CRITIQUE, opéra. Paris. Opéra-Comique, le 25 sept 2021. BEETHOVEN : Fidelio. Michael Spyres, Katherine Broderick, Mari Eriksmoen. Pichon / Teste

fidelio pichon teste Mari Eriksmoen Katherine Broderick critique opera classiquenewsCRITIQUE, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra-Comique, le 25 sept 2021. BEETHOVEN : Fidelio. Michael Spyres, Katherine Broderick, Mari Eriksmoen, Gabor Bretz, Siobhan Stagg
 Choeur et Orch. Pygmalion. RaphaĂ«l Pichon, direction. Cyril Teste, mise en scĂšne. ‹‹‹RentrĂ©e Ă  l’OpĂ©ra Comique avec l’unique opus lyrique de Beethoven, Fidelio. Les talents concertĂ©s du chef RaphaĂ«l Pichon dirigeant son ensemble Pygmalion et du metteur en scĂšne Cyril Teste et son Ă©quipe artistique rĂ©alise ici une lecture plus humaniste que romantique. La distribution de trĂšs haut niveau rĂ©unit notamment le tĂ©nor Michael Spyres (Florestan) et la soprano Katherine Broderick (dans le rĂŽle-titre) in extremis, tandis que la soprano Siobhan Stagg, annoncĂ©e souffrante, assure nĂ©anmoins la crĂ©ation scĂ©nique. Une vĂ©ritable merveille musicale en dĂ©pit de toute adversité !

Un Fidelio, plus humaniste que romantique

Fidelio est un Singspiel ou « opĂ©ra allemand » avec une histoire singuliĂšre. CrĂ©Ă© Ă  Vienne en 1805 dans l’indiffĂ©rence, puis recrĂ©Ă© en 1806 sans succĂšs, il acquiert sa forme dĂ©finitive Ă  sa troisiĂšme crĂ©ation, aprĂšs refontes et remaniements, en 1814. OpĂ©ra de sauvetage avec l’influence indĂ©niable de l’EnlĂšvement au SĂ©rail de Mozart, son livret dĂ©finitif par Sonnleither et Treitschke est inspirĂ© de la piĂšce de Jean-Nicolas Bouilly « LĂ©onore ou l’Amour conjugal ». Le singspiel en deux actes raconte l’histoire de LĂ©onore, qui, pour libĂ©rer son Ă©poux Florestan, prisonnier politique retenu par l’affreux gouverneur de la prison, Pizarro, se dĂ©guise alors en jeune homme « Fidelio » et se fait ainsi engager comme assistant du geĂŽlier Rocco


Si l’on peut aborder la partition selon diffĂ©rentes perspectives, les thĂšmes politiques et sociaux sont toujours d’une grande pertinence, d’une parfaite actualitĂ©. La production s’inspire ici de la question du courage de l’hĂ©roĂŻne et l’effet de son passage travesti en prison, pour libĂ©rer son Ă©poux, Ă©videmment, mais surtout « pour changer le monde ».

Cyril Teste s’appuie trĂšs fortement et intelligemment sur la vidĂ©o -en direct ! – avec rĂ©fĂ©rence Ă  certaines prĂ©occupations du monde actuel. Pendant l’ouverture symphonique, par exemple, le mur des panneaux-Ă©crans sur scĂšne diffuse une scĂšne de brutalitĂ© policiĂšre Ă  l’encontre de Florestan, puis le travestissement de LĂ©onore dĂ©terminĂ©e Ă  sauver son mari coĂ»te que coĂ»te. La prison ressemble aux geĂŽles amĂ©ricaines de haute sĂ©curitĂ©, avec des lumiĂšres froides, une surabondance d’écrans de vidĂ©osurveillance. Cependant la production est ouvertement d’aspiration atemporelle et a-gĂ©ographique.
La prĂ©sence des panneaux-Ă©crans face au public, transmettant en direct la vidĂ©o du cadreur-opĂ©rateur sur le plateau, avec des nombreux plans prĂšs des visages, qui nous regardent, crĂ©e un effet de mise en abyme intĂ©ressant. L’exploration de la question du regard va parfaitement dans le sens du parti-pris et permet parfois d’illustrer plus profondĂ©ment certaines strates de signification de l’ouvrage. Par exemple, pendant l’air du geĂŽlier au 1er acte, que nous appelons volontiers l’air de l’argent ou du salaire, oĂč Rocco explique Ă  Marcelline, sa fille, et Ă  « Fidelio », qu’on ne peut pas vivre d’amour, mais qu’il faut un salaire pour ĂȘtre heureux, nous l’observons en train de s’adonner Ă  la corruption ; il vole puis partage les objets et les deniers confisquĂ©s aux prisonniers, en direct, discrĂštement.

Si l’opus peut parfois donner l’impression qu’il manque un peu de cohĂ©rence dramatique, il est riche de passages sublimes et de gĂ©niales intuitions musicales que les solistes, choristes et instrumentistes interprĂštent brillamment, dignement, avec une ardeur et une vigueur Ă  la hauteur de la partition !
L’ensemble Pygmalion se montre tout brio dĂšs les premiĂšres mesures de la cĂ©lĂšbre ouverture, et la direction Ă©nergique de Pichon fait rayonner l’orchestre merveilleusement. Toute la science et tout l’art symphonique de Beethoven se dĂ©voilent dans leur performance, avec des cordes fiĂšres, des bois sublimes, des cuivres hĂ©roĂŻques, en une complicitĂ© musicale ravissante ! Une prestation simplement formidable, de surcroĂźt surprenante s’agissant de la premiĂšre fois que l’ensemble interprĂšte l’Ɠuvre ! Le chƓur est moyennement sollicitĂ© dans cet opus, mais ses passages sont des pages les plus belles, le finale de l’acte 1 : le trĂšs cĂ©lĂšbre chƓur des prisonniers « O welche Lust ! » devient hymne musical presque spirituel.
Presque spirituelle aussi est l’entrĂ©e en musique du tĂ©nor Michael Spyres en Florestan au 2e acte. Non parce qu’il fait son entrĂ©e avec une musique des plus intenses, ni parce que le premier mot qu’il prononce est le mot dieu
 Mais prĂ©cisĂ©ment en raison de tout ce qu’il met dans le chant, avec une Ă©mission sans dĂ©faut, un sublime legato, le timbre beau et un jeu d’acteur bouleversant de ferveur. L’entreprise menĂ©e par LĂ©onore prend alors tout son sens : qui ne risquerait pas tout pour retrouver cet homme ? A la fin de cet air « Gott! Welch dunkel hier! » s’entendent les premiers bravos et applaudissements effrĂ©nĂ©s de la soirĂ©e, par un auditoire entiĂšrement captivĂ©.
La soprano Katherine Broderick, chantant le rĂŽle-titre depuis la fosse, est tout aussi captivante. AppelĂ©e in extremis pour remplacer Siobhan Stagg souffrante, ce n’est pas juste la LĂ©onore qui sauve Florestan, mais l’artiste qui sauve la reprĂ©sentation nous offrant au passage, avec une grande gĂ©nĂ©rositĂ© et grandeur d’ñme, toutes les qualitĂ©s de son talent artistique. Son grand air avec rĂ©citatif accompagnĂ© « Abscheulicher! Wo eilst du hin? », morceau le plus redoutable de bravoure et d’hĂ©roĂŻsme atteint le sublime en un chant dramatique imprĂ©gnĂ© d’ardeur et de dignitĂ©, inoubliable.

Tous les solistes semblent habitĂ©s du mĂȘme dĂ©sir d’honorer l’Ɠuvre, d’honorer l’art, de s’honorer eux-mĂȘmes ainsi que l’auditoire, par le dĂ©ploiement Ă©vident de tous leurs talents. La complicitĂ© des instrumentistes se trouve Ă©galement sur le plateau chez ses formidables chanteurs-acteurs. La Marcelline de la soprano Mari Eriksmoen, faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra Comique est une vĂ©ritable dĂ©couverte ! Son air du 1er acte, « O wĂ€r ich schon mit dir verein » est rayonnant et charmant ; sa voix ronde et saine, au timbre lumineux, ravit trĂšs tĂŽt les cƓurs. Le Rocco du baryton Albert Dohmen a quelque chose de touchant, tout en campant une caractĂ©risation pompiĂšre et bon enfant, ajoutant un je ne sais quoi de gai et de drĂŽle dans ses passages et dans les ensembles. Le Pizarro de la basse Gabor Bretz est excellent ! Le personnage est mĂ©chamment intense et malĂ©fique s’exprimant en graves saisissants, pour preuve le rythme tout Ă  fait endiablĂ© de son air « Ah! Welch ein Augenblick ». Remarquons Ă©galement les prestations courtes mais mĂ©morables du tĂ©nor Linard Vrieland au trĂšs beau timbre dans le rĂŽle de Jaquino, et du baryton-basse Christian Immler d’une grande classe en Don Fernando. Enfin la soprano Siobhan Stagg, souffrante, a su assurer le rĂŽle au niveau scĂ©nique malgrĂ© son Ă©tat.
Une Ɠuvre incroyable avec des musiciens de trĂšs haut niveau triomphant sur l’adversitĂ©, Ă  l’instar de la vie du compositeur, plus humaniste que romantique au final. Une production pleine de mĂ©rite Ă  vivre sans modĂ©ration ! En direct sur arteconcert.com le vendredi 1e octobre Ă  20h, puis le samedi 23 octobre sur France Musique Ă  20h. A l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Comique les 25, 27 et 29 septembre ainsi que les 1er et 3 octobre 2021.

VOIR en REPLAY sur ARTEconcert, jusqu’au 30 septembre 2022 :
https://www.arte.tv/fr/videos/103924-000-A/fidelio-de-beethoven-a-l-opera-comique/

CRITIQUE, opéra. STRASBOURG, Opéra National du Rhin, le 15 septembre 2021. HANS ABRAHAMSEN : La Reine des neiges. Robert Houssart / James Bonas.

reinedesneigesCRITIQUE, opĂ©ra. STRASBOURG, OpĂ©ra National du Rhin, le 15 septembre 2021. HANS ABRAHAMSEN : La Reine des neiges. Robert Houssart / James Bonas. Ouverture de la saison lyrique 2021-2022 Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin avec la crĂ©ation française de l’opĂ©ra « La Reine des neiges » du compositeur danois Hans Abrahamsen. Un bijou lyrique Ă©tincelant de beautĂ©, heureux mĂ©lange de profondeur sentimentale et de sophistication artistique
 Une crĂ©ation-contemporaine multitudinaire qui mĂ©rite d’ĂȘtre dĂ©couverte et expĂ©rimentĂ©e. Le chef Robert Houssart dirige magistralement un Orchestre philharmonique de Strasbourg Ă©patant et le duo de l’illustrateur GrĂ©goire Pont et du metteur en scĂšne James Bonas propose une production intelligente et Ă©conome, surtout poĂ©tique qui englobe sans dĂ©faut tous les Ă©lĂ©ments de l’opus. Inoubliable !

REINE DES NEIGES
L’opĂ©ra contemporain, mĂ©lange de science et de beautĂ©

Le livret du compositeur et du dramaturge Henrik Engelbrecht s’inspire du conte Ă©ponyme d’Andersen. Pour ce premier opĂ©ra, ils ont crĂ©Ă© une narration qui raconte les aventures de deux jeunes gens, Gerda et son meilleur ami Kay. La premiĂšre part Ă  la recherche du dernier, enlevĂ© par la Reine des neiges aprĂšs avoir Ă©tĂ© blessĂ© par les Ă©clats d’un miroir malĂ©fique qui ont assombri sa vue, refroidi son cƓur. AprĂšs moult rencontres et pĂ©riples, Gerda arrive au palais de glace de la Reine, au-delĂ  du cercle polaire, et fait fondre de ses larmes le cƓur glacĂ© de Kay, vaporisant ainsi les Ă©clats du miroir. Ils regagnent la ville et constatent le temps passĂ©, mais gardent un cƓur d’enfant pour l’éternitĂ©.

CrĂ©Ă© en 2019 en danois Ă  l’OpĂ©ra Royal du Danemark, puis dans une version en langue anglaise d’Amanda Holden Ă  Munich, la Reine des Neiges de cette rentrĂ©e lyrique strasbourgeoise est en anglais mais avec une nouvelle, et troisiĂšme, mise en scĂšne. Le spectacle conçu par GrĂ©goire Pont et James Bonas s’accorde merveilleusement Ă  la poĂ©sie d’Abrahamsen, tout en s’adaptant aux contraintes particuliĂšres de la rĂ©alisation, dont l’orchestre sur scĂšne et non dans la fosse, en raison du grand nombre d’instrumentistes requis par la partition. Pour se faire, ils ont utilisĂ© des techniques pointues d’animation vidĂ©o. Ainsi, le dispositif scĂ©nique consiste en un rideau transparent de chaĂźnes spĂ©ciales sur lequel sont projetĂ©s des images, ce qui permet d’illustrer des tableaux et de crĂ©er une sensation supplĂ©mentaire de profondeur, puisque ce rideau est pĂ©nĂ©trable et son utilisation est le moins cosmĂ©tique possible, c’est Ă  dire, il est intĂ©grĂ© Ă  l’action au maximum. L’effet est trĂšs souvent Ă©tonnant, et bien que spectaculaire, il y est surtout question de sensation, en relation directe et harmonieuse avec celles transmises par la musique et les Ă©motions exprimĂ©es par le livret. Les crĂ©ations vidĂ©o de GrĂ©goire Pont presque toutes autour de la neige, sont d’une beautĂ© remarquable, rehaussĂ©e par les costumes fabuleux de Thibault Vancraenbroeck et les lumiĂšres de Christophe Chaupin.

Kaléidoscope musical mais pas que


La musique, elle, impressionne comme les flocons de neige peuvent impressionner. Comme le temps qu’elle prĂ©tend reprĂ©senter, elle a la qualitĂ© de l’impermanence, malgrĂ© les moments rĂ©pĂ©titifs qui ont une fonction narrative cependant. L’écriture est d’une grande complexitĂ© malgrĂ© son apparente simplicitĂ©. Le mot-clĂ© est l’efficacitĂ©. Bien Ă©videmment l’orchestre interprĂšte mille et une variations sur le thĂšme du bruit de la neige qui tombe dans la partition, et pour le plus grand bonheur des auditeurs, mais l’écriture est excellente bien au-delĂ  de cet aspect, trĂšs intĂ©ressant et rĂ©ussi pourtant, de la mise en musique de la neige et de l’hiver. Quand au premier acte « les roses poussent dans la vallĂ©e », se dĂ©ploie l’une des musiques les plus oniriques et sublimes de l’opĂ©ra, voire de l’opĂ©ra contemporain tout court. Dans la scĂšne suivante, la Reine des Neiges fait son entrĂ©e sur une musique vitreuse, extrĂȘmement anxiogĂšne, anxieuse. Tout l’opĂ©ra est fait de dualitĂ©s, de contrastes, des dynamiques cachĂ©es intĂ©ressantes aux effets saisissants, parfois surprenants. Une musique flocon de neige ; le bel objet cachent des symĂ©tries, des chiffres, des mystĂšres. Les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg sont Ă  la hauteur de la mission, le chef Robert Houssart implacable dans l’attaque, tout l’ensemble impeccable dans l’exĂ©cution.

Les chanteurs, dont l’immense majoritĂ© fait ses dĂ©buts -heureux- Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin, sont excellents ! Le duo protagoniste de Gerda et Kay est parfaitement jouĂ© par la soprano Lauren Snouffer et la mezzo-soprano Rachael Wilson respectivement. La soprano Lauren Snouffer campe une prestation Ă  la fois touchante et pleine de brio, avec des changements rythmiques et de registres importants qu’elle rĂ©ussit dignement. Rachael Wilson dans le rĂŽle de Kay est bouleversante par son jeu intense, elle paraĂźt entiĂšrement habitĂ©e par les sentiments du personnage, tout en restant mystĂ©rieuse, froide comme il le faut. Superbe caractĂ©risation.

C’est le cas Ă©galement de la contralto Helena Rasker, qui a impressionnĂ© l’auditoire dĂšs le dĂ©but de la reprĂ©sentation en Grand-mĂšre par la force expressive de son chant, une qualitĂ© qu’elle garde lors de ses passages en Vieille Dame et en Finnoise. La basse David Leigh est un cas particulier, comme Rasker, il interprĂšte plusieurs rĂŽles secondaires, de la mĂȘme façon chacun de ses passages fait de l’effet. A la voix saine, au large gosier, il est troublant en Reine des Neiges, avec ses graves frĂ©missantes et sa musculature d’acier. Ses graves paraissent encore plus graves et englobantes en Renne, et il montre encore du dynamisme vocal en Horloge. Excellente prestation gĂ©nĂ©rale des rĂŽles secondaires, remarquons la jeune soprano membre de l’OpĂ©ra Studio, Floriane Derthe en Princesse. Remarquable est aussi la performance du chƓur de l’opĂ©ra, sous la direction d’Alessandro Zuppardo. Les chƓurs dans l’Ɠuvre font penser Ă  la musique chorale de Ligeti et sont d’un grand dynamisme, notamment les fleurs du 2e acte, dans leur sublime chanson des fleurs, charmante Ă  souhait.

L’Ouverture de saison Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin Ă©blouit ainsi avec la crĂ©ation française d’un opĂ©ra contemporain de la plus grande qualitĂ©, avec des Ă©quipes idĂ©alement accordĂ©es, au service de l’art et de la beauté ! A l’affiche Ă  Strasbourg les 15, 17, 19 et 21 septembre, ainsi qu’à Mulhouse les 1er et 3 octobre 2021.

CRITIQUE, opĂ©ra. STRASBOURG, OpĂ©ra National du Rhin, le 15 septembre 2021. HANS ABRAHAMSEN : La Reine des neiges. Lauren Snouffer, Rachael Wilson, Helena Rasker, David Leigh
 Orchestre Philharmonique de Strasbourg, chƓur de l’opĂ©ra. Robert Houssart, direction. Alessandro Zuppardo, chef de choeur. James Bonas, mise en scĂšne. GrĂ©goire Pont, vidĂ©o et animations.

CRITIQUE, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra Garnier, le 14 septembre 2021. GLUCK: IphigĂ©nie en Tauride. Tara Erraught, Jarrett Ott, Jean-François Lapointe
 Thomas Hengelbrock / Krzysztof Warlikowski

CRITIQUE, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra Garnier, le 14 septembre 2021. GLUCK: IphigĂ©nie en Tauride. Tara Erraught, Jarrett Ott, Jean-François Lapointe
 Orchestre et chƓur de l’OpĂ©ra de Paris. Thomas Hengelbrock, direction. Alessandro Di Stefano, chef de choeur. Krzysztof Warlikowski, mise en scĂšne.

RentrĂ©e lyrique Ă  l’OpĂ©ra National de Paris avec l’iconique production d’IphigĂ©nie en Tauride de Gluck, signĂ©e Warlikowski. Le retour sur scĂšne de la toute premiĂšre mise en scĂšne de l’ancien « enfant terrible » de l’opĂ©ra rĂ©unit une distribution Ă©poustouflante, avec les dĂ©buts Ă  Paris de la mezzo-soprano Tara Erraught et du baryton Jarrett Ott. Thomas Hengelbrock est en grande forme Ă  la direction de l’orchestre, offrant une prestation irrĂ©prochable, Ă  la hauteur de la partition, sommet lyrique du compositeur.

L’opĂ©ra de la rupture

gluck willibald christoph orfeoAccueilli avec beaucoup d’enthousiasme Ă  sa crĂ©ation Ă  Paris en 1779, cet avant-dernier opĂ©ra de Gluck illustre brillamment (mais non sans coutures apparentes pourtant), l’idĂ©al esthĂ©tique du maĂźtre Ă©noncĂ© dans la cĂ©lĂšbre prĂ©face de son opĂ©ra Alceste (1769) ; une approche de la musique et du beau dont les rĂšgles sont la simplicitĂ©, la sincĂ©ritĂ©, le naturel. Le livret de la « tragĂ©die lyrique », signĂ© Guillard, d’aprĂšs Guymond de la Touche, d’aprĂšs Euripide, raconte la fin des Atrides (les descendants d’AtrĂ©e, le pĂšre lĂ©gendaire d’Agamemnon et de MĂ©nĂ©las), par le biais d’IphigĂ©nie, sauvĂ©e in extremis par la dĂ©esse Diane au moment de son sacrifice par son pĂšre, Agamemnon. Elle devient alors prĂȘtresse en Tauride, dont le Roi est Thoas, Ă  son tour tourmentĂ© par la mort suite Ă  une prĂ©diction de l’oracle. IphigĂ©nie ignore l’identitĂ© de son frĂšre Oreste, avec son ami Pylade, rĂ©cemment capturĂ©s en Tauride, mais est chargĂ©e de choisir l’un des deux en sacrifice comme l’ordonne Thoas. En les interrogeant, elle apprend la mort de son pĂšre par sa mĂšre Clytemnestre, et la mort de cette derniĂšre par Oreste, pour venger le pĂšre. Au moment du sacrifice, IphigĂ©nie reconnaĂźt enfin son frĂšre, mais refuse de le tuer. Thoas furieux ordonne alors le sacrifice et d’IphigĂ©nie et d’Oreste, mais Pylade, qui avait pris la fuite avec une lettre d’IphigĂ©nie Ă  Electre, revient avec une troupe de Grecs et tue le roi Thoas. Diane rĂ©apparaĂźt pour Ă©viter le massacre entre les Grecs et les Scythes et tout va bien alors dans le meilleur des mondes


Il s’agĂźt bien lĂ  d’une sorte de thriller psychologique nĂ©oclassique, haletant, bouleversant mĂȘme, et d’une profondeur qui se rĂ©vĂšle dans l’excellent travail d’acteur des interprĂštes. Si en 2006, annĂ©e de la crĂ©ation de la production, la transposition de l’action dans un centre gĂ©riatrique a fait un effet choc, nous sommes de l’avis que l’Ɠuvre est toujours d’une grande pertinence et actualitĂ©. Philosophiquement parce que nous assistons, malgrĂ© incohĂ©rences et contradictions, Ă  une critique des dieux, et par consĂ©quent des religions qui leur accordent primautĂ© sur l’humain, mais aussi parce que l’opus offre une conclusion de rupture (contre les ancĂȘtres, et la reproduction inĂ©luctable de leurs crimes Ă  perpĂ©tuitĂ©). IphigĂ©nie pouvait aller jusqu’au bout de la destinĂ©e de sa lignĂ©e, mais elle en a dĂ©cidĂ© autrement. Sauf que pour Warlikowski, elle cĂšde quand mĂȘme Ă  l’inceste Ă  la fin.

Ni chic ni choc

Le parti pris de la production, oĂč la protagoniste est hantĂ©e par le passĂ©, pendant son sĂ©jour au centre gĂ©riatrique, bien que toujours intĂ©ressant et d’actualitĂ©, ne choque plus. En ce qui concerne cette toute premiĂšre mise en scĂšne d’opĂ©ra, 15 ans aprĂšs, les moyens warlikowskiens ont perdu de leur attrait. Seul le travail d’acteur sauve la production scĂ©nique. L’excellente caractĂ©risation des artistes sur scĂšne rĂ©vĂšle une fine direction thĂ©Ăątrale. L’IphigĂ©nie de Tara Erraught est dans ce sens Ă©mouvante et intense Ă  souhait, habitĂ©e par le personnage, tout en gardant une ligne mĂ©lodique immaculĂ©e, un timbre rayonnant, son air du troisiĂšme acte reste difficile Ă  oublier. L’Oreste de Jarrett Ott est tout aussi incarnĂ©, mĂȘme s’il joue un rĂŽle de beau-gosse mĂ©dusé ; sa voix est dĂ©licieusement veloutĂ©e. Le magnifique Jean-François Lapointe est mĂ©connaissable en Thoas, tout tatouĂ©, en fauteuil roulant. S’il exĂ©cute dignement les instructions particuliĂšres du directeur, il frappe comme d’habitude par sa maĂźtrise incontestable du français, et mĂȘme en roi moche et mĂ©chant, nous sommes conquis par son instrument, par la vigueur et la beautĂ© du chant.

Le Pylade du tĂ©nor Julien Behr se distingue Ă©galement par la beautĂ©, une beautĂ© tendre et touchante, brillante aussi, qu’il dĂ©voile dans son chant, plein d’Ă©motions. Son air du 2e acte « Unis dĂšs la plus tendre enfance » inspire les tout premiers applaudissements de la soirĂ©e. Remarquons Ă©galement la soprano Marianne Croux en Diane et prĂȘtresse de Diane, ou encore la mezzo-soprano Jeanne Ireland, toutes les deux pleines de brio ! L’Orchestre de l’OpĂ©ra l’est Ă©galement. Sous la direction de Thomas Hengelbrock , il convainc dans la lĂ©gĂšretĂ© ou dans la gravitĂ©, dans le naturel comme dans l’affect. L’orchestre, l’autre protagoniste de l’Ɠuvre, montre dignement la richesse instrumentale de la partition. Une partition dont les chƓurs font partie de l’attrait, parfois par leur particularitĂ©, comme le chƓur « à la turque » Ă  la fin du 1er acte, fabuleusement interprĂ©tĂ© par le chƓur de l’opĂ©ra sous la direction d’Alessandro Di Stefano.

La production, qui commence avec une dĂ©dicace projetĂ©e « DĂ©diĂ© Ă  la Reine Marie-Antoinette », se termine, comme d’habitude, avec quelques huĂ©es bien sages d’une poignĂ©e de personnes au moment des saluts de l’équipe scĂ©nique. Si au niveau musical, les coutures et contradictions se cachent finement dans la partition, peut-ĂȘtre sommes nous aujourd’hui Ă  une Ă©poque oĂč les incohĂ©rences de la mise en scĂšne, sans l’attrait frivole de la nouveautĂ©, heurtent les yeux; ni chic ni choc, elles font naĂźtre l’indiffĂ©rence et l’agacement
. MalgrĂ© ceci, la qualitĂ© des performances et la beautĂ© de la partition cautionnent le dĂ©placement ! A expĂ©rimenter tant qu’on peut, Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra Garnier encore les 26, 27 et 29 septembre, le 2 octobre 2021.

CRITIQUE, opĂ©ra. Lille, Auditorium du Nouveau SiĂšcle, le 10 juillet 2021. OFFENBACH : La Belle HĂ©lĂšne. GaĂ«lle Arquez, Cyrille Dubois, Marc Barrard
. ChƓur de chambre Septentrion. Anass Ismat, chef de chƓur. Orchestre National de Lille. Alexandre Bloch, direction. Adaptation et mise en scĂšne, Lionel Rougerie.

CRITIQUE, opĂ©ra. Lille, Auditorium du Nouveau SiĂšcle, le 10 juillet 2021. OFFENBACH : La Belle HĂ©lĂšne. GaĂ«lle Arquez, Cyrille Dubois, Marc Barrard
. ChƓur de chambre Septentrion. Anass Ismat, chef de chƓur. Orchestre National de Lille. Alexandre Bloch, direction. Adaptation et mise en scĂšne, Lionel Rougerie.

ClĂŽture en beautĂ© de la 3e Ă©dition des Nuits d’ÉtĂ© de l’Orchestre National de Lille avec l’opĂ©ra bouffe français pas excellence, La Belle HĂ©lĂšne d’Offenbach, ici adaptĂ© et mis en scĂšne pour l’Auditorium du Nouveau SiĂšcle par Lionel Rougerie. Alexandre Bloch dirige un orchestre en pleine forme et une distribution de chanteurs Ă©poustouflante, avec la magnifique GaĂ«lle Arquez dans le rĂŽle-titre. A la fois parodie de l’actualitĂ© (Ă  mourir de rire) et performance de bravoure aux plus hauts sommets lyriques !

 

 

Épatante cure lyrique en temps de Covid

 

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Offenbach, victime d’antisĂ©mitisme et de censure Ă  son Ă©poque, Ă©tait le maĂźtre incontestable de la parodie. Il se parodiait lui mĂȘme autant que d’autres compositeurs, et avait un goĂ»t prononcĂ© pour la satire et le commentaire social humoristique de son actualitĂ©. Si le dĂ©ploiement acharnĂ© et nonchalant de ses talents lui ont valu le mĂ©pris d’un Berlioz ou d’un Wagner, nous nous rĂ©jouissons toujours de la qualitĂ© comme du charme indescriptible de son Ɠuvre. La Belle HĂ©lĂšne, crĂ©Ă© en 1864, se moquait des mƓurs bourgeoises et religieuses de la France sous NapolĂ©on III. Il est donc parfaitement convenable que Lionel Rougerie propose une superbe adaptation du livret se moquant des mƓurs sociales, identitaires et
 sanitaires, de notre monde changeant en pĂ©riode d’épidĂ©mie mondiale.

L’histoire d’origine est toujours la mĂȘme: les Rois de la GrĂšce antique dĂ©couvrent l’adultĂšre d’HĂ©lĂšne de Troie, Reine de Sparte, avec PĂąris, fils de Priam, Roi de Troie, qui l’enlĂšve Ă  CythĂšre. La dĂ©esse de l’amour se voit attribuer un rĂŽle parlĂ© dans cette production qui sert de fil conducteur. VĂ©nus, interprĂ©tĂ©e par la comĂ©dienne LĂ©na DangrĂ©aux, est aux commandes. Sa contrepartie mortelle et lyrique, HĂ©lĂšne, est magistralement interprĂ©tĂ©e par GaĂ«lle Arquez, en un tour de force, Ă©blouissant et remarquable. Le chant, la prestance, l’attitude de tragĂ©dienne comique (elle aussi Ă  mourir de rire) et la complicitĂ© avec l’ensemble dĂ©coiffent ! Cyrille Dubois dans le rĂŽle de PĂąris est Ă  la hauteur de la barre trĂšs haute d’HĂ©lĂšne, avec un chant plein de charme, la beautĂ© du timbre et une caractĂ©risation drĂŽle Ă  souhait !

 

 

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Les nombreux personnages secondaires sont tous Ă  fond sur la scĂšne du Nouveau SiĂšcle et semblent ĂȘtre tout aussi Ă©pris de l’histoire que l’audience est conquise ! Se distinguent le MĂ©nĂ©las trĂšs sot d’Eric Huchet, l’Agamemnon fanfaron de Marc Barrard, l’Achille pompier de RaphaĂ«l BrĂ©mard et le superlatif Calchas de Philippe Ermelier. La prestation des musiciens s’accorde au fol entrain de la partition, qui n’est pourtant pas dĂ©pourvue de moments de tendresse et poĂ©sie. L’Orchestre National Lyrique relĂšve les dĂ©fis de la partition lyrique ; il est impeccable dans l’exĂ©cution sous la direction du chef Alexandre Bloch
 lequel n’hĂ©site pas Ă  rejoindre de temps en temps la comĂ©die qui flambe sur scĂšne. Les chƓurs trĂšs sollicitĂ©s sont tout aussi rĂ©actifs, plein de vivacitĂ© et d’esprit. Un Ă©vĂ©nement lyrique rĂ©ussi qui est une expĂ©rience merveilleusement bienfaisante en temps de COVID. Un excellent vaccin contre l’ennui. Photos : Ugo Ponte / ON LILLE 2021.

 

 

CRITIQUE, opĂ©ra. Lille, Auditorium du Nouveau SiĂšcle, le 10 juillet 2021. OFFENBACH : La Belle HĂ©lĂšne. GaĂ«lle Arquez, Cyrille Dubois, Marc Barrard
. ChƓur de chambre Septentrion. Anass Ismat, chef de chƓur. Orchestre National de Lille. Alexandre Bloch, direction. Adaptation et mise en scĂšne, Lionel Rougerie.

COMPTE-RENDU critique, ballet. PARIS, OpĂ©ra Garnier, le 9 oct 2020 : Étoiles d’opĂ©ra

etoiles-de-l-opera-hugo-marchand-pagliero-critique-danse-classiquenewsCOMPTE-RENDU critique, ballet. PARIS, OpĂ©ra Garnier, le 9 oct 2020. Fokine, Forsythe, Graham, Van Manen, Marriott, Neumeier, Robbins, chorĂ©graphes. Mathieu Ganio, Ludmila Pagliero, Hugo Marchand, Laura Hecquet, Emilie Cozette, Étoiles. Elena Bonnay, Ryoko Hisayama, piano. Le programme nĂ©oclassique au sens large du terme avec solos et duos, met en valeur des Étoiles (et trois Premiers Danseurs) ; couplĂ© Ă  un second programme signĂ© Noureev, il sert d’ouverture Ă  la saison danse 2020 2021. La soirĂ©e Ă©clectique comble le public friand de danse, et quelque peu tĂ©mĂ©raire, curieux d’Ɠuvres plus ou moins iconiques ou caractĂ©ristiques du 20e siĂšcle jusqu’au nĂŽtre, de Fokine jusqu’à l’entrĂ©e au rĂ©pertoire signĂ©e Marriott, comptant aussi Martha Graham, Hans van Manen, Forsythe, Neumeier
 C’est un cadeau purement affectif aux danseurs qu’il est agrĂ©able de revoir danser ; ainsi qu’à l’auditoire visiblement emballĂ© par les performances malgrĂ© l’ambiance Ă©trange, pandĂ©mie oblige.

Rentrée Etoilée en temps de crise
Pas de deux et solos des XX / XXIĂš

L’Étoile Mathieu Ganio, prince romantique par excellence, ouvre la soirĂ©e avec l’entrĂ©e au rĂ©pertoire du solo « Clair de Lune » du britannique Alastair Marriott, musique Ă©ponyme de Debussy. L’’intensitĂ© Ă©motionnelle de l’interprĂ©tation, la beautĂ© sublime des mouvements bouleversent. Ses lignes si belles, sa musicalitĂ© enchanteresse font presque oublier sa condition physique Ă©tonnamment Ă©lysĂ©enne
 Sa prestation d’AntinoĂŒs nous transcende et nous transforme en Hadrien, Ă©pris d’amour divin. Une heureuse et poĂ©tique entrĂ©e au rĂ©pertoire mĂ©morable.

AprĂšs un prĂ©cipitĂ© viennent les Trois Gnossiennes de Hans van Manen, bijoux d’abstraction nĂ©oclassique, de sensualitĂ© subtile et de musicalitĂ© ! Le couple d’Étoiles Ludmila Pagliero et Hugo Marchand forme un partenariat rĂ©ussi (notre photo ci dessus) ; lui, assurant sans faille les portĂ©s compliquĂ©s ; elle avec une aisance frappante, faisant de la gravitĂ© comme si de rien n’était. L’aisance de Ludmila Pagliero dans ce langage chorĂ©graphique est Ă©vidente, sa prestation dĂšs le dĂ©but interpelle par l’excellence, l’attitude dĂ©licieuse, l’extension insolente.

Un moment trĂšs attendu de la soirĂ©e, car l’Ɠuvre est aussi puisante que rare : l’interprĂ©tation du solo « Lamentation » de Martha Graham, dont certains ont peut-ĂȘtre le souvenir, au moins photographique, de la chorĂ©graphe torturĂ©e dans le tube de tissu qu’est le costume : cette « tragĂ©die qu’obsĂšde le corps ». La performance de l’Étoile Emilie Cozette fusionne austĂ©ritĂ© pesante et dignitĂ© solaire. C’est beau, mais la caractĂ©risation rĂ©vĂšle quelques faiblesses. AprĂšs cette respiration tortueuse sous la musique de Kodaly, voici le pas de deux, entre dĂ©sinvolture et Ă©nergie : Herman Schmerman de William Forsythe (musique originelle de Thom Willems), par les Premiers Danseurs Vincent Chaillet et Hannah O’Neill. Le danseur est tout simplement idĂ©al pour Forsythe. Elle est incroyable, percutante Ă  souhait et lui un partenaire de qualitĂ©, virevoltant et dĂ©calĂ© autant que prĂ©cis et tranchant dans ses mouvements rapides.

L’Ɠuvre la plus ancienne et iconique du programme, la Mort du Cygne de Michel Fokine (crĂ©Ă© par Anna Pavlov en 1907) affirme la PremiĂšre Danseuse Sae Eun Park, interprĂšte marquante par ses capacitĂ©s dramatiques et la beautĂ© de ses lignes. Elle est bouleversante par son intĂ©rioritĂ© languissante, par une sorte de sĂ©rĂ©nitĂ©, tout exultante et balsamique. Les bravos disent alors l’enthousiasme du public.

A Suite of dances de Jerome Robbins, crĂ©e en 1994 par Mikhail Baryshnikov, est dansĂ© par l’Etoile Hugo Marchand (musiques de Bach par la violoncelliste OphĂ©lie Gaillard sur scĂšne). L’Étoile masculine s’approprie une chorĂ©graphie pleine d’humour, inĂ©luctablement automnale. DĂ©buts dĂ©sinvoltes, ma non troppo, puis conclusions gaillardes, ma non tantol ; les entrechats sont impeccables ; puis jaillit le point central du ballet oĂč il est le plus grave et dĂ©concertant. La fin avec ses enjambements pleins de candeur et de naturel.
Ă©voque les pas de danse libre d’Isadora Duncan,

En guise de fin, le pas de deux champĂȘtre du ballet de Neumeier, La Dame aux CamĂ©lias (musiques de Chopin par Ryoko Hisayama au piano). L’Etoile Laura Hocquet y est Ă©poustouflante ! Ravissante et rayonnante de bonheur et d’allĂ©gresse amoureuse, la danseuse s’impose aux cĂŽtĂ©s de l’Étoile Mathieu Ganio (superbes portĂ©s tout particuliĂšrement difficiles).

Une soirĂ©e onirique, gĂ©nĂ©reusement Ă©toilĂ©e, qui aspire Ă  la profondeur et Ă  l’élĂ©vation, mais surtout un cadeau au public et aux danseurs, oĂč la beautĂ© est le maĂźtre-mot. Spectacle « Etoiles de l’OpĂ©ra » / A l’affiche de l’OpĂ©ra Garnier les 13, 14, 19, 20, 23, 27 et 29 octobre 2020.
https://www.operadeparis.fr/saison-20-21/ballet/etoiles-de-lopera

COMPTE-RENDU, concert sacré. Paris, le 29 janv 2020. MOZART : Requiem. Barath, Wilder. Orfeo Orch, Purcell Choir. Gyorgy Vashegyi

 György Vashegyi : le Baroque Français au sommetCOMPTE-RENDU, concert sacrĂ©. Paris, TCE, le 29 janv 2020. MOZART : Requiem. Emoke Barath, Anthea Pichanick, Zachary Wilder, Istvan Kovacs. Orfeo Orchestra, Purcell Choir. Gyorgy Vashegyi, direction. Programme latin et sacrĂ© au ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es avec cette production des Grandes Voix autour du chef d’Ɠuvre liturgique de Mozart, son dernier opus, le Requiem en rĂ© mineur. L’orchestre hongrois Orfeo Orchestra avec le Purcell Choir sont par leur fondateur, figure importante du renouveau de la musique baroque en Hongrie, Gyorgy Vashegyi. Le maestro a Ă©tĂ© distinguĂ© Ă  plusieurs reprises sur classiquenews pour ses excellentes lectures des opĂ©ras baroques français de Rameau (  NaĂŻs, 2017  /  les Indes Galantes, 2018) Ă  Mondonville (Grands Motets, 2015). La distribution des solistes est rayonnante de talent, composĂ©e de la soprano Emoke Barath, la contralto Anthea Pichanick, le tĂ©nor Zachary Wilder et le baryton Istvan Kovacs.

Le Requiem de Mozart par Gyorgy Vashegyi

Une ferveur paisible…

La premiĂšre partie de la soirĂ©e rĂ©vĂšle trois Ɠuvres mĂ©connues dont les interprĂ©tations ont Ă©tĂ© tout Ă  fait Ă  la hauteur de l’heureuse dĂ©couverte. D’abord le motet de Mozart, Sancta Maria, mater Dei K.273, d’une gaĂźtĂ© Ă  la fois simple et profonde. Le Domine, secundum actum meum (1799) du viennois Albrechtsberger (contemporain de Haydn, maĂźtre de Beethoven), est si rare qu’il n’existe pas encore d’enregistrement de l’Ɠuvre. RĂ©pons de la Semaine Sainte, l’opus sollicite beaucoup les cuivres et les bois, pour notre plus grand bonheur. Les cordes sont pleines de caractĂšre et le chƓur a des passages tout Ă  fait ravissants ! La premiĂšre partie culmine avec le Requiem en do mineur de Gregor Joseph Werner (1763), connu surtout en tant que prĂ©dĂ©cesseur de Haydn comme maĂźtre de chapelle de la famille Esterhazy. L’Ɠuvre est riche et trĂšs souvent exubĂ©rante, avec un Kyrie pompeux, et un dialogue fulgurant, pyrotechnique mĂȘme, entre les cuivres et la soprano. Les parties vocales solo et la performances des vents sont tout particuliĂšrement dĂ©lectables.

MOZART-wolfgang-portrait-concerto-symphonie-jupiter-don-giovanni-mozart-critique-opera-sur-classiquenewsAprĂšs un tel dĂ©but de soirĂ©e les attentes sont grandes pour la suite. Avant l’oeuvre phare l’ensemble interprĂšte l’avant-derniĂšre Ɠuvre religieuse de Mozart, le trĂšs cĂ©lĂšbre Ave verum k.618 pour choeur et cordes. SynthĂšse sublime de l’art mozartien, avec sa polyphonie discrĂšte et le traitement exquis des voix, c’est beau, tout simplement.
Le monument-testament inachevĂ© de Mozart, le Requiem en rĂ© mineur (dans sa version traditionnelle terminĂ©e par SĂŒssmayr) commence avec un peu de tumulte au niveau des vents, un fait dissonant par rapport aux performances prĂ©cĂ©dentes, peut-ĂȘtre dĂ» Ă  la facture baroque des instruments. Si nous sommes loin de la ferveur habituelle pendant le Kyrie, les cordes sont tout Ă  fait assaillantes lors du Dies Irae, Ă©trangement plus puissantes que les voix masculines du chƓur, qui déçoivent. Lors du Tuba Mirum s’enchaĂźnent de magnifiques solos vocaux, saisissants, qui compensent la soudaine timiditĂ© des chƓurs. Au Rex Tremendae nous avons enfin l’impression que toutes les parties inĂ©gales s’harmonisent enfin dans la prestation chorale. Les cordes et les solistes surtout nous enivrent lors du Recordare, impressionnant. Puis le Confutatis est dramatique mais pas trop, et le sublime Lacrymosa poignant, ma non tanto. La dynamique s’amĂ©liore par la suite et nous retenons surtout les performances des solistes, irrĂ©prochable ; vĂ©ritables protagonistes, ils sont les piliers salvateurs de la prestation. L’orchestre se rattrape dans le Benedictus malgrĂ© tout et les artistes ont l’amabilitĂ© d’offrir l’Ave Verum en bis.

Une soirĂ©e riche en dĂ©couvertes du rĂ©pertoire latin du 18e siĂšcle ; elle nous permet de comprendre la difficultĂ© et l’exigence requises dans l’interprĂ©tation du chef d’Ɠuvre liturgique de Mozart, qui donne le titre Ă  l’évĂ©nement et dont les bijoux sont, comme d’habitude, les voix.

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COMPTE-RENDU, concert sacré. Paris, TCE, le 29 janv 2020. MOZART : Requiem. Emoke Barath, Anthea Pichanick, Zachary Wilder, Istvan Kovacs. Orfeo Orchestra, Purcell Choir. Gyorgy Vashegyi, direction.

COMPTE-RENDU, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra Bastille, 14 sept 2019. PUCCINI : Madame Butterfly. Ana Maria Martinez, Marie-Nicole Lemieux, Giorgio Berrugi
 Orchestre de l’opĂ©ra. Giacomo Sagripanti, direction. Robert Wilson, mise en scĂšne.

puccini-giacomo-portrait-operas-classiquenews-dossier-special-HOMEPAGE-classiquenewsCOMPTE-RENDU, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra Bastille, 14 sept 2019. PUCCINI : Madame Butterfly. Ana Maria Martinez, Marie-Nicole Lemieux, Giorgio Berrugi
 Orchestre de l’opĂ©ra. Giacomo Sagripanti, direction. Robert Wilson, mise en scĂšne. Retour de la mise en scĂšne mythique de Madame Butterfly (1993) de Robert Wilson Ă  l’OpĂ©ra National de Paris ! La direction musicale de l’archicĂ©lĂšbre opus de Puccini est assurĂ© par le chef Giacomo Sagripanti. Une reprise qui n’est pas sans dĂ©faut dans l’exĂ©cution mais toujours bienvenue et heureuse grĂące Ă  la qualitĂ© remarquable de la production.

Madame Butterfly est l’opĂ©ra prĂ©fĂ©rĂ© de Puccini, « le plus sincĂšre et le plus Ă©vocateur que j’ai jamais conçu », disait-il. Il marque un retour au drame psychologique intimiste, Ă  l’observation des sentiments, Ă  la poĂ©sie du quotidien. Puccini pris par son sujet et son hĂ©roĂŻne, s’est plongĂ© dans l’étude de la musique, de la culture et des rites japonais, allant jusqu’à la rencontre de l’actrice Sada Jacco qui lui a permis de se familiariser avec le timbre des femmes japonaises ! Si l’histoire d’aprĂšs le roman de Pierre Lotti « Madame ChrysanthĂšme » fait dĂ©sormais partie de la culture gĂ©nĂ©rale et populaire, de propositions scĂ©niques comme celle de Robert Wilson ont la qualitĂ© d’immortaliser davantage et l’oeuvre, et l’expĂ©rience esthĂ©tique et artistique que sa contemplation reprĂ©sente.

 

Madame Butterfly de Wilson,
minimalisme tu me tiens !

L’opus, un sommet lyrique en ce qui concerne l’expression et le mĂ©lodrame, trĂšs flatteur pour les gosiers de ses interprĂštes sur scĂšne, pose souvent de problĂšme dans la mise en scĂšne. L’histoire de la geisha rĂ©pudiĂ©e aprĂšs mariage et idylle avec un jeune lieutenant de l’armĂ©e amĂ©ricaine est d’un cĂŽtĂ© trĂšs contraignante au niveau dramaturgique, et trĂšs excessive au niveau du pathos et de l’affect.
Une Ɠuvre aussi exubĂ©rante dans le chant et aussi tragique dans sa trame, se voit magistralement mise en honneur par une mise en scĂšne minimaliste et immobile comme celle que nous avons le bonheur de redĂ©couvrir en cette fin d’étĂ©. Ici, Bob Wilson, avec ses costumes et ses incroyables lumiĂšres (collaboration avec Heinrich Brunke pour les derniĂšres), se montre maĂźtre de l’art dans le sens oĂč l’utilisation de l’artifice, Ă©purĂ©, est au service de l’histoire. Rien n’y est ajoutĂ©, rien n’y est jamais explicité  De la froideur gestuelle apparente des personnages sort une intensitĂ© maĂźtrisĂ©e, qui captive et qui hante bien au-delĂ  des deux heures de reprĂ©sentation.

Un travail si particulier doit ĂȘtre un dĂ©fi supplĂ©mentaire pour les chanteurs, qui doivent se maĂźtriser et physiquement et psychologiquement, tout en chantant un petit Ă©ventail d’émotions souvent excessives ou exacerbĂ©es. En l’occurrence nous sommes mitigĂ©s par rapport Ă  l’exĂ©cution. Le tĂ©nor italien Giorgio Berrugi faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris dans le rĂŽle du lieutenant F.B Pinkerton, a un chant dĂ©licieux : sa voix est trĂšs seine et le timbre est beau. Le duo d’amour qui clĂŽt l’acte 1 « Bimba, bimba
 dalli occhi pieni di malia
 vogliatemi bene » est un vĂ©ritable sommet d’expression musicale pour lui et pour la soprano, il le chante avec vaillance et sentiment. S’il est lĂ©gĂšrement plus audible qu’Ana Maria Martinez en Butterfly pendant ce duo, nous avons trouvĂ© son interprĂ©tation bouleversante d’humanitĂ©. Son air de l’acte II : « Un bel di vedremo » a Ă©tĂ© d’une grande intensitĂ© thĂ©Ăątrale, mais nous constatons en cette premiĂšre quelques problĂšmes d’équilibre entre la fosse et la scĂšne, et elle s’y trouve pĂ©nalisĂ©e.
Les nombreux rĂŽles secondaires paraissent parfois Ă©galement affectĂ©s par cette question, plusieurs de leurs performances se distinguent cependant : Laurent Naouri impeccable et implacable en Sharpless, Marie-Nicole Lemieux Ă  la prĂ©sence remarquable en Suzuki, ou encore le Goro plus-que-parfait de Rodolphe Briand ! Les chƓurs dirigĂ©s par Alessandro di Stefano, sont tout Ă  fait dans la mĂȘme situation, et nous fĂ©licitons ses efforts.

La direction de Giacomo Sagripanti pourrait ĂȘtre Ă  l’origine du dĂ©sĂ©quilibre notoire et regrettable pour une si magnifique production. Il s’agĂźt d’une impression que nous avons surtout au premier acte. S’il existe une certaine volontĂ© du chef d’apporter une lecture plus cristalline qu’émotive, bienvenue, l’orchestre rĂ©ussi Ă  vibrer plus Ă©quitablement au troisiĂšme acte.

Reprise mythique Ă  l’OpĂ©ra National de Paris Ă  dĂ©couvrir et redĂ©couvrir encore Ă  l’OpĂ©ra Bastille les 9, 12, 19, 26, 29 et 30 octobre ainsi que les 1, 2, 5, 6, 8, 9 et 13 novembre 2019 avec deux distributions.

COMPTE-RENDU, opéra. STRASBOURG, ONR, 18 sept 2019. VENABLES : 4.48 psychosis. R Baker / T Huffman

COMPTE-RENDU, opĂ©ra. STRASBOURG, OpĂ©ra National du Rhin, 18 septembre 2019. 4.48 psychosis. Philip Venables, compositeur. Gweneth-Ann Rand, Susanna Hurrell, Lucy Schaufer
 Membres de l’orchestre philharmonique de Strasbourg. Richard Baker, direction. Ted Huffman, mise en scĂšne. CrĂ©ation française de l’opĂ©ra contemporain « 4.48 psychosis » du compositeur queer Philip Venables, livret d’aprĂšs le texte Ă©ponyme de l’auteure anglaise Sarah Kane. La crĂ©ation française est assurĂ©e par le chef d’orchestre Richard Baker, dirigeant chanteuses et instrumentistes (un ensemble composĂ© des membres de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg). Seulement trois ans aprĂšs sa crĂ©ation mondiale au Covent Garden Ă  Londres (2016), nous avons droit Ă  cette Ɠuvre de grande justesse et intensitĂ© enfin sur le sol français !

 
 
 

« At 4.48, when depression visits, I shall hang myself »

/ Ă  4h48, quand viendra la dĂ©pression, je me pendrai…
 

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Difficile de se rĂ©jouir du suicide de Sarah Kane, Ă  28 ans. Son opus posthume « 4.48 psychosis » fut notamment dĂ©criĂ© Ă  sa crĂ©ation, parce qu’il a paru impossible Ă  un critique de commenter ce qu’il considĂ©rait comme une « note de suicide de 75 minutes ». Que les temps ont changé ! Non seulement il s’agĂźt ici de la toute premiĂšre Ɠuvre lyrique sur un texte de Sarah Kane approuvĂ© par sa famille ; les talents concertĂ©s pour l’occasion relĂšvent de la sĂ©rendipitĂ©, tellement c’est harmonieux.

Philip Venables met en musique le texte particulier de Sarah Kane dans une succession de 24 scĂšnes, sans vĂ©ritable fil conducteur Ă  l’instar de la piĂšce originale. Si tout essai pour expliquer le contenu ou la forme de l’Ɠuvre serait une rĂ©duction, nous pouvons dire qu’il s’agĂźt d’une sorte d’exposition des Ă©tats psycho-Ă©motionnelles de la psychose, un regard subjectif des diffĂ©rents visages de la dĂ©pression, un commentaire social d’une grande pertinence, interprĂ©tĂ© par 6 chanteuses et 12 instrumentistes, sur une scĂšne dĂ©purĂ©e et dĂ©doublĂ©e oĂč sont projetĂ©s parfois les paroles de la piĂšce. La scĂšne est dĂ©doublĂ©e dans le sens oĂč les musiciens se trouvent en hauteur, derriĂšre le plateau, la fosse d’orchestre est condamnĂ©e. Si la mise en scĂšne de Ted Huffman peut paraĂźtre minimale sur le plan scĂ©nographique (une tables, quelques chaises
), le travail d’acteur est poussĂ© au paroxysme et bouleverse l’auditoire.

  

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S’agissant d’un opĂ©ra contemporain avec recours aux collages Ă©lectroniques et d’autres procĂ©dĂ©s de notre temps, nous ne pouvons que nous rĂ©jouir de l’ingĂ©niositĂ© percutante et trĂšs intĂ©ressante du compositeur. Remarquons l’effet de synesthĂ©sie linguistique qu’il suscite par exemple quand il fait dire/lire aux percussions le dialogue projetĂ© sur la scĂšne basse au fond blanc (deux percussionnistes sur la scĂšne haute « jouent » le texte, souvent par syllabes). Saluons l’implacable performance des six chanteuses sur scĂšne, qui bougent en permanence, et dont la partition est redoutable. A l’investissement dramatique et thĂ©Ăątral se joigne une intensitĂ© musicale indĂ©niable. La chanteuse qui mĂšne le bateau ici : la soprano Gweneth-Ann Rand ; sa force expressive et sa dextĂ©ritĂ© dans l’instrument laissent pantois. Elle a jouĂ© Ă  la crĂ©ation mondiale, tout comme la soprano Susanna Hurrell et la mezzo-soprano Lucy Schaufer, Ă©galement sur scĂšne ce soir. L’incroyable sextuor de la premiĂšre française se compose Ă©galement de Robyn Allegra Parton, soprano et de Samantha Price et Rachael Lloyd, mezzo-sopranos.

Parmi les spĂ©cificitĂ©s musicales de la partition, dans la lignĂ©e de la tradition anglaise depuis Purcell, distinguons des textes parlĂ©s bien rythmĂ©s et Ă  un lyrisme ponctuel, au milieu du brouhaha expressif Ă  souhait, et plutĂŽt gentil pour l’ouĂŻe, qui n’est pas sans rappeler sporadiquement la Seconde École de Vienne, particuliĂšrement Webern.

  

Une expĂ©rience lyrique inoubliable pour adultes, avec des Ă©quipes engageantes et engagĂ©es sur tous les fronts. L’Ɠuvre mĂ©rite d’ĂȘtre reprise et popularisĂ©e. A dĂ©couvrir ! Uniquement Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin, Ă  Strasbourg les 20, 21 et 22 septembre 2019. Illustrations : photos © K Beck / opĂ©ra national du Rhin / ONR 2019

   

COMPTE RENDU, critique, ballet. PARIS, Opéra National de Paris, le 30 juin 2019. Mats Ek / Jonathan Darlington.

COMPTE-RENDU, ballet. Paris. Palais Garnier, le 30 juin 2019. Carmen, Another Place, BolĂ©ro. Mats Ek, chorĂ©graphies. Staffan Scheja, piano. Orchestre de l’OpĂ©ra, Jonathan Darlington, direction. Ballet de l’opĂ©ra. Le chorĂ©graphe contemporain suĂ©dois Mats Ek sort de sa retraite pour deux crĂ©ations mondiales et une entrĂ©e au rĂ©pertoire du Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris en cette toute fin de saison 2018-2019. L’occasion de dĂ©couvrir sa Carmen rouge sang de haut impact sur les planches du Palais Garnier, et de voir un nouveau « solo pour deux danseurs » ainsi qu’une nouvelle relecture de l’archicĂ©lĂšbre BolĂ©ro de Ravel. Il en dĂ©coule un programme immanquable qui est agrĂ©mentĂ© des performances redoutables de Staffan Scheja au piano et de l’Orchestre de l’OpĂ©ra, dirigĂ© par le chef Jonathan Darlington.

 

 

 

Revenir Ă  Paris, y danser la Vie

 

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Le triptyque commence avec l’entrĂ©e au rĂ©pertoire de « Carmen », ballet d’une cinquantaine de minutes sous la musique gĂ©nialissime de Rodion Chtchedrine, une sorte de transfiguration d’aprĂšs Bizet. Le couple de Carmen et Don JosĂ© est interprĂ©tĂ© par l’Étoile Eleonora Abbagnato et le CoryphĂ©e (!) Simon Le Borgne. Si nous attendions de la premiĂšre la performance tonique et habitĂ©e qu’elle nous a offerte, avec un magnĂ©tisme affolant dans l’incarnation de notre gitane espagnole prĂ©fĂ©rĂ©e, nous sommes dans la surprise et l’admiration absolue devant la performance, Ă©lectrique et dramatique, du dernier. Des belles personnalitĂ©s se rĂ©vĂšlent dans les rĂŽles secondaires, comme la caractĂ©rielle M de Muriel Zusperreguy 
 aux bras expressifs Ă  souhait, le Gipsy sympathique et mĂȘme allĂ©chant de Takeru Coste ou encore l’Escamillo de Florent Melac, thĂ©Ăątral et affectĂ© dans son excellente interprĂ©tation du torĂ©ador. Le ballet narratif de Mats Ek garde toute sa fraĂźcheur comme sa pertinence artistique, 27 ans aprĂšs sa crĂ©ation mondiale. Sa Carmen est Ă  l’instar de son Ɠuvre et de son langage chorĂ©graphique : iconoclaste, exigeante, stimulante, une LED multicolore dans un milieu souvent monotone jaune-chandelle.

La crĂ©ation mondiale du duo « Another Place » a eu lieu le soir de la premiĂšre dans une autre distribution. Pour notre venue, en sont les crĂ©atrices, les Étoiles StĂ©phane Bullion et Ludmilla Pagliero. Lui, est la perfection totale dans ce langage chorĂ©graphique qui cherche l’étrange, l’autre, l’autre mouvement, le mouvement autrement. Il maĂźtrise merveilleusement la dĂ©sarticulation Eksienne, et paraĂźt toujours sans effort dans ses sauts comme sans dĂ©faut dans ses atterrissages. Il montre ce soir, en plus, des talents grandissants de comĂ©dien. Son corps est son livret, et nous aimons Ă  en rire et Ă  en mourir l’histoire qu’il nous raconte avec les mots de Mats Ek, toujours touchant dans l’aspect trĂšs humain de ses ballets.
La Pagliero est une rĂ©vĂ©lation ! Par l’humour, par l’aplomb, par tout l’éventail des sentiments qu’elle reprĂ©sente en mouvement. Le tout sous la musique unique de la Sonate en si mineur de Franz Liszt, brillamment exĂ©cutĂ©e par le pianiste Staffan Scheja. Un « solo pour deux danseurs » d’une poĂ©sie indĂ©niable, duquel nous sommes tĂ©moins privilĂ©giĂ©s des complexitĂ©s des relations humaines ; dont le fil rouge est toujours l’instabilitĂ©.

Pour clore cette fabuleuse soirĂ©e, passons au BolĂ©ro, crĂ©Ă© Ă©galement le soir de la premiĂšre, et dansĂ© presque exclusivement par le corps de ballet. Il y a une baignoire au milieu du plateau qui se remplie d’eau par le geste rĂ©pĂ©titif de Niklas Ek, frĂšre aĂźnĂ© du chorĂ©graphe, pendant que les danseurs font sur scĂšne ce qu’ils doivent faire, et ce n’est pas seulement aller Ă  droite et Ă  gauche, sauter par ci et par lĂ , se porter les uns les autres… C’est comme une sorte de clin d’Ɠil Ă  l’Ɠuvre musicale la plus vendue au monde et qui a Ă©tĂ© largement dĂ©criĂ©e par son compositeur. Si le ballet peut paraĂźtre vide comme la partition, presque parfaitement exĂ©cutĂ©e par l’orchestre, nous sommes de l’avis qu’il s’agĂźt lĂ  d’un commentaire artistique. Pendant que nous sommes hypnotisĂ©s par la musique et les mouvements rĂ©pĂ©titifs, nous sommes dans l’au-delĂ , au-delĂ  des prĂ©occupations mondaines et spirituelles, dans la salle les cƓurs palpitent comme dans la fosse et sur scĂšne. Dans ce continuum musical et chorĂ©graphique indescriptible, se dĂ©tachent quelques personnalitĂ©s, comme Sofia Rosolini, Roxane Stojanov, Giorgio FourĂšs, ou encore les plus connus Marc Moreau et Fabien RĂ©villion. RĂ©jouissante cohĂ©sion des corps.

 

 

 

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COMPTE RENDU, critique, ballet. PARIS, OpĂ©ra National de Paris, le 30 juin 2019. Mats Ek / Jonathan Darlington. Un programme de fin de saison qui a tout pour plaire pour le plus grand nombre. A voir absolument ! A l’affiche au Palais Garnier les 5, 6, 8, 9, 11, 12 et 14 juillet 2019.

 

 

   

 

 

COMPTE-RENDU, piano. LILLE PIANO(S) FESTIVAL 2019. Concert de clÎture, le 16 juin 2019. BRAHMS : Concerto pour piano et orchestre en si-bémol, Johannes Brahms. ONL, JC CASADESUS, N FREIRE.

Compte rendu, piano. Lille. Concert de clĂŽture Festival Piano(s) Lille, 16 juin 2019. Concerto pour piano et orchestre en si-bĂ©mol, Johannes Brahms. Orchestre National de Lille. Jean-Claude Casadesus, direction. Nelson Freire, piano. Nous voici dans la fabuleuse salle – auditorium du Nouveau SiĂšcle Ă  Lille pour la clĂŽture de la 15e Ă©dition du Lille Piano(s) Festival, Ă©vĂ©nement dĂ©sormais incontournable du printemps lillois chaque annĂ©e et qui voyait cette annĂ©e d’anniversaire, la derniĂšre direction artistique de Jean-Claude Casadesus. Pour souligner 2019, le pianiste brĂ©silien Nelson Freire interprĂšte le 2e concerto pour piano et orchestre de Brahms, avec l’Orchestre National de Lille sous la direction de
 Jean-Claude Casadesus. Trois jours de cĂ©lĂ©bration kalĂ©idoscopique de l’art du piano avec une conclusion sensible oĂč l’accord, la symbiose entre le piano et l’orchestre sont au rendez-vous.

Nelson Freire, aprĂšs un rĂ©cital solo d’une sensibilitĂ© exquise la veille, rejoint ainsi l’Orchestre National de Lille pour le monumental concerto de Brahms. L’Ɠuvre composĂ©e 20 ans aprĂšs le premier fut trĂšs bien reçue dĂšs sa crĂ©ation. Modeste, Brahms parlait du concert comme « un petit concert en si-bĂ©mol ». Nous pouvons voir l’évolution tout Ă  fait symphonique du maĂźtre ; s’il est moins exubĂ©rant que le premier, il est plus Ă©quilibrĂ©, d’une plus grande rĂ©serve Ă©motionnelle, accouplĂ©e Ă  une plus grande maĂźtrise de l’orchestration et surtout Ă  un sens plus mĂ»r de la relation entre le soliste et l’ensemble.

 

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Le 2ù Concerto de Brahms par Nelson Freire

Un « petit concert » pas comme les autres

 

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L’opus en 4 mouvements commence par un Allegro non troppo qui s’ouvre avec un solo du cor Ă  la beautĂ© Ă©difiante et sereine. En ce mouvement de forme sonate Ă©largie, Nelson Freire fait preuve d’un toucher sensible mais avec brio, et si le dialogue entre lui et l’orchestre commence loin de l’équilibre, pour des raisons peut-ĂȘtre liĂ©es Ă  l’acoustique de l’auditorium, nous sommes bien sĂ»r conquis par l’humanitĂ© des efforts concertĂ©s.

L’Allegro Appassionato qui suit est un scherzo romantique oĂč l’on peut apprĂ©cier davantage la relation tout Ă  fait intense entre le piano et l’orchestre, et ceci par la maĂźtrise et la cohĂ©sion des groupes sous la baguette du chef, les cordes se montrant particuliĂšrement puissantes. L’orchestre se dresse en effet devant le jeu quelque peu tourmentĂ©, trĂšs vertigineux, du pianiste. Le troisiĂšme mouvement est un Andante tranquille oĂč le violoncelle a un rĂŽle important. Il interprĂšte une sorte de cantilĂšne d’une beautĂ© paisible qui apaise et qui inspire. Le piano s’agite dans la partie centrale ce qui fait ressortir davantage les contrastes, et qui permet Ă©galement de ne pas rester bercĂ© par le violoncelle.

 

 

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L’Ɠuvre se termine enfin par un Allegretto grazioso soit les pages les plus dramatiques et virtuoses pour le soliste. La forme rondo est habituellement une des plus lĂ©gĂšres dans le concert classique, mais ici Brahms l’élargit massivement, comme s’il s’agissait d’équilibrer l’opus par rapport aux mouvements prĂ©cĂ©dents. Bien sĂ»r, le mouvement a ce je ne sais quoi de dansant typique des rondos, et c’est encore une occasion d’entendre les vents de l’Orchestre National de Lille en excellente forme, ainsi que les cordes toujours pleines de brio et de grande souplesse expressive.

Le public est enflammĂ© aprĂšs cette interprĂ©tation triomphale d’une Ɠuvre phare du rĂ©pertoire pianistique ; ses espoirs sont couronnĂ©s par un bis de Nelson Freire d’une beautĂ© bouleversante. Il s’agĂźt de la transcription d’une musique de ballet du 2e acte de l’OrphĂ©e et Eurydice de Gluck, connue simplement comme « mĂ©lodie » ou encore comme la « danse des esprits bĂ©nis ». Ici Nelson Freire offre une interprĂ©tation d’une justesse et d’une dĂ©licatesse inouĂŻes. Il a conscience de l’origine orchestrale de la partition, si le doigtĂ© est luxuriant, la mĂ©lodie chantante est d’une clartĂ©, d’une limpiditĂ© surprenante, d’une caresse Ă©difiante. Inoubliable.

 

 

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Le chef Jean-Claude Casadesus partage ensuite quelque mots de remerciements pour cette fin de festival heureuse. 15 ans d’aventure musicale qui mĂ©ritent toutes les louanges. Vivement les prochaines Ă©ditions ! Le Festival 2019 a rĂ©uni selon les organisateurs pas moins de 15 000 spectateurs : belle validation populaire. Aucun doute, le grand public et le classique poursuivent Ă  Lille des noces florissantes. RV est pris pour la 16Ăš Ă©dition de LILLE PIANO(S), annoncĂ©e dĂ©jĂ  le week end des 12, 13 et 14 juin 2020. Photos et illustrations : © Ugo Ponte / ONL 2019

 

 

 

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VIDEOS
Vidéo des meilleurs moments du festival 2019 sur www.youtube.com/ONLille

Compte-rendu, opĂ©ra. Paris. OPERA-COMIQUE, le 18 dĂ©c 2018. THOMAS : Hamlet. Degout, Devieilhe… O C E. LangrĂ©e / Teste

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OPERA-COMIQUE, le 18 dĂ©cembre 2018. Ambroise Thomas : Hamlet. StĂ©phane Degout, Sabino Devieilhe… Orchestre des Champs-ElysĂ©es. Louis Langre, direction. Cyril Teste, mise en scĂšne. Le grand opĂ©ra Hamlet du compositeur romantique français Ambroise Thomas, mĂ©connu par beaucoup, mĂ©prisĂ© par certains, s’affiche Ă  l’OpĂ©ra Comique en cette fin d’annĂ©e 2018, avec une Ă©quipe pluridisciplinaire de choc, concertĂ©e pour la production qui reprĂ©sente une sorte de rĂ©surrection française du compositeur en vĂ©ritĂ©. Un habituĂ© du rĂŽle Ă©ponyme, le baryton StĂ©phane Degout, avec l’OphĂ©lie de notre soprano vedette prĂ©fĂ©rĂ©e, Sabine Devieilhe, sous la direction du chef Louis LangrĂ©e, cautionnent Ă  eux seuls dĂ©jĂ  la « dĂ©couverte ». La soirĂ©e et la production sont riches en surprises.

 

 

 

Affreuse perfection,
ou le tourment de ne pas ĂȘtre tourmentĂ©

 

 

 

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Si en Belgique et aux États-Unis l’Ɠuvre tourne et fait ravage auprĂšs du public, force est de constater que trĂšs peu connaissent en France le Hamlet d’Ambroise Thomas, compositeur romantique français. Une succession de faits heureux historiques est la base de la narration mĂ©prisante qu’on aurait crĂ©Ă©e pour le compositeur en question, aprĂšs une petite phrase dĂ©nigrante de Chabrier. Prix de Rome 1832, embauchĂ© au Conservatoire, puis Directeur du dit Conservatoire, Ă  cĂŽtĂ© de l’immense popularitĂ© de ses Ɠuvres issues de sa crĂ©ativitĂ© foisonnante et de son amour Ă  l’art de la musique et du thĂ©Ăątre lyrique : ainsi paraĂźt Ambroise Thomas. Hamlet a tout en thĂ©orie pour ĂȘtre placĂ©e Ă  cĂŽtĂ© de La Traviata de Verdi, par exemple. Ce qui manque est la volontĂ©. FĂ©licitons dĂ©jĂ  l’OpĂ©ra Comique et Louis LangrĂ©e pour ce courageux effort qui rĂ©alise sa (re)dĂ©couverte et une valorisation des bijoux du rĂ©pertoire lyrique français.
Pour l’occasion inouĂŻe, le cinĂ©aste Cyril Teste et son Ă©quipe artistique sont sollicitĂ©s
 Pas forcĂ©ment pour l’éventuelle captation de la production en DVD pour une sortie ultĂ©rieure, mais pour
 la mise en scĂšne. Le procĂ©dĂ© dĂ©jĂ  vu, dĂ©jĂ  connu, a fait parfois beaucoup d’effet dans l’histoire de l’opĂ©ra depuis l’invention du cinĂ©ma, mais trĂšs peu nombreux sont les opus lyriques rehaussĂ©s ou durablement ranimĂ©s par le phĂ©nomĂšne technologique en soi. Pour cette production, la premiĂšre commence avec une vingtaine de minutes de retard, – injonction publique Ă  Ă©teindre les portables et dispositifs Ă©lectroniques Ă  cause d’interfĂ©rence
 au passage, Sylvie Brunet-Grupposo qui incarne Gertrude est annoncĂ©e souffrante, mais elle dĂ©cide d’assurer la prestation.

La mise en scĂšne de Teste est immersive, multitudinaire, un enchaĂźnement d’angles cinĂ©matographiques retransmis en direct sur des Ă©crans modulables. Les chanteurs-acteurs sont suivis par les techniciens, ils investissent la salle aussi, et pas seulement les couloirs. A un moment cela fait un condensĂ© un peu trop dense de diffĂ©rents styles du 7e art, un mĂ©li-mĂ©lo fort sympathique au niveau plastique qui pĂšche du mĂȘme pĂ©chĂ© que Thomas dans toute son Ɠuvre, Ă  savoir d’ĂȘtre 
 beau. Si nous apprĂ©cions le rendu avec nos sens contemporains, nous nous questionnons par rapport Ă  la longĂ©vitĂ© de la production, 
 d’autant qu’heureusement il s’agit d’une coproduction 
 qui a donc d’autres reprĂ©sentations plus ou moins assurĂ©es.
Si l’aspect visuel est souvent beau et jamais offensant, le bijou se trouve dans la partition, mise en valeur par les talents concertĂ©s du chef Louis LangrĂ©e et d’une distribution d’étoiles montantes du firmament lyrique. StĂ©phane Degout dans le rĂŽle-titre est une force. Ses talents d’acteur trouvent une belle expression dans cette production, mais nous ne saurons pas dire s’il s’agĂźt d’un travail d’acteur personnel (il vient du monde du thĂ©Ăątre) ou d’une quelconque direction artistique. Au delĂ  de cette prestance Ă  la fois accessible et froide qu’il incarne, ce qui chauffe les coeurs avant tout le concernant, c’est son instrument vocal. Que ce soit lors de la mĂ©lodieuse chanson bachique du IIe acte ou encore lors de son monologue-arioso « Être ou ne pas ĂȘtre » bouleversant d’intĂ©rioritĂ©. Sa voix est toujours seine et veloutĂ©, il est toujours sĂ©duisant par la force de sa diction et la limpiditĂ© du style. L’OphĂ©lie de Sabine Devieilhe est un binĂŽme avec les mĂȘmes qualitĂ©s. Sa performance est celle qui suscite les premiers et les plus longs et nombreux bravos chez l’auditoire. Pyrotechnique Ă  souhait sans la moindre frivolitĂ©, son chant captive le public dĂšs son premier air jusqu’à sa derniĂšre scĂšne, un air de folie virtuose et suicidaire. Inoubliable aux yeux fermĂ©s.

Remarquons Ă©galement les nombreux rĂŽles de la partition. Le LaĂ«rte du tĂ©nor Julien Behr est tout Ă  fait correct, et il a toujours cette fraĂźcheur juvĂ©nile qui plaĂźt. La Gertrude de Sylvie Brunet-Grupposo est fiĂšre Ă  l’artiste, de grande prestance et Ă  la dĂ©clamation irrĂ©prochable, malgrĂ© le fait qu’elle soit souffrante. Le Claudius de Laurent Alvaro plaĂźt beaucoup Ă  l’écran, mais au-delĂ  de cela, sa performance musicale est tout Ă  fait digne d’éloges. Le Spectre de JĂ©rĂŽme Varnier a une voix large et profonde d’outre-tombe qui sied bien au rĂŽle, et un peu moins au personnage construit par le metteur en scĂšne. Le chƓur Les ÉlĂ©ments est en forme et souvent sollicitĂ©.

Que dire sinon de l’autre protagoniste, l’orchestre ? Le chef monte sur scĂšne pour les saluts avec la partition dans les mains, et l’on dirait qu’il prononce le mot « justice ! » par ce geste. L’audace du saxophone sur scĂšne avec la superbe interprĂ©tation de Sylvain MalĂ©zieux, la candeur des bois trĂšs prĂ©sentes dans la partition, l’harmonie des cordes lors de moments d’intimitĂ© ou encore leur puissance pendant les scĂšnes au style plus « pompier »  L’Orchestre des Champs-ElysĂ©es sous la direction de LangrĂ©e montre la richesse musicale de cette Ɠuvre injustement nĂ©gligĂ©e. A dĂ©couvrir absolument ! Encore Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Comique les 19, 21, 23, 27 et 29 dĂ©cembre 2018. Un rĂ©gal pour accompagner cette fin 2018.

 

 

 

 

 

 

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Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OPERA-COMIQUE, le 18 dĂ©cembre 2018. Ambroise Thomas : Hamlet. StĂ©phane Degout, Sabino Devieilhe… Orchestre des Champs-ElysĂ©es. Louis Langre, direction. Cyril Teste, mise en scĂšne.

Compte-rendu, opéra. Paris, le 24 nov 2018. Rossini : La Cenerentola. Brownlee, Sempey, Crebassa
 Pido, Gallienne

rossini-pesaro-582-390-festival-pesaro-rossini-juan-diego-florezCompte rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier, le 24 novembre 2018. Rossini : La Cenerentola. Lawrence Brownlee, Florian Sempey, Marianne Crebassa
 Orchestre de l’OpĂ©ra. Evelino Pido, direction musicale. Guillaume Gallienne, mise en scĂšne. Reprise automnale de La Cenerentola de Rossini / version Guillaume Gallienne Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Le chef italien Evelino Pido dirige l’orchestre de la Grande Boutique et une distribution rayonnante, avec Marianne Crebassa dans le rĂŽle titre et dans une fabuleuse prise de rĂŽle. Les bijoux, musicaux, de cette reprise brillent tellement, que nous oublions presque les incongruitĂ©s de la mise en scĂšne.

 
 
   
 
 

Cenerentola, des cendres toujours, … et quelques bijoux au fond

 
 
 

ComposĂ© un an aprĂšs la premiĂšre du Barbier de SĂ©ville, en 1816, La Cenerentola de Rossini ne s’inspire pas directement de Perrault mais plutĂŽt de l’opĂ©ra comique Cendrillon d’un Nicolas Isouard (crĂ©e en 1810 Ă  Paris, lui d’aprĂšs Perrault). Ainsi, on fait fi des Ă©lĂ©ments fantastiques et fantaisistes et l’histoire devienne une comĂ©die bourgeoise, oĂč l’on remplace la chaussure de Cendrillon par un bracelet, entre autres. La mise en scĂšne de Gallienne, crĂ©Ă©e l’annĂ©e derniĂšre, est toujours fidĂšle Ă  elle-mĂȘme, avec son dĂ©cors unique bipartite inspirĂ© d’une Naples vĂ©tuste, un travail d’acteur Ă  la pertinence pragmatique, sans plus.

La vrai bonheur est dans la partition. Les protagonistes sont interprĂ©tĂ©s par le tĂ©nor Lawrence Brownlee et la mezzo Marianne Crebassa. Le tĂ©nor amĂ©ricain interprĂšte le rĂŽle avec une aisance confondante. Sa voix est toujours trĂšs en forme et il chante l’air du 2e acte « Si, ritrovarla io giuro » avec brio. Bon acteur, il est excellent aussi dans les nombreux ensembles, notamment dans le duo du 1e acte « Un soave non so che». Marianne Crebassa dans sa prise de rĂŽle est particuliĂšrement impressionnante, tant au niveau thĂ©Ăątral comme musical. Le timbre est beau, elle est touchante dans sa projection, Ă©lĂ©gante dans sa diction et mĂȘme lors des vocalises-mitraillettes abondantes. Ainsi elle rĂ©ussi l’air final « Nacqui all’affanno » avec maĂźtrise et Ă©motion.

Florian Sempey interprĂšte le rĂŽle de Dandini avec une facilitĂ©. Il est drĂŽle Ă  souhait et rĂ©ussi dignement la coloratura difficile de sa partition. Le Don Maginifico d’Alessandro Corbelli captive par le style et le jeu d’acteur. Alidoro, interprĂ©tĂ© par le jeune Adam Plachetka, est une trĂšs agrĂ©able surprise. Faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris, s’il paraĂźt un peu timide au dĂ©but, il suscite les tout premiers bravo de la soirĂ©e lors de son air redoutable du 1e acte « LĂ  del ciel, nell’arcano profondo », oĂč il rĂ©vĂšle une technique sans dĂ©faut et des aigus stables, solides. Chiara Skerath et Isabelle Druet, interprĂ©tant les sƓurs, sont drĂŽles et lĂ©gĂšres, excellentes chanteuses et comĂ©diennes. FĂ©licitons de passage Ă©galement les choeurs trĂšs en forme dirigĂ©s par JosĂ© Luis Basso.

 
 
   
 
 

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Rossini n’est pas forcĂ©ment cĂ©lĂšbre grĂące Ă  son Ă©criture instrumentale, mais la direction du chef Evelino Pido est si bonne, enthousiaste et enjouĂ©e, tout en Ă©tant d’une prĂ©cision particuliĂšre, qu’on arrive Ă  mieux apprĂ©cier les moments de beautĂ©. Sa baguette sans excĂšs et sans lenteur, inspire sans doute les chanteurs, il y a une complicitĂ© sur le plateau et avec la fosse qui Ă©tait absente Ă  la crĂ©ation l’annĂ©e derniĂšre. A l’affiche au Palais Garnier de l’OpĂ©ra national de Paris les 1, 3, 6, 9, 11, 13, 17, 20, 24, 26 dĂ©cembre 2018.

 
 
 

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Comique, le 17 nov 2018. Stockhausen : Donnerstag aus Licht. Pascal /Lazar

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Comique, le 17 novembre 2018. Karlheinz Stockhausen : Donnerstag aus Licht. Maxime Pascal, direction musicale. Benjamin Lazar, mise en scĂšne. Production automnale contemporaine d’envergure Ă  l’OpĂ©ra Comique. L’orchestre Le Balcon dirigĂ© par Maxime Pascal s’attaque Ă  une Ɠuvre monumentale de la musique du XXe siĂšcle, le premier volet du cycle Licht du compositeur allemand Karlheinz Stockhausen, Donnerstag. Benjamin Lazar a le dĂ©fi de mettre en scĂšne l’histoire du jeudi de Saint Michel Archange. MalgrĂ© l’excentricitĂ© inhĂ©rente Ă  l’oeuvre, et les dĂ©sĂ©quilibres de sa rĂ©alisation parisienne, cette 4e production depuis sa crĂ©ation en 1981 est un vĂ©ritable exploit, caressant plus l’intellect que l’ouĂŻe.

 

 

Stockhausen et son Ɠuvre d’art totale…

 

 

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Karlheinz Stockhausen est une figure emblĂ©matique dans l’histoire de la musique, particuliĂšrement grĂące Ă  ses innovations dans la musique Ă©lectronique. Celui qui fut Ă©lĂšve de Messiaen, le seul compositeur publiquement vantĂ© par Pierre Boulez de son vivant, une influence avĂ©rĂ©e pour des profils bien diffĂ©rents tels que Miles Davis, Herbie Hancock, Frank Zappa, Jefferson Airplane, Björk
 est un des compositeurs d « avant-garde » a avoir pu toucher un plus grand public. La cohĂ©rence dans ses recherches musicales et procĂ©dĂ©s tout au long de sa trajectoire fait de lui une figure cohĂ©rente et intĂšgre, malgrĂ© les nombreuses controverses durant sa vie ayant Ă  voir avec diffĂ©rents aspects mĂ©taphysiques voire carrĂ©ment Ă©sotĂ©riques, confondants, de sa personne. Beaucoup d’ancre a coulĂ© et coule encore Ă  ses sujets, nous essayerons de nous limiter aux aspects les plus concrets de la production parisienne de son premier opĂ©ra du cycle Licht, Donnerstag, en Salle Favart.

Ce premier volet monumental est un opĂ©ra en trois actes (avec prĂ©lude et postlude) pour 14 solistes, choeur, orchestre et musique Ă©lectronique. Il « raconte » l’histoire de Michael, sorte d’avatar transfigurĂ© de l’Archange MichaĂ«l dans la tradition judĂ©o-chrĂ©tienne-islamique
 Sa mĂšre Eve, et son pĂšre Lucifer. Chaque personnage est triplĂ©, instrumentiste-chanteur-danseur. Et chaque acte est une terroir fertile Ă  l’expĂ©rimentation Stockhausienne. Si du deuxiĂšme acte nous gardons le souvenir de l’absence totale des chanteurs, comme nous gardons le souvenir curieux mais Ă©phĂ©mĂšre des dispositions des artistes lors des mouvements extĂ©rieurs de l’oeuvre, jouĂ©s Ă  l’extĂ©rieur de la salle et mĂȘme dans la rue ; nous retenons surtout l’audace lumineuse et parfois longue du troisiĂšme.

L’acte le plus Ă©quilibrĂ© et Ă  notre avis le plus impressionnant aux niveaux musicaux et artistiques est donc le 1e, oĂč nous pouvons apprĂ©cier le meilleur Stockhausen lyrique et instrumental. Les grands chefs de file sont les instrumentistes, L’Eve d’Iris Zeroud au cor de basset, ensorcelante, le Lucifer de Michel Adam au trombone, et surtout le Michael d’Henri DelĂ©ger Ă  la trompette, spectaculaire. Sans oublier le piano millimĂ©trique et endiablĂ© d’Alphonse Cemin. Mais n’oublions pas les excellentes prestations des chanteurs, commençant par l’Eve de la soprano LĂ©a Trommenschlager, dramatique et agile Ă  souhait, puis le Lucifer de la basse Damien Pass, d’une Ă©trange et captivante prestance, avec un gosier capable d’englober, et le Michael bouleversant d’humanitĂ© du tĂ©nor Damien Bigourdan. 3e partie du triumvirat, et pas du tout nĂ©gligeable, les danseurs. L’Eve de Suzanne Meyer est un mĂ©lange de coquinerie et de gĂȘne, le Lucifer de Jamil Attari est presque trop allĂ©chant dans sa prestance et ses mouvements. Finalement le Michael d’Emmanuelle Grach est un des points forts de la reprĂ©sentation avec une heureuse combinaison de naĂŻvetĂ© et tonicitĂ©.

Le jeune et prometteur Maxime Pascal est Ă  la direction musicale de l’orchestre Le Balcon, mais aussi l’orchestre de cordes du Conservatoire de Paris et le jeune choeur de Paris, c’est un capitaine inspirant ! Nous le fĂ©licitons pour le dĂ©fi relevĂ© lors de ces 5 heures de reprĂ©sentation, et nous le soutenons dans sa dĂ©marche crĂ©atrice. Son collaborateur Benjamin Lazar Ă  la mise en scĂšne, a pu, nous semble-t-il, s’accorder aux intentions et du chef et du compositeur, tout en ayant conscience du lieu et du public. Il signe donc une mise en scĂšne redoutable de beautĂ©, pour un opus de ce genre, avec un dispositif scĂ©nique et lumineux intĂ©ressant mais surtout hautement efficace. Distinguons les lumiĂšres Ă©poustouflantes de Christophe Naillet (notamment au troisiĂšme acte), les costumes et dĂ©cors d’Adeline Caron, ou encore les rĂ©alisations vidĂ©os de Yann Chapotel. FĂ©licitations encore aux artistes engagĂ©s, et Ă  la direction de l’OpĂ©ra Comique pour sa volontĂ© de garder et davantage rĂ©vĂ©ler l’audace et l’innovation inscrites dans l’ADN de l’institution depuis sa crĂ©ation. A bientĂŽt peut-ĂȘtre pour un autre volet du cycle Licht de Stockhausen.

 

 

Illustration : Opéra Comique / DR

COMPTE-RENDU, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 25 oct 2018. DONIZETTI : L’élixir d’amour. Oropesa, Grigolo, Sagripanti / Pelly.

L'Elisir d'amor de DONIZETTI Ă  l'OpĂ©ra de TOURSCompte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 25 octobre 2018. L’élixir d’amour. Donizetti. Lisette Oropesa, Vittorio Grigolo, Etienne Dupuis, Gabriele Viviani
 Orchestre et choeurs de l’opĂ©ra de Paris. Giacomo Sagripanti, direction. Laurent Pelly, mise en scĂšne. Retour heureux de L’Elixir d’amour de Donizetti signĂ© Laurent Pelly ! Une reprise automnale dĂ©licieuse Ă  souhait, avec toutes les qualitĂ©s de la fabuleuse mise en scĂšne qu’on connait, en une distribution de choc et un orchestre vigoureux sous la direction du jeune chef italien Giacomo Sagripanti, que nous dĂ©couvrons avec enthousiasme.

       
Reprise de l’Elixir Ă  Bastille : le charme de Pelly rĂ©opĂšre dans une distribution juvĂ©nile, cohĂ©rente…

Comédie romantique pour tous les goûts

   

Donizetti, grand improvisateur italien de l’Ă©poque romantique, compose L’Elixir d’amour en deux mois en 1832, assez de temps pour mettre en musique l’amour contrariĂ© du pauvre NĂ©morino envers la frivole et riche Adina. AprĂšs maintes pĂ©ripĂ©ties, le lieto fine de rigueur grĂące Ă  la tromperie de Dulcamara, charlatan, et son Ă©lixir magique, comble les attentes du public : ces deux lĂ  qui s’aiment, se comprennent enfin
 L’Ɠuvre d’une jouissance infatigable est toujours bien servie par la production de Laurent Pelly qui est dĂ©sormais iconique. Le thĂ©Ăątre au service du thĂ©Ăątre avec une conscience absolue de la thĂ©ĂątralitĂ© sentimentale de la partition.

La jeune distribution incarne merveilleusement les rĂŽles avec une fraĂźcheur et une tonicitĂ© confondantes, mais surtout, bienvenues. La Gianetta d’Adriana Gonzales, soprano guatĂ©maltĂšque issue de l’AcadĂ©mie de l’OpĂ©ra, est une belle dĂ©couverte, avec un timbre Ă  la fois lĂ©ger et charnu. Le Dulcamara de Gabriele Viviani impressionne par l’équilibre saisissant entre l’aspect comique du personnage et un chant sein, habitĂ©, avec un style soignĂ©. La pareille pour le Belcore charmeur et drĂŽle d’Etienne Dupuis, Ă  la beaugossitude assumĂ©e ; surtout sa prestation vocale Ă  la fois percutante et raffinĂ©e, son entrĂ©e au premier acte « Come paride vezzoso » particuliĂšrement rĂ©ussie, font mouche. Ils sont tous excellents dans les nombreux duos et ensembles ; fĂ©licitons au passage Ă©galement les chƓurs de l’OpĂ©ra sous la direction Alessandro di Stefano.

Les protagonistes Adina et NĂ©morino sont interprĂ©tĂ©s par Lisette Oropesa et Vittorio Grigolo. Un duo de choc, comme l’est toute la distribution en vĂ©ritĂ©, qui rayonne de candeur juvĂ©nile dans l’engagement scĂ©nique et qui captive vocalement par le mariage ravissant de leurs timbres et la complicitĂ© totale qu’ils savent cultiver. DĂšs le cĂ©lĂšbre duo du premier acte « Una parola Adina », l’agilitĂ© de la soprano et l’aisance du tĂ©nor impressionnent. Le cĂ©lĂšbre air du dernier « Una furtiva lagrima » au deuxiĂšme acte, est un moment troublant de beautĂ©, rĂ©compensĂ© par des longues ovations. Si l’orchestre chez Donizetti est loin d’ĂȘtre un point fort, nous trouvons remarquable la performance de la phalange maison, en superbe forme comme d’habitude, mais avec un je ne sais quoi qui se distingue des prĂ©cĂ©dentes reprises de la production de 2006.

         

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A dĂ©guster sans modĂ©ration Ă  l’OpĂ©ra Bastille encore le 30 octobre ainsi que les 1er, 4, 7, 10, 13, 16, 19, 22 et 25 novembre 2018, avec la soirĂ©e spĂ©ciale pour les -40 ans le 19 nov. Le must lyrique du moment.          

Compte rendu, opéra. Strasbourg. Opéra Nat du Rhin, le 18 juin 2018. Tchaïkovski : EugÚne Onéguine. Baciu, Morozova, / Letonja / Wake-Walker

bONEGUINE_ONR-KlaraBeck_0371-Acte2-728x485Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 18 juin 2018. TchaĂŻkovski : EugĂšne OnĂ©guine. Bogdan Baciu, Ekaterina Morozova, Marina Viotti, Liparit Avetisyan… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Marko Letonja, direction. Frederic Wake-Walker, mise en scĂšne. Fin de saison romantique Ă  Strasbourg, avec la nouvelle production d’EugĂšne OnĂ©guine de TchaĂŻkovski Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin. Le chef Marko Letonja dirige un orchestre en bonne forme et une distribution plutĂŽt jeune qui cautionne Ă  elle seule le dĂ©placement. Frederic Wake-Walker signe une mise en scĂšne (sa premiĂšre en France) rĂ©unissant en apparence, quelques nombreuses idĂ©es aspirant Ă  quelque chose mais qui rĂ©ussit Ă  laisser le public indiffĂ©rent, en contraste avec la musique passionnĂ©e et l’interprĂ©tation -musicale- du quatuor principal, passionnante.

 

 

 

EugĂšne OnĂ©guine Ă  l’OpĂ©ra Nat du Rhin

Rendez-vous manqué, ma non troppo

 

VĂ©ritable chef d’oeuvre lyrique de TchaĂŻkovski, sans doute son opĂ©ra le plus jouĂ© et le plus connu en dehors de la Russie, il est inspirĂ© du roman Ă©ponyme en vers de Pouchkine. L’histoire est celle d’OnĂ©guine l’excentrique citadin blasĂ© qui rejette l’amour inconditionnel de la jeune provinciale Tatiana, pour ensuite le regretter 5 ans aprĂšs, quand il la dĂ©couvre alors Princesse mariĂ©e Ă  l’un de ses amis, le Prince GrĂ©mine. Il revient sur ses choix et souhaite rĂ©activer la dĂ©claration d’amour professĂ©e par Tatiana (fameuse scĂšne de la lettre), avec le but de la faire tout quitter pour lui, lui demandant maintenant ce qu’il n’a pas voulu donner auparavant. Si Tatiana finit par accepter la sincĂ©ritĂ© de leur amour, l’Ɠuvre s’Ă©loigne des conventions romantiques occidentales du XIXe siĂšcle, dans le sens oĂč elle a la force et la dignitĂ© d’ĂȘtre pleinement maĂźtresse de son esprit et non pas esclave de ses affects. Au moment de la confrontation fatidique et finale, elle pleure un peu, elle se bat et gagne, elle le remercie et le congĂ©die. Elle repart avec son mari. De son cĂŽtĂ©, OnĂ©guine, lui, finit dans le dĂ©sespoir de la solitude.

Le silence refroidi de l’auditoire vis-Ă -vis de la mise en scĂšne dont les souvenirs heureux sont de l’ordre technique (lumiĂšres parfois poĂ©tiques de Fabiana Piccioli, dĂ©cors parfois ingĂ©nieux de Jamie Vartan), cĂšde la place Ă  l’émotion qu’arrivent plutĂŽt Ă  transmettre les chanteurs malgrĂ© la proposition thĂ©Ăątrale particuliĂšrement mince, sans ĂȘtre abstraite ni ouvertement contemporaine. Si certains procĂ©dĂ©s rĂ©ussissent Ă  inspirer des sourires et soupirs faciles, Ă©phĂ©mĂšres, comme les enfants mimant des pas de danse avec des ballons en forme de coeur gonflĂ©s Ă  l’hĂ©lium, l’émotion forte que nous gardons Ă  l’esprit est une vague sensation 
 d’ennui.

Peut-ĂȘtre s’agissait-il d’une dĂ©marche voulue par le metteur en scĂšne, un parti pris inspirĂ© de l’attitude « so » blasĂ©e d’OnĂ©guine le cynique
 Curieusement il s’agĂźt de l’opĂ©ra prĂ©fĂ©rĂ© de M. Wake-Walker. Une affection qui manque a contrario de chaleur comme de clarté  FĂ©licitons nĂ©anmoins le courage de la direction de proposer la dĂ©couverte de jeunes chanteurs, talents prometteurs Ă  suivre indiscutablement.

Dans cette dĂ©marche, nous constatons heureusement un rĂ©sultat merveilleux en ce qui concerne les jeunes chanteurs engagĂ©s pour le quatuor principal. Si le Lensky de Liparit Avetisyan déçoit lors de son air au premier acte, d’une grande beautĂ©, mais Ă  l’interprĂ©tation un peu faussĂ©e, il se rattrape au IIe acte et touche l’auditoire par son humanitĂ©. L’Olga de Marina Viotti est coquette et espiĂšgle Ă  souhait, avec une voix saine et bien maĂźtrisĂ©e. La Tatiana d’Ekaterina Morozova campe un air de la lettre au premier acte d’une grande beautĂ©. Si son allure peut-ĂȘtre un peu trop digne pour le rĂŽle -au premier acte-, son chant est toujours dĂ©licieusement nuancĂ© et l’interprĂ©tation captivante, incarnĂ©e.

aONEGUINE_ONR-KlaraBeck_4136_acte1-362x543Le baryton roumain Bogdan Baciu faisant ses dĂ©buts en France dans le rĂŽle-titre, est une dĂ©couverte extraordinaire. La richesse de sa performance se trouve dans le chant, dans son interprĂ©tation presque trop chaleureuse parfois, Ă©motive, tout en restant maĂźtre de son instrument qu’il sait bien projeter dans la salle Ă©galement. Remarquons aussi Doris Lamprecht et Margarita Nekrasova dans les rĂŽles de Madame Larina et Filipievna respectivement, excellentes dans tous les sens. Si les choeurs de l’OpĂ©ra prĂ©parĂ©s par Sandrine Abello et dirigĂ©s par Inna Petcheniouk sont en bonne forme vocalement, les contraintes ringardes et rĂ©guliĂšrement incongrues de la mise en scĂšne, semblent affecter malheureusement leur prestation. Reste l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg sous la baguette de Marko Letonja. Une direction sage sans ĂȘtre froide, donnant une exĂ©cution plutĂŽt tempĂ©rĂ©e. Ceci peut bien s’accorder Ă  la partition de TchaĂŻkovski qui rĂ©ussit le pari de briller et de sentimentalisme et de clartĂ©. Si l’équilibre n’est pas toujours lĂ , parfois au dĂ©triment de l’Ɠuvre musicale, ce mĂȘme dĂ©sĂ©quilibre parvient parfois Ă  distraire la vue pour s’adonner, heureusement, et en tout abandon, Ă  l’ouĂŻe. FĂ©licitons ainsi les cuivres et les bois enivrants, et le groupe des cordes, impeccables. Encore Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin les 22, 24 et 26 juin (Strasbourg) ainsi que les 4 et 6 juillet Ă  la Filature de Mulhouse. Illustrations : © Klara Beck

Compte-rendu, opéra. PARIS, Opéra Bastille, le 16 mai 2018. WAGNER : PARSIFAL (NP).Mattei, Schager, Kampe, Jordan/Jones.

Compte-rendu, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra Bastille, le 16 mai 2018. Richard Wagner : Parsifal. Peter Mattei, GĂŒnther Groissböck, Andreas Schager, Anja Kampe, Evgeny Nikitin… Orchestre de l’OpĂ©ra. Philippe Jordan, direction. Richard Jones, mise en scĂšne. AprĂšs une premiĂšre repoussĂ©e suite Ă  un accident technique, la maison parisienne inaugure enfin sa nouvelle production de Parsifal, le festival lyrique sacrĂ©e, mis en scĂšne par l’anglais Richard Jones. Philippe Jordan dirige l’orchestre de l’OpĂ©ra avec sophistication et clartĂ©, habituelles.

parsifal opera bastille richard jones par classiquenews annonce prĂ©sentation opĂ©raPARSIFAL EST VENU POUR SAUVER LE MONDE 
 OU PAS. La lĂ©gende du Graal qui inspire le livret s’est imposĂ©e Ă  Wagner aprĂšs avoir lu la romance mĂ©diĂ©vale Parzifal de Wolfram von Eschenbach. Le compositeur Ă©crivit par la suite le synopsis de ce qui allait devenir son ultime opĂ©ra, ce dĂšs 1857, soit 25 ans avant la premiĂšre qui eut lieu grĂące au soutien de son mĂ©cĂšne, Louis II de BaviĂšre. Il est nĂ©cessaire de citer ici un annexe au programme de la crĂ©ation Ă  Bayreuth, de la plume du compositeur lui-mĂȘme, nommĂ© « HĂ©roĂŻsme et ChrĂ©tienté » (Heldentum und Christentum). Dans ce texte moins connu que son testament antisĂ©mite « La judĂ©itĂ© dans la musique » (Das Judenthum in der Musik), Wagner explique que les aryens, leaders teutons de l’humanitĂ© tout entiĂšre, sont descendants des dieux, et que les autres races, infĂ©rieures forcĂ©ment, descendent, elles, des primates. Il y exprime aussi son dĂ©goĂ»t vis-Ă -vis de la dĂ©votion des chrĂ©tiens pour un dieu juif, Ă  travers son incarnation, ce Christ juif qu’il tient en horreur. Le compositeur s’est donnĂ© donc la peine de rĂ©-imaginer le Christ selon son goĂ»t. Ainsi, le chevalier Parsifal devient, de fait, un Christ aryen.

Si la mise en scĂšne de Richard Jones, avec dĂ©cors gĂ©ants et costumes d’Ultz, dĂ©fend une transposition vers une modernitĂ© indistincte, dans une sorte de collĂšge-secte aux Ier et IIIe actes, ou encore qui s’inscrit dans le milieu scientifique (cf le palais de Klingsor au IIe), elle demeure en vĂ©ritĂ© trĂšs conventionnelle. Voire vaine. Sans tension vĂ©ritable, exceptions faites aux Ier acte, quelque-peu rocambolesque, et au IIe avec une pseudo-revue des Filles-Fleurs dĂ©jantĂ©es (aux seins gĂ©ants) ; mais cette vision schĂ©matique et caricaturales, en rien poĂ©tique, est dĂ©pourvue de profondeur au IIIe. Les bijoux seraient donc Ă  chercher ce soir dans la musique. Ou pas.

La distribution a le mĂ©rite d’ĂȘtre plutĂŽt homogĂšne voire engagĂ©e Ă  servir tous les partis de la production. Ainsi, l’Amfortas de Peter Mattei dans toute sa gloire, tourmentĂ© Ă  souhait, Ă©lĂ©gant toujours, et avec une voix capable de force comme de souplesse. Excellente aussi, l’interprĂ©tation de GĂŒnther Groissböck en Gurnemanz ; au niveau scĂ©nique, il est mĂȘme peut-ĂȘtre un poil trop beau au Ier acte, mais fait preuve d’une rĂ©silience vocale qui ne laisse pas indiffĂ©rent. Comme d’habitude son chant a du caractĂšre et sa diction est fantastique. Un peu moins fantastique celle d’Evgeny Nikitin en Klingsor. Le timbre sied au rĂŽle merveilleusement, et la prestation a un je ne sais quoi d’étrange comme d’inquiĂ©tant
 ma non troppo. La Kundry d’Anja Kampe est bouillonnante, bouleversante, tout simplement excellente malgrĂ© la minceur dramaturgique de la production. Il s’agĂźt d’une performance sans dĂ©faut au niveau vocal, mĂȘme si elle a pris un certain moment pour se chauffer au cours du Ier acte (qui il est vrai n’espt « son » acte). Que dire du Parsifal d’Andreas Schager ? S’il est cristallin dans les aigus, si d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, son interprĂ©tation vocale est solide, remplissant l’immensitĂ© de l’OpĂ©ra Bastille (un exploit en soit dĂ©jĂ ), il laisse, lui, osons le dire, plutĂŽt indiffĂ©rent. Les lieux communs qui lui sont attribuĂ©s dans la mise en scĂšne ne permettent pas non plus de voir ou apercevoir un quelconque relief. Dommage. FĂ©licitons les nombreux petits rĂŽles en pleine forme et le travail des chƓurs de l’OpĂ©ra de Paris, sous la direction spiritosa de JosĂ© Luis Basso.

L’Orchestre sous la baguette toujours raffinĂ©e de Philippe Jordan Ă©tale une sonoritĂ© uniforme et correcte. SophistiquĂ©e voire sĂ©vĂšre dans la forme, sa direction explore la partition avec sagesse. Le final Ă©thĂ©rĂ© reste un moment de grande beautĂ©. S’il n’est pas obligatoire de jouer Wagner avec la force de la grandeur que le compositeur s’est auto-attribuĂ©e, le geste s’affirme juste, mais elle est souvent sans conviction. Peut-ĂȘtre le chef est-il secrĂštement du mĂȘme avis que le philosophe Nietzsche quand il dit, tout en louant la force et la beautĂ© d’une grande partie de l’opĂ©ra, qu’il Ă©tait question ici d’une « Ɠuvre malicieuse
 mauvaise
 outrageante pour la morale ». Tout en reconnaissant sa sĂ©duction formelle, la partition n’est elle pas en soi vĂ©nĂ©neuse et dangereuse ? Encore Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Bastille le 20 et 23 mai 2018. Comme celle antĂ©rieure Ă  Paris signĂ©e Warlikowski, encore une nouvelle production wagnĂ©rienne qui ne laissera pas un souvenir impĂ©rissable.

Compte-rendu, concert. Metz. L’Arsenal de Metz, le 19 avril 2018. RĂ©cital Farinelli. Vivica Genaux, mezzo-soprano.

handel_06 flavio 1728 Farinelli Cuzzoni senesino opera handel in londonCompte-rendu, concert. Metz. L’Arsenal de Metz, le 19 avril 2018. ‘« Farinelli » Concerto de’ Cavalieri, orchestre baroque. Marcello di Lisa, direction. Vivica Genaux, mezzo-soprano. Nous sommes accueillis Ă  Metz dans la cĂ©lĂšbre salle de l’Arsenal, de rĂ©putation internationale pour son acoustique, dans le cadre d’un concert unique de la mezzo-soprano Vivica Genaux, avec l’orchestre Concerto de’ Cavalieri jouant sur des instruments d’époque sous la direction du chef Marcello Di Lisa. L’occasion est unique pour plusieurs raisons. L’intitulĂ© du concert n’est autre que « Farinelli » : nous avons au programme des morceaux composĂ©s ou retouchĂ©s Ă  l’intention du fameux castrat du XVIIIe siĂšcle, agrĂ©mentĂ©s de piĂšces instrumentales des maĂźtres de l’époque, dont bien sĂ»r Haendel et Scarlatti, mais aussi Vivaldi et Corelli.

Une salle pas comme les autres

 

Il est d’autant plus remarquable que l’enregistrement de la bande sonore du film des annĂ©es 90’s Farinelli, de GĂ©rard Corbiau, s’est Ă©galement fait Ă  l’Arsenal de Metz pour des raisons technologiques et acoustiques. Il y a donc ce soir une sensation de rĂ©capitulation musicale grĂące Ă  ce concert oĂč nous pouvons constater davantage les qualitĂ©s qu’a crĂ©Ă© la renommĂ©e de cette salle extraordinaire. Le son cristallin et limpide impacte l’audience dĂšs les premiĂšres mesures du Concerto grosso op.6 n°4 en rĂ© majeur de Corelli, exĂ©cutĂ© Ă  la perfection par le Concerto de’ Cavalieri.

 

Baroque pyrotechnique

Au cours de la soirĂ©e la mezzo-soprano ravit les cƓurs avec les airs de Haendel tels que Lascia ch’io pianga et Cara Sposa, dont les performances furent tendre et intense respectivement. Le Salve Regina de PergolĂšse chantĂ© avec beaucoup d’émotion maĂźtrisĂ©e, contenue, est une sorte de respiration / mĂ©ditation Ă  cĂŽtĂ© de l’archi cĂ©lĂšbre air de Hasse retouchĂ© par Broschi « Son qual nave », oĂč la cantatrice fait preuve d’une grande intelligence vis-Ă -vis des vocalises interminables. Elle rĂ©ussit avec des ornementations particuliĂšres, parfois inattendues. Elle campe cet air avant l’entracte laissant le public enflammĂ© et affamĂ©.

Le programme se termine officiellement en tout brio avec l’air de Carlo Broschi « Qual guerriero in campo armato », fait sur mesure pour son frĂšre le castrat Farinelli. Les lignes vocales ne sont pas sans rappeler l’autre cĂ©lĂšbre air de Borschi/Hasse « Son qual nave ». Si la frivolitĂ© de cet air peut offenser certaines profondeurs dĂ©licates, il est surtout et avant un tour de force et une piĂšce de rĂ©sistance, un vrai show-stopper que la mezzo-soprano ne fait que trop bien interprĂ©ter avec son gosier mitraillette, et dont la performance est compensĂ© d’applaudissements effrĂ©nĂ©s et de bravos illimitĂ©s. Vivica Genaux offre Ă  l’auditoire le bis pyrotechnique baroque par excellence, l’air de Vivaldi « Agitata da due venti », oĂč elle s’abandonne aux acrobaties vocalisantes sans difficultĂ© apparente, pour la grande joie du public.

Un concert dont nous nous souviendrons certainement et qui a définitivement cautionné le déplacement, et pour la salle et pour les artistes invités

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Compte rendu, opĂ©ra. TOURS. OpĂ©ra, le 16 mars 2018. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Jean / Sinivia

Compte rendu, opĂ©ra. TOURS. OpĂ©ra, le 16 mars 2018. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Jean / Sinivia. Compte rendu, opĂ©ra. TOURS. OpĂ©ra, le 16 mars 2018. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Barbara Bargnesi, Gustavo Quaresma, Mikhael Piccone, Marc Barrard
 Choeurs de l’opĂ©ra, Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Val de Loire/Tours. Samuel Jean, direction musicale. Adriano Sinivia, mise en scĂšne.

Le plus chaleureux bijoux comique de Donizetti vient fondre la glace hivernale Ă  l’OpĂ©ra de Tours! La production de l’OpĂ©ra de Lausanne, signĂ©e Adriano Sinivia, est assurĂ©e par une distribution rayonnante de jeunesse. Les choeurs et orchestre de l’opĂ©ra interprĂštent l’Ɠuvre lĂ©gĂšre avec un charme indĂ©niable. Un melodramma giocoso succulent malgrĂ© les bĂ©mols.

 

 

 

Une comédie romantique pas comme les autres

  

 

TOURS opera elisir amore samuel jean compte rendu critique par classiquenews©MariePétry

  

 

L'OpĂ©ra de TOURS affiche l'ELISIR d'AMORE de DONIZETTIDonizetti, grand improvisateur italien de l’Ă©poque romantique (au dĂ©but du siĂšcle), compose L’Elisir d’Amore en deux mois (pas en deux semaines!) en 1832. Le texte de Felice Romani s’inspire du livret de Scribe pour l’opĂ©ra d’Auber « Le Philtre », dont la premiĂšre a eu lieu un an auparavant. L’opus est une comĂ©die romantique en toute lĂ©gĂšretĂ©, racontant l’amour contrariĂ© du pauvre Nemorino pour la frivole et riche Adina, et leur lieto fine grĂące Ă  la tromperie de Dulcamara, charlatan, et son magico elisire. Une Ɠuvre d’une jouissance infatigable, vĂ©ritable cadeau vocal pour les 5 solistes, aux voix dĂ©licieusement flattĂ©es par les talents du compositeur.

Le jeune tĂ©nor brĂ©silien Gustavo Quaresma dans le rĂŽle de Nemorino est tout tendre et touchant, bondissant Ă  souhait sur le plateau, avec du swing dans les ensembles et trĂšs mignon dans les solos. L’archicĂ©lĂšbre romance du 2e acte « Una furtiva lagrima » est son sommet d’expression vocale ; il y rayonne de chaleur et d’humanitĂ©. A ses cĂŽtĂ©s, la soprano Barbara Bargnesi dans le rĂŽle d’Adina, interprĂšte avec brio le rĂŽle coquin de la jeune femme gĂątĂ©e par la nature, bien nĂ©e, et bien dĂŽtĂ©e. Sa prestation vocale est fabuleuse, son timbre charnu et la virtuositĂ© insolente dans les nombreuses vocalises touchent l’auditoire, et compensent les trĂšs peu nombreux dĂ©faut de justesse. Elle est aussi excellente actrice, convaincante dans l’espiĂšglerie comme dans le pathos final.
Le Dulcamara de Mark Barrard est une force comique d’un magnĂ©tisme assumĂ©. Sa performance captive,
 et par sa voix large et saine, et par son jeu d’acteur, malin et vivace Ă  souhait ! Le Belcore de Mikhael Piccone est un cas particulier. S’il joue trĂšs bien le rĂŽle du grand beau-gosse militaire insouciant et prĂ©tentieux, avec un je ne sais quoi d’élĂ©gant dans sa posture et sa plastique, aussi avec sa musique plutĂŽt rustique au charme facile, l’affectation dans la voix, plutĂŽt drĂŽlissime, empĂȘche parfois la projection. Nous apprĂ©cions les qualitĂ©s de la Giannetta de Julie Girerd, soliste des choeurs de l’opĂ©ra sous la direction d’Alexandre Hervient. Remarquons d’ailleurs l’excellente prestation du choeur, en trĂšs bonne forme : il est de bout en bout rĂ©jouissant !

L’Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Val de Loire/Tours est dans la meilleure des formes Ă©galement. Sous la direction de Samuel Jean, les bois se distinguent souvent, et la couleur mĂ©lancolique ressort davantage avec le choix de tempi parfois ralentis. Donizetti se distingue par son don incroyable des sensations et des sentiments sincĂšres dans la texture mĂȘme de la musique. La caractĂ©risation musicale est incroyable et d’un naturel confondant (Ă  l’opposĂ© de la farce dĂ©licieuse d’un Rossini plus archĂ©typale Ă  notre avis). Dans ce sens, la production d’Adriano Sinivia, avec les dĂ©cors magistraux de Cristian Taraborrelli s’accorde Ă  ces aspects. Il s’agĂźt lĂ  d’un mĂ©lodrame joyeux d’un petit monde gigantesque, oĂč des personnages simples s’adonnent Ă  une vie simple dans les prĂ©s, Ă©picĂ©e des pĂ©ripĂ©ties sentimentales grĂące Ă  l’oeuvre d’un charlatan/entremetteur. Fortement recommandĂ© Ă  nos lecteurs pour guĂ©rir tous les maux ! Encore Ă  l’affiche demain, le mardi 20 mars 2018.

 

 

 

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Compte rendu, opĂ©ra. TOURS. OpĂ©ra, le 16 mars 2018. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Jean / Sinivia. Compte rendu, opĂ©ra. TOURS. OpĂ©ra, le 16 mars 2018. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Barbara Bargnesi, Gustavo Quaresma, Mikhael Piccone, Marc Barrard
 Choeurs de l’opĂ©ra, Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Val de Loire/Tours. Samuel Jean, direction musicale. Adriano Sinivia, mise en scĂšne. Illustrations : © Marie PĂ©try

 

 
 

 
 

Compte-rendu, opĂ©ra. Lille, OpĂ©ra, le 19 mai 2017. VIVALDI : Arsilda. Lucile Richardot… Collegium 1704,Vaclav Luks / David Radok

Compte-rendu, opĂ©ra. Lille, OpĂ©ra, le 19 mai 2017. VIVALDI : Arsilda. Lucile Richardot… Collegium 1704,Vaclav Luks / David Radok. PremiĂšre française de l’Arsilda de Vivaldi Ă  l’OpĂ©ra de Lille ! Une coproduction internationale de haute qualitĂ© avec le fabuleux ensemble Collegium 1704 en charge de la musique, finement dirigĂ©e par son chef, Vaclav Luks. La distribution tout aussi internationale rayonne de talents, la mise en scĂšne atemporelle du tchĂšque David Radok rĂ©ussit Ă  captiver un public divers, avec perruques poudrĂ©es et iphone sur scĂšne ! Un choc heureux et une production d’une incroyable actualité !

 

 

 

Vivaldi l’exubĂ©rant : une Arsilda enthousiasmante Ă  Lille

Le concert des sentiments

 

 

Antonio_Vivaldi grand portrait classiquenews_1L’archicĂ©lĂšbre « PrĂȘtre Roux » vĂ©nitien, Antonio Vivaldi, est l’une des figures de la musique classique les plus connues grĂące, notamment, Ă  ses compositions instrumentales, tels que les nombreux concerti pour violon, dont les fameuses 4 saisons. Or, dans une Ɠuvre presque aussi large que celle d’un Mozart, avec plus de 500 concerti, et 46 opĂ©ras, nous nous rĂ©jouissons de l’attention qu’on porte de plus en plus Ă  ses piĂšces mĂ©connues. L’Arsilda en tournĂ©e concerne le dernier opĂ©ra vĂ©nitien du compositeur, contemporain de sa Juditha Triumphans (1716), le seul oratorio de Vivaldi ayant survĂ©cu au passage du temps, et qui dĂ©ploie une grande exubĂ©rance. Comme d’habitude dans la Venise lyrique du baroque tardif, selon les maintes conventions d’opera seria, l’histoire du livret n’est qu’un prĂ©texte quelque peu Ă©rudit, particuliĂšrement propice Ă  la mise en musique d’un riche Ă©ventail de sentiments, avec un regard Ă  la fois cynique et plein d’espoir sur les contradictions , inhĂ©rentes Ă  la condition humaine. Ainsi, Arsilda, reine du Pont, aime Tamese, roi de Cilicie prĂ©sumĂ© mort dont la sƓur Lisea assume l’identitĂ© en travesti pour un devoir politique. Lisea est Ă©prise de Barzane, roi de Lydie et ami de Tamese, mais il finit par tomber amoureux d’Arsilda. Tout se termine dans le lieto fine classique, en l’occurrence un double mariage aprĂšs moult vicissitudes, masques tombĂ©es, fausses identitĂ©s dĂ©voilĂ©es, orgueils ravalĂ©s… Tamese regagne son trĂŽne et se marie avec Arsilda, tandis que Lisea regagne, non sans une amertume inavouable mais bien audible, Berzane.

Dans cette production, le chef Vaclav Luks a eu l’intelligence de reprendre l’air de Lisea du deuxiĂšme acte « Fra cieche tenebre » et d’en faire la vĂ©ritable fin de l’opĂ©ra, aprĂšs le double-mariage d’une perplexitĂ© et d’un impact psycho-Ă©motionnel qui anticipe celui de Cosi fan tutte de Mozart, crĂ©Ă© presque un siĂšcle plus tard. Dans cet air pathĂ©tique et court, Lisea, chantant sa dĂ©solation, entone une priĂšre, une imploration abstraite de consolation. Le happy-ending conventionnĂ© cĂšde enfin Ă  la rĂ©alitĂ©.

Heureuse rĂ©alitĂ©, celle de cette premiĂšre ! Quel plaisir de voir un travail de recherche courageux et pointu si finement exĂ©cutĂ©! L’orchestre Collegium 1704 et son choeur Collegium Vocale 1704 sont la barque immuable sur laquelle nous traversons l’ocĂ©an des souffrances humaines et d’autres affects baroques rĂ©sonnant toujours d’actualitĂ© de nos jours. Qu’il s’agisse des cordes agitĂ©es pendant les nombreuses descriptions des phĂ©nomĂšnes naturelles, ou encore les rares et excellentes participations ponctuelles des vents -cuivrĂ©s et boisĂ©s!-, ou encore le continuo irrĂ©prochable assurĂ© par les clavecins, thĂ©orbes & co. Une premiĂšre oĂč la musique est sans doute la protagoniste, avec les nombreux visages et talents singuliers de ses interprĂštes.

Dans ce sens, la distribution est Ă  la hauteur du pari, mĂȘme si pas toujours Ă©gale et avec un petit instant d’Ă©chauffement nĂ©cessaire pour certains rĂŽles. Le baryton-basse argentin Lisandro Abadie dans le rĂŽle de l’oncle Cisardo qui ouvre l’oeuvre, a un timbre sĂ©duisant, un registre large avec une bonne dose de virtuositĂ©. Bien sĂ»r, la virtuositĂ© pyrotechnique est plutĂŽt relĂ©guĂ©e aux seconds rĂŽles comme celui de l’oncle mais aussi celui de Mirinda, confidente d’Arsilda, brillamment interprĂ©tĂ© par la soprano Lenka Macikova. Elle a les morceaux les plus agiles et les plus charmants, et fait ainsi preuve d’une virtuositĂ© vocalisante, rayonnante de panache et de personnalitĂ©. Son air « Io son quel gelsomino » clĂŽturant le premier acte est un sommet de grĂące pastorale et de naĂŻvetĂ©, et la soprano le chante dĂ©licieusement tout en ayant un jeu d’actrice percutant, accompli. Le Berzane du contre-tĂ©nor Justin Kim est tout aussi solide. Les morceaux qui lui sont attribuĂ©s par Vivaldi sont parfois plus dramatiques, sans devenir altiers comme ceux de Lisea ou d’Arsilda. Il est tout autant pyrotechnique et bon acteur, l’effort sur scĂšne est parfois Ă©vident, donnant Ă  son rĂŽle davantage d’humanitĂ© et d’Ă©motion. Beaucoup d’Ă©motion et de virtuositĂ© aussi et surtout dans le rĂŽle de Tamese, interprĂ©tĂ© par le tĂ©nor Fernando Guimaraes, lui aussi touchant d’humanitĂ©. Si sa performance fut juste, il semblait parfois fatiguĂ©.

Tout le contraire en ce qui concerne les rĂŽles de Lisea et d’Arsilda, tenus par Lucile Richardot et Olivia Vermeulen respectivement. Les vĂ©ritables hĂ©roĂŻnes de l’opĂ©ra, leur prĂ©sence sur le plateau captivait immanquablement l’attention totale des spectateurs. La premiĂšre campe un personnage Ă  la subtilitĂ© et Ă  la sensibilitĂ© Ă  fleur de peau, tout en reprĂ©sentant par son chant et son jeu, une sĂ©rie de sentiments contrastants. Que ce soit dans la hargne ou dans la plainte amoureuse, ou dans le doute et l’hĂ©sitation, ce qu’elle fait avec son instrument pĂ©nĂštre les cƓurs. La justesse de sa diction et son engagement scĂ©nique sont tout aussi remarquables que son chant charnu, veloutĂ©. L’Arsilda d’Olivia Vermeulen est tout pathos, toute dignitĂ©, et elle commande l’attention sans problĂšme. DĂšs son air d’entrĂ©e, au premier acte : « Io sento in questo seno », nous sommes captivĂ©s par son beau chant, tout aussi riche en Ă©motions que fin dans le legato. Les choeurs sollicitĂ©s Ă  plusieurs reprises sont si dynamiques et la performance si fantastique que nous aurions voulu les entendre davantage.

Que dire de la mise en scĂšne de David Radok ? Le fils d’Alfred Radok, figure mythique de la mise en scĂšne en Europe centrale, s’attaque Ă  l’Ɠuvre avec habiletĂ©. Comme tout opĂ©ra seria oĂč il y a trĂšs peu d’action, et oĂč les airs ont cette structure contraignante de la rĂ©capitulation (ou forme A-B-A), la tĂąche n’est pas Ă©vidente. La proposition du tchĂšque est en l’occurrence atemporelle et se concentre sur le travail d’acteur. L’Ɠuvre commence en costumes d’Ă©poque et perruques poudrĂ©es et se termine en costumes modernes avec accessoires modernes tels qu’un smartphone ! FĂ©licitations Ă  toute l’Ă©quipe artistique concertĂ©e ; Ă  Zuzana Jezkova pour les costumes fabuleux ; Ă  Andrea Miltnerova pour une chorĂ©graphie illustrative et amusante, Ă  Premysl Janda pour les plus belles lumiĂšres, parfois carrĂ©ment inoubliables, ou encore Ă  Ivan Theimer pour les toiles changeantes en fond de scĂšne, d’une poĂ©sie indĂ©niable, souvent invisible aux yeux. Dans le lieu unique choisi par le metteur en scĂšne, assurant aussi la scĂ©nographie, tout est reprĂ©sentation. Cela fonctionne et cela rayonne de modernitĂ© comme de candeur. Radok nous dit que les dĂ©sirs des vĂ©nitiens de l’Ă©poque de Vivaldi ne sont pas si diffĂ©rents des dĂ©sirs actuels, ceux interconnectĂ©s de 2017, et surtout, il nous montre que les contradictions et incohĂ©rences de l’homme, quand il devient esclave de ses dĂ©sirs, continuent d’agiter nos esprits, aprĂšs trois siĂšcles. Une coproduction de prestige dont la valeur dĂ©passe largement l’investissement et qui peut s’avĂ©rer lĂ©gendaire avec le temps. TrĂšs fortement recommandĂ©e Ă  tous nos lecteurs, encore Ă  l’affiche Ă  Lille le mardi 23 mai, puis en tournĂ©e au Luxembourg, Caen (13 et 15 juin) et Versailles (23 et 25 juin 2017).

 

 

 

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Compte-rendu, opĂ©ra. Lille, OpĂ©ra, le 19 mai 2017. VIVALDI : Arsilda, Regina di Ponto. Lucile Richardot, Olivia Vermeulen, Justin Kim, Lisandro Abadie… Collegium 1704, choeurs et orchestre. Vaclav Luks, direction. David Radok, mise en scĂšne.

 

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris Bastille, le 16 mai 2017. EugĂšne OnĂ©guine. TchaĂŻkovski. Netrebko, Mattei… E. Gardner / Willy Decker

tchaikovski Pyotr+Ilyich+Tchaikovsky-1Compte rendu, opĂ©ra. Paris Bastille, le 16 mai 2017. EugĂšne OnĂ©guine. TchaĂŻkovski. Netrebko, Mattei… E. Gardner / Willy Decker. Retour heureux d’EugĂšne OnĂ©guine de TchaĂŻkovski Ă  l’OpĂ©ra de Paris. La production maison signĂ©e Willy Decker revient Ă  l’affiche en ce printemps 2017 avec une distribution de choc, dont Anna Netrebko et Peter Mattei sont les protagonistes. L’Orchestre de l’opĂ©ra dans la meilleure des formes est dirigĂ© par le chef Edward Gardner. Une soirĂ©e romantique Ă  souhait, avec un je ne sais quoi d’Ă©lĂ©giaque, de distinguĂ©, comme la poĂ©sie de Pouchkine qui inspire le livret.

Inoubliables scĂšnes lyriques

VĂ©ritable chef d’oeuvre lyrique de TchaĂŻkovski, sans doute son opĂ©ra le plus jouĂ© et le plus connu en dehors de la Russie, l’opĂ©ra est inspirĂ© du roman Ă©ponyme en vers de Pouchkine. Il raconte l’histoire d’OnĂ©guine l’excentrique citadin blasĂ© qui rejette l’amour inconditionnel de la jeune provinciale Tatiana, pour ensuite le regretter 5 ans aprĂšs, quand il la (re)dĂ©couvre en nouvelle aristocrate, mariĂ©e Ă  l’un de ses amis, le Prince GrĂ©mine. Il revient sur ses choix : il revient sur la dĂ©claration d’amour professĂ©e par Tatiana, avec le but de la faire tout quitter pour lui, lui demandant maintenant ce qu’il n’a pas voulu donner auparavant. Si Tatiana finit par accepter la sincĂ©ritĂ© de leur amour, l’Ɠuvre s’Ă©loigne des conventions romantiques occidentales du XIXe siĂšcle, dans le sens oĂč elle a la force et la dignitĂ©, l’agence vĂ©ritable, d’ĂȘtre maĂźtresse de son esprit et non pas esclave de ses affects. Ainsi, elle pleure un peu, elle se bat et gagne, elle le remercie
  puis le congĂ©die. Elle repart avec son mari. OnĂ©guine, lui, finit dans le dĂ©sespoir de la solitude.

Dans la nombreuse correspondance existante de Tchaikovski, nous constatons un rapprochement avec l’hĂ©roĂŻne, mais pas que. TchaĂŻkovski le romantique aime la vĂ©ritĂ© des sentiments des personnages de Pouchkine. Des liens avec sa vie personnelle sont bien curieux et mĂȘme frappants. Notamment le fait que lui, Ă  l’encontre d’OnĂ©guine, dĂ©cida de se marier avec une ancienne Ă©lĂšve du conservatoire, Antonina Milioukova qui lui aurait Ă©crit Ă  plusieurs reprises des lettres Ă©prises d’affection. Comme nous le savons, le mariage fut un fiasco et TchaĂŻkovski tomba dans une dĂ©pression suicidaire aprĂšs six semaines de vie commune.

Rien de pathologique pourtant dans l’excellent travail artistique et la rĂ©alisation des fabuleux interprĂštes engagĂ©s. La Prima Donna Anna Netrebko dans le rĂŽle de Tatiana est une force musico-thĂ©Ăątrale. Le temps est suspendu pendant la durĂ©e du cĂ©lĂšbre air de la lettre du premier acte, oĂč elle chante avec une clairvoyance mĂ©lancolique mais surtout du courage, son amour pour OnĂ©guine. Elle est au sommet d’une belle carriĂšre, et nous nous dĂ©lectons de la voir mettre tout son art au service de l’opus du maĂźtre Russe. Idem pour la prestation magnifique du baryton suĂ©dois Peter Mattei dans le rĂŽle-titre. Quel art, quelle science, quelle sensibilitĂ© Ă  fleur de peau tout en ayant une maĂźtrise indĂ©niable de ses moyens. Surtout quel jeu d’acteur saisissant. Un duo de choc en vĂ©ritĂ© !
Et nous pourrions dire mĂȘme un quatuor de choc, puisque l’Olga de Varduhi Abrahamyan fut excellente comme le Lensky candide et touchant d’humanitĂ© du tĂ©nor Pavel Cernoch, toujours agrĂ©able Ă  voir comme Ă  entendre. En ce qui concerne ce dernier, son air du premier acte fut un sommet de lyrisme dans la soirĂ©e. Remarquons enfin la voix large et la prestance d’Alexander Tsymbalyuk dans le rĂŽle du Prince GrĂ©mine, ou encore le Monsieur Triquet de Raul GimĂ©nez, qui compense l’articulation du français difficile Ă  comprendre avec un jeu scĂ©nique percutant et un instrument toujours bien agile. Les choeurs trĂšs sollicitĂ©s sont dans la meilleure des formes sous la direction de JosĂ© Luis Basso.

Un autre protagoniste ? Prestation exemplaire aussi de la phalange parisienne sous la direction du chef Edward Gardner. L’Ă©quilibre entre fosse et orchestre est remarquable pour une premiĂšre Ă  Bastille, surtout avec l’instrument puissant de la Netrebko. La partition quant Ă  elle se voit exĂ©cutĂ©e avec brio et sensibilitĂ©, elle est riche en mĂ©lodies mĂ©morables qui captivent l’audience. Les vents se distinguent par la beautĂ© des pages que le compositeur leur attribue, et nous sommes bercĂ©s, valsĂ©s, exaltĂ©s en permanence pendant les presque 3 heures de reprĂ©sentation.
Le travail du metteur en scĂšne allemand est d’une efficacitĂ© et d’une sincĂ©ritĂ© permanente :nul acte et nul moment paraĂźt gratuit ou incongru, et ce en dĂ©pit de la nature du livret coupĂ© en scĂšnes avec peu d’action vĂ©ritable. Comme toujours chez Tchaikovski, c’est le portrait des sentiments qui prime en cette premiĂšre printaniĂšre, et nous avons l’impression que toutes les Ă©quipes concertĂ©es sont d’accord avec le maĂźtre,  Ă  la hauteur de son Ɠuvre. A voir et revoir sans modĂ©ration, Ă  l’OpĂ©ra Bastille les 19, 22, 25, 28 et 31 mai 2017 ainsi que les 3, 6, 11 et 14 juin 2017 (attention : Nicole Car remplace Anna Netrebko pour les reprĂ©sentations du mois de juin).

Compte rendu, danse. Paris, OpĂ©ra Bastille, le 14 mars 2017. Balanchine : Le Songe d’une nuit d’étĂ©. Simon Hewett, direction musicale.

Compte rendu, danse. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 14 mars 2017. Balanchine : Le Songe d’une nuit d’Ă©tĂ©. Paul Marque, Eleonora Abbagnato, StĂ©phane Bullion, Alice Renavand… Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. FĂ©lix Mendelssohn, compositeur. Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra de Paris. Anne-Sophie Ducret, Pranvera Lehnert, solistes. Simon Hewett, direction musicale. EntrĂ©e au rĂ©pertoire du ballet narratif de Balanchine, Le Songe d’une Nuit d’EtĂ© d’aprĂšs la dĂ©licieuse comĂ©die de Shakespeare. Une raretĂ© dans l’Ɠuvre du maĂźtre nĂ©oclassique, encore mĂ©connue en France, la chorĂ©graphie permet Ă  l’occasion aux jeunes talents du Ballet de l’OpĂ©ra, d’assumer des rĂŽles, pendant qu’une partie de la compagnie est en tournĂ©e Ă  l’Ă©tranger. Sur les musiques de Felix Mendelssohn, chƓur et orchestre sont dirigĂ©s par le chef Simon Hewett pour une soirĂ©e d’amour et d’humour fĂ©erique, bondissant et lĂ©ger.

 

 

 

Un Songe délicieux

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Avec l’ancien directeur du Ballet, la maison nationale a eu une ouverture remarquable vis Ă  vis de Balanchine et son Ɠuvre. Pendant le court mandat Millepied nous avons vu donc une sĂ©rie de piĂšces du Russe, entrer au rĂ©pertoire de l’OpĂ©ra. L’ouverture continue maintenant avec la nouvelle directrice de la danse, AurĂ©lie Dupont, et le moment est finalement venu pour Le Songe de Balanchine d’ĂȘtre appris et dansĂ© par le Ballet parsien ! La nouvelle production s’inspire directement des maquettes originales, surtout en ce qui concerne les dĂ©cors et les costumes signĂ©s Christian Lacroix. A la musqiue de Mendelssohn, dĂ©jĂ  citĂ©e, (musique de scĂšne pour la piĂšce de Shakespeare), sont ajputĂ©s ses opus 21 et 61, avec l’ajout d’autres piĂšces supplĂ©mentaires du compositeurs, comme le poĂšme symphonique Die Schöne Melusine, fĂ©Ă©rique Ă  souhait. Le chƓur de l’opĂ©ra et les solistes Anne-Sophie Ducret et Pranvera Lehnert interprĂšte les morceaux chantĂ©s dans la fosse comme d’habitude. DĂšs les premiĂšres mesures de l’ouverture, l’ambiance fantastique est instaurĂ©e, avec un orchestre trĂšs en forme et complice (seul bĂ©mol : les cuivres parfois faux). Le chant agrĂ©mente davantage et rehausse l’attrait de la production.

balanchine28Balanchine, peu habituĂ© Ă  chorĂ©graphier des ballets narratifs, rĂ©duit l’intrigue de Shakespeare Ă  une histoire d’amour et met en valeur les diffĂ©rentes facettes des relations amoureuses. Il n’y a pas de vĂ©ritable rigueur au sein de la dramaturgie, avec un premier acte de plus d’une heure, oĂč il y a de l’action, et un deuxiĂšme plus court qui n’est que du divertissement ; comme d’habitude chez Balanchine la virtuositĂ© est surtout l’affaire de la ballerina, son Ă©lĂ©ment fĂ©tiche. Ce soir, l’Etoile Eleonora Abbagnato danse le rĂŽle de Titania qui lui sied comme un gant de soie. L’allure altiĂšre et le raffinement sont lĂ , saisissants mais aussi, et surtout, l’attitude et l’arabesque sont trĂšs belles, avec un je ne sais quoi de coquin, rayonnant, de naturel et de tonicitĂ© avec l’illusion toujours efficace et impressionnante de l’absence d’effort. L’Abbagnato est Titania, pour notre plus grande bonheur.
abbagnato eleonora le-songe-d-une-nuit-d-ete_repetition_emmanuel-thibault_eleonora-abbagnatoSon ObĂ©ron n’est autre que le jeune Paul Marque, rĂ©cemment nommĂ© Sujet suite Ă  ses performances exemplaires au Prix de Varna. Il est ce soir un Roi des fĂ©es des plus Ă©lĂ©gants: ses lignes, son legato distinguĂ©, ses entrechats captivent. Sa pantomime est efficace sans ĂȘtre affectĂ©e. Un beau couple princier. L’Etoile StĂ©phane Bullion est, lui, tout aussi remarquable dans le rĂŽle du Chevalier de Titania et nous avons droit Ă  un fabuleux duo avec Titania au premier acte oĂč il est un excellent partenaire, de surcroĂźt sĂ©ducteur. Le Puck d’Hugo Vigliotti bondissant est mignon et drĂŽle, comme l’est le Bottom facĂ©tieux, grotesque ma non troppo, de Francesco Vantaggio. Les couples d’Hermia et Lysandre, et HĂ©lĂ©na et DĂ©mĂ©trius sont interprĂ©tĂ©s par LaĂ«titia Pujol / Alessio Carbone et Fanny Gorse / Audric Bezard respectivement. Remarquons particuliĂšrement l’HĂ©lĂ©na hystĂ©rique et hyperactive de Fanny Gorse, CoryphĂ©e (!), et l’allure macho mais beau gosse du DĂ©mĂ©trius de Bezard, Premier Danseur. La Pujol et Alessio Carbone sont peut-ĂȘtre plus en retrait mais avec un bel investissement. L’Hippolyte d’Alice Renavand, Etoile, est virtuose et captivante, tandis que le ThĂ©sĂ©e du Premier Danseur Florian Magnenet est tout Ă  fait princier, mais pas trĂšs hĂ©roĂŻque — Illustration : Eleonora Abbagnato en rĂ©pĂ©tition.

Au deuxiĂšme acte, paraĂźt le couple formĂ© par Karl Paquette, Etoile et Sae Eun Park, premiĂšre Danseuse rĂ©cemment nommĂ©e. Ils sont excellents, virtuoses, elle plus tremblotante que lui, bien sĂ»r, et lui toujours beau et solide partenaire. N’oublions aussi l’excellente interprĂ©tation du Corps de Ballet de l’OpĂ©ra, trĂšs sollicitĂ© dans ce ballet, et des Ă©lĂšves de l’Ecole de Danse de l’OpĂ©ra, trĂšs touchants ! En conclusion, c’est une soirĂ©e fĂ©erique oĂč s’accordent plus ou moins harmonieusement, la danse nĂ©oclassique virtuose, une comĂ©die timide mais coquine et les plus belles pages de musique jamais Ă©crites. Fabuleux spectacle drĂŽle, attendrissant et lĂ©ger. Encore Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra Bastille, les 15, 17, 18, 21, 23, 24, 27 et 29 mars 2017.

 

 

 

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 10 mars 2017. Bizet : Carmen. Roberto Alagna, B. de Billy / C. Bieito

alagna don jose operabastille mars et juillet 2017 compte rendu critique classiquenewsCompte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 10 mars 2017. Georges Bizet : Carmen. Roberto Alagna, ClĂ©mentine Margaine, Aleksandra Kurzak, Roberto Tagliavini… Choeur et Orchestre de l’OpĂ©ra. JosĂ© Luis Basso, chef des choeurs. Bertrand de Billy, direction musicale. Calixto Bieito, mise en scĂšne. Retour hyper attendu de l’opĂ©ra français par excellence, l’archicĂ©lĂšbre Carmen de Georges Bizet, Ă  l’OpĂ©ra Nationale de Paris ! Une fin d’hiver
. brĂ»lante par son esprit mĂ©diterranĂ©en grĂące aux talents concertĂ©s d’une distribution inĂ©gale mais solide, avec Roberto Alagna en chef de file. La direction musicale est assurĂ©e plus ou moins en derniĂšre minute par le maestro Bertrand de Billy, suite au dĂ©part du jeune chef initialement programmĂ© Lionel Bringuier, pour des « raisons personnelles ». Un des « bad boys » de l’opĂ©ra, Calixto Bieito, signe une mise en scĂšne qui a fait le tour du monde, pour de trĂšs bonnes raisons, et qui palpite d’actualitĂ© en dĂ©pit des annĂ©es. Georges Bizet (1838 – 1875) sans doute le compositeur français le plus cĂ©lĂšbre du 19e siĂšcle, et peut-ĂȘtre de tous les temps grĂące Ă  l’immense popularitĂ© internationale de ses pages, quitte notre monde exactement 3 mois aprĂšs la premiĂšre Ă  l’OpĂ©ra Comique de son chef-d’Ɠuvre incontestable Carmen, dont le livret est une adaptation de la nouvelle de MĂ©ritĂ©e, par Henri Meilhac et Ludovic HalĂ©vy. On aime croire que le public et la critique avaient Ă  l’Ă©poque de la crĂ©ation, dĂ©testĂ© l’Ɠuvre par son contenu, jugĂ© immoral par la sociĂ©tĂ© bourgeoise hypocrite du XIXe siĂšcle.

 

 

 

Carmen, antidote à la névrose

 

Or, il est curieux de constater les 35 reprĂ©sentations achevĂ©es au Comique, quand des « cartons » lyriques dans nos temps, n’ont parfois que 5 ou 6 reprĂ©sentations… Encore plus curieux de voir qu’en 2017, cette Ɠuvre dans les mains habiles d’un metteur en scĂšne suscite toujours les rĂ©actions bruyantes d’une minoritĂ© du public qui ne supporte pas que Carmen soit une autre chose qu’une Ɠuvre d’Ă©vasion, Ă  l’exotisme rĂ©confortant. Curieux public ambigu surtout, qui a massacrĂ© la production de Carmen d’Yves Beaunesne de 2012, certes inintĂ©ressante et que nous avons vite oubliĂ©e, mais dont la seule valeur rĂ©sidait prĂ©cisĂ©ment dans un esprit d’Ă©vasion naĂŻve rocambolesque et affirmĂ©…

 

Ni Roberto Alagna annoncĂ© souffrant, mais qui assure quand mĂȘme la premiĂšre, accessoirement soirĂ©e de Gala, ni le chef remplacĂ© peu de temps avant la premiĂšre ont fait de cette premiĂšre un fiasco. Au contraire, l’OpĂ©ra de Paris relĂšve enfin le dĂ©fi d’offrir une Carmen de grande valeur Ă  son public complexe et diverse, assoiffĂ© d’art. La joie commence dans la fosse d’orchestre oĂč Bertrand de Billy dirige un orchestre pĂ©tillant et plein de brio. Les nombreux effets spĂ©ciaux dans l’orchestration sont savamment exĂ©cutĂ©s, et si l’on peut penser par moments Ă  des questions comme l’Ă©quilibre et les tempi plutĂŽt rapides, le rĂ©sultat est tout Ă  fait heureux et trĂšs espagnol, s’accordant ainsi brillamment Ă  la production mĂ©diterranĂ©enne (n’oublions pas que le soleil sicilien brille naturellement chez Alagna!). Le souvenir des interludes est particuliĂšrement beau et les bois ont offert une prestation excellente et joyeuse.

 

 

alagna-roberto-donjose-opera-bastille-mars-2017Moins joyeuse cependant, la souffrance d’un Roberto Alagna toujours magnĂ©tique sur scĂšne et passionnĂ©. Il connaĂźt trĂšs bien la production et la collaboration avec Bieito est de valeur. Comment critiquer la performance vocale d’un homme souffrant ? En l’occurrence nous sommes tellement stimulĂ©s par son art de la diction en Don JosĂ©, une maĂźtrise de l’articulation de la langue française mĂȘme malade, que nous conserverons plutĂŽt ce souvenir que celui d’une voix qui se casse au moment le plus intense de la partition. La performance est touchante d’humanitĂ© et l’investissement scĂ©nique du tĂ©nor est toujours impressionnante.

Ses duos avec MicaĂ«la et Carmen sont d’une beautĂ© troublante. L’excellente Carmen de ClĂ©mentine Margaine a une voix large et imposante, elle rĂ©ussit le dĂ©fi de remplir l’immensitĂ© de la salle avec son instrument.

 

 

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Nous avons prĂ©fĂ©rĂ© son « PrĂšs des remparts de SĂ©ville » au premier acte Ă  son Habanera. Ici elle fait preuve d’un art vocal subtile, avec des aigus dĂ©licieux et une ligne de chant captivante par les effets si beaux qu’elle ajoute. La chanson bohĂšme au deuxiĂšme acte avec Frasquita et Mercedes est peut-ĂȘtre moins rĂ©ussie que le trio des cartes au troisiĂšme acte, oĂč elles font toutes preuve de peps et de complicitĂ©, et vocale et scĂ©nique. DĂ©buts heureux Ă  l’OpĂ©ra de Paris pour la jeune mezzo française !

 

 

La MicaĂ«la d’Aleksandra Kurzak est d’une beautĂ© sincĂšre mais inĂ©gale. IrrĂ©prochable au niveau scĂ©nique, nous garderons surtout le souvenir de ses piani trĂšs beaux et oublierons sa diction. L’Escamillo de Roberto Tagliavini est un d’une voix large et sombre, la performance est solide, sans plus. Remarquons Ă©galement les performances des 2e rĂŽles tels que le Morales, enchanteur et sĂ©ducteur de Jean-Luc Ballestra ou encore l’excellente Vannina Santoni en Frasquita, faisant ses dĂ©buts Ă  la maison parisienne. Le chƓur de l’opĂ©ra augmentĂ© du chƓur d’enfants et de la MaĂźtrise des Hauts-de-Seine, a aussi brillĂ© d’un dynamisme sans Ă©gal !

Que dire de la mise en scĂšne Ă©purĂ©e de Calixto Bieito ? Connu pour ses transpositions, parfois trĂšs regietheatre, sa Carmen datant d’il y a 18 ans, parle encore plus que jamais. Elle est intelligente et belle, parfois mĂȘme poĂ©tique, mais surtout d’une impressionnante efficacitĂ©. Elle stimule l’esprit critique sans ĂȘtre pourtant prĂ©tentieuse. Elle n’est pas abstraite mais n’insulte pas non plus l’intellect par condescendance. Au contraire, elle rehausse la valeur du livret rempli des clichĂ©s. La production se situe plus ou moins Ă  la fin de la dictature de Franco, et si des esprits fragiles trouvent insupportable et vulgaire la rĂ©alitĂ©, ce soir fut l’occasion pour ceux-ci de purger leurs prĂ©jugĂ©s par le moyen de quelques huĂ©es injustifiĂ©es, et d’une logorrhĂ©e criarde et bebette. Si nous apprĂ©cions moins le rĂŽle d’Escamillo dans cette production, la lecture est rĂ©vĂ©latrice en ce qui concerne les profondeurs du personnage de MicaĂ«la. Carmen & co., sont fantastiques en vraies femmes (et loin des gitanes exotiques ou femmes fatales), et les scĂšne de foule sont particuliĂšrement remarquables, notamment celle du torĂ©ador oĂč les chƓurs interprĂštent « Les voici ! » dans l’espace clĂŽs et vide du plateau, en regardant l’auditoire comme s’il s’agissait du dĂ©filĂ© d’entrĂ©e des torĂ©adors.

 

 

 

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Une mise en scĂšne qui s’inscrit aussi dans cette idĂ©e de Nietzsche oĂč Carmen serait la rĂ©ponse lumineuse et gaie Ă  la musique de Wagner, l’antidote au philtre de Tristan. TrĂšs fortement recommandĂ© Ă  nos lecteurs, Ă  voir et revoir sans modĂ©ration ! A l’affiche avec plusieurs distributions Ă  l’OpĂ©ra Bastille, les 13, 16, 19, 22, 25, 28, 31 mars, ainsi que les 2, 5, 8, 11 et 14 avril, puis de retour l’Ă©tĂ© aux mois de juin et juillet 2017.

 

 

 

Compte rendu, concert. Théùtre des Champs Elysées. 5 fevrier 2017. Scottish Chamber Orchestra. Robin Ticciati, direction musicale. Maria Joao Pires, piano

Compte rendu, concert. PARIS, ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es, le 5 fĂ©vrier 2017. Scottish Chamber Orchestra. Robin Ticciati, direction musicale. Maria Joao Pires, piano. Passage immanquable du Scottish Chamber Orchestra et de la pianiste Maria Joao Pires au ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es pour un concert plein de charme en subtilitĂ© et brio populaire ! L’ensemble est sous la direction remarquable du jeune chef Robin Ticciati.

 

 

 

Charme et brio pour Dvorak, Mozart et Haydn

 

 

Maria-Joao-Pires-c-Felix-Broede-DGLe programme de la soirĂ©e commence avec des extraits de la version orchestrale de Legendes Op.59 de Dvorak. A l’origine pour piano Ă  quatre mains, l’Ɠuvre est un cycle de petites piĂšces dĂ©diĂ© au cĂ©lĂšbre critique musical Allemand de BohĂȘme, Eduard Hanslick. Le Scottish Chamber Orchestra en propose 5 sur les 10, autour d’un Allegretto Grazioso (n°7) en la oĂč l’ensemble fait preuve d’un dynamisme particulier alternant entre grĂące folklorique et brio romantique, et ce chez tous les instrumentistes (remarquons les bois d’une candeur pĂ©tillante!). Elle se termine avec le Molto Maestoso (n°4) tout Ă  fait imposant, qui fait penser Ă  une promenade distinguĂ©e autour du ChĂąteau de ZvĂ­kov, le roi des chĂąteaux en BohĂȘme.

Vient ensuite la pianiste portugaise Maria Joao Pires pour le dernier Concerto pour piano de Mozart, celui en si bĂ©mol majeur achevĂ© dĂ©but janvier de l’annĂ©e de sa mort prĂ©maturĂ©e, 1791. Le dialogue diaphane entre le piano et l’orchestre est une Ă©vidence dĂšs le dĂ©part comme souvent chez Mozart. Ce soir Ticciati et Pires sont en plus trĂšs complices, une complicitĂ© qui relĂšve du grand respect, mais surtout de la grande admiration envers le gĂ©nie Salzbourgeois. Si l’interprĂ©tation des mouvements extĂ©rieurs est surtout immaculĂ©e pour le premier et dansante pour le dernier, en ce qui concerne l’orchestre, avec de trĂšs jolis vents, l’opus orbite autour du mouvement centrale d’une beautĂ© inouĂŻe, Ă  la douceur presque religieuse et, dans les mains de Maria-Joao Pires, d’une intĂ©rioritĂ© saisissante. L’impact est tel qu’il est gĂ©nĂ©reusement offert en tant que bis Ă  la fin du concert, pour le grand bonheur de l’auditoire !

Robin Ticciati at Glyndebourne, East Sussex, Britain - 25 Jun 2011Le programme se termine avec la derniĂšre symphonie de Haydn, la 104 en rĂ© mineur dite « Londres ». Elle fait partie du cycle des symphonies composĂ© Ă  Londres Ă  la fin du 18e siĂšcle par le compositeur autrichien. Nous y trouvons tout l’art du pĂšre du Classicisme viennois, mĂȘme dans une tonalitĂ© mineure rare, avec les mouvements extĂ©rieurs les plus entraĂźnants, l’initial avec adagio introductif tout Ă  fait princier, et le dernier avec un brio idĂ©alement exultant ! Occasion idĂ©ale pour chef et orchestre de montrer encore plus leur qualitĂ©s. Robin Ticciati comme Haydn, va de l’allĂ©gresse populaire Ă  la pompe presque militaire avec une facilitĂ© et un naturel remarquables, avec une joie tout Ă  fait Ă©vidente. Tour de force indĂ©niable pour le chef et l’orchestre ! Une soirĂ©e riche en couleurs, surtout gĂ©nĂ©reuse en charme et en brio !

 

 

 

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Compte rendu, concert. Paris, Théùtre des Champs Elysées, le 5 février 2017. Scottish Chamber Orchestra. Robin Ticciati, direction musicale. Maria Joao Pires, piano.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 18 janvier 2017. Wagner : Lohengrin. Jonas Kaufmann, Martina Serafin, RenĂ© Pape… Philippe Jordan.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 18 janvier 2017. Richard Wagner : Lohengrin. Jonas Kaufmann, Martina Serafin, RenĂ© Pape… Choeurs et Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris. JosĂ© Luis Basso, chef des choeurs. Philippe Jordan, direction musicale. CrĂ©ation parisienne du Lohengrin milanais de Claus Guth. L’opĂ©ra romantique en trois actes de Richard Wagner revient Ă  la maison nationale dans une fabuleuse distribution dont le trĂšs attendu Jonas Kaufmann dans le rĂŽle-titre, Martina Serafin dans le rĂŽle d’Elsa et RenĂ© Pape dans le rĂŽle du Roi de Germanie. L’Orchestre de l’OpĂ©ra est dirigĂ© avec prĂ©cision et sensibilitĂ© par le chef Philippe Jordan. Un partie du public rĂȘvant du mirage temporairement rĂ©confortant du cygne blanc est dans la perplexitĂ© devant la justesse historique de la production de Claus Guth,… sans fĂ©Ă©rie ; une soirĂ©e avec quelques aspects ahurissants et incongrus mais surtout une soirĂ©e rayonnante de talents comme d’humanitĂ©.

Lohengrin : un “hĂ©ros” pas comme les autres…
KAUFMANN : SOLAIRE
JORDAN : HIERATIQUE MAIS RAFFINÉ

kaufmann-jonas-tenor-lohengrin-bastilleLe poĂšme Ă©pique dont s’inspire le compositeur trĂšs librement date du XIIIeme siĂšcle et est de la plume d’Eschenbach. Wagner, comme d’habitude, situe l’action (atemporelle dans le poĂšme) dans un fait historique du Xeme siĂšcle germanique. Dernier opĂ©ra -Ă  proprement parler- de Richard Wagner, il raconte l’histoire de Lohengrin, fils de Parsifal, chevalier au Cygne Blanc, hĂ©ros artiste qui vient au monde avec le but de trouver enfin son Ă©panouissement, mais qui finit par n’y constater que de dĂ©sillusion et mort. Il arrive aprĂšs la plainte d’Elsa, hĂ©ritiĂšre de Brabant, gardĂ©e par Telramund l’ami, suite Ă  la mort de ses parents. A cause des machinations et manipulations de sa femme Ortrud, il accuse Elsa du meurtre de son frĂšre Gottfried de Brabant et exige du Roi sa punition mortelle. Le Roi ne peut qu’accorder un jugement par combat, et Elsa fait appel Ă  un chevalier pour sa cause. Voici Lohengrin qui se manifeste et qui gagne, qui impose la condition de son sĂ©jour : qu’elle ne lui pose jamais la question de son identitĂ©. Ortrud, orgueilleuse, manipulatrice blessĂ©e (et aussi sorciĂšre!), regagne la confiance d’Elsa : l’enchanteresse arrive Ă  semer le doute chez elle, jusqu’au moment de la dĂ©ception ultime, quand elle pose la terrible question au chevalier du cygne, qui s’en va par la suite. Pour un pseudo lieto fine, Richard Wagner fait en sorte que Gottfried rĂ©apparaisse -il Ă©tait le cygne, Ortrud l’avait ensorcelĂ©-, donc le frĂšre et la sƓur pourront accomplir leur mission politique, malgrĂ© la terrible dĂ©ception du sauveur et l’Ă©moi de celle qui l’a trahi.

Coup de gĂ©nie et de sincĂ©ritĂ© rafraĂźchissante :  voir la production de Claus Guth, qui transpose l’action Ă  la pĂ©riode de la crĂ©ation de l’oeuvre, c’est-Ă -dire au  plein milieu du 19e siĂšcle. Si la mise en scĂšne fait penser, visuellement au moins, Ă  La Traviata et s’il n’y a pas de Cygne explicite, ce qui paraĂźtra ĂȘtre insupportable pour certains wagnĂ©riens de surcroĂźt attachĂ©s Ă  leur prĂ©jugĂ©s (comme leur idole d’ailleurs!), reconnaissons davantage l’aspect innovant et la grande cohĂ©rence comme l’efficacitĂ© dramaturgique de la production (tĂąche toujours difficile avec la plupart des opĂ©ras de Wagner).

La distribution dans ce sens est visiblement investie dans le parti-pris, et ceci s’exprime aussi trĂšs souvent par la performance musicale. Une rĂ©ussite.

Le tĂ©nor Jonas Kaufmann en Lohengrin offre une vision particuliĂšrement humaine du chevalier. Touchant par son jeu d’acteur dĂ©veloppĂ©, le chanteur berce et enchante la salle avec un instrument d’une terrible et troublante beautĂ©, surtout dans son sublime rĂ©cit « In fernem Land » au IIIĂšme acte. L’Elsa de Martina Serafin paraĂźt habitĂ©e de la niaise dualitĂ© potache que son auteur lui confĂšre, mystique et absente, mais aussi caractĂ©rielle et manipulatrice, ma non troppo. Elle rayonne surtout par les qualitĂ©s de sa voix trĂšs sollicitĂ©e, aux dĂ©fis redoutables. Son air de l’acte II, « Euch LĂŒften » (rĂ©cit de son bonheur) fut un moment remarquable et beau. Tout aussi remarquable, mais cette fois-ci par une beautĂ© plutĂŽt espiĂšgle et endiablĂ©e, l’Ortrud d’Evelyn Herlitzius. Manipulatrice, machiavĂ©lique Ă  souhait, elle campe un « Entweihte Götter !» au IIĂšme acte tout Ă  fait 
 terrifiant. Remarquons Ă©galement la performance trĂšs classe de RenĂ© Pape en Roi, ou encore l’excellente diction, style musical et travail d’acteur, de Tomasz Konieczny dans le rĂŽle de Telramund !

Que dire des chƓurs sinon qu’ils sont fabuleux et dynamiques sous la direction du chef JosĂ© Luis Basso.  Moins immĂ©diatement fĂ©dĂ©ratrice peut-ĂȘtre la prestation de Philippe Jordan, dirigeant l’orchestre ; si nous avons trouvĂ© son travail d’une finesse presque Ă©rotique, avec un timbre diaphane et des crescendo subtiles, l’archicĂ©lĂšbre marche nuptiale qui sert de prĂ©lude Ă  l’acte III, est passĂ© presque sans qu’on s’en aperçoive -choeurs salvateurs en l’occurrence.  L’orchestre dans les opĂ©ras de Wagner ne devrait pas ĂȘtre systĂ©matiquement tonitruant, donc Ă  rebours des critiques Ă©mises Ă  son encontre, quel rĂ©gal d’Ă©couter son Wagner, hiĂ©ratique bien sĂ»r, mais raffinĂ©.

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A ne pas manquer LOHENGRIN de Richard Wagner Ă  l’OpĂ©ra Bastille, les 24, 27, 30 janvier ainsi que les 2, 5, 8, 11, 15 et 8 fĂ©vrier 2017 (attention deux distributions alternatives chez les protagonistes).

Compte rendu, opĂ©ra. Lille. OpĂ©ra de Lille, le 12 janvier 2017. Haendel : Il trionfo del tempo e del disinganno. Le Concert d’AstrĂ©e, orchestre. Emmanuelle HaĂŻm / Krysztof Warlikowski

handel haendel classiquenewsCompte rendu, opĂ©ra. Lille. OpĂ©ra de Lille, le 12 janvier 2017. Haendel : Il trionfo del tempo e del disinganno. Ying Fang, Franco Fagioli, Michael Spyres… Le Concert d’AstrĂ©e, orchestre. Emmanuelle HaĂŻm, direction musicale. Krysztof Warlikowski, mise en scĂšne. PremiĂšre Lilloise d’Il Trionfo del tempo e del disinganno de Haendel / Warlikowski ! Une soirĂ©e neigeuse et heureuse sous la direction musicale d’Emmanuelle HaĂŻm et son ensemble le Concert d’AstrĂ©e, avec un beau quatuor vocal composĂ© de la soprano Ying Fang, le contre-tĂ©nor Franco Fagioli, le tĂ©nor barytonant MichaĂ«l Spyres et la contralto Sara Mingardo.

L’oratorio profane est composĂ© par Haendel lors de son premier sĂ©jour en Italie, la premiĂšre a lieu Ă  Rome en juin 1707. Le livret est de la plume de son admirateur le Cardinal Benedetto Pamphili, qui est aussi l’auteur des textes de quelques cantates italiennes d’Il Caro Sassone, dont la fabuleuse et rĂ©vĂ©latrice « Tra le fiamme ». Un regard profond sur la correspondance existante et une analyse des textes que le cardinal a Ă©crit pour le compositeur cosmopolite rĂ©vĂšle des rapports de mĂ©cĂ©nat non dĂ©pourvus d’intĂ©rĂȘt romantique et 
 sexuel. Aussi, le livret au ton moralisateur apparent est bel et bien une Ɠuvre profane avec aucune citation de la Bible et dont le mot « Dieu », si insupportable pour certaines personnes, n’est mentionnĂ© que deux fois.
Or, le concept de cette coproduction est un acte oĂč l’on dĂ©crie et l’on dĂ©nonce, plutĂŽt modestement qu’ouvertement, l’Eglise Catholique ; avec des clichĂ©s bien dosĂ©s et parfois subtiles pour rappeler au public de 2017, la souffrance bien vivante des gens toujours bouleversĂ©s par les ravages historiques de l’institution religieuse depuis des siĂšcles. Un parti pris qui touche facilement (un peu trop) le public non habituĂ© aux transpositions contemporaines. Un parti pris rayonnant de pragmatisme et d’efficacitĂ©, aux coutures Ă©videntes, certes, mais jamais anti-musical ni vulgaire. Ici, BeautĂ© est une jeune fille insouciante de libertĂ© qui suit Plaisir en boĂźte. Ils se droguent et puis l’overdose. Les parents, le Temps et le DĂ©senchantement (une des maintes traductions approximatives pour le personnage « Disinganno », que je prĂ©fĂ©rerais nommer tout simplement « VĂ©rité »), viennent tout gĂ©rer, bien Ă©videmment, et exhortent Plaisir Ă  quitter le foyer imaginĂ©. Ensuite, la BeautĂ© de Warlikowski ne veut plus vivre sans son Plaisir ; donc elle se suicide Ă  la fin… Ou comment remplacer gravitas par 
 pathos.

Warlikowki, provocateur ma non troppo
Haendel rayonnant d’enthousiasme et de fraĂźcheur

Et puis il y a la musique. La plus rayonnante et virtuose de la plume de Haendel est interprĂ©tĂ©e avec maestria par la fabuleuse distribution. Si la BeautĂ© de la soprano Ying Fang est touchante Ă  souhait par sa fragilitĂ©, et que l’instrument rayonne de jeunesse et d’humanitĂ©, elle campe une performance solide, Ă  l’investissement thĂ©Ăątral saisissant et surtout avec un style baroque plein de brio et de lĂ©gĂšretĂ©. Elle fait dĂ©monstration de sa technique notamment dans les da capo de ses airs, toujours rĂ©ussi et parfois mĂȘme innovants ! Le plus virtuose fut peut-ĂȘtre lors du cĂ©lĂšbre air « Un pensiero nemico di pace ». La virtuositĂ© vocale est le domaine de Plaisir et du contre-tĂ©nor Franco Fagioli, qui rĂ©ussit bien ses airs Ă  la colorature pyrotechnique. Le sommet est plus son « Come nembo che fugge col vento » vers la fin, redoutable Ă  souhait, que le trĂšs bel air « Lascia la spina » (connu surtout sous le nom de « Lascia ch’io pianga » de l’opĂ©ra Rinaldo). Dans le dernier, il est un peu touchant et ce fut beau, mais il nous impressionne plus par la maĂźtrise de son instrument et ses envolĂ©es virtuoses que par l’intĂ©rioritĂ© ou la profondeur.

Ces qualitĂ©s sont incarnĂ©s plutĂŽt par les parents, malgrĂ© la volontĂ© d’en faire d’eux des clichĂ©s d’autoritĂ©. La musique triomphe Ă  la fin et MichaĂ«l Spyres comme Sara Mingardo sont superlatifs dans leur interprĂ©tation et musicale et scĂ©nique. Le Temps du tĂ©nor Ă  la voix gĂ©nĂ©reuse et saisissante fait presque peur lors de son air « Urne voi », et entraĂźne par la force de sa bravoure endiablĂ©e lors du « È ben folle quel nocchier ». La Mingardo quant Ă  elle a la voce e lo stile, et nous laisse 100% impressionnĂ©s ! Que ce soit dans ses airs comme dans l’incroyable quatuor « Voglio tempo per risolvere » : la perfection.
Le Concert d’AstrĂ©e sous la baguette d’Emmanuelle HaĂŻm honore l’opus avec une performance pleine de brio et de swing baroque, avec une belle prestation des vents (y compris l’orgue sublime de Benoit Hartouin -aussi chargĂ© du continuo impeccable). A voir et surtout Ă©couter Ă  l’OpĂ©ra de Lille encore les 17, 19 et 21 janvier 2016.

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Compte rendu, opĂ©ra. Lille. OpĂ©ra de Lille, le 12 janvier 2017. Haendel : Il trionfo del tempo e del disinganno. Ying Fang, Franco Fagioli, Michael Spyres… Le Concert d’AstrĂ©e, orchestre. Emmanuelle HaĂŻm, direction musicale. Krysztof Warlikowski, mise en scĂšne.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris, Palais Garnier, le 4 dĂ©cembre 2016. Gluck : IphigĂ©nie en Tauride. VĂ©ronique Gens, Etienne Dupuis, Stanislas de Barbeyrac… Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra de Paris. Bertand de Billy, direction musicale. Krysztof Warlikowski, mise en scĂšne

Compte rendu, opĂ©ra. Paris, Palais Garnier, le 4 dĂ©cembre 2016. Gluck : IphigĂ©nie en Tauride. VĂ©ronique Gens, Etienne Dupuis, Stanislas de Barbeyrac… Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra de Paris. Bertand de Billy, direction musicale. Krysztof Warlikowski, mise en scĂšne. La premiĂšre mise en scĂšne d’opĂ©ra du metteur en scĂšne polonais Krysztof Warlikowski revient Ă  la maison qui l’avait commandĂ© in loco en 2006. On se souvient aussi d’une prodigieuse mise en scĂšne, nĂ©ons et capharnaĂŒm, mystique expressionniste du Roi Roger que le metteur en scĂšne prĂ©senta ensuite sur la scĂšne de Bastille en juin 2009 : Lire notre critique ici. La sĂ©rie de reprĂ©sentations de fin d’annĂ©e 2016 d’IphigĂ©nie en Tauride de Gluck est en l’occurrence dĂ©diĂ©e Ă  la mĂ©moire du regrettĂ© GĂ©rard Mortier, ancien Directeur de l’OpĂ©ra (dĂ©cĂ©dĂ© en 2014) et commanditaire de la production
 devenue emblĂ©matique. 10 annĂ©es ont passĂ© : que reste-t-il de cette rĂ©alisation ? Une distribution d’acteurs-chanteurs rayonnante de musicalitĂ©, dirigĂ©e ici par le chef Bertrand de Billy. Un spectacle que Warlikowski dĂ©die lui mĂȘme Ă  la Reine Marie-Antoinette ; soit un Ă©vĂ©nement d’une valeur artistique inestimable !

 

 

 

L’IphigĂ©nie de Garnier : un concert de beaux timbres

 

 

gluck iphigĂ©nie en tauride veronique gens opera de paris classiquenews aqjvxc0wfg2dzk9s6vvwLa soprano française VĂ©ronique Gens interprĂšte le rĂŽle-titre de la Princesse Atride devenue prĂȘtresse de Diane en Tauride aprĂšs avoir Ă©tĂ© sauvĂ©e par la dĂ©esse quand son pĂšre Agamemnon voulait la sacrifier pour aider les Grecs Ă  gagner la guerre de Troie. Cantatrice idĂ©ale pour un rĂŽle en dignitĂ© et en sincĂ©ritĂ©, VĂ©ronique Gens campe une IphigĂ©nie de grande classe, affirmant une performance impeccable, mĂȘme si au dĂ©but du premier acte, l’Ă©quilibre entre fosse et scĂšne Ă©tait fragile. Son air au IV: « Je t’implore et je tremble, O DĂ©esse implacable ! » est un des rares moments de dĂ©monstration pyrotechnique vocale dans l’opus, interprĂ©tĂ© avec franchise et fĂ©rocitĂ©, Ă  l’effet d’exultation indĂ©niable ! Le trio au III : « Je pourrais du tyran, tromper la barbarie » entre Pylade et Oreste, est un autre superbe moment lyrique, riche d’ambivalence et de sentiments partagĂ©s. Le duo de Pylade et Oreste qui suit : « Et tu prĂ©tends encore que tu m’aimes ! » est fabuleusement chantĂ© par Stanislas de Barbeyrac et Etienne Dupuis. L’Oreste du dernier a la diction parfaite et un timbre d’une beautĂ© particuliĂšre (remarquĂ© dĂ©jĂ  par classiquenews dans le rare opĂ©ra ThĂ©rĂšse de Massenet). Le tĂ©nor français dans le rĂŽle de Pylade est aussi un bijou en beautĂ© et justesse ; sa performance musicale est un modĂšle d’hĂ©roĂŻsme et de sentimentalitĂ©. Remarquons Ă©galement les performances des seconds rĂŽles depuis la fosse : excellentes Adriana Gonzalez et Emanuela Pascu en Diane et deuxiĂšme prĂȘtresse respectivement, et surtout celle du jeune baryton polonais Tomasz Kumiega avec l’une des voix les plus allĂ©chantes de la soirĂ©e (!).

 

 

 

Warlikowski : la sincérité qui dérange

 
 
 

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Puisque l’Ɠuvre de Gluck est en vĂ©ritĂ© une Ɠuvre composite, avec une Ă©tonnante fluiditĂ© malgrĂ© ce fait, son aspect le plus impressionnant est thĂ©Ăątral. Gluck fournit Ă  ses personnages des airs dĂ©jĂ  Ă©crits dans les annĂ©es 50, et Ă  son chƓur, de la musique de ses ballets prĂ©cĂ©dents, notamment SĂ©miramis de 1765. Le livret de Nicolas-François Guillard, d’aprĂšs Guymond de La Touche, et d’aprĂšs Euripide, est d’une grande efficacitĂ© dramatique. Sur ce terreau, l’homme de thĂ©Ăątre et artiste contemporain qu’est Warlikowski offre au public parisien une relecture des plus brillantes du livret, sinon LA plus brillante. TransposĂ©e dans une maison de retraite transfigurĂ©e, l’intrigue est en l’occurrence toujours celle de l’hĂ©roĂŻne Ă©ponyme, soit IphigĂ©nie, mais « rĂ©incarnĂ©e » sur la scĂšne de Garnier, en tant que vieille femme hantĂ©e par son passĂ©. Le commentaire Ă©vident sur la condition humaine cache derriĂšre lui une pensĂ©e critique et une profondeur artistique rares dans notre contexte actuel enclin Ă  l’abandon frivole et Ă  la superficialitĂ©. La direction scĂ©nique est remarquable, Ă  causer des frissons en permanence par la vĂ©racitĂ© dramaturgique et la clartĂ© de l’intention. Tous les chanteurs sur scĂšne font preuve d’un excellent, riche et complexe travail d’acteur. Les figurants et acteurs embauchĂ©s sont Ă©galement complĂštement investis dans la production, notamment l’IphigĂ©nie muette de l’actrice Renate Jett, touchante et bouleversante, ou encore la Clytemnestre dĂ©licieusement mimĂ©e d’Alessandra Bonarota.

 
 

L’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris sous la baguette du chef Bertrand de Billy, en dĂ©pit des soucis d’Ă©quilibre initial, se montre plein de brio et d’entrain. Les nombreux rĂ©citatifs accompagnĂ©s sont percutants et les effets spĂ©ciaux instrumentaux chers Ă  Gluck sont jouĂ©s solidement. Une fabuleuse occasion de redĂ©couvrir ce chef d’oeuvre musical et thĂ©Ăątral, nourriture pour les sens et pour l’esprit ! Encore Ă  l’affiche les 9, 12, 15, 19, 22 et 25 dĂ©cembre.

Compte rendu, ballet. Paris. Palais Garnier. 27 octobre 2016. SoirĂ©e Balanchine, hommage Ă  Violette Verdy. François Alu, Myriam Ould-Braham, Mathias Heymann, Mathieu Ganio, Amandine Albisson, Marie-AgnĂšs Gillot, Hugo Marchand… Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. Elena Bonnay, piano solo. Maxime Tholance, violon solo. Orchestre de l’opĂ©ra National de Paris. Kevin Rhodes, direction.

ballet-de-lopera-de-paris-danseursSoirĂ©e Balanchine et hommage Ă  la regrettĂ©e Violette Verdy, en ce soir d’automne au Palais Garnier Ă  Paris. Au trois ballets programmĂ©s du nĂ©o-classique Balanchine s’ajoute un quatriĂšme Ă  l’occasion de l’hommage qui se prĂ©sente aussi sous forme de court-mĂ©trage projetĂ©. La Sonatine de Ravel, crĂ©e par Verdy est ce 4e ballet fabuleusement interprĂ©tĂ© par un couple d’Etoiles. SoirĂ©e pĂ©tillante et Ă©toilĂ©e, brillante dans sa conception, inĂ©gale dans l’exĂ©cution.

 

 

 

Balanchine : un page peut ĂȘtre tournĂ©e…

 

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Nous sommes de l’avis que le ballet le plus remarquable de la soirĂ©e, et qui en lui seul cautionne notre prĂ©sence au Palais Garnier en cette nuit pluvieuse d’automne parisien, est Sonatine de Ravel, piĂšce prĂ©sentĂ©e seulement lors des 5 premiĂšres reprĂ©sentations, en hommage Ă  la regrettĂ©e Violette Verdy, crĂ©atrice du ballet (photo ci dessus), dĂ©cĂ©dĂ©e l’hiver dernier. Il est interprĂ©tĂ© par un duo d’Etoiles toujours allĂ©chant par ses compĂ©tences artistiques concertĂ©es, une bonne entente Ă©vidente et une musicalitĂ© palpitante et sincĂšre. Soit : Mathias Heymann et Myriam Ould-Braham. Lui est un rĂȘveur romantique par excellence avec un je ne sais quoi de troublant, « d’impactant », sur scĂšne ; pas par une allure menaçante quelconque, ni par une plastique stĂ©rĂ©otypĂ©e princiĂšre, mais par l’excellence technique pourtant pleine de chaleur et l’engagement absolu dans sa prestation, avec une bonne dose de joie et de bonne humeur. Elle, qu’on voit Ă©voluer en profondeur et maturitĂ© avec un immense plaisir, est, ce soir, la vision parfaite de la crĂ©atrice Verdy, surtout en ce qui concerne sa musicalitĂ©. Elle ajoute un sens de lĂ©gĂšretĂ© supplĂ©mentaire avec un cĂŽtĂ© frĂ©missant et frĂȘle trĂšs touchant. L’hommage consiste aussi dans la projection d’un court-mĂ©trage de Vincent Cordier mettant en valeurs les qualitĂ©s de la ballerine disparue.
tchaikovski Pyotr+Ilyich+Tchaikovsky-1MOZARTIANA. Le ballet Mozartiana faisant son entrĂ©e au rĂ©pertoire de la compagnie ouvre la soirĂ©e. C’est une suite orchestrale de Tchaikovsky Ă  quatre mouvements, oĂč le Tchaikovsky classiciste fait un hommage Ă  son maĂźtre artistique voire spirituel, Wolfgang Amadeus Mozart (crĂ©ant des arrangements orchestraux des 3 piĂšces pour piano solo de Mozart et une de… Gluck). Au niveau de la composition, malgrĂ© l’immense profondeur du Russe, l’Ɠuvre reflĂšte la vision un rien superficielle et limitĂ©e du XIXe siĂšcle vis-Ă -vis du gĂ©nie salzbourgeois. Est mise donc en valeur seulement une joliesse caractĂ©rielle, plutĂŽt « baroqueuse », l’aspect le moins pertinent de l’opus de Mozart. Il paraĂźt que Tchaikovsky a voulu prĂ©senter Ă  un trĂšs grand public des Ɠuvres rares de l’autrichien, s’adressant Ă  leurs prĂ©jugĂ©s. Pari rĂ©ussi, et pourtant d’un aspect anecdotique presque complĂštement inintĂ©ressant. Comme la danse d’ailleurs. Balanchine prĂ©tendait, paraĂźt-il, faire quant Ă  lui un hommage Ă  Tchaikovsky. Si nous remarquons avec joie la Gigue endiablĂ©e du Premier Danseur François Alu, corps racĂ©, trĂšs beau et tonique en dĂ©pit du costume de caractĂšre. Autour de lui, le couple d’Etoiles : DorothĂ©e Gilbert et Josua Hoffalt. Si elle a un haut du corps et un travail des bras Ă  l’expression sublime, nous n’avons pas Ă©tĂ© emballĂ©s par ses pointes, moins saines que d’habitude. Et Josua Hoffalt, bon partenaire, donne une illusion de lĂ©gĂšretĂ© sur scĂšne qui cache derriĂšre elle la mollesse de la rĂ©alitĂ©. Pour un danseur qui aime mettre en valeur au niveau du discours, l’aspect extrĂȘmement « masculin », athlĂ©tique, de la danse classique (habitude mignonne de certains danseurs… souvent pas trĂšs sĂ»rs d’eux), sa prestation dans Mozartiana manque en dynamisme et peps, pour dire le moindre.

Si le ballet Brahms-Schönberg Quartet n’est pas le plus authentique et innovant de Balanchine, le spectacle est beau Ă  regarder ; la musique du quatuor pour piano et cordes en sol mineur de Brahms magistralement orchestrĂ©e par le Schöngberg post-romantique, est fabuleusement interprĂ©tĂ©e par l’Orchestre de l’OpĂ©ra dirigĂ© par l’habituĂ© Kevin Rhodes. Les costumes de Karl Lagerfeld et la toile viennoise du fond ajoutent Ă  ce je ne sais quoi d’Ă©lĂ©gant et d’austro-hongrois propre au ballet, aux fortes inspirations folkloriques russes et caucasiennes. Au premier mouvement l’Etoile Mathieu Ganio est toujours l’Ăąme romantique incarnĂ©e, avec des lignes et une prestance sublimes, mais en l’occurrence le partenariat avec la Gilbert laisse Ă  dĂ©sirer: l’attention se pose sur la troisiĂšme danseuse du mouvement, Ida Viikinkoski, et aussi sur les 4 danseurs masculins du corps : Nicolas Paul, Fabien RĂ©villion, JĂ©rĂ©my Loup-Quer et Germain Louvet, tous les quatre rayonnants de beautĂ©, surtout les 3 derniers un brin plus frais. Les Etoiles Amandine Albisson et StĂ©phane Bullion sont le couple du deuxiĂšme mouvement. Si elle est l’image de la danseuse Ă  la vĂ©ritable bonne santĂ©, habitĂ©e, inspirante et inspirĂ©e, et lui l’Etoile sombre tĂ©nĂ©breux Ă  faire craquer les cƓurs, le partenariat ne fait pas forcĂ©ment rĂȘver. Cependant, l’exĂ©cution est impeccable. Idem pour le troisiĂšme mouvement vaillamment interprĂ©tĂ© par le Premier Danseur Arthus Raveau, qui rayonne de plus en plus, et ne laisse surtout pas insensible avec des lignes Ă©blouissantes et une prĂ©cision en solo, davantage sĂ©duisante. MĂ©lanie Hurel qui l’accompagne n’est pourtant pas Ă©clipsĂ©e. Le dernier mouvement est le moment de revendication pour Josua Hoffalt qui forme un couple tonique avec la fabuleuse Etoile Alice Renavand. L’inspiration folklorique et chorĂ©graphique, musicale, percutante et entraĂźnante, semble convenir beaucoup mieux au danseur qui s’Ă©clate.

Le programme finit avec le Violin Concerto de Stravinsky, magistralement dansĂ© par le corps et les couples de Marie-AgnĂšs Gillot / Hugo Marchand et ElĂ©onora Abbagnato / Audric Bezard. Les premiers sont bien sĂ»r impressionnants sur scĂšne ; elle, mettant toujours sa vie au service de la danse pour le plus grand bonheur de l’auditoire et mettant en valeur le chorĂ©graphe ; lui, hyper-performant comme d’habitude et avec rĂ©activitĂ© et technique saisissantes. Les seconds, bien que plus cohĂ©sifs en apparence, sont peut-ĂȘtre moins profonds dans l’exĂ©cution qui demeure trĂšs plastique et extĂ©rieure. Remarquons Paul Marque, laurĂ©at du Concours de Varna 2016 et nouvel espoir de la compagnie, avec une remarquable technique, et n’oublions pas la performance superlative du violoniste Maxime Tholance, rĂ©ussissant une partition complexe et difficile.
drrl0dstcuctvjbybdgsAu final, nous tenons lĂ  un programme intĂ©ressant qui, espĂ©rons-le, tourne la page ouverte par la direction prĂ©cĂ©dente du renouveau surdosĂ© de Balanchine Ă  Paris. A cĂŽtĂ© d’autres nĂ©o-classiques, nous remarquons la valeur historique et artistique du GĂ©orgien, ainsi que le besoin Ă©vident de continuer l’exploration des chorĂ©graphes et styles moins reprĂ©sentĂ©s Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Peut-ĂȘtre le public sera gĂątĂ© dans le futur grĂące aux nouvelles entrĂ©es au rĂ©pertoire d’autres amĂ©ricains tels que Martha Graham et Merce Cunningham… Pour l’hommage Ă  Verdy demeure beaucoup plus rĂ©ussi que l’hommage Ă  Mozart et Tchaikovsky. ReprĂ©sentations au Palais Garnier du 1er au 15 novembre 2016 (sans la Sonatine de Ravel, hĂ©las
).

RESERVEZ VOTRE PLACE
https://www.operadeparis.fr/saison-16-17/ballet/george-balanchine

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 3 novembre 2016. Jacques Offenbach : Les Contes d’Hoffmann. Ramon Vargas, StĂ©phanie d’Oustrac, Nadine Koutcher, Ermonela Jaho
 Choeurs de l’OpĂ©ra. JosĂ© Luis Basso, direction. Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris, Philippe Jordan,, direction. Robert Carsen, mise en scĂšne.

C’est “LA” production-phare des Contes d’Hoffmann d’Offenbach, signĂ©e Robert Carsen, remontant Ă  2000, et qui revient cet hiver Ă  l’OpĂ©ra National de Paris. S’il n’y a plus Jonas Kaufmann en protagoniste pour des raisons de santĂ©, Ramon Vargas vient sauver le bateau, se joignant Ă  un quatuor de voix fĂ©minines principales de qualitĂ©, avec la dĂ©licieuse StĂ©phanie d’Oustrac, Nadine Koutcher, Ermonela Jaho et Kate Aldrich. Philippe Jordan dirige l’orchestre maison avec une Ă©tonnante attention aux dĂ©tails et une bonne dose de courage comme de libertĂ©. Un spectacle qui se veut spectaculaire et qui l’est, mais dont les coutures (et les clichĂ©s!) commencent Ă  devenir quelque peu rĂ©barbatifs.

 

 

 

Offenbach version Carsen : du sĂ©rieux, de l’humour, de l’intelligence

 

 

ƒuvre posthume et presque composite par laquelle Offenbach rĂȘvait d’ĂȘtre finalement acceptĂ© comme autre chose qu’un compositeur de musique «lĂ©gĂšre », la partition des Contes d’Hoffmann est en rĂ©alitĂ© un phĂ©nomĂšne de son temps, non sans relations avec l’antisĂ©mitisme rampant de l’époque ; c’est un dĂ©fi musical et scĂ©nique. Si l’aspect inachevĂ© peut se rĂ©soudre facilement dans des mains habiles, la question de l’exigence musicale demeure dĂ©licate, notamment en ce qui concerne la distribution des rĂŽles fĂ©minins (une cantatrice pour les trois, ou bien trois diffĂ©rentes?). Le livret de Jules Barbier d’aprĂšs Michel CarrĂ©, est inspirĂ© de trois contes de l’auteur et musicien romantique allemand E.T.A Hoffmann, cĂ©lĂšbre entre autres pour avoir proclamĂ© Haydn, Mozart et Beethoven comme les trois maĂźtres de l’esprit romantique. L’histoire est celle d’un Hoffmann imaginĂ©, amoureux d’une prima donna et dont l’obsession devient un empĂȘchement crĂ©atif qui le poussant Ă  l’ivresse. Il dĂ©sire cet idĂ©al fĂ©minin incarnĂ© par la soprano, Ă  la fois « artiste, jeune fille, courtisane ». Sa Muse artistique s’empare de son ami Nicklausse pour l’accompagner ; elle tente de lui rappeler sa mission en tant qu’artiste.

vargas ramon contes hoffmann opera bastille compte rendu critique classiquenewsEn Niklausse justement, la mezzo-soprano française StĂ©phanie d’Oustrac ouvre et ferme l’Ɠuvre avec les qualitĂ©s qui lui sont propres : une articulation sans dĂ©faut, un timbre polyvalent, flexible, une capacitĂ© remarquable Ă  habiter un rĂŽle par la force de son art vocal bien mĂ»ri, ses indĂ©niables dons d’actrice… Nous avons Ă©tĂ© emballĂ©s dĂšs son entrĂ©e au prologue oĂč elle se montre Muse parfaite, sensuelle ; ensuite Ă  chaque acte, elle compose un compagnon sincĂšre d’un Hoffmann vouĂ© Ă  l’Ă©chec affectif (mais il se trouve que ceci va le rapprocher de… son Art, sa Muse! Le lieto-fine est donc quand mĂȘme lĂ , latent). Ramon Vargas s’absente de ses rĂ©pĂ©titions aux Etats-Unis pour remplacer Jonas Kaufmann souffrant. Si la diction du français laisse parfois Ă  dĂ©sirer, il impressionne par son investissement musical et scĂ©nique, une voix souple dans les aigus redoutables et ce je ne sais quoi de touchant qui sied magistralement au jeune personnage romantique et sincĂšre, qu’il interprĂšte.
Les trois sopranos brillent toutes par leurs qualitĂ©s individuelles. L’Olympia de Nadine Koutcher faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris, est pyrotechnique, mĂȘme drĂŽlissime Ă  souhait ; elle campe l’archi-cĂ©lĂšbre air de l’automate « Les oiseaux dans la charmille » sans difficultĂ©, tout en se donnant Ă  fond au niveau de la mise en scĂšne, en un 1er acte trĂšs comique. L’Antonia du deuxiĂšme acte est toute Ă©motion, grĂące au bel investissement et au sens du drame d’Ermonela Jaho. La Giulietta du troisiĂšme est plus thĂ©Ăątrale que musicale dans l’interprĂ©tation de Kate Aldrich. Remarquons l’excellente et courte prestation de Doris Soffel dans le rĂŽle de la mĂšre d’Antonia. Si leurs prestations sont tout aussi minces, les performances d’un Yann Beuron, d’un Paul Gay et d’un François Lis ne passent pas inaperçues, surtout par rapport au premier, avec un art du langage dĂ©lectable.

Les Contes d’Hoffmann composent ainsi un Ă©vĂ©nement digne d’enthousiasme, non seulement par les difficultĂ©s inhĂ©rentes Ă  la production d’une Ɠuvre posthume, mais plus particuliĂšrement grĂące Ă  l’Ă©ventail des sentiments mis en musique avec panache par Offenbach, dont l’aspect thĂ©Ăątral est spĂ©cofiquement mis en valeur dans la mise en scĂšne dĂ©sormais « historique » de Robert Carsen. A voir et revoir Ă  l’OpĂ©ra Bastille encore les 6, 9, 12, 15, 18, 21, 24 et 27 novembre 2016.

Compte rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 17 septembre 2016. Puccini : Tosca. Hartejos, Alvarez, Terfel. Audi / Ettinger

TOSCA HARTEROS TERFEL opera bastille septembre 2016CtIYZimWEAAzMpG.png-largeCompte rendu, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra Bastille, le 17 septembre 2016. Puccini : Tosca. Anja Harteros, Marcelo Alvarez, Bryn Terfel
 Choeurs de l’OpĂ©ra de Paris. JosĂ© Luis Basso, direction. Orchestre de l’OpĂ©ra. Dan Ettinger, direction. Pierre Audi, mise en scĂšne. La saison lyrique s’ouvre Ă  l’OpĂ©ra Bastille avec la reprise de Tosca, production de Pierre Audi datant de 2014. Si les Ă©lĂ©ments extra-musicaux demeurent les mĂȘmes, pour la plupart enfin, il s’agĂźt bel et bien d’une ouverture de saison « CHOC » par la trinitĂ© de stars ainsi rĂ©unies dans la distribution : Anja Harteros finalement de retour sur la scĂšne nationale ; Marcelo Alvarez rayonnant de candeur (seul revenant de la crĂ©ation!) et le grand et tĂ©nĂ©breux, « bad boy », Bryn Terfel. A ces stars, s’invite le chef IsraĂ«lien Dan Ettinger qui explore et exploite les talents de l’Orchestre de l’OpĂ©ra avec une maestria et une profondeur, rares.

Et Hartejos parut, devant elle vibrait tout Paris…

le triomphe absolu de la musique !

Nous invitons nos lecteurs Ă  rĂ©lire le compte rendu de la crĂ©ation de cette production (Compte rendu, opĂ©ra / TOSCA de Puccini Ă  l’OpĂ©ra Bastille, octobre et novembre 2014, avec alvarez dĂ©jĂ  et BĂ©zier…) en pour ce qui concerne la direction artistique de Pierre Audi.

Surprise de lire dans le programme de la reprise que le travail du metteur en scĂšne est Ă  rapprocher de la notion wagnĂ©rienne de gesamkunstwerk ou « Ɠuvre d’art totale » (!). En dĂ©pit de rĂ©serves qu’on Ă©mettre Ă  l’égard du thĂ©Ăątre du Herr Wagner, nous comprenons l’intention derriĂšre un tel constat et regrettons que la rĂ©alisation ne soit pas Ă  la hauteur de telles prĂ©tentions. La scĂ©nographie imposante et impressionnante de Christof Hetzer, les superbes lumiĂšres de Jean Kalman et les costumes sans dĂ©faut de Robby Duiveman, demeurent riches en paillettes et restent, dans le meilleur des cas, pragmatiques et efficaces, en une production dĂ©cevante, sinon au pire, 
 injustifiable. Remarquons l’absence totale (et fort rĂ©vĂ©latrice) de l’Ă©quipe artistique aux moments des saluts…

Hartejos, alvarez, TOSCA, BastilleLa surprise et le bonheur furent donc surtout musicaux. L’histoire tragique intense de Floria Tosca, diva lyrique amoureuse et meurtriĂšre, trouve dans ce plateau une rĂ©alisation musical plus que juste, souvent incroyable. La soprano Anja Harteros se montre vĂ©ritable Prima Donna Assoluta avec un timbre d’une beautĂ© ravissante, une agilitĂ© vocale saisissante, virtuose mais jamais dĂ©monstrative, les piani les plus beaux du monde, le souffle immaculĂ© qui laisse bĂ©at… Bien qu’en apparence laissĂ©e Ă  elle mĂȘme au niveau du travail d’acteur, elle incarne une Tosca qui touche par ses nuances de cƓur, parfois piquante, souvent capricieuse, 
 jalouse et amoureuse toujours ! Le cĂ©lĂšbre « Vissi d’arte » Ă  l’acte II reçoit les plus grandes ovations de la soirĂ©e. Le Caravadossi, peintre amoureux et rĂ©volutionnaire du tĂ©nor argentin Marcelo Alvarez brille maintenant par sa candeur, un timbre rayonnant de jeunesse, un chant riche lui en belles nuances. Ses moments forts sont Ă©videmment la « Recondita armonia » au Ie acte et le cĂ©lĂšbre « E lucevan le stelle » au III.

A leurs cĂŽtĂ©s, Bryn Terfel est un fabuleux Scarpia, grand et mĂ©chant mais pas moche! Il a une prestance magnĂ©tique qui inspire la terreur et l’admiration. Son chant est grand malgrĂ© les quelques petits soucis d’Ă©quilibre entre fosse et orchestre aux moments hyperboliques de la partition comme le Te Deum Ă  la fin du Ier acte.

ettinger dan maestro chef d orchestreAu regard de la distribution, nous nous attendions Ă  de telles performances, mais la plus grande surprise fut le chef d’orchestre. La direction musicale de Dan Ettinger s’Ă©loigne souvent du grand-opĂ©ra et du vĂ©risme ; elle devient beaucoup plus impressionniste et subtile, rehaussant profondĂ©ment l’impact de l’Ă©criture puccinienne pour orchestre, peu sophistiquĂ©e en rĂ©alitĂ©. Lors des moments forts, l’orchestre est bien sĂ»r vĂ©hĂ©ment comme il doit l’ĂȘtre, mais le travail du chef voit sa plus sublime expression dans l’attention aux dĂ©tails, dans la modĂ©ration du pathos mĂ©lodramatique typique chez Puccini, aussi bien chez les cuivres tempĂ©rĂ©s que chez les cordes caractĂ©rielles 
 Une rĂ©vĂ©lation !

Reprise exemplaire et extraordinaire dans tous les sens musicaux du terme, avec une mise en scĂšne non dĂ©pourvue de beautĂ© plastique; surtout fonctionnelle, Ă  voir (et Ă  applaudir) Ă  l’OpĂ©ra Bastille les 20, 23, 26 et 29 septembre ainsi que les 3, 6, 9, 12, 15 et 18 octobre 2016, avec deux distributions. Celle de ce soir touchait l’excellence.

Compte rendu, ballet. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 4 septembre 2016. La Belle au Bois Dormant. Alexei Ratmansky, mise en scĂšne et chorĂ©graphie. Hee Seo, Marcelo Gomes… American Ballet Theatre, compagnie invitĂ©e. Tchaikovski, compositeur. Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. David LaMarche, direction.

L‘American Ballet Theatre est invitĂ© en ouverture du cycle chorĂ©graphique de la saison 2016-2017 Ă  l’OpĂ©ra National de Paris. Le spectacle proposĂ© est le ballet multidiffusĂ©, La Belle au Bois Dormant mais selon le regard d’Alexei Ratmansky. La fantastique musique de Tchaikovski est interprĂ©tĂ©e par l’Orchestre de l’OpĂ©ra dirigĂ© par le chef invitĂ© David LaMarche. Pour la soirĂ©e de notre venue, les « Principals » Hee Seo et Marcelo Gomes, jouent la Princesse Aurore et le Prince DĂ©sirĂ©. Un Ă©vĂ©nement en pertinence et en importance, qui rĂ©sident souvent au-delĂ  de la danse !

 

 

 

 

Vertus des troupes invitées : Petipa revisité

 

 

la-et-sleelping-beauty-review-pictures-003Ratmansky aime revisiter les classiques. Sur ce, il s’inscrit dans une lignĂ©e d’artistes amoureux et respectueux du patrimoine tel le grand Rudolf Noureev. En ce qui concerne cette premiĂšre collaboration entre Tchaikovski et Petipa (1890), il s’agĂźt juste, en principe, de l’oeuvre-phare de la danse acadĂ©mique, d’un ballet symphonique emblĂ©matique. L’histoire en un prologue et trois actes est inspirĂ©e du conte Ă©ponyme de Charles Perrault. Une princesse tombe dans un sommeil inĂ©luctable Ă  cause de la mĂ©chancetĂ© d’une fĂ©e. Seule le baiser d’un prince la rĂ©veillera. La narration est mince mais riche en couleurs, s’agissant en effet d’un ballet dĂ©monstratif.

Mais qu’est-ce que veut dĂ©montrer, Ratmansky, dans cette production ? A part une baisse frappante des exigences techniques et une volontĂ© assez quelconque de donner aux femmes des attributs burlesques avec plumes et paillettes « so Las Vegas », on ne sait pas. L’actuel artiste en rĂ©sidence au sein de la Compagnie amĂ©ricaine parle de sa rĂ©vision de la partition chorĂ©graphique existante en notation StĂ©panov (datant de la fin du 19e siĂšcle, le systĂšme associe mouvements et notes musicales) ; il dĂ©fend le dĂ©sir de faire une production plus Petipa que les autres… Si l’aspect thĂ©Ăątral et comique mis en valeur dans la production a un certain effet chez le public, avec la fabuleuse entrĂ©e de Carabosse sur un char tirĂ© par des rats dansants, le kitsch est peut-ĂȘtre un peu trop prĂ©sent, et apparemment sans le vouloir. Au niveau de la danse, il s’agĂźt sans doute d’un Petipa Ă  part.

 

 


Parlons technique
. Au niveau de la danse, le couple des protagonistes est beau et solide. Hee Seo est une Princesse Aurore toute sourire mais aussi toute frĂȘle ; ses pointes sont belles, et elle rĂ©ussi ses pas redoutables du 1er et 3e actes. Marcelo Gomes en Prince DĂ©sirĂ© correspond parfaitement au personnage, par son physique et sa prestance tout Ă  fait… dĂ©sirables. Il se montre un excellent partenaire lors du pas de deux avec Aurore au 3e acte. AprĂšs sa variation, il est rĂ©compensĂ© par les bravos (y compris ceux d’un jeune Premier Danseur du Ballet de l’OpĂ©ra assistant Ă  la reprĂ©sentation). C’est sympa et c’est beau, ma non troppo. Si leurs performances sont bien, voire amĂ©ricainement « cool », comme celles, d’ailleurs, d’une dĂ©licieuse Betsy McBride en Chaperon Rouge, ou encore celle, virtuose ma non tanto, de l’Oiseau Bleu de Gabe Stone Shayer, nous n’avons pas beaucoup plus de commentaires Ă  faire.

 

 

VERTUS des Ă©changes interculturels… L’aspect le plus remarquable de la venue de cette production Ă  Paris est prĂ©cisĂ©ment le fait qu’il s’agĂźt d’une compagnie Ă©trangĂšre avec une technique et une rĂ©alitĂ© diffĂ©rente Ă  celle de la danse classique en France. Une occasion d’une grande importance pour stimuler la crĂ©ativitĂ© et motiver davantage nos danseurs. Toujours dans la continuitĂ© philosophique du grand mandat de Noureev, ces Ă©changes et expĂ©riences reprĂ©sentent de la nourriture pour les artistes. Il est question ici, comme cela l’a toujours Ă©tĂ©, d’un art bel et bien vivant, et le fruit des ces Ă©changes et frottements est le seul remĂšde Ă  la maladie si fantasmĂ©e de la stagnation artistique. Alexei Ratmansky, russe, assumant avec fiertĂ© son cĂŽtĂ© « old school », a l’ouverture et le courage de dire qu’il ne voit pas de problĂšme avec des cygnes noirs. L’American Ballet Theatre, compagnie anciennement dirigĂ©e par Mikhail Baryshnikov, se prĂ©sentant partout dans le monde, -y compris Ă  Paris, sommet souvent inatteignable de ce que maints bon diseurs croient ĂȘtre la tour d’ivoire de la Culture-,  n’a aucun problĂšme avec une Princesse Aurore corĂ©enne et un Prince DĂ©sirĂ© venant de l’Amazonie. Cette expĂ©rience paraĂźtrait donc confirmer (et il y en a qui doutent encore!) qu’on peut survivre, crĂ©er, briller, dans l’acceptation de la diversitĂ© inhĂ©rente Ă  la rĂ©alitĂ©. MatiĂšre Ă  rĂ©flexion, cette production par une troupe Ă©trangĂšre est rĂ©jouissante et d’un principe interculturel des plus positifs.

 

 

 

 

A voir ce classique revisitĂ©, sur la musique toujours irrĂ©sistible de Tchaikovski (David LaMarche, direction) Ă  l’OpĂ©ra Bastille les 7, 8, 9 et 10 septembre 2016.

LIRE aussi notre compte rendu complet Seven Sonatas / Ratmansky prĂ©sentĂ© Ă  l’OpĂ©ra Garnier, Ă  Paris en mars 2016

Compte rendu, ballet. Paris, Palais Garnier, le 31 mai 2016. Coralli/Perrot : Giselle. Mathieu Ganio,Koen Kessels

Le romantisme fantastique est de retour au Palais Garnier avec le ballet Giselle ! Bijou de la danse acadĂ©mique et ballet romantique par excellence, il s’agit du dernier ballet classique de la Compagnie pour la saison 2015-2016 de l’OpĂ©ra de Paris. Une sĂ©rie d’Etoiles et de Premiers Danseurs interprĂštent les rĂŽles titres, accompagnĂ©s par Koen Kessels dirigeant l’Orchestre des LaurĂ©ats du Conservatoire. La production crĂ©Ă©e en 1998 avec les fabuleux costumes et dĂ©cors d’Alexandre Benois a donc tout pour plaire, Ă  tous les sens.

Giselle rédemptrice

Les distributions peuvent changer Ă  la derniĂšre minute (la possibilitĂ© est bien indiquĂ©e dans les publications de l’opĂ©ra), le principe qui peut susciter la dĂ©ception chez les spectateurs venus applaudir tel ou tel danseur, telle ou telle Ă©toile.., revĂȘt de bonnes raisons. Cette saison riche en controverses et faits divers reprĂ©sente aussi une sorte de transition ; nous avons eu droit au brouhaha inĂ©vitable d’une grande maison, bastion de la Haute Culture, devant ses expĂ©rimentations dont le but est de trouver un sens renouvelĂ© dans l’Ăšre contemporaine. Pour brosser de nouvelles perspectives, il est important d’avoir une conscience Ă©veillĂ©e par rapport Ă  l’histoire et au contexte, l’importance de la revalorisation avant la transformation. Le progrĂšs semble ĂȘtre plus durable quand il est Ă©difiĂ© sur des bases solides. Tout dĂ©truire pour tout refaire peut aussi paraĂźtre lĂ©gitime, mais surtout prĂ©cipitĂ©. Que Giselle (et plus tard Forsythe, dans le contemporain/nĂ©o-classique) clĂŽt la saison du Ballet est dans ce sens un fait chargĂ© de signification et, dans le contexte des directeurs fugaces et ballets dĂ©programmĂ©s, une lueur d’espoir, de beautĂ©, un rappel d’excellence pour l’avenir, affirmation trĂšs nĂ©cessaire dans notre Ă©poque criblĂ©e de tensions, de terreur et de violence.

Ces sentiments font Ă©galement partie, curieusement en l’occurrence, de l’imaginaire cher aux Romantiques. La passion, les contrastes, la violence, l’espoir mystifiĂ©, les bonheurs et horreurs de la vie quotidienne sublimĂ©s, etc., etc. Autant de thĂšmes plus ou moins prĂ©sents dans Giselle. Dans l’acte 1, diurne, nous avons la fĂȘte villageoise, des tableaux folkloriques Ă  la base sublimĂ©s par la danse technique et virtuose des vendangeurs et paysans. Remarquons ici l’excellente prestation du Premier Danseur François Alu et du Sujet Charline Giezendanner dans le pas de deux des paysans. Elle y est sauterelle, fine, mignonne et radieuse Ă  souhaits, depuis le dĂ©but et pendant ces variations jusqu’Ă  la coda ! Lui, s’il commence tout Ă  fait solide, mais sans plus, finit son pas de deux avec panache et brio aprĂšs s’ĂȘtre montrĂ© tout Ă  fait impressionnant dans ses sauts Ă©poustouflants, ses impeccables cabrioles ; le tout avec une attitude de joie campagnarde qui lui sied trĂšs bien !
Mais aprĂšs la fĂȘte vint la mort de Giselle, suite Ă  la dĂ©ception du mensonge d’Albrecht, et l’acte est fini. L’acte II, nocturne (ou « blanc » Ă  cause des tutus omniprĂ©sents), est l’acte des Wilis, spectres des jeunes filles mortes avant leur mariage, qui chassent des hommes dans la forĂȘt et qu’elles font danser jusqu’Ă  leur mort. Valentine Colasante, PremiĂšre Danseuse, joue Myrta, la Reine des Wilis, et se montre imposante ma non troppo, sĂ©duisante avec ses pointes et ses diagonales, et humaine dans ses sauts. Les deux Wilis de Fanny Gorse et HĂ©loĂŻse Bourdon sont fabuleuses, tout comme le Hilarion qu’elles croisent et dĂ©cident de tourmenter, rĂŽle ingrat en l’occurrence magistralement interprĂ©tĂ© par le Premier Danseur, Vincent Chaillet. Mais outre le fabuleux Corps de Ballet, paysans, vendangeurs, dames et seigneurs, et spectres, Giselle est avant tout… Giselle.

Lincoln Center Festival 2012Albrecht, le Duc qui sĂ©duit et baratine Giselle, puis en souffre, n’a pas de meilleur interprĂšte que l’Etoile Mathieu Ganio. LE Prince Romantique de l’OpĂ©ra de Paris Ă  notre avis : le danseur campe son rĂŽle avec Ă©lĂ©gance et gravitas. Outre ses belles lignes et son jeu d’acteur remarquable, il est surtout trĂšs agrĂ©able Ă  la vue grĂące Ă  sa technique qui impressionne Ă  chaque fois. Ses entrechats sont souvent les plus beaux, les plus rĂ©ussis, souvent irrĂ©prochables ; son extension, ses sauts sont imprĂ©gnĂ©s de l’intensitĂ© dramatique qui lui est propre, et frappent toujours par la finesse dans l’exĂ©cution. La Giselle de l’Etoile DorothĂ©e Gilbert (qu’on n’attendait pas voir sur scĂšne ce soir), est l’autre superbe partie du couple tragique, et la protagoniste prima ballerina assoluta indĂ©niable aprĂšs cette reprĂ©sentation ! Elle est toute vivace toute candide au Ier acte, excellente danseuse et actrice, sa descente aux enfers de la folie suite au chagrin amoureux, et sa mort imminente, sont dans sa prestation frappantes par la sincĂ©ritĂ©. Comment elle passe si facilement du badinage villageois sautillant Ă  la folie meurtriĂšre riche en pathos est tout Ă  fait remarquable. Au IIĂšme acte, elle est la grĂące nostalgique, la douleur amoureuse, la ferveur mystique, faite danseuse. La mĂ©lancolie l’habite dĂ©sormais en permanence, mais elle n’est pas plus forte que le souvenir de l’amour inassouvi qui a causĂ© sa mort. Quelle dĂ©monstration d’un art subtil de l’arabesque par l’Etoile en vedette ! Quelle profondeur artistique quand elle s’Ă©lĂšve sur ses pointes ! L’expression de son Ă©lan amoureux quand elle sauve Albrecht Ă  la fin de l’oeuvre est exaltante, comme toute sa performance.

Remarquons Ă©galement la performance trĂšs solide de l’Orchestre des LaurĂ©ats du Conservatoires, surtout les vents sublimes, et espĂ©rons que les quelques petits dĂ©calages, repĂ©rĂ©s ça et lĂ , entre fosse et plateau soient maĂźtrisĂ©s rapidement par le chef Koen Kessels. A ne pas manquer car Giselle fait un retour d’autant plus rĂ©ussi qu’il Ă©tait attendu, au Palais Garnier, avec plusieurs distributions, du 30 mais jusqu’au 14 juin 2016.

Compte rendu, ballet. Paris, OpĂ©ra Garnier, le 16 avril 2016. Spectacle de l’Ecole de Danse de l’OpĂ©ra National de Paris. Bournonville,Petit…Guillermo Garcia Calvo, direction musicale.

PrĂ©sentation de l’Ecole de Danse de l’OpĂ©ra National de Paris ce soir au Palais Garnier ! Les petits rats de Paris interprĂštent sur scĂšne 3 chorĂ©graphies qui mettent en valeur l’excellence et la diversitĂ© de l’Ă©cole française. Les futurs virtuoses des ballets du monde entier offrent donc du Bournonville, du Petit, du Taras, en une soirĂ©e Ă  perdre l’haleine ! Le chef espagnol Guillermo Garcia Calvo assure la direction musicale ; il est tout Ă  fait complice de l’Orchestre des LaurĂ©ats du Conservatoire. Un Ă©vĂ©nement exaltant qui a tenu ses promesses !

Les virtuoses de l’avenir

L’Ecole de Danse de l’OpĂ©ra de Paris est dirigĂ© par Elisabeth Platel, danseuse Etoile retraitĂ©e et crĂ©atrice de maints rĂŽles principaux des ballets classiques de Noureev ! Elle a Ă  sa charge les 156 Ă©lĂšves, dont 76 sont sur scĂšne pour les 4 reprĂ©sentations de ce printemps 2016. Ils ont entre 10 et 18 ans et sont les promesses de la danse Ă  venir ! Le programme qu’elle a conçu pour ces 4 dates a tout pour plaire Ă  tous ! La soirĂ©e commence avec un extrait de l’acte 1 du ballet « Conservatoire » par le danois Auguste Bournonville. Pour nous, il est impossible de rater quoi que ce soit en relation avec le style Bournonville, l’Ecole Danoise de Danse Ă©tant la vĂ©ritable hĂ©ritiĂšre de la danse acadĂ©mique française, remontant ses origines jusqu’Ă  Jean-Georges Noverre, pĂšre du ballet moderne, et passant par Auguste Vestris (fils de GaĂ©tan Vestris, lui-mĂȘme crĂ©ateur du rond de jambe en l’air), soit une figure lĂ©gendaire vĂ©ritable icĂŽne par sa virtuositĂ© technique et la popularisation de l’entrechat.

Que dire alors des petits rats de l’opĂ©ra s’attaquant Ă  la virtuositĂ© danoise ? L’extrait fait rĂ©fĂ©rence Ă  un cours de danse pris par Bournonville lors de son sĂ©jour parisien, cours donnĂ© par nul autre qu’Auguste Vestris. D’une grande difficultĂ© technique, nous nous rĂ©jouissons de voir la jeunesse s’attaquer Ă  une danse qui pousse leur potentiel. Ici, le MaĂźtre de Ballet interprĂ©tĂ© par LĂ©o de Busserolles (1Ăšre division), bien que d’un regard sĂ©rieux, se distingue tout de mĂȘme par le professionnalisme de son exĂ©cution, … brillante. Si les jeunes danseurs ne s’abandonnent pas Ă  la lĂ©gĂšretĂ© presque comique du ballet (qui est Ă  la base trĂšs vaudevillesque), nous saluons la technique ; l’incroyable effort, le travail de bas de jambe sont impressionnants. Le moment le plus tendre de la soirĂ©e fut l’entrĂ©e des tout petits rats de la 6Ăšme division, tous joie ; tous virtuositĂ©, lors de leur dĂ©monstration maĂźtrisant des dĂ©gagĂ©s ravissants !

Vient ensuite Les Forains de Roland Petit. CrĂ©Ă© au ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es en 1945, il s’agĂźt d’un ballet narratif, vrai commentaire sur la rĂ©alitĂ© de l’artiste dans la sociĂ©tĂ©. TrĂšs thĂ©Ăątral, il raconte l’histoire des forains rĂ©pĂ©tant et prĂ©sentant un show. Que des solistes dont nous retenons le Clown trĂšs expressif et bondissant de Giorgio FurĂšs (1Ăšre division), la Vision de LoĂŻe Fuller de Bleuenn Battistoni (1Ăšre division), la Belle Endormie pleine de brio et de charme de CĂ©lia Drouy (mĂȘme division), ou encore la prĂ©sence scĂ©nique so pop star du Prestidigitateur d’Andrea Sarri (toujours la mĂȘme division). La soirĂ©e se termine avec le ballet inclassable de John Taras, PiĂšge de LumiĂšre. Un bonheur nĂ©oclassique trĂšs particulier : il raconte l’histoire des bagnards se retrouvant dans une jungle, oĂč ils mettent des piĂšges de lumiĂšre pour attirer les insectes… Et une histoire d’amour fantaisiste s’esquisse entre un jeune bagnard, fabuleusement interprĂ©tĂ© par Zino Merckx, et une morphide ou papillon des tropiques, interprĂ©tĂ© avec une prestance altiĂšre et fantastique par Nine Seropian. Remarquons Ă©galement un Iphias de GaĂ©tan Vermeulen, Ă  la belle ligne et rĂ©ussissant ses sauts, entrechats et divers pas, avec une certaine lĂ©gĂšretĂ©… papillonnante.

L’orchestre a fait preuve d’un sens rythmique indĂ©niable, sachant s’adapter rapidement aux spĂ©cificitĂ©s des musiques de Holger Simon Paulli, Henri Sauguet et Jean-Michel Damase. Une soirĂ©e d’espoirs et de beautĂ©, et aussi un outil pĂ©dagogique s’inscrivant dans le lĂ©gat de l’ancien Directeur du Ballet de l’OpĂ©ra de Paris, Rudolf Noureev, qui insistĂ© sur le fait qu’aux jeunes danseurs il fallait « donner Ă  manger », donc les faire danser ! Un spectacle heureux et des jeunes talents prometteur… Bravo aux danseurs !

Compte rendu, ballet. Paris, OpĂ©ra Garnier, le 16 avril 2016. Spectacle de l’Ecole de Danse de l’OpĂ©ra National de Paris. Auguste Bournonville, Roland Petit, John Taras, ballets. Orchestre des LaurĂ©ats du conservatoire… Guillermo Garcia Calvo, direction musicale.

Compte-rendu, Passion. Massy. Opéra de Massy. 23 mars 2016. J.S. Bach : Passion selon Saint-Jean.Choeur Aedes. Les Surprises. Mathieu Romano

Compte-rendu, oratorio. Massy. OpĂ©ra de Massy. 23 mars 2016. J.S. Bach : Passion selon Saint Jean. Fernando Guimaraes, Rachel Redmond, Enguerrand de Hys… Ensemble Aedes, choeur. Ensemble Les Surprises, orchestre. Mathieu Romano, direction musicale. Qui dit pĂ©riode de PĂąques dit Bach… quelle meilleure façon de cĂ©lĂ©brer les 10 ans de l’Ensemble Aedes que de prĂ©senter la Passion selon Saint Jean du Cantor de Leipzig (Direktor Musices), avec l’orchestre aux 18 instrumentistes sur instruments d’Ă©poque : Les Surprises ? Nous sommes donc Ă  l’OpĂ©ra de Massy pour la premiĂšre Ă©tape de cette cĂ©lĂ©bration qui continue son chemin Ă  CompiĂšgne puis Ă  Suresnes.

bach_js jean sebastianPASSION INTIMISTE. Sans doute la moins pathĂ©tique des Passions de Bach, elle n’est pas pourtant sans anecdote ni controverse. Si auparavant on a voulu voir un anti-sĂ©mitisme notoire dans le texte, les recherches actuelles et la remise en contexte prouvent au contraire que l’Oratorio de Jean-SĂ©bastien Bach est l’un des moins antisĂ©mites, surtout par rapport Ă  son siĂšcle. On a voulu voir aussi une Passion un peu trop lyrique, trop exubĂ©rante pour le sujet d’origine sacrĂ©e ; le reproche que les Ăąmes les plus conservatrices font encore au Mozart de la Messe en Ut, par exemple. Si ce dernier point reste un sujet de dĂ©bat stylistique, l’interprĂ©tation intimiste du choeur Aedes aide Ă  remettre en question tous les a priori qu’on peut avoir par rapport Ă  la musique dite sacrĂ©e, et surtout en ce qui concerne l’ornamentation et la stylisation dans l’expression d’une ferveur religieuse quelconque.

DirigĂ©s par Mathieu Romano, le choeur et l’orchestre des Surprises dĂ©butent la soirĂ©e avec quelques petits soucis d’accordage aux cordes (toujours une question dĂ©licate dans les instruments d’Ă©poque), qu’ils ont pu rĂ©gler rapidement aprĂšs le choeur qui ouvre l’oeuvre « Herr, unser Herrscher, dessen Ruhm in allen Landen herrlich ist! ». La distribution des solistes est jeune et brille d’un dynamisme particulier, Ă  commencer par la soprano Ă©cossaise Rachel Redmond (collaboratrice frĂ©quente et talent dĂ©nichĂ© par William Christie) qui se montre toute agilitĂ©, virtuose dans chacun de ses airs, qu’ils soient mĂ©ditatifs ou agitĂ©s. Le jeune tĂ©nor Enguerrand de Hys interprĂšte ses airs pour tĂ©nor avec un timbre et un style remarquables, mĂȘme s’il y eut des moments oĂč l’Ă©quilibre entre sa voix allĂ©chante et l’orchestre baroque s’est vu compromis. Le tĂ©nor Fernando Guimaraes interprĂšte quant Ă  lui le rĂŽle ingrat, pĂ©nalisant et hyper expressif de l’évangĂ©liste. Si la diction de son allemand approximatif est parfois flagrante, il campe une performance pleine d’esprit, trĂšs dramatique comme la partition l’exige. Si l’interprĂ©tation de l’alto MĂ©lodie Ruvio est solide et parfois intense, elle demeure pourtant peu mĂ©morable. A la diffĂ©rence de celles des deux basses, Victor Sicard dans le rĂŽle de JĂ©sus (NDLR* : autre partenaire familier des Arts Florissants et laurĂ©ats rĂ©cents du Jardin des voix de William Christie) et Nicolas Brooymans (membre du choeur Aedes) dans le rĂŽle de Pilate. Le premier, qui est plus baryton que basse offre un chant tout Ă  fait touchant, spiritoso. Brooymans quant Ă  lui impressionne par sa voix large et imposante.

Le Choeur Aedes s’amĂ©liore progressivement. Si au dĂ©but de la prĂ©sentation nous avons Ă©tĂ© Ă©tonnĂ©s par la dynamique quelque peu hasardeuse entre les voix du choeur, ils se sont trĂšs rapidement accordĂ©s. Par la suite ils ont tout simplement rayonnĂ© par un entrain baroque, et se sont montrĂ©s d’un dynamisme aux effets surprenants, une qualitĂ© qui leur est propre et trĂšs remarquable. Une fois avoir surpassĂ© les soucis d’accordage des cordes,  Les Surprises se sont aussi accordĂ©s Ă  la complicitĂ© du choeur, sans pour autant captiver l’audience. Une proposition trĂšs intĂ©ressante, et une cĂ©lĂ©bration des dix ans d’existence de l’Ensemble Aedes tout Ă  fait Ă  la hauteur de leur Ăąge !

 

(*) NDLR : Note de la RĂ©daction

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier, le 14 mars 2016.TchaĂŻkovski : Iolanta / Casse-Noisette. Sonia Yoncheva… Dmitri Tcherniakov

SoirĂ©e de choc trĂšs attendue Ă  l’OpĂ©ra National de Paris ! AprĂšs une premiĂšre avortĂ©e Ă  cause des mouvements syndicaux, nous sommes au Palais Garnier pour Iolanta et Casse-Noisette de TchaĂŻkovski, sous le prisme unificateur (ma non troppo), du metteur en scĂšne russe Dmitri Tcherniakov lequel a eu la tĂąche d’assurer la direction non seulement de l’opĂ©ra mais aussi du ballet. Une occasion rare de voir aussi 3 chorĂ©graphes contemporains s’attaquer Ă  l’un des ballets les plus cĂ©lĂšbres du rĂ©pertoire. Le tout dans la mĂȘme soirĂ©e, avec la direction musicale d’un Alain Altinoglu plutĂŽt sage et la prĂ©sence inoubliable de la soprano Sonia Yoncheva dans le rĂŽle-titre. Une proposition d’une grande originalitĂ© avec beaucoup d’aspects remarquables, pourtant non sans dĂ©faut.

 iolanta casse noisette iolantha opera de paris

 

 

 

Iolanta, hymne Ă  la vie

yoncheva_sonya_recital_parisSonia Yoncheva est annoncĂ©e souffrante avant le dĂ©but de la reprĂ©sentation et tout le Palais Garnier soupire en consĂ©quence. Or, surprise, la cantatrice bulgare dĂ©cide quand mĂȘme d’assurer la prestation… pour notre plus grand bonheur ! Iolanta est le dernier opĂ©ra de Tchaikovsky et il raconte l’histoire de Iolanta, princesse aveugle qui regagne la vue par l’amour, histoire tirĂ©e de la piĂšce du danois Henrik Hertz « La fille du Roi RenĂ© ». Ici, le Roi RenĂ© occulte la cĂ©citĂ© de sa fille pour lui Ă©viter toute souffrance. Elle vit dans un monde aseptisĂ© mais soupçonne qu’on lui cache quelque chose. Elle a un certain malheur mais elle ne sait pas ce que c’est. C’est sa rencontre avec VaudĂ©mont, ami de Robert de Bourgogne Ă  qui elle est promise dĂšs sa naissance, qui crĂ©e en elle le dĂ©sir de regagner la vue ; elle y arrive. Une histoire simple mais d’une beautĂ© bouleversante, et ce dans plusieurs strates.

Nous sommes rapidement Ă©mus par la beautĂ© de la musique de Tchaikovsky, dĂšs la premiĂšre scĂšne introductrice, et jusqu’Ă  la fin de l’opĂ©ra. Ici le maĂźtre russe montre la plus belle synthĂšse de charme charnel, et sensoriel, et de profondeur philosophique et spirituelle. L’Ɠuvre commence par un arioso de Iolanta suivi des choeurs dĂ©licieux Ă  l’effet immĂ©diat. Sonia Yoncheva, mĂȘme souffrante, se rĂ©vĂšle superlative dans ce rĂ©pertoire et nous sommes complĂštement sĂ©duits par son chant rayonnant et glorieux (de quoi souffrait-elle ce soir-lĂ , nous nous le demandons). Son arioso initial qui sert de prĂ©sentation a une force dramatique et poĂ©tique qu’il nous sera difficile d’oublier. Le rĂŽle souvent incompris de VaudĂ©mont est interprĂ©tĂ© par le tĂ©nor Arnold Rutkowski brillamment mais avec un certain recul (il s’agĂźt de ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra National de Paris). Au niveau vocal et dramatique il est excellent, et nous sommes de l’avis que l’apparente rĂ©serve du personnage est voulue par les crĂ©ateurs, les frĂšres TchaĂŻkovski (Modest en a Ă©crit le livret). Ce rĂŽle est dans ce sens une vrai opportunitĂ© pour les tĂ©nors de se dĂ©barrasser du clichĂ© du hĂ©ros passionnĂ©ment musclĂ© et souvent sottement hyper-sexuĂ©. Curieusement, nous sommes tout autant sensibles au charme viril du jeune baryton Andrei Jilihovschi faisant Ă©galement ses dĂ©buts Ă  l’opĂ©ra dans le rĂŽle de Robert de Bourgogne. Il est tout panache et rayonne d’un je ne sais quoi de juvĂ©nile qui sied bien au personnage. Si la musique d’Ibn Hakia, le mĂ©decin maure interprĂ©tĂ© par Vito Priante est dĂ©licieusement orientalisĂ©e, sa performance paraĂźtrait aussi, bien que solide, quelque peu effacĂ©e. Le Roi RenĂ© de la basse Alexander Tsymbalyk a une voix large et pĂ©nĂ©trante, et se montre complĂštement investi dans la mise en scĂšne. S’il demeure peut-ĂȘtre trop beau et trop jeune pour ĂȘtre le vieux Roi, il campe une performance musicale sans dĂ©faut. Remarquons Ă©galement les choeurs, des plus rĂ©ussis dans toute l’histoire de la musique russe !

Casse-Noisette 2016 ou fracasse-cerneaux, protéiforme et hasardeux

Si la lecture de Tcherniakov pour Iolanta, dans un salon (lieu unique) issu de l’imaginaire tchekhovien, est d’une grande efficacitĂ©, l’idĂ©e d’intĂ©grer Casse-Noisette dans l’histoire de Iolante (ou vice-versa), nous laisse mitigĂ©s. Il paraĂźtrait que Tcherniakov s’est donnĂ© le dĂ©fit de faire une soirĂ©e cohĂ©rente dramatiquement, en faisant de l’opĂ©ra partie du ballet. C’est-Ă -dire, Ă  la fin de Iolanta, les dĂ©cors s’Ă©largissent et nous apprenons qu’il s’agissait d’une reprĂ©sentation de Iolanta pour Marie, protagoniste du Casse-Noisette. Si les beaucoup trop nombreuses coutures d’un tel essai sont de surcroĂźt Ă©videntes, elles ne sont pas insupportables. Dans ce sens, fĂ©licitons l’effort du metteur en scĂšne.

Son Casse-Noisette rejette ouvertement Petipa, E.T.A Hoffmann, Dumas, et mĂȘme TchaĂŻkovski diront certains. Il s’agĂźt d’une histoire quelque peu tirĂ© des cheveux, oĂč Marie cĂ©lĂšbre son anniversaire avec sa famille et invitĂ©s, et aprĂšs avoir « regardĂ© » Iolanta, ils s’Ă©clatent dans une « stupid dance » signĂ© Arthur Pita, oĂč nous pouvons voir les fantastiques danseurs du Ballet carrĂ©ment s’Ă©clater sur scĂšne avec les mouvements les plus drolatiques, populaires et insensĂ©s, elle tombe amoureuse de VaudĂ©mont (oui oui, le VaudĂ©mont de l’opĂ©ra qui est tout sauf passionnĂ© et qui finit amoureux de Iolanta, cherchez l’incongruitĂ©). Mais puisque l’amour c’est mal, devant un baiser passionnĂ© de couple, les gens deviennent trĂšs violents, autant que la belle maison tchekhovienne tombe en ruines. On ne sait pas si c’est un tremblement de terre ou plutĂŽt la modestie des bases intellectuelles de cette conception qui fait que tout s’Ă©croule. Ensuite nous avons droit Ă  l’hiver sibĂ©rien et des sdf dansant sur la neige et les dĂ©gĂąts, puis il y a tout un brouhaha multimedia impressionnant et complĂštement inintĂ©ressant, mĂ©langeant cauchemar, hallucination, fantasme, caricature, grotesque, etc. Heureusement qu’il y a TchaĂŻkovski dans tout ça, et que les interprĂštes se donnent Ă  fond. C’est grĂące Ă  eux que le jeu se maintient mais tout est d’une fragilitĂ© qui touche l’ennui tellement la proposition rejette toute rĂ©fĂ©rence Ă  la beautĂ© des ballets classiques et romantiques.

Enfin, parlons des danses et des danseurs. AprĂšs l’introduction signĂ©e Arthur Pita, faisant aussi ses dĂ©buts dans la maison en tant que chorĂ©graphe invitĂ©, vient la chorĂ©graphie d’un Edouard Lock dont nous remarquons l’inspiration stylistique Modern Danse, Ă  la Cunningham, avec un peu de la Bausch des dĂ©buts. L’effet est plutĂŽt Ă©trange, mais il demeure trĂšs intĂ©ressant de voir nos danseurs parisiens faire des mouvements gĂ©omĂ©triques saccadĂ©s et rĂ©pĂ©titifs Ă  un rythme endiablĂ©, sur la musique romantique de TchaĂŻkovski. Il signe Ă©galement les divertissements nationaux toujours dans le mĂȘme style pseudo-Cunningham. Si les danseurs y excellent, et se montrent tout Ă  fait investis et sĂ©rieux malgrĂ© tout, la danse en elle mĂȘme Ă  un vrai effet de remplissage, elle n’est ni abstraite ni narrative, et Ă  la diffĂ©rence des versions classiques ou romantiques, le beau est loin d’ĂȘtre une prĂ©occupation. Autant prĂ©senter les chefs-d’oeuvres abstraits de Merce Cunningham, non ?

La Valse des Fleurs et le Pas de deux final, signĂ©s Cherkaoui, sauvent l’affaire en ce qui concerne la poĂ©sie et la beautĂ©. La Valse des fleurs consiste dans le couple de Marie et VaudĂ©mont dansant la valse (la chorĂ©graphie est trĂšs simple, remarquons), mais elle se rĂ©vĂšle ĂȘtre une valse des Ăąges avec des sosies du couple s’intĂ©grant Ă  la valse, de façon croissante au niveau temporaire, finissant donc avec les sosies aux Ăąges de 80 ans. Dramatiquement ça a un effet, heureusement. Le Pas de deux final est sans doute le moment aux mouvements les plus beaux. StĂ©phane Bullion, Etoile et Marion Barbeu, Sujet, offrent une prestation sans dĂ©faut. Alice Renavand, Etoile, dans le rĂŽle de La MĂšre se montre particuliĂšrement impressionnante par son investissement et son sĂ©rieux, et par la maĂźtrise de ses fouettĂ©s dĂ©licieusement exĂ©cutĂ©s en talons !!! A part le corps de ballet qui s’Ă©clate et s’amuse littĂ©ralement, nous voulons remarquer la performance rĂ©vĂ©latrice d’un Takeru Coste, Quadrille (!), que nous venons de dĂ©couvrir Ă  cette soirĂ©e et qui nous impressionne par son sens du rythme, son athlĂ©tisme, sa plastique… Il incarne parfaitement l’esprit du Robert de Bourgogne de l’opĂ©ra, avec une certaine candeur juvĂ©nile allĂ©chante.

L’Orchestre et les choeurs de l’opĂ©ra de Paris quant Ă  eux offrent une prestation de qualitĂ©, nous remarquons les morceaux Ă  l’orientale de l’opĂ©ra, parfaitement exĂ©cutĂ©s, comme les deux grands choeurs fabuleux oĂč tout l’art orchestrale de Tchaikovsky se dĂ©ploie.

Si le chef Alain Altinoglu paraĂźt un peu sage ce soir, insistant plus sur la limpiditĂ© que sur les contrastes, il explore les richesses de l’orchestre de la maison de façon satisfaisante. Un spectacle ambitieux qu’on conseille vivement de dĂ©couvrir, de par sa raretĂ©, certes, mais aussi parce qu’il offre beaucoup de choses qui pourront faire plaisir aux spectateurs… C’est l’occasion de dĂ©couvrir Iolanta, de se rĂ©galer dans une nuit « Tchaikovsky only », d’explorer diffĂ©rents types de danses modernes et contemporaines parfaitement interprĂ©tĂ©s par le fabuleux Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. DoublĂ© Iolanta et Casse-Noisette de Tcahikovski en 1 soirĂ©e au Palais Garnier Ă  Paris : encore Ă  l’affiche les 17, 19, 21, 23, 25, 26, 28 et 30 mars ainsi que le 1er avril 2016, avec plusieurs distributions.

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier. 14 mars 2016. P.E. TchaĂŻkovski : Iolanta / Casse-Noisette. Sonia Yoncheva, Alexander Tsymbalyuk, Andrej Jilihovschi… Choeur, Orchestre et Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. Dmitri Tcherniakov, conception, mise en scĂšne. Arthur Pita, Edouard Lock, Sidi Larbi Cherkaoui, chorĂ©graphes. Alain Altinoglu, direction musicale.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Bastille), le 2 novembre 2015. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Roberto Alagna, Ambrogio Maestri, Aleksandra Kurzak
 Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra de Paris JosĂ© Luis Basso, chef des choeurs. Donato Renzetti, direction musicale.

donizetti opera classiquenews gaetano-donizettiLe plus chaleureux des bijoux comiques de Donizetti revient Ă  l’OpĂ©ra National de Paris ! L’Elisir d’Amore s’offre ainsi Ă  nous en cet automne dans une production signĂ©e Laurent Pelly, et une distribution presque parfaite dont Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak forment le couple amoureux, aux cĂŽtĂ©s du fantastique baryton Ambrogio Maestri en Dulcamara. Les choeurs et l’orchestre de l’OpĂ©ra interprĂštent l’Ɠuvre lĂ©gĂšre avec un certain charme qui ne se perd pas trop dans l’immensitĂ© de la salle. Un melodramma giocoso succulent malgrĂ© quelques bĂ©mols !

 

 

 

La « comédie romantique » par excellence, de retour à Paris

 

En 1832, Donizetti, grand improvisateur italien de l’Ă©poque romantique, compose L’Elisir d’Amore en deux mois (pas en deux semaines!). Le texte de Felice Romani s’inspire d’un prĂ©cĂ©dent de Scribe pour l’opĂ©ra d’Auber « Le Philtre », dont la premiĂšre a eu lieu un an auparavant. L’opus est une comĂ©die romantique en toute lĂ©gĂšretĂ©, racontant l’amour contrariĂ© du pauvre Nemorino pour la frivole et riche Adina, et leur lieto fine grĂące Ă  la tromperie de Dulcamara, charlatan, et son “magico elisire”. Une Ɠuvre d’une jouissance infatigable, vĂ©ritable cadeaux vocal pour les 5 solistes, aux voix dĂ©licieusement flattĂ©s par les talents du compositeur.

En l’occurrence, s’impose un Roberto Alagna tout Ă  fait fantastique en Nemorino. Nous peinons Ă  croire que ce jeune homme amoureux a plus de 50 ans, tellement son investissement scĂ©nique et comique est saisissant. Mais n’oublions pas la voix qui l’a rendu cĂ©lĂšbre et ce suprĂȘme art de la diction qui touche les cƓurs et caresses les sens. VĂ©ritable chef de file de la production, il est rĂ©actif et complice dans les nombreux ensembles et propose une « Una Furtiva Lagrima » de rĂȘve, fortement ovationnĂ©e. A cĂŽte de ce lion sur la scĂšne, la soprano Aleksandra Kurzak rĂ©ussit Ă  faire de son Adina, la coquette insolente que la partition cautionne. Elle prend peut-ĂȘtre un peu de temps pour ĂȘtre Ă  l’aise, mais finit par offrir une prestation tout Ă  fait charmante. Le Dulcamara d’Ambrogio Maestri est une force de la nature, et par sa voix large et seine, et par son jeu d’actor, malin et vivace Ă  souhait ! Si nous sommes déçus du Belcore de Mario Cassi (faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris, comme c’est le cas de la Kurzak), notamment par sa piccola voce dans cette salle si grande et par une piĂštre implication dans sa partition, nous apprĂ©cions à  l’inverse, les qualitĂ©s de la Giannetta de Melissa Petit.

Les choeurs de l’OpĂ©ra sont comme c’est souvent le cas, dans une trĂšs bonne forme, et se montrent rĂ©actif et jouissifs sous la direction de JosĂ© Luis Basso. L’Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris fait de son mieux sous la direction du chef Donato Renzetti. Quelques moments de grande beautĂ© instrumentale se rĂ©vĂšlent, par ci et par lĂ , mais l’enchantement ce soir naĂźt de l’Ă©criture vocale fabuleuse plus que de l’Ă©criture instrumentale trĂšs peu sophistiquĂ©. Donizetti se distingue par son don incroyable de pouvoir imprimer des sensations et des sentiments sincĂšres dans la texture mĂȘme de la musique. La caractĂ©risation musicale est incroyable et d’un naturel confondant (Ă  l’opposĂ© de la farce dĂ©licieuse d’un Rossini plus archĂ©typal). Dans ce sens, la production de Laurent Pelly datant de 2006 s’accorde Ă  ce naturel et Ă  cette sincĂ©ritĂ©, tout en mettant en valeur l’aspect comique voire anecdotique de l’Ɠuvre. Une dĂ©licieuse reprise que nous recommandons vivement Ă  nos lecteurs ! A l’OpĂ©ra Bastille les 5, 8, 11, 14, 18, 21 et 25 novembre 2015.

Compte rendu, piano. Paris, Gaveau, le 4 novembre 2015. Seasons, les Saisons
 Tchaikovski, Piazzola, Carrapatoso. Filipe Pinto-Ribeiro, piano

pinto-ribeiro-filipe-portrait-490-piano-classiquenewsCompte rendu, rĂ©cital de piano. Paris, salle Gaveau, le 4 novembre 2015. RĂ©cital Piano Seasons, les Saisons
 Tchaikovski, Piazzola, Carrapatoso. Filipe Pinto-Ribeiro, piano. RĂ©cital intime et poĂ©tique Salle Gaveau ! Le pianiste portugais,  – « Steinway Artist » -,  Filipe Pinto-Ribeiro offre Ă  Paris pour la prĂ©sentation de son nouvel album paru chez Paraty « Piano Seasons », un programme personnel qui est Ă  l’image de son album discographique, un parcours musical mĂ©ticuleusement Ă©laborĂ©. C’est un aperçu du contenu du double album, avec les saisons comme thĂšme conducteur. Nous avons donc trois approches diffĂ©rentes sur le sujet avec Tchaikovsky, Piazzolla et Carrapatoso, formant triptyque. L’Ă©vĂ©nement extraordinaire est aussi l’occasion de cĂ©lĂ©brer les 50 ans de la dĂ©lĂ©gation française de la Fondation Gubelkian ; il correspond aussi Ă  deux premiĂšres françaises des arrangements pour piano.

 

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Explorateur, poĂšte alchimiste, Filipe Pinto-Ribeiro assemble les Ă©tapes d’un parcours marquĂ© par la sensibilitĂ© et le coeur


Tchaikovsky, Carrapatoso, Piazzolla

Voyage au long des Ă©poques et des saisons

Le dĂ©but du programme est une citation du maĂźtre Zen Dogen : « Au Printemps, les fleurs du cerisier, l’EtĂ©, le coucou. L’Automne, la lune, et l’Hiver, la neige, claire, froide ». Une introduction mĂ©ditative qui sied bien Ă  la poĂ©sie inhĂ©rente Ă  la thĂ©matique du rĂ©cital et ces trois visions des saisons, avec leurs couleurs et leurs arĂŽmes particuliers, immersion spĂ©cifique Ă  chacun des siĂšcles des trois compositeurs. Un voyage poĂ©tique et pittoresque au XIXe, XXĂš et XXIe siĂšcles. Le soliste commence avec des extraits des « Saisons » de Tchaikovsky pour piano solo. Une sĂ©rie de piĂšces courtes composĂ©e par le maĂźtre Russe entre la premiĂšre de son Concerto pour piano en si bĂ©mol mineur et son premier ballet, Le Lac des Cygnes. La commande suscite des contraintes tonales et programmatiques avec une certaine influence allemande, particuliĂšrement Schumannienne, tout en restant remarquablement slave. Filipe Pinto-Ribeiro dĂ©ploie ses nombreux talents dĂšs les premiĂšres mesures. Sa trĂšs fine sensibilitĂ© est le trait de caractĂšre dominant tout au long du rĂ©cital. Cet aspect touchant se distingue et Ă©tonne davantage dans les extraits Ă  la mĂ©trique et au rythme irrĂ©guliers comme « Carnaval ». L’interprĂšte dĂ©ploie sa technique toujours alliĂ©e Ă  une sensibilitĂ© directement palpable (« Troika », mouvement d’une difficultĂ© redoutable).« Barcarolle » se fait sommet d’expression et de beautĂ©, non seulement par l’exĂ©cution des aspects polyphoniques et contrapuntiques du morceau, mais aussi grĂące Ă  l’accord harmonieux de la personnalitĂ© de l’artiste, avec un je ne sais quoi de nostalgique et d’insulaire ; l’approche trĂšs poĂ©tique Ă©voque le mouvement lent d’une barque qui appareille pour peut-ĂȘtre ne plus jamais revenir.

Telle sensibilitĂ© romantique se maintient dans la premiĂšre française des Quatre derniĂšres saisons de Lisbonne de son confrĂšre, le compositeur portugais contemporain Eurico Carrapatoso (il s’agit Ă©galement d’un premier enregistrement mondial). L’Ɠuvre est un mĂ©lange de folklore portugais, de romantisme et de modernisme musical. L’Hiver, au clair de Lune de janvier brillant sur le Tage, n’est pas sans rappeler Debussy et Satie. La Valse mĂ©lancolique du Printemps a un certain charme folklorique tout comme la Marche (im)populaire de l’EtĂ© qui mĂ©lange sombre religiositĂ© et musique de boulevard. Le Fado des Nymphes du Tage de l’Automne est le morceau le plus langoureux : il est ouvertement nostalgique. Un chant viscĂ©ralement Portugais, de grande beautĂ©.

Le rĂ©cital se termine avec la premiĂšre française d’un nouvel arrangement pour piano solo (signĂ© Marcelo Nisinman) des Saisons de Buenos Aires du compositeur argentin Astor Piazzolla. Sommet du Nuevo Tango mĂ©langeant tango traditionnel, classique et jazz. Ici toute la pompe argentine cĂŽtoie en permanence la sensualitĂ© inhĂ©rente au style du tango, tout en dĂ©montrant avec frivolitĂ©, et de façon expressionniste, une riche palette de sentiments (tristesse, solitude, passion
) ; ce par le biais d’une virtuositĂ© pianistique Ă  la fois scintillante et directe, dans laquelle Filipe Pinto-Ribeiro ne fait qu’exceller !

L’artiste est aussi gĂ©nĂ©reux avec un public chaleureux et impressionnĂ© : il offre trois bis dont nous relevons la forte sensibilitĂ©, demeurĂ© intacte, en particulier la beautĂ© sublime du premier : une mĂ©lodie de l’OrphĂ©e de Gluck arrangĂ© par Sgambati puis c’est le chant sombre et populaire du Jongo, Dance NĂšgre d’Oscar Lorenzo Fernandez. Des bijoux musicaux et poĂ©tiques qui confirment l’attrait particulier de ce rĂ©cital intime et virtuose Ă  la Salle Gaveau ! La dĂ©couverte d’un pianiste au toucher sensible et Ă  la technique remarquable dans le cadre intimiste et chaleureux de la Salle Gaveau s’impose aux auditeurs parisiens venus l’écouter. C’est une soirĂ©e riche en couleurs et en saveurs dont la qualitĂ© mĂ©morable se retrouve dans le disque qu’il vient de faire paraĂźtre chez Paraty. Un grand artiste Ă  suivre dĂ©sormais.

 

 

Compte rendu, récital de piano. Paris, salle Gaveau, le 4 novembre 2015. Récital Piano Seasons, les Saisons
 Tchaikovski, Piazzola, Carrapatoso. Filipe Pinto-Ribeiro, piano.

 

 

 

Compte rendu, danse. Paris. Palais Garnier, le 30 septembre 2015. Benjamin Millepied, JĂ©rĂŽme Robbins, Geogre Balanchine, ballets. Mathias Heymann, Amandine Albisson, François Alu… Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris. Orchestre de l’OpĂ©ra. Maxime Pascal, direction.

L’OpĂ©ra National de Paris nous accueille pour la deuxiĂšme reprĂ©sentation de la soirĂ©e nĂ©o-classique signĂ©e Millepied, Robbins et Balanchine. Le Ballet de l’OpĂ©ra interprĂšte la nouvelle chorĂ©graphie du Directeur du Ballet, “Clear, Loud, Bright, Forward”, l’Opus 19 / “The Dreamer” de Jerome Robbins faisant son entrĂ©e au rĂ©pertoire de la compagnie, ainsi que le “ThĂšme et Variations” de George Balanchine, de retour au Palais Garnier depuis des annĂ©es d’absence.

Néoclassicisme revisité, hommage aux Etats-Unis

Benjamin Millepied : l'Ă©lĂ©gance sophistiquĂ©eLe spectacle commence avec la nouvelle production. Nous sommes immĂ©diatement frappĂ©s par la construction scĂ©nographique et les lumiĂšres de The United Visual Artists & Lucy Carter. Il s’agĂźt d’un espace fermĂ©, un cube dans l’Ă©chelle de gris avec des lumiĂšres sensibles et intelligentes. Comme la chorĂ©graphie de Millepied d’ailleurs, qui s’inspire fortement des autres deux chorĂ©graphes de la soirĂ©e Robbins et Balanchine, mais pas que. L’esprit de groupe apparemment dĂ©contractĂ© et certaines dĂ©sarticulations rappellent Forsythe, ainsi que les costumes d’Iris van Herpen et l’aspect industriel de la production. L’Ɠuvre est interprĂ©tĂ©e exclusivement par des jeunes danseurs, surtout des Sujets et CoryphĂ©es (avec la surprise d’un Quadrille, Roxane Stojano), et c’est un ballet Ă  l’expressionnisme abstrait, ma non tanto. Remarquons Ă©galement le mariage fabuleux de la danse avec la musique de Nico Muhly, collaborateur fĂ©tiche du chorĂ©graphe. D’une envergure peut-ĂȘtre plus modeste que le ballet prĂ©cĂ©dent de Millepied, Daphnis & ChloĂ© crĂ©Ă©e l’annĂ©e derniĂšre ; il met nĂ©anmoins en valeur les qualitĂ©s des danseurs choisis, et pendant plus de 30 minutes, place Ă  un enchaĂźnements de solos et d’ensembles, caractĂ©ristiques, ma non troppo, sur un rythme soutenu. Un danseur se distingue
 Florimond Lorieux marque l’esprit par l’investissement physique, mais en vĂ©ritĂ© toute la troupe semble trĂšs homogĂšne.

Dans l’Opus 19 / The Dreamer de Jerome Robbins, c’est Mathias Heymann, Etoile qui se dĂ©marque, avec le partenariat heureux et fort surprenant d’Amandine Albisson, Etoile. Nous sommes toujours admiratifs des belles lignes du danseur, mais tout particuliĂšrement de la performance d’Albisson, que nous trouvons fantastique, avec une aisance phĂ©nomĂ©nale dans le nĂ©oclassicisme de Robbins, dans ses influences de danse moderne et de danses traditionnelles Russes. Elle paraĂźt et s’affirme, Ă©panouie et charnelle comme nous trouvons Mathias Heymann poĂ©tique et rĂȘveur. Les contrastes inhĂ©rents Ă  leur partenariat s’exacerbent mĂȘme, vivement distinguĂ©s par rapport au Corps de ballet rĂ©duit qui se fond sur le fond bleu. Le merveilleux Concerto pour violon en rĂ© majeur, op. 19 de Prokofiev est l’accompagnement de choc du ballet. Il est brillamment interprĂ©tĂ© par FrĂ©dĂ©ric Laroque de l’Orchestre de l’OpĂ©ra, et son jeu dactyle est Ă  la hauteur de la partition et de l’occasion.

Le retour du ThĂšme et Variations de Balanchine est plutĂŽt problĂ©matique. Il s’agĂźt du ballet le plus immĂ©diatement accessible Ă  un public trĂšs grand et divers, avec Tchaikovsky, costumes et tutus rayonnants. La danse, elle, fait hommage officieux Ă  Marius Petipa, avec un enchaĂźnement des pas acadĂ©miques redoutables et un je ne sais quoi de So American typique de Balanchine (le ballet est crĂ©Ă©e en 1947 pour le Ballet Theatre Ă  New York, futur American Ballet Theatre). Le couple de Premiers Danseurs qui interprĂšte l’Ɠuvre le soir de notre venue est celui devenu habituel de François Alu et Valentine Colasante. Maints danseurs ont tĂ©moignĂ© de l’extrĂȘme difficultĂ© de cette Ɠuvre de 25 minutes, nous le remarquons davantage Ă  cette reprĂ©sentation. Une reprise souvent tremblante et angoissĂ©e ; nous sommes Ă©tonnĂ©s de voir la Colasante rater ou tricher ses entrechats, mĂȘme si elle arrive Ă  une certaine excellence d’exĂ©cution Ă  la fin du ballet. Comme souvent c’est le cas avec le virtuose Alu, ses pas redoutables sont rĂ©alisĂ©s de façon impeccable ou presque, ses entrechats sont bien rĂ©alisĂ©s et c’est le danseur qui tremble le moins. Ceci fait qu’il fait de l’ombre aux autres danseurs, notamment sa partenaire qui a une prestance naturelle mais dont la performance reste moyenne ce soir. MalgrĂ© l’impressionnante beautĂ© de la chorĂ©graphie, le luxe de la musique et des costumes, c’est la performance qui nous laisse plus mitigĂ©s, avec une sensation plus de soulagement Ă  sa fin que de bĂ©atitude.

Un trio des ballets nĂ©o-classiques Ă  voir au Palais Garnier de l’OpĂ©ra de Paris, pour la belle curiositĂ© de la crĂ©ation de Millepied et pour le songe dĂ©licieux qu’est la piĂšce de Robbins faisant son entrĂ©e au rĂ©pertoire. A l’affiche les 1er, 2, 4, 5, 7, 9, 10 et 11 octobre 2015.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 23 juin 2015. Cilea : Adriana Lecouvreur. Angela Gheorghiu, Marcelo Alvarez, Luciana D’intino, Alessandro Corbelli
 Choeur et Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Daniel Oren, direction. David McVicar, mise en scĂšne.

Le plus Ă©lĂ©gant des vĂ©rismes revient Ă  l’OpĂ©ra de Paris cet Ă©tĂ© avec la reprise d’Adriana Lecouvreur de Francesco Cilea ! La production du metteur en scĂšne Ecossais David McVicar dispose d’une distribution Ă©toilĂ©e fabuleuse Ă  souhait, avec nulle autre que l’Angela Gheorghiu dans le rĂŽle-titre et les belles personnalitĂ©s d’une Luciana D’Intino, d’un Alessandro Corbelli ou d’un Raul GimĂ©nez, entre autres. La musique passionnante et raffinĂ©e est interprĂ©tĂ©e par l’orchestre et les choeurs de la maison, dirigĂ©e par Daniel Oren. Un palpitant cadeau musical pour une soirĂ©e d’Ă©tĂ© !

Cilea : l’Ă©lĂ©gance romantique revisitĂ©e

cilea francesco adriana lecouvreur 300Francesco Cilea est un compositeur que l’on entend peu. Or, il s’agĂźt du plus raffinĂ© et sensible reprĂ©sentant des dits « vĂ©ristes » italiens. Un titre qui lui sied plus ou moins bien. Il est juste dans le sens oĂč le compositeur cherche Ă  mettre en musique la vie de ses personnages, et pour se faire le sentiment prime toujours sur la forme. Mais il est quelque peu injuste puisque avec Adriana Lecouvreur de Cilea, nous ne sommes pas devant une Ɠuvre qui sacrifie tout Ă  l’effet et qui abuse d’un bel canto conventionnel et outrĂ©, comme c’est le cas chez d’autres vĂ©ristes de premiĂšre et seconde zone… L’hĂ©roĂŻne de l’opĂ©ra est un personnage historique, l’une des grandes interprĂštes de Corneille et de Racine, et une
amie intime de Voltaire. Elle a vĂ©cu de 1692 Ă  1730. Le livret d’aprĂšs la piĂšce de Scribe pimente l’histoire vĂ©ridique avec la mort de l’actrice, une scĂšne finale, magistrale pleine de panache. En vĂ©ritĂ©, nous ne connaissons pas la cause de la mort inattendue de l’actrice tant regrettĂ©e Ă  son Ă©poque. L’histoire de sa rivalitĂ© amoureuse avec une Princesse et son empoisonnement par elle est une construction romantique … tout Ă  fait dĂ©licieuse !

 

 

 

angela-gheorghiu-adriana-lecouvreur-opera-bastille-juin-jiullet-2015-classiquenews-presentation

 

 

DĂ©licieuse, savoureuse, surtout touchante est la prestation de toute la distribution ce soir (ou presque!). Nul autre qu’Angela Gheorghiu interprĂšte le rĂŽle-titre. Un des ses personnages fĂ©tiches qui lui va toujours trĂšs bien, malgrĂ© les plaintes exagĂ©rĂ©es et plutĂŽt injustifiĂ©es des quelques journalistes qui semblaient ne pas pouvoir (vouloir?) entendre son souffle (certes, moins puissant qu’auparavant, mais toujours prĂ©sent) ni son bellissime legato, une chose rare. Elle a dans ce rĂŽle une prestance extraordinaire. Si elle aurait pu ĂȘtre plus imposante lors du rĂ©cit de PhĂšdre Ă  l’acte III, elle touche profondĂ©ment l’auditoire dans la totalitĂ© du IVe. La Princesse de Bouillon de la mezzo Luciana D’Intino est une rivale digne de ce nom. Elle est impressionnante sur scĂšne et son duo avec Adriana au IIe acte est l’un des moments forts, l’un des plus palpitants. Le Maurizio du tĂ©nor Marcelo Alvarez est aussi convaincant, mais dans une moindre mesure cependant. Il fait preuve de dĂ©licieuses nuances vocales et son Ă©mission est correcte. Souvent ovationnĂ© par le public (comme la Gheorghiu d’ailleurs), il est davantage crĂ©dible dans son quiproquo amoureux et son partage sentimental juvĂ©nile. FĂ©licitons fortement l’AbbĂ© de Raul GimĂ©nez, Ă  la voix large et au beau timbre, et surtout le Michonnet d’Alessandro Corbelli, dont l’excellentissime prestation vocale et scĂ©nique restera dans les annales.

La performance de l’orchestre maison sous la direction de Daniel Oren est Ă©galement remarquable, voire extraordinaire. La tension est omniprĂ©sente en grand partie grĂące aux nuances de sa lecture, riche en effets, certes, mais elle surtout d’une incroyable efficacitĂ© dramatique, plein de tension (chose peu Ă©vidente pour une Ɠuvre de 4 actes avec deux entractes et un trĂšs trĂšs long prĂ©cipitĂ©). Les piani des cordes frĂ©missantes, la justesse des cuivres et la finesse des bois… Tout y est prĂ©sent pour notre plus grand bonheur. Quant Ă  la mise en scĂšne de David McVicar, elle est trĂšs claire et efficace, tout en composant un vĂ©ritable tableau visuel, fastueux et grandiloquent. Nous y trouvons un ballet comique, du thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre, de la tension dramaturgique et de l’Ă©motion Ă  fleur de peau, parfois facile mais jamais compassĂ© ni ennuyeux ! Le travail d’acteur est lui aussi remarquable. Si nous aurions prĂ©fĂ©rĂ© une autre solution pour le long prĂ©cipitĂ© de 7 minutes entre les deux premiers actes, la production demeure extrĂȘmement satisfaisante et franchement rĂ©ussie.

A voir absolument Ă  l’OpĂ©ra Bastille encore le 29 juin, et les 3, 6, 9, 12 et 15 juillet 2015.

Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 26 avril 2015. Paul Dukas : Ariane et Barbe-Bleue. Jeanne-MichĂšle Charbonnet, Sylvie Brunet-Grupposo, GaĂ«lle Alix, Marc Barrard. Choeurs de l’OpĂ©ra du Rhin. Sandrine Abello, direction. Orchestre symphonique de Mulhouse. Daniele Callegari, direction. Olivier Py, mise en scĂšne.

idukasp001p1Nouvelle production choc Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin. Olivier Py revient dans la maison alsacienne pour le seul opĂ©ra du compositeur français Paul Dukas, Ariane et Barbe-Bleue, d’aprĂšs la piĂšce Ă©ponyme du symboliste belge Maurice Maeterlinck. La distribution et l’Orchestre symphonique de Mulhouse sont dirigĂ©s par le chef Daniele Callegari, et les fabuleux choeurs de l’OpĂ©ra par Sandrine Abello. Un spectacle d’une grande richesse habitĂ© des fantasmes et des mystĂšres, un commentaire sur l’Ăąme et ses faiblesses atemporelles comme il est tout autant allĂ©gorie de la conjoncture mondiale actuelle.  Jamais le thĂ©Ăątre lyrique n’a paru mieux reflĂ©ter comme un miroir les pulsations troubles de notre temps. C’est bien ce qui fait la justesse de la production prĂ©sentĂ©e Ă  Strasbourg.

Pari rĂ©ussi pour cette nouvelle production de l’Ariane de Dukas

Richesse et liberté qui dérangent

Paul Dukas est connu surtout par sa musique instrumentale, et presque exclusivement grĂące Ă  son poĂšme symphonique archicĂ©lĂšbre l’Apprenti Sorcier d’aprĂšs Goethe, en dĂ©pit de la grande valeur et de l’originalitĂ© des piĂšces telles que sa Sonate en mi mineur d’une difficultĂ© redoutable, sa Symphonie en do et son fabuleux ballet La PĂ©ri, vĂ©ritable chef-d’oeuvre d’orchestration française. Son seul opĂ©ra, dont la premiĂšre Ă  eu lieu en 1907 Ă  l’OpĂ©ra-Comique, a divisĂ© la critique Ă  sa crĂ©ation mais est progressivement devenu cĂ©lĂšbre dans l’Hexagone et mĂȘme Ă  l’étranger. Or, il s’agĂźt toujours d’un opĂ©ra rarement jouĂ© et mis en scĂšne, qui faisait uniquement parti du rĂ©pertoire de quelques maisons d’opĂ©ra, notamment Paris. Dans sa dĂ©marche passionnante, audacieuse et sincĂšre, Marc ClĂ©meur, directeur de l’OpĂ©ra National du Rhin, change la donne en le programmant et invitant nul autre qu’Olivier Py.

 

 

DUKAS opera du rhin ariane et barbe bleue critique compte rendu classiquenews mai 2015 ARIANE ET BB_photoAlainKaiser_7548L’histoire de Maeterlinck est un mĂ©lange du mythe grec antique d’Ariane (emprisonnĂ©e dans le labyrinthe du Minotaure) et du conte de Perrault Barbe-Bleue, oĂč une femme sans nom se marie au monstre, qui sera tuĂ© par ses frĂšres, et dont elle hĂ©ritera la fortune. Une Ɠuvre symboliste oĂč l’on trouve MĂ©lisande parmi d’autres princesses Maeterlinckiennes (SĂ©lysette, Alladine, BellangĂšre et Ygraine) ; ces femmes sont prisonniĂšres au chĂąteau de Barbe-Bleue oĂč Ariane est venue vivre, avec la mission de les dĂ©livrer du monstre. Avec l’aide de sa nourrice, et aprĂšs s’ĂȘtre promenĂ©e partout dans le chĂąteau, ouvrant des portes interdites, elle rĂ©ussit sa tĂąche. Mais ces princesses prisonniĂšres ne veulent pas la libertĂ©. OĂč comment la plupart des hommes s’attachent Ă  leurs tĂ©nĂšbres confortables et refusent la libertĂ© de la raison, de la lumiĂšre. Une Ɠuvre qui date de plus d’un siĂšcle et qui parle subtilement, brumeusement, comme tout le thĂ©Ăątre symboliste d’ailleurs, d’une triste et complexe rĂ©alitĂ© toujours d’actualitĂ©. Si rien n’est jamais trop explicite dans cette Ɠuvre, le commentaire sur l’Ă©chec des « rĂ©volutions » rĂ©centes, la remontĂ©e des nationalismes, le retour et l’acceptation de l’obscurantisme religieux y sont implicites, Ă©vidents et surtout trĂšs justement exprimĂ©s. Il s’agirait en vĂ©ritĂ© d’un opĂ©ra rĂ©volutionnaire par son livret, mais sans l’intention de l’ĂȘtre.

Dans les mains fortes et chaudes, tenaces et habiles d’Olivier Py, nous avons le plaisir de dĂ©couvrir des couches de signification, habillĂ©es et habitĂ©es par le mysticisme et la sensualitĂ©. Mais ces plaisirs quelque peu superficiels cachent un cƓur hautement inspirĂ©, une pensĂ©e profonde et complexe. Ainsi l’opĂ©ra se dĂ©roule en deux plans, fantastique travail de son scĂ©nographe fĂ©tiche Pierre-AndrĂ© Weitz ; en bas, nous sommes dans le monde rĂ©el, une prison en pierre dans un chĂąteau, peut-ĂȘtre. En haut, l’imaginaire. Le royaume des bijoux, des mirages, des forĂȘts et des prisons, des fantasmes et des fantĂŽmes.

DUKAS scene double ARIANE ET BB_photo AlainKaiser_7474Ariane est omniprĂ©sente au cours des trois actes. Dans ce rĂŽle, Jeanne-MichĂšle Charbonnet, qu’on l’accepte ou pas les quelques aigus tremblants (mais jamais cassĂ©s!) d’un des rĂŽles les plus redoutables du rĂ©pertoire, est tout Ă  fait imposante (NDLR: la soprano avait dĂ©jĂ  chantĂ© chez Py pour sa fabuleuse Isolde, prĂ©sentĂ© en Suisse puis surtout par Angers Nantes OpĂ©ra, seule place française qui osa programmer en 2009 une production lyrique qui demeure la meilleure du metteur en scĂšne Ă  ce jour). Son Ariane pourrait s’appeler Marianne tellement sa prĂ©sence est parfaitement adaptĂ©e au personnage qu’elle interprĂšte, une femme rĂ©volutionnaire, en quelque sorte. Elle sortira triomphante mais sa rĂ©volution est un Ă©chec. La Nourrice de Sylvie Brunet-Grupposo, quant Ă  elle, agite les cƓurs avec une prĂ©sence aussi magnĂ©tique, un art de la dĂ©clamation ravissant, un chant tout autant incarnĂ© que son jeu d’actrice. Remarquons aussi les prestations des princesses enfermĂ©es, Aline Martin en SĂ©lysette, Rocio PĂ©rez en Ygraine, GaĂ«lle Alix en MĂ©lisande ainsi que Lamia Beuque en BellangĂšre (Alladine, jouĂ©e par DĂ©lia Sepulcre Nativi, est un rĂŽle muet). Un travail d’acteur formidable, un chant sincĂšre et Ă©quilibrĂ© les habite en permanence ou presque.

dukas-paul-ariane-et-barbe-bleue-opera-opera-du-rhin-avril-2015Et l’Orchestre symphonique de Mulhouse sous la direction de Daniele Callegari ? Une vĂ©ritable surprise, par les couleurs et l’intensitĂ©, certes, mais surtout par la justesse, par le souci des nuances fines, par l’attention aux voix sur le plateau et Ă  l’Ă©quilibre par rapport Ă  la fosse. Une approche qui paraĂźtrait millimĂ©trique et intellectuelle mais qui se rĂ©vĂšle en vĂ©ritĂ© d’ĂȘtre respectueuse de la partition (les citations de Debussy sont interprĂ©tĂ©es avec grande clartĂ©, par exemple) mais surtout incarnĂ©e, sincĂšre, appassionata et passionnante, en accord total avec tous les autres composants. Si l’impressionnisme musical de Dukas touche parfois l’expressionnisme (!), la cohĂ©sion auditive, sans la perte des contrastes, est plus que rĂ©ussie par le chef italien et l’orchestre alsacien. Une rĂ©ussite tout Ă  fait 
 mythique ! A voir absolument encore les 28 et 30 avril, et 4 et 6 mai Ă  Strasbourg ou encore le 15 et le 16 mai 2015 Ă  Mulhouse.

Illustrations : A.Kaiser © Opéra national du Rhin 2015

Compte rendu, opéra. Tourcoing. Théùtre Municipal, le 23 avril 2015. Debussy : Pelléas et Mélisande. Guillaume Andrieux, Sabine Devieilhe, Alain Buet
 La Grande Ecurie et la Chambre du Roy. Jean-Claude Malgoire, direction. Christian Schiaretti, mise en scÚne.

PellĂ©as et MĂ©lisande de choc Ă  l’Atelier Lyrique de Tourcoing ! Le chef d’oeuvre absolu de Debussy est interprĂ©tĂ© avec les instruments d’Ă©poque de La Grande Ecurie et la Chambre du Roy dirigĂ© par Jean-Claude Malgoire. Une jeune distribution avec des Ă©toiles ascendantes et une mise en scĂšne ouvertement thĂ©Ăątrale, riche en qualitĂ©s signĂ©e Christian Schiaretti, directeur du ThĂ©Ăątre National Populaire.

Un Pelléas et Mélisande pas comme les autres

pelleas-melisande-tourcoing-malgoire-schiaretti-avril-2015-clic-de-classiquenewsL’histoire est celle de la piĂšce de thĂ©Ăątre symboliste homonyme de Maurice Maeterlinck. La spĂ©cificitĂ© littĂ©raire et dramaturgique de l’Ɠuvre originelle permet plusieurs lectures de l’opĂ©ra. La puissance Ă©vocatrice du texte est superbement traduite en musique par Debussy. Ici, Golaud, prince d’Allemonde, perdu dans une forĂȘt, retrouve une fille belle et Ă©trange, MĂ©lisande, qu’il Ă©pouse. Elle tombera amoureuse de son beau-frĂšre PellĂ©as. Peu d’action et beaucoup de descriptions font de la piĂšce une vĂ©ritable raretĂ©. Golaud tue son frĂšre et bat MĂ©lisande, la poussant Ă  la mort et Ă  la naissance prĂ©maturĂ©e d’une petite fille. Dans cette production de l’Atelier Lyrique de Tourcoing, le livret est quelque peu retouchĂ© tout comme la partition. Les longs interludes sont abrĂ©gĂ©s et on y ajoute une scĂšne supplĂ©mentaire, la premiĂšre du dernier acte que Debussy n’a pas utilisĂ©e, oĂč quatre servantes (quatre comĂ©diennes) Ă©clairent quelque peu le mystĂšre avant la scĂšne finale de l’opĂ©ra. L’approche de Schiaretti est trĂšs intĂ©ressante. Elle intĂšgre un je ne sais quoi de Shakespearien dans sa plastique (il y signe les dĂ©cors Ă©galement ; les fabuleux costumes d’Ă©poque sont de Thibaut Welchlin) et dans le travail d’acteur, et dans le flux dramaturgique. Les inspirations protĂ©iformes du metteur en scĂšne se rĂ©alisent dans l’unicitĂ© indicible du thĂ©Ăątre symboliste, et c’est d’une grande cohĂ©rence. Les chanteurs-acteurs sont donc Ă  la fois des ĂȘtres mystĂ©rieux non dĂ©pourvus d’un certain mysticisme, comme ils sont des archĂ©types atemporels qui veulent se dĂ©barrasser de leurs contraintes mais qui n’y arriveront jamais. Une tension perpĂ©tuelle habite la salle, un art dĂ©clamatoire trĂšs français baigne l’auditoire. Le trio des protagonistes investit les personnages avec une intensitĂ© Ă©tonnante.

Guillaume Andrieux dans une prise de rĂŽle est un jeune PellĂ©as Ă  la fois affirmĂ© dans un certain dĂ©sir de libertĂ© comme il est ambigu dans la rĂ©alisation de ses dĂ©sirs. Mi-charmant, mi-nerveux, il est surtout trĂšs beau Ă  regarder. Il arrive au sommet de l’expression dans un IV acte passionnĂ©, ou l’Ă©lan puissant de sa musique ultime paraĂźt le pousser Ă  la perfection. Un PellĂ©as parfois tremblant (dans les notes aiguĂ«s notamment) mais qui Ă  son tour fait aussi trembler. La MĂ©lisande de Sabine Devieilhe (prise de rĂŽle Ă©galement!) est d’une grande valeur. La jeune soprano incarne une MĂ©lisande complexe ; humaine, ma non troppo, Ă©trange mais jamais caricaturale. Elle se montre excellente comĂ©dienne, et mĂȘme si le rĂŽle n’a pas de vĂ©ritable virtuositĂ© technique, elle campe une performance tout Ă  fait virtuose par la force de son investissement, une musicalitĂ© Ă  la hauteur de la dĂ©clamation et du texte, une bonne entente avec ses partenaires et l’orchestre. Mi-absente, mi-troublante, la MĂ©lisande de Devieilhe inspire tout une sĂ©rie d’Ă©motions grĂące Ă  une articulation sans reproches et un engagement thĂ©Ăątral des plus convaincants. Tout aussi engagĂ© est le Golaud d’Alain Buet. S’il est plutĂŽt rĂ©servĂ© et en retrait, loin des caricatures barbares et Ă  la limite de l’expressionnisme qu’on voit souvent, il est peut-ĂȘtre un peu trop dans la souffrance (est donc moins dans l’amour, la passion, la rage, l’horreur…). Pour un personnage si complexe, nous trouvons qu’il Ă©tait souvent dans la douceur, non sans affectation. Musicalement ce fut trĂšs beau, et pourtant un peu mou au niveau de la gradation dramatique.

pelleas-golaud-yniold-tourcoing-malgoire-schiaretti-avril-2015De la GeneviĂšve de GeneviĂšve LĂ©vesque, comme d’ailleurs de l’Arkel de Renaud Delaigue, nous retenons surtout la prĂ©sence scĂ©nique imposante. Elle paraĂźt quelque peu dĂ©passĂ©e par la scĂšne de la lettre, et y brille uniquement pour des raisons, Ă  notre avis, superficielles. Un bon effort. Delaigue a une voix large, qui caresse les oreilles dans le grave peut-ĂȘtre trop dĂ©licieux pour un vieux Roi, mais qui est aussi tremblante et instable dans l’aigu. L’Yniold de Liliana Faraon est un brin expressionniste dans le chant, mais au niveau du jeu d’acteur, elle compose un petit garçon isolĂ© tout Ă  fait inquiĂ©tant.

Et Debussy sur instruments d’Ă©poque ? L’approche de Malgoire, figure importante du baroque, est aussi trĂšs intĂ©ressante. Avec Schiaretti, ils dĂ©cident de rapprocher davantage l’oeuvre de son Ă©poque et son lieu de crĂ©ation (l’OpĂ©ra Comique Ă  Paris) par l’utilisation de la langue parlĂ©e ici et lĂ , au lieu du chant. DĂ©jĂ  ainsi une couche supplĂ©mentaire d’expression s’installe, s’accordant aux qualitĂ©s des instruments anciens, au volume peu puissant. Regrettons pourtant les cuivres, souvent approximatifs, parfois faux. Le vibrato sĂ©lectif des cordes fait que l’oeuvre est en l’occurrence moins atmosphĂ©rique, mais beaucoup plus abstraite, ce qui aide forcĂ©ment les chanteurs (ou leur donne davantage d’importance, selon le point de vue), jamais couverts par l’orchestre. Si les couleurs sont moins fortes, le contraste est gagnant.

VOIR aussi notre reportage vidĂ©o en 2 volets : PellĂ©as et MĂ©lisande sur instruments d’époque avec Sabine Devielhe (MĂ©lisande) Ă  Tourcoing sous la direction de Jean-Claude Malgoire.

Illustrations : Guillaume Andrieux et Sabine Devielhe (PellĂ©as et MĂ©lisande dans la scĂšne de la grotte, cherchant l’anneau perdu). Yniold et Golaud © CLASSIQUENEWS.TV 2015