Compte-rendu, op√©ra. Lille, Op√©ra, le 19 mai 2017. VIVALDI : Arsilda. Lucile Richardot… Collegium 1704,Vaclav Luks / David Radok

Compte-rendu, op√©ra. Lille, Op√©ra, le 19 mai 2017. VIVALDI : Arsilda. Lucile Richardot… Collegium 1704,Vaclav Luks / David Radok. Premi√®re fran√ßaise de l’Arsilda de Vivaldi √† l’Op√©ra de Lille¬†! Une coproduction internationale de haute qualit√© avec le fabuleux ensemble Collegium 1704 en charge de la musique, finement dirig√©e par son chef, Vaclav Luks. La distribution tout aussi internationale rayonne de talents, la mise en sc√®ne atemporelle du tch√®que David Radok r√©ussit √† captiver un public divers, avec perruques poudr√©es et iphone sur sc√®ne¬†! Un choc heureux et une production d’une incroyable actualit√©¬†!

 

 

 

Vivaldi l’exubérant : une Arsilda enthousiasmante à Lille

Le concert des sentiments

 

 

Antonio_Vivaldi grand portrait classiquenews_1L’archic√©l√®bre ¬ę¬†Pr√™tre Roux¬†¬Ľ v√©nitien, Antonio Vivaldi, est l‚Äôune des figures de la musique classique les plus connues gr√Ęce, notamment, √† ses compositions instrumentales, tels que les nombreux concerti pour violon, dont les fameuses 4 saisons. Or, dans une Ňďuvre presque aussi large que celle d’un Mozart, avec plus de 500 concerti, et 46 op√©ras, nous nous r√©jouissons de l’attention qu’on porte de plus en plus √† ses pi√®ces m√©connues. L’Arsilda en tourn√©e concerne le dernier op√©ra v√©nitien du compositeur, contemporain de sa Juditha Triumphans (1716), le seul oratorio de Vivaldi ayant surv√©cu au passage du temps, et qui d√©ploie une grande exub√©rance. Comme d’habitude dans la Venise lyrique du baroque tardif, selon les maintes conventions d’opera seria, l’histoire du livret n’est qu’un pr√©texte quelque peu √©rudit, particuli√®rement propice √† la mise en musique d’un riche √©ventail de sentiments, avec un regard √† la fois cynique et plein d’espoir sur les contradictions , inh√©rentes √† la condition humaine. Ainsi, Arsilda, reine du Pont, aime Tamese, roi de Cilicie pr√©sum√© mort dont la sŇďur Lisea assume l’identit√© en travesti pour un devoir politique. Lisea est √©prise de Barzane, roi de Lydie et ami de Tamese, mais il finit par tomber amoureux d’Arsilda. Tout se termine dans le lieto fine classique, en l’occurrence un double mariage apr√®s moult vicissitudes, masques tomb√©es, fausses identit√©s d√©voil√©es, orgueils raval√©s… Tamese regagne son tr√īne et se marie avec Arsilda, tandis que Lisea regagne, non sans une amertume inavouable mais bien audible, Berzane.

Dans cette production, le chef Vaclav Luks a eu l’intelligence de reprendre l’air de Lisea du deuxi√®me acte ¬ę¬†Fra cieche tenebre¬†¬Ľ et d’en faire la v√©ritable fin de l’op√©ra, apr√®s le double-mariage d’une perplexit√© et d’un impact psycho-√©motionnel qui anticipe celui de Cosi fan tutte de Mozart, cr√©√© presque un si√®cle plus tard. Dans cet air path√©tique et court, Lisea, chantant sa d√©solation, entone une pri√®re, une imploration abstraite de consolation. Le happy-ending conventionn√© c√®de enfin √† la r√©alit√©.

Heureuse r√©alit√©, celle de cette premi√®re¬†! Quel plaisir de voir un travail de recherche courageux et pointu si finement ex√©cut√©! L’orchestre Collegium 1704 et son choeur Collegium Vocale 1704 sont la barque immuable sur laquelle nous traversons l’oc√©an des souffrances humaines et d’autres affects baroques r√©sonnant toujours d’actualit√© de nos jours. Qu’il s’agisse des cordes agit√©es pendant les nombreuses descriptions des ph√©nom√®nes naturelles, ou encore les rares et excellentes participations ponctuelles des vents -cuivr√©s et bois√©s!-, ou encore le continuo irr√©prochable assur√© par les clavecins, th√©orbes & co. Une premi√®re o√Ļ la musique est sans doute la protagoniste, avec les nombreux visages et talents singuliers de ses interpr√®tes.

Dans ce sens, la distribution est √† la hauteur du pari, m√™me si pas toujours √©gale et avec un petit instant d’√©chauffement n√©cessaire pour certains r√īles. Le baryton-basse argentin Lisandro Abadie dans le r√īle de l’oncle Cisardo qui ouvre l’oeuvre, a un timbre s√©duisant, un registre large avec une bonne dose de virtuosit√©. Bien s√Ľr, la virtuosit√© pyrotechnique est plut√īt rel√©gu√©e aux seconds r√īles comme celui de l’oncle mais aussi celui de Mirinda, confidente d’Arsilda, brillamment interpr√©t√© par la soprano Lenka Macikova. Elle a les morceaux les plus agiles et les plus charmants, et fait ainsi preuve d’une virtuosit√© vocalisante, rayonnante de panache et de personnalit√©. Son air ¬ę¬†Io son quel gelsomino¬†¬Ľ cl√īturant le premier acte est un sommet de gr√Ęce pastorale et de na√Įvet√©, et la soprano le chante d√©licieusement tout en ayant un jeu d‚Äôactrice percutant, accompli. Le Berzane du contre-t√©nor Justin Kim est tout aussi solide. Les morceaux qui lui sont attribu√©s par Vivaldi sont parfois plus dramatiques, sans devenir altiers comme ceux de Lisea ou d’Arsilda. Il est tout autant pyrotechnique et bon acteur, l’effort sur sc√®ne est parfois √©vident, donnant √† son r√īle davantage d’humanit√© et d’√©motion. Beaucoup d’√©motion et de virtuosit√© aussi et surtout dans le r√īle de Tamese, interpr√©t√© par le t√©nor Fernando Guimaraes, lui aussi touchant d’humanit√©. Si sa performance fut juste, il semblait parfois fatigu√©.

Tout le contraire en ce qui concerne les r√īles de Lisea et d’Arsilda, tenus par Lucile Richardot et Olivia Vermeulen respectivement. Les v√©ritables h√©ro√Įnes de l’op√©ra, leur pr√©sence sur le plateau captivait immanquablement l’attention totale des spectateurs. La premi√®re campe un personnage √† la subtilit√© et √† la sensibilit√© √† fleur de peau, tout en repr√©sentant par son chant et son jeu, une s√©rie de sentiments contrastants. Que ce soit dans la hargne ou dans la plainte amoureuse, ou dans le doute et l’h√©sitation, ce qu’elle fait avec son instrument p√©n√®tre les cŇďurs. La justesse de sa diction et son engagement sc√©nique sont tout aussi remarquables que son chant charnu, velout√©. L’Arsilda d’Olivia Vermeulen est tout pathos, toute dignit√©, et elle commande l’attention sans probl√®me. D√®s son air d‚Äôentr√©e, au premier acte : ¬ę¬†Io sento in questo seno¬†¬Ľ, nous sommes captiv√©s par son beau chant, tout aussi riche en √©motions que fin dans le legato. Les choeurs sollicit√©s √† plusieurs reprises sont si dynamiques et la performance si fantastique que nous aurions voulu les entendre davantage.

Que dire de la mise en sc√®ne de David Radok¬†? Le fils d’Alfred Radok, figure mythique de la mise en sc√®ne en Europe centrale, s’attaque √† l‚ÄôŇďuvre avec habilet√©. Comme tout op√©ra seria o√Ļ il y a tr√®s peu d’action, et o√Ļ les airs ont cette structure contraignante de la r√©capitulation (ou forme A-B-A), la t√Ęche n’est pas √©vidente. La proposition du tch√®que est en l’occurrence atemporelle et se concentre sur le travail d’acteur. L‚ÄôŇďuvre commence en costumes d’√©poque et perruques poudr√©es et se termine en costumes modernes avec accessoires modernes tels qu’un smartphone¬†! F√©licitations √† toute l’√©quipe artistique concert√©e¬†; √† Zuzana Jezkova pour les costumes fabuleux ; √† Andrea Miltnerova pour une chor√©graphie illustrative et amusante, √† Premysl Janda pour les plus belles lumi√®res, parfois carr√©ment inoubliables, ou encore √† Ivan Theimer pour les toiles changeantes en fond de sc√®ne, d’une po√©sie ind√©niable, souvent invisible aux yeux. Dans le lieu unique choisi par le metteur en sc√®ne, assurant aussi la sc√©nographie, tout est repr√©sentation. Cela fonctionne et cela rayonne de modernit√© comme de candeur. Radok nous dit que les d√©sirs des v√©nitiens de l’√©poque de Vivaldi ne sont pas si diff√©rents des d√©sirs actuels, ceux interconnect√©s de 2017, et surtout, il nous montre que les contradictions et incoh√©rences de l’homme, quand il devient esclave de ses d√©sirs, continuent d’agiter nos esprits, apr√®s trois si√®cles. Une coproduction de prestige dont la valeur d√©passe largement l’investissement et qui peut s’av√©rer l√©gendaire avec le temps. Tr√®s fortement recommand√©e √† tous nos lecteurs, encore √† l’affiche √† Lille le mardi 23 mai, puis en tourn√©e au Luxembourg, Caen (13 et 15 juin) et Versailles (23 et 25 juin 2017).

 

 

 

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Compte-rendu, op√©ra. Lille, Op√©ra, le 19 mai 2017. VIVALDI : Arsilda, Regina di Ponto. Lucile Richardot, Olivia Vermeulen, Justin Kim, Lisandro Abadie… Collegium 1704, choeurs et orchestre. Vaclav Luks, direction. David Radok, mise en sc√®ne.

 

 

 

Compte rendu, op√©ra. Paris Bastille, le 16 mai 2017. Eug√®ne On√©guine. Tcha√Įkovski. Netrebko, Mattei… E. Gardner / Willy Decker

tchaikovski Pyotr+Ilyich+Tchaikovsky-1Compte rendu, op√©ra. Paris Bastille, le 16 mai 2017. Eug√®ne On√©guine. Tcha√Įkovski. Netrebko, Mattei… E. Gardner / Willy Decker. Retour heureux d’Eug√®ne On√©guine de Tcha√Įkovski √† l’Op√©ra de Paris. La production maison sign√©e Willy Decker revient √† l’affiche en ce printemps 2017 avec une distribution de choc, dont Anna Netrebko et Peter Mattei sont les protagonistes. L’Orchestre de l’op√©ra dans la meilleure des formes est dirig√© par le chef Edward Gardner. Une soir√©e romantique √† souhait, avec un je ne sais quoi d’√©l√©giaque, de distingu√©, comme la po√©sie de Pouchkine qui inspire le livret.

Inoubliables scènes lyriques

V√©ritable chef d’oeuvre lyrique de Tcha√Įkovski, sans doute son op√©ra le plus jou√© et le plus connu en dehors de la Russie, l’op√©ra est inspir√© du roman √©ponyme en vers de Pouchkine. Il raconte l’histoire d’On√©guine l’excentrique citadin blas√© qui rejette l’amour inconditionnel de la jeune provinciale Tatiana, pour ensuite le regretter 5 ans apr√®s, quand il la (re)d√©couvre en nouvelle aristocrate, mari√©e √† l‚Äôun de ses amis, le Prince Gr√©mine. Il revient sur ses choix : il revient sur la d√©claration d’amour profess√©e par Tatiana, avec le but de la faire tout quitter pour lui, lui demandant maintenant ce qu’il n’a pas voulu donner auparavant. Si Tatiana finit par accepter la sinc√©rit√© de leur amour, l‚ÄôŇďuvre s’√©loigne des conventions romantiques occidentales du XIXe si√®cle, dans le sens o√Ļ elle a la force et la dignit√©, l’agence v√©ritable, d’√™tre ma√ģtresse de son esprit et non pas esclave de ses affects. Ainsi, elle pleure un peu, elle se bat et gagne, elle le remercie‚Ķ¬† puis le cong√©die. Elle repart avec son mari. On√©guine, lui, finit dans le d√©sespoir de la solitude.

Dans la nombreuse correspondance existante de Tchaikovski, nous constatons un rapprochement avec l’h√©ro√Įne, mais pas que. Tcha√Įkovski le romantique aime la v√©rit√© des sentiments des personnages de Pouchkine. Des liens avec sa vie personnelle sont bien curieux et m√™me frappants. Notamment le fait que lui, √† l’encontre d’On√©guine, d√©cida de se marier avec une ancienne √©l√®ve du conservatoire, Antonina Milioukova qui lui aurait √©crit √† plusieurs reprises des lettres √©prises d’affection. Comme nous le savons, le mariage fut un fiasco et Tcha√Įkovski tomba dans une d√©pression suicidaire apr√®s six semaines de vie commune.

Rien de pathologique pourtant dans l’excellent travail artistique et la r√©alisation des fabuleux interpr√®tes engag√©s. La Prima Donna Anna Netrebko dans le r√īle de Tatiana est une force musico-th√©√Ętrale. Le temps est suspendu pendant la dur√©e du c√©l√®bre air de la lettre du premier acte, o√Ļ elle chante avec une clairvoyance m√©lancolique mais surtout du courage, son amour pour On√©guine. Elle est au sommet d’une belle carri√®re, et nous nous d√©lectons de la voir mettre tout son art au service de l’opus du ma√ģtre Russe. Idem pour la prestation magnifique du baryton su√©dois Peter Mattei dans le r√īle-titre. Quel art, quelle science, quelle sensibilit√© √† fleur de peau tout en ayant une ma√ģtrise ind√©niable de ses moyens. Surtout quel jeu d’acteur saisissant. Un duo de choc en v√©rit√© !
Et nous pourrions dire m√™me un quatuor de choc, puisque l’Olga de Varduhi Abrahamyan fut excellente comme le Lensky candide et touchant d’humanit√© du t√©nor Pavel Cernoch, toujours agr√©able √† voir comme √† entendre. En ce qui concerne ce dernier, son air du premier acte fut un sommet de lyrisme dans la soir√©e. Remarquons enfin la voix large et la prestance d’Alexander Tsymbalyuk dans le r√īle du Prince Gr√©mine, ou encore le Monsieur Triquet de Raul Gim√©nez, qui compense l’articulation du fran√ßais difficile √† comprendre avec un jeu sc√©nique percutant et un instrument toujours bien agile. Les choeurs tr√®s sollicit√©s sont dans la meilleure des formes sous la direction de Jos√© Luis Basso.

Un autre protagoniste ? Prestation exemplaire aussi de la phalange parisienne sous la direction du chef Edward Gardner. L’√©quilibre entre fosse et orchestre est remarquable pour une premi√®re √† Bastille, surtout avec l’instrument puissant de la Netrebko. La partition quant √† elle se voit ex√©cut√©e avec brio et sensibilit√©, elle est riche en m√©lodies m√©morables qui captivent l’audience. Les vents se distinguent par la beaut√© des pages que le compositeur leur attribue, et nous sommes berc√©s, vals√©s, exalt√©s en permanence pendant les presque 3 heures de repr√©sentation.
Le travail du metteur en sc√®ne allemand est d’une efficacit√© et d’une sinc√©rit√© permanente :nul acte et nul moment para√ģt gratuit ou incongru, et ce en d√©pit de la nature du livret coup√© en sc√®nes avec peu d’action v√©ritable. Comme toujours chez Tchaikovski, c’est le portrait des sentiments qui prime en cette premi√®re printani√®re, et nous avons l’impression que toutes les √©quipes concert√©es sont d’accord avec le ma√ģtre,¬† √† la hauteur de son Ňďuvre. A voir et revoir sans mod√©ration, √† l’Op√©ra Bastille les 19, 22, 25, 28 et 31 mai 2017 ainsi que les 3, 6, 11 et 14 juin 2017 (attention : Nicole Car remplace Anna Netrebko pour les repr√©sentations du mois de juin).

Compte rendu, danse. Paris, Op√©ra Bastille, le 14 mars 2017. Balanchine : Le Songe d’une nuit d‚Äô√©t√©. Simon Hewett, direction musicale.

Compte rendu, danse. Paris. Op√©ra Bastille, le 14 mars 2017. Balanchine : Le Songe d’une nuit d’√©t√©. Paul Marque, Eleonora Abbagnato, St√©phane Bullion, Alice Renavand… Ballet de l’Op√©ra de Paris. F√©lix Mendelssohn, compositeur. Orchestre et choeurs de l’Op√©ra de Paris. Anne-Sophie Ducret, Pranvera Lehnert, solistes. Simon Hewett, direction musicale.¬†Entr√©e au r√©pertoire du ballet narratif de Balanchine, Le Songe d’une Nuit d’Et√© d’apr√®s la d√©licieuse com√©die de Shakespeare. Une raret√© dans l‚ÄôŇďuvre du ma√ģtre n√©oclassique, encore m√©connue en France, la chor√©graphie permet √† l’occasion aux jeunes talents du Ballet de l‚ÄôOp√©ra, d’assumer des r√īles, pendant qu’une partie de la compagnie est en tourn√©e √† l’√©tranger. Sur les musiques de Felix Mendelssohn, chŇďur et orchestre sont dirig√©s par le chef Simon Hewett pour une soir√©e d’amour et d‚Äôhumour f√©erique, bondissant et l√©ger.

 

 

 

Un Songe délicieux

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Avec l’ancien directeur du Ballet, la maison nationale a eu une ouverture remarquable vis √† vis de Balanchine et son Ňďuvre. Pendant le court mandat Millepied nous avons vu donc une s√©rie de pi√®ces du Russe, entrer au r√©pertoire de l’Op√©ra. L’ouverture continue maintenant avec la nouvelle directrice de la danse, Aur√©lie Dupont, et le moment est finalement venu pour Le Songe de Balanchine d’√™tre appris et dans√© par le Ballet parsien ! La nouvelle production s‚Äôinspire directement des maquettes originales, surtout en ce qui concerne les d√©cors et les costumes sign√©s Christian Lacroix. A la musqiue de Mendelssohn, d√©j√† cit√©e, (musique de sc√®ne pour la pi√®ce de Shakespeare), sont ajput√©s ses opus 21 et 61, avec l’ajout d’autres pi√®ces suppl√©mentaires du compositeurs, comme le po√®me symphonique Die Sch√∂ne Melusine, f√©√©rique √† souhait. Le chŇďur de l’op√©ra et les solistes Anne-Sophie Ducret et Pranvera Lehnert interpr√®te les morceaux chant√©s dans la fosse comme d’habitude. D√®s les premi√®res mesures de l‚Äôouverture, l’ambiance fantastique est instaur√©e, avec un orchestre tr√®s en forme et complice (seul b√©mol : les cuivres parfois faux). Le chant agr√©mente davantage et rehausse l’attrait de la production.

balanchine28Balanchine, peu habitu√© √† chor√©graphier des ballets narratifs, r√©duit l’intrigue de Shakespeare √† une histoire d’amour et met en valeur les diff√©rentes facettes des relations amoureuses. Il n’y a pas de v√©ritable rigueur au sein de la dramaturgie, avec un premier acte de plus d’une heure, o√Ļ il y a de l’action, et un deuxi√®me plus court qui n’est que du divertissement ; comme d’habitude chez Balanchine la virtuosit√© est surtout l’affaire de la ballerina, son √©l√©ment f√©tiche. Ce soir, l’Etoile Eleonora Abbagnato danse le r√īle de Titania qui lui sied comme un gant de soie. L’allure alti√®re et le raffinement sont l√†, saisissants mais aussi, et surtout, l’attitude et l’arabesque sont tr√®s belles, avec un je ne sais quoi de coquin, rayonnant, de naturel et de tonicit√© avec l’illusion toujours efficace et impressionnante de l’absence d’effort. L’Abbagnato est Titania, pour notre plus grande bonheur.
abbagnato eleonora le-songe-d-une-nuit-d-ete_repetition_emmanuel-thibault_eleonora-abbagnatoSon Ob√©ron n’est autre que le jeune Paul Marque, r√©cemment nomm√© Sujet suite √† ses performances exemplaires au Prix de Varna. Il est ce soir un Roi des f√©es des plus √©l√©gants: ses lignes, son legato distingu√©, ses entrechats captivent. Sa pantomime est efficace sans √™tre affect√©e. Un beau couple princier. L’Etoile St√©phane Bullion est, lui, tout aussi remarquable dans le r√īle du Chevalier de Titania et nous avons droit √† un fabuleux duo avec Titania au premier acte o√Ļ il est un excellent partenaire, de surcro√ģt s√©ducteur. Le Puck d’Hugo Vigliotti bondissant est mignon et dr√īle, comme l’est le Bottom fac√©tieux, grotesque ma non troppo, de Francesco Vantaggio. Les couples d’Hermia et Lysandre, et H√©l√©na et D√©m√©trius sont interpr√©t√©s par La√ętitia Pujol / Alessio Carbone et Fanny Gorse / Audric Bezard respectivement. Remarquons particuli√®rement l’H√©l√©na hyst√©rique et hyperactive de Fanny Gorse, Coryph√©e (!), et l’allure macho mais beau gosse du D√©m√©trius de Bezard, Premier Danseur. La Pujol et Alessio Carbone sont peut-√™tre plus en retrait mais avec un bel investissement. L’Hippolyte d’Alice Renavand, Etoile, est virtuose et captivante, tandis que le Th√©s√©e du Premier Danseur Florian Magnenet est tout √† fait princier, mais pas tr√®s h√©ro√Įque ‚ÄĒ Illustration : Eleonora Abbagnato en r√©p√©tition.

Au deuxi√®me acte, para√ģt le couple form√© par Karl Paquette, Etoile et Sae Eun Park, premi√®re Danseuse r√©cemment nomm√©e. Ils sont excellents, virtuoses, elle plus tremblotante que lui, bien s√Ľr, et lui toujours beau et solide partenaire. N’oublions aussi l’excellente interpr√©tation du Corps de Ballet de l’Op√©ra, tr√®s sollicit√© dans ce ballet, et des √©l√®ves de l’Ecole de Danse de l’Op√©ra, tr√®s touchants ! En conclusion, c‚Äôest une soir√©e f√©erique o√Ļ s‚Äôaccordent plus ou moins harmonieusement, la danse n√©oclassique virtuose, une com√©die timide mais coquine et les plus belles pages de musique jamais √©crites. Fabuleux spectacle dr√īle, attendrissant et l√©ger. Encore √† l’affiche de l’Op√©ra Bastille, les 15, 17, 18, 21, 23, 24, 27 et 29 mars 2017.

 

 

 

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 10 mars 2017. Bizet : Carmen. Roberto Alagna, B. de Billy / C. Bieito

alagna don jose operabastille mars et juillet 2017 compte rendu critique classiquenewsCompte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille, le 10 mars 2017. Georges Bizet : Carmen. Roberto Alagna, Cl√©mentine Margaine, Aleksandra Kurzak, Roberto Tagliavini… Choeur et Orchestre de l’Op√©ra. Jos√© Luis Basso, chef des choeurs. Bertrand de Billy, direction musicale. Calixto Bieito, mise en sc√®ne. Retour hyper attendu de l’op√©ra fran√ßais par excellence, l’archic√©l√®bre Carmen de Georges Bizet, √† l’Op√©ra Nationale de Paris ! Une fin d’hiver‚Ķ. br√Ľlante par son esprit m√©diterran√©en gr√Ęce aux talents concert√©s d’une distribution in√©gale mais solide, avec Roberto Alagna en chef de file. La direction musicale est assur√©e plus ou moins en derni√®re minute par le maestro Bertrand de Billy, suite au d√©part du jeune chef initialement programm√© Lionel Bringuier, pour des ¬ę raisons personnelles ¬Ľ. Un des ¬ę bad boys ¬Ľ de l’op√©ra, Calixto Bieito, signe une mise en sc√®ne qui a fait le tour du monde, pour de tr√®s bonnes raisons, et qui palpite d’actualit√© en d√©pit des ann√©es.¬†Georges Bizet (1838 ‚Äď 1875) sans doute le compositeur fran√ßais le plus c√©l√®bre du 19e si√®cle, et peut-√™tre de tous les temps gr√Ęce √† l’immense popularit√© internationale de ses pages, quitte notre monde exactement 3 mois apr√®s la premi√®re √† l’Op√©ra Comique de son chef-d’Ňďuvre incontestable Carmen, dont le livret est une adaptation de la nouvelle de M√©rit√©e, par Henri Meilhac et Ludovic Hal√©vy. On aime croire que le public et la critique avaient √† l’√©poque de la cr√©ation, d√©test√© l‚ÄôŇďuvre par son contenu, jug√© immoral par la soci√©t√© bourgeoise hypocrite du XIXe si√®cle.

 

 

 

Carmen, antidote à la névrose

 

Or, il est curieux de constater les 35 repr√©sentations achev√©es au Comique, quand des ¬ę cartons ¬Ľ lyriques dans nos temps, n‚Äôont parfois que 5 ou 6 repr√©sentations… Encore plus curieux de voir qu’en 2017, cette Ňďuvre dans les mains habiles d’un metteur en sc√®ne suscite toujours les r√©actions bruyantes d’une minorit√© du public qui ne supporte pas que Carmen soit une autre chose qu’une Ňďuvre d’√©vasion, √† l’exotisme r√©confortant. Curieux public ambigu surtout, qui a massacr√© la production de Carmen d’Yves Beaunesne de 2012, certes inint√©ressante et que nous avons vite oubli√©e, mais dont la seule valeur r√©sidait pr√©cis√©ment dans un esprit d’√©vasion na√Įve rocambolesque et affirm√©…

 

Ni Roberto Alagna annonc√© souffrant, mais qui assure quand m√™me la premi√®re, accessoirement soir√©e de Gala, ni le chef remplac√© peu de temps avant la premi√®re ont fait de cette premi√®re un fiasco. Au contraire, l’Op√©ra de Paris rel√®ve enfin le d√©fi d’offrir une Carmen de grande valeur √† son public complexe et diverse, assoiff√© d’art. La joie commence dans la fosse d’orchestre o√Ļ Bertrand de Billy dirige un orchestre p√©tillant et plein de brio. Les nombreux effets sp√©ciaux dans l’orchestration sont savamment ex√©cut√©s, et si l’on peut penser par moments √† des questions comme l’√©quilibre et les tempi plut√īt rapides, le r√©sultat est tout √† fait heureux et tr√®s espagnol, s’accordant ainsi brillamment √† la production m√©diterran√©enne (n’oublions pas que le soleil sicilien brille naturellement chez Alagna!). Le souvenir des interludes est particuli√®rement beau et les bois ont offert une prestation excellente et joyeuse.

 

 

alagna-roberto-donjose-opera-bastille-mars-2017Moins joyeuse cependant, la souffrance d’un Roberto Alagna toujours magn√©tique sur sc√®ne et passionn√©. Il conna√ģt tr√®s bien la production et la collaboration avec Bieito est de valeur. Comment critiquer la performance vocale d’un homme souffrant ? En l’occurrence nous sommes tellement stimul√©s par son art de la diction en Don Jos√©, une ma√ģtrise de l’articulation de la langue fran√ßaise m√™me malade, que nous conserverons plut√īt ce souvenir que celui d’une voix qui se casse au moment le plus intense de la partition. La performance est touchante d’humanit√© et l’investissement sc√©nique du t√©nor est toujours impressionnante.

Ses duos avec Mica√ęla et Carmen sont d’une beaut√© troublante. L’excellente Carmen de Cl√©mentine Margaine a une voix large et imposante, elle r√©ussit le d√©fi de remplir l’immensit√© de la salle avec son instrument.

 

 

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Nous avons pr√©f√©r√© son ¬ę Pr√®s des remparts de S√©ville ¬Ľ au premier acte √† son Habanera. Ici elle fait preuve d’un art vocal subtile, avec des aigus d√©licieux et une ligne de chant captivante par les effets si beaux qu’elle ajoute. La chanson boh√®me au deuxi√®me acte avec Frasquita et Mercedes est peut-√™tre moins r√©ussie que le trio des cartes au troisi√®me acte, o√Ļ elles font toutes preuve de peps et de complicit√©, et vocale et sc√©nique. D√©buts heureux √† l’Op√©ra de Paris pour la jeune mezzo fran√ßaise !

 

 

La Mica√ęla d’Aleksandra Kurzak est d’une beaut√© sinc√®re mais in√©gale. Irr√©prochable au niveau sc√©nique, nous garderons surtout le souvenir de ses piani tr√®s beaux et oublierons sa diction. L’Escamillo de Roberto Tagliavini est un d’une voix large et sombre, la performance est solide, sans plus. Remarquons √©galement les performances des 2e r√īles tels que le Morales, enchanteur et s√©ducteur de Jean-Luc Ballestra ou encore l’excellente Vannina Santoni en Frasquita, faisant ses d√©buts √† la maison parisienne. Le chŇďur de l’op√©ra augment√© du chŇďur d’enfants et de la Ma√ģtrise des Hauts-de-Seine, a aussi brill√© d’un dynamisme sans √©gal !

Que dire de la mise en sc√®ne √©pur√©e de Calixto Bieito ? Connu pour ses transpositions, parfois tr√®s regietheatre, sa Carmen datant d’il y a 18 ans, parle encore plus que jamais. Elle est intelligente et belle, parfois m√™me po√©tique, mais surtout d’une impressionnante efficacit√©. Elle stimule l’esprit critique sans √™tre pourtant pr√©tentieuse. Elle n’est pas abstraite mais n’insulte pas non plus l‚Äôintellect par condescendance. Au contraire, elle rehausse la valeur du livret rempli des clich√©s. La production se situe plus ou moins √† la fin de la dictature de Franco, et si des esprits fragiles trouvent insupportable et vulgaire la r√©alit√©, ce soir fut l’occasion pour ceux-ci de purger leurs pr√©jug√©s par le moyen de quelques hu√©es injustifi√©es, et d’une logorrh√©e criarde et bebette. Si nous appr√©cions moins le r√īle d’Escamillo dans cette production, la lecture est r√©v√©latrice en ce qui concerne les profondeurs du personnage de Mica√ęla. Carmen & co., sont fantastiques en vraies femmes (et loin des gitanes exotiques ou femmes fatales), et les sc√®ne de foule sont particuli√®rement remarquables, notamment celle du tor√©ador o√Ļ les chŇďurs interpr√®tent ¬ę Les voici ! ¬Ľ dans l’espace cl√īs et vide du plateau, en regardant l’auditoire comme s’il s’agissait du d√©fil√© d’entr√©e des tor√©adors.

 

 

 

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Une mise en sc√®ne qui s’inscrit aussi dans cette id√©e de Nietzsche o√Ļ Carmen serait la r√©ponse lumineuse et gaie √† la musique de Wagner, l’antidote au philtre de Tristan. Tr√®s fortement recommand√© √† nos lecteurs, √† voir et revoir sans mod√©ration ! A l’affiche avec plusieurs distributions √† l’Op√©ra Bastille, les 13, 16, 19, 22, 25, 28, 31 mars, ainsi que les 2, 5, 8, 11 et 14 avril, puis de retour l’√©t√© aux mois de juin et juillet 2017.

 

 

 

Compte rendu, concert. Th√©√Ętre des Champs Elys√©es. 5 fevrier 2017. Scottish Chamber Orchestra. Robin Ticciati, direction musicale. Maria Joao Pires, piano

Compte rendu, concert. PARIS, Th√©√Ętre des Champs Elys√©es, le 5 f√©vrier 2017. Scottish Chamber Orchestra. Robin Ticciati, direction musicale. Maria Joao Pires, piano. Passage immanquable du Scottish Chamber Orchestra et de la pianiste Maria Joao Pires au Th√©√Ętre des Champs Elys√©es pour un concert plein de charme en subtilit√© et brio populaire¬†! L’ensemble est sous la direction remarquable du jeune chef Robin Ticciati.

 

 

 

Charme et brio pour Dvorak, Mozart et Haydn

 

 

Maria-Joao-Pires-c-Felix-Broede-DGLe programme de la soir√©e commence avec des extraits de la version orchestrale de Legendes Op.59 de Dvorak. A l’origine pour piano √† quatre mains, l‚ÄôŇďuvre est un cycle de petites pi√®ces d√©di√© au c√©l√®bre critique musical Allemand de Boh√™me, Eduard Hanslick. Le Scottish Chamber Orchestra en propose 5 sur les 10, autour d’un Allegretto Grazioso (n¬į7) en la o√Ļ l’ensemble fait preuve d’un dynamisme particulier alternant entre gr√Ęce folklorique et brio romantique, et ce chez tous les instrumentistes (remarquons les bois d’une candeur p√©tillante!). Elle se termine avec le Molto Maestoso (n¬į4) tout √† fait imposant, qui fait penser √† une promenade distingu√©e autour du Ch√Ęteau de Zv√≠kov, le roi des ch√Ęteaux en Boh√™me.

Vient ensuite la pianiste portugaise Maria Joao Pires pour le dernier Concerto pour piano de Mozart, celui en si b√©mol majeur achev√© d√©but janvier de l’ann√©e de sa mort pr√©matur√©e, 1791. Le dialogue diaphane entre le piano et l’orchestre est une √©vidence d√®s le d√©part comme souvent chez Mozart. Ce soir Ticciati et Pires sont en plus tr√®s complices, une complicit√© qui rel√®ve du grand respect, mais surtout de la grande admiration envers le g√©nie Salzbourgeois. Si l’interpr√©tation des mouvements ext√©rieurs est surtout immacul√©e pour le premier et dansante pour le dernier, en ce qui concerne l’orchestre, avec de tr√®s jolis vents, l’opus orbite autour du mouvement centrale d’une beaut√© inou√Įe, √† la douceur presque religieuse et, dans les mains de Maria-Joao Pires, d’une int√©riorit√© saisissante. L’impact est tel qu’il est g√©n√©reusement offert en tant que bis √† la fin du concert, pour le grand bonheur de l’auditoire¬†!

Robin Ticciati at Glyndebourne, East Sussex, Britain - 25 Jun 2011Le programme se termine avec la derni√®re symphonie de Haydn, la 104 en r√© mineur dite ¬ę¬†Londres¬†¬Ľ. Elle fait partie du cycle des symphonies compos√© √† Londres √† la fin du 18e si√®cle par le compositeur autrichien. Nous y trouvons tout l’art du p√®re du Classicisme viennois, m√™me dans une tonalit√© mineure rare, avec les mouvements ext√©rieurs les plus entra√ģnants, l’initial avec adagio introductif tout √† fait princier, et le dernier avec un brio id√©alement exultant¬†! Occasion id√©ale pour chef et orchestre de montrer encore plus leur qualit√©s. Robin Ticciati comme Haydn, va de l’all√©gresse populaire √† la pompe presque militaire avec une facilit√© et un naturel remarquables, avec une joie tout √† fait √©vidente. Tour de force ind√©niable pour le chef et l’orchestre¬†! Une soir√©e riche en couleurs, surtout g√©n√©reuse en charme et en brio¬†!

 

 

 

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Compte rendu, concert. Paris, Th√©√Ętre des Champs Elys√©es, le 5 f√©vrier 2017. Scottish Chamber Orchestra. Robin Ticciati, direction musicale. Maria Joao Pires, piano.

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille, le 18 janvier 2017. Wagner : Lohengrin. Jonas Kaufmann, Martina Serafin, Ren√© Pape… Philippe Jordan.

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille, le 18 janvier 2017. Richard Wagner : Lohengrin. Jonas Kaufmann, Martina Serafin, Ren√© Pape… Choeurs et Orchestre de l’Op√©ra de Paris. Jos√© Luis Basso, chef des choeurs. Philippe Jordan, direction musicale. Cr√©ation parisienne du Lohengrin milanais de Claus Guth. L’op√©ra romantique en trois actes de Richard Wagner revient √† la maison nationale dans une fabuleuse distribution dont le tr√®s attendu Jonas Kaufmann dans le r√īle-titre, Martina Serafin dans le r√īle d’Elsa et Ren√© Pape dans le r√īle du Roi de Germanie. L’Orchestre de l’Op√©ra est dirig√© avec pr√©cision et sensibilit√© par le chef Philippe Jordan. Un partie du public r√™vant du mirage temporairement r√©confortant du cygne blanc est dans la perplexit√© devant la justesse historique de la production de Claus Guth,… sans f√©√©rie ; une soir√©e avec quelques aspects ahurissants et incongrus mais surtout une soir√©e rayonnante de talents comme d’humanit√©.

Lohengrin : un “h√©ros” pas comme les autres…
KAUFMANN : SOLAIRE
JORDAN : HIERATIQUE MAIS RAFFIN√Č

kaufmann-jonas-tenor-lohengrin-bastilleLe po√®me √©pique dont s’inspire le compositeur tr√®s librement date du XIIIeme si√®cle et est de la plume d’Eschenbach. Wagner, comme d’habitude, situe l’action (atemporelle dans le po√®me) dans un fait historique du Xeme si√®cle germanique. Dernier op√©ra -√† proprement parler- de Richard Wagner, il raconte l’histoire de Lohengrin, fils de Parsifal, chevalier au Cygne Blanc, h√©ros artiste qui vient au monde avec le but de trouver enfin son √©panouissement, mais qui finit par n‚Äôy constater que de d√©sillusion et mort. Il arrive apr√®s la plainte d’Elsa, h√©riti√®re de Brabant, gard√©e par Telramund l’ami, suite √† la mort de ses parents. A cause des machinations et manipulations de sa femme Ortrud, il accuse Elsa du meurtre de son fr√®re Gottfried de Brabant et exige du Roi sa punition mortelle. Le Roi ne peut qu’accorder un jugement par combat, et Elsa fait appel √† un chevalier pour sa cause. Voici Lohengrin qui se manifeste et qui gagne, qui impose la condition de son s√©jour : qu’elle ne lui pose jamais la question de son identit√©. Ortrud, orgueilleuse, manipulatrice bless√©e (et aussi sorci√®re!), regagne la confiance d’Elsa : l‚Äôenchanteresse arrive √† semer le doute chez elle, jusqu’au moment de la d√©ception ultime, quand elle pose la terrible question au chevalier du cygne, qui s’en va par la suite. Pour un pseudo lieto fine, Richard Wagner fait en sorte que Gottfried r√©apparaisse -il √©tait le cygne, Ortrud l’avait ensorcel√©-, donc le fr√®re et la sŇďur pourront accomplir leur mission politique, malgr√© la terrible d√©ception du sauveur et l’√©moi de celle qui l’a trahi.

Coup de g√©nie et de sinc√©rit√© rafra√ģchissante : ¬†voir la production de Claus Guth, qui transpose l’action √† la p√©riode de la cr√©ation de l’oeuvre, c’est-√†-dire au ¬†plein milieu du 19e si√®cle. Si la mise en sc√®ne fait penser, visuellement au moins, √† La Traviata et s’il n’y a pas de Cygne explicite, ce qui para√ģtra √™tre insupportable pour certains wagn√©riens de surcro√ģt attach√©s √† leur pr√©jug√©s (comme leur idole d’ailleurs!), reconnaissons davantage l’aspect innovant et la grande coh√©rence comme l‚Äôefficacit√© dramaturgique de la production (t√Ęche toujours difficile avec la plupart des op√©ras de Wagner).

La distribution dans ce sens est visiblement investie dans le parti-pris, et ceci s’exprime aussi tr√®s souvent par la performance musicale. Une r√©ussite.

Le t√©nor Jonas Kaufmann en Lohengrin offre une vision particuli√®rement humaine du chevalier. Touchant par son jeu d’acteur d√©velopp√©, le chanteur berce et enchante la salle avec un instrument d’une terrible et troublante beaut√©, surtout dans son sublime r√©cit ¬ę In fernem Land ¬Ľ au III√®me acte. L’Elsa de Martina Serafin para√ģt habit√©e de la niaise dualit√© potache que son auteur lui conf√®re, mystique et absente, mais aussi caract√©rielle et manipulatrice, ma non troppo. Elle rayonne surtout par les qualit√©s de sa voix tr√®s sollicit√©e, aux d√©fis redoutables. Son air de l’acte II, ¬ę Euch L√ľften ¬Ľ (r√©cit de son bonheur) fut un moment remarquable et beau. Tout aussi remarquable, mais cette fois-ci par une beaut√© plut√īt espi√®gle et endiabl√©e, l’Ortrud d’Evelyn Herlitzius. Manipulatrice, machiav√©lique √† souhait, elle campe un ¬ę Entweihte G√∂tter !¬Ľ au II√®me acte tout √† fait ‚Ķ terrifiant. Remarquons √©galement la performance tr√®s classe de Ren√© Pape en Roi, ou encore l’excellente diction, style musical et travail d‚Äôacteur, de Tomasz Konieczny dans le r√īle de Telramund !

Que dire des chŇďurs sinon qu’ils sont fabuleux et dynamiques sous la direction du chef Jos√© Luis Basso. ¬†Moins imm√©diatement f√©d√©ratrice peut-√™tre la prestation de Philippe Jordan, dirigeant l’orchestre ; si nous avons trouv√© son travail d’une finesse presque √©rotique, avec un timbre diaphane et des crescendo subtiles, l’archic√©l√®bre marche nuptiale qui sert de pr√©lude √† l’acte III, est pass√© presque sans qu’on s’en aper√ßoive -choeurs salvateurs en l’occurrence. ¬†L’orchestre dans les op√©ras de Wagner ne devrait pas √™tre syst√©matiquement tonitruant, donc √† rebours des critiques √©mises √† son encontre, quel r√©gal d’√©couter son Wagner, hi√©ratique bien s√Ľr, mais raffin√©.

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A ne pas manquer LOHENGRIN de Richard Wagner √† l’Op√©ra Bastille, les 24, 27, 30 janvier ainsi que les 2, 5, 8, 11, 15 et 8 f√©vrier 2017 (attention deux distributions alternatives chez les protagonistes).

Compte rendu, op√©ra. Lille. Op√©ra de Lille, le 12 janvier 2017. Haendel : Il trionfo del tempo e del disinganno. Le Concert d’Astr√©e, orchestre. Emmanuelle Ha√Įm / Krysztof Warlikowski

handel haendel classiquenewsCompte rendu, op√©ra. Lille. Op√©ra de Lille, le 12 janvier 2017. Haendel : Il trionfo del tempo e del disinganno. Ying Fang, Franco Fagioli, Michael Spyres… Le Concert d’Astr√©e, orchestre. Emmanuelle Ha√Įm, direction musicale. Krysztof Warlikowski, mise en sc√®ne. Premi√®re Lilloise d’Il Trionfo del tempo e del disinganno de Haendel / Warlikowski ! Une soir√©e neigeuse et heureuse sous la direction musicale d’Emmanuelle Ha√Įm et son ensemble le Concert d’Astr√©e, avec un beau quatuor vocal compos√© de la soprano Ying Fang, le contre-t√©nor Franco Fagioli, le t√©nor barytonant Micha√ęl Spyres et la contralto Sara Mingardo.

L’oratorio profane est compos√© par Haendel lors de son premier s√©jour en Italie, la premi√®re a lieu √† Rome en juin 1707. Le livret est de la plume de son admirateur le Cardinal Benedetto Pamphili, qui est aussi l’auteur des textes de quelques cantates italiennes d’Il Caro Sassone, dont la fabuleuse et r√©v√©latrice ¬ę¬†Tra le fiamme¬†¬Ľ. Un regard profond sur la correspondance existante et une analyse des textes que le cardinal a √©crit pour le compositeur cosmopolite r√©v√®le des rapports de m√©c√©nat non d√©pourvus d’int√©r√™t romantique et ‚Ķ sexuel. Aussi, le livret au ton moralisateur apparent est bel et bien une Ňďuvre profane avec aucune citation de la Bible et dont le mot ¬ę¬†Dieu¬†¬Ľ, si insupportable pour certaines personnes, n’est mentionn√© que deux fois.
Or, le concept de cette coproduction est un acte o√Ļ l’on d√©crie et l’on d√©nonce, plut√īt modestement qu’ouvertement, l’Eglise Catholique¬†; avec des clich√©s bien dos√©s et parfois subtiles pour rappeler au public de 2017, la souffrance bien vivante des gens toujours boulevers√©s par les ravages historiques de l’institution religieuse depuis des si√®cles. Un parti pris qui touche facilement (un peu trop) le public non habitu√© aux transpositions contemporaines. Un parti pris rayonnant de pragmatisme et d’efficacit√©, aux coutures √©videntes, certes, mais jamais anti-musical ni vulgaire. Ici, Beaut√© est une jeune fille insouciante de libert√© qui suit Plaisir en bo√ģte. Ils se droguent et puis l’overdose. Les parents, le Temps et le D√©senchantement (une des maintes traductions approximatives pour le personnage ¬ę¬†Disinganno¬†¬Ľ, que je pr√©f√©rerais nommer tout simplement ¬ę¬†V√©rit√©¬†¬Ľ), viennent tout g√©rer, bien √©videmment, et exhortent Plaisir √† quitter le foyer imagin√©. Ensuite, la Beaut√© de Warlikowski ne veut plus vivre sans son Plaisir ; donc elle se suicide √† la fin… Ou comment remplacer gravitas par ‚Ķ pathos.

Warlikowki, provocateur ma non troppo
Haendel rayonnant d’enthousiasme et de fra√ģcheur

Et puis il y a la musique. La plus rayonnante et virtuose de la plume de Haendel est interpr√©t√©e avec maestria par la fabuleuse distribution. Si la Beaut√© de la soprano Ying Fang est touchante √† souhait par sa fragilit√©, et que l’instrument rayonne de jeunesse et d’humanit√©, elle campe une performance solide, √† l’investissement th√©√Ętral saisissant et surtout avec un style baroque plein de brio et de l√©g√®ret√©. Elle fait d√©monstration de sa technique notamment dans les da capo de ses airs, toujours r√©ussi et parfois m√™me innovants¬†! Le plus virtuose fut peut-√™tre lors du c√©l√®bre air ¬ę¬†Un pensiero nemico di pace¬†¬Ľ. La virtuosit√© vocale est le domaine de Plaisir et du contre-t√©nor Franco Fagioli, qui r√©ussit bien ses airs √† la colorature pyrotechnique. Le sommet est plus son ¬ę¬†Come nembo che fugge col vento¬†¬Ľ vers la fin, redoutable √† souhait, que le tr√®s bel air ¬ę¬†Lascia la spina¬†¬Ľ (connu surtout sous le nom de ¬ę¬†Lascia ch’io pianga¬†¬Ľ de l’op√©ra Rinaldo). Dans le dernier, il est un peu touchant et ce fut beau, mais il nous impressionne plus par la ma√ģtrise de son instrument et ses envol√©es virtuoses que par l’int√©riorit√© ou la profondeur.

Ces qualit√©s sont incarn√©s plut√īt par les parents, malgr√© la volont√© d’en faire d’eux des clich√©s d’autorit√©. La musique triomphe √† la fin et Micha√ęl Spyres comme Sara Mingardo sont superlatifs dans leur interpr√©tation et musicale et sc√©nique. Le Temps du t√©nor √† la voix g√©n√©reuse et saisissante fait presque peur lors de son air ¬ę¬†Urne voi¬†¬Ľ, et entra√ģne par la force de sa bravoure endiabl√©e lors du ¬ę¬†√ą ben folle quel nocchier¬†¬Ľ. La Mingardo quant √† elle a la voce e lo stile, et nous laisse 100% impressionn√©s¬†! Que ce soit dans ses airs comme dans l’incroyable quatuor ¬ę¬†Voglio tempo per risolvere¬†¬Ľ¬†: la perfection.
Le Concert d’Astr√©e sous la baguette d’Emmanuelle Ha√Įm honore l’opus avec une performance pleine de brio et de swing baroque, avec une belle prestation des vents (y compris l’orgue sublime de Benoit Hartouin -aussi charg√© du continuo impeccable). A voir et surtout √©couter √† l’Op√©ra de Lille encore les 17, 19 et 21 janvier 2016.

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Compte rendu, op√©ra. Lille. Op√©ra de Lille, le 12 janvier 2017. Haendel : Il trionfo del tempo e del disinganno. Ying Fang, Franco Fagioli, Michael Spyres… Le Concert d’Astr√©e, orchestre. Emmanuelle Ha√Įm, direction musicale. Krysztof Warlikowski, mise en sc√®ne.

Compte rendu, op√©ra. Paris, Palais Garnier, le 4 d√©cembre 2016. Gluck : Iphig√©nie en Tauride. V√©ronique Gens, Etienne Dupuis, Stanislas de Barbeyrac… Orchestre et choeurs de l’Op√©ra de Paris. Bertand de Billy, direction musicale. Krysztof Warlikowski, mise en sc√®ne

Compte rendu, op√©ra. Paris, Palais Garnier, le 4 d√©cembre 2016. Gluck : Iphig√©nie en Tauride. V√©ronique Gens, Etienne Dupuis, Stanislas de Barbeyrac… Orchestre et choeurs de l’Op√©ra de Paris. Bertand de Billy, direction musicale. Krysztof Warlikowski, mise en sc√®ne. La premi√®re mise en sc√®ne d’op√©ra du metteur en sc√®ne polonais Krysztof Warlikowski revient √† la maison qui l’avait command√© in loco en 2006. On se souvient aussi d’une prodigieuse mise en sc√®ne, n√©ons et capharna√ľm, mystique expressionniste du Roi Roger que le metteur en sc√®ne pr√©senta ensuite sur la sc√®ne de Bastille en juin 2009 : Lire notre critique ici. La s√©rie de repr√©sentations de fin d’ann√©e 2016 d’Iphig√©nie en Tauride de Gluck est en l’occurrence d√©di√©e √† la m√©moire du regrett√© G√©rard Mortier, ancien Directeur de l’Op√©ra (d√©c√©d√© en 2014) et commanditaire de la production‚Ķ devenue embl√©matique. 10 ann√©es ont pass√© : que reste-t-il de cette r√©alisation ? Une distribution d’acteurs-chanteurs rayonnante de musicalit√©, dirig√©e ici par le chef Bertrand de Billy. Un spectacle que Warlikowski d√©die lui m√™me √† la Reine Marie-Antoinette¬†; soit un √©v√©nement d’une valeur artistique inestimable¬†!

 

 

 

L’Iphigénie de Garnier : un concert de beaux timbres

 

 

gluck iphig√©nie en tauride veronique gens opera de paris classiquenews aqjvxc0wfg2dzk9s6vvwLa soprano fran√ßaise V√©ronique Gens interpr√®te le r√īle-titre de la Princesse Atride devenue pr√™tresse de Diane en Tauride apr√®s avoir √©t√© sauv√©e par la d√©esse quand son p√®re Agamemnon voulait la sacrifier pour aider les Grecs √† gagner la guerre de Troie. Cantatrice id√©ale pour un r√īle en dignit√© et en sinc√©rit√©, V√©ronique Gens campe une Iphig√©nie de grande classe, affirmant une performance impeccable, m√™me si au d√©but du premier acte, l’√©quilibre entre fosse et sc√®ne √©tait fragile. Son air au IV: ¬ę¬†Je t’implore et je tremble, O D√©esse implacable¬†!¬†¬Ľ est un des rares moments de d√©monstration pyrotechnique vocale dans l’opus, interpr√©t√© avec franchise et f√©rocit√©, √† l’effet d‚Äôexultation ind√©niable¬†! Le trio au III : ¬ę¬†Je pourrais du tyran, tromper la barbarie¬†¬Ľ entre Pylade et Oreste, est un autre superbe moment lyrique, riche d’ambivalence et de sentiments partag√©s. Le duo de Pylade et Oreste qui suit : ¬ę¬†Et tu pr√©tends encore que tu m’aimes¬†!¬†¬Ľ est fabuleusement chant√© par Stanislas de Barbeyrac et Etienne Dupuis. L’Oreste du dernier a la diction parfaite et un timbre d’une beaut√© particuli√®re (remarqu√© d√©j√† par classiquenews dans le rare op√©ra Th√©r√®se de Massenet). Le t√©nor fran√ßais dans le r√īle de Pylade est aussi un bijou en beaut√© et justesse¬†; sa performance musicale est un mod√®le d’h√©ro√Įsme et de sentimentalit√©. Remarquons √©galement les performances des seconds r√īles depuis la fosse : excellentes Adriana Gonzalez et Emanuela Pascu en Diane et deuxi√®me pr√™tresse respectivement, et surtout celle du jeune baryton polonais Tomasz Kumiega avec l‚Äôune des voix les plus all√©chantes de la soir√©e (!).

 

 

 

Warlikowski : la sincérité qui dérange

 
 
 

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Puisque l‚ÄôŇďuvre de Gluck est en v√©rit√© une Ňďuvre composite, avec une √©tonnante fluidit√© malgr√© ce fait, son aspect le plus impressionnant est th√©√Ętral. Gluck fournit √† ses personnages des airs d√©j√† √©crits dans les ann√©es 50, et √† son chŇďur, de la musique de ses ballets pr√©c√©dents, notamment S√©miramis de 1765. Le livret de Nicolas-Fran√ßois Guillard, d’apr√®s Guymond de La Touche, et d’apr√®s Euripide, est d’une grande efficacit√© dramatique. Sur ce terreau, l’homme de th√©√Ętre et artiste contemporain qu’est Warlikowski offre au public parisien une relecture des plus brillantes du livret, sinon LA plus brillante. Transpos√©e dans une maison de retraite transfigur√©e, l’intrigue est en l’occurrence toujours celle de l’h√©ro√Įne √©ponyme, soit Iphig√©nie, mais ¬ę¬†r√©incarn√©e¬†¬Ľ sur la sc√®ne de Garnier, en tant que vieille femme hant√©e par son pass√©. Le commentaire √©vident sur la condition humaine cache derri√®re lui une pens√©e critique et une profondeur artistique rares dans notre contexte actuel enclin √† l’abandon frivole et √† la superficialit√©. La direction sc√©nique est remarquable, √† causer des frissons en permanence par la v√©racit√© dramaturgique et la clart√© de l’intention. Tous les chanteurs sur sc√®ne font preuve d’un excellent, riche et complexe travail d’acteur. Les figurants et acteurs embauch√©s sont √©galement compl√®tement investis dans la production, notamment l’Iphig√©nie muette de l’actrice Renate Jett, touchante et bouleversante, ou encore la Clytemnestre d√©licieusement mim√©e d’Alessandra Bonarota.

 
 

L’Orchestre de l’Op√©ra National de Paris sous la baguette du chef Bertrand de Billy, en d√©pit des soucis d’√©quilibre initial, se montre plein de brio et d’entrain. Les nombreux r√©citatifs accompagn√©s sont percutants et les effets sp√©ciaux instrumentaux chers √† Gluck sont jou√©s solidement. Une fabuleuse occasion de red√©couvrir ce chef d’oeuvre musical et th√©√Ętral, nourriture pour les sens et pour l’esprit¬†! Encore √† l’affiche les 9, 12, 15, 19, 22 et 25 d√©cembre.

Compte rendu, ballet. Paris. Palais Garnier. 27 octobre 2016. Soir√©e Balanchine, hommage √† Violette Verdy. Fran√ßois Alu, Myriam Ould-Braham, Mathias Heymann, Mathieu Ganio, Amandine Albisson, Marie-Agn√®s Gillot, Hugo Marchand… Ballet de l’Op√©ra de Paris. Elena Bonnay, piano solo. Maxime Tholance, violon solo. Orchestre de l’op√©ra National de Paris. Kevin Rhodes, direction.

ballet-de-lopera-de-paris-danseursSoir√©e Balanchine et hommage √† la regrett√©e Violette Verdy, en ce soir d’automne au Palais Garnier √† Paris. Au trois ballets programm√©s du n√©o-classique Balanchine s’ajoute un quatri√®me √† l’occasion de l’hommage qui se pr√©sente aussi sous forme de court-m√©trage projet√©. La Sonatine de Ravel, cr√©e par Verdy est ce 4e ballet fabuleusement interpr√©t√© par un couple d’Etoiles. Soir√©e p√©tillante et √©toil√©e, brillante dans sa conception, in√©gale dans l‚Äôex√©cution.

 

 

 

Balanchine : un page peut √™tre tourn√©e…

 

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Nous sommes de l’avis que le ballet le plus remarquable de la soir√©e, et qui en lui seul cautionne notre pr√©sence au Palais Garnier en cette nuit pluvieuse d’automne parisien, est Sonatine de Ravel, pi√®ce pr√©sent√©e seulement lors des 5 premi√®res repr√©sentations, en hommage √† la regrett√©e Violette Verdy, cr√©atrice du ballet (photo ci dessus), d√©c√©d√©e l’hiver dernier. Il est interpr√©t√© par un duo d’Etoiles toujours all√©chant par ses comp√©tences artistiques concert√©es, une bonne entente √©vidente et une musicalit√© palpitante et sinc√®re. Soit : Mathias Heymann et Myriam Ould-Braham. Lui est un r√™veur romantique par excellence avec un je ne sais quoi de troublant, ¬ę¬†d‚Äôimpactant¬†¬Ľ, sur sc√®ne¬†; pas par une allure mena√ßante quelconque, ni par une plastique st√©r√©otyp√©e princi√®re, mais par l’excellence technique pourtant pleine de chaleur et l’engagement absolu dans sa prestation, avec une bonne dose de joie et de bonne humeur. Elle, qu’on voit √©voluer en profondeur et maturit√© avec un immense plaisir, est, ce soir, la vision parfaite de la cr√©atrice Verdy, surtout en ce qui concerne sa musicalit√©. Elle ajoute un sens de l√©g√®ret√© suppl√©mentaire avec un c√īt√© fr√©missant et fr√™le tr√®s touchant. L’hommage consiste aussi dans la projection d’un court-m√©trage de Vincent Cordier mettant en valeurs les qualit√©s de la ballerine disparue.
tchaikovski Pyotr+Ilyich+Tchaikovsky-1MOZARTIANA. Le ballet Mozartiana faisant son entr√©e au r√©pertoire de la compagnie ouvre la soir√©e. C‚Äôest une suite orchestrale de Tchaikovsky √† quatre mouvements, o√Ļ le Tchaikovsky classiciste fait un hommage √† son ma√ģtre artistique voire spirituel, Wolfgang Amadeus Mozart (cr√©ant des arrangements orchestraux des 3 pi√®ces pour piano solo de Mozart et une de… Gluck). Au niveau de la composition, malgr√© l’immense profondeur du Russe, l‚ÄôŇďuvre refl√®te la vision un rien superficielle et limit√©e du XIXe si√®cle vis-√†-vis du g√©nie salzbourgeois. Est mise donc en valeur seulement une joliesse caract√©rielle, plut√īt ¬ę¬†baroqueuse¬†¬Ľ, l’aspect le moins pertinent de l’opus de Mozart. Il para√ģt que Tchaikovsky a voulu pr√©senter √† un tr√®s grand public des Ňďuvres rares de l’autrichien, s’adressant √† leurs pr√©jug√©s. Pari r√©ussi, et pourtant d’un aspect anecdotique presque compl√®tement inint√©ressant. Comme la danse d’ailleurs. Balanchine pr√©tendait, para√ģt-il, faire quant √† lui un hommage √† Tchaikovsky. Si nous remarquons avec joie la Gigue endiabl√©e du Premier Danseur Fran√ßois Alu, corps rac√©, tr√®s beau et tonique en d√©pit du costume de caract√®re. Autour de lui, le couple d’Etoiles : Doroth√©e Gilbert et Josua Hoffalt. Si elle a un haut du corps et un travail des bras √† l’expression sublime, nous n’avons pas √©t√© emball√©s par ses pointes, moins saines que d’habitude. Et Josua Hoffalt, bon partenaire, donne une illusion de l√©g√®ret√© sur sc√®ne qui cache derri√®re elle la mollesse de la r√©alit√©. Pour un danseur qui aime mettre en valeur au niveau du discours, l’aspect extr√™mement ¬ę¬†masculin¬†¬Ľ, athl√©tique, de la danse classique (habitude mignonne de certains danseurs… souvent pas tr√®s s√Ľrs d’eux), sa prestation dans Mozartiana manque en dynamisme et peps, pour dire le moindre.

Si le ballet Brahms-Sch√∂nberg Quartet n’est pas le plus authentique et innovant de Balanchine, le spectacle est beau √† regarder ; la musique du quatuor pour piano et cordes en sol mineur de Brahms magistralement orchestr√©e par le Sch√∂ngberg post-romantique, est fabuleusement interpr√©t√©e par l’Orchestre de l’Op√©ra dirig√© par l’habitu√© Kevin Rhodes. Les costumes de Karl Lagerfeld et la toile viennoise du fond ajoutent √† ce je ne sais quoi d’√©l√©gant et d’austro-hongrois propre au ballet, aux fortes inspirations folkloriques russes et caucasiennes. Au premier mouvement l’Etoile Mathieu Ganio est toujours l’√Ęme romantique incarn√©e, avec des lignes et une prestance sublimes, mais en l’occurrence le partenariat avec la Gilbert laisse √† d√©sirer: l’attention se pose sur la troisi√®me danseuse du mouvement, Ida Viikinkoski, et aussi sur les 4 danseurs masculins du corps¬†: Nicolas Paul, Fabien R√©villion, J√©r√©my Loup-Quer et Germain Louvet, tous les quatre rayonnants de beaut√©, surtout les 3 derniers un brin plus frais. Les Etoiles Amandine Albisson et St√©phane Bullion sont le couple du deuxi√®me mouvement. Si elle est l’image de la danseuse √† la v√©ritable bonne sant√©, habit√©e, inspirante et inspir√©e, et lui l’Etoile sombre t√©n√©breux √† faire craquer les cŇďurs, le partenariat ne fait pas forc√©ment r√™ver. Cependant, l’ex√©cution est impeccable. Idem pour le troisi√®me mouvement vaillamment interpr√©t√© par le Premier Danseur Arthus Raveau, qui rayonne de plus en plus, et ne laisse surtout pas insensible avec des lignes √©blouissantes et une pr√©cision en solo, davantage s√©duisante. M√©lanie Hurel qui l’accompagne n’est pourtant pas √©clips√©e. Le dernier mouvement est le moment de revendication pour Josua Hoffalt qui forme un couple tonique avec la fabuleuse Etoile Alice Renavand. L’inspiration folklorique et chor√©graphique, musicale, percutante et entra√ģnante, semble convenir beaucoup mieux au danseur qui s’√©clate.

Le programme finit avec le Violin Concerto de Stravinsky, magistralement dans√© par le corps et les couples de Marie-Agn√®s Gillot / Hugo Marchand et El√©onora Abbagnato / Audric Bezard. Les premiers sont bien s√Ľr impressionnants sur sc√®ne ; elle, mettant toujours sa vie au service de la danse pour le plus grand bonheur de l’auditoire et mettant en valeur le chor√©graphe ; lui, hyper-performant comme d’habitude et avec r√©activit√© et technique saisissantes. Les seconds, bien que plus coh√©sifs en apparence, sont peut-√™tre moins profonds dans l‚Äôex√©cution qui demeure tr√®s plastique et ext√©rieure. Remarquons Paul Marque, laur√©at du Concours de Varna 2016 et nouvel espoir de la compagnie, avec une remarquable technique, et n’oublions pas la performance superlative du violoniste Maxime Tholance, r√©ussissant une partition complexe et difficile.
drrl0dstcuctvjbybdgsAu final, nous tenons l√† un programme int√©ressant qui, esp√©rons-le, tourne la page ouverte par la direction pr√©c√©dente du renouveau surdos√© de Balanchine √† Paris. A c√īt√© d’autres n√©o-classiques, nous remarquons la valeur historique et artistique du G√©orgien, ainsi que le besoin √©vident de continuer l’exploration des chor√©graphes et styles moins repr√©sent√©s √† l’Op√©ra de Paris. Peut-√™tre le public sera g√Ęt√© dans le futur gr√Ęce aux nouvelles entr√©es au r√©pertoire d’autres am√©ricains tels que Martha Graham et Merce Cunningham… Pour l‚Äôhommage √† Verdy demeure beaucoup plus r√©ussi que l’hommage √† Mozart et Tchaikovsky. Repr√©sentations au Palais Garnier du 1er au 15 novembre 2016 (sans la Sonatine de Ravel, h√©las‚Ķ).

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https://www.operadeparis.fr/saison-16-17/ballet/george-balanchine

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille, le 3 novembre 2016. Jacques Offenbach : Les Contes d’Hoffmann. Ramon Vargas, St√©phanie d’Oustrac, Nadine Koutcher, Ermonela Jaho‚Ķ Choeurs de l’Op√©ra. Jos√© Luis Basso, direction. Orchestre de l’Op√©ra National de Paris, Philippe Jordan,, direction. Robert Carsen, mise en sc√®ne.

C’est “LA” production-phare des Contes d’Hoffmann d’Offenbach, sign√©e Robert Carsen, remontant √† 2000, et qui revient cet hiver √† l’Op√©ra National de Paris. S’il n’y a plus Jonas Kaufmann en protagoniste pour des raisons de sant√©, Ramon Vargas vient sauver le bateau, se joignant √† un quatuor de voix f√©minines principales de qualit√©, avec la d√©licieuse St√©phanie d’Oustrac, Nadine Koutcher, Ermonela Jaho et Kate Aldrich. Philippe Jordan dirige l’orchestre maison avec une √©tonnante attention aux d√©tails et une bonne dose de courage comme de libert√©. Un spectacle qui se veut spectaculaire et qui l’est, mais dont les coutures (et les clich√©s!) commencent √† devenir quelque peu r√©barbatifs.

 

 

 

Offenbach version Carsen : du sérieux, de l’humour, de l’intelligence

 

 

Ňíuvre posthume et presque composite par laquelle Offenbach r√™vait d’√™tre finalement accept√© comme autre chose qu’un compositeur de musique ¬ęl√©g√®re¬†¬Ľ, la partition des Contes d‚ÄôHoffmann est en r√©alit√© un ph√©nom√®ne de son temps, non sans relations avec l’antis√©mitisme rampant de l‚Äô√©poque ; c‚Äôest un d√©fi musical et sc√©nique. Si l’aspect inachev√© peut se r√©soudre facilement dans des mains habiles, la question de l’exigence musicale demeure d√©licate, notamment en ce qui concerne la distribution des r√īles f√©minins (une cantatrice pour les trois, ou bien trois diff√©rentes?). Le livret de Jules Barbier d’apr√®s Michel Carr√©, est inspir√© de trois contes de l’auteur et musicien romantique allemand E.T.A Hoffmann, c√©l√®bre entre autres pour avoir proclam√© Haydn, Mozart et Beethoven comme les trois ma√ģtres de l’esprit romantique. L’histoire est celle d’un Hoffmann imagin√©, amoureux d’une prima donna et dont l’obsession devient un emp√™chement cr√©atif qui le poussant √† l’ivresse. Il d√©sire cet id√©al f√©minin incarn√© par la soprano, √† la fois ¬ę¬†artiste, jeune fille, courtisane¬†¬Ľ. Sa Muse artistique s’empare de son ami Nicklausse pour l’accompagner ; elle tente de lui rappeler sa mission en tant qu’artiste.

vargas ramon contes hoffmann opera bastille compte rendu critique classiquenewsEn Niklausse justement, la mezzo-soprano fran√ßaise St√©phanie d’Oustrac ouvre et ferme l‚ÄôŇďuvre avec les qualit√©s qui lui sont propres¬†: une articulation sans d√©faut, un timbre polyvalent, flexible, une capacit√© remarquable √† habiter un r√īle par la force de son art vocal bien m√Ľri, ses ind√©niables dons d’actrice… Nous avons √©t√© emball√©s d√®s son entr√©e au prologue o√Ļ elle se montre Muse parfaite, sensuelle ; ensuite √† chaque acte, elle compose un compagnon sinc√®re d’un Hoffmann vou√© √† l’√©chec affectif (mais il se trouve que ceci va le rapprocher de… son Art, sa Muse! Le lieto-fine est donc quand m√™me l√†, latent). Ramon Vargas s’absente de ses r√©p√©titions aux Etats-Unis pour remplacer Jonas Kaufmann souffrant. Si la diction du fran√ßais laisse parfois √† d√©sirer, il impressionne par son investissement musical et sc√©nique, une voix souple dans les aigus redoutables et ce je ne sais quoi de touchant qui sied magistralement au jeune personnage romantique et sinc√®re, qu’il interpr√®te.
Les trois sopranos brillent toutes par leurs qualit√©s individuelles. L’Olympia de Nadine Koutcher faisant ses d√©buts √† l’Op√©ra de Paris, est pyrotechnique, m√™me dr√īlissime √† souhait ; elle campe l’archi-c√©l√®bre air de l’automate ¬ę¬†Les oiseaux dans la charmille¬†¬Ľ sans difficult√©, tout en se donnant √† fond au niveau de la mise en sc√®ne, en un 1er acte tr√®s comique. L’Antonia du deuxi√®me acte est toute √©motion, gr√Ęce au bel investissement et au sens du drame d’Ermonela Jaho. La Giulietta du troisi√®me est plus th√©√Ętrale que musicale dans l’interpr√©tation de Kate Aldrich. Remarquons l’excellente et courte prestation de Doris Soffel dans le r√īle de la m√®re d’Antonia. Si leurs prestations sont tout aussi minces, les performances d’un Yann Beuron, d’un Paul Gay et d’un Fran√ßois Lis ne passent pas inaper√ßues, surtout par rapport au premier, avec un art du langage d√©lectable.

Les Contes d’Hoffmann composent ainsi un √©v√©nement digne d‚Äôenthousiasme, non seulement par les difficult√©s inh√©rentes √† la production d’une Ňďuvre posthume, mais plus particuli√®rement gr√Ęce √† l’√©ventail des sentiments mis en musique avec panache par Offenbach, dont l’aspect th√©√Ętral est sp√©cofiquement mis en valeur dans la mise en sc√®ne d√©sormais ¬ę¬†historique¬†¬Ľ de Robert Carsen. A voir et revoir √† l’Op√©ra Bastille encore les 6, 9, 12, 15, 18, 21, 24 et 27 novembre 2016.

Compte rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 17 septembre 2016. Puccini : Tosca. Hartejos, Alvarez, Terfel. Audi / Ettinger

TOSCA HARTEROS TERFEL opera bastille septembre 2016CtIYZimWEAAzMpG.png-largeCompte rendu, op√©ra. Paris, Op√©ra Bastille, le 17 septembre 2016. Puccini : Tosca. Anja Harteros, Marcelo Alvarez, Bryn Terfel‚Ķ Choeurs de l’Op√©ra de Paris. Jos√© Luis Basso, direction. Orchestre de l’Op√©ra. Dan Ettinger, direction. Pierre Audi, mise en sc√®ne. La saison lyrique s’ouvre √† l’Op√©ra Bastille avec la reprise de Tosca, production de Pierre Audi datant de 2014. Si les √©l√©ments extra-musicaux demeurent les m√™mes, pour la plupart enfin, il s’ag√ģt bel et bien d’une ouverture de saison ¬ę¬†CHOC¬†¬Ľ par la trinit√© de stars ainsi r√©unies dans la distribution : Anja Harteros finalement de retour sur la sc√®ne nationale ; Marcelo Alvarez rayonnant de candeur (seul revenant de la cr√©ation!) et le grand et t√©n√©breux, ¬ę¬†bad boy¬†¬Ľ, Bryn Terfel. A ces stars, s‚Äôinvite le chef Isra√ęlien Dan Ettinger qui explore et exploite les talents de l’Orchestre de l’Op√©ra avec une maestria et une profondeur, rares.

Et Hartejos parut, devant elle vibrait tout Paris…

le triomphe absolu de la musique !

Nous invitons nos lecteurs √† r√©lire le compte rendu de la cr√©ation de cette production (Compte rendu, op√©ra / TOSCA de Puccini √† l‚ÄôOp√©ra Bastille, octobre et novembre 2014, avec alvarez d√©j√† et B√©zier…) en pour ce qui concerne la direction artistique de Pierre Audi.

Surprise de lire dans le programme de la reprise que le travail du metteur en sc√®ne est √† rapprocher de la notion wagn√©rienne de gesamkunstwerk ou ¬ę Ňďuvre d’art totale ¬Ľ (!). En d√©pit de r√©serves qu’on √©mettre √† l‚Äô√©gard du th√©√Ętre du Herr Wagner, nous comprenons l’intention derri√®re un tel constat et regrettons que la r√©alisation ne soit pas √† la hauteur de telles pr√©tentions. La sc√©nographie imposante et impressionnante de Christof Hetzer, les superbes lumi√®res de Jean Kalman et les costumes sans d√©faut de Robby Duiveman, demeurent riches en paillettes et restent, dans le meilleur des cas, pragmatiques et efficaces, en une production d√©cevante, sinon au pire, ‚Ķ injustifiable. Remarquons l’absence totale (et fort r√©v√©latrice) de l’√©quipe artistique aux moments des saluts…

Hartejos, alvarez, TOSCA, BastilleLa surprise et le bonheur furent donc surtout musicaux. L’histoire tragique intense de Floria Tosca, diva lyrique amoureuse et meurtri√®re, trouve dans ce plateau une r√©alisation musical plus que juste, souvent incroyable. La soprano Anja Harteros se montre v√©ritable Prima Donna Assoluta avec un timbre d’une beaut√© ravissante, une agilit√© vocale saisissante, virtuose mais jamais d√©monstrative, les piani les plus beaux du monde, le souffle immacul√© qui laisse b√©at… Bien qu’en apparence laiss√©e √† elle m√™me au niveau du travail d’acteur, elle incarne une Tosca qui touche par ses nuances de cŇďur, parfois piquante, souvent capricieuse, ‚Ķ jalouse et amoureuse toujours ! Le c√©l√®bre ¬ę Vissi d’arte ¬Ľ √† l’acte II re√ßoit les plus grandes ovations de la soir√©e. Le Caravadossi, peintre amoureux et r√©volutionnaire du t√©nor argentin Marcelo Alvarez brille maintenant par sa candeur, un timbre rayonnant de jeunesse, un chant riche lui en belles nuances. Ses moments forts sont √©videmment la ¬ę Recondita armonia ¬Ľ au Ie acte et le c√©l√®bre ¬ę E lucevan le stelle ¬Ľ au III.

A leurs c√īt√©s, Bryn Terfel est un fabuleux Scarpia, grand et m√©chant mais pas moche! Il a une prestance magn√©tique qui inspire la terreur et l’admiration. Son chant est grand malgr√© les quelques petits soucis d’√©quilibre entre fosse et orchestre aux moments hyperboliques de la partition comme le Te Deum √† la fin du Ier acte.

ettinger dan maestro chef d orchestreAu regard de la distribution, nous nous attendions √† de telles performances, mais la plus grande surprise fut le chef d’orchestre. La direction musicale de Dan Ettinger s’√©loigne souvent du grand-op√©ra et du v√©risme ; elle devient beaucoup plus impressionniste et subtile, rehaussant profond√©ment l’impact de l’√©criture puccinienne pour orchestre, peu sophistiqu√©e en r√©alit√©. Lors des moments forts, l’orchestre est bien s√Ľr v√©h√©ment comme il doit l’√™tre, mais le travail du chef voit sa plus sublime expression dans l’attention aux d√©tails, dans la mod√©ration du pathos m√©lodramatique typique chez Puccini, aussi bien chez les cuivres temp√©r√©s que chez les cordes caract√©rielles ‚Ķ Une r√©v√©lation !

Reprise exemplaire et extraordinaire dans tous les sens musicaux du terme, avec une mise en sc√®ne non d√©pourvue de beaut√© plastique; surtout fonctionnelle, √† voir (et √† applaudir) √† l’Op√©ra Bastille les 20, 23, 26 et 29 septembre ainsi que les 3, 6, 9, 12, 15 et 18 octobre 2016, avec deux distributions. Celle de ce soir touchait l‚Äôexcellence.

Compte rendu, ballet. Paris. Op√©ra Bastille, le 4 septembre 2016. La Belle au Bois Dormant. Alexei Ratmansky, mise en sc√®ne et chor√©graphie. Hee Seo, Marcelo Gomes… American Ballet Theatre, compagnie invit√©e. Tchaikovski, compositeur. Orchestre de l’Op√©ra National de Paris. David LaMarche, direction.

L‘American Ballet Theatre est invit√© en ouverture du cycle chor√©graphique de la saison 2016-2017 √† l’Op√©ra National de Paris. Le spectacle propos√© est le ballet multidiffus√©, La Belle au Bois Dormant mais selon le regard d‚ÄôAlexei Ratmansky. La fantastique musique de Tchaikovski est interpr√©t√©e par l’Orchestre de l’Op√©ra dirig√© par le chef invit√© David LaMarche. Pour la soir√©e de notre venue, les ¬ę¬†Principals¬†¬Ľ Hee Seo et Marcelo Gomes, jouent la Princesse Aurore et le Prince D√©sir√©. Un √©v√©nement en pertinence et en importance, qui r√©sident souvent au-del√† de la danse¬†!

 

 

 

 

Vertus des troupes invitées : Petipa revisité

 

 

la-et-sleelping-beauty-review-pictures-003Ratmansky aime revisiter les classiques. Sur ce, il s’inscrit dans une lign√©e d’artistes amoureux et respectueux du patrimoine tel le grand Rudolf Noureev. En ce qui concerne cette premi√®re collaboration entre Tchaikovski et Petipa (1890), il s’ag√ģt juste, en principe, de l’oeuvre-phare de la danse acad√©mique, d’un ballet symphonique embl√©matique. L’histoire en un prologue et trois actes est inspir√©e du conte √©ponyme de Charles Perrault. Une princesse tombe dans un sommeil in√©luctable √† cause de la m√©chancet√© d’une f√©e. Seule le baiser d’un prince la r√©veillera. La narration est mince mais riche en couleurs, s’agissant en effet d’un ballet d√©monstratif.

Mais qu’est-ce que veut d√©montrer, Ratmansky, dans cette production¬†? A part une baisse frappante des exigences techniques et une volont√© assez quelconque de donner aux femmes des attributs burlesques avec plumes et paillettes ¬ę¬†so Las Vegas¬†¬Ľ, on ne sait pas. L’actuel artiste en r√©sidence au sein de la Compagnie am√©ricaine parle de sa r√©vision de la partition chor√©graphique existante en notation St√©panov (datant de la fin du 19e si√®cle, le syst√®me associe mouvements et notes musicales) ; il d√©fend le d√©sir de faire une production plus Petipa que les autres… Si l’aspect th√©√Ętral et comique mis en valeur dans la production a un certain effet chez le public, avec la fabuleuse entr√©e de Carabosse sur un char tir√© par des rats dansants, le kitsch est peut-√™tre un peu trop pr√©sent, et apparemment sans le vouloir. Au niveau de la danse, il s’ag√ģt sans doute d’un Petipa √† part.

 

 


Parlons technique
. Au niveau de la danse, le couple des protagonistes est beau et solide. Hee Seo est une Princesse Aurore toute sourire mais aussi toute fr√™le ; ses pointes sont belles, et elle r√©ussi ses pas redoutables du 1er et 3e actes. Marcelo Gomes en Prince D√©sir√© correspond parfaitement au personnage, par son physique et sa prestance tout √† fait… d√©sirables. Il se montre un excellent partenaire lors du pas de deux avec Aurore au 3e acte. Apr√®s sa variation, il est r√©compens√© par les bravos (y compris ceux d’un jeune Premier Danseur du Ballet de l’Op√©ra assistant √† la repr√©sentation). C’est sympa et c’est beau, ma non troppo. Si leurs performances sont bien, voire am√©ricainement ¬ę¬†cool¬†¬Ľ, comme celles, d’ailleurs, d’une d√©licieuse Betsy McBride en Chaperon Rouge, ou encore celle, virtuose ma non tanto, de l’Oiseau Bleu de Gabe Stone Shayer, nous n’avons pas beaucoup plus de commentaires √† faire.

 

 

VERTUS des √©changes interculturels… L’aspect le plus remarquable de la venue de cette production √† Paris est pr√©cis√©ment le fait qu’il s’ag√ģt d’une compagnie √©trang√®re avec une technique et une r√©alit√© diff√©rente √† celle de la danse classique en France. Une occasion d’une grande importance pour stimuler la cr√©ativit√© et motiver davantage nos danseurs. Toujours dans la continuit√© philosophique du grand mandat de Noureev, ces √©changes et exp√©riences repr√©sentent de la nourriture pour les artistes. Il est question ici, comme cela l’a toujours √©t√©, d’un art bel et bien vivant, et le fruit des ces √©changes et frottements est le seul rem√®de √† la maladie si fantasm√©e de la stagnation artistique. Alexei Ratmansky, russe, assumant avec fiert√© son c√īt√© ¬ę¬†old school¬†¬Ľ, a l’ouverture et le courage de dire qu’il ne voit pas de probl√®me avec des cygnes noirs. L’American Ballet Theatre, compagnie anciennement dirig√©e par Mikhail Baryshnikov, se pr√©sentant partout dans le monde, -y compris √† Paris, sommet souvent inatteignable de ce que maints bon diseurs croient √™tre la tour d’ivoire de la Culture-,¬† n‚Äôa aucun probl√®me avec une Princesse Aurore cor√©enne et un Prince D√©sir√© venant de l’Amazonie. Cette exp√©rience para√ģtrait donc confirmer (et il y en a qui doutent encore!) qu’on peut survivre, cr√©er, briller, dans l’acceptation de la diversit√© inh√©rente √† la r√©alit√©. Mati√®re √† r√©flexion, cette production par une troupe √©trang√®re est r√©jouissante et d‚Äôun principe interculturel des plus positifs.

 

 

 

 

A voir ce classique revisit√©, sur la musique toujours irr√©sistible de Tchaikovski (David LaMarche, direction) √† l’Op√©ra Bastille les 7, 8, 9 et 10 septembre 2016.

LIRE aussi notre compte rendu complet Seven Sonatas / Ratmansky pr√©sent√© √† l’Op√©ra Garnier, √† Paris en mars 2016

Compte rendu, ballet. Paris, Palais Garnier, le 31 mai 2016. Coralli/Perrot : Giselle. Mathieu Ganio,Koen Kessels

Le romantisme fantastique est de retour au Palais Garnier avec le ballet Giselle¬†! Bijou de la danse acad√©mique et ballet romantique par excellence, il s’agit du dernier ballet classique de la Compagnie pour la saison 2015-2016 de l’Op√©ra de Paris. Une s√©rie d’Etoiles et de Premiers Danseurs interpr√®tent les r√īles titres, accompagn√©s par Koen Kessels dirigeant l’Orchestre des Laur√©ats du Conservatoire. La production cr√©√©e en 1998 avec les fabuleux costumes et d√©cors d’Alexandre Benois a donc tout pour plaire, √† tous les sens.

Giselle rédemptrice

Les distributions peuvent changer √† la derni√®re minute (la possibilit√© est bien indiqu√©e dans les publications de l’op√©ra), le principe qui peut susciter la d√©ception chez les spectateurs venus applaudir tel ou tel danseur, telle ou telle √©toile.., rev√™t de bonnes raisons. Cette saison riche en controverses et faits divers repr√©sente aussi une sorte de transition¬†; nous avons eu droit au brouhaha in√©vitable d’une grande maison, bastion de la Haute Culture, devant ses exp√©rimentations dont le but est de trouver un sens renouvel√© dans l’√®re contemporaine. Pour brosser de nouvelles perspectives, il est important d’avoir une conscience √©veill√©e par rapport √† l’histoire et au contexte, l’importance de la revalorisation avant la transformation. Le progr√®s semble √™tre plus durable quand il est √©difi√© sur des bases solides. Tout d√©truire pour tout refaire peut aussi para√ģtre l√©gitime, mais surtout pr√©cipit√©. Que Giselle (et plus tard Forsythe, dans le contemporain/n√©o-classique) cl√īt la saison du Ballet est dans ce sens un fait charg√© de signification et, dans le contexte des directeurs fugaces et ballets d√©programm√©s, une lueur d’espoir, de beaut√©, un rappel d’excellence pour l’avenir, affirmation tr√®s n√©cessaire dans notre √©poque cribl√©e de tensions, de terreur et de violence.

Ces sentiments font √©galement partie, curieusement en l’occurrence, de l’imaginaire cher aux Romantiques. La passion, les contrastes, la violence, l’espoir mystifi√©, les bonheurs et horreurs de la vie quotidienne sublim√©s, etc., etc. Autant de th√®mes plus ou moins pr√©sents dans Giselle. Dans l’acte 1, diurne, nous avons la f√™te villageoise, des tableaux folkloriques √† la base sublim√©s par la danse technique et virtuose des vendangeurs et paysans. Remarquons ici l’excellente prestation du Premier Danseur Fran√ßois Alu et du Sujet Charline Giezendanner dans le pas de deux des paysans. Elle y est sauterelle, fine, mignonne et radieuse √† souhaits, depuis le d√©but et pendant ces variations jusqu’√† la coda¬†! Lui, s’il commence tout √† fait solide, mais sans plus, finit son pas de deux avec panache et brio apr√®s s’√™tre montr√© tout √† fait impressionnant dans ses sauts √©poustouflants, ses impeccables cabrioles ; le tout avec une attitude de joie campagnarde qui lui sied tr√®s bien¬†!
Mais apr√®s la f√™te vint la mort de Giselle, suite √† la d√©ception du mensonge d’Albrecht, et l’acte est fini. L’acte II, nocturne (ou ¬ę¬†blanc¬†¬Ľ √† cause des tutus omnipr√©sents), est l’acte des Wilis, spectres des jeunes filles mortes avant leur mariage, qui chassent des hommes dans la for√™t et qu’elles font danser jusqu’√† leur mort. Valentine Colasante, Premi√®re Danseuse, joue Myrta, la Reine des Wilis, et se montre imposante ma non troppo, s√©duisante avec ses pointes et ses diagonales, et humaine dans ses sauts. Les deux Wilis de Fanny Gorse et H√©lo√Įse Bourdon sont fabuleuses, tout comme le Hilarion qu’elles croisent et d√©cident de tourmenter, r√īle ingrat en l’occurrence magistralement interpr√©t√© par le Premier Danseur, Vincent Chaillet. Mais outre le fabuleux Corps de Ballet, paysans, vendangeurs, dames et seigneurs, et spectres, Giselle est avant tout… Giselle.

Lincoln Center Festival 2012Albrecht, le Duc qui s√©duit et baratine Giselle, puis en souffre, n’a pas de meilleur interpr√®te que l’Etoile Mathieu Ganio. LE Prince Romantique de l’Op√©ra de Paris √† notre avis : le danseur campe son r√īle avec √©l√©gance et gravitas. Outre ses belles lignes et son jeu d’acteur remarquable, il est surtout tr√®s agr√©able √† la vue gr√Ęce √† sa technique qui impressionne √† chaque fois. Ses entrechats sont souvent les plus beaux, les plus r√©ussis, souvent irr√©prochables¬†; son extension, ses sauts sont impr√©gn√©s de l’intensit√© dramatique qui lui est propre, et frappent toujours par la finesse dans l’ex√©cution. La Giselle de l’Etoile Doroth√©e Gilbert (qu’on n’attendait pas voir sur sc√®ne ce soir), est l’autre superbe partie du couple tragique, et la protagoniste prima ballerina assoluta ind√©niable apr√®s cette repr√©sentation¬†! Elle est toute vivace toute candide au Ier acte, excellente danseuse et actrice, sa descente aux enfers de la folie suite au chagrin amoureux, et sa mort imminente, sont dans sa prestation frappantes par la sinc√©rit√©. Comment elle passe si facilement du badinage villageois sautillant √† la folie meurtri√®re riche en pathos est tout √† fait remarquable. Au II√®me acte, elle est la gr√Ęce nostalgique, la douleur amoureuse, la ferveur mystique, faite danseuse. La m√©lancolie l’habite d√©sormais en permanence, mais elle n’est pas plus forte que le souvenir de l’amour inassouvi qui a caus√© sa mort. Quelle d√©monstration d’un art subtil de l’arabesque par l’Etoile en vedette¬†! Quelle profondeur artistique quand elle s’√©l√®ve sur ses pointes¬†! L’expression de son √©lan amoureux quand elle sauve Albrecht √† la fin de l’oeuvre est exaltante, comme toute sa performance.

Remarquons √©galement la performance tr√®s solide de l’Orchestre des Laur√©ats du Conservatoires, surtout les vents sublimes, et esp√©rons que les quelques petits d√©calages, rep√©r√©s √ßa et l√†, entre fosse et plateau soient ma√ģtris√©s rapidement par le chef Koen Kessels. A ne pas manquer car Giselle fait un retour d’autant plus r√©ussi qu’il √©tait attendu, au Palais Garnier, avec plusieurs distributions, du 30 mais jusqu’au 14 juin 2016.

Compte rendu, ballet. Paris, Op√©ra Garnier, le 16 avril 2016. Spectacle de l’Ecole de Danse de l’Op√©ra National de Paris. Bournonville,Petit…Guillermo Garcia Calvo, direction musicale.

Pr√©sentation de l’Ecole de Danse de l’Op√©ra National de Paris ce soir au Palais Garnier ! Les petits rats de Paris interpr√®tent sur sc√®ne 3 chor√©graphies qui mettent en valeur l’excellence et la diversit√© de l’√©cole fran√ßaise. Les futurs virtuoses des ballets du monde entier offrent donc du Bournonville, du Petit, du Taras, en une soir√©e √† perdre l’haleine ! Le chef espagnol Guillermo Garcia Calvo assure la direction musicale ; il est tout √† fait complice de l’Orchestre des Laur√©ats du Conservatoire. Un √©v√©nement exaltant qui a tenu ses promesses !

Les virtuoses de l’avenir

L’Ecole de Danse de l’Op√©ra de Paris est dirig√© par Elisabeth Platel, danseuse Etoile retrait√©e et cr√©atrice de maints r√īles principaux des ballets classiques de Noureev ! Elle a √† sa charge les 156 √©l√®ves, dont 76 sont sur sc√®ne pour les 4 repr√©sentations de ce printemps 2016. Ils ont entre 10 et 18 ans et sont les promesses de la danse √† venir ! Le programme qu’elle a con√ßu pour ces 4 dates a tout pour plaire √† tous ! La soir√©e commence avec un extrait de l’acte 1 du ballet ¬ę Conservatoire ¬Ľ par le danois Auguste Bournonville. Pour nous, il est impossible de rater quoi que ce soit en relation avec le style Bournonville, l’Ecole Danoise de Danse √©tant la v√©ritable h√©riti√®re de la danse acad√©mique fran√ßaise, remontant ses origines jusqu’√† Jean-Georges Noverre, p√®re du ballet moderne, et passant par Auguste Vestris (fils de Ga√©tan Vestris, lui-m√™me cr√©ateur du rond de jambe en l’air), soit une figure l√©gendaire v√©ritable ic√īne par sa virtuosit√© technique et la popularisation de l’entrechat.

Que dire alors des petits rats de l’op√©ra s’attaquant √† la virtuosit√© danoise ? L’extrait fait r√©f√©rence √† un cours de danse pris par Bournonville lors de son s√©jour parisien, cours donn√© par nul autre qu’Auguste Vestris. D’une grande difficult√© technique, nous nous r√©jouissons de voir la jeunesse s’attaquer √† une danse qui pousse leur potentiel. Ici, le Ma√ģtre de Ballet interpr√©t√© par L√©o de Busserolles (1√®re division), bien que d’un regard s√©rieux, se distingue tout de m√™me par le professionnalisme de son ex√©cution, … brillante. Si les jeunes danseurs ne s’abandonnent pas √† la l√©g√®ret√© presque comique du ballet (qui est √† la base tr√®s vaudevillesque), nous saluons la technique ; l’incroyable effort, le travail de bas de jambe sont impressionnants. Le moment le plus tendre de la soir√©e fut l’entr√©e des tout petits rats de la 6√®me division, tous joie ; tous virtuosit√©, lors de leur d√©monstration ma√ģtrisant des d√©gag√©s ravissants !

Vient ensuite Les Forains de Roland Petit. Cr√©√© au Th√©√Ętre des Champs Elys√©es en 1945, il s’ag√ģt d’un ballet narratif, vrai commentaire sur la r√©alit√© de l’artiste dans la soci√©t√©. Tr√®s th√©√Ętral, il raconte l’histoire des forains r√©p√©tant et pr√©sentant un show. Que des solistes dont nous retenons le Clown tr√®s expressif et bondissant de Giorgio Fur√®s (1√®re division), la Vision de Lo√Įe Fuller de Bleuenn Battistoni (1√®re division), la Belle Endormie pleine de brio et de charme de C√©lia Drouy (m√™me division), ou encore la pr√©sence sc√©nique so pop star du Prestidigitateur d’Andrea Sarri (toujours la m√™me division). La soir√©e se termine avec le ballet inclassable de John Taras, Pi√®ge de Lumi√®re. Un bonheur n√©oclassique tr√®s particulier : il raconte l’histoire des bagnards se retrouvant dans une jungle, o√Ļ ils mettent des pi√®ges de lumi√®re pour attirer les insectes… Et une histoire d’amour fantaisiste s’esquisse entre un jeune bagnard, fabuleusement interpr√©t√© par Zino Merckx, et une morphide ou papillon des tropiques, interpr√©t√© avec une prestance alti√®re et fantastique par Nine Seropian. Remarquons √©galement un Iphias de Ga√©tan Vermeulen, √† la belle ligne et r√©ussissant ses sauts, entrechats et divers pas, avec une certaine l√©g√®ret√©… papillonnante.

L’orchestre a fait preuve d’un sens rythmique ind√©niable, sachant s’adapter rapidement aux sp√©cificit√©s des musiques de Holger Simon Paulli, Henri Sauguet et Jean-Michel Damase. Une soir√©e d’espoirs et de beaut√©, et aussi un outil p√©dagogique s’inscrivant dans le l√©gat de l’ancien Directeur du Ballet de l’Op√©ra de Paris, Rudolf Noureev, qui insist√© sur le fait qu’aux jeunes danseurs il fallait ¬ę donner √† manger ¬Ľ, donc les faire danser ! Un spectacle heureux et des jeunes talents prometteur… Bravo aux danseurs !

Compte rendu, ballet. Paris, Op√©ra Garnier, le 16 avril 2016. Spectacle de l’Ecole de Danse de l’Op√©ra National de Paris. Auguste Bournonville, Roland Petit, John Taras, ballets. Orchestre des Laur√©ats du conservatoire… Guillermo Garcia Calvo, direction musicale.

Compte-rendu, Passion. Massy. Opéra de Massy. 23 mars 2016. J.S. Bach : Passion selon Saint-Jean.Choeur Aedes. Les Surprises. Mathieu Romano

Compte-rendu, oratorio. Massy. Op√©ra de Massy. 23 mars 2016. J.S. Bach : Passion selon Saint Jean. Fernando Guimaraes, Rachel Redmond, Enguerrand de Hys… Ensemble Aedes, choeur. Ensemble Les Surprises, orchestre. Mathieu Romano, direction musicale.¬†Qui dit p√©riode de P√Ęques dit Bach… quelle meilleure fa√ßon de c√©l√©brer les 10 ans de l’Ensemble Aedes que de pr√©senter la Passion selon Saint Jean du Cantor de Leipzig (Direktor Musices), avec l’orchestre aux 18 instrumentistes sur instruments d’√©poque : Les Surprises¬†? Nous sommes donc √† l’Op√©ra de Massy pour la premi√®re √©tape de cette c√©l√©bration qui continue son chemin √† Compi√®gne puis √† Suresnes.

bach_js jean sebastianPASSION INTIMISTE. Sans doute la moins path√©tique des Passions de Bach, elle n’est pas pourtant sans anecdote ni controverse. Si auparavant on a voulu voir un anti-s√©mitisme notoire dans le texte, les recherches actuelles et la remise en contexte prouvent au contraire que l’Oratorio de Jean-S√©bastien Bach est l’un des moins antis√©mites, surtout par rapport √† son si√®cle. On a voulu voir aussi une Passion un peu trop lyrique, trop exub√©rante pour le sujet d’origine sacr√©e¬†; le reproche que les √Ęmes les plus conservatrices font encore au Mozart de la Messe en Ut, par exemple. Si ce dernier point reste un sujet de d√©bat stylistique, l’interpr√©tation intimiste du choeur Aedes aide √† remettre en question tous les a priori qu’on peut avoir par rapport √† la musique dite sacr√©e, et surtout en ce qui concerne l’ornamentation et la stylisation dans l’expression d’une ferveur religieuse quelconque.

Dirig√©s par Mathieu Romano, le choeur et l’orchestre des Surprises d√©butent la soir√©e avec quelques petits soucis d’accordage aux cordes (toujours une question d√©licate dans les instruments d’√©poque), qu’ils ont pu r√©gler rapidement apr√®s le choeur qui ouvre l’oeuvre ¬ę¬†Herr, unser Herrscher, dessen Ruhm in allen Landen herrlich ist!¬†¬Ľ. La distribution des solistes est jeune et brille d’un dynamisme particulier, √† commencer par la soprano √©cossaise Rachel Redmond (collaboratrice fr√©quente et talent d√©nich√© par William Christie) qui se montre toute agilit√©, virtuose dans chacun de ses airs, qu’ils soient m√©ditatifs ou agit√©s. Le jeune t√©nor Enguerrand de Hys interpr√®te ses airs pour t√©nor avec un timbre et un style remarquables, m√™me s’il y eut des moments o√Ļ l’√©quilibre entre sa voix all√©chante et l’orchestre baroque s’est vu compromis. Le t√©nor Fernando Guimaraes interpr√®te quant √† lui le r√īle ingrat, p√©nalisant et hyper expressif de l‚Äô√©vang√©liste. Si la diction de son allemand approximatif est parfois flagrante, il campe une performance pleine d’esprit, tr√®s dramatique comme la partition l’exige. Si l’interpr√©tation de l’alto M√©lodie Ruvio est solide et parfois intense, elle demeure pourtant peu m√©morable. A la diff√©rence de celles des deux basses, Victor Sicard dans le r√īle de J√©sus (NDLR* : autre partenaire familier des Arts Florissants et laur√©ats r√©cents du Jardin des voix de William Christie) et Nicolas Brooymans (membre du choeur Aedes) dans le r√īle de Pilate. Le premier, qui est plus baryton que basse offre un chant tout √† fait touchant, spiritoso. Brooymans quant √† lui impressionne par sa voix large et imposante.

Le Choeur Aedes s’am√©liore progressivement. Si au d√©but de la pr√©sentation nous avons √©t√© √©tonn√©s par la dynamique quelque peu hasardeuse entre les voix du choeur, ils se sont tr√®s rapidement accord√©s. Par la suite ils ont tout simplement rayonn√© par un entrain baroque, et se sont montr√©s d’un dynamisme aux effets surprenants, une qualit√© qui leur est propre et tr√®s remarquable. Une fois avoir surpass√© les soucis d’accordage des cordes,¬† Les Surprises se sont aussi accord√©s √† la complicit√© du choeur, sans pour autant captiver l’audience. Une proposition tr√®s int√©ressante, et une c√©l√©bration des dix ans d’existence de l’Ensemble Aedes tout √† fait √† la hauteur de leur √Ęge¬†!

 

(*) NDLR : Note de la Rédaction

Compte rendu, op√©ra. Paris. Palais Garnier, le 14 mars 2016.Tcha√Įkovski : Iolanta / Casse-Noisette. Sonia Yoncheva… Dmitri Tcherniakov

Soir√©e de choc tr√®s attendue √† l’Op√©ra National de Paris ! Apr√®s une premi√®re avort√©e √† cause des mouvements syndicaux, nous sommes au Palais Garnier pour Iolanta et Casse-Noisette de Tcha√Įkovski, sous le prisme unificateur (ma non troppo), du metteur en sc√®ne russe Dmitri Tcherniakov lequel a eu la t√Ęche d’assurer la direction non seulement de l’op√©ra mais aussi du ballet. Une occasion rare de voir aussi 3 chor√©graphes contemporains s’attaquer √† l’un des ballets les plus c√©l√®bres du r√©pertoire. Le tout dans la m√™me soir√©e, avec la direction musicale d’un Alain Altinoglu plut√īt sage et la pr√©sence inoubliable de la soprano Sonia Yoncheva dans le r√īle-titre. Une proposition d’une grande originalit√© avec beaucoup d’aspects remarquables, pourtant non sans d√©faut.

 iolanta casse noisette iolantha opera de paris

 

 

 

Iolanta, hymne à la vie

yoncheva_sonya_recital_parisSonia Yoncheva est annonc√©e souffrante avant le d√©but de la repr√©sentation et tout le Palais Garnier soupire en cons√©quence. Or, surprise, la cantatrice bulgare d√©cide quand m√™me d’assurer la prestation… pour notre plus grand bonheur ! Iolanta est le dernier op√©ra de Tchaikovsky et il raconte l’histoire de Iolanta, princesse aveugle qui regagne la vue par l’amour, histoire tir√©e de la pi√®ce du danois Henrik Hertz ¬ę La fille du Roi Ren√© ¬Ľ. Ici, le Roi Ren√© occulte la c√©cit√© de sa fille pour lui √©viter toute souffrance. Elle vit dans un monde aseptis√© mais soup√ßonne qu’on lui cache quelque chose. Elle a un certain malheur mais elle ne sait pas ce que c’est. C’est sa rencontre avec Vaud√©mont, ami de Robert de Bourgogne √† qui elle est promise d√®s sa naissance, qui cr√©e en elle le d√©sir de regagner la vue ; elle y arrive. Une histoire simple mais d’une beaut√© bouleversante, et ce dans plusieurs strates.

Nous sommes rapidement √©mus par la beaut√© de la musique de Tchaikovsky, d√®s la premi√®re sc√®ne introductrice, et jusqu’√† la fin de l’op√©ra. Ici le ma√ģtre russe montre la plus belle synth√®se de charme charnel, et sensoriel, et de profondeur philosophique et spirituelle. L‚ÄôŇďuvre commence par un arioso de Iolanta suivi des choeurs d√©licieux √† l’effet imm√©diat. Sonia Yoncheva, m√™me souffrante, se r√©v√®le superlative dans ce r√©pertoire et nous sommes compl√®tement s√©duits par son chant rayonnant et glorieux (de quoi souffrait-elle ce soir-l√†, nous nous le demandons). Son arioso initial qui sert de pr√©sentation a une force dramatique et po√©tique qu’il nous sera difficile d’oublier. Le r√īle souvent incompris de Vaud√©mont est interpr√©t√© par le t√©nor Arnold Rutkowski brillamment mais avec un certain recul (il s’ag√ģt de ses d√©buts √† l’Op√©ra National de Paris). Au niveau vocal et dramatique il est excellent, et nous sommes de l’avis que l’apparente r√©serve du personnage est voulue par les cr√©ateurs, les fr√®res Tcha√Įkovski (Modest en a √©crit le livret). Ce r√īle est dans ce sens une vrai opportunit√© pour les t√©nors de se d√©barrasser du clich√© du h√©ros passionn√©ment muscl√© et souvent sottement hyper-sexu√©. Curieusement, nous sommes tout autant sensibles au charme viril du jeune baryton Andrei Jilihovschi faisant √©galement ses d√©buts √† l’op√©ra dans le r√īle de Robert de Bourgogne. Il est tout panache et rayonne d’un je ne sais quoi de juv√©nile qui sied bien au personnage. Si la musique d’Ibn Hakia, le m√©decin maure interpr√©t√© par Vito Priante est d√©licieusement orientalis√©e, sa performance para√ģtrait aussi, bien que solide, quelque peu effac√©e. Le Roi Ren√© de la basse Alexander Tsymbalyk a une voix large et p√©n√©trante, et se montre compl√®tement investi dans la mise en sc√®ne. S’il demeure peut-√™tre trop beau et trop jeune pour √™tre le vieux Roi, il campe une performance musicale sans d√©faut. Remarquons √©galement les choeurs, des plus r√©ussis dans toute l’histoire de la musique russe !

Casse-Noisette 2016 ou fracasse-cerneaux, protéiforme et hasardeux

Si la lecture de Tcherniakov pour Iolanta, dans un salon (lieu unique) issu de l‚Äôimaginaire tchekhovien, est d’une grande efficacit√©, l’id√©e d’int√©grer Casse-Noisette dans l’histoire de Iolante (ou vice-versa), nous laisse mitig√©s. Il para√ģtrait que Tcherniakov s’est donn√© le d√©fit de faire une soir√©e coh√©rente dramatiquement, en faisant de l’op√©ra partie du ballet. C’est-√†-dire, √† la fin de Iolanta, les d√©cors s’√©largissent et nous apprenons qu’il s’agissait d’une repr√©sentation de Iolanta pour Marie, protagoniste du Casse-Noisette. Si les beaucoup trop nombreuses coutures d’un tel essai sont de surcro√ģt √©videntes, elles ne sont pas insupportables. Dans ce sens, f√©licitons l’effort du metteur en sc√®ne.

Son Casse-Noisette rejette ouvertement Petipa, E.T.A Hoffmann, Dumas, et m√™me Tcha√Įkovski diront certains. Il s’ag√ģt d’une histoire quelque peu tir√© des cheveux, o√Ļ Marie c√©l√®bre son anniversaire avec sa famille et invit√©s, et apr√®s avoir ¬ę regard√© ¬Ľ Iolanta, ils s’√©clatent dans une ¬ę stupid dance ¬Ľ sign√© Arthur Pita, o√Ļ nous pouvons voir les fantastiques danseurs du Ballet carr√©ment s’√©clater sur sc√®ne avec les mouvements les plus drolatiques, populaires et insens√©s, elle tombe amoureuse de Vaud√©mont (oui oui, le Vaud√©mont de l’op√©ra qui est tout sauf passionn√© et qui finit amoureux de Iolanta, cherchez l’incongruit√©). Mais puisque l’amour c’est mal, devant un baiser passionn√© de couple, les gens deviennent tr√®s violents, autant que la belle maison tchekhovienne tombe en ruines. On ne sait pas si c’est un tremblement de terre ou plut√īt la modestie des bases intellectuelles de cette conception qui fait que tout s’√©croule. Ensuite nous avons droit √† l’hiver sib√©rien et des sdf dansant sur la neige et les d√©g√Ęts, puis il y a tout un brouhaha multimedia impressionnant et compl√®tement inint√©ressant, m√©langeant cauchemar, hallucination, fantasme, caricature, grotesque, etc. Heureusement qu’il y a Tcha√Įkovski dans tout √ßa, et que les interpr√®tes se donnent √† fond. C’est gr√Ęce √† eux que le jeu se maintient mais tout est d’une fragilit√© qui touche l’ennui tellement la proposition rejette toute r√©f√©rence √† la beaut√© des ballets classiques et romantiques.

Enfin, parlons des danses et des danseurs. Apr√®s l’introduction sign√©e Arthur Pita, faisant aussi ses d√©buts dans la maison en tant que chor√©graphe invit√©, vient la chor√©graphie d’un Edouard Lock dont nous remarquons l’inspiration stylistique Modern Danse, √† la Cunningham, avec un peu de la Bausch des d√©buts. L’effet est plut√īt √©trange, mais il demeure tr√®s int√©ressant de voir nos danseurs parisiens faire des mouvements g√©om√©triques saccad√©s et r√©p√©titifs √† un rythme endiabl√©, sur la musique romantique de Tcha√Įkovski. Il signe √©galement les divertissements nationaux toujours dans le m√™me style pseudo-Cunningham. Si les danseurs y excellent, et se montrent tout √† fait investis et s√©rieux malgr√© tout, la danse en elle m√™me √† un vrai effet de remplissage, elle n’est ni abstraite ni narrative, et √† la diff√©rence des versions classiques ou romantiques, le beau est loin d’√™tre une pr√©occupation. Autant pr√©senter les chefs-d’oeuvres abstraits de Merce Cunningham, non ?

La Valse des Fleurs et le Pas de deux final, sign√©s Cherkaoui, sauvent l’affaire en ce qui concerne la po√©sie et la beaut√©. La Valse des fleurs consiste dans le couple de Marie et Vaud√©mont dansant la valse (la chor√©graphie est tr√®s simple, remarquons), mais elle se r√©v√®le √™tre une valse des √Ęges avec des sosies du couple s’int√©grant √† la valse, de fa√ßon croissante au niveau temporaire, finissant donc avec les sosies aux √Ęges de 80 ans. Dramatiquement √ßa a un effet, heureusement. Le Pas de deux final est sans doute le moment aux mouvements les plus beaux. St√©phane Bullion, Etoile et Marion Barbeu, Sujet, offrent une prestation sans d√©faut. Alice Renavand, Etoile, dans le r√īle de La M√®re se montre particuli√®rement impressionnante par son investissement et son s√©rieux, et par la ma√ģtrise de ses fouett√©s d√©licieusement ex√©cut√©s en talons !!! A part le corps de ballet qui s’√©clate et s’amuse litt√©ralement, nous voulons remarquer la performance r√©v√©latrice d’un Takeru Coste, Quadrille (!), que nous venons de d√©couvrir √† cette soir√©e et qui nous impressionne par son sens du rythme, son athl√©tisme, sa plastique… Il incarne parfaitement l’esprit du Robert de Bourgogne de l’op√©ra, avec une certaine candeur juv√©nile all√©chante.

L’Orchestre et les choeurs de l’op√©ra de Paris quant √† eux offrent une prestation de qualit√©, nous remarquons les morceaux √† l’orientale de l’op√©ra, parfaitement ex√©cut√©s, comme les deux grands choeurs fabuleux o√Ļ tout l’art orchestrale de Tchaikovsky se d√©ploie.

Si le chef Alain Altinoglu para√ģt un peu sage ce soir, insistant plus sur la limpidit√© que sur les contrastes, il explore les richesses de l’orchestre de la maison de fa√ßon satisfaisante. Un spectacle ambitieux qu’on conseille vivement de d√©couvrir, de par sa raret√©, certes, mais aussi parce qu’il offre beaucoup de choses qui pourront faire plaisir aux spectateurs… C’est l’occasion de d√©couvrir Iolanta, de se r√©galer dans une nuit ¬ę Tchaikovsky only ¬Ľ, d’explorer diff√©rents types de danses modernes et contemporaines parfaitement interpr√©t√©s par le fabuleux Ballet de l’Op√©ra de Paris. Doubl√© Iolanta et Casse-Noisette de Tcahikovski en 1 soir√©e au Palais Garnier √† Paris : encore √† l’affiche les 17, 19, 21, 23, 25, 26, 28 et 30 mars ainsi que le 1er avril 2016, avec plusieurs distributions.

 

 

Compte rendu, op√©ra. Paris. Palais Garnier. 14 mars 2016. P.E. Tcha√Įkovski : Iolanta / Casse-Noisette. Sonia Yoncheva, Alexander Tsymbalyuk, Andrej Jilihovschi… Choeur, Orchestre et Ballet de l’Op√©ra de Paris. Dmitri Tcherniakov, conception, mise en sc√®ne. Arthur Pita, Edouard Lock, Sidi Larbi Cherkaoui, chor√©graphes. Alain Altinoglu, direction musicale.

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra National de Paris (Bastille), le 2 novembre 2015. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Roberto Alagna, Ambrogio Maestri, Aleksandra Kurzak‚Ķ Orchestre et choeurs de l’Op√©ra de Paris Jos√© Luis Basso, chef des choeurs. Donato Renzetti, direction musicale.

donizetti opera classiquenews gaetano-donizettiLe plus chaleureux des bijoux comiques de Donizetti revient √† l’Op√©ra National de Paris ! L’Elisir d’Amore s’offre ainsi √† nous en cet automne dans une production sign√©e Laurent Pelly, et une distribution presque parfaite dont Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak forment le couple amoureux, aux c√īt√©s du fantastique baryton Ambrogio Maestri en Dulcamara. Les choeurs et l’orchestre de l’Op√©ra interpr√®tent l‚ÄôŇďuvre l√©g√®re avec un certain charme qui ne se perd pas trop dans l’immensit√© de la salle. Un melodramma giocoso succulent malgr√© quelques b√©mols !

 

 

 

La ¬ę com√©die romantique ¬Ľ par excellence, de retour √† Paris

 

En 1832, Donizetti, grand improvisateur italien de l’√©poque romantique, compose L’Elisir d’Amore en deux mois (pas en deux semaines!). Le texte de Felice Romani s’inspire d’un pr√©c√©dent de Scribe pour l’op√©ra d’Auber ¬ę Le Philtre ¬Ľ, dont la premi√®re a eu lieu un an auparavant. L’opus est une com√©die romantique en toute l√©g√®ret√©, racontant l’amour contrari√© du pauvre Nemorino pour la frivole et riche Adina, et leur lieto fine gr√Ęce √† la tromperie de Dulcamara, charlatan, et son “magico elisire”. Une Ňďuvre d’une jouissance infatigable, v√©ritable cadeaux vocal pour les 5 solistes, aux voix d√©licieusement flatt√©s par les talents du compositeur.

En l’occurrence, s’impose un Roberto Alagna tout √† fait fantastique en Nemorino. Nous peinons √† croire que ce jeune homme amoureux a plus de 50 ans, tellement son investissement sc√©nique et comique est saisissant. Mais n’oublions pas la voix qui l’a rendu c√©l√®bre et ce supr√™me art de la diction qui touche les cŇďurs et caresses les sens. V√©ritable chef de file de la production, il est r√©actif et complice dans les nombreux ensembles et propose une ¬ę Una Furtiva Lagrima ¬Ľ de r√™ve, fortement ovationn√©e. A c√īte de ce lion sur la sc√®ne, la soprano Aleksandra Kurzak r√©ussit √† faire de son Adina, la coquette insolente que la partition cautionne. Elle prend peut-√™tre un peu de temps pour √™tre √† l’aise, mais finit par offrir une prestation tout √† fait charmante. Le Dulcamara d’Ambrogio Maestri est une force de la nature, et par sa voix large et seine, et par son jeu d’actor, malin et vivace √† souhait ! Si nous sommes d√©√ßus du Belcore de Mario Cassi (faisant ses d√©buts √† l’Op√©ra de Paris, comme c’est le cas de la Kurzak), notamment par sa piccola voce dans cette salle si grande et par une pi√®tre implication dans sa partition, nous appr√©cions √†¬† l’inverse, les qualit√©s de la Giannetta de Melissa Petit.

Les choeurs de l’Op√©ra sont comme c’est souvent le cas, dans une tr√®s bonne forme, et se montrent r√©actif et jouissifs sous la direction de Jos√© Luis Basso. L’Orchestre de l’Op√©ra de Paris fait de son mieux sous la direction du chef Donato Renzetti. Quelques moments de grande beaut√© instrumentale se r√©v√®lent, par ci et par l√†, mais l’enchantement ce soir na√ģt de l’√©criture vocale fabuleuse plus que de l’√©criture instrumentale tr√®s peu sophistiqu√©. Donizetti se distingue par son don incroyable de pouvoir imprimer des sensations et des sentiments sinc√®res dans la texture m√™me de la musique. La caract√©risation musicale est incroyable et d’un naturel confondant (√† l’oppos√© de la farce d√©licieuse d’un Rossini plus arch√©typal). Dans ce sens, la production de Laurent Pelly datant de 2006 s’accorde √† ce naturel et √† cette sinc√©rit√©, tout en mettant en valeur l’aspect comique voire anecdotique de l‚ÄôŇďuvre. Une d√©licieuse reprise que nous recommandons vivement √† nos lecteurs ! A l’Op√©ra Bastille les 5, 8, 11, 14, 18, 21 et 25 novembre 2015.

Compte rendu, piano. Paris, Gaveau, le 4 novembre 2015. Seasons, les Saisons… Tchaikovski, Piazzola, Carrapatoso. Filipe Pinto-Ribeiro, piano

pinto-ribeiro-filipe-portrait-490-piano-classiquenewsCompte rendu, r√©cital de piano. Paris, salle Gaveau, le 4 novembre 2015. R√©cital Piano Seasons, les Saisons‚Ķ Tchaikovski, Piazzola, Carrapatoso. Filipe Pinto-Ribeiro, piano.¬†R√©cital intime et po√©tique Salle Gaveau¬†! Le pianiste portugais,¬† – ¬ę¬†Steinway Artist¬†¬Ľ -,¬† Filipe Pinto-Ribeiro offre √† Paris pour la pr√©sentation de son nouvel album paru chez Paraty ¬ę¬†Piano Seasons¬†¬Ľ, un programme personnel qui est √† l‚Äôimage de son album discographique, un parcours musical m√©ticuleusement √©labor√©. C‚Äôest un aper√ßu du contenu du double album, avec les saisons comme th√®me conducteur. Nous avons donc trois approches diff√©rentes sur le sujet avec Tchaikovsky, Piazzolla et Carrapatoso, formant triptyque. L’√©v√©nement extraordinaire est aussi l’occasion de c√©l√©brer les 50 ans de la d√©l√©gation fran√ßaise de la Fondation Gubelkian ; il correspond aussi √† deux premi√®res fran√ßaises des arrangements pour piano.

 

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Explorateur, poète alchimiste, Filipe Pinto-Ribeiro assemble les étapes d’un parcours marqué par la sensibilité et le coeur…

Tchaikovsky, Carrapatoso, Piazzolla…
Voyage au long des époques et des saisons

Le d√©but du programme est une citation du ma√ģtre Zen Dogen¬†: ¬ę¬†Au Printemps, les fleurs du cerisier, l’Et√©, le coucou. L’Automne, la lune, et l’Hiver, la neige, claire, froide¬†¬Ľ. Une introduction m√©ditative qui sied bien √† la po√©sie inh√©rente √† la th√©matique du r√©cital et ces trois visions des saisons, avec leurs couleurs et leurs ar√īmes particuliers, immersion sp√©cifique √† chacun des si√®cles des trois compositeurs. Un voyage po√©tique et pittoresque au XIXe, XX√® et XXIe si√®cles. Le soliste commence avec des extraits des ¬ę¬†Saisons¬†¬Ľ de Tchaikovsky pour piano solo. Une s√©rie de pi√®ces courtes compos√©e par le ma√ģtre Russe entre la premi√®re de son Concerto pour piano en si b√©mol mineur et son premier ballet, Le Lac des Cygnes. La commande suscite des contraintes tonales et programmatiques avec une certaine influence allemande, particuli√®rement Schumannienne, tout en restant remarquablement slave. Filipe Pinto-Ribeiro d√©ploie ses nombreux talents d√®s les premi√®res mesures. Sa tr√®s fine sensibilit√© est le trait de caract√®re dominant tout au long du r√©cital. Cet aspect touchant se distingue et √©tonne davantage dans les extraits √† la m√©trique et au rythme irr√©guliers comme ¬ę¬†Carnaval¬†¬Ľ. L‚Äôinterpr√®te d√©ploie sa technique toujours alli√©e √† une sensibilit√© directement palpable (¬ę¬†Troika¬†¬Ľ, mouvement d‚Äôune difficult√© redoutable).¬ę¬†Barcarolle¬†¬Ľ se fait sommet d’expression et de beaut√©, non seulement par l’ex√©cution des aspects polyphoniques et contrapuntiques du morceau, mais aussi gr√Ęce √† l’accord harmonieux de la personnalit√© de l’artiste, avec un je ne sais quoi de nostalgique et d‚Äôinsulaire ; l‚Äôapproche tr√®s po√©tique √©voque le mouvement lent d’une barque qui appareille pour peut-√™tre ne plus jamais revenir.

Telle sensibilit√© romantique se maintient dans la premi√®re fran√ßaise des Quatre derni√®res saisons de Lisbonne de son confr√®re, le compositeur portugais contemporain Eurico Carrapatoso (il s’agit √©galement d’un premier enregistrement mondial). L‚ÄôŇďuvre est un m√©lange de folklore portugais, de romantisme et de modernisme musical. L’Hiver, au clair de Lune de janvier brillant sur le Tage, n’est pas sans rappeler Debussy et Satie. La Valse m√©lancolique du Printemps a un certain charme folklorique tout comme la Marche (im)populaire de l’Et√© qui m√©lange sombre religiosit√© et musique de boulevard. Le Fado des Nymphes du Tage de l’Automne est le morceau le plus langoureux : il est ouvertement nostalgique. Un chant visc√©ralement Portugais, de grande beaut√©.

Le r√©cital se termine avec la premi√®re fran√ßaise d’un nouvel arrangement pour piano solo (sign√© Marcelo Nisinman) des Saisons de Buenos Aires du compositeur argentin Astor Piazzolla. Sommet du Nuevo Tango m√©langeant tango traditionnel, classique et jazz. Ici toute la pompe argentine c√ītoie en permanence la sensualit√© inh√©rente au style du tango, tout en d√©montrant avec frivolit√©, et de fa√ßon expressionniste, une riche palette de sentiments (tristesse, solitude, passion‚Ķ) ; ce par le biais d’une virtuosit√© pianistique √† la fois scintillante et directe, dans laquelle Filipe Pinto-Ribeiro ne fait qu’exceller¬†!

L’artiste est aussi g√©n√©reux avec un public chaleureux et impressionn√© : il offre trois bis dont nous relevons la forte sensibilit√©, demeur√© intacte, en particulier la beaut√© sublime du premier : une m√©lodie de l’Orph√©e de Gluck arrang√© par Sgambati puis c‚Äôest le chant sombre et populaire du Jongo, Dance N√®gre d’Oscar Lorenzo Fernandez. Des bijoux musicaux et po√©tiques qui confirment l‚Äôattrait particulier de ce r√©cital intime et virtuose √† la Salle Gaveau¬†! La d√©couverte d’un pianiste au toucher sensible et √† la technique remarquable dans le cadre intimiste et chaleureux de la Salle Gaveau s‚Äôimpose aux auditeurs parisiens venus l‚Äô√©couter. C‚Äôest une soir√©e riche en couleurs et en saveurs dont la qualit√© m√©morable se retrouve dans le disque qu‚Äôil vient de faire para√ģtre chez Paraty. Un grand artiste √† suivre d√©sormais.

 

 

Compte rendu, récital de piano. Paris, salle Gaveau, le 4 novembre 2015. Récital Piano Seasons, les Saisons… Tchaikovski, Piazzola, Carrapatoso. Filipe Pinto-Ribeiro, piano.

 

 

 

Compte rendu, danse. Paris. Palais Garnier, le 30 septembre 2015. Benjamin Millepied, J√©r√īme Robbins, Geogre Balanchine, ballets. Mathias Heymann, Amandine Albisson, Fran√ßois Alu… Ballet de l’Op√©ra National de Paris. Orchestre de l’Op√©ra. Maxime Pascal, direction.

L’Op√©ra National de Paris nous accueille pour la deuxi√®me repr√©sentation de la soir√©e n√©o-classique sign√©e Millepied, Robbins et Balanchine. Le Ballet de l’Op√©ra interpr√®te la nouvelle chor√©graphie du Directeur du Ballet, “Clear, Loud, Bright, Forward”, l’Opus 19 / “The Dreamer” de Jerome Robbins faisant son entr√©e au r√©pertoire de la compagnie, ainsi que le “Th√®me et Variations” de George Balanchine, de retour au Palais Garnier depuis¬†des ann√©es d‚Äôabsence.

Néoclassicisme revisité, hommage aux Etats-Unis

Benjamin Millepied : l'√©l√©gance sophistiqu√©eLe spectacle commence avec la nouvelle production. Nous sommes imm√©diatement frapp√©s par la construction sc√©nographique et les lumi√®res de The United Visual Artists & Lucy Carter. Il s’ag√ģt d’un espace ferm√©, un cube dans l’√©chelle de gris avec des lumi√®res sensibles et intelligentes. Comme la chor√©graphie de Millepied d’ailleurs, qui s’inspire fortement des autres deux chor√©graphes de la soir√©e Robbins et Balanchine, mais pas que. L’esprit de groupe apparemment d√©contract√© et certaines d√©sarticulations rappellent Forsythe, ainsi que les costumes d’Iris van Herpen et l’aspect industriel de la production. L‚ÄôŇďuvre est interpr√©t√©e exclusivement par des jeunes danseurs, surtout des Sujets et Coryph√©es (avec la surprise d’un Quadrille, Roxane Stojano), et c’est un ballet √† l’expressionnisme abstrait, ma non tanto. Remarquons √©galement le mariage fabuleux de la danse avec la musique de Nico Muhly, collaborateur f√©tiche du chor√©graphe. D’une envergure peut-√™tre plus modeste que le ballet pr√©c√©dent de Millepied, Daphnis & Chlo√© cr√©√©e l’ann√©e derni√®re¬†; il met n√©anmoins en valeur les qualit√©s des danseurs choisis, et pendant plus de 30 minutes, place √† un encha√ģnements de solos et d‚Äôensembles, caract√©ristiques, ma non troppo, sur un rythme soutenu. Un danseur se distingue‚Ķ Florimond Lorieux marque l’esprit par l’investissement physique, mais en v√©rit√© toute la troupe semble tr√®s homog√®ne.

Dans l’Opus 19 / The Dreamer de Jerome Robbins, c’est Mathias Heymann, Etoile qui se d√©marque, avec le partenariat heureux et fort surprenant d’Amandine Albisson, Etoile. Nous sommes toujours admiratifs des belles lignes du danseur, mais tout particuli√®rement de la performance d’Albisson, que nous trouvons fantastique, avec une aisance ph√©nom√©nale dans le n√©oclassicisme de Robbins, dans ses influences de danse moderne et de danses traditionnelles Russes. Elle para√ģt et s‚Äôaffirme, √©panouie et charnelle comme nous trouvons Mathias Heymann po√©tique et r√™veur. Les contrastes inh√©rents √† leur partenariat s‚Äôexacerbent m√™me, vivement distingu√©s par rapport au Corps de ballet r√©duit qui se fond sur le fond bleu. Le merveilleux Concerto pour violon en r√© majeur, op. 19 de Prokofiev est l’accompagnement de choc du ballet. Il est brillamment interpr√©t√© par Fr√©d√©ric Laroque de l’Orchestre de l’Op√©ra, et son jeu dactyle est √† la hauteur de la partition et de l’occasion.

Le retour du Th√®me et Variations de Balanchine est plut√īt probl√©matique. Il s’ag√ģt du ballet le plus imm√©diatement accessible √† un public tr√®s grand et divers, avec Tchaikovsky, costumes et tutus rayonnants. La danse, elle, fait hommage officieux √† Marius Petipa, avec un encha√ģnement des pas acad√©miques redoutables et un je ne sais quoi de So American typique de Balanchine (le ballet est cr√©√©e en 1947 pour le Ballet Theatre √† New York, futur American Ballet Theatre). Le couple de Premiers Danseurs qui interpr√®te l‚ÄôŇďuvre le soir de notre venue est celui devenu habituel de Fran√ßois Alu et Valentine Colasante. Maints danseurs ont t√©moign√© de l’extr√™me difficult√© de cette Ňďuvre de 25 minutes, nous le remarquons davantage √† cette repr√©sentation. Une reprise souvent tremblante et angoiss√©e¬†; nous sommes √©tonn√©s de voir la Colasante rater ou tricher ses entrechats, m√™me si elle arrive √† une certaine excellence d’ex√©cution √† la fin du ballet. Comme souvent c‚Äôest le cas avec le virtuose Alu, ses pas redoutables sont r√©alis√©s de fa√ßon impeccable ou presque, ses entrechats sont bien r√©alis√©s et c’est le danseur qui tremble le moins. Ceci fait qu’il fait de l‚Äôombre aux autres danseurs, notamment sa partenaire qui a une prestance naturelle mais dont la performance reste moyenne ce soir. Malgr√© l‚Äôimpressionnante beaut√© de la chor√©graphie, le luxe de la musique et des costumes, c’est la performance qui nous laisse plus mitig√©s, avec une sensation plus de soulagement √† sa fin que de b√©atitude.

Un trio des ballets n√©o-classiques √† voir au Palais Garnier de l’Op√©ra de Paris, pour la belle curiosit√© de la cr√©ation de Millepied et pour le songe d√©licieux qu’est la pi√®ce de Robbins faisant son entr√©e au r√©pertoire. A l’affiche les 1er, 2, 4, 5, 7, 9, 10 et 11 octobre 2015.

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille, le 23 juin 2015. Cilea : Adriana Lecouvreur. Angela Gheorghiu, Marcelo Alvarez, Luciana D’intino, Alessandro Corbelli‚Ķ Choeur et Orchestre de l’Op√©ra National de Paris. Daniel Oren, direction. David McVicar, mise en sc√®ne.

Le plus √©l√©gant des v√©rismes revient √† l’Op√©ra de Paris cet √©t√© avec la reprise d’Adriana Lecouvreur de Francesco Cilea ! La production du metteur en sc√®ne Ecossais David McVicar dispose d’une distribution √©toil√©e fabuleuse √† souhait, avec nulle autre que l’Angela Gheorghiu dans le r√īle-titre et les belles personnalit√©s d’une Luciana D’Intino, d’un Alessandro Corbelli ou d’un Raul Gim√©nez, entre autres. La musique passionnante et raffin√©e est interpr√©t√©e par l’orchestre et les choeurs de la maison, dirig√©e par Daniel Oren. Un palpitant cadeau musical pour une soir√©e d’√©t√© !

Cilea : l’√©l√©gance romantique revisit√©e

cilea francesco adriana lecouvreur 300Francesco Cilea est un compositeur que l’on entend peu. Or, il s’ag√ģt du plus raffin√© et sensible repr√©sentant des dits ¬ę v√©ristes ¬Ľ italiens. Un titre qui lui sied plus ou moins bien. Il est juste dans le sens o√Ļ le compositeur cherche √† mettre en musique la vie de ses personnages, et pour se faire le sentiment prime toujours sur la forme. Mais il est quelque peu injuste puisque avec Adriana Lecouvreur de Cilea, nous ne sommes pas devant une Ňďuvre qui sacrifie tout √† l’effet et qui abuse d’un bel canto conventionnel et outr√©, comme c’est le cas chez d’autres v√©ristes de premi√®re et seconde zone… L’h√©ro√Įne de l’op√©ra est un personnage historique, l’une des grandes interpr√®tes de Corneille et de Racine, et une
amie intime de Voltaire. Elle a v√©cu de 1692 √† 1730. Le livret d’apr√®s la pi√®ce de Scribe pimente l’histoire v√©ridique avec la mort de l’actrice, une sc√®ne finale, magistrale pleine de panache. En v√©rit√©, nous ne connaissons pas la cause de la mort inattendue de l’actrice tant regrett√©e √† son √©poque. L’histoire de sa rivalit√© amoureuse avec une Princesse et son empoisonnement par elle est une construction romantique … tout √† fait d√©licieuse !

 

 

 

angela-gheorghiu-adriana-lecouvreur-opera-bastille-juin-jiullet-2015-classiquenews-presentation

 

 

D√©licieuse, savoureuse, surtout touchante est la prestation de toute la distribution ce soir (ou presque!). Nul autre qu’Angela Gheorghiu interpr√®te le r√īle-titre. Un des ses personnages f√©tiches qui lui va toujours tr√®s bien, malgr√© les plaintes exag√©r√©es et plut√īt injustifi√©es des quelques journalistes qui semblaient ne pas pouvoir (vouloir?) entendre son souffle (certes, moins puissant qu’auparavant, mais toujours pr√©sent) ni son bellissime legato, une chose rare. Elle a dans ce r√īle une prestance extraordinaire. Si elle aurait pu √™tre plus imposante lors du r√©cit de Ph√®dre √† l’acte III, elle touche profond√©ment l’auditoire dans la totalit√© du IVe. La Princesse de Bouillon de la mezzo Luciana D’Intino est une rivale digne de ce nom. Elle est impressionnante sur sc√®ne et son duo avec Adriana au IIe acte est l’un des moments forts, l’un des plus palpitants. Le Maurizio du t√©nor Marcelo Alvarez est aussi convaincant, mais dans une moindre mesure cependant. Il fait preuve de d√©licieuses nuances vocales et son √©mission est correcte. Souvent ovationn√© par le public (comme la Gheorghiu d’ailleurs), il est davantage cr√©dible dans son quiproquo amoureux et son partage sentimental juv√©nile. F√©licitons fortement l’Abb√© de Raul Gim√©nez, √† la voix large et au beau timbre, et surtout le Michonnet d’Alessandro Corbelli, dont l’excellentissime prestation vocale et sc√©nique restera dans les annales.

La performance de l’orchestre maison sous la direction de Daniel Oren est √©galement remarquable, voire extraordinaire. La tension est omnipr√©sente en grand partie gr√Ęce aux nuances de sa lecture, riche en effets, certes, mais elle surtout d’une incroyable efficacit√© dramatique, plein de tension (chose peu √©vidente pour une Ňďuvre de 4 actes avec deux entractes et un tr√®s tr√®s long pr√©cipit√©). Les piani des cordes fr√©missantes, la justesse des cuivres et la finesse des bois… Tout y est pr√©sent pour notre plus grand bonheur. Quant √† la mise en sc√®ne de David McVicar, elle est tr√®s claire et efficace, tout en composant un v√©ritable tableau visuel, fastueux et grandiloquent. Nous y trouvons un ballet comique, du th√©√Ętre dans le th√©√Ętre, de la tension dramaturgique et de l’√©motion √† fleur de peau, parfois facile mais jamais compass√© ni ennuyeux ! Le travail d’acteur est lui aussi remarquable. Si nous aurions pr√©f√©r√© une autre solution pour le long pr√©cipit√© de 7 minutes entre les deux premiers actes, la production demeure extr√™mement satisfaisante et franchement r√©ussie.

A voir absolument √† l’Op√©ra Bastille encore le 29 juin, et les 3, 6, 9, 12 et 15 juillet 2015.

Compte rendu, op√©ra. Strasbourg. Op√©ra National du Rhin, le 26 avril 2015. Paul Dukas : Ariane et Barbe-Bleue. Jeanne-Mich√®le Charbonnet, Sylvie Brunet-Grupposo, Ga√ęlle Alix, Marc Barrard. Choeurs de l’Op√©ra du Rhin. Sandrine Abello, direction. Orchestre symphonique de Mulhouse. Daniele Callegari, direction. Olivier Py, mise en sc√®ne.

idukasp001p1Nouvelle production choc √† l’Op√©ra National du Rhin. Olivier Py revient dans la maison alsacienne pour le seul op√©ra du compositeur fran√ßais Paul Dukas, Ariane et Barbe-Bleue, d’apr√®s la pi√®ce √©ponyme du symboliste belge Maurice Maeterlinck. La distribution et l’Orchestre symphonique de Mulhouse sont dirig√©s par le chef Daniele Callegari, et les fabuleux choeurs de l’Op√©ra par Sandrine Abello. Un spectacle d’une grande richesse habit√© des fantasmes et des myst√®res, un commentaire sur l’√Ęme et ses faiblesses atemporelles comme il est tout autant all√©gorie de la conjoncture mondiale actuelle. ¬†Jamais le th√©√Ętre lyrique n‚Äôa paru mieux refl√©ter comme un miroir les pulsations troubles de notre temps. C‚Äôest bien ce qui fait la justesse de la production pr√©sent√©e √† Strasbourg.

Pari réussi pour cette nouvelle production de l’Ariane de Dukas

Richesse et liberté qui dérangent

Paul Dukas est connu surtout par sa musique instrumentale, et presque exclusivement gr√Ęce √† son po√®me symphonique archic√©l√®bre l’Apprenti Sorcier d’apr√®s Goethe, en d√©pit de la grande valeur et de l‚Äôoriginalit√© des pi√®ces telles que sa Sonate en mi mineur d’une difficult√© redoutable, sa Symphonie en do et son fabuleux ballet La P√©ri, v√©ritable chef-d’oeuvre d‚Äôorchestration fran√ßaise. Son seul op√©ra, dont la premi√®re √† eu lieu en 1907 √† l’Op√©ra-Comique, a divis√© la critique √† sa cr√©ation mais est progressivement devenu c√©l√®bre dans l’Hexagone et m√™me √† l‚Äô√©tranger. Or, il s’ag√ģt toujours d’un op√©ra rarement jou√© et mis en sc√®ne, qui faisait uniquement parti du r√©pertoire de quelques maisons d’op√©ra, notamment Paris. Dans sa d√©marche passionnante, audacieuse et sinc√®re, Marc Cl√©meur, directeur de l’Op√©ra National du Rhin, change la donne en le programmant et invitant nul autre qu’Olivier Py.

 

 

DUKAS opera du rhin ariane et barbe bleue critique compte rendu classiquenews mai 2015 ARIANE ET BB_photoAlainKaiser_7548L’histoire de Maeterlinck est un m√©lange du mythe grec antique d’Ariane (emprisonn√©e dans le labyrinthe du Minotaure) et du conte de Perrault Barbe-Bleue, o√Ļ une femme sans nom se marie au monstre, qui sera tu√© par ses fr√®res, et dont elle h√©ritera la fortune. Une Ňďuvre symboliste o√Ļ l’on trouve M√©lisande parmi d’autres princesses Maeterlinckiennes (S√©lysette, Alladine, Bellang√®re et Ygraine) ; ces femmes sont prisonni√®res au ch√Ęteau de Barbe-Bleue o√Ļ Ariane est venue vivre, avec la mission de les d√©livrer du monstre. Avec l’aide de sa nourrice, et apr√®s s’√™tre promen√©e partout dans le ch√Ęteau, ouvrant des portes interdites, elle r√©ussit sa t√Ęche. Mais ces princesses prisonni√®res ne veulent pas la libert√©. O√Ļ comment la plupart des hommes s’attachent √† leurs t√©n√®bres confortables et refusent la libert√© de la raison, de la lumi√®re. Une Ňďuvre qui date de plus d’un si√®cle et qui parle subtilement, brumeusement, comme tout le th√©√Ętre symboliste d’ailleurs, d’une triste et complexe r√©alit√© toujours d’actualit√©. Si rien n’est jamais trop explicite dans cette Ňďuvre, le commentaire sur l’√©chec des ¬ę r√©volutions ¬Ľ r√©centes, la remont√©e des nationalismes, le retour et l’acceptation de l’obscurantisme religieux y sont implicites, √©vidents et surtout tr√®s justement exprim√©s. Il s‚Äôagirait en v√©rit√© d’un op√©ra r√©volutionnaire par son livret, mais sans l’intention de l’√™tre.

Dans les mains fortes et chaudes, tenaces et habiles d’Olivier Py, nous avons le plaisir de d√©couvrir des couches de signification, habill√©es et habit√©es par le mysticisme et la sensualit√©. Mais ces plaisirs quelque peu superficiels cachent un cŇďur hautement inspir√©, une pens√©e profonde et complexe. Ainsi l’op√©ra se d√©roule en deux plans, fantastique travail de son sc√©nographe f√©tiche Pierre-Andr√© Weitz ; en bas, nous sommes dans le monde r√©el, une prison en pierre dans un ch√Ęteau, peut-√™tre. En haut, l’imaginaire. Le royaume des bijoux, des mirages, des for√™ts et des prisons, des fantasmes et des fant√īmes.

DUKAS scene double ARIANE ET BB_photo AlainKaiser_7474Ariane est omnipr√©sente au cours des trois actes. Dans ce r√īle, Jeanne-Mich√®le Charbonnet, qu’on l’accepte ou pas les quelques aigus tremblants (mais jamais cass√©s!) d’un des r√īles les plus redoutables du r√©pertoire, est tout √† fait imposante (NDLR: la soprano avait d√©j√† chant√© chez Py pour sa fabuleuse Isolde, pr√©sent√© en Suisse puis surtout par Angers Nantes Op√©ra, seule place fran√ßaise qui osa programmer en 2009 une production lyrique qui demeure la meilleure du metteur en sc√®ne √† ce jour). Son Ariane pourrait s‚Äôappeler Marianne tellement sa pr√©sence est parfaitement adapt√©e au personnage qu’elle interpr√®te, une femme r√©volutionnaire, en quelque sorte. Elle sortira triomphante mais sa r√©volution est un √©chec. La Nourrice de Sylvie Brunet-Grupposo, quant √† elle, agite les cŇďurs avec une pr√©sence aussi magn√©tique, un art de la d√©clamation ravissant, un chant tout autant incarn√© que son jeu d’actrice. Remarquons aussi les prestations des princesses enferm√©es, Aline Martin en S√©lysette, Rocio P√©rez en Ygraine, Ga√ęlle Alix en M√©lisande ainsi que Lamia Beuque en Bellang√®re (Alladine, jou√©e par D√©lia Sepulcre Nativi, est un r√īle muet). Un travail d’acteur formidable, un chant sinc√®re et √©quilibr√© les habite en permanence ou presque.

dukas-paul-ariane-et-barbe-bleue-opera-opera-du-rhin-avril-2015Et l’Orchestre symphonique de Mulhouse sous la direction de Daniele Callegari ? Une v√©ritable surprise, par les couleurs et l’intensit√©, certes, mais surtout par la justesse, par le souci des nuances fines, par l’attention aux voix sur le plateau et √† l’√©quilibre par rapport √† la fosse. Une approche qui para√ģtrait millim√©trique et intellectuelle mais qui se r√©v√®le en v√©rit√© d’√™tre respectueuse de la partition (les citations de Debussy sont interpr√©t√©es avec grande clart√©, par exemple) mais surtout incarn√©e, sinc√®re, appassionata et passionnante, en accord total avec tous les autres composants. Si l’impressionnisme musical de Dukas touche parfois l’expressionnisme (!), la coh√©sion auditive, sans la perte des contrastes, est plus que r√©ussie par le chef italien et l’orchestre alsacien. Une r√©ussite tout √† fait ‚Ķ mythique ! A voir absolument encore les 28 et 30 avril, et 4 et 6 mai √† Strasbourg ou encore le 15 et le 16 mai 2015 √† Mulhouse.

Illustrations : A.Kaiser © Opéra national du Rhin 2015

Compte rendu, op√©ra. Tourcoing. Th√©√Ętre Municipal, le 23 avril 2015. Debussy : Pell√©as et M√©lisande. Guillaume Andrieux, Sabine Devieilhe, Alain Buet‚Ķ La Grande Ecurie et la Chambre du Roy. Jean-Claude Malgoire, direction. Christian Schiaretti, mise en sc√®ne.

Pell√©as et M√©lisande de choc √† l’Atelier Lyrique de Tourcoing¬†! Le chef d’oeuvre absolu de Debussy est interpr√©t√© avec les instruments d’√©poque de La Grande Ecurie et la Chambre du Roy dirig√© par Jean-Claude Malgoire. Une jeune distribution avec des √©toiles ascendantes et une mise en sc√®ne ouvertement th√©√Ętrale, riche en qualit√©s sign√©e Christian Schiaretti, directeur du Th√©√Ętre National Populaire.

Un Pelléas et Mélisande pas comme les autres

pelleas-melisande-tourcoing-malgoire-schiaretti-avril-2015-clic-de-classiquenewsL’histoire est celle de la pi√®ce de th√©√Ętre symboliste homonyme de Maurice Maeterlinck. La sp√©cificit√© litt√©raire et dramaturgique de l‚ÄôŇďuvre originelle permet plusieurs lectures de l’op√©ra. La puissance √©vocatrice du texte est superbement traduite en musique par Debussy. Ici, Golaud, prince d’Allemonde, perdu dans une for√™t, retrouve une fille belle et √©trange, M√©lisande, qu’il √©pouse. Elle tombera amoureuse de son beau-fr√®re Pell√©as. Peu d’action et beaucoup de descriptions font de la pi√®ce une v√©ritable raret√©. Golaud tue son fr√®re et bat M√©lisande, la poussant √† la mort et √† la naissance pr√©matur√©e d’une petite fille. Dans cette production de l’Atelier Lyrique de Tourcoing, le livret est quelque peu retouch√© tout comme la partition. Les longs interludes sont abr√©g√©s et on y ajoute une sc√®ne suppl√©mentaire, la premi√®re du dernier acte que Debussy n’a pas utilis√©e, o√Ļ quatre servantes (quatre com√©diennes) √©clairent quelque peu le myst√®re avant la sc√®ne finale de l’op√©ra.¬†L’approche de Schiaretti est tr√®s int√©ressante. Elle int√®gre un je ne sais quoi de Shakespearien dans sa plastique (il y signe les d√©cors √©galement ; les fabuleux costumes d’√©poque sont de Thibaut Welchlin) et dans le travail d’acteur, et dans le flux dramaturgique. Les inspirations prot√©iformes du metteur en sc√®ne se r√©alisent dans l’unicit√© indicible du th√©√Ętre symboliste, et c’est d’une grande coh√©rence. Les chanteurs-acteurs sont donc √† la fois des √™tres myst√©rieux non d√©pourvus d’un certain mysticisme, comme ils sont des arch√©types atemporels qui veulent se d√©barrasser de leurs contraintes mais qui n’y arriveront jamais. Une tension perp√©tuelle habite la salle, un art d√©clamatoire tr√®s fran√ßais baigne l’auditoire. Le trio des protagonistes investit les personnages avec une intensit√© √©tonnante.

Guillaume Andrieux dans une prise de r√īle est un jeune Pell√©as √† la fois affirm√© dans un certain d√©sir de libert√© comme il est ambigu dans la r√©alisation de ses d√©sirs. Mi-charmant, mi-nerveux, il est surtout tr√®s beau √† regarder. Il arrive au sommet de l’expression dans un IV acte passionn√©, ou l’√©lan puissant de sa musique ultime para√ģt le pousser √† la perfection. Un Pell√©as parfois tremblant (dans les notes aigu√ęs notamment) mais qui √† son tour fait aussi trembler. La M√©lisande de Sabine Devieilhe (prise de r√īle √©galement!) est d’une grande valeur. La jeune soprano incarne une M√©lisande complexe¬†; humaine, ma non troppo, √©trange mais jamais caricaturale. Elle se montre excellente com√©dienne, et m√™me si le r√īle n’a pas de v√©ritable virtuosit√© technique, elle campe une performance tout √† fait virtuose par la force de son investissement, une musicalit√© √† la hauteur de la d√©clamation et du texte, une bonne entente avec ses partenaires et l’orchestre. Mi-absente, mi-troublante, la M√©lisande de Devieilhe inspire tout une s√©rie d’√©motions gr√Ęce √† une articulation sans reproches et un engagement th√©√Ętral des plus convaincants. Tout aussi engag√© est le Golaud d’Alain Buet. S’il est plut√īt r√©serv√© et en retrait, loin des caricatures barbares et √† la limite de l’expressionnisme qu’on voit souvent, il est peut-√™tre un peu trop dans la souffrance (est donc moins dans l’amour, la passion, la rage, l’horreur…). Pour un personnage si complexe, nous trouvons qu’il √©tait souvent dans la douceur, non sans affectation. Musicalement ce fut tr√®s beau, et pourtant un peu mou au niveau de la gradation dramatique.

pelleas-golaud-yniold-tourcoing-malgoire-schiaretti-avril-2015De la Genevi√®ve de Genevi√®ve L√©vesque, comme d’ailleurs de l’Arkel de Renaud Delaigue, nous retenons surtout la pr√©sence sc√©nique imposante. Elle para√ģt quelque peu d√©pass√©e par la sc√®ne de la lettre, et y brille uniquement pour des raisons, √† notre avis, superficielles. Un bon effort. Delaigue a une voix large, qui caresse les oreilles dans le grave peut-√™tre trop d√©licieux pour un vieux Roi, mais qui est aussi tremblante et instable dans l’aigu. L’Yniold de Liliana Faraon est un brin expressionniste dans le chant, mais au niveau du jeu d‚Äôacteur, elle compose un petit gar√ßon isol√© tout √† fait inqui√©tant.

Et Debussy sur instruments d’√©poque¬†? L’approche de Malgoire, figure importante du baroque, est aussi tr√®s int√©ressante. Avec Schiaretti, ils d√©cident de rapprocher davantage l’oeuvre de son √©poque et son lieu de cr√©ation (l’Op√©ra Comique √† Paris) par l’utilisation de la langue parl√©e ici et l√†, au lieu du chant. D√©j√† ainsi une couche suppl√©mentaire d’expression s’installe, s’accordant aux qualit√©s des instruments anciens, au volume peu puissant. Regrettons pourtant les cuivres, souvent approximatifs, parfois faux. Le vibrato s√©lectif des cordes fait que l’oeuvre est en l’occurrence moins atmosph√©rique, mais beaucoup plus abstraite, ce qui aide forc√©ment les chanteurs (ou leur donne davantage d’importance, selon le point de vue), jamais couverts par l’orchestre. Si les couleurs sont moins fortes, le contraste est gagnant.

VOIR aussi notre reportage vidéo en 2 volets : Pelléas et Mélisande sur instruments d’époque avec Sabine Devielhe (Mélisande) à Tourcoing sous la direction de Jean-Claude Malgoire.

Illustrations : Guillaume Andrieux et Sabine Devielhe (Pell√©as et M√©lisande dans la sc√®ne de la grotte, cherchant l’anneau perdu). Yniold et Golaud ¬© CLASSIQUENEWS.TV 2015

Compte rendu, opéra et danse. Lille. Opéra de Lille, le 24 mars 2015. Dai Fujikura : Solaris. Sarah Tynan, Leigh Melrose, Tom Randle, Callum Thorpe, Marcus Farnsworth, chanteurs. Nicolas Le Riche, Vaclav Kunes, Rihoko Sato, Saburo Teshigawara, danseurs… Ensemble Intercontemporain. Erik Nielsen, direction. Saburo Teshigawara, livret, mise en scène, chorégraphie, conception décors, lumières, costumes

 

SOLARIS DP - TCE - mars 2015Nous sommes √† Lille pour le premier op√©ra du compositeur japonais Dai Fujikura, Solaris, d’apr√®s le roman √©ponyme de Stanislas Lem. La commande du Th√©√Ętre des Champs Elys√©es, l’Op√©ra de Lille, l’Op√©ra de Lausanne, l’Ensemble Intercontemporain et l’Ircam-Centre Pompidou, r√©unit des acteurs d’univers diff√©rents pour un spectacle prot√©√Įforme et savoureusement contemporain. Op√©ra et danse c√ītoient donc cr√©ation 3D, avec une partie importante de musique √©lectronique r√©alis√©e dans les studios de l’Ircam.

C’est ¬†l’occasion de retrouver l’artiste japonais Saburo Teshigawara, surtout connu pour ses ballets, qui signe le livret, la chor√©graphie, la mise en sc√®ne et con√ßoit les d√©cors et costumes, aux c√īt√©s de Nicolas Le Riche, ex danseur Etoile du Ballet de l’Op√©ra de Paris qui poursuit ses chemins artistiques apr√®s sa retraite du Ballet de l’Op√©ra l’ann√©e derni√®re.

 

 

 

 

L’op√©ra du futur et le futur de l’op√©ra

 

Daj Fujikura est un jeune compositeur japonais qui compte dans son parcours les le√ßons et le soutien d’un George Benjamin, d’un Peter E√∂tv√∂s ou encore d’un Pierre Boulez. La commande de Solaris repr√©sente pour lui son tout premier op√©ra. Cette cr√©ation, que beaucoup semblent ne pas comprendre, dont ils paraissent ne pas ¬†saisir l’int√©r√™t ni l’importance, s’inscrit en v√©rit√© dans une tradition musicale ancienne qui explore √† la fois le potentiel de la forme √† √©voluer dans des nouveaux chemins, et l’impact psychologique et √©motionnelle qu’une telle forme a sur le public actuel. L’op√©ra-ballet du XVIIe s’est d√©guis√© en Grand-op√©ra au XIXe, est parti en voyage partout dans le monde au XXe, et revient en France au XXIe sous la forme de Solaris. Et puisque nous vivons l’√©poque que nous vivons, l’op√©ra-ballet revient avec une cr√©ation 3D envo√Ľtante qui sert d’ouverture silencieuse et hypnotisante (et qu’on doit regarder imp√©rativement avec des lunettes adapt√©es), et avec de la musique √©lectronique revisit√©e (n’oublions pas que la musique √©lectronique existe depuis la fin du XIXe si√®cle).

 

 

 

Solaris est √† l’origine un tr√®s c√©l√®bre roman de science-fiction de Stanislas Lem. Le drame psycho-philosophique du polonais s’est vu repr√©sent√© trois fois au grand √©cran, dont nous distinguons les versions de Tarkovsky et de Soderbergh. Presque tout se passe dans une station spatiale qui vole sur l’oc√©an, √™tre vivant de la plan√®te Solaris. L’histoire parle surtout des limitations de l’humain, et les questions philosophiques et psychologiques que posent telles limitations. Le Dr. Kris Kelvin, psychologue, y est envoy√© pour √©tudier le comportement de cet √™tre extraterrestre. Dans la station il y a aussi Snaut, le technicien sp√©cialiste en cybern√©tique. Il y avait Gibarian, un chercheur ami de Kris qui s’est suicid√© dans la station spatiale. Hari, l’√©pouse de Kris suicid√©e dix ans auparavant, fait aussi une apparition. En effet, la plan√®te Solaris ¬ę rend visite ¬Ľ √† l’√©quipage de fa√ßon individuelle et personnalis√©, par le biais de ¬ę visiteurs ¬Ľ ou copies des humains dont les personnages ont une histoire. Enfin, c’est ce que l‚Äôintellect limit√© de l’humain pr√©sente comme explication. Ils veulent √©tudier cet √™tre √©tranger, mais en effet c’est la plan√®te elle-m√™me qui √©tudie ces humains (les v√©ritables √©trangers) de fa√ßon myst√©rieuse. L’exp√©rience si forte de revoir sa femme d√©c√©d√©e dans une plan√®te lointaine a des effets prenants sur Kris Kelvin. La ¬ę copie ¬Ľ de Hari √©ventuellement acquiert conscience de sa sp√©cificit√© et essaie de se suicider, comme l’avait d√©j√† fait la vraie Hari dans le pass√©. Mais elle ne meurt pas, √©tant une partie de cet √™tre puissant et incompris qu’est Solaris. Elle d√©cide d’aider Snaut pour la d√©truire et ce qui pousse Kris Kelvin √† prendre la d√©cision ultime, de quitter la station spatiale pour se confronter l’Oc√©an.

 

 

 

La profondeur et la complexit√© du sujet d√©passent largement l’enjeu d’un ¬†article critique, mais nous remarquerons que l’√©quipe artistique engag√©e para√ģt habit√©e par cette √©trange et all√©chante complexit√©. Kris Kelvin est interpr√©t√© par Leigh Melrose, qui chante son r√īle avec beaucoup d’intensit√©. Il exprime son conflit avec une voix forte et saine qu’il sait nuancer, et qui souvent s’accorde avec son visage aux expressions tourment√©es. Ses pens√©es sont chant√©es par Marcus Farnsworth hors-sc√®ne, dont la voix est trait√©e √©lectroniquement. L’effet est tout √† fait remarquable : il ouvre un chemin qui montre le potentiel dramatique et th√©√Ętrale de la musique √©lectronique dans une salle d’op√©ra.

Snaut est fabuleusement interpr√©t√© par Tom Randle. Il a cette froideur de scientifique que s’adoucit progressivement et sa performance est plus subtilement suggestive qu’ouvertement inqui√©tante. La Hari de Sarah Tynan a des moments presque lyriques, souvent de grande intensit√©. Elle est √©mouvante dans sa complexit√©, dans son chant et sa gestuelle. Callum Thorpe (il est aussi, accessoirement, Docteur dans la vie r√©elle) dans le r√īle de Gibarian, a une courte participation. Mais son intervention touche l’auditoire par la force de sa voix profonde, par un physique marquant.

 

 

 

L’aspect le plus ouvertement all√©chant de l’opus est cependant la danse. Saburo Teshigawara signe une Ňďuvre √† la fois personnelle et universelle. Le d√©doublement sc√©nique des chanteurs par des danseurs n’est pas, certes, une chose nouvelle, mais en l’occurrence il est d’une ¬†justesse rare ! Teshigawara danse lui-m√™me le r√īle de Gibarian, l’√©quipier qui s’est suicid√©. Vaclav Kunes est Kelvin, Rihoko Sato est Hari et Nicolas Le Riche est Snaut. Si les chanteurs bougent tr√®s peu sur la plateau, les danseurs, eux, habitent l’espace en permanence. Un concert m√©taphysique de talents combin√©s s’instaure sous les douces et quelque peu Wilsoniennes lumi√®res de Teshigawara. Tout ceci dans les d√©cors minimalistes (une bo√ģte, un huis clos blanc aseptis√©) conceptualis√©s par Teshigawara. La danse parfois disloqu√©e, parfois narrative, parfois abstraite, a aussi parfois la gr√Ęce tragique d’une Oph√©lie mourante. Si Teshigawara exprime dans ses solos la complexit√© d’un √™tre qui n’a pu que se suicider devant la pr√©sence d’une ¬ę copie ¬Ľ envoy√©e lui rendre visite par la myst√©rieuse plan√®te, et Nicolas Le Riche l’aspect tr√®s troublant, math√©matique et inflexible d’un scientifique qui croit en l’illusion des pouvoirs que son intellect et sa formation formelle lui conf√®rent, et qui le limitent ; c’est au couple de Hari et Kelvin que revient la t√Ęche d’exprimer la plus large palette de sentiments par le biais des mouvements. Nous avons ainsi un Teshigawara isol√©, avec une danse abstraite piment√© de classicisme et des proc√©d√©s contemporains auquel r√©pond ¬†un Nicolas Le Riche sombre, √† la psychologie complexe et contradictoire, passant d’un √©tat staccato quelque peu manipulateur et vicieux, ¬†√† un legato √† la fluidit√© sensuelle et ambigu√ę mais qui n’aboutit jamais √† rien, cr√©ant ainsi une tension troublante dans ses interactions avec le Kelvin de Vaclav Kunes. Ce dernier exprime par sa danse seule, l’√©tat conflictuel du personnage. Si c’est toujours beau et touchant √† regarder, -ses √©lans et ses interruptions-, il exprime cependant ¬†moins avec son visage, surtout aux c√īt√©s de Nicolas Le Riche qui avec un regard s√©v√®re exprime tant, ou encore √† c√īt√© de la Hari de Rihoko Sato, au sommet de l’expression. Vaclav Kunes a la qualit√© tr√®s appr√©ci√©e des chor√©graphes d’√™tre un canevas blanc qui peut, en principe, se transformer √† souhait, selon les demandes et circonstances. Nous remarquons ici l’influence √©vidente de Kylian et du Nederlands Dans Theater. Rihoko Sato, qui assiste souvent le chor√©graphe dans ses cr√©ations, est la contrepartie parfaite de la Hari de la soprano Sarah Tynan. Sa danse √† la fois abstraite et narrative est de grand impact, si le personnage n’est pas le plus imm√©diatement compr√©hensible, les mouvements de la japonaise paraissent impuls√©s par des tr√®s claires et fortes intentions. Voici la grande richesse √©motionnelle et technique de sa prestation. Outre son agilit√©, son sens de l’articulation et de la d√©sarticulation, ses belles lignes et ses lignes fractur√©es, c’est avant tout la saisissante sinc√©rit√© de sa performance qui marque le public tr√®s profond√©ment.

 

 

 

Et l’Ensemble Intercomtemporain dirig√© par Erik Nielsen ? Un bonheur complexe et intellectuel, ma non troppo. La partition si personnelle de Fujikura inclut et int√®gre une musique √©lectronique r√©alis√©e par l’IRCAM. Le d√©doublement, un sujet principal de l’op√©ra, est davantage mis en √©vidence par ses effets √©lectroniques qui sont rarement gratuits. Au contraire ils enrichissent l‚ÄôŇďuvre et lui donnent des strates suppl√©mentaires de signification, mais d’une fa√ßon tr√®s fine et intelligente, jamais d√©monstrative ni fastidieuse. La musique √©lectronique au lieu d’alourdir, √©claire. C’est loin d’√™tre anodin, et le spectacle, fabuleusement interpr√©t√© par les danseurs et les musiciens, sans √™tre pr√©tentieux, ouvre une porte cr√©ative aux artistes contemporains : il montre un chemin au potentiel infini, pour ceux qui ont le talent, la sensibilit√© et le d√©sir de faire avancer l’op√©ra avec le temps. Une Ňďuvre d’art sans √©gale qui m√©rite d’√™tre d√©couverte par le plus grand nombre. Vivement recommand√©e. Encore √† l’affiche √† l’Op√©ra de Lille le 28 mars avant de partir √† l’Op√©ra de Lausane fin avril 2015.

 

 

 

 

 

Compte rendu, com√©die-musicale. Paris. Th√©√Ętre du Ch√Ętelet, le 12 mars 2015. Singin’ in the Rain. Nacio Herb Brown, Adolph Green, chansons. Betty Comden, Adolph Green, sc√©nario. Dan Burton, Clare Halse‚Ķ Orchestre de Chambre de Paris. Gareth Valentine, direction. Robert Carsen, mise en sc√®ne

 

Le Th√©√Ętre du Ch√Ętelet continue √† √©blouir et divertir par des productions inattendues et des partenariats de choc ! Nous retrouvons ce soir l’√©quipe artistique de My Fair Lady, avec le bien-aim√© de la maison Robert Carsen pour la mise en sc√®ne, Anthony Powell aux costumes et Tim Hatley aux d√©cors. L’oeuvre est une nouvelle version sc√©nique du film musical mythique “Singin’in the Rain”. Grand favori des amateurs de la com√©die musicale cin√©matographique, le spectacle parisien captive l’auditoire avec un m√©lange savant de danses inspir√©es de Gene Kelly (protagoniste du film), de talents concert√©s de tous les artistes engag√©s, danseurs, chanteurs, com√©diens port√©s par un Orchestre de Chambre de Paris au meilleur de sa forme.

 

 

 

 

 

Ga√ģt√©, humour, beaut√© sont au rendez-vous

 

Singin’ in the Rain est √† l’origine une Ňďuvre qui parle de son propre milieu, un film des ann√©es 50 qui traite¬†de la c√©l√©brit√© et de la transition du cin√©ma muet au cin√©ma parl√©. Un film musical d’une fra√ģcheur inextinguible avec la forte et belle pr√©sence de la danse. La musique consiste en chansons plus ou moins √† succ√®s des ann√©es 20 et 30. Dans les mains de Robert Carsen en 2015, il devient une version sc√©nique respectueuse de l‚ÄôŇďuvre originelle avec une appropriation subtile du metteur en sc√®ne qui y d√©ploie astuces et techniques qu’on a appris d√©sormais √† aimer. Nous avons ainsi un Singin’ in the Rain qui suit le film original, avec le th√©√Ętre dans le th√©√Ętre cher √† Carsen ; un concert de paillettes et de lumi√®res, une danse r√©duite par rapport au film- inspir√© de Gene Kelly (sign√©e Stephen Mear), une troupe de chanteurs, danseurs et com√©diens au service de l’humour qui cultivent surtout la joie l√©g√®re du spectacle.

 

 

 

Dan Burton dans le r√īle principal de Don Lockwood est tout √† fait habit√© par la joie g√©n√©ralis√©e de la musique. Il offre √† l’auditoire une performance pleine d’entrain, avec des danses redoutables qu’il interpr√®te solidement, avec un grand sourire contagieux et une attitude charmante, p√©tillante. Le duo qu’il compose avec Daniel Crossley dans le r√īle de son r√©p√©titeur Cosmo Brown, est une r√©ussite. Le dernier campe un Cosmo dr√īle et acrobatique √† souhait. Il a aussi quelque chose de touchant, mais impressionne surtout par sa r√©activit√©. La Kathy Selden de Clare Hasle rayonne de piquant comme de caract√®re. Elle est √† la fois humble et alti√®re, id√©aliste et pragmatique, attendrissante et comique. Remarquons √©galement la Lina Lamont d’Emma Kate Nelson. Elle est fabuleuse dans son interpr√©tation de l’actrice m√©chante et capricieuse, avec la voix la plus fausse du monde (bien √©videmment √©lectroniquement modifi√©e), des r√©pliques pleines de panache, et une allure √©l√©gante qui contraste superbement avec le personnage plus pr√©tentieux que distingu√©. Jennie Dale dans les r√īles de Dora la pr√©sentatrice et du Coach de diction de Lamont est un tour de force th√©√Ętral, musical et dansant ! Elle r√©gale l’auditoire de ses talents, toujours avec cette grande joie √† laquelle personne ne peut rester insensible.

 

 

 

La prestation de l’Orchestre de Chambre de Paris s’inscrit dans le bonheur global qu’offre cette cr√©ation mondiale. Nous sommes tr√®s rapidement √©blouis par le travail du chef Gareth Valentine. Les musiciens font preuve d’un sens th√©√Ętral ind√©niable et d’une grande adaptabilit√©. La musique toujours plaisante est jou√©e avec ga√ģt√© et justesse. Un spectacle qui est d√©j√† un grand succ√®s populaire et que vous pourriez (re)voir √† la saison prochaine √† partir du mois de novembre ou essayer de decouvrir maintenant au Th√©√Ętre du Ch√Ętelet tous les jours du 12 au 26 mars 2015. Vivement recommand√©.

 

 

 

 

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Comique, le 22 f√©vrier 2015. Philippe Boesmans : Au Monde. Patricia Petibon, Charlotte Hellekant, Philippe Sly, Yann Beuron‚Ķ Orchestre Philharmonique de Radio France. Patrick Davin, direction. Jo√ęl Pommerat, mise en sc√®ne et livret.

2014-15 Op√©ra Comique "AU MONDE"  OP√ČRA de Philippe Boesmans sur un livret de Jo√ęl Pommerat d‚Äôapr√®s sa pi√®ce √©ponyme.
 

 

 

L’ann√©e du tricentenaire de sa cr√©ation, l’Op√©ra Comique continue d‚Äôoffrir des spectacles audacieux, inattendus, int√©ressants... La salle qui a vu na√ģtre une Carmen ou un Pell√©as il y a plus de cent ans, pr√©sente aujourd‚Äôhui des cr√©ations contemporaines telles que Written on Skin de George Benjamin ou encore la premi√®re fran√ßaise du dernier opus de Philippe Boesmans : Au Monde, dans la mise en sc√®ne du librettiste Jo√ęl Pommerat. Nous y sommes aujourd’hui pour d√©couvrir et d√©voiler les bonheurs, les ombres, les lumi√®res de cette premi√®re collaboration. Patrick Davin dirige l’Orchestre Philharmonique de Radio France en pleine forme, et une distribution des chanteurs-acteurs identique √† celle de la cr√©ation bruxelloise, sauf pour le baryton-basse canadien Philippe Sly lequel reprend le r√īle cr√©√© par St√©phane Degout l’ann√©e derni√®re √† La Monnaie.

¬ę¬†Il fallait que ma vie d’avant s’arr√™te¬†¬Ľ

Le produit des talents combin√©s de Boesmans et Pommerat est d’une actualit√© confondante tout en √©tant tr√®s ouvertement inspir√© du th√©√Ętre symboliste du XIX√®me si√®cle, mais aussi d’un Debussy comme d’un Poulenc ou d’un Strauss. Sans jamais citer explicitement les Ňďuvres pr√©c√©dentes, l’atmosph√®re d’un Pell√©as s’instaure d√®s la premi√®re mesure et d√®s la premi√®re phrase. La tonalit√© pr√©cieuse de Boesmans para√ģt √©clairer et enrichir le texte aux pr√©tentions n√©o-symbolistes de Jo√ęl Pommerat. Ils finissent par produire un commentaire sur notre √©poque¬†; un commentaire musical riche en clins d‚ÄôŇďil au pass√© mais sans pastiche ni appropriation, un commentaire soci√©tal (par le biais du texte) incertain, modeste, mais imm√©diatement frappant par son langage familier, et peu √©sot√©rique. Au Monde est l’histoire d’une famille, non enferm√©e volontairement dans un ch√Ęteau d’un royaume lointain moyen√Ęgeux, mais libre de se soumettre au huis-clos des non-dits et des v√©rit√©s choquantes que cultive la maison, sophistiqu√©e, √©l√©gante (d√©cors et lumi√®res fabuleux d’Eric Soyer), d’un foyer dont la fortune provient des ventes des armes et o√Ļ la seconde fille a une √©mission t√©l√©. Le petit fr√®re Ori revient apr√®s cinq ans et tout commence √† se d√©construire (ou pas).

 

 

 

Ombres et lumières d’un Huis clos familial…

¬ę¬†Mais je n’ai pas peur de ce vide¬†¬Ľ

 

 

2014-15 Op√©ra Comique "AU MONDE"  OP√ČRA de Philippe Boesmans sur un livret de Jo√ęl Pommerat d‚Äôapr√®s sa pi√®ce √©ponyme.
 

 

 

Patricia Petibon dans le r√īle de la seconde fille se r√©v√®le incroyable. Elle campe un personnage √† l’angoisse √©vidente mais jamais trop. D’une sensibilit√© √† fleur de peau, tout en √©tant int√©gr√©e dans le monde froid et violent de l’actualit√© qu’elle repr√©sente. Son chant est sain, bien cisel√©, d’une v√©racit√© saisissante. Le jeu d’actrice est d√©licieux dans le sens o√Ļ elle fait preuve de contr√īle et d’abandon √† la fois, de retenue et de nervosit√©. Le tout est d’un grand impact. Ses interactions avec les autres personnages sont fluides et singuli√®res, en particulier avec ses sŇďurs avec qui elle a des relations conflictuelles. Fflur Wyn est une petite sŇďur adopt√©e √† souhait. Et sa caract√©risation musicale et sc√©nique d’une jeune fille m√©contente mais simple, est tr√®s r√©ussie. Charlotte Hellekant est une grande sŇďur d’une grande classe, d’une froideur br√Ľlante √† laquelle on ne peut pas rester insensible. Son chant velout√© et grave r√©v√®le la profondeur quelque peu morbide de sa situation : elle est enceinte d’on ne sait pas qui, elle habite dans le foyer familial avec son mari, mais √† des liaisons incestueuses avec son fr√®re Ori. Quand les trois sŇďurs chantent un faux trio ¬ę¬†Je suis moi¬†¬Ľ, tous les sens sont stimul√©s par l’accord des timbres d’une terrible beaut√©, sous la musique ravissante de Boesmans qui n’est pas sans faire penser aux trios de Strauss (des nymphes dans Ariadne auf Naxos, ou encore celui du finale du Chevalier √† la rose). Le mari de la fille a√ģn√©e est affirm√© par un Yann Beuron irr√©sistible. Sa toute premi√®re phrase ¬ę¬†Malgr√© tous mes efforts, je n’arriverai jamais √† vous surprendre¬†¬Ľ para√ģt parodique dans le contexte, tellement il surprend par sa performance, malgr√© le langage inhabituel. Son art de la langue est toujours jouissif et sa prestation a un je ne sais quoi de tendu et conflictuel qui le rend davantage sensible et touchant √† nos sens. On dirait quelqu’un d’une grande sensibilit√© qui pouss√© √† s’habiller en pseudo-m√©chant campe un mari superbement nuanc√©. Le fils a√ģn√© de Werner Van Mechelen quelque peu en retrait s’accorde bien au personnage, d’ailleurs comme Frode Olsen dans le r√īle du p√®re qui impressionne presque trop¬†!

L’Ori de Philippe Sly est tr√®s int√©ressant. Il para√ģt que l’√©quipe a fait un v√©ritable travail d’adaptation du r√īle pour lui, ayant avant tout une tessiture diff√©rente √† celle de St√©phane Degout. En jeune homme qui a fait l’arm√©e mais qui veut √™tre √©crivain sans vraiment en √™tre certain, il est solide, mais peu nuanc√©. Nous appr√©cions son physique et son chant, un peu triste et profond, et sa prosodie claire. Remarquons enfin l’actrice Ruth Olaizola dans le r√īle parl√© de la femme √©trang√®re, figure magn√©tique sur sc√®ne qui participe activement et bizarrement √† la d√©bauche familiale.

 

 

 

Patrick Davin dirigeant l’Orchestre Philharmonique de Radio France r√©gale l’auditoire. Il se montre expert du langage tonal de Boesmans et la prestation de l’orchestre s’inscrit dans la perfection tendue et fragile de l‚ÄôŇďuvre, sans le c√īt√© glacial, bien heureusement. Ainsi nous avons droit √† des percussions inattendues qui pimentent la partition, √† quelques leitmotifs plaisants, √† un ensemble brillant tout √† fait √† la hauteur des attentes qu’il d√©passe en v√©rit√©. A voir et revoir encore √† l’Op√©ra Comique les 24, 26 et 27 f√©vrier 2015¬†!

Illustrations : Au Monde de Philippe Boesmans © E. Carecchio 2015

 

 

Compte rendu, opéra. Dijon. Opéra de Dijon, le 20 février 2015. Rossini : Le Barbier de Séville. Armando Noguera, Eduarda Melo, Taylor Stayton, Deyan Vatchkov. … Orchestre Dijon Bourgogne. Antonino Fogliani, direction. Jean-François Sivadier, mise en scène.

rossini_portraitLe Barbier de S√©ville de Gioacchino Rossini est l’un des op√©ras qui n’a jamais quitt√© le r√©pertoire mondial depuis sa cr√©ation √† Rome en 1816. L’op√©ra bouffe par excellence, selon nul autre que Verdi, est aussi un bijou de belcanto du d√©but du XIXe si√®cle. Outre les nombreux usages commerciaux et populaires actuels de plusieurs morceaux de l’oeuvre, notamment l’archi-c√©l√®bre ouverture ou encore le non moins c√©l√®bre air de Figaro ¬ę Largo al factotum ¬Ľ, l’op√©ra assure son attractivit√© populaire dans l’histoire de la musique par sa verve comique ind√©niable, la fra√ģcheur de l’invention m√©lodique et le th√©√Ętre d‚Äôarch√©types si bien cisel√© et si coh√©rent des plumes combin√©es, celles compl√©mentaires de Rossini et de son librettiste Cesare Sterbini, d’apr√®s Beaumarchais.

(NDLR : la s√©duction et le succ√®s de l’ouvrage devraient encore gagner un cran √† l’approche du bicentenaire de la cr√©ation de l’op√©ra, comme en t√©moigne pour la saison 2015-2016, la prochaine nouvelle production annonc√©e par le Centre lyrique de Clermont Auvergne dont le fameux Concours 2015 qui se tenait du 17 au 21 f√©vrier derniers cherchait √† distribuer les r√īles de Rosina, Figaro et Basilio…)

La cr√©ation Lilloise en 2013 de cette production du Barbier (lire notre compte rendu du Barbier de S√©ville de Rossini pr√©sent√© en mai 2013 √† l’Op√©ra de Lille), a √©t√© un succ√®s m√©diatique et populaire. Nous avons encore le souvenir d’un public de tous √Ęges et couleurs confondus tr√®s fortement marqu√© par les talents particuliers de Jean-Fran√ßois Sivadier et de son √©quipe artistique, exprim√©s avec candeur et sensibilit√© par la performance de la jeune distribution des chanteurs-acteurs particuli√®rement engag√©s. Le spectacle repris cette saison a fait une tourn√©e fran√ßaise dans les villes de Limoges, Caen, Reims et donc Dijon, dernier arr√™t d’un train artistique qui n’a pas √©t√© sans p√©rip√©ties. Pour cette premi√®re dijonnaise, nous sommes accueillis √† l’Auditorium de l’Op√©ra de Dijon, un b√Ętiment gargantuesque dont l’une des particularit√©s reste son excellente acoustique.

 

 

 

Un barbier pas comme les autres

barbier-de-seville-de-rossini-par-jean-francois-sivadier-armando-noguera-compte-rendu-critique-de-l'opera-DijonLa red√©couverte de la production en cette fin d’hiver 2014-201, s’av√®re pleine d’agr√©ables surprises, mais pas d√©nu√©e r√©serves. Le baryton Armando Noguera en Figaro, cr√©ateur du r√īle en 2013, et qui √©tait d√©j√† √† l’√©poque un fin connaisseur du personnage, l’ayant interpr√©t√© depuis son tr√®s jeune √Ęge dans son Argentine natale, est annonc√© souffrant avant le d√©but de la repr√©sentation. Il d√©cide n√©anmoins d’assurer la performance en d√©pit de son √©tat de sant√©. Les oreilles aff√Ľt√©es ont pu remarquer ici et l√† quelques baisses de r√©gime et de tension, quelques faiblesses mais la prestation si riche, si pleine d’esprit impressionne globalement l’auditoire ; le brio du chanteur a paru in√©puisable et personne n’y est jamais rester insensible. Un excellent com√©dien dont le r√īle si charismatique de Figaro lui sied parfaitement, il assure aussi la bravoure musicale de la partition plut√īt virtuose. Un ma√ģtre interpr√®te que la maladie para√ģt porter et inspirer davantage encore, se donnant sur sc√®ne, comme tout grand artiste.

Le jeune t√©nor am√©ricain Taylor Stayton reprend le r√īle d’Almaviva. Nous emarquons d’abord une impressionnante √©volution dans son jeu sc√©nique. S’il fut un Almaviva rayonnant de tendresse en 2013 (prise de r√īle !), en 2015, il a l’assurance d’un artiste m√Ľr qui commence √† avoir une belle carri√®re de belcantiste. Son charme personnel s’accorde tr√®s bien au charme de la musique que Rossini a compos√© pour le personnage. √Čgalement excellent com√©dien, il est tout a fait cr√©dible en jeune conte amoureux, et si les aigus ne sont pas toujours propres, le timbre est d’une incroyable beaut√©
et sa prestation demeure tout à fait enchanteresse.

La soprano Eduarda Melo reprend le r√īle de Rosina. En 2013, nous avions exprim√© notre curiosit√© par rapport au choix d’une soprano et non d’une mezzo pour Rosina, pourtant la performance avait √©t√© convaincante. En 2015, elle aussi fait preuve d’une √©volution surprenante au niveau sc√©nique et musicale. Une Rosina tr√®s √† l’aise avec son langage corporel, aussi engageante et engag√©e que ses partenaires, Noguera et Stayton, elle r√©gale l’auditoire avec un m√©lange pr√©cieux d’√©motion et l√©g√®ret√©. Elle est piquante et touchante √† souhait. Que ce soit dans l’expression du d√©sir amoureux non d√©pourvu de nervosit√© lors de son air du II√®me acte : ¬ę L’Inutile preccauzione ¬Ľ, o√Ļ ses vocalises redoutables sont charg√©es d’une profonde et tendre sinc√©rit√©, inspirant des frissons, ou encore lors du trio √† la fin du m√™me acte o√Ļ le d√©sir arrive au paroxysme… Le c√©l√®bre air du Ier acte : ¬ę Una voce poco fa ¬Ľ √† son tour, est l’occasion pour la soprano de d√©montrer ses belles qualit√©s d’actrice comme de musicienne.

sivadierLe Bartolo de Tiziano Bracci comme ce fut le cas avant est un sommet comique en cette soir√©e d’hiver. Ses petits gestes affect√©s, ses √©changes hasardeux et dr√īles avec le chef d’orchestre, le public, voire avec lui-m√™me, lui donnent un je ne sais quoi de touchant pour un personnage qui est souvent repr√©sent√© comme un gros m√©chant. La basse bulgare Deyan Vatchkov est aussi l’une des tr√®s agr√©ables surprises de cette reprise. Il int√®gre la production pour la premi√®re fois dans le r√īle de Basilio. Nous sommes davantage impressionn√©s par l’aisance avec laquelle il habite le personnage et accorde ses talents de chanteur-acteur au th√©√Ętre si distinctif et pr√©cis de Sivadier ; un jeu qui se met au service ultime de Rossini. Il campe l’air de la calomnie au Ier acte avec panache et facilit√© ; c’est le v√©ritable protagoniste du quintette au II√®me acte. Nous regrettons qu’il ne soit plus pr√©sent sur sc√®ne tellement sa pr√©sence comique et musicale est ravissante. La soprano Jennifer Rhys-Davis reprend le r√īle de Berta et y excelle ; sa performance est touchante et dr√īle. Remarquons √©galement la participation du com√©dien engag√© Luc-Emmanuel Betton dans le r√īle muet d’Ambrogio, tr√®s sollicit√© sur sc√®ne pour diff√©rentes raisons apparentes. Sa pr√©sence se distingue par sa r√©activit√© et un je ne sais quoi de tendre et aussi de d√©jant√© (ma non troppo!) saisissant.

Si le choeur de l’Op√©ra de Dijon reste mou, l’Orchestre Dijon Bourgogne sous la direction d’Antonino Fogliani captive totalement. La baguette est enjou√©e, dou√©e d’un entrain rossinien extraordinaire ! Ainsi l’ouverture et le finale primo passent comme un √©clair aux effets impressionnants. Nous regrettons n√©anmoins √† des moments pr√©cis que le tempo aille si vite puisque les vocalises fabuleuses des chanteurs perdent beaucoup en distinction. Un Barbier pas comme les autres donc, avec un √©lan th√©√Ętral et comique d’une efficacit√© confondante. Toutes les vertus de la m√©thode Sivadier mises √† disposition d’une jolie troupe des chanteurs et musiciens, font honneur au cygne de Pesaro et √† son Barbier, dont nous c√©l√©brerons les 200 ans l’ann√©e prochaine ! Un Barbier pas comme les autres √† consommer sans mod√©ration, √† l’affiche √† l’Op√©ra de Dijon les 20, 22, 24 et 26 f√©vrier 2015.

Illustrations : Portrait de Rossini ; la production du Barbier de Séville de Rossini en 2013 ; Jean-François Sivadier (DR)

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille, le 30 novembre 2014. Giacomo Puccini : La Boh√®me. Ana Maria Martinez, Piotr Beczala, Mariangela Sicilia, Tassis Christoyannis‚Ķ Orchestre et choeurs de l’op√©ra. Sir Mark Elder, direction. Jonathan Miller, mise en sc√®ne.

DVD. Puccini: un s√©duisant Trittico (Opus Arte)La Boh√®me revient √† l’Op√©ra de Paris pour cette fin d’automne et pour No√ęl ! La production nostalgique et classique de Jonathan Miller datant de 1995 est reprise avec deux distributions de chanteurs. L’histoire adapt√©e des ¬ę¬†Sc√®nes de la vie de Boh√®me¬†¬Ľ de Henri M√ľrger (1849) pr√©sente des tableaux o√Ļ s’illustrent les aventures et m√©saventures des boh√®mes du Paris des ann√©es 1830. Elle est racont√©e musicalement par les Choeurs et l’Orchestre de l’Op√©ra National de Paris, sous la direction musicale du chef Sir Mark Elder.

Equilibre parfait entre ga√ģt√© et tristesse

Giacomo Puccini (1858 ‚Äď 1924) n’est pas encore totalement abandonn√© dans l’√©bullition violente et cr√©ative du v√©risme de ses Ňďuvres plus tardives comme Madama Butterfly, La Tosca, La Fanciulla del West quand il cr√©e La Boh√®me en 1896. Il commence la composition en 1893 (il donne lui-m√™me cette pr√©cision dans sa pol√©mique avec Leoncavallo, auteur d’une Boh√®me presque contemporaine) et l’oeuvre re√ßoit un accueil favorable sans reproduire pourtant l’enthousiasme d√©cha√ģn√© par Manon Lescaut. La critique a √©t√© plus partag√©e, certains y voient la fin de la carri√®re de Puccini et d’autres y voient le chef-d’oeuvre absolu de l’Italien.

Ce soir, la production classique de Jonathan Miller avec la direction so British de Sir Mark Elder, permet de constater davantage qu’il s’ag√ģt d’un bijou lyrique de grande originalit√© (pour son √©poque, bien √©videmment). La Boh√®me captive donc par ce m√©lange savant, mais surtout sensible, de tristesse et de ga√ģt√©, entre r√©alisme et impressionnisme, avec son lyrisme passionn√© incontestable et une description m√©ticuleuse des caract√®res.

La distribution des chanteurs regroupe plusieurs artistes investis, complices. Le quatuor initial des boh√®mes dans leur mansarde, au froid, √©voque d√©j√† une certaine nostalgie au sourire timide, celle de la vie d’artiste et d’√©tudiant. Les tubes lyriques dont l’oeuvre est riche commencent avec ¬ę¬†Che gelida manina¬†¬Ľ chant√© par Piotr Beczala dans le r√īle de Rodolfo. Il inspire tout de suite frissons et applaudissements qui augmenteront et continueront avec le ¬ę¬†Si, mi chiamano mimi¬†¬Ľ de Mimi, interpr√©t√© par la soprano Ana Maria Martinez. Ils ferment le premier tableau avec le duet d’amour ¬ę¬†O soave fanciulla¬†¬Ľ, bizarrement un peu moins touchant que les solos pr√©c√©dents.

La Musetta de Mariangela Sicilia est la vedette au deuxi√®me tableau, avec une prestation piquante, tr√®s r√©ussie de sa chanson ¬ę¬†Quando m’en vo¬†¬Ľ. Le tableau global est une r√©ussite en v√©rit√©, musicale et th√©√Ętrale. Les boh√®mes se trouvent dans un caf√© du quartier latin o√Ļ ils s’amusent √† √™tre fabuleux. Et fabuleuses sont aussi les prestations¬†! Quelle verve et quelle sensibilit√© musicale, quel fantastique travail d’acteur¬†! Au troisi√®me tableau, le plus sombre, nous avons droit au ¬ę¬†Donde lieta usci¬†¬Ľ de Mimi d’un sentimentalisme √† briser les cŇďurs, continuation naturelle des frissons amorc√©s. Dans cet acte, Martinez r√©gale l’audience avec une certaine profondeur de caract√®re qui rel√®ve de la trag√©die, par sa force et sinc√©rit√©, mais qui reste ind√©niablement proche de l’auditeur contemporain¬†: Mimi, dans l’isolement glacial et le froid m√©chant de l’hiver parisien d’autrefois, retourne seule vers le nid solitaire d’o√Ļ elle est sortie (sa chambre de bonne) en faisant ses adieux, sans rancune… C’est au quatri√®me et dernier tableau qu’elle meurt de froid dans la mansarde des boh√®mes, dans les bras d’un Piotr Beczala tr√®s touchant.

Insistons √©galement sur les performances si sensibles de Tassis Christoyannis (que nous sommes toujours contents de voir et entendre) en Marcello, le peintre, ou encore celles d’Ante Jerkunica et Simone del Savio, respectivement le philosophe et le musicien.

La direction de Sir Mark Elder est souvent p√©tillante et l√©g√®re. Si l’orchestration de Puccini para√ģt souvent disparate et peu sophistiqu√©e, elle est toujours tr√®s efficace (et ce malgr√© des incoh√©rences parfois frappantes!). Dans ce sens, les instrumentistes offrent √† l’auditoire une performance touchante, sans exc√®s. Si nous avons trouv√© les changements de tableaux d’une longueur presque insupportable, nous gardons le meilleur des souvenirs pour la mise en sc√®ne √† la fois √©conome et somptueuse de Miller. Nous invitons tous nos lecteurs √† vivre et revivre l’histoire des boh√®mes; vous vous laisserez s√©duire et toucher comme.nous par le roman des √©tudiants et des artistes amoureux lors d’une soir√©e extraordinaire. Encore √† l’Op√©ra Bastille les 2, 4,6, 9, 11, 13, 15, 18, 21, 23, 26, 28 et 30 d√©cembre 2014¬†(deuxi√®me distribution √† partir du 15).

Compte rendu, danse. Paris. Op√©ra Bastille, le 26 octobre 2014. Rudolf Noureev : Casse-Noisette. Doroth√©e Gilbert, Mathieu Ganio, caroline Robert, Daniel Stokes‚Ķ Ballet de l’Op√©ra de Paris. Tcha√Įkovsky, compositeur. Orchestre de l’Op√©ra National de Paris. Kevin Rhodes, direction musicale.

tchaikovski-583-597Le ballet des f√™tes de fin d’ann√©e par excellence, le Casse-Noisette de Petipa/Ivanov et Tchaikovsky, revient sur la sc√®ne de l’Op√©ra National de Paris dans la version ravissante et complexe de Rudolf Noureev, somptueusement habill√©e par le costumier et d√©corateur f√©tiche de l’ancien Directeur du Ballet de l’Op√©ra, Nicholas Geordiadis. La musique non moins somptueuse et profonde de Tchaikovsky est dirig√©e et interpr√©t√©e par le chef Kevin Rhodes et l’Orchestre de l’Op√©ra, la Ma√ģtrise des Hauts-de-Seine et le choeur d’enfants de l’Op√©ra. Un spectacle total qui compte avec la participation des nombreux √©l√®ves de l’Ecole de danse de l’√©tablissement. Une soir√©e extraordinaire nous attend.

Dans la chorégraphie de Rudolf Noureev,

Un Casse-Noisette luxueux, pour les grands et les petits

Rudolf Noureev (1938 ‚Äď 1993), ph√©nom√®ne de la danse au XXe si√®cle, entreprend √† la fin de sa vie de faire rentrer au r√©pertoire parisien les grands ballets classiques qu’il a travaill√© en Russie. Nous pouvons aujourd’hui nous d√©lecter de la grandeur de ces ballets gr√Ęce √† son h√©ritage. Le Casse-Noisette, dernier ballet de Tchaikovsky et l’un des derniers d’un Petipa vieillissant (il cr√©era encore Raymonda¬†notamment; dans Casse-Noisette la plupart des danses ont √©t√© chor√©graphi√©es par Lev Ivanov), repr√©sente un sommet de ga√ģt√© et de magie dans l’histoire de la danse.

Inspir√© du conte d’E.T.A Hoffman ¬ę¬†Casse-Noisette et le Roi des rats¬†¬Ľ l’histoire est un m√©lange de m√©lancolie fantastique et enfantine typique des d√©buts du romantisme allemand avec un aspect psychologique d’une hardiesse parfois troublante. La musique monumentale et bondissante de Tchaikovsky, √† la fois √©l√©gante, sauvage, exotique, myst√©rieuse, romantique, mais aussi n√©o-classique et pastorale, r√©g√©n√®re brillamment les nuances de l’ouvrage original, tr√®s connu en Russie. Or, Petipa s’inspire √† son tour de l’adaptation du conte par Alexandre Dumas P√®re, qui insiste sur l’aspect fantastique et scintillant de l’enfance id√©alis√©e. La collaboration s’av√®re peu √©vidente, et au final la musique de Tchaikovsky l’emporte sur la danse.

Noureev, avec les moyens chor√©graphiques qui lui sont propres, propose un Casse-Noisette d’une modernit√© √©tonnante, trouvant un √©quilibre entre les deux aspects contrastants du ballet. Il enl√®ve les exc√®s √©dulcor√©s de l’histoire (mais pas toujours de la danse), qu’il transforme en composants narratifs aidant √† illustrer l’histoire qu’il veut raconter. Le conte par trop connu d’un soir de No√ęl, o√Ļ Clara/Marie re√ßoit en cadeau un casse-noisette, qu’elle rencontre ensuite en r√™ve avec d’autres jouets qui s’animent et qui se battent contre des rats vilains, pour triompher finalement, et o√Ļ les r√™ves deviennent r√©alit√© ; le canevas se transforme et change de ton dans l’optique de Noureev. Il se souci de lib√©rer la trame des sucreries tout en gardant un aspect fantastique th√©√Ętral visuellement p√©tillant. Ici, la fronti√®re est floue entre r√™ve et r√©alit√©, et les deux rel√®vent parfois du cauchemar, explorant les peurs de la jeune fille qui devient femme. Nous trouvons donc une petite Clara, superbement interpr√©t√©e par l’Etoile Doroth√©e Gilbert, qui arrive pour la premi√®re fois √† s’exprimer sur sc√®ne au-del√† des limites unidimensionnels du livret de Petipa. Noureev pr√©serve les danses iconiques de la F√©e Drag√©e, personnage en l’occurrence supprim√©. Un bonheur d’expression, de rigueur, d’√©mancipation aussi pour toute danseuse¬†!

De m√™me Drosselmeyer, l’oncle qui offre le casse-noisette √† Clara, est aussi le Casse-Noisette lui m√™me qui devient Prince dans le r√™ve (le fantasme?) de la jeune femme. Mathieu Ganio, Etoile, assure le r√īle qui lui va tr√®s bien, comme tous les r√īles de Prince. Il a une √©l√©gance et une allure tout √† fait romantique √† laquelle le public ne peux jamais rester insensible. Avec Gilbert, il forme un couple √† la beaut√© plastique et √† la virtuosit√© ind√©niable. Parfois tr√®s touchants, m√™me si en quelques moments fugaces ils ne paraissent pas tr√®s stables.

Le premier acte est le plus narratif, et nous avons le tendre plaisir de voir sur sc√®ne toute une quantit√© d’√©l√®ves de l’√©cole de danse de l’op√©ra¬†! Ils sont les enfants qui jouent et dansent autour du sapin de No√ęl, mais ils sont aussi des soldats de plomb et des rats m√©chants qui se battent¬†!!! Pour ceux qui critiquent Noureev d’avoir fait du ballet pour enfants, un spectacle trop adulte, voici la preuve de l‚Äôhumour exaltant et bon enfant du russe, sa chor√©graphie pour ces enfants si joliment d√©guis√©s est un joyau d’action mignonne et dr√īle¬†! Mais les talents du chor√©graphe et de la compagnie s’expriment partout dans les deux actes, le premier se terminant par un passage d’ensemble au Royaume des flocons de neige ensorcelant, inoubliable. Et au deuxi√®me¬†?¬† Nous avons droit aux danses de caract√®re si c√©l√®bres, dans√©es avec beaucoup de panache, notamment le trio de Cyril Mitilian, Simon Valastro et Adrien Couvez dans la danse chinoise impressionnante ; surtout l’archi-c√©l√®bre valse des fleurs, dans cette version une √©l√©gante valse dor√©e avec l’opulence aristocratique de l’√©poque de Marie-Antoinette.

Finalement f√©licitons √©galement la prestation des musiciens. L’Orchestre de l’Op√©ra de Paris sous la baguette de Rhodes a ce soir, une certaine l√©g√®ret√© qui s’accorde tr√®s bien aux sc√®nes comiques. En l’occurrence, lors de sc√®nes plus ambigu√ęs ou d√©licates, cette l√©g√®ret√© aide le public √† ne pas trop se perdre dans les ombres psychanalytiques et psychologiques de la lecture de Noureev. Ainsi, le spectacle est l’occasion de vivre les bonheurs et surtout la grandeur totale de l’illustre maison. Tout est parfaitement soign√©, les √©quipes faisant preuve d’une complicit√© non seulement √©vidente mais, devant l’envergure de l’√©v√©nement, n√©cessaire. La danse classique la plus virtuose avec les meilleurs danseurs d’aujourd’hui (et de demain!), un cadeau inoubliable de No√ęl pour les petits et pour les grands. Un d√©licieux g√Ęteau de f√™tes de fin d’ann√©e √† consommer sans mod√©ration¬†! A l’Op√©ra Bastille les 29 novembre et les 1er, 3, 5, 7, 8, 10,¬†12, 16, 17, 19, 20, 22, 24, 25, 27, 29 d√©cembre 2014.

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Garnier, le 19 octobre 2014. Mozart : L’Enl√®vement au s√©rail. Erin Morley, Anna Prohaska, Bernard Richter, Lars Woldt‚Ķ Orchestre et choeurs de l’Op√©ra National de Paris. Philippe Jordan, direction. Zabou Breitman, mise en sc√®ne.

L‚ÄôEnl√®vement au s√©railL’Op√©ra de Paris invite l’actrice et r√©alisatrice Zabou Breitman √† mettre en sc√®ne une nouvelle production de L’Enl√®vement au s√©rail de Mozart, apr√®s une absence de presque… 30 ans dans l’illustre maison. Une jeune et p√©tillante distribution des chanteurs anime la com√©die sentimentale et √©clair√©e de Mozart, fille du si√®cle des Lumi√®res. Philippe Jordan assure la direction musicale.

Turquerie, sucrerie… Mozart cocasse¬†!

Le premier singspiel ou op√©ra allemand de la maturit√© de Mozart, est en fait une commande de l’Empereur Joseph II cr√©√© en 1782. C’est un v√©ritable √©largissement du genre, ouvrant la voie √† la Fl√Ľte Enchant√©e, √† Fidelio, au Freisch√ľtz. Voil√† le premier grand op√©ra allemand et le plus grand succ√®s des op√©ras du vivant du g√©nie salzbourgeois. Ici nous pouvons trouver, comme c’est le cas aussi pour Idomeneo, les germes de toute la musique de l’avenir de Mozart. Comme dans tous ses op√©ras, le th√®me de base est celui de l’amour qui triomphe sur toutes les forces hostiles qui s’y opposent.¬† Il s’ag√ģt √©galement d’une Ňďuvre d’art d’une grande difficult√© interpr√©tative, l’Empereur m√™me dit √† Mozart “Trop beau pour nos oreilles, et beaucoup trop de notes”. Phrase souvent paraphras√©e et devenue archic√©l√®bre.

Avec son librettiste Johann Gottlieb Stephanie, Mozart remanie et am√©liore la forme de l’op√©ra de sauvetage, typique au 18e si√®cle. L’histoire d’une simplicit√© tout √† fait allemande raconte l’aventure de Belmonte dont l’entreprise est d’enlever sa bien-aim√©e Constance, ainsi que sa servante Blondine et son ami Pedrillo, du palais du Pacha S√©lim. Celui-ci les a achet√©s aupr√®s des pirates et est √©pris de Constance, qui devient sa favorite malgr√© sa fid√©lit√© √† Belmonte. Blondine inspire la curiosit√© d’Osmin, le gardien du s√©rail attir√© par elle, tandis que Pedrillo, amoureux d’elle aussi, concocte un plan pour aider Belmonte. Apr√®s une s√©rie de situations d’un lyrisme succulent, les protagonistes sont captur√©s par Osmin juste avant leur d√©part. Il insiste qu’on les pende pour trahison, chose √† laquelle le Pacha pense s√©rieusement d’autant qu’il d√©couvre que Belmonte est le fils d’un ancien ennemi. Mais Selim finit par choisir le chemin de la magnanimit√© ordonnant leur lib√©ration imm√©diate. D’une fa√ßon plut√īt audacieuse et insolente, mais toujours sublime, Mozart met en sc√®ne son monarque √©clair√© en guise de Turc. De quoi choquer et amuser le public cosmopolite de l’Empire Austro-Hongrois¬†!

Le couple noble de Constance et Belmonte est interpr√©t√© par Erin Morley et Bernard Richter. Elle fait preuve d’un joyeux m√©lange de gravit√© et de candeur, sans doute gr√Ęce √† la mise en sc√®ne qui insiste sur l’aspect comique de l‚ÄôŇďuvre. Elle chante une s√©rie d’airs d’une difficult√© extr√™me, toujours avec une tr√®s grande √©motion. Quand elle chante son chagrin d’amour au Pacha lors du ¬ę¬†Ach ich liebte¬†¬Ľ du 1er acte, elle inspire d√©j√† des frissons. Son ¬ę¬†Traurigkeit¬†¬Ľ suivant rompt les cŇďurs. Tr√®s investie d’un point de vue th√©√Ętral, elle r√©ussit l’air de bravoure √† l’italienne ¬ę¬†Martern aller Arten¬†¬Ľ (avec quatuor de solistes instrumentistes jouant sur sc√®ne)¬†; un air pour soprano des plus virtuoses dans l’histoire de la musique. Si le souffle souffre parfois, nous restons conquis par sa performance remarquable. Quant √† Richter il a une voix puissante et √† la belle couleur. Son sostenuto et sa projection impressionnent et il ma√ģtrise les difficiles passages de coloratura de son personnage¬†; si sa prestation brille avec l’√©clat de l’h√©ro√Įsme sentimental d’un noble amoureux, nous trouvons son jeu d’acteur parfois trop affect√©. Ceci donne des sc√®nes comiques tout √† fait piquantes mais avec peu d’√©l√©gie. Or, c’est avec son chant brillant et parfois trop fort qu’il ravit l’audience, notamment lors des ensembles.

Le couple populaire de Blondine et Pedrillo est assur√© par Anna Prohaska et Paul Schweinester. Ils sont tous les deux d‚Äôexcellents com√©diens, et dans cette mise en sc√®ne c’est certainement l’aspect qui est le plus mis en valeur. Elle, fait une Blondine capricieuse et hautaine au chant a√©rien, d’une agilit√© p√©tillante et l√©g√®re. Nous appr√©cions qu’elle ose intervenir dans la partition pour se l‚Äôapproprier, m√™me si ce n’est malheureusement pas toujours tr√®s r√©ussi. Son excellent jeu d’actrice l’emporte dans ses airs pas faciles et elle se distingue surtout dans les duos et ensembles o√Ļ elle arrive √† d√©ployer les beaut√©s de son instrument sans √™tre distraite par une quelconque ornementation superflue. Le Pedrillo de Schweinester est une agr√©able surprise, beau √† entendre et √† regarder. Il a une certaine exub√©rance comique dans l’expression qui s’accorde superbement avec le r√īle. Le timbre de sa voix est particuli√®rement attirant. Il rayonne d’humour dans ensembles et solos. L’Osmin de Lars Woldt est implacable. Encore un autre personnage avec des airs d’une difficult√© extr√™me¬†; il s’ag√ģt en effet du r√īle pour basse avec les coloratures les plus virtuoses qui soit¬†!¬†Il campe un m√©chant tragi-comique √† la perfection par son jeu d’acteur. Son dernier air ¬ę¬†Ha, wie will ich triumphieren¬†!¬†¬Ľ est un v√©ritable tour de force.

J√ľrgen Maurer interpr√®te le r√īle parl√© du Pacha Selim avec une dignit√© et une prestance hors du commun. Si la mise en sc√®ne √©tait autre, nous aurions craint que Constance tombe sous son charme, tant sa beaut√© plastique et son jeu d’acteur sont s√©duisants.

La mise en sc√®ne tr√®s cin√©matographique de Zabou Breitman renvoie directement au film-documentaire d’op√©ra Mozart in Turkey d’Elijah Moshinsky, film√© au palais Topkapi √† Istanbul. Elle dit s’√™tre inspir√©e du cin√©ma muet des ann√©es 20. Elle transpose l’action √† cette p√©riode et ajoute un film muet comique illustrant le contexte durant l’ouverture. Accents f√©ministes et √©clairages comiques qu’elle int√®gre √† la narration ne font pas du plat qu’elle sert un repas particuli√®rement nourrissant. En revanche, son insistance sur le comique et le traitement plastique de l’action (fabuleux d√©cors de Jean-Marc Stehl√© et costumes d’Arielle Chanty) rendent sa cr√©ation tout √† fait succulente. Si elle ne r√©ussit pas toujours le traitement des da capo (chose jamais √©vidente), cela reste un bel ouvrage. Sans plus.

En contrepartie, le Choeur et l’Orchestre de l’Op√©ra National de Paris offrent une performance riche en couleurs, √† l’entrain endiabl√© mais aussi avec un lyrisme √©blouissant. Les musiciens jouant les instruments ¬ę¬†alla turca¬†¬Ľ (piccolo, triangle, cymbales et grosse caisse), sont sur sc√®ne, habill√©s en ¬ę¬†turc¬†¬Ľ. L’effet est fort sympathique. La dynamique fabuleuse des chŇďurs sous la direction de Jos√© Luis Basso s’accorde avec celle de l’orchestre dirig√© par Philippe Jordan. Il offre une lecture int√©ressante, avec tr√®s peu de coupures, et il exploite les qualit√©s de l’ensemble avec √©l√©gance mais aussi certitude. Parfois il y a des d√©calages plut√īt confondants entre l’orchestre et les chanteurs, nous pensons surtout au finale du 1er acte ¬ę¬†Marsch¬†! Marsch¬†! Marsch¬†!¬†¬Ľ, … un peu d√©cevant. En revanche, le traitement du finale du 2e acte, l’incroyable quatuor ¬ę¬†Ach¬†! Belmonte¬†! Ach¬†! Mein Leben¬†!¬†¬Ľ est tr√®s pertinent, s‚Äôagissant du sommet lyrique de l’opus :¬† l’id√©e de Jordan de ralentir alors le tempo, fonctionne bien.

Mozart : nouvelle production de l’Enl√®vement au S√©rail, Zabou Breitman, mise en sc√®ne. Philippe Jordan, direction. De toute √©vidence, une nouvelle production √† d√©couvrir au Palais Garnier¬† √† Paris, les¬†16, 19, 22, 24, 27, 29 octobre, les 1er, 5 et 8 novembre 2014 ou bien l’ann√©e prochaine les 21, 24, 26, 29 janvier et les 1er, 4, 5, 7, 10, 12 et 15 f√©vrier 2015.

Compte rendu, op√©ra. Lille. Op√©ra de Lille, le 17 octobre 2014. Rameau : Castor et Pollux. Pascal Charbonneau, Henk Neven, Ga√ęlle Arquez‚Ķ Le Concert d’Astr√©e, choeur et orchestre. Emmanuelle Ha√Įm, direction. Barrie Kosky, mise en sc√®ne.

castor et pollux opera de lille emmanuelle haimL’ann√©e Rameau 2014 est f√™t√©e √† Lille avec une nouvelle production de Castor et Pollux¬†! Au Concert d’Astr√©e d’Emmanuelle Ha√Įm associe une jeune et brillante distribution, tr√®s investie dans la mise en sc√®ne insolente et insolite, mais surtout pertinente, de Barrie Kosky, directeur de l’Op√©ra Comique de Berlin. Une soir√©e riche en √©motions et en audace o√Ļ Rameau est mis en valeur par la force des talents combin√©s¬†!¬†Castor et Pollux voit le jour en 1737 dans une version plus longue avec un prologue all√©gorique sur le trait√© de Vienne. Les Lullystes acharn√©s sont alors tr√®s critiques et m√©prisants, ils ne savent pas encore qu’en 1754 l’op√©ra repris et remani√© sera un exemple illustre de l’√©cole fran√ßaise de musique effectivement cr√©√©e par Lully et dont Rameau deviendra le dernier v√©ritable repr√©sentant d’envergure, voire le sommet, avec le m√©lange de science et d’√©motion qui lui sont propres. La version mise en sc√®ne pour cette production est celle de 1754, dont peut-√™tre seul l’aspect dramaturgique est r√©ellement am√©lior√©.

Castor et Pollux de chair et de sang

La mise en sc√®ne de Barrie Kosky est une cr√©ature bizarre que l’on trouve rarement en France. En une transposition absolue de l’histoire et un expressionnisme certain, quoi que plus ou moins abstrait, la production est une recette qui ne plaira gu√®re aux puristes, mais, en l’occurrence, une formule qui marche tr√®s bien et qui m√™me rehausse l’oeuvre. Nous sommes donc dans un d√©cor unique, une bo√ģte en bois o√Ļ les dieux et les chŇďurs dansent, courent, se fracassent contre les murs, saignent, etc.,¬†; un huis clos qui permet d’√©clairer davantage l’histoire. Qui devient plus dramatique que tragique. La mise en sc√®ne parle par cons√©quent √† l’auditeur contemporain, tandis que la performance de l’orchestre baroque nous emm√®ne √† imaginer et pr√©sumer comment la musique sonnait dans un temps r√©volu.

Dans ce cadre, la distribution des chanteurs est engageante et engag√©e. Castor et Pollux sont chant√©s avec brio par Pascal Charbonneau et Henk Neven respectivement. Si l’expressionnisme de la mise en sc√®ne (avec sa grande intensit√© physique) affecte parfois la voix du premier, il demeure un Castor all√©chant par la beaut√© du timbre et la colorature facile. Henk Neven est un habitu√© du r√īle, sa performance pr√©serve l’accent noble de la trag√©die, par la gravit√© de son chant et un jeu d’acteur √©mouvant. Leur complicit√© sur le plateau est une belle √©vidence. Nous trouvons une m√™me entente √† deux voix chez les sŇďurs T√©la√Įre et Phoeb√©, interpr√©t√©es par Emmanuelle de Negri et Ga√ęlle Arquez respectivement. De Negri est une chanteuse de talent qui sait servir la musique de son personnage, sa voix a une certaine l√©g√®ret√© √† laquelle nous ne pouvons pas rester insensibles, d’autant plus que son jeu d’actrice est aussi investi. Or, nous aurions pr√©f√©r√© un chant plus nuanc√©, notamment lors du c√©l√®bre air ¬ę¬†Tristes appr√™ts¬†¬Ľ. Nous nous demandons si c’√©tait un choix stylistique du chef d’orchestre, que nous n’avons pas trouv√© particuli√®rement impressionnant pour ce morceau normalement sublime. Arquez (qui nous a marqu√© dans Le Couronnement de Popp√©e √† l’Op√©ra de Paris), quant √† elle, montre au public les nombreux visages de son talent. Elle a une sensualit√© rayonnante sur sc√®ne que compl√®te de fa√ßon exquise son chant envo√Ľtant. Mais c‚Äôest surtout l’aspect dramatique de son jeu qui impressionne, elle r√©ussit √† nuancer le r√īle de Ph√©b√©, lui donnant une gamme d’expressions √©largie (quoi que, en tant que m√©chante, le tourment l‚Äôemporte ici sans alternative) et captive l’auditoire par son articulation de la langue fran√ßaise, par une prosodie immacul√©e. Une jeune √©toile du firmament lyrique qu’on esp√®re voir davantage sur sc√®ne.

Les r√īles secondaires sont toujours remarquables d’un point de vue sc√©nique. Musicalement, nous avons tout particuli√®rement appr√©ci√© la performance d’Erwin Aros en Mercure (et l’Athl√®te, personnage int√©gr√© dans le r√īle de Mercure pour cette production). Il chante l’ariette virtuose ¬ę¬†Eclatez, fi√®res trompettes¬†¬Ľ d’une fa√ßon stylis√©e que nous trouvons… int√©ressante. S’il a un beau timbre brillant et une technique irr√©prochable, nous ne comprenons pas qu’il chante √† mezza voce la section la plus aig√ľe (et donc h√©ro√Įque) de l’ariette, sachant que Rameau, si math√©matiquement pr√©cis dans ses partitions, ne le souhaitait pas. D’un point de vue dramaturgique l’effet est d√©concertant, l’Athl√®te chante le texte suivant¬†: ¬ę¬†Eclatez, fi√®res trompettes, faites briller dans ces retraites la gloire de nos h√©ros¬†¬Ľ, pourquoi le chanteur projette-t-il ses trompettes √† mi-voix ? Cela nous interroge. En d√©pit de cette stylisation peut-√™tre impos√©e, nous sommes √† nouveau reconquis lors du g√©nial trio de l’acte IV ¬ę¬†Rentrez, rentrez dans l’esclavage¬†¬Ľ. F√©licitons le choeur du Concert d’Astr√©e au bel investissement, toujours tr√®s r√©actif et polyvalent.¬†Le Concert Astr√©e sous la direction d’Emmanuelle Ha√Įm n’a rien perdu de l’alacrit√© qui lui est propre. L’√©quilibre entre fosse et plateau est maintenu tout au long des 5 actes. Si nous aurions peut-√™tre pr√©f√©r√© plus de nuances dans la performance, l’attaque et la vigueur des cordes, ainsi que la candeur particuli√®re des vents, convainquent. Pour autant est ce r√©ellement suffisant chez Rameau?

Compte rendu, op√©ra. Lille. Op√©ra de Lille, le 17 octobre 2014. Rameau : Castor et Pollux. Pascal Charbonneau, Henk Neven, Ga√ęlle Arquez‚Ķ Le Concert d’Astr√©e, choeur et orchestre. Emmanuelle Ha√Įm, direction. Barrie Kosky, mise en sc√®ne. Une Ňďuvre rare √† (re)d√©couvrir √† l’Op√©ra de Lille les 17, 19, 21, 23 et 25 octobre 2014.

Compte rendu, com√©die musicale. Paris. Th√©√Ętre du Ch√Ętelet, le 11 septembre 2014. Les Parapluies de Cherbourg, version symphonique. Jacques Demy, texte. Marie Oppert, Vincent Niclo, Natalie Dessay… Orchestre National d’√éle-de-France. Michel Legrand, compositeur, direction musicale. Jean-Jacques Semp√©, dessins. Vincent Vittoz, mise en space.

chatelet parapluies de cherbourgUne version symphonique d√©finitive du film mythique de Jacques Demy Les Parapluies de Cherbourg (1963) ouvre la saison lyrique 2014-2015 du Th√©√Ętre du Ch√Ętelet. L’Orchestre National d‚Äô√éle-de-France joue la nouvelle orchestration du compositeur Michel Legrand qui dans la fosse en assure la direction musicale. Les protagonistes sont la tr√®s jeune soprano Marie Oppert et le t√©nor Vincent Niclo, accompagn√©s d’un casting qui compte aussi les v√©t√©rans Natalie Dessay et Laurent Naouri. La t√Ęche compliqu√©e de la mise en space est sign√© Vincent Vittoz.

Les Parapluies de Cherbourg au Ch√Ętelet

un diamant fracturé qui brille encore

La relation artistique du cin√©aste de la Nouvelle Vague Jacques Demy avec le compositeur Michel Legrand a √©t√© l’une des plus fructueuses du si√®cle pass√©, avec pas moins de 9 collaborations d’envergure. Les Parapluies de Cherbourg en marquent la troisi√®me, la cr√©ation mythique leur permet effectivement de fixer le genre de la com√©die musicale √† la fran√ßaise. Le mariage des talents a ravag√© le Festival de Cannes en 1964 et a catapult√© le film √† la renomm√©e internationale. Beaucoup d’encre a coul√©, et coule encore, avec raison, sur la richesse du film‚Ķ incontournable. Le Th√©√Ętre du Ch√Ętelet, cultivant une mission artistique toujours tr√®s audacieuse, donne carte blanche au compositeur contemporain lequel d√©cide de cr√©er une version symphonique d√©finitive avec mise en space. Un pari musical qui se r√©v√®le payant puisque la musique comme les chanteurs-acteurs choisis pour l’interpr√©ter ne manquent pas de charme.

Or, mettre en sc√®ne au th√©√Ętre, un film dont la conception et la r√©alisation sont si parfaites, dont l’√©quilibre et l’union harmonieuse du r√©cit avec la musique est si exemplaire, para√ģt une mission impossible ou presque. Les Parapluies de Cherbourg est une trag√©die de la vie quotidienne (comme beaucoup d’autres cr√©atures issues de la Nouvelle Vague), l’histoire est simple et l’aspect local et petit-bourgeois est en fait l‚Äôun des outils du cin√©aste pour arriver √† l’universalit√© ind√©niable de ses Ňďuvres. Ici Madame Emery, jou√©e par une Natalie Dessay qui s’√©clate, – parfois trop -, tient une boutique de parapluies √† Cherbourg, aid√©e par sa fille Genevi√®ve qui est amoureuse de Guy, m√©canicien et orphelin √©lev√© par sa tante Elise, malade. L’illusion d’une vie simple d’amoureux quitte vite la narration puisque Guy est appel√© sous les drapeaux et s’en va en Alg√©rie. Genevi√®ve garde l’espoir des retrouvailles avec un nouvel √©lan¬†: elle est enceinte de son bien-aim√©. Soci√©t√© capitaliste oblige, elle finit par se marier avec Roland Cassard, riche bijoutier qui l’accepte avec l’enfant. Guy revient √† Cherbourg et se marie avec Madeleine l’accompagnatrice de la tante Elise d√©c√©d√©e, ils auront un enfant. Un jour de No√ęl, de passage √† Cherbourg, Genevi√®ve et sa fille croisent Guy dans sa station de service, ils √©changent quelques mots puis se s√©parent.

Pour la premi√®re mondiale √† Paris, l’univers haut en couleurs du film est tr√®s vaguement √©voqu√© dans la mise en space de Vincent Vittoz, par les dessins – mignons, efficaces – de Jean-Jacques Semp√© sur des structures mobiles, et quelques parapluies. Une illusion de d√©cors √©conome et franchement sympathique, mais ‚Ķ facile et de tr√®s peu d’impact. Nous appr√©cions surtout l’intention, m√™me si elle nous d√©passe souvent, pour dire le moins (dans le programme le metteur en sc√®ne dit vouloir repr√©senter l’imaginaire musical du film plus que le drame…).

L’investissement de la distribution est dans ce sens plut√īt salvateur. D’abord le couple interpr√©t√© par la tr√®s jeune soprano Marie Oppert (17 ans!) et le t√©nor Vincent Niclo, mais aussi les r√īles secondaires parfois admirables de Natalie Dessay et Laurent Naouri. Les premiers d√©bordent de charme th√©√Ętral et musical, et m√™me plastique. C’est un couple cr√©dible dans l’action et dans le chant des motifs inoubliables de Michel Legrand. Natalie Dessay revient √† Paris avec un r√īle qui lui va vocalement comme un gant. Elle se montre ma√ģtresse absolue de la langue fran√ßaise, et si en principe nous pr√©f√©rons une Madame Emery √† la gestuelle un peu plus restreinte, nous sommes ravis de la revoir sur sc√®ne. De m√™me pour Laurent Naouri dont nous appr√©cions toujours le chant et le charme.

On l‚Äôa compris la r√©alisation sc√©nique reste bien modeste et c‚Äôest essentiellement l‚Äôorchestre qui permet in fine au spectacle de briller : gr√Ęce √† la musique de Michel Legrand, fabuleusement interpr√©t√©e par l’Orchestre National d’√éle de France. Voir le compositeur diriger sa propre version symphonique reste un grand moment. Remarquons particuli√®rement les bois d√©licieux et l’impressionnant entrain de l’orchestre, souvent jazzy, affirmant un brio de grande classe dans les sommets d’intensit√© musicale. Spectacle √† voir au Th√©√Ętre du Ch√Ętelet les 11, 12, 13 et 14 septembre 2014, diffus√© sur France Musique le mercredi 8 octobre 2014 √† 20h puis sur France 3 au moment des f√™tes de fin d’ann√©e 2014.

Compte rendu, com√©die musicale. Paris. Th√©√Ętre du Ch√Ętelet, le 11 septembre 2014. Les Parapluies de Cherbourg, version symphonique. Jacques Demy, texte. Marie Oppert, Vincent Niclo, Natalie Dessay… Orchestre National d’√éle-de-France. Michel Legrand, compositeur, direction musicale. Jean-Jacques Semp√©, dessins. Vincent Vittoz, mise en space.

Compte rendu, op√©ra. Bordeaux. Op√©ra National de Bordeaux, le 27 mai 2014. Donizetti : Anna Bolena. Elza van der Heever, Keri Alkema, Sasha Cooke… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Leonardo Vordoni, direction. Marie-Louise Bischofberger, mise en sc√®ne.

annabolena0Bordeaux, Op√©ra. Touchante Anna Bolena… Fin de saison lyrique belcantiste √† l’Op√©ra National de Bordeaux avec la nouvelle production d’Anna Bolena de Donizetti, dans une mise en sc√®ne de Marie-Louise Bischofberger. La distribution r√©unit de jeunes chanteurs, plut√īt investis, dont en premi√®re place la soprano Elza van der Heever dans le r√īle-titre. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est √† son tour dirig√© par le chef italien invit√© Leonardo Vordoni. Donizetti, grand improvisateur italien de l’√©poque romantique, compose Anna Bolena en 1830, √† l’√Ęge de 33 ans. L’op√©ra seria sur le livret de Felice Romani inspir√© de l’histoire d’Anne Boleyn, Reine d’Angleterre, sinspire en r√©alit√© en fait de deux pi√®ces de th√©√Ętre : l’Anna Bolena de Pepoli et l’Enrico VIII de Marie-Joseph de Ch√©nier (dans une traduction italienne d’Ippolito Pindemonte). Comme souvent dans les op√©ras belcanto, le texte n’est que pr√©texte pour les envol√©es lyriques.

 

Beaut√© touchante d’un destin tragique¬†

L’histoire est celle d’Anne Boleyn, deuxi√®me femme du Roi d’Angleterre Henri VIII, auparavant favorite du Roi. C’est gr√Ęce √† leur mariage, apr√®s l’annulation du pr√©c√©dent avec Catherine d’Aragon, que le Royaume Uni r√©alise le schisme de l‚Äô√Čglise d’Angleterre avec le Vatican. Sa fortune durera peu, puisqu’elle est condamn√©e √† la guillotine et remplac√©e par l’une de ces dames de compagnie, Jeanne Seymour. Le succ√®s glorieux de l’oeuvre dans toute l’Europe fait de Donizetti une v√©ritable c√©l√©brit√©, il s’ag√ģt en effet de son premier op√©ra de maturit√©, qui, tout en √©tant moins personnel que Lucia di Lamermoor, demeure une trag√©die lyrique flamboyante. La performance des interpr√®tes s’inscrit ainsi parfaitement dans la nature de l’ouvrage. Ils ont tous un bel investissement qui est remarquable d√®s le d√©but de la pr√©sentation. Le trio des femmes est extraordinaire.

Elza van der Heever dans le r√īle-titre fait penser et fait songer √† … Giuditta Pasta (cantatrice cr√©atrice du r√īle), par sa prestance sur sc√®ne, par la force dramatique de ces gestes, par l’humanit√© imposante et alti√®re qu’elle d√©gage. C’est une Anna Bolena troubl√©e, belle, appassionata, sinc√®re. Elle d√©ploie ses talents vocaux et th√©√Ętraux d’une fa√ßon captivante. Son duo avec Giovanna Seymour au deuxi√®me acte : ¬ę Dal moi cor punita io sono ¬Ľ est un sommet dramatique et musical. La rivale Seymour est interpr√©t√©e par Keri Alkema, soprano au chant plaisant et souvent dramatique. Sa complicit√© avec van der Heever est √©vidente, elle est d’ailleurs beaucoup plus touchante et m√©morable dans ses √©changes avec Anna Bolena qu’avec le Roi Enrico VIII. Avant d’aborder la performance des hommes, moins heureuse, remarquons √©galement la fabuleuse prestation de la mezzo-soprano Sasha Cooke dans le r√īle travesti de Smeaton, page et musicien de la Reine : belle agilit√© vocale tout √† fait belcantiste et timbre cors√© tr√®s s√©duisant. Sa prestation est un m√©lange de m√©lancolie et de bravoure, sans pr√©tention : excellente.

Nous sommes plus partag√©s face aux solistes masculins. Le t√©nor Bruce Sledge dans le r√īle de Percy fait de son mieux avec sa partie, d’une difficult√© redoutable. Il reste pourtant affect√© par une mise en sc√®ne plut√īt superficielle et ne d√©passe pas vraiment les difficult√©s du r√īle. Matthew Rose dans le r√īle du Roi Enrico VIII, r√©ussit, lui, √† captiver la salle. Certes, la musique est flatteuse pour sa voix sans √™tre particuli√®rement sophistiqu√©e ni difficile, mais c’est surtout au niveau dramatique o√Ļ il excelle. Sa caract√©risation du monarque a quelque chose de grossier, de rustique ; sa m√©chancet√© ne laisse pas le public insensible.

Sur le plan artistique, les cr√©ations de l’Atelier de costumes de l’Op√©ra de Bordeaux sont ravissantes. Les habits sont d’inspiration historique et les mat√©riaux paraissent tr√®s riches rehauss√©s par la noblesse des interpr√®tes qui les portent. L’op√©ra √©tant ax√© sur les destins de ses personnages f√©minins, nous trouvons la mise en sc√®ne de Marie-Louise Bischofberger enti√®rement pertinente mais avec une grande r√©serve. Elle arrive √† faire d’Enrico VIII un enrag√© cr√©dible, et d’Anna Bolena, l’incarnation de la classe et de la v√©racit√© √©motionnelle. Son travail est beau et efficace, mais para√ģt peu profond et manquant de caract√®re. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est, quant √† lui, en grande forme. Le chef Leonardo Vordoni offre une ouverture pleine de pompe et d’h√©ro√Įsme. La partition est souvent martiale, parfois monotone. Si la direction aurait pu gagner en dynamisme, nous avons aim√© cependant les nombreux effets sp√©ciaux de la baguette de Vordoni, avec le fr√©missement des cordes, la candeur p√©tillante des bois, la sonorit√© idyllique de la harpe. Remarquons √©galement la performance du ChŇďur de l’Op√©ra, tr√®s sollicit√©, dirig√© avec intelligence par Alexander Martin.

Ouvrage extraordinaire √† l’Op√©ra National de Bordeaux ! Il s’ag√ģt aussi presque d’un avant-go√Ľt des moments forts de la saison prochaine, qui se terminera aussi avec un bijoux du belcanto italien romantique, la Norma de Bellini, avec Elza van der Heever √©galement dans le r√īle-titre. Vous pouvez encore voir Anna Bolena de Donizetti √† l’affiche les 2, 5 et 8 juin 2014.

Illustration : Elsa van den Heever, Anna Bolena à Bordeaux en 2014 © Frédéric Desmesure

 

Compte rendu, op√©ra. Lille. Op√©ra de Lille, le 7 avril 2014. Cavalli : Elena. Justin Kim, David Szigetvari, Giuseppina Bridelli, Brendan Tuohy, Mariana Flores… Ensemble Cappella Mediterranea. Leonardo Garcia Alarcon, direction. Jean-Yves Ruf, mise en sc√®ne.

Elena de Francesco Cavalli, ressuscit√© l’ann√©e derni√®re √† Aix apr√®s 350 ans, repara√ģt en avril 2014 √† l’Op√©ra de Lille pour ravir le cŇďur et l‚Äôintellect d’un public davantage curieux. Le chef et claveciniste argentin Leonardo Garcia Alarcon dirige son ensemble baroque Cappella Mediterranea et une p√©tillante distribution des jeunes chanteurs. Jean-Yves Ruf signe la mise-en-sc√®ne, efficace et astucieuse.

Elena ressuscitée

Francesco Cavalli (1602-1676), √©l√®ve de Monteverdi, est sans doute un personnage embl√©matique de l’univers musical du XVIIe si√®cle. A ses d√©buts, il suit encore la le√ßon de son ma√ģtre mais au cours de sa carri√®re il arrive √† se distinguer stylistiquement, d√©fendant sa voix propre, pionni√®re dans l‚Äô√©cole v√©nitienne. Son style a un caract√®re populaire et, comme Monteverdi, il a le don de la puissance expressive. Avec lui, l’ouverture et surtout l’aria prendront plus de pertinence. De m√™me, il annonce l‚Äô√©cole napolitaine, non seulement par l’utilisation des instruments lib√©r√©s du continuo, mais aussi par les livrets qu’il met en musique, souvent tr√®s comiques, particuli√®rement riches en p√©rip√©ties. C’est le cas d’Elena, cr√©e en 1659, donc apr√®s La Calisto mais avant L’Ercole amante parisien. Le livret de Nicolo Minato s’inspire, avec une grande libert√©, de l’histoire de Th√©s√©e √©pris de la belle H√©l√®ne.

Dans cette unique production, il y a des dieux, des princes, des amazones, des h√©ros, un bouffon, des animaux… Peu importe, puisque le but n’est autre qu’un th√©√Ętre lyrique bondissant et dr√īle, pourtant non d√©pourvu de m√©lancolie. Dans ce sens, le d√©cor unique de Laure Pichat est tr√®s efficace, une sorte de palestre avec des murs mobiles qui fonctionnent parfois comme des portes.

 

 

elena_cavalli_alarcon_lille_opera

 

 

Apr√®s l’entracte, le d√©cor enrichi de lianes n’est pas sans rappeler les suspensions ou sculptures kin√©tiques (“Penetrables”) du sculpteur v√©n√©zu√©lien Jesus Soto, le tout doucement accentu√© par les belles lumi√®res de Christian Dubet. Les costumes de Claudia Jenatsch sont beaux et prot√©iformes, m√©langeant kimonos pour les d√©esses aux habits l√©g√®rement inspir√©s du XVIIe des humains, nous remarquons les belles couleurs et l’apparente qualit√© des mat√©riaux en particulier. Jean-Yves Ruf, quant √† lui, se distingue par un travail dramaturgique de qualit√©. La jeune distribution para√ģt tr√®s engag√©e et tous leurs gestes et mouvements ont un sens th√©√Ętral √©vident. Ainsi, pas de temps mort pendant les plus de 3 heures de repr√©sentation.

¬ę¬†Les erreurs de l’amour sont des fautes l√©g√®res¬†¬Ľ

Les 13 chanteurs sur le plateau ont offert une performance plut√īt convaincante. Certains d’entre eux se distinguent par leurs voix et leurs personnalit√©s. Le Th√©s√©e de David Szigetvari, a un h√©ro√Įsme √©l√©gant, une si belle pr√©sence sur sc√®ne. Un Th√©s√©e baroque par excellence, affect√© ma non troppo, mais surtout un Th√©s√©e qui ne tombe pas dans le pi√®ge du h√©ros macho abruti et rustique, si loin de la nature du personnage mythique qui fut le roi fondateur d’Ath√®nes. Justin Kim en M√©n√©las √©tonne par l’agilit√© de son instrument et attise la curiosit√© avec son physique ambigu ¬†; si nous pensons qu’il peut encore gagner en sensibilit√©, il arrive quand m√™me √† √©mouvoir lors de sa lamentation au troisi√®me acte. Giuseppina Bridelli en Hippolyte a un beau chant nourri d’une puissante expressivit√©. Mariana Flores en Astianassa, suivante d’H√©l√®ne, captive aussi avec sa voix, au point de faire de l’ombre √† la belle H√©l√®ne de Giulia Semenzato. Cette derni√®re captive surtout par son excellent jeu d’actrice, aspect indispensable pour tout op√©ra de l’√©poque. Que dire du Piritho√ľs de Rodrigo Ferreira, √† la belle pr√©sence mais avec un timbre peut-√™tre trop immacul√©¬†? Ou encore du beau chant d’un Brendan Tuohy ou d’un Jake Arditti (Diom√®de et Euripyle respectivement)¬†? Sans oublier la prestation fantastique de Zachary Wilder dans le r√īle d’Iro le bouffon, un v√©ritable tour de force comique¬†! (NDLR: Zachary Wilder a √©t√© laur√©at du tr√®s select et tr√®s exigeant Jardin des Voix 2013, l’Acad√©mie des jeunes chanteurs fond√©e par William Christie).

Et l’orchestre de Cavalli¬†? S’il n’avait pas acc√®s √† l’orchestre somptueux de Monteverdi √† Mantoue, le travail d’√©dition de Leonardo Garcia Alarcon traduit et transcrit la partition avec science et vivacit√©. L’ensemble Cappella Mediterranea l’interpr√®te donc avec brio et sensibilit√©, stimulant en permanence l’ou√Įe gr√Ęce √† une palette de sentiments superbement repr√©sent√©s. A ne pas rater √† l’Op√©ra de Lille encore les 9 et 10 avril 2014. Prochaine retransmission sur France Musique le 3 mai 2014.

 

 

Compte rendu, op√©ra. Montpellier. Op√©ra, le 29 mars 2014. Chabrier : L’Etoile. Samy Camps, H√©lo√Įse Mas, solistes et choeurs Op√©ra Junior. Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon. J√©r√īme Pillement, direction musicale. Beno√Įt B√©nichou, mise en sc√®ne.

chabrier √©toile montpellier op√©ra junior mars 2014L‚Äô√Čtoile (1877), op√©ra-bouffe en trois actes d’Emmanuel Chabrier est certainement le meilleur ouvrage lyrique de son auteur voire l‚Äôun des joyaux du genre. Le livret sign√© Eug√®ne Leterrier et Albert Vanloo raconte l’histoire d’un despote qui cherche parmi ses sujets celui qui se fera empaler pour une f√™te publique annuelle… r√©jouissante perspective. Mais un astrologue pr√©vient le monarque qu’il mourra 24 heures apr√®s sa victime… S’encha√ģnent donc p√©rip√©ties et confusions amoureuses assez invraisemblables mais d’une grande et bonne humeur. Une r√©serve d‚Äôeffets et de surprises dramatiques, propices au d√©lire et √† la po√©sie les plus d√©lectables.

 

 

L’exub√©rante Etoile de l’Op√©ra Junior

 

Op√©ra Junior propose aux jeunes de Montpellier et de sa r√©gion une formation lyrique, d√®s la premi√®re jeunesse. Fond√© en 1990 par Vladimir Kojoukharov, l‚Äôatelier acad√©mie est dirig√© depuis 2009 par J√©r√īme Pillement, qui dirige en l’occurrence l’ Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon pour les deux repr√©sentations uniques de cette nouvelle production. Le jeune metteur en sc√®ne Beno√ģt B√©nichou cr√©e un spectacle tr√®s proche de l‚Äôunivers th√©√Ętral d‚Äôun Sivadier, o√Ļ le parti-pris est celui d’une com√©die invraisemblable plut√īt tr√®s kitsch.

L’id√©e de B√©nichou (et de son pr√©d√©cesseur) est de faire du th√©√Ętre dans le th√©√Ętre, un parti sc√©nique qui s‚Äôaccorde bien √† l’occasion. Surtout parce que tous les r√īles sauf les 2 principaux sont tenus par des enfants et des adolescents. Ainsi tout se passe dans les coulisses d’un th√©√Ętre (d√©cors d’Am√©lie Kiritze-Topor, costumes prot√©iformes et color√©s de Bruno Fatalot) qui est litt√©ralement envahi par une bande de jeunes qui s’amusent donc √† jouer L’Etoile sur sc√®ne.

Samy Camp dans le r√īle du Roi Ouf 1er est un acteur formidable, il donne un je ne sais quoi √† son personnage avec son investissement th√©√Ętral, cependant il captive plus avec son jeu d’acteur qu’avec son timbre. H√©lo√Įse Mas, comme d’habitude, incarne son r√īle d’une fa√ßon tr√®s engag√©e et engageante. Elle joue le r√īle travesti de Lazuli, le pauvre amoureux qui devrait mourir pour la nation, mais dont le destin fait que sa vie devient d‚Äôune extr√™me importance pour le monarque. Le personnage de Sirocco, l’astrologue du roi, est souvent chant√© par une voix de baryton-basse, mais aujourd’hui c’est une fille qui l’interpr√®te : Clara Vallet para√ģt compl√®tement √† l’aise dans le r√īle. H√©risson de Porc-Epic est chant√© par le jeune Guillaume Ren√© √† la belle pr√©sence, il trouve un bel √©quilibre entre son jeu d’acteur, charismatique, et sa voix en plein d√©veloppement. Petit bijou lyrique dans la veine comique, le chef d’oeuvre pose autant de difficult√©s au metteur en sc√®ne qu’il comble de plaisirs et de s√©ductions, les oreilles des spectateurs.
Chabrier demeure un bel exemple (peut-être pas assez reconnu) de la musique française, fantasque et vaporeuse, divertissante et sérieuse, parfois délicate parfois forte, toujours charmante.

J√©r√īme Pillement dirige un orchestre pompeux. La musique d’une grande humour doit sans doute beaucoup √† Offenbach. Nous remarquons le travail de la couleur orchestrale raffin√©e. Le chef accorde l’orchestre aux voix des jeunes chanteurs. Impossible de ne pas adh√©rer aux intentions d’un projet comme celui d‚ÄôOp√©ra Junior dont l’objectif social, p√©dagogique, artistique n’est pas sans rappeler le c√©l√®bre ¬ę¬†Sistema¬†¬Ľ le syst√®me d’√©ducation musicale au Venezuela. Esp√©rons qu’Op√©ra Junior puisse continuer sa belle et noble mission pour longtemps, il est devenu d√©sormais une composante de la programmation de l’Op√©ra de Montpellier, et nous sommes convaincus, qu’avec son potentiel et sa grande valeur, ceci portera ses fruits, r√©v√©lant des vocations encore fragiles parfois mais d√©cisives pour le d√©veloppement des jeunes int√©ress√©s. Chantier et apprentissage √† suivre.

 

Montpellier. Op√©ra Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon, le 29 mars 2014. Chabrier : L’Etoile. Samy Camps, H√©lo√Įse Mas, solistes et choeurs du Jeune Op√©ra/Opera Junior. Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon. J√©r√īme Pillement, direction musicale. Beno√Įt B√©nichou, mise en sc√®ne.

Illustrations : © M. Ginot 2014

 

Compte rendu, op√©ra. Bordeaux. Op√©ra National de Bordeaux, le 16 f√©vrier 2014. Bel√° Bart√≥k : Le Ch√Ęteau de Barbe-Bleue. Paul Gay, Christine Rice. Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Julia Jones, direction. Juliette Deschamps, mise en sc√®ne.

Voici un Bart√≥k puissant et spectaculaire √† l’Op√©ra National de Bordeaux avec la nouvelle production du Ch√Ęteau de Barbe-Bleue¬†! Au couple des solistes Paul Gay et Christine Rice s’associe l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, collectif prodigieux sous la direction de Julia Jones et dans une mise en sc√®ne de Juliette Deschamps.

Les pulsations salvatrices de la musique

Le seul op√©ra du compositeur hongrois Bel√° Bart√≥k (1881 ‚Äď 1945) est aussi le premier op√©ra en langue hongroise dans l’histoire de la musique. Le livret de B√©la Bal√°zs est inspir√© du conte de Charles Perrault ¬ę¬†La Barbe Bleue¬†¬Ľ paru dans Les Contes de Ma M√®re l’Oye. L‚ÄôŇďuvre est √† la fois symboliste et expressionniste. Ici sont mis en musique Barbe-Bleue et Judith, sa nouvelle √©pouse, pour une dur√©e approximative d’une heure. Ils viennent d’arriver au Ch√Ęteau de Barbe-Bleue et Judith d√©sire ouvrir toutes les portes du ch√Ęteau pour faire entrer la lumi√®re. Le duc c√®de par amour mais contre son gr√©; la septi√®me porte reste interdite mais Judith oblige Barbe-Bleue √† la lui ouvrir ; elle y d√©couvre ses femmes disparues encore en vie. Riche en strates, l’op√©ra se pr√™te √† plusieurs lectures, la musique tr√®s dramatique toujours accompagne, augmente, colore et sublime la prosodie expressive du chant.

barbe bleue de bartok √† bordeauxJuliette Deschamps opte pour la modestie. Dans sa mise en sc√®ne, tr√īne un grand escalier au milieu du d√©cor unique ; les personnages d√©forment la r√©alit√© pour inspirer des r√©actions √©motionnelles au public. Le duc Barbe-Bleue se voit contraint de tripoter et violenter Judith quand ils rentrent aux jardins parfum√©s par la 4√®me porte¬†; du sang bleu p√©tillant coule du ventre de Judith quand elle regarde les eaux paisibles dans la 6e, des paillettes tombant du ciel dans la derni√®re. Au symbole pr√©visible, s’ajoute un expressionnisme incongru et facile. Les chanteurs/acteurs honorent l’ouvrage avec tous leurs talents et dans les limites du possible. Paul Gay annonc√© souffrant d√©cide de se pr√©senter quand m√™me; ses possibilit√©s respiratoires sont clairement affect√©es, mais il fait un excellent travail. Son chant est un arioso expressif, fortement touchant. Sa fragilit√© physique rend le personnage davantage humain et complexe. Christine Rice au chant d’une grande intensit√©, est dramatiquement Compte-rendu, op√©ra. Saint-Etienne, le 16 f√©v 2014.Saint-Sa√ęns: Les Barbares. Laurent Campellone, direction musicale. La direction musicale de Julia Jones est sans doute le point fort du spectacle. Les musiciens de la maison bordelaise ma√ģtrisent les couleurs et le rythme singulier de la partition avec une grande aisance. Julia Jones exploite les timbres inou√Įs d’un op√©ra miroitant entre merveilleux et fantastique. La puissance √©vocatrice de l’ensemble est immense. D√®s la premi√®re porte, le groupe des vents se distingue. La deuxi√®me voit la harpe et le cor dialoguer de fa√ßon surprenante, planant au-dessus de la voix grave de Paul Gay. La performance musicale est d’une telle qualit√© que nous acceptons (presque) de voir Barbe-Bleue tuer Judith √† la fin et de lui retirer l’anneau… comme la fosse enivrante nous fait oublier tous les nombreux contresens de la mise en sc√®ne.

Compte rendu, op√©ra. Bordeaux. Op√©ra National de Bordeaux, le 16 f√©vrier 2014. Bel√° Bart√≥k : Le Ch√Ęteau de Barbe-Bleue. Paul Gay, Christine Rice. Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Julia Jones, direction. Juliette Deschamps, mise en sc√®ne.

Compte rendu, danse. Paris. Op√©ra National de Paris (Palais Garnier), le 3 f√©vrier 2014. ¬ęOn√©guine¬Ľ ballet en trois actes. John Cranko, chor√©graphe. Tchaikovsky, musique. Karl Paquette, Ludmila Pagliero, Mathias Heymann… Ballet de l’Op√©ra. Orchestre de l’Op√©ra. James Tuggle, direction.

Le Ballet de l’Op√©ra National de Paris aborde le ballet n√©oclassique de John Cranko, ¬ę¬†On√©guine¬†¬Ľ. Le Palais Garnier s’habille donc avec les couleurs de la Russie imp√©riale romantique pour cette exploration chor√©graphique du c√©l√®bre roman en vers d’Alexandre Pouchkine. L’Orchestre de l’Op√©ra dirig√© par James Tuggle interpr√®te plusieurs arrangements de pi√®ces m√©connues de Tchaikovsky, sans pourtant toucher la musique de l’op√©ra √©ponyme du ma√ģtre.

Une tragédie romantique de grande dignité


ONEGUINE DE CRANKO PARISJohn Cranko (1927 ‚Äď 1973) est un chor√©graphe sud-africain n√©oclassique de formation anglaise. C’est gr√Ęce √† lui que le Stuttgart Ballet se modernise et devient une v√©ritable compagnie internationale plut√īt renomm√©e. Son langage et son style a influenc√© des grands chor√©graphes contemporains tel que William Forsythe et John Neumeier (ce dernier a d√©di√© notamment le 4e mouvement de son ballet Troisi√®me Symphonie de Mahler √† la m√©moire du Sud-africain l’ann√©e qui a suivi sa mort). Son ballet ¬ę¬†On√©guine¬†¬Ľ cr√©e en 1965, raconte l’histoire d’un quatuor amoureux¬†; le noble et blas√© Eug√®ne On√©guine, dont la jeune et na√Įve Tatiana est √©prise, et l’ami d’On√©guine Lenski, √©pris lui d’Olga, la jeune sŇďur de Tatiana. La trag√©die romantique ne perd rien de son charme ni de son √©motion dans la chor√©graphie de Cranko. Au contraire, le moyen s’av√®re id√©al pour un tel artiste, qui met lucidement en mouvement la froideur et l’insouciance d’On√©guine avec autant de facilit√© que la na√Įvet√© et la candeur de Tatiana, mais pas seulement. Apr√®s l’avoir rejet√©e et humili√© On√©guine r√©appara√ģt dix ans apr√®s et la retrouve mari√©e au Prince Gr√©mine. Il essaie de la reconqu√©rir, mais Tatiana refuse malgr√© elle et le rejette avec la m√™me force qu’il avait eu auparavant.

Pour la premi√®re le couple d’On√©guine/Tatiana est interpr√©t√© par les Etoiles Karl Paquette et Ludmila Pagliero. Ils commencent un peu r√©ticents. Une certaine froideur se d√©gage dans leurs premi√®res interactions mais cela s’accorde heureusement avec le livret. Si nous remarquons quand m√™me rapidement les belles pointes et les dons d’actrice de Pagliero, ainsi que la tenue princi√®re et d√©tach√©e de Paquette, nous devons attendre jusqu’au pas de deux ¬ę¬†du miroir¬†¬Ľ √† la fin du premier acte pour √™tre… √©bahis. Elle nous impressionne avec une extension insolite, une pantomime un peu technique mais authentique, une coordination et une agilit√© sans d√©fauts. En plus, pendant les trois actes nous remarquons que le personnage l’habite, quand elle ne danse pas, elle participe avec des regards furtifs, des soupirs. Sa performance est globalement extraordinaire. Quant √† Paquette c’est un partenaire plus que solide, il n’impressionne pas moins avec sa ma√ģtrise absolue des port√©s redoutables (trait que Cranko transmettra √† un Forsythe ou un Neumeier). Dans leur pas de deux au dernier acte, se met en place un concert de sentiments contradictoires saisissant au point de susciter les frissons.

L’autre ¬ę¬†couple¬†¬Ľ est form√© par le Lenski de l’Etoile Mathias Heymann et l’Olga du sujet Charline Giezendanner. L’Olga de Giezendanner est p√©tillante et candide, avec un bel investissement sc√©nique. Mathias Heymann est un Lenski inoubliable. Autant il est toute l√©g√®ret√© et toute finesse au premi√®re acte, autant il est expressif et touchant, avec un legato d’une beaut√© singuil√®re, au deuxi√®me pendant son solo ¬ę¬†sous la lune¬†¬Ľ. Le corps de ballet est fabuleux, surtout au premier acte. Le ballet les inspire jusqu’√† la jouissance et leur performance ravit ¬†le public.

Remarquons les d√©cors et costumes somptueux de J√ľrgen Rose, de facture historique et aux couleurs vives, ainsi que les lumi√®res efficaces de Steen Bjarke. La belle performance de l’Orchestre de l’Op√©ra dirig√© par James Tuggle ajoute √† cette r√©ussite. Le chef r√©alise une lecture des pi√®ces de Tchaikovsky arrang√©es et orchestr√©es par Kurt-Heinz Stolze aussi somptueuse, pertinante et jouissive que la chor√©graphie. Paris. Op√©ra National de¬†Paris¬†(Palais Garnier), le 3 f√©vrier 2014. ¬ęOn√©guine¬Ľ ballet en trois actes. John Cranko, chor√©graphe. Tchaikovsky, musique. Karl Paquette, Ludmila Pagliero, Mathias Heymann…¬†Ballet¬†de l’Op√©ra. Orchestre de l’Op√©ra. James Tuggle, direction.¬†A ne pas rater √† l’Op√©ra National de Paris encore les 8, 10, 11, 16, 23, 24, 25, 26 et 28 f√©vrier ainsi que les 4 et 5 mars 2014.

 

Compte rendu, op√©ra. Lille. Op√©ra de Lille, le 28 janvier 2014. Janacek : La petite renarde rus√©e. Elena Tsallagova, Oliver Zwarg, Derek Welton… Orchestre national de Lille. Franck Ollu, direction. Robert Carsen, mise en sc√®ne.

Lille, Op√©ra. Janacek: La petite renarde rus√©e, jusqu’au 7 f√©vrier 2014. D√©but d’ann√©e √©tincelant √† l’Op√©ra de Lille¬†! La maison lilloise nous accueille pour la premi√®re de La Petite renarde rus√©e (1924) de Janacek dans une mise en sc√®ne d’une fra√ģcheur particuli√®re sign√©e Robert Carsen. Le chef Fran√ßais Franck Ollu dirige un Orchestre National de Lille tonique et une distribution de chanteurs talentueuse et investie, avec Elena Tsallagova dans la meilleure des formes pour le r√īle-titre.

Hymne à la nature et à la vie
L’histoire de la petite renarde vient d’un roman illustr√© de Rudolf Tńõsnohl√≠dek¬†et¬†Stanislav Lolek, √† l’origine parue dans un journal auquel Janacek √©tait abonn√©. Elle raconte l’existence, l’amour, la vie et la mort de la renarde Finoreille. Le Tch√®que en fait un hymne √† la nature et √† l’humanit√© d’une po√©sie palpitante. Un op√©ra comique pourtant √©mouvant, sa derni√®re sc√®ne a √©t√© jou√©e pendant les fun√©railles du compositeur.
La mise en sc√®ne de Robert Carsen a une beaut√© complexe, stimulant les sens et l‚Äôintellect. Les d√©cors et costumes de Gideon Davey sont visuellement saisissants. La for√™t est omnipr√©sente et le passage du temps et des saisons se r√©alise de fa√ßon naturelle, tellement efficace et r√©ussie, en une telle synchronicit√© avec l’orchestre que nous remarquons √† peine les personnes r√©alisant les changements de d√©cors sur sc√®ne. Les humains et les animaux sont v√™tus des habits √† la beaut√© plastique ind√©niable. Les animaux en particulier affichent leur c√īt√© sauvage aussi avec des costumes plus √©vocateurs que descriptifs, √† l’exception peut-√™tre du coq, le plus litt√©ral, mais aussi des plus comiques. La vision de Carsen s’accorde donc √† l‚ÄôŇďuvre avec intelligence et sinc√©rit√©. Il √©vite tout pathos et sentimentalit√©, et donne autant d’importance aux actions repr√©sent√©es qu’aux √©tats d’√Ęmes des personnages.

LA PETITE RENARDE RUSEE CARSEN LILLE

Il est √©vident que la distribution de chanteurs/acteurs adh√®re au concept, tellement elle est investie physiquement et vocalement. La soprano Ellena Tsallagova est une Finoreille √©nergique. Elle habite le r√īle avec facilit√© et ravit le public avec sa pr√©sence maline, piquante, rus√©e. A ceci s’ajoute son chant tonique, du mordant, une belle projection et une impressionnante ma√ģtrise du rythme. Quelques effets th√©√Ętraux colorent la voix et un lyrisme distinct sustente son langage corporel. L’√©quilibre achev√© est envo√Ľtant. Son renard est interpr√©t√© par la mezzo-soprano Jurgita Adamonyte avec panache. Les voix se marient bien et leur duo de la d√©claration √† la fin du deuxi√®me acte est un v√©ritable tour de force th√©√Ętrale. C’est l’un des morceaux les plus ¬ę¬†animalier¬†¬Ľ de l’oeuvre, ici Finoreille brille par sa coquetterie et le renard par son ardeur d√©mesur√©e. Les autres animaux mis en musique sont autant investis, que ce soit les renardeaux, les oiseaux ou encore les insectes √† la pr√©sence fugace.

Les humains ¬ę¬†coexistent¬†¬Ľ dans l’ouvrage et s’ils sont plus s√©rieux, moins libres¬† ; ils offrent pourtant des caract√©risations √©loquentes et touchantes. Le r√īle le plus riche humainement reste celui du Garde-forestier, interpr√©t√© par le baryton Oliver Zwarg. Son m√©lange de tendresse et de rudesse r√©v√®le une immense humanit√©. Son chant est riche en √©motion et sa prestation a un je ne sais quoi de spirituel qui fonctionne bien. Lorsqu’il chante son monologue √† la fin de l’op√©ra, l’√©lan lyrique s’instaure avec une voix saine et un orchestre somptueux. Les autres humains pimentent l’histoire avec leurs individualit√©s. Le cur√© de Krzysztof Borysiewicz comme le ma√ģtre d’√©cole d’Alan Oke, exploitent la verve comique de l‚ÄôŇďuvre avec vivacit√©. Remarquons le Harasta de Derek Walton, qui n’a pas de monologue, mais qui brillet tout autant par la beaut√© de son instrument g√©n√©reux au timbre chaleureux.

Le chef Franck Ollu se montre ma√ģtre en dirigeant l’Orchestre National de Lille avec un sens de l’articulation et du coloris alliant dynamisme et imagination. Protagonistes de l’oeuvre avec de nombreux interludes et passages symphoniques, l’orchestre impressionne d√®s le pr√©lude lyrique et dansant, tout √† fait spectaculaire, jusqu’√† la coda maestosa du finale aux sonorit√©s inou√Įes. La nature est en permanence √©voqu√©e avec une grande originalit√© et les morceaux d’inspiration folklorique sont jou√©s avec la vivacit√© qu’ils requi√®rent. Du grand art sans pr√©tention mais avec beaucoup d’intentions √† l’Op√©ra de Lille. Un d√©but d’ann√©e d’une fra√ģcheur joviale il est difficile de rester insensibles. A voir encore √† l’affiche de l’Op√©ra de Lille les 4 et 7 f√©vrier 2013.

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra National de Paris (Palais Garnier), le 25 janvier 2014. Haendel : Alcina. Myrto Papatanasiu, Sandrine Piau, Cyrille Dubois… Les Talens Lyriques. Christophe Rousset, direction. Robert Carsen, mise en sc√®ne.

Paris, Palais Garnier. Haendel: Alcina jusqu’au 12 f√©vrier 2014. La production immacul√©e de l’Alcina de Haendel par Robert Carsen, revient √† l’Op√©ra National de Paris pour l’ hiver 2014. Entr√©e au r√©pertoire de la Grande Boutique dans cette m√™me mise en sc√®ne en 1999, ce soir le chef baroqueux Christophe Rousset dirige son orchestre Les Talens Lyriques et une distribution des chanteurs/acteurs prometteuse et diversifi√©e, avec la soprano grecque Myrto Papatanasiu dans le r√īle-titre.

 

 

ALCINA ROBERT CARSEN ONP 2014

 

 

Alcina ou le concert des passions

 

Alcina, comme tous les op√©ras serias de Haendel, est tomb√©e dans l’obscurit√© apr√®s la premi√®re moiti√© du XVIIIe si√®cle. La forme seria, avec ses encha√ģnements d’arie da capo et de r√©citatifs, devenue d√©su√®te, a √©t√© ignor√©e, voire m√©pris√©e, pendant tout le XIXe si√®cle et la premi√®re moiti√© du XXe. Pourtant, lors de sa cr√©ation en 1735 Alcina fait fureur avec un livret et une partition haute en couleurs, riche d’effets magiques. √Ä la diff√©rence de l’Ariodante ou de l’Orlando ant√©rieurs (√©galement d’apr√®s l’Orlando Furioso de L’Arioste), le cadre surnaturel n’est qu’un moyen de mettre en valeur le concert de sentiments qui s’impose dans une oeuvre magnifique. En effet, les passions humaines sont le v√©ritable protagoniste. Dans ce sens, la mise en sc√®ne de Robert Carsen ne fait que rehausser la valeur totale de l’op√©ra, d√©sormais reconnu comme l’un des meilleurs du compositeur.

L’histoire de la magicienne capricieuse et amoureuse Alcina se d√©roule sur une √ģle enchant√©e, o√Ļ elle attire des amants qu’elle transforme en objets apr√®s s’√™tre lass√©e d’eux. Elle tombe pourtant amoureuse de Ruggiero qu’elle ensorcelle et dont la fianc√©e Bradamante d√©guis√©e en ¬ę¬†Ricciardo¬†¬Ľ para√ģt aussi √† la recherche de son aim√©. L’action est transpos√©e avec intelligence par Robert Carsen. Nous ne sommes plus dans une √ģle enchant√©e mais dans une maison d’un classicisme raffin√©, entour√©e des jardins somptueux (d√©cors et costumes tr√®s √©l√©gants de Tobias Hoheisel), le tout √©clair√© avec autant d’intelligence que de beaut√© (lumi√®res de Jean Kalman). Les chanteurs/acteurs doivent souvent chanter des long airs o√Ļ ils sont davantage expos√©s, gr√Ęce √† la limpidit√© et la finesse de la mise en sc√®ne. Les reprises ou da capos sont travaill√©s avec une efficacit√© th√©√Ętrale ind√©niable. Un tel travail de direction sc√©nique requiert des interpr√®tes de qualit√© et surtout psychologiquement engag√©s.

La distribution, quoique un peu in√©gale, compte cependant avec des belles personnalit√©s. L’Alcina de la soprano Myrto Papatanasiu est une sorci√®re riche en charisme et suavit√©, comme on l’attendait, mais en plus avec une expression de grande noblesse. Le travail de composition est l√†, m√™me si les tempi du chef ne conviennent ou ne convainquent pas tout le temps. L’√©volution dramatique du personnage, d’une sorci√®re puissante et vaniteuse mais blas√©e √† une amoureuse impuissante et bless√©e, est incarn√©e avec une certaine r√©serve au d√©but, mais se l√Ęchant progressivement, la cantatrice en titre campe un ¬ę¬†Ah, moi cor¬†! Schernito sei¬†¬Ľ au deuxi√®me acte tout √† fait sublime. Le m√©lange de douleur et de fureur est ici superbement nuanc√©, un r√©el d√©lice audio-visuel d’une quinzaine de minutes¬†!

Nous sommes heureux de voir Sandrine Piau dans le r√īle de Morgana, ici transpos√© en servante d’Alcina (une note humoristique brillante de la part de Carsen). Heureux, avant tout, parce qu’elle est bien pr√©sente et en bonne sant√©, apr√®s une s√©rie d’annulations r√©centes. Heureux √©galement parce qu’elle est tr√®s investie et convaincante, finement p√©tillante comme le meilleur champagne.
Son c√©l√®bre air au premier acte ¬ę¬†Tornami a vagheggiar¬†¬Ľ est l’une des nombreuses occasions o√Ļ elle ravit l’auditoire par son chant piquant et jubilatoire. M√™me dans la douleur de son dernier air ¬ę¬†Credete al mio dolore¬†¬Ľ elle est toute beaut√©. Les mezzos de la repr√©sentation sont aussi investies, mais aux temp√©raments et styles tr√®s distincts. Anna Goryachova¬† incarne Ruggiero de fa√ßon impressionnante. Convaincante, le timbre un peu juv√©nile s’accorde brillamment aux actions du personnage. Ainsi, elle chante avec l’abandon de quelqu’un qui serait aveugl√© par l’amour. Si elle arrive quand m√™me √† inspirer la sympathie dans sa d√©tresse, nous la pr√©f√©rons surtout dans les morceaux joyeux et √©clatants, tel son premier air ¬ę¬†Di te mi rido¬†¬Ľ d√©licieux ou encore son dernier ¬ę¬†Sta nell’ircana¬†¬Ľ avec cors obbligati, un tour de force en v√©rit√©, ou elle fait preuve d’un h√©ro√Įsme jouissif, d’un brio r√©jouissant avec une colorature solide et implacable. La Bradamante de Patricia Bardon est moins pr√©sente vocalement √† cause d’une trach√©ite, mais ce qui manque en projection dans l’√©mission elle le compense avec une prestance sur sc√®ne et un engagement dramatique tout √† fait persuasifs. Remarquons l’illustre Oronte du t√©nor Cyrille Dubois que nous suivons depuis quelque temps. Depuis son premier air ¬ę¬†Semplicetto¬†! A donna credi¬†¬Ľ nous appr√©cions sa voix plus mature et plus brillante que jamais. S’il ne chante que trois airs au cours des trois heures, chaque fois qu’il intervient sa colorature impeccable, sa belle pr√©sence sur sc√®ne et sa charmante complicit√© avec les autres chanteurs √©blouissent. Le baryton Michal Partyka en Melisso, peu pr√©sent √©galement, fait preuve pourtant d’un chant stylis√©, d’une pr√©sence quelque peu s√©v√®re qui lui va bien.

Finalement quoi dire des Talens Lyriques sous la direction de Christophe Rousset¬†? D’abord, l’orchestre est en tr√®s belle forme, ses musiciens sont r√©actifs et leur performance tonique. Le continuo et les vents particuli√®rement impressionnants. Le style du chef, quoi que peu orthodoxe, assure une lecture int√©ressante et originelle de l’immense partition. Si nous n’adh√©rons pas forc√©ment √† quelques choix de tempi (parfois timides, parfois nerveux), l’impression globale reste positive.¬† L’orchestre offre une prestation tout √† fait spectaculaire √† la hauteur de l’ouvrage et du lieu. Bravo¬†! A ne pas rater au Palais Garnier encore √† l’affiche, les 2, 5, 7, 9 et 12 f√©vrier 2014.

 

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra National de Paris (Palais Garnier), le 25 janvier 2014. Haendel : Alcina. Myrto Papatanasiu, Sandrine Piau, Cyrille Dubois… Les Talens Lyriques. Christophe Rousset, direction. Robert Carsen, mise en sc√®ne.

 

Compte rendu, récital lyrique. Bordeaux. Opéra National de Bordeaux (Auditorium), le 17 janvier 2014. Orchestre de chambre de Munich. Douglas Boyd, direction. Edita Gruberova, soprano.

Gruberova_editaL’un des √©v√©nements incontournables de la saison lyrique en France est sans doute la s√©rie de concerts de la grande soprano Edita Gruberova. Nous sommes ce soir √† l’Auditorium de l’Op√©ra National de Bordeaux pour son concert exclusivement d√©di√© √† Mozart avec l’Orchestre de Chambre de Munich dirig√© par Douglas Boyd. La cantatrice slovaque est l’une des plus c√©l√®bres soprano colorature de tous les temps. Superlative dans Donizetti ou Rossini, elle est aussi, √† 67 ans, une mozartienne subtile, alliant temp√©rament et chant immacul√©. Ce soir elle interpr√®te une s√©lection d’airs d’op√©ras de Mozart d’une exigence redoutable. Elle n’est pas seulement √† la hauteur du pari, mais le d√©passe et se d√©passe avec un art sans √©gal. Elle y arrive de fa√ßon progressive stimulant tranquillement l’auditoire qui l’esp√©rait tant ainsi dans la finesse et l’√©motion.

Edita Gruberova, prima donna assoluta

Nous sommes frapp√©s par l’immense talent de la cantatrice quand elle s’attaque √† deux airs extr√™mement difficiles de Constance de l’Enl√®vement au S√©rail K384. D’abord ¬ę¬†Traurigkeit¬†¬Ľ : un sommet de sensibilit√© et d’expression. Elle le chante avec les nuances les plus d√©licates et avec un engagement √©motionnel saisissant. Ensuite le grand air de bravoure en ut majeur ¬ę¬†Martern aller Arten¬†¬Ľ, avec fl√Ľte, hautbois, violon et violoncelle obbligati, √† la virtuosit√© impossible. Si le registre grave de la Gruberova n’est pas le plus percutant, sa ligne de chant et surtout ses aigus insolites desservent superbement l’h√©ro√Įsme altier du morceau. C’est devant nous LA Constance du si√®cle. Edita Gruberova explore les m√™mes affects dans les airs de facture plus traditionnelle ¬ę¬†Non mi dir¬†¬Ľ de Don Giovanni et ¬ę¬†Soffre il mio cor con pace¬†¬Ľ de Mitridate qu’elle chante avec un beau m√©lange de sensibilit√© et de caract√®re.

Le concert finit officiellement avec l’air de bravoure de Fiordiligi ¬ę¬†Come scoglio¬†¬Ľ de Cosi fan tutte. L’√©tendue de l’air √©tant particuli√®rement large, nous sommes davantage impressionn√©s par l’excellence de son passaggio, facile et sain et ses aigus tout √† fait h√©ro√Įques et brillants. Le public est enflamm√©; aussi g√©n√©reuse, la diva d√©cide de lui faire plaisir et de l’enflammer encore, avec un bis digne de la Reine de la Nuit, l’air de fureur d’Elettra dans Idomeneo ¬ę¬†D’oreste, d’aiace¬†¬Ľ qui confirme notre impression¬†: La Gruberova est une prima donna assoluta¬†!

Remarquons un Orchestre de Chambre de Munich √† l’esprit vif sous la direction de Douglas Boyd. Si nous le trouvons parfois intrusif, il brille souvent que ce soit en accompagnant la soprano ou en solo. Les vents sont particuli√®rement pr√©sents et beaux, notamment dans la musique de ballet d’Idomeneo ou encore dans l’ouverture de Cosi fan tutte, constat valable aussi pour les cordes. Celles-ci jouent l’Adagio et fugue en ut mineur K 546 de fa√ßon supr√™me avec tant d’√Ęme et profondeur. Apr√®s un Porgy and Bess extraordinaire, ce concert d’exception augure une ann√©e 2014 √† Bordeaux, riche en talents.

Compte-rendu : Paris. TCE, Th√©√Ętre des Champs Elys√©es, le 14 juin 2013. Rossini : Le Barbier de S√©ville. Roberto de Candia, Julia Lezhneva… Sir Roger Norrington, direction.

roger norrington portrait faceLe Th√©√Ętre des Champs √Člys√©es accueille Sir Roger Norrington dirigeant l’Orchestre de Chambre de Paris pour leur coproduction du Barbier de S√©ville de Rossini en version de concert.¬†¬†Accompagn√©s par une excellente et enthousiaste distribution de chanteurs, les instrumentistes jouent de fa√ßon presque baroqueuse avec le grand maestro. L’√©clat et la vivacit√© sont au rendez-vous.

 

 

Barbier de Séville historique

 

Sir Roger Norrington est l’une des figures embl√©matiques du mouvement historiquement inform√© (m√©thode HIP pour “Historically informed performance” ou pratique historiquement inform√©e), o√Ļ chaque interpr√©tation est pr√©c√©d√©e d’une recherche organologique et musicologique particuli√®rement pouss√©e. C’est l’un des g√©nies qui ont os√© s’√©loigner des standards post-romantiques de performance musicale au 20e si√®cle. Non seulement par l’utilisation des instruments d’√©poque, optionnelle, mais notamment par la fa√ßon de jouer la musique, m√™me avec instruments modernes. La notion de style et de jeu sont donc au cŇďur d’une recherche captivante. En ce qui concerne la musique du 18e si√®cle et avant, la pratique est logique et coh√©rente. Mais il s’attaque √©galement au r√©pertoire du 19e et l’effet est, pour dire le moindre, rafra√ģchissant! Le vibrato excessif c√®de la place aux timbres contrast√©s et √† une certaine clart√© contrapuntique.¬†Dans ce sens l’Orchestre de chambre de Paris se montre plus brillant que jamais, plein de ga√ģt√© et d’esprit, souvent spectaculaire, excellent toujours! Les vents souvent vedettes, sont supr√™mes¬† dans de l’orage au deuxi√®me acte comme ils sont gracieux et vifs accompagnant le chant. Comme d’habitude, les musiciens sont fortement investis et leur enthousiasme est √©vident et … contagieux.

De m√™me pour les chanteurs, tr√®s engag√©s et engageants malgr√© l’absence de mise en sc√®ne. Tous les r√īles sont interpr√©t√©s avec coeur. Roberto de Candia incarne Figaro avec panache. Il g√®re les acrobaties vocales peu fr√©quentes pour un baryton avec aisance et charisme. Il est toujours tr√®s pr√©sent et se projette brillamment en solo et dans les ensembles. Il n’√©clipse pourtant pas le Comte de Cyrille Dubois (excellent Ferrando √† Saint-√Čtienne), √† la fois noble et dr√īle, ma non troppo. Si le public offre les plus chaleureux applaudissements pour leurs interventions, celle qui cr√©e une plus grande excitation est sans doute la Rosina de la jeune soprano Julia Lezhneva. Quant elle chante “Una voce poco fa” au premier acte l’audience a du mal √† arr√™ter les applaudissement. Ses aigus stratosph√©riques et insolents sont spectaculaires : ils inspirent la fureur d’un public tr√®s impressionn√©. Nous appr√©cions ses ornements r√©ussis et la ma√ģtrise incontestable qu’elle a de son instrument virtuose. C’est une voix puissante et pleine de caract√®re, qui se montre superbe technicienne. Cependant nous sommes de l’avis qu’elle peine √† trouver un √©quilibre entre force et l√©g√®ret√©, et sa performance para√ģt plus d√©monstrative et concertante que sinc√®re. Faute minuscule qu’elle am√©liorera sans doute avec l’exp√©rience, et qui passe au second plan tant l’agilit√© de son instrument reste indiscutable.

Carlo Lepore et Giorgio Giuseppini interpr√®tent Bartolo et Basilio respectivement. Ils sont tous les deux tr√®s pr√©sents,¬† particuli√®rement le dernier : la voix et la prestance, magnifiques dans son air de la calomnie demeure m√©morable. Une mention √©galement pour la superbe Berta de Sophie Pondjiclis p√©tillante, tr√®s pr√©sente, d√©montrant qu’il n’y a pas de petits r√īles mais de … petits chanteurs. Le choeur du Th√©√Ętre des Champs Elys√©es est de m√™me investi et d’une grande vivacit√©. Nous rejoignons au final le public pour la formidable et brillante coproduction, √† la fois historique et innovante sous la baguette du p√©tillant Sir Roger.

Paris. Th√©√Ętre des Champs Elys√©es, le 14 juin 2013. Rossini : Le Barbier de S√©ville. ¬†Choeur du Th√©√Ętre des Champs √Člys√©es. Alexandre Piquion, direction. Roberto de Candia, Julia Lezhneva… Orchestre De chambre de Paris. Sir Roger Norrington, direction.

Illustration : Sir Roger Norrington (DR)