur l’aspect fantastique et scintillant de l’enfance idĂ©alisĂ©e. La collaboration s’avĂšre peu Ă©vidente, et au final la musique de Tchaikovsky l’emporte sur la danse.

Noureev, avec les moyens chorĂ©graphiques qui lui sont propres, propose un Casse-Noisette d’une modernitĂ© Ă©tonnante, trouvant un Ă©quilibre entre les deux aspects contrastants du ballet. Il enlĂšve les excĂšs Ă©dulcorĂ©s de l’histoire (mais pas toujours de la danse), qu’il transforme en composants narratifs aidant Ă  illustrer l’histoire qu’il veut raconter. Le conte par trop connu d’un soir de NoĂ«l, oĂč Clara/Marie reçoit en cadeau un casse-noisette, qu’elle rencontre ensuite en rĂȘve avec d’autres jouets qui s’animent et qui se battent contre des rats vilains, pour triompher finalement, et oĂč les rĂȘves deviennent rĂ©alitĂ© ; le canevas se transforme et change de ton dans l’optique de Noureev. Il se souci de libĂ©rer la trame des sucreries tout en gardant un aspect fantastique thĂ©Ăątral visuellement pĂ©tillant. Ici, la frontiĂšre est floue entre rĂȘve et rĂ©alitĂ©, et les deux relĂšvent parfois du cauchemar, explorant les peurs de la jeune fille qui devient femme. Nous trouvons donc une petite Clara, superbement interprĂ©tĂ©e par l’Etoile DorothĂ©e Gilbert, qui arrive pour la premiĂšre fois Ă  s’exprimer sur scĂšne au-delĂ  des limites unidimensionnels du livret de Petipa. Noureev prĂ©serve les danses iconiques de la FĂ©e DragĂ©e, personnage en l’occurrence supprimĂ©. Un bonheur d’expression, de rigueur, d’Ă©mancipation aussi pour toute danseuse !

De mĂȘme Drosselmeyer, l’oncle qui offre le casse-noisette Ă  Clara, est aussi le Casse-Noisette lui mĂȘme qui devient Prince dans le rĂȘve (le fantasme?) de la jeune femme. Mathieu Ganio, Etoile, assure le rĂŽle qui lui va trĂšs bien, comme tous les rĂŽles de Prince. Il a une Ă©lĂ©gance et une allure tout Ă  fait romantique Ă  laquelle le public ne peux jamais rester insensible. Avec Gilbert, il forme un couple Ă  la beautĂ© plastique et Ă  la virtuositĂ© indĂ©niable. Parfois trĂšs touchants, mĂȘme si en quelques moments fugaces ils ne paraissent pas trĂšs stables.

Le premier acte est le plus narratif, et nous avons le tendre plaisir de voir sur scĂšne toute une quantitĂ© d’Ă©lĂšves de l’Ă©cole de danse de l’opĂ©ra ! Ils sont les enfants qui jouent et dansent autour du sapin de NoĂ«l, mais ils sont aussi des soldats de plomb et des rats mĂ©chants qui se battent !!! Pour ceux qui critiquent Noureev d’avoir fait du ballet pour enfants, un spectacle trop adulte, voici la preuve de l’humour exaltant et bon enfant du russe, sa chorĂ©graphie pour ces enfants si joliment dĂ©guisĂ©s est un joyau d’action mignonne et drĂŽle ! Mais les talents du chorĂ©graphe et de la compagnie s’expriment partout dans les deux actes, le premier se terminant par un passage d’ensemble au Royaume des flocons de neige ensorcelant, inoubliable. Et au deuxiĂšme ?  Nous avons droit aux danses de caractĂšre si cĂ©lĂšbres, dansĂ©es avec beaucoup de panache, notamment le trio de Cyril Mitilian, Simon Valastro et Adrien Couvez dans la danse chinoise impressionnante ; surtout l’archi-cĂ©lĂšbre valse des fleurs, dans cette version une Ă©lĂ©gante valse dorĂ©e avec l’opulence aristocratique de l’Ă©poque de Marie-Antoinette.

Finalement fĂ©licitons Ă©galement la prestation des musiciens. L’Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris sous la baguette de Rhodes a ce soir, une certaine lĂ©gĂšretĂ© qui s’accorde trĂšs bien aux scĂšnes comiques. En l’occurrence, lors de scĂšnes plus ambiguĂ«s ou dĂ©licates, cette lĂ©gĂšretĂ© aide le public Ă  ne pas trop se perdre dans les ombres psychanalytiques et psychologiques de la lecture de Noureev. Ainsi, le spectacle est l’occasion de vivre les bonheurs et surtout la grandeur totale de l’illustre maison. Tout est parfaitement soignĂ©, les Ă©quipes faisant preuve d’une complicitĂ© non seulement Ă©vidente mais, devant l’envergure de l’Ă©vĂ©nement, nĂ©cessaire. La danse classique la plus virtuose avec les meilleurs danseurs d’aujourd’hui (et de demain!), un cadeau inoubliable de NoĂ«l pour les petits et pour les grands. Un dĂ©licieux gĂąteau de fĂȘtes de fin d’annĂ©e Ă  consommer sans modĂ©ration ! A l’OpĂ©ra Bastille les 29 novembre et les 1er, 3, 5, 7, 8, 10, 12, 16, 17, 19, 20, 22, 24, 25, 27, 29 dĂ©cembre 2014.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Garnier, le 19 octobre 2014. Mozart : L’EnlĂšvement au sĂ©rail. Erin Morley, Anna Prohaska, Bernard Richter, Lars Woldt
 Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra National de Paris. Philippe Jordan, direction. Zabou Breitman, mise en scĂšne.

L’EnlĂšvement au sĂ©railL’OpĂ©ra de Paris invite l’actrice et rĂ©alisatrice Zabou Breitman Ă  mettre en scĂšne une nouvelle production de L’EnlĂšvement au sĂ©rail de Mozart, aprĂšs une absence de presque… 30 ans dans l’illustre maison. Une jeune et pĂ©tillante distribution des chanteurs anime la comĂ©die sentimentale et Ă©clairĂ©e de Mozart, fille du siĂšcle des LumiĂšres. Philippe Jordan assure la direction musicale.

Turquerie, sucrerie… Mozart cocasse !

Le premier singspiel ou opĂ©ra allemand de la maturitĂ© de Mozart, est en fait une commande de l’Empereur Joseph II crĂ©Ă© en 1782. C’est un vĂ©ritable Ă©largissement du genre, ouvrant la voie Ă  la FlĂ»te EnchantĂ©e, Ă  Fidelio, au FreischĂŒtz. VoilĂ  le premier grand opĂ©ra allemand et le plus grand succĂšs des opĂ©ras du vivant du gĂ©nie salzbourgeois. Ici nous pouvons trouver, comme c’est le cas aussi pour Idomeneo, les germes de toute la musique de l’avenir de Mozart. Comme dans tous ses opĂ©ras, le thĂšme de base est celui de l’amour qui triomphe sur toutes les forces hostiles qui s’y opposent.  Il s’agĂźt Ă©galement d’une Ɠuvre d’art d’une grande difficultĂ© interprĂ©tative, l’Empereur mĂȘme dit Ă  Mozart “Trop beau pour nos oreilles, et beaucoup trop de notes”. Phrase souvent paraphrasĂ©e et devenue archicĂ©lĂšbre.

Avec son librettiste Johann Gottlieb Stephanie, Mozart remanie et amĂ©liore la forme de l’opĂ©ra de sauvetage, typique au 18e siĂšcle. L’histoire d’une simplicitĂ© tout Ă  fait allemande raconte l’aventure de Belmonte dont l’entreprise est d’enlever sa bien-aimĂ©e Constance, ainsi que sa servante Blondine et son ami Pedrillo, du palais du Pacha SĂ©lim. Celui-ci les a achetĂ©s auprĂšs des pirates et est Ă©pris de Constance, qui devient sa favorite malgrĂ© sa fidĂ©litĂ© Ă  Belmonte. Blondine inspire la curiositĂ© d’Osmin, le gardien du sĂ©rail attirĂ© par elle, tandis que Pedrillo, amoureux d’elle aussi, concocte un plan pour aider Belmonte. AprĂšs une sĂ©rie de situations d’un lyrisme succulent, les protagonistes sont capturĂ©s par Osmin juste avant leur dĂ©part. Il insiste qu’on les pende pour trahison, chose Ă  laquelle le Pacha pense sĂ©rieusement d’autant qu’il dĂ©couvre que Belmonte est le fils d’un ancien ennemi. Mais Selim finit par choisir le chemin de la magnanimitĂ© ordonnant leur libĂ©ration immĂ©diate. D’une façon plutĂŽt audacieuse et insolente, mais toujours sublime, Mozart met en scĂšne son monarque Ă©clairĂ© en guise de Turc. De quoi choquer et amuser le public cosmopolite de l’Empire Austro-Hongrois !

Le couple noble de Constance et Belmonte est interprĂ©tĂ© par Erin Morley et Bernard Richter. Elle fait preuve d’un joyeux mĂ©lange de gravitĂ© et de candeur, sans doute grĂące Ă  la mise en scĂšne qui insiste sur l’aspect comique de l’Ɠuvre. Elle chante une sĂ©rie d’airs d’une difficultĂ© extrĂȘme, toujours avec une trĂšs grande Ă©motion. Quand elle chante son chagrin d’amour au Pacha lors du « Ach ich liebte » du 1er acte, elle inspire dĂ©jĂ  des frissons. Son « Traurigkeit » suivant rompt les cƓurs. TrĂšs investie d’un point de vue thĂ©Ăątral, elle rĂ©ussit l’air de bravoure Ă  l’italienne « Martern aller Arten » (avec quatuor de solistes instrumentistes jouant sur scĂšne) ; un air pour soprano des plus virtuoses dans l’histoire de la musique. Si le souffle souffre parfois, nous restons conquis par sa performance remarquable. Quant Ă  Richter il a une voix puissante et Ă  la belle couleur. Son sostenuto et sa projection impressionnent et il maĂźtrise les difficiles passages de coloratura de son personnage ; si sa prestation brille avec l’Ă©clat de l’hĂ©roĂŻsme sentimental d’un noble amoureux, nous trouvons son jeu d’acteur parfois trop affectĂ©. Ceci donne des scĂšnes comiques tout Ă  fait piquantes mais avec peu d’Ă©lĂ©gie. Or, c’est avec son chant brillant et parfois trop fort qu’il ravit l’audience, notamment lors des ensembles.

Le couple populaire de Blondine et Pedrillo est assurĂ© par Anna Prohaska et Paul Schweinester. Ils sont tous les deux d’excellents comĂ©diens, et dans cette mise en scĂšne c’est certainement l’aspect qui est le plus mis en valeur. Elle, fait une Blondine capricieuse et hautaine au chant aĂ©rien, d’une agilitĂ© pĂ©tillante et lĂ©gĂšre. Nous apprĂ©cions qu’elle ose intervenir dans la partition pour se l’approprier, mĂȘme si ce n’est malheureusement pas toujours trĂšs rĂ©ussi. Son excellent jeu d’actrice l’emporte dans ses airs pas faciles et elle se distingue surtout dans les duos et ensembles oĂč elle arrive Ă  dĂ©ployer les beautĂ©s de son instrument sans ĂȘtre distraite par une quelconque ornementation superflue. Le Pedrillo de Schweinester est une agrĂ©able surprise, beau Ă  entendre et Ă  regarder. Il a une certaine exubĂ©rance comique dans l’expression qui s’accorde superbement avec le rĂŽle. Le timbre de sa voix est particuliĂšrement attirant. Il rayonne d’humour dans ensembles et solos. L’Osmin de Lars Woldt est implacable. Encore un autre personnage avec des airs d’une difficultĂ© extrĂȘme ; il s’agĂźt en effet du rĂŽle pour basse avec les coloratures les plus virtuoses qui soit ! Il campe un mĂ©chant tragi-comique Ă  la perfection par son jeu d’acteur. Son dernier air « Ha, wie will ich triumphieren ! » est un vĂ©ritable tour de force.

JĂŒrgen Maurer interprĂšte le rĂŽle parlĂ© du Pacha Selim avec une dignitĂ© et une prestance hors du commun. Si la mise en scĂšne Ă©tait autre, nous aurions craint que Constance tombe sous son charme, tant sa beautĂ© plastique et son jeu d’acteur sont sĂ©duisants.

La mise en scĂšne trĂšs cinĂ©matographique de Zabou Breitman renvoie directement au film-documentaire d’opĂ©ra Mozart in Turkey d’Elijah Moshinsky, filmĂ© au palais Topkapi Ă  Istanbul. Elle dit s’ĂȘtre inspirĂ©e du cinĂ©ma muet des annĂ©es 20. Elle transpose l’action Ă  cette pĂ©riode et ajoute un film muet comique illustrant le contexte durant l’ouverture. Accents fĂ©ministes et Ă©clairages comiques qu’elle intĂšgre Ă  la narration ne font pas du plat qu’elle sert un repas particuliĂšrement nourrissant. En revanche, son insistance sur le comique et le traitement plastique de l’action (fabuleux dĂ©cors de Jean-Marc StehlĂ© et costumes d’Arielle Chanty) rendent sa crĂ©ation tout Ă  fait succulente. Si elle ne rĂ©ussit pas toujours le traitement des da capo (chose jamais Ă©vidente), cela reste un bel ouvrage. Sans plus.

En contrepartie, le Choeur et l’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris offrent une performance riche en couleurs, Ă  l’entrain endiablĂ© mais aussi avec un lyrisme Ă©blouissant. Les musiciens jouant les instruments « alla turca » (piccolo, triangle, cymbales et grosse caisse), sont sur scĂšne, habillĂ©s en « turc ». L’effet est fort sympathique. La dynamique fabuleuse des chƓurs sous la direction de JosĂ© Luis Basso s’accorde avec celle de l’orchestre dirigĂ© par Philippe Jordan. Il offre une lecture intĂ©ressante, avec trĂšs peu de coupures, et il exploite les qualitĂ©s de l’ensemble avec Ă©lĂ©gance mais aussi certitude. Parfois il y a des dĂ©calages plutĂŽt confondants entre l’orchestre et les chanteurs, nous pensons surtout au finale du 1er acte « Marsch ! Marsch ! Marsch ! », … un peu dĂ©cevant. En revanche, le traitement du finale du 2e acte, l’incroyable quatuor « Ach ! Belmonte ! Ach ! Mein Leben ! » est trĂšs pertinent, s’agissant du sommet lyrique de l’opus :  l’idĂ©e de Jordan de ralentir alors le tempo, fonctionne bien.

Mozart : nouvelle production de l’EnlĂšvement au SĂ©rail, Zabou Breitman, mise en scĂšne. Philippe Jordan, direction. De toute Ă©vidence, une nouvelle production Ă  dĂ©couvrir au Palais Garnier  Ă  Paris, les 16, 19, 22, 24, 27, 29 octobre, les 1er, 5 et 8 novembre 2014 ou bien l’annĂ©e prochaine les 21, 24, 26, 29 janvier et les 1er, 4, 5, 7, 10, 12 et 15 fĂ©vrier 2015.

Compte rendu, opĂ©ra. Lille. OpĂ©ra de Lille, le 17 octobre 2014. Rameau : Castor et Pollux. Pascal Charbonneau, Henk Neven, GaĂ«lle Arquez
 Le Concert d’AstrĂ©e, choeur et orchestre. Emmanuelle HaĂŻm, direction. Barrie Kosky, mise en scĂšne.

castor et pollux opera de lille emmanuelle haimL’annĂ©e Rameau 2014 est fĂȘtĂ©e Ă  Lille avec une nouvelle production de Castor et Pollux ! Au Concert d’AstrĂ©e d’Emmanuelle HaĂŻm associe une jeune et brillante distribution, trĂšs investie dans la mise en scĂšne insolente et insolite, mais surtout pertinente, de Barrie Kosky, directeur de l’OpĂ©ra Comique de Berlin. Une soirĂ©e riche en Ă©motions et en audace oĂč Rameau est mis en valeur par la force des talents combinĂ©s ! Castor et Pollux voit le jour en 1737 dans une version plus longue avec un prologue allĂ©gorique sur le traitĂ© de Vienne. Les Lullystes acharnĂ©s sont alors trĂšs critiques et mĂ©prisants, ils ne savent pas encore qu’en 1754 l’opĂ©ra repris et remaniĂ© sera un exemple illustre de l’Ă©cole française de musique effectivement crĂ©Ă©e par Lully et dont Rameau deviendra le dernier vĂ©ritable reprĂ©sentant d’envergure, voire le sommet, avec le mĂ©lange de science et d’Ă©motion qui lui sont propres. La version mise en scĂšne pour cette production est celle de 1754, dont peut-ĂȘtre seul l’aspect dramaturgique est rĂ©ellement amĂ©liorĂ©.

Castor et Pollux de chair et de sang

La mise en scĂšne de Barrie Kosky est une crĂ©ature bizarre que l’on trouve rarement en France. En une transposition absolue de l’histoire et un expressionnisme certain, quoi que plus ou moins abstrait, la production est une recette qui ne plaira guĂšre aux puristes, mais, en l’occurrence, une formule qui marche trĂšs bien et qui mĂȘme rehausse l’oeuvre. Nous sommes donc dans un dĂ©cor unique, une boĂźte en bois oĂč les dieux et les chƓurs dansent, courent, se fracassent contre les murs, saignent, etc., ; un huis clos qui permet d’Ă©clairer davantage l’histoire. Qui devient plus dramatique que tragique. La mise en scĂšne parle par consĂ©quent Ă  l’auditeur contemporain, tandis que la performance de l’orchestre baroque nous emmĂšne Ă  imaginer et prĂ©sumer comment la musique sonnait dans un temps rĂ©volu.

Dans ce cadre, la distribution des chanteurs est engageante et engagĂ©e. Castor et Pollux sont chantĂ©s avec brio par Pascal Charbonneau et Henk Neven respectivement. Si l’expressionnisme de la mise en scĂšne (avec sa grande intensitĂ© physique) affecte parfois la voix du premier, il demeure un Castor allĂ©chant par la beautĂ© du timbre et la colorature facile. Henk Neven est un habituĂ© du rĂŽle, sa performance prĂ©serve l’accent noble de la tragĂ©die, par la gravitĂ© de son chant et un jeu d’acteur Ă©mouvant. Leur complicitĂ© sur le plateau est une belle Ă©vidence. Nous trouvons une mĂȘme entente Ă  deux voix chez les sƓurs TĂ©laĂŻre et PhoebĂ©, interprĂ©tĂ©es par Emmanuelle de Negri et GaĂ«lle Arquez respectivement. De Negri est une chanteuse de talent qui sait servir la musique de son personnage, sa voix a une certaine lĂ©gĂšretĂ© Ă  laquelle nous ne pouvons pas rester insensibles, d’autant plus que son jeu d’actrice est aussi investi. Or, nous aurions prĂ©fĂ©rĂ© un chant plus nuancĂ©, notamment lors du cĂ©lĂšbre air « Tristes apprĂȘts ». Nous nous demandons si c’Ă©tait un choix stylistique du chef d’orchestre, que nous n’avons pas trouvĂ© particuliĂšrement impressionnant pour ce morceau normalement sublime. Arquez (qui nous a marquĂ© dans Le Couronnement de PoppĂ©e Ă  l’OpĂ©ra de Paris), quant Ă  elle, montre au public les nombreux visages de son talent. Elle a une sensualitĂ© rayonnante sur scĂšne que complĂšte de façon exquise son chant envoĂ»tant. Mais c’est surtout l’aspect dramatique de son jeu qui impressionne, elle rĂ©ussit Ă  nuancer le rĂŽle de PhĂ©bĂ©, lui donnant une gamme d’expressions Ă©largie (quoi que, en tant que mĂ©chante, le tourment l’emporte ici sans alternative) et captive l’auditoire par son articulation de la langue française, par une prosodie immaculĂ©e. Une jeune Ă©toile du firmament lyrique qu’on espĂšre voir davantage sur scĂšne.

Les rĂŽles secondaires sont toujours remarquables d’un point de vue scĂ©nique. Musicalement, nous avons tout particuliĂšrement apprĂ©ciĂ© la performance d’Erwin Aros en Mercure (et l’AthlĂšte, personnage intĂ©grĂ© dans le rĂŽle de Mercure pour cette production). Il chante l’ariette virtuose « Eclatez, fiĂšres trompettes » d’une façon stylisĂ©e que nous trouvons… intĂ©ressante. S’il a un beau timbre brillant et une technique irrĂ©prochable, nous ne comprenons pas qu’il chante Ă  mezza voce la section la plus aigĂŒe (et donc hĂ©roĂŻque) de l’ariette, sachant que Rameau, si mathĂ©matiquement prĂ©cis dans ses partitions, ne le souhaitait pas. D’un point de vue dramaturgique l’effet est dĂ©concertant, l’AthlĂšte chante le texte suivant : « Eclatez, fiĂšres trompettes, faites briller dans ces retraites la gloire de nos hĂ©ros », pourquoi le chanteur projette-t-il ses trompettes Ă  mi-voix ? Cela nous interroge. En dĂ©pit de cette stylisation peut-ĂȘtre imposĂ©e, nous sommes Ă  nouveau reconquis lors du gĂ©nial trio de l’acte IV « Rentrez, rentrez dans l’esclavage ». FĂ©licitons le choeur du Concert d’AstrĂ©e au bel investissement, toujours trĂšs rĂ©actif et polyvalent. Le Concert AstrĂ©e sous la direction d’Emmanuelle HaĂŻm n’a rien perdu de l’alacritĂ© qui lui est propre. L’Ă©quilibre entre fosse et plateau est maintenu tout au long des 5 actes. Si nous aurions peut-ĂȘtre prĂ©fĂ©rĂ© plus de nuances dans la performance, l’attaque et la vigueur des cordes, ainsi que la candeur particuliĂšre des vents, convainquent. Pour autant est ce rĂ©ellement suffisant chez Rameau?

Compte rendu, opĂ©ra. Lille. OpĂ©ra de Lille, le 17 octobre 2014. Rameau : Castor et Pollux. Pascal Charbonneau, Henk Neven, GaĂ«lle Arquez
 Le Concert d’AstrĂ©e, choeur et orchestre. Emmanuelle HaĂŻm, direction. Barrie Kosky, mise en scĂšne. Une Ɠuvre rare Ă  (re)dĂ©couvrir Ă  l’OpĂ©ra de Lille les 17, 19, 21, 23 et 25 octobre 2014.

Compte rendu, comĂ©die musicale. Paris. ThĂ©Ăątre du ChĂątelet, le 11 septembre 2014. Les Parapluies de Cherbourg, version symphonique. Jacques Demy, texte. Marie Oppert, Vincent Niclo, Natalie Dessay… Orchestre National d’Île-de-France. Michel Legrand, compositeur, direction musicale. Jean-Jacques SempĂ©, dessins. Vincent Vittoz, mise en space.

chatelet parapluies de cherbourgUne version symphonique dĂ©finitive du film mythique de Jacques Demy Les Parapluies de Cherbourg (1963) ouvre la saison lyrique 2014-2015 du ThĂ©Ăątre du ChĂątelet. L’Orchestre National d’Île-de-France joue la nouvelle orchestration du compositeur Michel Legrand qui dans la fosse en assure la direction musicale. Les protagonistes sont la trĂšs jeune soprano Marie Oppert et le tĂ©nor Vincent Niclo, accompagnĂ©s d’un casting qui compte aussi les vĂ©tĂ©rans Natalie Dessay et Laurent Naouri. La tĂąche compliquĂ©e de la mise en space est signĂ© Vincent Vittoz.

Les Parapluies de Cherbourg au ChĂątelet

un diamant fracturé qui brille encore

La relation artistique du cinĂ©aste de la Nouvelle Vague Jacques Demy avec le compositeur Michel Legrand a Ă©tĂ© l’une des plus fructueuses du siĂšcle passĂ©, avec pas moins de 9 collaborations d’envergure. Les Parapluies de Cherbourg en marquent la troisiĂšme, la crĂ©ation mythique leur permet effectivement de fixer le genre de la comĂ©die musicale Ă  la française. Le mariage des talents a ravagĂ© le Festival de Cannes en 1964 et a catapultĂ© le film Ă  la renommĂ©e internationale. Beaucoup d’encre a coulĂ©, et coule encore, avec raison, sur la richesse du film
 incontournable. Le ThĂ©Ăątre du ChĂątelet, cultivant une mission artistique toujours trĂšs audacieuse, donne carte blanche au compositeur contemporain lequel dĂ©cide de crĂ©er une version symphonique dĂ©finitive avec mise en space. Un pari musical qui se rĂ©vĂšle payant puisque la musique comme les chanteurs-acteurs choisis pour l’interprĂ©ter ne manquent pas de charme.

Or, mettre en scĂšne au thĂ©Ăątre, un film dont la conception et la rĂ©alisation sont si parfaites, dont l’Ă©quilibre et l’union harmonieuse du rĂ©cit avec la musique est si exemplaire, paraĂźt une mission impossible ou presque. Les Parapluies de Cherbourg est une tragĂ©die de la vie quotidienne (comme beaucoup d’autres crĂ©atures issues de la Nouvelle Vague), l’histoire est simple et l’aspect local et petit-bourgeois est en fait l’un des outils du cinĂ©aste pour arriver Ă  l’universalitĂ© indĂ©niable de ses Ɠuvres. Ici Madame Emery, jouĂ©e par une Natalie Dessay qui s’Ă©clate, – parfois trop -, tient une boutique de parapluies Ă  Cherbourg, aidĂ©e par sa fille GeneviĂšve qui est amoureuse de Guy, mĂ©canicien et orphelin Ă©levĂ© par sa tante Elise, malade. L’illusion d’une vie simple d’amoureux quitte vite la narration puisque Guy est appelĂ© sous les drapeaux et s’en va en AlgĂ©rie. GeneviĂšve garde l’espoir des retrouvailles avec un nouvel Ă©lan : elle est enceinte de son bien-aimĂ©. SociĂ©tĂ© capitaliste oblige, elle finit par se marier avec Roland Cassard, riche bijoutier qui l’accepte avec l’enfant. Guy revient Ă  Cherbourg et se marie avec Madeleine l’accompagnatrice de la tante Elise dĂ©cĂ©dĂ©e, ils auront un enfant. Un jour de NoĂ«l, de passage Ă  Cherbourg, GeneviĂšve et sa fille croisent Guy dans sa station de service, ils Ă©changent quelques mots puis se sĂ©parent.

Pour la premiĂšre mondiale Ă  Paris, l’univers haut en couleurs du film est trĂšs vaguement Ă©voquĂ© dans la mise en space de Vincent Vittoz, par les dessins – mignons, efficaces – de Jean-Jacques SempĂ© sur des structures mobiles, et quelques parapluies. Une illusion de dĂ©cors Ă©conome et franchement sympathique, mais 
 facile et de trĂšs peu d’impact. Nous apprĂ©cions surtout l’intention, mĂȘme si elle nous dĂ©passe souvent, pour dire le moins (dans le programme le metteur en scĂšne dit vouloir reprĂ©senter l’imaginaire musical du film plus que le drame…).

L’investissement de la distribution est dans ce sens plutĂŽt salvateur. D’abord le couple interprĂ©tĂ© par la trĂšs jeune soprano Marie Oppert (17 ans!) et le tĂ©nor Vincent Niclo, mais aussi les rĂŽles secondaires parfois admirables de Natalie Dessay et Laurent Naouri. Les premiers dĂ©bordent de charme thĂ©Ăątral et musical, et mĂȘme plastique. C’est un couple crĂ©dible dans l’action et dans le chant des motifs inoubliables de Michel Legrand. Natalie Dessay revient Ă  Paris avec un rĂŽle qui lui va vocalement comme un gant. Elle se montre maĂźtresse absolue de la langue française, et si en principe nous prĂ©fĂ©rons une Madame Emery Ă  la gestuelle un peu plus restreinte, nous sommes ravis de la revoir sur scĂšne. De mĂȘme pour Laurent Naouri dont nous apprĂ©cions toujours le chant et le charme.

On l’a compris la rĂ©alisation scĂ©nique reste bien modeste et c’est essentiellement l’orchestre qui permet in fine au spectacle de briller : grĂące Ă  la musique de Michel Legrand, fabuleusement interprĂ©tĂ©e par l’Orchestre National d’Île de France. Voir le compositeur diriger sa propre version symphonique reste un grand moment. Remarquons particuliĂšrement les bois dĂ©licieux et l’impressionnant entrain de l’orchestre, souvent jazzy, affirmant un brio de grande classe dans les sommets d’intensitĂ© musicale. Spectacle Ă  voir au ThĂ©Ăątre du ChĂątelet les 11, 12, 13 et 14 septembre 2014, diffusĂ© sur France Musique le mercredi 8 octobre 2014 Ă  20h puis sur France 3 au moment des fĂȘtes de fin d’annĂ©e 2014.

Compte rendu, comĂ©die musicale. Paris. ThĂ©Ăątre du ChĂątelet, le 11 septembre 2014. Les Parapluies de Cherbourg, version symphonique. Jacques Demy, texte. Marie Oppert, Vincent Niclo, Natalie Dessay… Orchestre National d’Île-de-France. Michel Legrand, compositeur, direction musicale. Jean-Jacques SempĂ©, dessins. Vincent Vittoz, mise en space.

Compte rendu, opĂ©ra. Bordeaux. OpĂ©ra National de Bordeaux, le 27 mai 2014. Donizetti : Anna Bolena. Elza van der Heever, Keri Alkema, Sasha Cooke… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Leonardo Vordoni, direction. Marie-Louise Bischofberger, mise en scĂšne.

annabolena0Bordeaux, OpĂ©ra. Touchante Anna Bolena… Fin de saison lyrique belcantiste Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux avec la nouvelle production d’Anna Bolena de Donizetti, dans une mise en scĂšne de Marie-Louise Bischofberger. La distribution rĂ©unit de jeunes chanteurs, plutĂŽt investis, dont en premiĂšre place la soprano Elza van der Heever dans le rĂŽle-titre. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est Ă  son tour dirigĂ© par le chef italien invitĂ© Leonardo Vordoni. Donizetti, grand improvisateur italien de l’Ă©poque romantique, compose Anna Bolena en 1830, Ă  l’Ăąge de 33 ans. L’opĂ©ra seria sur le livret de Felice Romani inspirĂ© de l’histoire d’Anne Boleyn, Reine d’Angleterre, sinspire en rĂ©alitĂ© en fait de deux piĂšces de thĂ©Ăątre : l’Anna Bolena de Pepoli et l’Enrico VIII de Marie-Joseph de ChĂ©nier (dans une traduction italienne d’Ippolito Pindemonte). Comme souvent dans les opĂ©ras belcanto, le texte n’est que prĂ©texte pour les envolĂ©es lyriques.

 

BeautĂ© touchante d’un destin tragique 

L’histoire est celle d’Anne Boleyn, deuxiĂšme femme du Roi d’Angleterre Henri VIII, auparavant favorite du Roi. C’est grĂące Ă  leur mariage, aprĂšs l’annulation du prĂ©cĂ©dent avec Catherine d’Aragon, que le Royaume Uni rĂ©alise le schisme de l’Église d’Angleterre avec le Vatican. Sa fortune durera peu, puisqu’elle est condamnĂ©e Ă  la guillotine et remplacĂ©e par l’une de ces dames de compagnie, Jeanne Seymour. Le succĂšs glorieux de l’oeuvre dans toute l’Europe fait de Donizetti une vĂ©ritable cĂ©lĂ©britĂ©, il s’agĂźt en effet de son premier opĂ©ra de maturitĂ©, qui, tout en Ă©tant moins personnel que Lucia di Lamermoor, demeure une tragĂ©die lyrique flamboyante. La performance des interprĂštes s’inscrit ainsi parfaitement dans la nature de l’ouvrage. Ils ont tous un bel investissement qui est remarquable dĂšs le dĂ©but de la prĂ©sentation. Le trio des femmes est extraordinaire.

Elza van der Heever dans le rĂŽle-titre fait penser et fait songer Ă  … Giuditta Pasta (cantatrice crĂ©atrice du rĂŽle), par sa prestance sur scĂšne, par la force dramatique de ces gestes, par l’humanitĂ© imposante et altiĂšre qu’elle dĂ©gage. C’est une Anna Bolena troublĂ©e, belle, appassionata, sincĂšre. Elle dĂ©ploie ses talents vocaux et thĂ©Ăątraux d’une façon captivante. Son duo avec Giovanna Seymour au deuxiĂšme acte : « Dal moi cor punita io sono » est un sommet dramatique et musical. La rivale Seymour est interprĂ©tĂ©e par Keri Alkema, soprano au chant plaisant et souvent dramatique. Sa complicitĂ© avec van der Heever est Ă©vidente, elle est d’ailleurs beaucoup plus touchante et mĂ©morable dans ses Ă©changes avec Anna Bolena qu’avec le Roi Enrico VIII. Avant d’aborder la performance des hommes, moins heureuse, remarquons Ă©galement la fabuleuse prestation de la mezzo-soprano Sasha Cooke dans le rĂŽle travesti de Smeaton, page et musicien de la Reine : belle agilitĂ© vocale tout Ă  fait belcantiste et timbre corsĂ© trĂšs sĂ©duisant. Sa prestation est un mĂ©lange de mĂ©lancolie et de bravoure, sans prĂ©tention : excellente.

Nous sommes plus partagĂ©s face aux solistes masculins. Le tĂ©nor Bruce Sledge dans le rĂŽle de Percy fait de son mieux avec sa partie, d’une difficultĂ© redoutable. Il reste pourtant affectĂ© par une mise en scĂšne plutĂŽt superficielle et ne dĂ©passe pas vraiment les difficultĂ©s du rĂŽle. Matthew Rose dans le rĂŽle du Roi Enrico VIII, rĂ©ussit, lui, Ă  captiver la salle. Certes, la musique est flatteuse pour sa voix sans ĂȘtre particuliĂšrement sophistiquĂ©e ni difficile, mais c’est surtout au niveau dramatique oĂč il excelle. Sa caractĂ©risation du monarque a quelque chose de grossier, de rustique ; sa mĂ©chancetĂ© ne laisse pas le public insensible.

Sur le plan artistique, les crĂ©ations de l’Atelier de costumes de l’OpĂ©ra de Bordeaux sont ravissantes. Les habits sont d’inspiration historique et les matĂ©riaux paraissent trĂšs riches rehaussĂ©s par la noblesse des interprĂštes qui les portent. L’opĂ©ra Ă©tant axĂ© sur les destins de ses personnages fĂ©minins, nous trouvons la mise en scĂšne de Marie-Louise Bischofberger entiĂšrement pertinente mais avec une grande rĂ©serve. Elle arrive Ă  faire d’Enrico VIII un enragĂ© crĂ©dible, et d’Anna Bolena, l’incarnation de la classe et de la vĂ©racitĂ© Ă©motionnelle. Son travail est beau et efficace, mais paraĂźt peu profond et manquant de caractĂšre. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est, quant Ă  lui, en grande forme. Le chef Leonardo Vordoni offre une ouverture pleine de pompe et d’hĂ©roĂŻsme. La partition est souvent martiale, parfois monotone. Si la direction aurait pu gagner en dynamisme, nous avons aimĂ© cependant les nombreux effets spĂ©ciaux de la baguette de Vordoni, avec le frĂ©missement des cordes, la candeur pĂ©tillante des bois, la sonoritĂ© idyllique de la harpe. Remarquons Ă©galement la performance du ChƓur de l’OpĂ©ra, trĂšs sollicitĂ©, dirigĂ© avec intelligence par Alexander Martin.

Ouvrage extraordinaire Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux ! Il s’agĂźt aussi presque d’un avant-goĂ»t des moments forts de la saison prochaine, qui se terminera aussi avec un bijoux du belcanto italien romantique, la Norma de Bellini, avec Elza van der Heever Ă©galement dans le rĂŽle-titre. Vous pouvez encore voir Anna Bolena de Donizetti Ă  l’affiche les 2, 5 et 8 juin 2014.

Illustration : Elsa van den Heever, Anna Bolena à Bordeaux en 2014 © Frédéric Desmesure

 

Compte rendu, opĂ©ra. Lille. OpĂ©ra de Lille, le 7 avril 2014. Cavalli : Elena. Justin Kim, David Szigetvari, Giuseppina Bridelli, Brendan Tuohy, Mariana Flores… Ensemble Cappella Mediterranea. Leonardo Garcia Alarcon, direction. Jean-Yves Ruf, mise en scĂšne.

Elena de Francesco Cavalli, ressuscitĂ© l’annĂ©e derniĂšre Ă  Aix aprĂšs 350 ans, reparaĂźt en avril 2014 Ă  l’OpĂ©ra de Lille pour ravir le cƓur et l’intellect d’un public davantage curieux. Le chef et claveciniste argentin Leonardo Garcia Alarcon dirige son ensemble baroque Cappella Mediterranea et une pĂ©tillante distribution des jeunes chanteurs. Jean-Yves Ruf signe la mise-en-scĂšne, efficace et astucieuse.

Elena ressuscitée

Francesco Cavalli (1602-1676), Ă©lĂšve de Monteverdi, est sans doute un personnage emblĂ©matique de l’univers musical du XVIIe siĂšcle. A ses dĂ©buts, il suit encore la leçon de son maĂźtre mais au cours de sa carriĂšre il arrive Ă  se distinguer stylistiquement, dĂ©fendant sa voix propre, pionniĂšre dans l’école vĂ©nitienne. Son style a un caractĂšre populaire et, comme Monteverdi, il a le don de la puissance expressive. Avec lui, l’ouverture et surtout l’aria prendront plus de pertinence. De mĂȘme, il annonce l’école napolitaine, non seulement par l’utilisation des instruments libĂ©rĂ©s du continuo, mais aussi par les livrets qu’il met en musique, souvent trĂšs comiques, particuliĂšrement riches en pĂ©ripĂ©ties. C’est le cas d’Elena, crĂ©e en 1659, donc aprĂšs La Calisto mais avant L’Ercole amante parisien. Le livret de Nicolo Minato s’inspire, avec une grande libertĂ©, de l’histoire de ThĂ©sĂ©e Ă©pris de la belle HĂ©lĂšne.

Dans cette unique production, il y a des dieux, des princes, des amazones, des hĂ©ros, un bouffon, des animaux… Peu importe, puisque le but n’est autre qu’un thĂ©Ăątre lyrique bondissant et drĂŽle, pourtant non dĂ©pourvu de mĂ©lancolie. Dans ce sens, le dĂ©cor unique de Laure Pichat est trĂšs efficace, une sorte de palestre avec des murs mobiles qui fonctionnent parfois comme des portes.

 

 

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AprĂšs l’entracte, le dĂ©cor enrichi de lianes n’est pas sans rappeler les suspensions ou sculptures kinĂ©tiques (“Penetrables”) du sculpteur vĂ©nĂ©zuĂ©lien Jesus Soto, le tout doucement accentuĂ© par les belles lumiĂšres de Christian Dubet. Les costumes de Claudia Jenatsch sont beaux et protĂ©iformes, mĂ©langeant kimonos pour les dĂ©esses aux habits lĂ©gĂšrement inspirĂ©s du XVIIe des humains, nous remarquons les belles couleurs et l’apparente qualitĂ© des matĂ©riaux en particulier. Jean-Yves Ruf, quant Ă  lui, se distingue par un travail dramaturgique de qualitĂ©. La jeune distribution paraĂźt trĂšs engagĂ©e et tous leurs gestes et mouvements ont un sens thĂ©Ăątral Ă©vident. Ainsi, pas de temps mort pendant les plus de 3 heures de reprĂ©sentation.

« Les erreurs de l’amour sont des fautes lĂ©gĂšres »

Les 13 chanteurs sur le plateau ont offert une performance plutĂŽt convaincante. Certains d’entre eux se distinguent par leurs voix et leurs personnalitĂ©s. Le ThĂ©sĂ©e de David Szigetvari, a un hĂ©roĂŻsme Ă©lĂ©gant, une si belle prĂ©sence sur scĂšne. Un ThĂ©sĂ©e baroque par excellence, affectĂ© ma non troppo, mais surtout un ThĂ©sĂ©e qui ne tombe pas dans le piĂšge du hĂ©ros macho abruti et rustique, si loin de la nature du personnage mythique qui fut le roi fondateur d’AthĂšnes. Justin Kim en MĂ©nĂ©las Ă©tonne par l’agilitĂ© de son instrument et attise la curiositĂ© avec son physique ambigu  ; si nous pensons qu’il peut encore gagner en sensibilitĂ©, il arrive quand mĂȘme Ă  Ă©mouvoir lors de sa lamentation au troisiĂšme acte. Giuseppina Bridelli en Hippolyte a un beau chant nourri d’une puissante expressivitĂ©. Mariana Flores en Astianassa, suivante d’HĂ©lĂšne, captive aussi avec sa voix, au point de faire de l’ombre Ă  la belle HĂ©lĂšne de Giulia Semenzato. Cette derniĂšre captive surtout par son excellent jeu d’actrice, aspect indispensable pour tout opĂ©ra de l’Ă©poque. Que dire du PirithoĂŒs de Rodrigo Ferreira, Ă  la belle prĂ©sence mais avec un timbre peut-ĂȘtre trop immaculé ? Ou encore du beau chant d’un Brendan Tuohy ou d’un Jake Arditti (DiomĂšde et Euripyle respectivement) ? Sans oublier la prestation fantastique de Zachary Wilder dans le rĂŽle d’Iro le bouffon, un vĂ©ritable tour de force comique ! (NDLR: Zachary Wilder a Ă©tĂ© laurĂ©at du trĂšs select et trĂšs exigeant Jardin des Voix 2013, l’AcadĂ©mie des jeunes chanteurs fondĂ©e par William Christie).

Et l’orchestre de Cavalli ? S’il n’avait pas accĂšs Ă  l’orchestre somptueux de Monteverdi Ă  Mantoue, le travail d’Ă©dition de Leonardo Garcia Alarcon traduit et transcrit la partition avec science et vivacitĂ©. L’ensemble Cappella Mediterranea l’interprĂšte donc avec brio et sensibilitĂ©, stimulant en permanence l’ouĂŻe grĂące Ă  une palette de sentiments superbement reprĂ©sentĂ©s. A ne pas rater Ă  l’OpĂ©ra de Lille encore les 9 et 10 avril 2014. Prochaine retransmission sur France Musique le 3 mai 2014.