Compte rendu critique, OpĂ©ra. Paris, L’AthĂ©nĂ©e, le 11 dĂ©cembre 2017. HAHN : L’ILE DU REVE. Olivier DhĂ©nin / Julien Masmondet

HAHN reynaldo_hahn_2015_Compte rendu critique, OpĂ©ra. Paris, L’AthĂ©nĂ©e, le 11 dĂ©cembre 2017. HAHN : L’ILE DU REVE. Olivier DhĂ©nin / Julien Masmondet. La PolynĂ©sie, Ă  sa simple Ă©vocation semble bien plus que ce paradis de carte postale et de rĂ©clame de tour operator. ImmortalisĂ©e par Jacques Brel et Paul Gauguin, la magie des iles du Pacifique a bercĂ© les rĂȘves languissants du monde occidental. MalgrĂ© des dĂ©buts complexes avec le SupplĂ©ment du Voyage de Bougainville de Diderot, la relation littĂ©raire de la PolynĂ©sie et de la MĂ©tropole a vu le XIXĂšme siĂšcle, en quĂȘte d’exotisme, dĂ©velopper un fantasme Ă©tonnant.

“La fleur de PomarĂ©”

Le plus grand conteur des terres équinoxiales est Pierre Loti, né Louis-Marie Julien Viaud, il doit son nom de plume au surnom que lui donna une des derniÚres souveraines de Tahiti, Pomaré IV (1827-1877). Loti est une des plus belles fleurs de Tahiti, une de ces pétulantes floraisons qui jaillissent tels des bijoux au coeur des frondaisons.

EnrobĂ© de poĂ©sie, avec des dorures incroyables, l’Ile du RĂȘve de Reynaldo Hahn a Ă©tĂ© composĂ©e pour l’OpĂ©ra Comique et demeure la premiĂšre oeuvre lyrique de Hahn. C’est un ouvrage aux contrastes riches et au lyrisme particuliĂšrement touchant, une sorte d’estampe prĂ©cieuse. La musique du jeune Reynaldo Hahn se pare de couleurs, la partition est une redĂ©couverte majeure dans la musique lyrique Française, non seulement par sa thĂ©matique mais par la maĂźtrise de Hahn de l’orfĂšvrerie narrative et des volutes passionnantes de sa crĂ©ativitĂ©.

Le prodige de cette recrĂ©ation est possible grĂące Ă  l’enthousiasme de Julien Masmondet. Ce chef, ancien assistant de Paavo JĂ€rvi Ă  l’Orchestre de Paris, est un des plus passionnants artistes de sa gĂ©nĂ©ration. Maniant la baguette avec prĂ©cision et Ă©nergie, il insuffle Ă  l’orchestre contemplation et les plus vives couleurs de la palette orchestrale. De plus, il dirige le Festival “Musiques au Pays de Pierre Loti” dans le Rochefortais. Julien Masmondet est un directeur artistique courageux et n’hĂ©site pas Ă  offrir au public des raretĂ©s du rĂ©pertoire Français. Son engagement pour la recrĂ©ation est louable et c’est de cette Ă©nergie que devra se nourrir la culture pour survivre. Le retour de l’Ile du RĂȘve de Reynaldo Hahn est un exemple vivifiant d’un renouveau notable dans l’intĂ©rĂȘt de ces musiques, totalement ignorĂ©es depuis prĂšs d’un siĂšcle. Nous ne pouvons qu’encourager nos lectrices et lecteurs Ă  courir Ă  Rochefort pour les prochaines lueurs Lotiennes avec Julien Masmondet.

Ce spectacle est aussi un ravissement visuel. A la fois par ses couleurs et l’Ă©vocation toute en nuances et raffinement, la mise en scĂšne d’Olivier DhĂ©nin porte l’onirisme inhĂ©rent Ă  la partition. Conjuguant des gestes simples et des figurations de la religion polynĂ©sienne, le rĂȘve devient rĂ©alitĂ©, nous sommes transportĂ©s dans un autre monde et la musique est sublimĂ©e. Sans pĂȘcher d’exagĂ©ration, la mise en scĂšne de l’Ile du RĂȘve surpasse de beaucoup les rĂ©alisations actuelles.

Servie par des chanteurs exceptionnels, la musique de Reynaldo Hahn se dĂ©ploie tel un papillon formidable. Le fringant et fantastique Loti d’Enguerrand de Hys nous touche au plus profond avec une incarnation gĂ©nĂ©reuse. Marion Tassou est l’hĂ©roĂŻne MahĂ©nu, touchante, vibrante de passion et d’une fragilitĂ© florale qui rappelle facilement le rĂŽle de LakmĂ©. ElĂ©onore Pancrazi a un des timbres les plus beaux de la distribution et sa voix toute en dramatisme nous Ă©voque le drame humain de l’intrigue avec Ă©motion. Safir Behloul et Ronan Debois sont des interprĂštes louables et aux voix bien calibrĂ©es.

Nous rĂȘvons encore pendant les minutes de marche qui sĂ©parent cette salle mythique de l’AthĂ©nĂ©e. La contemplation du ciel de Paris nous fait chavirer tout de suite dans les contrĂ©es mĂ©ridionales et tout en fredonnant les mĂ©lodieuses beautĂ©s de Reynaldo Hahn, l’on a tout Ă  coup envie de vivre le destin de Julien Viaud, de Jacques Brel et de Paul Gauguin, de rĂȘver des fleurs qui ne meurent jamais sous les tropiques.

_____________________

Compte rendu critique, OpĂ©ra. Paris, L’AthĂ©nĂ©e, le 11 dĂ©cembre 2017. HAHN : L’ILE DU REVE. Olivier DHenin / Julien Masmondet.

Pierre Loti – Enguerrand de Hys – tĂ©nor
MahĂ©nu – Marion Tassou – soprano
TĂ©ria/OrĂ©na – Eleonore Pancrazi – mezzo-soprano
Tsen-Lee – Safir Behloul – tĂ©nor
TaĂŻrapa – Ronan Debois  - tĂ©nor

Mise-en-scÚne : Olivier Dhénin

Orchestre du Festival Musiques au Pays de Pierre Loti
direction : Julien Masmondet

CD, compte rendu critique. BERLIOZ : Symphonie fantastique. Le Balcon (1 cd B-Records).

lavandier berlioz cd symphoniqe fantastique cd review cd critique classiquenews LE BALCON maxime pascal Cover_V2bWEBCD, compte rendu critique. BERLIOZ : Symphonie fantastique. Le Balcon (1 cd B-Records). Le coffret est dĂ©jĂ  tout un concept. DĂšs leur genĂšse, Le Balcon et la formidable aventure du label B-Records, sont des acteurs majeurs d’une culture en pleine mutation. PlutĂŽt connus pour leur exploration du rĂ©pertoire lyrique et des superbes crĂ©ations contemporaines, Le Balcon est un collectif qui rĂ©unit tous les acteurs musicaux, des ingĂ©nieurs de son au metteurs en scĂšne en passant par des compositeurs, des musiciens et chanteurs: Le Balcon est une maison d’opĂ©ra Ă  lui tout seul.

Le Balcon
 une maison d’opĂ©ra Ă  lui tout seul

“#VISIONNAIRES” ou XIX-21

RĂ©pondant Ă  une commande du Festival Berlioz de la CĂŽte Saint-AndrĂ©, Maxime Pascal et Le Balcon rĂ©pondent d’une maniĂšre plutĂŽt inattendue en mĂ©tamorphosant un des monuments de la musique symphonique universelle: La Symphonie Fantastique.

Pour rĂ©pondre aux scepticisme et autres grincements de dents, le produit de ce dĂ©fi de taille est digne de l’honnĂȘtetĂ© artistique du Balcon, gĂ©nĂ©reuse et empreinte de libertĂ©. Toutes les qualitĂ©s sont rĂ©unies pour rendre la Symphonie Fantastique Ă  la jeunesse des temps prĂ©sents.

L’adaptation incroyable d’Arthur Lavandier est un vrai manifeste de ce que la rencontre musicale de plusieurs influences peuvent apporter Ă  une partition dĂ©jĂ  pĂ©trie d’une architecture colossale. S’attaquant aux cinq mouvements en jouant sur des sonoritĂ©s, sur la transposition sur des instruments inattendus (synthĂ©tiseurs, guitare Ă©lectrique, …) on est saisi encore plus par la modernitĂ© de Berlioz. C’est ainsi que le compositeur de 1830, devient en 2017 un de nous, en proie aux mĂȘmes dĂ©lires et prĂ©occupations qui touchent nos affects. Avec cette adaptation riche, formidable d’Ă©quilibre et respectueuse des diffĂ©rents univers de la partition, Arthur Lavandier nous saisit avec une Ă©motion renouvelĂ©e. L’on ressent, avec cette version, la force brutale des Ă©motions que le public de 1830 ressentit Ă  la crĂ©ation.

Parmi les moments sublimes de cet enregistrement nous pouvons citer le deuxiĂšme mouvement, oĂč le bal fĂ©brile et un peu miĂšvre de la version de 1830, se transforme dans une bacchanale parisienne des vendredis soir dans quelque bar sympa de Belleville, d’Oberkampf ou de “RĂ©pu”. On peut y entendre Ă  la fois les salons confortables et bourgeois bien rangĂ©s et les “bands” aux accents de jazz, percussions et guitares Ă©lectriques Ă  l’appui. On y retrouve Ă  la fois le calme de l’intĂ©rieur coquet des grands appartements cossus et l’Ă©nergie vive de l’extĂ©rieur. Une sorte de Rhapsody in blue mais avec une Tour Eiffel.

L’Ă©merveillement continue avec le 4e mouvement, un des “tubes”. La Marche au supplice est le  zĂ©nith du romantisme torturĂ© et tonitruant de Berlioz. Mais dans cette version, avec le concours de l’AcadĂ©mie de Musique de Rue “Tonton a Faim”, cette marche est une sorte de parade ragga, ce qui n’enlĂšve rien au caractĂšre dramatique et mĂȘme effrayant de l’argument. Au contraire, le rythme est encore plus oppressant et mĂȘme tourne Ă  l’obsession. Avec les couleurs de la fanfare, la marche de l’artiste vers la guillotine se peuple de figures inquiĂ©tantes, comme un rituel mystĂ©rieux Ă  l’issue fatale.

La cĂ©rĂ©monie s’achĂšve par Un Songe d’un Nuit du Sabbat plus vraie que nature. DĂ©sormais, grĂące Ă  JK Rowling l’on n’est plus effrayĂ© par des sorciĂšres volant sur des balais, contrairement aux annĂ©es 1830. Cependant, cette version demeure inquiĂ©tante par l’introduction du clavier midi au moment oĂč le diable apparaĂźt au malĂ©fice. Cet instrument donne une couleur semblable aux univers obscurs de la culture pop des annĂ©es 1980, et aussi, pourquoi pas une couleur certaine des musiques transformĂ©es de l’Orange MĂ©canique de Stanley Kubrick.

Maxime Pascal et les Musiciens du Balcon abordent ce monument refleuri avec l’Ă©nergie qui lui sied. On y trouve Ă  la fois la prĂ©cision et l’Ă©quilibre. A aucun moment l’on sombre ni dans l’ennui, ni dans la bizarrerie. Les instruments sont tous intĂ©grĂ©s et mĂȘme les sonoritĂ©s hors 1830 donnent l’impression d’avoir toujours jouĂ© cette partition. Nous saluons cette maĂźtrise musicale et l’enthousiasme de retrouver La Symphonie Fantastique dans toute sa jeunesse, sa vigueur et l’actualitĂ© que tout chef d’oeuvre intemporel porte en lui.

Nous souhaitons vivement entendre cette version des temps présents et futurs en concert. Nous attendons ainsi, la prochaine réalisation du Balcon et de B-Records, toujours un pas en avant pour nous offrir des surprenantes rencontres.

________________________

CD, compte rendu critique. BERLIOZ : Symphonie fantastique. Le Balcon (1 cd B-Records).

HECTOR BERLIOZ (1803 – 1869)

SYMPHONIE FANTASTIQUE
libre adaptation pour orchestre de chambre d’ARTHUR LAVANDIER

LE BALCON & AcadĂ©mie de Musique de rue “Tonton a faim”
dir. Maxime Pascal

CD – BRecords (Florent Derex)

______________________

LIRE aussi notre autre compte rendu critique du coffret CD BRecords / Florent Derex : Berlioz, Symphonie Fantastique par Le Balcon. Par Benjamin Ballifh, CLIC “audacieux” de CLASSIQUENEWS / septembre 2018

EDITO… Make America great again? par Pedro Octavo Diaz

EDITO, par Pedro Octavo Diaz… Depuis 24 heures le monde est secouĂ© par la clameur rageante d’un triste histrion matamore Ă  la tĂȘte de la premiĂšre puissance Ă©conomique et militaire de l’Occident. Effectivement, il a emportĂ©, Ă  coups de slogans dĂ©magogiques et quelques beuglements crus, la prĂ©sidentielle Étasunienne la plus dĂ©chirante de l’histoire de cette incipiente dĂ©mocratie.

Make America great again?

palmyre cite syrie cite martyr ete 2015Sa devise: “Make America great again” (“Rendre les États-Unis grands Ă  nouveau » / « Rendre Ă  l’AmĂ©rique sa grandeur »). De toute Ă©vidence, Mister Trump, du haut de ses 70 printemps, fait croire Ă  la dĂ©cadence d’un Ă©tat et d’une Ă©conomie. N’en dĂ©plaise Ă  cette vedette de Manhattan et des Stock-options, tout comme une certaine dynastie de Saint-Cloud en France, tout un pan de la grandeur Étasunienne est mise de cĂŽtĂ©. Outre le sĂ©rieux “Overpromising” de l’impĂ©trant et un abus de phrasettes Ă  gogo, Trump demeure le chĂątelain d’un Monde clos et irrĂ©mĂ©diablement accrochĂ© aux annĂ©es de son toupet blond, les annĂ©es 80, rĂȘveuses et tournĂ©es vers un avenir Ă  la George Lucas.

Et ce n’est pas inhĂ©rent Ă  M. Trump, parce que depuis un certain temps l’on recĂšle un oubli criminel et dangereux des classes politiques mondiales du fait culturel et, plus particuliĂšrement, pour le spectacle vivant.

Le 21 Janvier 2017, alors que les Ă©ditorialistes mondiaux se dĂ©chaĂźnent, tantĂŽt sur les aventures de Trump tantĂŽt sur le tailleur Ralph Lauren de son hĂ©taĂŻre, on oublie que Daesh a finalement fini par dĂ©truire un des plus beaux sites de l’histoire humaine : Le ThĂ©atre de Palmyre. Symbole de la tolĂ©rance, du partage, de la geste humaine, de sa permanence dans l’histoire par l’imaginaire.

On limite Ă  quels critĂšres, aujourd’hui, la grandeur des peuples et l’accomplissement des nations? À l’ineffable Ă©conomie, froide et volage? Aux indices sociologiques ? Ou bien Ă  ce qui reste malgrĂ© les conflits et les dĂ©flagrations irrĂ©versibles de l’Histoire?

Les États-Unis sont grands par leur gĂ©ographie d’abord, par les paysages immenses qui ont fait rĂȘver Samuel de Champlain et Lewis et Clark. Ces pierres jaunes du Wyoming, ces lĂ©gendes de l’Oiseau Tonnerre que JK Rowling Ă  vulgarisĂ© dans la valise de Newt Scamander. Les États-Unis demeurent gigantesques et Ă©ternels par les mĂ©andres mystĂ©rieux et fascinants des lettres. Des embruns sauvages de Melville aux questionnements Ă©gotiques de Paul Auster. Et les volutes captivantes de Poe et la geste aristocratique de Henry James ou Edith Wharton. Le rĂȘve AmĂ©ricain se dĂ©ploie tel un papillon merveilleux dans les vers d’Emily Dickinson, les rĂ©verbĂ©rations de Walt Whitman et la torpeur sensuelle de Tenessee Williams


Mais les États-Unis sont aussi un ciel toujours sublime, blanc virginal aux abords des cols, cĂ©rulĂ©en aux abords des Ă©tendues sans fin des ocres et des verts et aux gris zibelins rasant les gratte-ciel. La musique, grandes sont les contributions des États-Unis aux chemins invisibles du son. Mariss Jansons, Isaac et David Stern, Yehudi Menuhin, Cole Porter, Thomas Ades, George Gershwin, John Musto, Jessye Norman, Lucinda Childs, Nicholas McGegan, William Christie, Laura Claycomb, RenĂ©e Fleming, Lisa Vroman, Larry Blanck, Amy Burton, Ed Lyon, Vivica Genaux, Joshua Bell, Nicholas Angelich, pour ne citer qu’eux, sont les voix puissantes des États-Unis. Mais que l’on ne se trompe pas. La voix des États-uniens est celle que ni les trusts, ni les thurifĂ©raires de M. Trump ne peuvent ni veulent comprendre parce qu’elle ne produit aucun profit.

Quoi qu’il arrive et qu’il en soit des choix des peuples ou des calculs Ă©lectoraux, aucun Pays ne se dĂ©termine par sa gouvernance. Les actes de barbarie ou d’iniquitĂ© qui jaillissent de l’actuelle incompĂ©tente irresponsabilitĂ© des Ă©quipes politiques ne doit en aucun cas entacher comme naguĂšre la destinĂ©e des peuples.

Actuellement les États-Unis sont traversĂ©s par des convulsions inquiĂ©tantes. Les Ă©lites culturelles s’insurgent contre les dĂ©crets nĂ©fastes de l’actuelle administration. Les artistes et les institutionnels de la culture sont en grĂšve. Mais en creusant l’Ă©cart entre les soutiens de base de Monsieur Trump et la “gens” culturelle ne verrons-nous pas le germe redoutable de la guerre civile, qui est la “coda” inĂ©vitable de tout totalitarisme ?

N’oublions pas les leçons de l’Histoire. L’Ă©ditorialiste de CNN, Christiane Amanpour l’exploite bien dans ses comptes-rendus. Il y a 70 ans les pires dictatures ont surgi d’un mouvement d’humeur et d’un vote de protestation. De mĂȘme, le parti mĂ©diocre de la bureaucratie a fait surgir les pires monstres, l’immobilisme est toujours ennemi de la crĂ©ation. La culture fut la solution, il y a bien des dĂ©cennies, dĂ©sormais elle sera une arme.

N’en dĂ©plaise aux factieux et aux tenants de la revanche, la France restera le monument du monde envers et contre la dynastie Le Pen; les États-Unis seront toujours une terre d’espoir envers et contre Mr Trump et ses coryphĂ©es RĂ©publicains; le Mexique sera toujours constellĂ© du granit de son Histoire envers et contre Messieurs Peña Nieto et Videgaray. La Pologne sera toujours la patrie de Chopin plutĂŽt que celle de Mr Kaczynski, et la Russie Ă©ternelle de Tchaikovsky et Lomonosov Ă©crase dĂ©jĂ , de sa trace indĂ©lĂ©bile, la paranoĂŻa de Mr Putin.

La mortifĂšre nuĂ©e de leurs voraces harpies n’atteindra jamais ceux qui ont un livre dans les mains, une peinture sous les yeux, un casque sur les oreilles. Il faut dĂ©sormais avoir l’Ă©nergie de faire et non pas l’ambition de devenir.

___________

Illustration : Palmyre avant Daesh (DR)

Compte rendu, concert. ThĂ©Ăątre TrĂ©vise, le 10 janvier 2016. Paris cheri(es). Frivol’ensemble.

Compte rendu, concert. ThĂ©Ăątre TrĂ©vise, le 10 janvier 2016. Paris cheri(es). Frivol’ensemble. Souvent on fait, Ă  tort, le rapprochement entre le spectacle vivant et le divertissement. En pĂ©riode de crise identitaire, le divertissement est devenu une figure du credo politico-social qui dessert la crĂ©ation en brouillant ses vĂ©ritables argumentaires culturels.

Parce que le spectacle vivant n’est pas sans “divertissement”, on peut, en effet, rendre au spectateur Ă  la fois la joie et Le faire revisiter un rĂ©pertoire, une Ă©poque et une histoire. Le spectacle vivant c’est nous. Et c’est le cas de “Paris Cheries”, un spectacle dĂ©diĂ© Ă  l’amour sous ses formes les plus charnelles et dĂ©bordant de sensualitĂ© chic!

“T’ es bell’ tu sais sous tes lampions,
Des fois quand tu pars en saison
Dans les bras d’un accordĂ©on.”
Paname  - Léo Ferré
paris-cheries-theatre-trevise-critique-classiquenewsLe programme a Ă©tĂ© conçu par le prodigieux esprit de Christophe Mirambeau, Ă©ternel dĂ©fricheur de trĂ©sors dans un rĂ©pertoire largement peu connu et souvent mĂ©prisĂ© Ă  tort. Christophe Mirambeau est Ă  l’origine notamment des recrĂ©ations mondiales telles que les extraits de Brummel de Reynaldo Hahn (Salle Gaveau, 2012), La Revue des Ambassadeurs de Cole Porter (2012 et 2014, OpĂ©ra de Rennes), Yes de Maurice Yvain dans sa version originale (2016 – FrivolitĂ©s Parisiennes). De plus, Christophe Mirambeau anime trĂšs rĂ©guliĂšrement avec son laboratoire de crĂ©ation et production “Les Grands Boulevards”, les scĂšnes parisiennes avec des rencontres musicales avec des superbes spectacles autour des grandes figures du Music-Hall telles Sacha Guitry, Mistinguett ou les grandes heures du ThĂ©Ăątre du ChĂątelet (2010).
Tout aussi formidable, l’activitĂ© des enthousiasmantes FrivolitĂ©s Parisiennes qui nous ouvrent avec bonheur tout le rĂ©pertoire de l’opĂ©ra comique, de l’opĂ©rette et du music-hall. Mathieu Franot et Benjamin El Arbi, nous offrent quasiment deux siĂšcles entiers de rĂ©pertoire et la crĂ©ation contemporaine toutes les saisons. “Les Frivos” sont une compagnie dynamique, passionnĂ©e et passionnante. On dĂ©nombre une belle panoplie d’oeuvres qui leur doivent une redĂ©couverte Ă©clatante: L’Ambassadrice d’Auber, Le Petit Faust d’HervĂ©,Bonsoir Monsieur Pantalon de Grisar, Le Guitarrero d’HalĂ©vy, Don CĂ©sar de Bazan de Massenet et trĂšs rĂ©cemment le Farfadet d’Adam et Yes de Maurice Yvain. En rĂ©unissant les talents et formant les jeunes solistes dans une AcadĂ©mie, “Les Frivos” nous passionnent encore et encore.
2017 dĂ©bute en rĂ©jouissances dans l’historique ThĂ©Ăątre TrĂ©vise, au coeur festif du Paris Chantant. Paris ChĂ©ries nous prend par la cravate et nous fait voyager dans l’imaginaire sexy et follement frivole de la capitale. Et rien n’est vulgaire pour faire taire toute rĂ©serve moralisatrice. Chaque morceau est d’un coquin subtil, comme le satin des plus belles lingeries. Des chansons, des airs issus des revues et des opĂ©rettes, dont le superbe “Un petit quelque chose” de Van Parys et la dĂ©sopilante Polka des “CĂ©nobites”… Paris ChĂ©ries nous touche dans l’effeuillage du Paris fantasmĂ© et qui devient rĂ©el sous les milliers de lumiĂšres de ses nuits.
Sur scĂšne les artistes nous livrent une soirĂ©e euphorisante et l’on retrouve les plus grandes heures du Paris frivole. Tous les solistes ont Ă  la fois le don de la comĂ©die et des voix riches et polychromes. Les deux “leading ladies” LĂ©ovanie Raud et la mythique CharlĂšne Duval sont dĂ©bordantes de sensualitĂ©. Les textes, Ă  l’Ă©quivoque rĂ©jouissant, sont dĂ©livrĂ©s avec une clartĂ© de prosodie incroyable, ce qui augmente l’humour. LĂ©ovanie Raud a la voix de soie et de feu nous transporte notamment dans un extrait des Trois Valses d’Oscar Strauss “C’est un p’tit quelque chose”. CharlĂšne Duval, sensuelle et splendide dans ses numĂ©ros aux airs exotiques et d’un grand raffinement. Les garçons nous Ă©patent tout autant avec des voix bien tournĂ©es et au jeu euphorisant. Pascal Neyron, un trĂšs beau meneur de revue, plein d’esprit, Alexis Meriaux Ă  la voix veloutĂ©e et Guillaume Beaujolais aux couleurs chaleureuses et le comique dĂ©sarmant.
Jean-Yves Aizic Ă  l’Ă©nergie hautement communicative et un arrangeur de gĂ©nie, mĂšne du piano, le “Frivol’ensemble” tambour battant. Les musiciens portĂ©s dans la vague envoĂ»tante et charmeuse des musiques de Paris ChĂ©ries, nous communiquent un vrai plaisir de jouer d’une traite cette magnifique revue qui revĂȘt d’un rouge passion la Ville LumiĂšre.
Ne laissez pas passer vous filer entre les doigts la nuisette de Paris! Courrez au Théùtre Trévise avant le 14 janvier!
_____________________
PARIS ChĂ©ri(es). Frivol’Ensemble. Jusqu”au 14 janvier au ThĂ©Ăątre TrĂ©vise
LĂ©ovanie Raud, CharlĂšne Duval, Pascal Neyron, Alexis MĂ©riaux, Guillaume Beaujolais
Frivol’ensemble (Mathieu Franot & Benjamin El Arbi)
direction et arrangements – Jean-Yves Aizic
Conception, rĂ©pertoire, mise-en-scĂšne – Christophe Mirambeau

Compte rendu, festivals 2016. Montpellier, festival Radio France. Les 11 et 12 juillet 2016. Karine Deshayes, Bataclan…

Compte rendu, festivals 2016. Montpellier, festival Radio France. Les 11 et 12 juillet 2016. Terre de fantasmes multiples le grand Sud Ă  Montpellier dĂ©ploie sa formidable lyre allusive. Notre correspondant et envoyĂ© spĂ©cial Pedro Octavio Diaz Ă©tait prĂ©sent pour plusieurs Ă©vĂ©nements artistiques mĂ©morables, les 11 et 12 juillet derniers. Compte rendu et bilan de l’édition montpeliĂ©renne du Festival Radio France dĂ©centralisĂ©, hors de la Maison ronde parisienne
 Compte rendu en 3 Ă©tapes, 3 programmes diversement Ă©valuĂ©s
 sous le filtre impertinent, critique de notre rĂ©dacteur globe trotter.

FESTIVAL RADIO-FRANCE MONTPELLIER – OCCITANIE. Du 11 au 26 JUILLET 2016. LES VOI(X)ES DE L’ORIENT. Le Sud est dans l’imaginaire de bien de cultures, synonyme d’un indĂ©nombrable fantasme. A la fois redoutable et Ă©merveillant, le Sud tout comme l’Orient, sont des Ă©pigones de la fascination. Le voyage vers le MĂ©ridion de la France et enivrant. DĂšs que le train file parmi les champs verts d’Ile de France, passant dans le feuillage enchĂąssĂ© des forĂȘts Bourguignonnes ou les collines mordorĂ©es du Lyonnais, on aperçoit dĂ©jĂ  une toute autre lumiĂšre. La coupe du soleil se renverse totalement sur les garrigues quasi-dĂ©sertiques du Vaucluse, et les mĂ©andres turquoises du RhĂŽne, juste avant de tourner vers NĂźmes et arriver au coeur de la ville de pierre blanche et palmiers qu’est Montpellier.

L’histoire a gĂątĂ© Montpellier, des Ă©tudiants de mĂ©decine du Moyen-Âge Ă  la citĂ© ultra-dynamique de l’Ăšre digitale, la ville des Ă©tangs est devenue un centre culturel nĂ©vralgique et musical en particulier. AprĂšs 31 annĂ©es de passion, le Festival Radio France Ă  Montpellier s’engage encore une fois dans la redĂ©couverte et la diffusion des talents prometteurs. Cette Ă©dition, Jean-Pierre Rousseau et son Ă©quipe ont pris les routes de l’Orient pour des voyages surprenants avec des escales dans toutes les nuances du spectre musical.

 

 

 

Ă©tape 1 : LUNDI 11 JUILLET 21h, OPERA BERLIOZ – LE CORUM
LES MILLE ET UNE NUITS

KARINE DESHAYES, mezzo-soprano
Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon
Michael SchÞnwandt, direction
Lambert Wilson – rĂ©citant

MAURICE RAVEL  1875-1937
ShĂ©hĂ©razade –  Asie
NIKOLAÏ RIMSKI-KORSAKOV  1844-1908
Shéhérazade, La mer et le vaisseau de Sinbad
Le récit du prince Kalender
CARL NIELSEN 1865-1931
Aladin, Le rĂȘve d’Aladin
Danse de la brume matinale
La FlĂ»te d’Aladin
MAURICE RAVEL  1875-1937
Shéhérazade, La flûte enchantée
NIKOLAÏ RIMSKI-KORSAKOV  1844-1908
Shéhérazade, Le jeune prince et la jeune princesse
CARL NIELSEN  1865-1931
Aladin, La place du marché à Ispahan
MAURICE RAVEL  1875-1937
ShĂ©hĂ©razade, L’IndiffĂ©rent
NIKOLAÏ RIMSKI-KORSAKOV  1844-1908
ShĂ©hĂ©razade, FĂȘte Ă  Bagdad – La mer – Le Vaisseau se brise sur un rocher

 

 

L’Ouverture du livre d’images

Comme dans une estampe, les couleurs d’Ă©tĂ© envahissent les places et esplanades de Montpellier. Parmi les feuilles et les fontaines, la fraĂźcheur se faufile doucement. On se plairait Ă  ressentir la brise de la toute proche MĂ©diterrannĂ©e et qui gonfla jadis les voiles des navires qui partaient pour cet Orient aux cieux parfumĂ©s d’encens et Ă©toilĂ©s tels des voiles de soie.

Ce soir, les pages de la merveille littéraire des Mille et Une Nuits allait prendre place pour introduire le 31Úme Festival. Un incipit qui incite à redécouvrir les contes enchanteurs de la belle Shéhérazade et les aventures inachevées de ses personnages.

La musique a souvent fait appel Ă  ces fables persanes pour s’essayer Ă  l’Ă©vocation de l’Orient. Tant par la force de la parole, comme Ravel et les poĂ©sies de Klingsor et les rĂȘveries enivrantes de Rimski-Korsakov, la sensualitĂ© des Mille et Une Nuits en musique portent le trĂ©sor de l’exotisme et de la beautĂ©. Ajoutant tant du mĂ©rite que de la magie Ă  ce programme, la redĂ©couverte en France des pages de l’Aladdin de Carl Nielsen sont une surprise de taille. Le gĂ©nie Danois ne pouvait pas ĂȘtre Ă©cartĂ© d’une si belle Ă©vocation.

En effet, ce programme est composĂ© avec adresse, nous offrant Ă  la fois des piĂšces et musiques qui nous sont familiĂšres, mais aussi une dĂ©couverte qui, sans doute, passionnera les mĂ©lomanes pour Nielsen, un des grands compositeurs Danois. Pour certains, il est connu par son opĂ©ra Maskerade ou ses symphonies. Cependant son Aladdin prouve ĂȘtre un rĂ©el chef d’oeuvre de la musique narrative et allĂ©gorique. Nous recommandons notamment au lecteur le mouvement “La place du marchĂ© Ă  Ispahan”, avec ses quatre orchestres spatialisĂ©s, on se croirait au coeur des souks et des ruelles d’une mĂ©dina.

Karine Deshayes, cantatesPour ce concert, le voile s’est ouvert avec Karine Deshayes, au timbre riche de nuances et des contrastes essentiels Ă  Ravel. MalgrĂ© un manque de prosodie manifeste, nous sommes embarquĂ©s dans les rĂ©cits enivrants de ShĂ©hĂ©razade et des volutes de la musique de Maurice Ravel. Soliste Ă  son tour aussi, Lambert Wilson nous offre une voie ponctuĂ©e de poĂ©sie. Avec une dĂ©clamation enchanteresse et limpide, il dĂ©peint avec finesse une introduction allusive Ă  ce rĂȘve. Ses interventions nous rappellent Ă  la genĂšse littĂ©raire de ces nuits oĂč l’on survit par la passion du rĂ©cit et la soif de l’aventure.

Saluons vivement l’Orchestre National de Montpellier Languedoc-Roussillon et bien Ă©videmment ses chefs de pupitre. On y dĂ©couvre des phalanges aux mille et une couleurs. Dans Rimski-Korsakov et Nielsen il est Ă©vident que nous sommes face Ă  un orchestre manifestement au sommet. Le parcours de l’ONMLR, chaotique Ă  cause de la crise rĂ©cente, a survĂ©cu tel le phĂ©nix aux promesses des rĂ©cifs. Tel le navire de Sinbad il franchit les mers et nous mĂšne vers une multitude de dĂ©couvertes que nous souhaitons partager encore et encore. Nous remarquons notamment la sublime prestation de Dorota Anderszewska, premier violon super soliste de l’Orchestre, elle incarne la voix de ShĂ©hĂ©razade avec clartĂ© et sensualitĂ©. GrĂące Ă  ces formidables musiciens on a plaisir Ă  parcourir les belles pages de ce livre d’images que le programme nous propose. EspĂ©rons retrouver bientĂŽt cet orchestre au pinacle dans les plus grandes pages du rĂ©pertoire et aussi dans des redĂ©couvertes.

A sa tĂȘte, le chef Danois Michael SchĂžnwandt fait un travail fascinant d’orfĂšvre, notamment chez Nielsen. On y retrouve des sonoritĂ©s inattendues, et dans les pages de Rimski-Korsakov, il nous dĂ©voile des surprises bien cachĂ©es avec des tempi enthousiasmants.  A la fin, nous avons la joie de redĂ©couvrir en Bis, la “Grande Marche Orientale” de l’Aladdin de Nielsen, un salut musical qui promet des nouvelles surprises pour la suite du festival. En rentrant, au loin, perce d’une façade la lueur d’un abat-jour, serais-ce une moderne ShĂ©hĂ©razade qui se plaĂźt Ă  la rĂȘverie ou Ă  l’Ă©vocation?

 

 

 

Ă©tape 2 : MARDI 12 JUILLET 2016 – 18h, SALLE PASTEUR – LE CORUM

Jacques Offenbach
BA-TA-CLAN

FĂ©-an-nich-ton – StĂ©phanie Varnerin – soprano
FĂ©-ni-han – RĂ©my Mathieu – tĂ©nor
KĂ©-ki-ka-ko – Enguerrand de Hys – tĂ©nor
Ko-ko-ri-ko – Jean-Gabriel Saint-Martin – baryton

AgnĂšs PagĂšs-Boisset – piano
Jean-Christophe Keck – direction

 

 

Le voyage se poursuit, aprĂšs avoir passĂ© par les encens de Bagdad, place Ă  la chinoiserie rĂȘvĂ©e des Boulevards parisiens.

KECK jean christophe keck operas offenbach les contes d hoffmann opera classiquenews 3_Offenbach_enchanteur_Jean-Christophe_KeckOn se plairait Ă  parler des concordances onomastiques sur le titre de l’oeuvre redĂ©couvertes ce 12 juillet Ă  Montpellier, mais que l’on nous excuse de passer sous silence toute corrĂ©lation. Ce n’est pas par les effusions que l’on rend hommage aux trĂ©passĂ©s, mais par le silence du recueillement.  Saluons l’enthousiasme et la vitalitĂ© du Festival Radio-France de Montpellier qui retrouve pour son public les trĂ©sors du passĂ© et les rend Ă  des nouvelles lumiĂšres. Aussi nous aimons Ă  voir jaillir, grĂące Ă  la vision du Festival, des nouveaux talents.

Pour les retrouvailles de Ba-ta-clan, c’est une belle Ă©quipe qui s’offre Ă  nous, afin de donner une nouvelle vie Ă  ce petit opĂ©ra comique d’Offenbach, son premier grand succĂšs. Ba-ta-clan a tout de la fantastique imagination du gĂ©nie comique du Second Empire. La musique est pĂ©tillante et le crescendo de l’intrigue nous mĂšne tout droit vers un des dĂ©nouements les plus comiques de sa production. En effet, tous “les chinois” de cette partition s’avĂšrent ĂȘtre des Français dĂ©guisĂ©s.  De quoi alimenter la satyre politico-sociale pour une Ă©poque qui savait bien l’autodĂ©rision.

Finalement, comme dans l’intrigue, tous les chanteurs “chinois” sont bel et bien Français. Et c’est la fine fleur du chant Français qui nous offre une interprĂ©tation dĂ©sopilante et sensible au style. Incarnant le seul rĂŽle fĂ©minin, StĂ©phanie Varnerin nous rĂ©jouit par une voix claire, gĂ©nĂ©reuse, agile. Tout autant, le tĂ©nor Enguerrand de Hys, campe un KĂ©-ki-ka-ko, dĂ©sopilant de la premiĂšre Ă  la derniĂšre note. Ce jeune tĂ©nor, rĂ©vĂ©lation de l’ADAMI, se rĂ©vĂšle ĂȘtre un acteur complet et; il nous ravit lors du Ba-ta-clan final par une allĂ©gorie de trompette trĂšs rĂ©ussie. De mĂȘme son interprĂ©tation ne dĂ©mĂ©rite pas dans la richesse de son timbre qui est tour Ă  tour cristallin et veloutĂ©, un bel Ă©quilibre. Avec un accent de Brive-la-Gaillarde voulu par son personnage, le tĂ©nor RĂ©my Mathieu nous propose un FĂ©-ni-han aux couleurs multiples qui ajoutent une magie spĂ©ciale Ă  son personnage de souverain incompĂ©tent. Portant sur son visage le masque du terrible gĂ©nĂ©ral Ko-ko-ri-ko, Jean-Gabriel Saint-Martin est parfait et notamment dans le duo franco-italien avec FĂ©-ni-han. Le talent incontestable de cette joyeuse troupe nous fait constater encore une fois, que le chant Français a une relĂšve certaine et qui nous ouvre des voies nouvelles dans l’interprĂ©tation. Avec un Ă©gal talent, nous sommes admiratifs par la formidable prestation de Anne PagĂšs-Boisset,qui interprĂšte au piano la partition d’orchestre d’Offenbach sans perdre ni l’Ă©nergie, ni le rythme ni l’esprit.

A la tĂȘte de cette joyeuse troupe, le grand passionnĂ© d’Offenbach Jean-Christophe Keck nous propose un Ba-ta-clan rafraĂźchi, incandescent, empli de joyaux inoubliables qui demeurent dans la tĂȘte bien aprĂšs la fin de l’opĂ©ra comique.

Dans l’attente de la reconnaissance d’Offenbach comme l’un des grands gĂ©nies lyriques de la musique Française, continuons Ă  le redĂ©couvrir avec Jean-Christophe Keck. ambassadeur engagĂ©s, passionnant.

 

 

 

Ă©tape 3 : MARDI 12 JUILLET 2016 – 20h30
LA SYMPHONIE FANTASTIQUE 

MAURICE RAVEL 1875-1937
Concerto pour piano en sol Majeur 

HECTOR BERLIOZ 1803-1869
Symphonie fantastique opus 14
Épisode de la vie d’un artiste en cinq parties
RĂȘveries – Passions
Un Bal
ScĂšne aux champs
Marche au supplice
Songe d’une nuit de sabbat

Lucas Debargue, piano
Orchestre National du Capitole de Toulouse
Tugan Sokhiev direction, remplacé par Andris Poga

 

 

Les détours 

Un festival est l’occasion de rencontres et de dĂ©couvertes. La thĂ©matique d’un festival est aussi ce que serait une boussole pour l’explorateur dans une jungle infranchissable. Le Festival Radio-France de Montpellier s’est toujours dĂ©marquĂ© par le respect de sa thĂ©matique et de ses dĂ©clinaisons en propositions Ă  l’imagination passionnante. C’est pourquoi l’on s’Ă©tonne du programme du concert du soir du 12 juillet. S’il est vrai que faire une entorse au parcours thĂ©matique est souvent nĂ©cessaire pour faire une respiration dans la suite des programmes, un tel dĂ©tour Ă©tait-il pertinent?

Dans la nouvelle configuration rĂ©gionale, Toulouse et Montpellier sont les deux piliers et aussi les deux rivales culturelles du grand sud-ouest de la France. Le Capitole et l’OpĂ©ra ComĂ©die se font face mais sont tout aussi riches par les moyens et la programmation. Convier au grand Festival de Montpellier l’Orchestre du Capitole scelle la volontĂ© d’intĂ©gration culturelle de la nouvelle Occitanie.berlioz-hector-dessin-michael-leonard-1980De mĂȘme, ce concert offre l’occasion Ă  Montpellier d’accueillir la premiĂšre interprĂ©tation du Concerto en sol de Ravel au jeune Lucas Debargue. Ce pianiste a suscitĂ© une vĂ©ritable passion auprĂšs des mĂ©lomanes depuis son triomphe au concours Tchaikovsky. Depuis, on constate que son agenda doit se remplir avec un ressac incessant de sollicitations. Il est vrai que son Concerto en sol a Ă©tĂ© techniquement irrĂ©prochable. En admettant que la musique est un art plus qu’une exactitude scientifique, alors la muse Erato devait vaquer ailleurs. MalgrĂ© des gestes Ă  l’enthousiasme Ă©tudiĂ© qui ont davantage polluĂ© l’interprĂ©tation qu’ajoutĂ© un rĂ©el raffinement, nous remarquons que Monsieur Debargue semble plutĂŽt vouloir gesticuler comme une “cĂ©lĂ©britĂ©” du piano que partager une Ă©motion. Tel est, hĂ©las, souvent le lot de la perfection technique, la beautĂ© froide, l’univers impĂ©nĂ©trable mais un dĂ©faut de partage, de gĂ©nĂ©rosité . osons dire : de simplicitĂ© musicale ?

AprĂšs les applaudissements, “pour les fauteuils au fond de la salle”, M. Debargue nous propose un Menuet sur le nom d’Haydn en “bis”. Cette sublime piĂšce de Ravel devient ainsi une sorte de prĂ©texte aux ovations.

En deuxiĂšme partie, l’Orchestre du Capitole nous propose une Symphonie Fantastique aux accents de dĂ©jĂ  vu. Le rĂ©chauffĂ©, heureusement comporte des saveurs intĂ©ressantes grĂące Ă  la direction incandescente et prĂ©cise d’Andris Poga. Finalement, l’indisposition du maestro Sokhiev, nous fait dĂ©couvrir un chef Ă  l’esprit narratif perçant et aux multiples facettes de coloriste. Que ce soit dans Ravel ou dans Berlioz, Andris Poga se fond dans la musique et offre au Capitole une belle occasion de nous surprendre.

Ce dĂ©tour des routes de l’Orient semble un peu surprenant et finalement dĂ©cevant. MalgrĂ© tout, nous poursuivons la route des Orientales promesses en quittant Toulouse et ses briques roses sans regret.

31Ăšme fĂȘte de Radio France dans cette citĂ© de pierre blanche et de soleil, la leçon de l’Orient nous rĂ©jouit. On se plait Ă  ouvrir mentalement le coffret de santal des musiques inconnues murmurĂ©es par les sables et les dunes. Ou bien en imaginant des fables sous les arpĂšges des musiques insoupçonnĂ©es.
Et le train qui prend le cap vers les plaines de l’Île de France traverse encore et toujours un pays qui a toujours rĂȘvĂ© des contrĂ©es oĂč le soleil ne se couche pas.

 

 

 

Festival de Beaune 2016 : premiÚre soirée ce 8 juillet 2016


christie420BEAUNE, festival 2016. Temps forts… Ce vendredi 8 juillet 2016, comme tous les ans depuis prĂšs de 4 dĂ©cennies (34Ăšme Ă©dition), la magnifique cour des Hospices de Beaune accueille l’opĂ©ra baroque dans toute sa splendeur. HĂ©ritiĂšre des puissants ducs de Bourgogne, la volontĂ© musicale de Anne Blanchard, directrice du Festival, sublime la beautĂ© de cette ville de patrimoine et de vigne. Pour cette nouvelle Ă©dition, le Festival de Beaune nous offre une sĂ©rie d’opĂ©ras et d’oratorios baroques interprĂ©tĂ©s par les princes du sang de l’univers baroque. De William Christie (Cantates de Bach, le 22 juillet) Ă  Laurence Equilbey, tous y sont cette annĂ©e. Mais, ce qui est d’autant plus encourageant, parce qu’ils excitent  la curiositĂ© sont deux propositions d’un intĂ©rĂȘt superlatif: la recrĂ©ation du Tamerlano de Vivaldi (le 23 juillet) et la Descente d’OrphĂ©e aux Enfers de Charpentier (le 29 juillet). Le premier sera interprĂ©tĂ© par Thibault Noally et son ensemble Les Accents, en rĂ©sidence Ă  Beaune depuis 2014 et dont l’enthousiasme ne tarit pas depuis la recrĂ©ation en premiĂšre mondiale de l’oratorio Il Trionfo della Divina Misericordia de Porpora. MĂȘme sentiment enthousiaste pour la fraĂźcheur incroyable de SĂ©bastien DaucĂ© qui nous prĂ©pare un Charpentier au dramatisme profond, Ă  la fragilitĂ© palpable et touchante. Ce juillet parcourrons les routes ensoleillĂ©es de la Bourgogne, si, au loin, les clochers appellent vers les Ă©tapes d’un voyage au grĂ© des champs, le voyageur s’arrĂȘtera Ă  Beaune, lĂ  oĂč le vin est pourprĂ© de velours et la musique Ă©tincelante comme un ostensoir


Festival de Beaune 2016, du 8 au 31 juillet 2016. Infos et réservations sur le site du Festival de Beaune 2016

beaune-festival-2016-bandeau-promotion-classiquenews-depeche-du-5-juillet-2016

GRAND ENTRETIEN d’Alain JuppĂ© pour CLASSIQUENEWS. La Culture, un enjeu national et mĂȘme europĂ©en

GRAND ENTRETIEN avec Alain JuppĂ© pour CLASSIQUENEWS. La Culture, un enjeu national et mĂȘme europĂ©en. Les Grands entretiens de « politicS », le magazine politique de classiquenews
  Quelle politique culturelle pour la France par Alain JuppĂ©?

 

 

jupe-alain-entretien-sur-la-culture-classiquenews-juin-2016

 

 

La Culture, un enjeu national et européen

La Culture est au coeur du projet politique d’Alain JuppĂ©. Le Maire de Bordeaux prĂ©sente et commente quelques uns des points clĂ©s de son programme pour la culture en France et en Europe : nouveau plan Patrimoine, renforcement de l’enseignement culturel Ă  l’Ecole, nouvelles lois pour le mĂ©cĂ©nat, coopĂ©ration renforcĂ©e entre les Etats europĂ©ens, parce que demain l’Europe doit reprendre la parole sur le plan culturel pour restaurer son identitĂ© et favoriser sa cohĂ©sion…. Visiblement le lecteur de Montaigne et de Proust est inspirĂ© par la question culturelle et il s’en explique pour classiquenews.

 

Dans le cadre de la Primaire Ă  Droite, classiquenews poursuit son grand tour auprĂšs des candidats en lice. Cette semaine, tribune est offerte Ă  l’actuel Maire de Bordeaux, capitale Ă©conomique et surtout culturelle du grand Sud Ouest français. Quelle culture demain en France ? Quels missions et enjeux des projets Ă  rĂ©aliser sur le plan national ? Quelles rĂ©formes d’urgence Ă  accomplir ?
 Autant de questions auxquelles Alain JuppĂ© a acceptĂ© de rĂ©pondre et qui rĂ©sonnent comme son programme culturel. Grand entretien pilotĂ© par notre correspondant politique Julien Vallet.  Coordination pour classiquenews : Pedro Octavio Diaz, directeur de la rĂ©daction politique de classiquenews. Retrouvez tous les points phares du programme pour la culture d’Alain JuppĂ©, dans son discours sur la culture prĂ©sentĂ© au Forum d’Avignon (Bordeaux, mars 2016).

 

 

 

PREMIERE PARTIE

 

Quelles valeurs, selon vous, la culture doit-elle préserver et transmettre ?
La culture est pour moi un espace de libertĂ©, de crĂ©ation, d’imagination personnelle, mais elle est aussi ce que nous avons reçu en partage et qui nous unit. C’est, je pense, la dĂ©finition qu’aurait pu en donner un Montaigne. Ce que doit prĂ©server et transmettre la culture, c’est donc cette capacitĂ© et cette envie  – sans cesse renouvelĂ©e  – de penser, de rĂȘver, de ressentir des Ă©motions, et au besoin de s’insurger. Dans une sociĂ©tĂ© oĂč il est assez tentant de cĂ©der au « prĂȘt Ă  penser », les Ɠuvres de l’esprit doivent plus que jamais ĂȘtre des aiguiseurs de conscience. Elles jouent un rĂŽle fondamental dans la construction du jugement libre qui est au fondement de la citoyennetĂ©, mais aussi de la sensibilitĂ© sans laquelle notre monde serait dĂ©shumanisĂ©. C’est en cela qu’il existe un lien fort, qui mĂ©rite, Ă  mon sens, d’ĂȘtre encore resserrĂ©, entre la culture et l’éducation.

En quoi la culture peut-elle avoir un rÎle sociétal ?
Depuis plusieurs annĂ©es, nous faisons face Ă  un climat de dĂ©fiance gĂ©nĂ©ralisĂ©e dans lequel de multiples fractures Ă©rodent l’unitĂ© de notre pays. Nous regardons peu Ă  peu disparaĂźtre notre capacitĂ© Ă  nous projeter et Ă  espĂ©rer ensemble. Or, je suis intimement convaincu que nous ne parviendrons pas Ă  combler ce manque de sens, Ă  redonner corps Ă  notre destin collectif sans replacer la culture au cƓur de notre projet de sociĂ©tĂ©. Nous avons besoin d’un nouvel Ă©lan partagĂ© qui, pour rĂ©ussir, ne pourra, loin de lĂ , ĂȘtre seulement Ă©conomique. Je crois Ă  la culture comme antidote au dĂ©senchantement et Ă  la fragmentation de notre sociĂ©tĂ©. L’annĂ©e, aussi terrible qu’éprouvante, que nous venons de traverser nous a montrĂ© combien la culture Ă©tait source de rĂ©confort individuel et collectif mais Ă©galement puissant ferment de rassemblement, de rĂ©sistance face Ă  la barbarie et d’espoir.

Un exemple concret d’une politique culturelle exemplaire pour vous ?
Les exemples sont nombreux et je crois que, dans ce climat de dĂ©nigrement permanent, il faut le dire et ĂȘtre fiers de ces belles rĂ©ussites. Si je suis contraint de n’en choisir qu’un exemple, je retiendrais peut-ĂȘtre la politique de soutien au cinĂ©ma. MĂȘme si des amĂ©liorations sont toujours possibles, la France, dans un partenariat exemplaire entre les professionnels et les pouvoirs publics, a su se doter, avec le Centre national du cinĂ©ma et de l’image animĂ©e (CNC), d’d’une institution remarquable, qui a permis de dĂ©velopper des instruments variĂ©s de soutien, de l’écriture Ă  l’exploitation, en passant par la production et la distribution des films. Alors que les productions nationales ont quasi disparu chez certains de nos grands voisins, notre pays dispose d’une industrie cinĂ©matographique d’une vitalitĂ© exceptionnelle. Notre cinĂ©ma est une rĂ©fĂ©rence dans le monde entier. Nous disposons de formations reconnues pour leur sĂ©rieux, d’un maillage territorial de salles dense et d’équipements de bonne qualitĂ©. Notre pays est aujourd’hui le deuxiĂšme exportateur de cinĂ©ma, derriĂšre les États-Unis. Nous avons Ă©galement su inventer mais surtout prĂ©server et renouveler des Ă©vĂšnements internationalement reconnus : je pense Ă  Cannes. Exemplaire par l’étendue du public auquel elle s’adresse, cette politique a su promouvoir l’exigence et la diversitĂ© des Ɠuvres, sans exclure et sans Ă©riger des barriĂšres esthĂ©tiques infranchissables entre les spectateurs.

 

Y a-t-il un projet culturel, un type d’évĂ©nement culturel qui n’existe pas encore auquel vous pensez et que vous aimeriez demain dĂ©fendre ?
Je crois que la culture a beaucoup souffert depuis plusieurs dĂ©cennies d’une course effrĂ©nĂ©e Ă  l’évĂšnementiel, Ă  une certaine surenchĂšre mĂ©diatique plutĂŽt qu’à la valorisation de l’existant ou Ă  la promotion des actions de fond, moins immĂ©diatement visibles La politique culturelle que j’entends proposer sera ambitieuse mais pas capricieuse ni superficielle. Si vous me demandez si je compte me lancer dans un nouveau grand chantier culturel  Ă  la maniĂšre des annĂ©es 80, je vous rĂ©ponds que la France dispose dĂ©jĂ  de superbes Ă©quipements. Souvent construits sans en anticiper le coĂ»t de fonctionnement et de maintenance ; ce sont eux qui aujourd’hui, dans un contexte budgĂ©taire contraint, doivent ĂȘtre soutenus en prioritĂ© afin d’en assurer la transmission aux gĂ©nĂ©rations futures.
Si une initiative nouvelle doit aujourd’hui ĂȘtre prise, elle devra, Ă  mon sens, ĂȘtre europĂ©enne, car l’Union, en proie Ă  une grave crise d’identitĂ©, a besoin de montrer qu’elle dĂ©fend la culture. Ma premiĂšre initiative en la matiĂšre sera de rĂ©unir les grands crĂ©ateurs europĂ©ens pour rĂ©flĂ©chir avec eux Ă  la dĂ©finition et au lancement d’un « Erasmus culturel ». La France, qui a toujours menĂ© ces combats dans le passĂ©, a vocation Ă  prendre la tĂȘte d’une coalition pour rappeler qu’il existe une « Culture de l’Europe » et faire Ă©merger une « Europe de la culture ». Un « agenda culturel europĂ©en » devrait prendre de nouvelles initiatives, grĂące Ă  une relation franco-allemande renforcĂ©e, en matiĂšre de crĂ©ation, d’échanges et de formation, de valorisation du patrimoine europĂ©en. La chaĂźne Arte nous donne en la matiĂšre un magnifique exemple de ce qu’une coopĂ©ration europĂ©enne peut offrir de meilleur.

DEUXIEME PARTIE

 

Y a-t-il une politique culturelle de gauche et une politique culturelle de droite selon vous ?
Faut-il ĂȘtre de droite pour aimer Chateaubriand ou CĂ©line, faut-il ĂȘtre de gauche pour aimer Zola ou Rimbaud ? La vraie culture ignore le sectarisme politique. Pour autant, il existe des nuances ou mĂȘme des oppositions. Ainsi la droite est-elle portĂ©e Ă  manifester un plus grand souci du patrimoine, tandis que la gauche met davantage l’accent sur la dĂ©mocratisation de la culture ou le multiculturalisme. Pour moi, j’entends dĂ©passer ces clivages : une politique culturelle rĂ©ussie est une politique qui veut toucher le plus grand nombre tout en visant au plus haut et en s’adaptant aux enjeux de notre temps. Une politique culturelle intelligente au XXIĂšme siĂšcle doit ĂȘtre une politique capable de fĂ©dĂ©rer les Ă©nergies entre un État stratĂšge, des collectivitĂ©s territoriales dynamiques, et l’initiative privĂ©e que, loin de redouter, nous devons au contraire mobiliser en faveur de ce bien commun qu’est la culture. À ce titre, je souhaite mettre en place un acte II du mĂ©cĂ©nat et de l’initiative privĂ©e afin de renforcer la lĂ©gislation de 2003, mise en Ɠuvre Ă  l’initiative de Jacques Chirac et Jean-Jacques Aillagon, reconnue comme l’une des meilleures au monde et d’en accentuer les effets d’entraĂźnement.

 

Quelles sont vos propositions pour la politique culturelle en France ?
Avant tout, il me semble important que la politique culturelle de la France retrouve un sens et un cap afin de rompre avec cinq annĂ©es de discours convenus et de lois fourre-tout. Je ne pourrai pas dans le cadre de cette interview dĂ©velopper l’ensemble des mes propositions pour la culture. Je renvoie donc vos lecteurs intĂ©ressĂ©s Ă  la brochure que nous venons de publier dans ce domaine. Comme je l’ai dit publiquement lors du forum d’Avignon qui s’est tenu Ă  Bordeaux, je veux mettre la culture au cƓur de mon projet politique national et europĂ©en. Outre la remise Ă  niveau du budget du ministĂšre de la culture, mon programme s’articule autour de trois enjeux essentiels : un enjeu de transmission et de partage ; un enjeu de crĂ©ation et un enjeu de rayonnement.
En matiĂšre de transmission et de partage, je veux, dans le cadre de ma prioritĂ© Ă  l’éducation, placer l’éducation artistique et culturelle (EAC) au centre de mon projet. En dĂ©pit des grandes proclamations, les progrĂšs rĂ©alisĂ©s ces derniĂšres annĂ©es restent insuffisants. Il faut aller au-delĂ  de quelques expĂ©riences ponctuelles proposĂ©es aux Ă©lĂšves. Je souhaite que l’histoire des arts soit mieux intĂ©grĂ©e dans les cours d’arts plastiques au collĂšge et dans les programmes d’histoire au lycĂ©e. Il faut pour cela engager un plan de formation des enseignants en matiĂšre d’EAC, associĂ© Ă  la crĂ©ation d’un CAPES et d’une agrĂ©gation d’histoire des arts. Il est Ă©galement important d’accompagner les Ă©tablissements scolaires, qui se verront confier l’organisation de la dotation horaire globale des enseignements, afin qu’ils disposent d’outils pour mieux assurer la prĂ©sence de l’éducation artistique et culturelle Ă  l’école et dans le champ des activitĂ©s pĂ©riscolaires. Je souhaite Ă©galement favoriser les Ă©changes et les partenariats avec les orchestres, les formations musicales, les lieux de thĂ©Ăątre dans toute leur diversitĂ© afin que les artistes interviennent au sein des Ă©tablissements scolaires. Bien entendu, cette politique s’inscrit dans ma vision globale de l’éducation qu’elle vise Ă  complĂ©ter et Ă  enrichir : la culture que devraient partager tous les jeunes Français, dans mon projet pour l’Ecole, c’est bien sĂ»r aussi la familiaritĂ© avec les grands textes de notre littĂ©rature, la connaissance des grands moments de notre histoire et de notre gĂ©ographie, l’ouverture aux sciences et Ă  leurs questionnements les plus actuels
En matiĂšre de crĂ©ation, il me semble primordial de faire contribuer les acteurs transnationaux de l’Internet au financement de la production des contenus culturels et Ă  la modernisation des rĂ©seaux numĂ©riques, en fiscalisant d’abord leurs activitĂ©s en France. Je souhaite Ă©galement renforcer et moderniser les dispositifs d’insertion professionnelle grĂące Ă  un meilleur partenariat entre les structures existantes, les Ă©coles de formation et les entreprises culturelles. J’entends aussi soutenir l’entrepreneuriat culturel, en crĂ©ant par exemple un outil consacrĂ© Ă  l’amorçage des entreprises du secteur destinĂ© Ă  financer des projets ou produits culturels innovants.
Enfin, en matiĂšre de rayonnement, nous devons conforter l’attractivitĂ© culturelle dont jouit notre pays. Pour cela, je propose, entre autres, de construire un partenariat stratĂ©gique pour la promotion de la langue française associant acteurs publics et privĂ©s (notamment du secteur audiovisuel et des tĂ©lĂ©communications), ainsi qu’une politique audiovisuelle extĂ©rieure française adaptĂ©e Ă  la forte demande de programmes français en Afrique. Il nous faudra aussi poursuivre nos combats historiques au service d’une Europe de la crĂ©ation et de la diversitĂ© : la dĂ©fense du droit d’auteur aujourd’hui menacĂ© ; la lutte contre le piratage et la contrefaçon ; l’harmonisation de la fiscalitĂ© sur les biens culturels et la presse et la sauvegarde de notre diversitĂ© dans les accords commerciaux internationaux et dans la nĂ©gociation du TAFTA.
Ce ne sont lĂ  que quelques pistes parmi les propositions que je souhaite mettre en Ɠuvre pour redonner un nouvel Ă©lan Ă  notre politique culturelle.

 

Quels sont les domaines qui doivent ĂȘtre impĂ©rativement rĂ©formĂ©s ?
Je ne citerai qu’un exemple ici. Depuis 2012, les moyens consacrĂ©s Ă  la politique du patrimoine ont supportĂ© l’essentiel des baisses de crĂ©dit du ministĂšre de la Culture. Ce domaine a dĂ» faire face Ă  des Ă -coups dĂ©vastateurs pour les chantiers comme pour les entreprises. Or, notre patrimoine est non seulement un enjeu de civilisation mais Ă©galement un formidable levier de croissance pour notre Ă©conomie. Il me semble indispensable d’engager un Plan Patrimoine sur dix ans, qui comprendra une remise Ă  niveau des crĂ©dits dĂ©diĂ©s aux monuments historiques, un partenariat renouvelĂ© avec les propriĂ©taires privĂ©s et les collectivitĂ©s territoriales ainsi qu’un important volet de formation de main-d’Ɠuvre spĂ©cialisĂ©e dans le bĂątiment et la restauration afin d’encourager la crĂ©ation d’emplois dans ces mĂ©tiers de tradition.
ParallĂšlement, nous organiserons dans chaque rĂ©gion des assises rĂ©gionales du patrimoine, associant tous les acteurs publics et privĂ©s concernĂ©s, afin de mieux articuler politique du patrimoine, politique de l’urbanisme et politique de la ville et mettre ainsi en Ɠuvre un dĂ©veloppement vĂ©ritablement durable.
Enfin, nous veillerons Ă  ce que la Fondation du patrimoine dispose effectivement des ressources qui lui sont affectĂ©es (fraction du produit des successions laissĂ©es en dĂ©shĂ©rence) afin d’augmenter le nombre de projets de restauration du patrimoine local.

TROISIEME PARTIE

 

Vous avez proposĂ© en 2009 avec Michel Rocard la numĂ©risation massive du « patrimoine culturel français ». Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?
Je reste intimement persuadĂ© que le numĂ©rique est une chance sans prĂ©cĂ©dent de transmission et de partage de notre culture, comme le prouve par exemple le succĂšs de Gallica, avec ses 3,5 millions de documents et d’Ɠuvres en ligne issus de la BnF et de 270 autres bibliothĂšques françaises. Les potentialitĂ©s offertes par le numĂ©rique restent cependant insuffisamment exploitĂ©es en France. C’est pourquoi je propose un programme de numĂ©risation massive et de rĂ©fĂ©rencement mĂ©thodique de notre patrimoine culturel dans le cadre du Programme d’investissements d’avenir. ParallĂšlement, la France devra ĂȘtre Ă  l’initiative de la crĂ©ation de champions numĂ©riques culturels qui ne pourront exister qu’au niveau europĂ©en (dĂ©veloppement de plateformes françaises et europĂ©ennes). Or, il n’y a aujourd’hui aucune stratĂ©gie europĂ©enne organisĂ©e et offensive en la matiĂšre, coordonnant effort public et initiative privĂ©e et capitalisant sur les succĂšs, notamment français comme Deezer et Dailymotion.
Bordeaux est une ville laboratoire dans le domaine des industries crĂ©atives et des arts numĂ©riques. En tĂ©moigne la vitalitĂ© de la rĂ©cente « Semaine digitale », qui a croisĂ© des univers artistiques singuliers (mapping, installations sonores, concerts, expositions) avec le monde des entreprises digitales. Pour ce qui relĂšve de la numĂ©risation patrimoniale, je citerai volontiers l’exemple des “Essais” de Montaigne dont l’Ă©dition originale a fait l’objet d’un traitement numĂ©rique, rendant accessible sa lecture au plus grand nombre, autour de l’exposition “Montaigne superstar” organisĂ©e par le rĂ©seau des bibliothĂšques et des mĂ©diathĂšques de Bordeaux Ă  l’automne prochain.

 

Comment expliquer l’échec de Bordeaux Ă  devenir capitale europĂ©enne de la culture, Ă  l’inverse de Lille ou de Marseille ?
Les critĂšres de sĂ©lection des capitales europĂ©ennes de la culture ont considĂ©rablement Ă©voluĂ© aprĂšs Lille 2004. Aujourd’hui, de nombreuses villes se portent candidates, lors des annĂ©es dĂ©signĂ©es pour leur pays (toujours croisĂ©es avec un pays nouvellement entrĂ© dans l’Union). A l’Ă©poque de la candidature pour 2013, le jury s’Ă©tait clairement exprimĂ© sur le fait que Marseille semblait en avoir plus « besoin » que Bordeaux puisque prĂ©sentant un moindre degrĂ© de structuration du rĂ©seau culturel. La dimension mĂ©diterranĂ©enne du projet portĂ© par Marseille a certainement jouĂ© Ă©galement, dans un contexte oĂč le frĂ©missement des printemps arabes commençait Ă  se faire sentir. Pour autant, le travail de prĂ©paration dĂ©ployĂ© Ă  Bordeaux au moment de la candidature a portĂ© ses fruits et a permis d’identifier de nouveaux projets, tels la CitĂ© du Vin qui vient d’ouvrir.
Sur le fond, je me demande si, comme le suggĂšrent certains, le concept ne devrait pas Ă©voluer. Pourquoi ne pas dĂ©signer chaque annĂ©e une capitale nationale de la culture, comme le fait dĂ©jĂ  l’Italie ?

 

Les diffĂ©rents jumelages de Bordeaux avec d’autres grandes villes (Munich, QuĂ©bec, Cracovie, etc.) remplissent-ils une fonction culturelle ?
Bordeaux entretient un rapport actif sur le plan culturel avec un certain nombre de ses villes jumelles. Je citerai ainsi le projet Bordeaux-Los Angeles, qui a fĂ©dĂ©rĂ© nos Ă©tablissements culturels, MusĂ©e des Beaux Arts, CAPC etc. et qui a permis l’accueil d’artistes en rĂ©sidence croisĂ©e entre les deux villes en 2013. Un jumelage trĂšs vivant est Ă©galement en place avec la Ville de Fukuoka au Japon avec laquelle nous sommes en train de construire un programme autour de la musique contemporaine et de l’enseignement musical, qui devrait dĂ©boucher sur l’organisation d’un concours international de composition.

 

Le festival d’art contemporain Evento prĂ©sente un bilan en demi-teinte, il a mĂȘme connu une frĂ©quentation en baisse en 2011 pour la deuxiĂšme Ă©dition. Comment expliquer ces mauvais rĂ©sultats ? Y aura-t-il une troisiĂšme Ă©dition d’Evento ?

Evento a Ă©tĂ© une Ă©tape qui avait justement  pour objet de crĂ©er une dynamique sur notre territoire et d’ĂȘtre la partie Ă©mergĂ©e d’un travail poursuivi Ă  l’annĂ©e. Le coĂ»t d’une manifestation de ce type reste Ă©levĂ©. Il Ă©tait peu compatible avec les contraintes budgĂ©taires auxquelles il faut faire face aujourd’hui. NĂ©anmoins, les rĂ©sultats artistiques et les propositions se rĂ©vĂšlent au fil des annĂ©es pertinents et en parfaite harmonie avec le territoire : Anri Sala Ă  la Salle des FĂȘtes du Grand Parc en 2009 ou Jeanne van Hesswijk Ă  la Halle des Douves en 2011 ont contribuĂ© au renouveau de chacun de ces quartiers et ont prĂ©figurĂ© ces Ă©quipements aujourd’hui rĂ©novĂ©s ou en cours de rĂ©novation. En ce sens, l’apport d’Evento ne se mesure pas seulement en termes de frĂ©quentation mais aussi Ă  la rĂ©-interprĂ©tation de notre territoire et Ă  la rencontre artistique. La passerelle de Tadasho Kawamata reste ainsi dans tous les esprits, Ă©voquant dĂ©jĂ  l’ensemble des ponts qui vont rapprocher les deux rives de la Garonne. Aujourd’hui l’enjeu n’est pas de faire ou non un troisiĂšme Evento mais de faire vivre le territoire.
Outre la prĂ©servation du budget culturel de Bordeaux, j’ai souhaitĂ© que la Ville imagine une saison culturelle autour du thĂšme « Paysages », qui verra le jour entre le 25 juin et le 25 octobre 2017, Ă  l’occasion de l’arrivĂ©e de la LGV sur le territoire de Bordeaux et de sa mĂ©tropole. C’est un exemple atypique et crĂ©atif de fĂ©dĂ©ration d’acteurs culturels, dans tous les champs disciplinaires, rassemblĂ©s autour d’un thĂšme partagĂ©, celui des « Paysages ». Ainsi, expositions, installations dans l’espace public, balades sonores, concerts, lectures, spectacles, objets culturels circulants composeront un vaste programme invitant le public Ă  la dĂ©couverte culturelle du territoire.

 

En tant que maire de Bordeaux depuis 1995, quelle est votre plus grande rĂ©ussite ? Votre plus grand regret s’il y en a un ?
Sans aucun doute la mĂ©tamorphose des quais de la Garonne et leur rĂ©appropriation par les Bordelais. Ce dĂ©fi a changĂ© le visage de la ville. Il  a rendu sa fiertĂ© Ă  ses habitants. Je dis souvent que c’est notre Guggenheim Ă  nous, tant ce succĂšs impressionne et attire les visiteurs du monde entier. Plus rĂ©cemment c’est l’ouverture de la CitĂ© du Vin -produit de haute culture s’il en est et Ă  tous les sens du terme ! – qui va marquer les esprits et renforcer la dynamique dont bĂ©nĂ©ficie notre ville. Il n’y a pas de regret car je n’ai pas encore Ă©puisĂ© mes rĂȘves, en particulier celui d’un grand musĂ©e des beaux-arts, reliant les deux ailes du musĂ©e actuel. Nous n’avons pas encore trouvĂ© le montage idĂ©al et de nombreux autres projets sont en cours (notamment la rĂ©novation du Museum, la construction d’une nouvelle mĂ©diathĂšque Ă  CaudĂ©ran, la rĂ©novation de la salle des fĂȘtes du Grand Parc, etc.). Mais cela viendra sans doute un jour prochain.

 

Vous ĂȘtes parfois accusĂ© de prĂŽner une conception Ă©litiste de la culture en favorisant par exemple le Grand ThĂ©Ăątre avec 20 millions d’euros de subventions, au dĂ©triment du Centre d’art plastique contemporain (CAPC). Que rĂ©pondez-vous Ă  ces critiques ?
D’abord, il ne s’agit pas de 20 millions d’euros. La RĂ©gie personnalisĂ©e de l’OpĂ©ra de Bordeaux (qui regroupe 2 salles, l’Auditorium et le Grand ThĂ©Ăątre, pour 3 forces artistiques, l’orchestre, le chƓur et le ballet) reçoit une subvention d’environ 15 millions d’euros de la Ville de Bordeaux (un peu plus de 16 M€ en intĂ©grant les transferts de charges). Ensuite, nous avons sur notre territoire un de 5 opĂ©ras nationaux français qui emploie donc plus de 450 personnes et son budget reste dans la moyenne des opĂ©ras de mĂȘme taille gĂ©rant qui plus est deux grandes salles.
Ensuite, l’OpĂ©ra de Bordeaux fait partie de l’ADN culturel de notre Ville comme le CAPC, mais aussi comme les musiques actuelles. Bordeaux est une ville « Rock », qui a vu naĂźtre Noir DĂ©sir et aujourd’hui Odezenne ou la BD. Les efforts restent importants pour tous les Ă©tablissements culturels qui participent au rayonnement de la Ville de Bordeaux. Nous poursuivons Ă©galement toute une politique orientĂ©e vers le soutien Ă  la crĂ©ation, vers des champs artistiques spĂ©cifiques comme le Street Art, dont nous lançons une premiĂšre grande saison dĂšs cet Ă©tĂ©. Au total, la subvention Ă  notre OpĂ©ra ne reprĂ©sente que 20 % du budget culturel de la ville.

 

Quelle vision de la culture portez-vous sur le long terme Ă  Bordeaux ?
Depuis deux ans, la Ville de Bordeaux s’attache Ă  mettre en Ɠuvre les 3 nouvelles orientations culturelles, dĂ©battues et partagĂ©es par le Conseil Municipal : « Donner l’envie de Culture Ă  tous », « Favoriser la crĂ©ation et l’innovation », « La Culture facteur d’attractivitĂ© et de rayonnement ». Cette ambition, si elle s’appuie sur les artistes, est destinĂ©e Ă  tous les bordelais, et peut-ĂȘtre davantage encore Ă  ceux qui s’en sentent Ă©loignĂ©s. La tĂąche est immense, particuliĂšrement dans un contexte financier incertain.
Les grandes villes sont les premiers financeurs de la Culture en France. Comme elle s’y Ă©tait engagĂ©e, la Ville dĂ©veloppe ses ressources propres (notamment grĂące aux nouveaux tarifs de location des espaces culturels), le mĂ©cĂ©nat et le financement participatif (avec la reconduction et le dĂ©veloppement du Ticket MĂ©cĂšne).
C’est notamment du dialogue entre l’impulsion politique et la totale libertĂ© de crĂ©ation laissĂ©e aux acteurs que naĂźt la politique culturelle. La Ville s’attache Ă  gĂ©nĂ©raliser des rĂ©flexes devenus indispensables, pour elle-mĂȘme et pour les opĂ©rateurs de son territoire, afin de continuer Ă  faire mieux, avec parfois moins ou autant : mutualisations, partenariats, changement d’échelle territoriale et dĂ©cloisonnement en sont les maĂźtres-mots.

Est-ce que Bordeaux a été pour vous un laboratoire pour la politique culturelle au niveau national ?
Un Maire est un Ă©lu de proximitĂ©, apprĂ©ciĂ© de nos concitoyens. Il dispose de nombreux leviers pour agir. Dans le domaine culturel, je me suis toujours attachĂ© Ă  faire vivre la culture, 365 jours par an, en donnant une forte prioritĂ© Ă  l’éducation artistique et culturelle. La Ville s’est dotĂ©e d’un fonds d’aide Ă  la crĂ©ation artistique qui est passĂ© de 150 000 € en 2013 Ă  650 000 € en 2016 pour soutenir toutes les formes d’art.
J’ai rĂ©cemment lancĂ© un plan en faveur de l’équitĂ© culturelle pour agir, Ă  mon niveau, Ă  la suite des cruels Ă©vĂšnements qui ont endeuillĂ© le France en 2015. 17 actions qui nous permettront de renforcer nos actions culturelles dans les quartiers. Ne l’oublions jamais : la culture est une rĂ©ponse essentielle en ces temps troublĂ©s.
Enfin, depuis 1995, j’ai souhaitĂ© donnĂ© une prioritĂ© forte Ă  la lecture publique : Bordeaux dispose d’un remarquable rĂ©seau de 10 bibliothĂšques de quartier, premier maillage culturel de la ville. Mais aussi au Patrimoine : Bordeaux est la ville de France qui dispose du plus grand nombre de monuments classĂ©s ou inscrits au titre des monuments historiques aprĂšs Paris.
Ces axes sont bien sĂ»r des politiques que je dĂ©fendrai demain au niveau national, comme je l’ai rappelĂ© lors de mon discours d’ouverture du Forum d’Avignon Ă  Bordeaux.

 

Vous avez reçu le soutien de Christine Albanel, elle-mĂȘme ancienne ministre de la Culture et membre de la famille chiraquienne, pour la primaire de 2016. Est-ce que ce type de soutien compte pour vous ?
Je connais Christine Albanel depuis longtemps. Non seulement c’est une amie, de longue date mais c’est aussi une personnalitĂ© dont j’apprĂ©cie la vaste culture, la finesse des analyses et l’acuitĂ© du regard sur le temps et sur le monde. Elle dispose d’une solide expĂ©rience acquise dans la sphĂšre publique et aujourd’hui dans l’entreprise. C’est une chance de l’avoir Ă  mes cĂŽtĂ©s.

 

Pourquoi parlez-vous si peu finalement des livres que vous avez lus et des films que vous avez vus, à l’inverse d’un Nicolas Sarkozy par exemple ?
Dans le Temps retrouvĂ©, Marcel Proust dit que l’art vĂ©ritable s’accomplit dans le silence. Il en va de mĂȘme de la pratique
 Plus sĂ©rieusement, dans un monde politique trĂšs corsetĂ©, je m’accorde encore une petite libertĂ©, celle de soustraire Ă  tout impĂ©ratif mĂ©diatique mes choix culturels, mes coup-de cƓur et parfois aussi
 mes irritations. Je vous rassure, ils sont nombreux. Et il m’arrive quand mĂȘme parfois, non seulement d’écrire et de publier, mais aussi d’exprimer mes passions. J’ai ainsi beaucoup apprĂ©ciĂ© tout rĂ©cemment Britannicus Ă  la ComĂ©die-Française, belle rĂ©flexion sur le pouvoir, ses enjeux et ses tensions.

 

Propos recueillis par notre correspondant Julien Vallet en juin 2016

 

RÉSUMÉ

PREMIERE PARTIE. Adepte du jugement libre pour une culture rĂ©humanisĂ©e, Alain JupĂ© dĂ©fend la culture comme idĂ©al pour s’insurger contre le prĂȘt Ă  penser ou la pensĂ©e unique… RĂ©concilier culture et Ă©ducation, transmettre les valeurs fondamentales, encourager la capacitĂ© Ă  se projeter ensemble, restaurer l’unitĂ© et la cohĂ©sion national Ă  l’heure oĂč tout les menace… La politique en faveur du cinĂ©ma restent exemplaires en France, et si demain l’Europe devait se redĂ©finir, elle aurait grand intĂ©rĂȘt Ă  le faire sur le plan culturel : fonder le concept d’un “Erasmus culturel” serait intĂ©ressant quand le modĂšle de la chaĂźne culturelle ARTE reste elle aussi une preuve Ă©loquente de ce que peut produire la coopĂ©ration entre les nations.
DEUXIEME PARTIE. Plus concrĂštement, Alain JuppĂ© entend rĂ©flĂ©chir Ă  un acte II de la politique du mĂ©cĂ©nat pour faire Ă©voluer encore la loi 2003 ; si la Culture est bien au centre de son programme national et europĂ©en, il s’agit de dĂ©velopper pratiquement les projets en faveur de l’Ă©ducation, la crĂ©ation et le rayonnement de la culture française partout dans le monde. Un nouveau plan patrimoine sur 10 ans doit aussi ĂȘtre lancer
TROISIEME PARTIE. Bilan sur la numĂ©risation du patrimoine culturel lancĂ© avec Michel Rocard en 2009… En souhaitant faire de Bordeaux, une capitale internationale des industries crĂ©atives et des arts numĂ©riques, Alain JuppĂ© entend dĂ©velopper considĂ©rablement le numĂ©rique sur le plan culturel car c’est un media de transmission au potentiel exceptionnel. Quels sont Ă  Bordeaux les chantiers porteurs d’enseignement et d’avenir ? Jumelage avec des villes Ă©trangĂšres, bilan sur Evento, place de l’OpĂ©ra dans le budget municipal, orientations stratĂ©giques culturelles pour Bordeaux dans les annĂ©es futures…

 

 

VISITEZ le site officiel d’Alain JupĂ© : www.alainjuppe2017.com

 

 

politicS : les Politiques nous parlent de CULTURE. Jean-Frédéric Poisson #1

poisson-jean-frederic-politics-CULTURE-classiquenewspoliticS : les Politiques nous parlent de CULTURE. Jean-FrĂ©dĂ©ric Poisson #1/2. A partir de Juin 2016, CLASSIQUENEWS offre la parole aux politiques qui nous parlent Culture. Dans le cadre de la Primaire de la Droite, rencontre avec les candidats dĂ©clarĂ©s, tour d’horizon de leur programme respectif pour la Culture en France… Pour la premiĂšre fois de son histoire, la Droite française organise en novembre 2016 une Primaire pour dĂ©signer son poulain pour l’ElysĂ©e. L’occasion pour Classiquenews d’interroger les diffĂ©rents candidats en lice, sur leurs conceptions, leurs ambitions, leurs projets pour la Culture. RĂŽle de la culture dans la sociĂ©tĂ©, place du MinistĂšre de la Culture, goĂ»ts et affinitĂ©s artistiques
 dans « politicS », les politiques nous parlent culture.  Aucun sujet n’est laissĂ© de cĂŽtĂ©. « politicS » : un nouveau magazine vidĂ©o conçu par classiquenews, une nouvelle sĂ©rie d’entretiens Ă  dĂ©couvrir tout au long de la campagne jusqu’au scrutin final, le 27 novembre 2016.

JEAN-FREDERIC POISSON : Surtout connu du grand public pour son opposition au mariage gay, Jean-FrĂ©dĂ©ric Poisson s’est lancĂ© dans la course Ă  la primaire de la droite en septembre 2015 – une annonce faite d’ailleurs dans l’hebdomadaire Valeurs Actuelles, classĂ© Ă  droite. DĂ©putĂ© LR, ancien maire de Rambouillet dans les Yvelines, il a succĂ©dĂ© en 2013 Ă  Christine Boutin Ă  la tĂȘte du Parti chrĂ©tien-dĂ©mocrate Ă  la suite de la dĂ©mission de cette derniĂšre. Comme son concurrent HervĂ© Mariton, Jean-FrĂ©dĂ©ric Poisson compte parmi les partisans de la suppression pure et simple du ministĂšre de la Culture qui “ne sert Ă  rien”, d’aprĂšs lui. S’il estime que le patrimoine devrait ĂȘtre sous la supervision du Premier ministre, selon lui, la culture ne devrait pas relever du ressort de l’Etat, avait-il expliquĂ© en mai dernier”. RĂ©dacteur : Julien Vallet, journaliste © studio CLASSIQUENEWS — juin 2016

SOMMAIRE / sujets et thĂ©matiques dans ce premier volet : les valeurs de la Culture (autonomie de l’esprit, Ă©lĂ©vation de l’Ăąme…) ; le rĂŽle sociĂ©tal de la Culture ; la Culture dans les anciens rĂ©gimes : un Ă©quilibre exemplaire ; pourquoi  il faut supprimer le MinistĂšre de la Culture (4mn27) ; le statut des intermittents (5mn20) ; le mĂ©cĂ©nat privĂ© (6mn44) ; Conserver et prĂ©server le patrimoine est la seule action qui relĂšve de l’Etat… (8mn08)…

VOIR aussi dans le cadre de notre tour d’horizon des candidats pour la Primaire de la Droite : HervĂ© Mariton volets 1 et 2

Compte rendu critique, opéra. Massy, Opéra, le 20 avril 2016. Janacek : La Petite renarde rusée. Arcal. Louise Moaty, Laurent Cuniot

arcal janacek petite renarde rusee le renard Ă  lunettesAu coeur des champs et des forĂȘts, lorsque l’habitation humaine cĂšde aux pĂąturages, aux arbres et aux coteaux boisĂ©s, nul doute pour le promeneur alerte qu’il est observĂ©. Le parti pris de passer son chemin et ne pas s’arrĂȘter ne permettra jamais de se soucier si sous la voĂ»te des arbres se trouve le verdoyant pivert et son oeuvre de menuiserie; le perspicace geai bavard et colorĂ©; le perçant autour aux ailes d’airain ou derriĂšre l’ombre d’un chĂȘne, la silhouette fuyante d’un chevreuil alerte. Et dans les champs, l’Ă©clair roux d’un goupil que les fabliaux du Moyen-Âge ont dĂ©clinĂ© en vers et chants de geste. C’est au XXĂšme siĂšcle qu’un visiteur inattendu a repris le flambeau de la voix animale, Leos Janacek, parcourant les forĂȘts de BohĂšme et de Moravie, s’Ă©lance dans une vibrante contemplation, une ode aux valeurs profondes de la nature, la libertĂ© et la rĂ©gĂ©nĂ©ration.

L’animal est un homme comme les autres

Tout comme Rostand dans son Chantecler (1910), Janacek offre Ă  l’animal une voix et une sensibilitĂ© bien plus profonde que certains humains lourds de cuistrerie dans son opĂ©ra. Contrairement Ă  Chantecler, tirade de basse-cour aux accents rĂ©vanchards, La Petite Renarde RusĂ©e est une porte ouverte Ă  la comprĂ©hension profonde de la nature. En effet on arrive beaucoup plus vite Ă  comprendre par cette narration le cycle de la vie que finalement, l’homme par sa maladresse et sa ladrerie brise.

Pour cette production L’ARCAL, compagnie lyrique aux projets passionants dirigĂ©e par Catherine Kollen, propose une lecture extrĂȘmement fine et puissante d’une oeuvre que l’on a si souvent bĂąclĂ©e. En effet dans des productions passĂ©es, l’animal est grimĂ© par des accessoires Ă  foison et force maquillage qui lui ĂŽtent toute humanitĂ© et donc la pertinence du manifeste de Janacek, auteur du livret. Catherine Kollen rĂ©unit autour d’elle une Ă©quipe artistique d’un niveau d’excellence et offre aux artistes le terreau parfait pour Ă©panouir leur indĂ©niable talent.

arcal janacek petite renarde petiterenarde4-362x436-78887La retranscription de cette contemplation est dĂ©volue Ă  Louise Moaty. En reprenant des techniques issues de son spectacle magique de la Lanterne, qui poursuit sa route de succĂšs, et mĂȘlĂ©es Ă  l’inspiration cinĂ©matographique de la Belle Epoque, Louise Moaty rĂ©veille les points les plus sensibles de cette rĂȘverie. On rĂ©ussit Ă  s’identifier Ă  l’animal, Ă  excuser au chasseur balourd et ĂȘtre transportĂ© dans les champs avec les insectes, les oiseaux et les crĂ©atures du bois. GrĂące Ă  Louise Moaty, l’oeil du renard nous transmet des sentiments qui nous touchent, la langue tchĂšque devient intelligible et rĂ©vĂšle les profondes beautĂ©s de la musique. La Petite Renarde, dans le regard de Louise Moaty rĂ©vĂšle sa vĂ©ritable renaissance comme un chef d’oeuvre d’humanitĂ© et un captivant tĂ©moignage de l’importance de l’environnement pour notre propre Ă©volution. De plus, lors de la scĂšne phare de l’opĂ©ra, le mariage de la Petite Renarde, le public porte une paire d’yeux incarnant les regards des animaux de la forĂȘt dans la nuit, le public devient aussi animal et scelle son lien avec la nature. Louise Moaty nous offre encore une fois un moment, un rĂȘve, un instant captivant qui interroge notre propre humanitĂ©, Ă  travers l’oeil de l’animal qui nous observe tapi dans sa libertĂ©.

CĂŽtĂ© solistes, nous sommes gĂątĂ©s avec des voix indĂ©niablement marquantes et touchantes. Philippe-Nicolas Martin, campe un Garde-Chasse maladroit mais attachĂ© avec ferveur Ă  la nature qui l’appelle vers un dĂ©sir de libertĂ© au coeur des bois. Il dĂ©veloppe tout du long les nuances dans sa voix d’un grave veloutĂ©.

Avec autant d’assurance, la protagoniste aux agilitĂ©s tels des bonds de renard, la soprano japonaise Noriko Urata Ă©veille ainsi toute la sensibilitĂ© et la soif de libertĂ© de la Renarde. EspiĂšgle et rĂȘveuse Noriko Urata rĂ©ussit Ă  nous attacher Ă  son personnage avec une pertinente sensibilitĂ©.

Aussi profonde est la poésie de Caroline Meng, incarnant le Renard. A la fois tombeur à la fourrure mordorée et amoureux transi de sa belle rouquine, la mezzo-soprano ne démérite pas dans les accents et le lyrisme de son chant.

Incarnant le malheureux Instituteur, Paul Gaugler anime son timbre ciselé de ténor avec une verbe et une véritable excellence. On retrouve avec plaisir une expressivité solaire et herculéenne qui sculptent la partition de Janacek sans perdre les nuances du texte.

Wassyl Slipak offre Ă  ses multiples incarnations Ă  la fois les accents du bourru chez le Blaireau et la barbarie de Harasta. A la fois excellent acteur et puissante basse, il rĂ©veille dans le combat avec la Renarde un semblant d’inquiĂ©tude.

Françoise Masset nous offre une belle prestation dans plusieurs rĂŽles, Sylvia Vadimova Ă©meut et nous dĂ©ploie une voix pleine de contrastes et de couleurs. Dans les rĂŽles des animaux de la forĂȘt, coryphĂ©es de la fable de la Renarde, on retrouve des voix aux accents touchants, Sophie-Nouchka Wernel et Joanna Malewski.

En fosse, reprenant une version rĂ©orchestrĂ©e pour 16 musiciens, Laurent Cuniot mĂšne avec adresse et une prĂ©cision rythmique sans pareil son talentueux ensemble TM+. En effet l’ensemble de Nanterre, propose une lecture touchante, alerte et richement multicolore de la partition de Janacek. De ce fait, malgrĂ© la rĂ©duction, l’orchestre est beaucoup plus malĂ©able aux murmures de la nature que Janacek a semblĂ© retranscrire dans sa partition. TM+ nous renouvelle un voeu de restitution fraĂźche et la Petite Renarde ici semble retrouver une jeunesse crĂ©ative sans pareil.

AprĂšs cette reprĂ©sentation, alors que la nuit perlĂ©e de pluie embrasse la ville de Massy, on commence par se demander si, derriĂšre les haies qui bordent les autoroutes, quelques bĂȘtes aux yeux alertes ne nous observent avec une certaine curiositĂ©, mais toujours avec la bienveillance des ĂȘtres en Ă©ternelle dĂ©couverte, ivres de la libertĂ© au coeur des coffres verts des campagnes et des bois. La musique de Janacek fit son oeuvre, germant dans les coeurs la conscience que l’animal n’est que bĂȘte par rapport Ă  notre propre maladresse. La rĂȘverie bucolique accompagna Janacek jusqu’Ă  Brno, oĂč, prĂšs d’un monument Ă  sa gloire, nulle statue, nul buste, mais un rocher sur lequel la belle Renarde de bronze veille farouchement sur celui qui lui offrit non point la parole humaine, mais l’immortalitĂ© de la musique et du chant.

La Petite Renarde RusĂ©e Ă  l’OpĂ©ra de Massy, le 20 avril 2016.

Noriko Urata, soprano : Renarde
Caroline Meng, soprano : Grillon, Coq, Renard
Philippe-Nicolas Martin, baryton : Garde-Chasse, un animal de la forĂȘt
Wassyl Slipak, basse : Blaireau, Curé, Harasta (Le Vagabond)
Sylvia Vadimova, mezzo-soprano : Lapak (Le Chien), une poule, Aubergiste, Pic-vert, un animal de la forĂȘt, un renardeau
Françoise Masset, mezzo-soprano : Femme du Garde-Chasse, une poule, Chouette, un animal de la forĂȘt, un renardeau
Paul Gaugler, tĂ©nor : Moustique, Instituteur, un animal de la forĂȘt
Sophie-Nouchka Wemel, soprano : Crapaud, Frantik, Geai, une poule, un animal de la forĂȘt, un renardeau
Joanna Malewski, soprano : Sauterelle, Pepik, Poule HuppĂ©e, un animal de la forĂȘt, un renardeau
version réorchestrée à 16 musiciens par Jonathan Dove
TM+ ensemble orchestral de musique d’aujourd’hui – Laurent Cuniot, direction

Direction artistique : Arcal - Catherine Kollen
Mise en scÚne : Louise Moaty
Conception vidéo et conseil : Benoßt Labourdette
Collaboration scénographie et costumes : Adeline Caron & Marie Hervé
LumiÚre : Nathalie Perrier
Maquillage : Elisa Provin
Conseil musical et linguistique : IrÚne Kudela
Chef de chant : Nicolas Jortie
Collaboration à la mise en scÚne : Florence Beillacou
Construction du dĂ©cor et rĂ©gie gĂ©nĂ©rale : StĂ©phane HolvĂȘque
Fabrication des marionnettes : Marie Hervé
Fabrication des costumes et accessoires : Julia Brochier et Louise Bentkowski
Conception et régie vidéo : Philippe André
Conception vidéo et direction technique : Nicolas Roger

Compte rendu, concert. Paris, Saint-Merri, le 15 avril 2016. VIBRATIONS, ensemble Sillages. HervĂ©, Maldonado, Stockhausen… Philippe Arrii-Blanchette

MUSIQUE EN CONTINU. Saint-Merri est une des plus vĂ©nĂ©rables Ă©glises de Paris, moult fois remaniĂ©e et avec des ajouts Ă©clectiques, ce temple de l’art est le siĂšge de concerts reguliers. Surplombant de ses gargouilles et ses mystĂšres, le haut clocher de Saint-Merry abrite la plus ancienne cloche de Paris. Fondue en 1331, elle tonna pendant la Guerre de Cent Ans et poursuit son carillon Ă©vangĂ©lique sur les toĂźts haussmaniens, au cƓur du Beaubourg de l’avant-garde plastique.

C’est au sein de cette Ă©glise que depuis plus de quarante ans l’association l’Accueil Musical Saint-Merri permet Ă  des multiples propositions artistiques de s’y produire au cƓur de Paris. Cette soirĂ©e est consacrĂ©e Ă  l’excellent Ensemble Sillages avec un programme axĂ© sur une dĂ©couverte passionnante de trois compositeurs aux univers complĂ©mentaires: Jean-Luc HervĂ©, Javier Torres Maldonado et Karlheinz Stockhausen.
Le format itinĂ©rant du concert commence par les mystĂ©rieuses volutes des Horizons InclinĂ©s de Jean-Luc HervĂ© dans le chƓur de l’Eglise. Cette piĂšce pour violon solo, magnifiquement interprĂ©tĂ©e par Lyonel Schmit,  érige des colonnes harmoniques qui se diluent dans les inclinations spectrales magnifiĂ©es par un dispositif acousmatique au langage Ă©loquent. Au mĂȘme moment que le soleil se couchait sur les couleurs dĂ©trempĂ©es des vitraux anciens, les horizons de Jean-Luc HervĂ© dĂ©clinaient leurs courbes Ă  l’infini.

Philippe Aari-Blanchette, défricheur de mondes à découvrir

arrii-blachette-concert ensemble sillagesAprĂšs un lĂ©ger changement d’espace, place Ă  la crĂ©ation Française du Cuarteto para cuerdas n°2 du compositeur Mexicain, Javier Torres Maldonado. Ă©minemment interprĂ©tĂ© par les solistes de l’ensemble Sillages, ce quatuor Ă  cordes est un exemple type d’un langage nouveau et passionnant dans l’Ă©criture de la musique contemporaine. Magnifiant le lyrisme et abandonnant la sempiternelle glose du spectral, l’ancrage mĂ©lodique de chaque mouvement est un plaisir florissant de trouvailles et de surprises que l’on se plaĂźt Ă  dĂ©couvrir.  Sans tomber dans la fatuitĂ© sans fard des quatuors Ă  rallonge de Dusapin, Javier Torres Maldonado dĂ©ploie une palette riche et prĂ©cise Ă  la fois, il dĂ©veloppe en maĂźtre du genre des respirations qui ouvrent ses phrases et nourrissent l’interprĂ©tation. Avec une vision plus organique et sensible, Javier Torres Maldonado reprend le flambeau de Haydn et Brahms dans la conception du quatuor Ă  cordes et ouvre une nouvelle voie pour ce genre.
En clĂŽture de ce fabuleux programme, nous avons vibrĂ© avec la splendide performance de la Microphonie de Stockhausen. ƒuvre inclassable et inconoclaste, cette piĂšce pour solistes chevronĂ©s est un Ă©cueil pour les interprĂštes Ă  cause de la complexitĂ© et la mĂ©ticulositĂ© de ses paramĂštres. Surgie de l’esprit de Stockhausen alors qu’il recherchait des nouvelles formes musicales dans les objets du quotidien, elle illustrerait bien un certain “parti pris des choses” dont Francis Ponge s’est fait le chantre. En invoquant son langage complexe et rĂ©vĂ©lant les merveilleuses facettes de chaque mouvement, les solistes de Sillages accomplissent un vĂ©ritable exploit en rendant Ă  la Microphonie les plus fines nuances de sa construction, tels des architectes ils cisĂšlent les sons, modĂšlent chaque objet qui abandonne l’utile pour devenir un Ă©lĂ©ment artistique.
Encore une fois, l’ensemble des solistes qui composent Sillages rĂ©ussit Ă  transmettre et rendre sensible la musique d’aujourd’hui, le lien avec le public ne se fend pas une seule seconde. L’Ă©veil musical vers les langages musicaux de notre temps a trouvĂ© dans Sillages, le passeur le plus accompli et, grĂące Ă  Philippe Arrii-Blanchette, le dĂ©fricheur d’un monde Ă  dĂ©couvrir.

Compte rendu, concert. Paris, Saint-Merri, le 15 avril 2016. VIBRATIONS, ensemble Sillages. HervĂ©, Maldonado, Stockhausen… Philippe Arrii-Blanchette

Jean-Luc Hervé
Horizons inclinés (création Française 2016) pour violon et dispositif acousmatique

Javier Torres Maldonado
Quatuor à cordes n°2 (création Française 2016)

Karlheinz Stockhausen
Microphonie (1964)

Ensemble Sillages
Direction artistique : Philippe Arrii-Blanchette

Compte rendu, concerts. Brest, les 30 et 31 mars 2016. Festival Electr()cution, Sillages.

1426024805_tourinsoftBrest, derniĂšre limite de la France face Ă  l’ocĂ©an, est une ville Ă©tonnante, entre ciel et mer. PhĂ©nix de l’Atlantique, Brest renaĂźt sans cesse des cendres d’un passĂ© meurtri. Des quais de sa rade Ă  la blanche Rue de Siam, la ville s’Ă©tend sur les scintillements lointains d’un large de plus en plus cĂ©rulĂ©en. Connue surtout pour son importance stratĂ©gique, Brest n’abandonne pas son ambition culturelle, et comme toute fille des mers, c’est en multipliant la nouveautĂ© qu’elle exprime les beautĂ©s cachĂ©es de sa citĂ© de pierre et d’ardoise. On connaĂźt bien le Quartz, l’ensemble Matheus, mais Brest est aussi le siĂšge d’un des plus importants ensembles contemporains: Sillages.

Depuis 22 ans, SILLAGES imprime avec excellence un tracĂ© sur le paysage de la musique contemporaine et notamment la crĂ©ation française. Il est essentiel de mettre en avant d’ailleurs l’extraordinaire qualitĂ© des projets de Sillages, Ă©quilibrĂ©s, artistiquement trĂšs bien pensĂ©s par Philippe Arii. Mais aussi Sillages, tel un navire aventureux, porte un Ă©quipage de solistes musiciens formidable. C’est trĂšs rare de trouver un ensemble aux timbres aussi riches et dont la bonne entente est palpable, c’est un facteur qui enrichit favorablement l’interprĂ©tation.

FESTIVAL ELECTR()CUTION – ENSEMBLE SILLAGES (BREST)

Un courant qui passe

Depuis 3 ans Sillages s’investit dĂ©sormais dans une diffusion directe de la musique contemporaine avec le public Brestois dans le Festival Electr()cution. Étonnant par l’initiative riche d’inventivitĂ© et aussi l’Ă©nergie fascinante de cet Ă©vĂ©nement. Sis dans le Centre d’Art Contemporain La Passerelle, en plein quartier rĂ©sidentiel, le Festival Electr()cution, dĂ©ploie son Ă©nergie au cƓur de la crĂ©ation pure. La situation gĂ©ographique de La Passerelle est un symbole Ă  elle mĂȘme, un Centre d’Art et un Festival qui expriment l’esprit de notre Ă©poque au cƓur du quotidien des habitants.

La Passerelle ouvre ses portes, et son cƓur plein de clartĂ©, aux mondes oniriques de la musique interprĂ©tĂ©e par Sillages. En parfaite symbiose, la musique et les arts plastiques forment un double Ă©crin qui s’Ă©change parfaitement, un dialogue s’installe alors pour le plus grand plaisir du public et des instants inoubliables. La Passerelle devient ainsi l’incarnation absolue des sens, un lien puissant et constant entre la banalitĂ© du quotidien et l’Ă©merveillement que procurent les arts.

Pour cette Ă©dition, Philippe Arii et Sillages convient en ouverture le monde de la spatialisation.

MERCREDI 30 MARS 2016 Ă  20h30
Centre d’art contemporain La Passerelle (Brest)
Nouvelles mythologies

Empruntant le sillage de l’Ă©lectronique et l’acousmatique, le concert d’ouverture de la troisiĂšme Ă©dition d’Electr()cution, est aussi variĂ© par les Ă©motions que par la force des piĂšces du programme. On peut dire sans hĂ©siter que la soirĂ©e est divisĂ©e en deux parties qui se complĂštent: l’onirisme profond de Georgia Spiropoulos et la quĂȘte de spiritualitĂ© et mĂȘme de mythologie de Bertrand Dubedout.

sillage_drama_logoNous avons ressenti dans les deux compositions de Georgia Spiropoulos, le langage interne d’un monde en devenir, comme le bruissement d’une rumeur dans Saksti, parfois angoissante et parfois Ă©nergique, mais jamais brutale. Dans la merveilleuse Music for 2? C’est un Ă©quilibre de forme qui rĂ©veille nos sens, une sorte de force astrale Ă©voquĂ©e par l’ensemble de l’Ă©criture de cette poĂ©tesse du son qu’est Georgia Spiropoulos. Face Ă  elle, la musique de Bertrand Dubedout est tout autrement fantastique. Entrant dans une rĂ©verbĂ©ration virtuose dans Onze/eleven, on en vient Ă  ressentir la dĂ©licatesse japonisante, emplie de rituel mais riche de timbres. Aussi excellemment bien rendue par Alexandre Babel aux polyblocks. Et ensuite nous entrons dans un vĂ©ritable monde aux merveilles insoupçonnĂ©es avec Les Cheveux de Shiva. On entend les rickshaws et les Klaxons de Delhi ou de Bhopal, les Ă©vocations des cĂ©rĂ©monies hindoues, un voyage spirituel au cƓur d’une mythologie toute empreinte de beautĂ©, de mystĂšre, des stupĂ©fiantes rencontres. Les musiciens de Sillages nous portent comme un souffle de parfum sur les rives lointaines des Indes avec un talent remarquable, saluons ici la flĂ»te formidable de Sophie Deshayes et le piano de Vincent Leterme.

Un peu plus sobrement, Collapsed, de Pierre Jodlowski est un peu plus intĂ©riorisĂ©e. MĂȘme si la musique nous Ă©voque un rĂ©el message, on entre difficilement dans la matiĂšre. AprĂšs, les dialogues saxophone et percussions sont une construction prĂ©cise et passionnante. On salue l’aplomb et la virtuositĂ© de l’excellent Stephane Sordet. Dans une moindre mesure, la piĂšce de GrĂ©goire Lorieux nous fait voyager. Elle demeure assez classique et descriptive, avec des grands effets. PremiĂšre nuit hallucinante d’Ă©motions Ă  Brest, le lendemain allait porter la musique vers des sommets inespĂ©rĂ©s.

ELECTR() SPATIAL

Georgia Spiropoulos
Saksti
Saxophone et Ă©lectronique

Grégoire Lorieux
Strange Spiral Lights
Vibraphone et Ă©lectronique

Georgia Spiropoulos
Music for 2?
Flûte, piano préparé, petites percussions, voix et électronique

Pierre Jodlowski
Collapsed
Saxophone, percussion et Ă©lectronique

Bertrand Dubedout
Onze/eleven
2 polyblocks

Les Cheveux de Shiva
Flûte, saxophone, percussion, piano et électronique

JEUDI 31 MARS 2016 – 20h30
Centre d’art contemporain La Passerelle (Brest)
Electr()states

La magie du dialogue entre arts plastiques et musique contemporaine rĂ©side dans l’Ă©quilibre parfait du temps et de l’Ă©motion. En choisissant de faire un programme d’inspiration Ă©tasunienne en miroir des trois vidĂ©os New Yorkaises d’Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin, le rĂȘve est encore plus fort et nous pĂ©nĂ©trons Ă  la fois dans la musique et dans la rĂ©alitĂ© virtuelle de l’image enregistrĂ©e.

Multipliant les Ă©motions comme des coups de ciseau sur le marbre, les membres de Sillages ont fait des musiques de Reich, Dubedout et Ledoux un Ă©crin tout particulier aux chorĂ©graphies muettes de la rĂȘverie fantasmatique de New York, une promenade nouvelle qui Ă©veille nos sens vers la contemplation. Un des moments les plus captivants fut le puissant New York Counterpoint de Reich avec Jean-Marc Fessard splendide Ă  la clarinette, qui s’accordait Ă  la perfection avec les situations projetĂ©es.

arton254-d572eEt puis ce fut la secousse, un autre rĂȘve musical qui nous transporta au cƓur de la piste d’un cirque. Le Musicircus de Cage avec un semblant de cacophonie, pĂ©nĂštrent dans l’inconscient collectif et particulier pour faire sortir l’Ă©motion. On y retrouve la musique obstinĂ©e sur ses bases et ses classicismes mais aussi les plus simples plaisirs de l’enfance et la flĂąnerie de la curiositĂ© et la dĂ©couverte. Pendant une grosse vingtaine de minutes on est dĂ©vorĂ© par la musique, on s’y sent bien, comme dans une forĂȘt bariolĂ©e aux bruissements divers, aux couleurs chatoyantes. La complicitĂ© des musiciens de Sillages, de la maĂźtrise absolue de l’Ă©lectronique de Jean-François Charles, et les professeurs et Ă©lĂšves du Conservatoire de Brest, ont rĂ©ussi ce pari risquĂ© comme un numĂ©ro de haute-Ă©cole. Le monde fragile construit par Cage Ă  Ă©tĂ© maĂźtrisĂ©, finement interprĂ©tĂ© et ciselĂ©, et la fontaine de l’Ă©vocation a surgi sans se tarir.

AprĂšs ces deux vagues sublimes qui ont colorĂ© de musique la ville blanche de l’Ouest, Electr()cution poursuit sa troisiĂšme Ă©dition jusqu’au 2 avril. Alors chaque dĂ©but de printemps nous suivrons le riche sillage des ondes musicales de l’ensemble Sillages, au bout des terres et Ă  la pointe de la musique.

Dialogues entre l’exposition “New York(s)”
D’Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin

Et

Bertrand Dubedout
GefĂŒhl
Tambour sur cadre et Ă©lectronique

Steve Reich
Vermont Counterpoint
Flûte et électronique

Claude Ledoux
Dolphin Tribute
Hommage à Éric Dolphy
Clarinette basse et Ă©lectronique

Steve Reich
New York Counterpoint
Clarinette et Ă©lectronique

John Cage
MUSICIRCUS
Ensemble et Ă©lectronique

Compte rendu, opĂ©ra. Nantes, ThĂ©Ăątre Graslin, le 6 mars 2016. Mozart : Don Giovanni. John Chest, Rinat Shaham…Mark Shanahan. Patrice Caurier et Moshe Leiser

Compte rendu, opĂ©ra. Nantes, ThĂ©Ăątre Graslin, le 6 mars 2016. Mozart : Don Giovanni. John Chest, Rinat Shaham…Mark Shanahan. Patrice Caurier et Moshe Leiser. ”Pass’d the point of no return, the final threshold  The bridge is crossed, so stand and watch it burn!” Charles Hart – Dom Juan triumphant (The Phantom of the Opera) Dans la comĂ©die musicale sur le FantĂŽme de l’Opera signĂ©e Andrew Lloyd Weber, le terrible monstre mĂ©lomane qui terrorise le Palais Garnier Ă©crit et impose son opera, “Dom Juan Triumphant”. Pendant le paroxysme de cette crĂ©ation, il se glisse dans le costume du hĂ©ros pour enlever la chanteuse Christine dont il est follement Ă©pris, le duo “Pass’d the point of no return” est d’une inquiĂ©tante Ă©trangetĂ©.  “InquiĂ©tante Ă©trangetĂ©” est l’effet que cette nouvelle mise en scĂšne du Don Giovanni de Mozart nous provoque.

 

 

Don Giovanni fascinant, auto destructeur

 

Nouveau Don Giovanni électrique esthétique

 

 

Les temps modernes veulent en effet que les adaptations, plus ou moins rĂ©ussies, des Ɠuvres du rĂ©pertoire soient parfois d’un rĂ©alisme tel qu’il tend Ă  nous faire bondir de notre siĂšge de paisibles spectateurs du divertissement. Don Giovanni est un jouisseur invĂ©tĂ©rĂ© et Ă©goĂŻste, c’est un fait ; mais sa damnation est finalement plus un chĂątiment moral et divin qu’un aboutissement d’une quĂȘte autodestructrice.  Pour cette mise en scĂšne, Patrice Caurier et Moshe Leiser parient sur un Don Giovanni fascinant et auto-destructeur. En somme, Don Giovanni est un caĂŻd de banlieue droguĂ© et excessif, qui attire et qui rĂ©vulse. Finalement en mettant en scĂšne l’action dans un immeuble quelconque, ce drame moral en devient un fait divers digne des journaux tĂ©lĂ©visĂ©s du week-end. Bonnes idĂ©es de base mais cette production demeure assez nĂ©vrotique malgrĂ© tout. Une bonne idĂ©e est de rendre Leporello beaucoup plus consistant que le rĂŽle de valet complice. On retrouve un personnage fascinĂ© par Don Giovanni,  complice mĂȘme charnellement, une rĂ©elle bonne idĂ©e bien transmise dans le jeu excellent de Ruben Drole. Or c’est aussi lĂ  que ça cloche : la monstration du sexe sur scĂšne est excessive et sans aucune subtilitĂ© ; quasiment tous les airs sont prĂ©texte Ă  des Ă©bats (or Don Ottavio et Donna Anna) allant jusqu’Ă  la sodomie. On arrive Ă  se demander si cette monstration est un banalisateur pour choquer le bourgeois et faire plaisir au spectateur de tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ© ? Finalement on peut plutĂŽt y ressentir un certain malaise. De mĂȘme la fin, ou l’on retrouve un Don Giovanni au paroxysme de son excĂšs (scĂšne de banquet au sandwich Sodebo et whisky eco+, sodomie de Leporello, cocaĂŻne…) et finalement le pauvre Commandeur, dans la vision de messieurs Caurier et Leiser perd sa figure statuaire et terrible pour devenir une simple allucination issue d’une piqure d’hĂ©roĂŻne. En effet, ici Don Giovanni ne tombe pas dans les enfers mais meurt d’une overdose; ce qui revient Ă  faire mourir au XVIIIeme siĂšcle Don Giovanni d’une indigestion.  Outre cette mise en scĂšne qui mĂȘle excellentes idĂ©es et visions moins heureuses, la direction d’acteurs est mitigĂ©e par le talent des uns et des autres, le couple Don Giovanni (John Chest) et Leporello (Ruben Drole) se dĂ©tachant largement. CĂŽtĂ© musique, l’Orchestre National des Pays de Loire trouve les couleurs de Mozart Ă  son aise surtout sous la baguette formidable de Marc Shanahan. Ce chef est sublime de dynamisme, gardant le rythme, la narration, les nuances. CĂŽtĂ© plateau, le choix des solistes est un peu dĂ©sĂ©quilibrĂ©. John Chest est un Giovanni incroyable de jeunesse, de beautĂ©, et de fougue. Il est inĂ©narrable dans la sĂ©duction et le cynisme, excellent acteur, il donne un relief incroyable au travail complexe de banalisation du personnage pour le rendre proche de notre monde. Vocalement il demeure correct mĂȘme si ça et la, on aurait souhaitĂ© plus de nuances. Le Leporello de Ruben Drole est remarquable dans l’Ă©motion et notamment Ă  la fin, il Ă©meut jusqu’aux larmes. Cependant vocalement il demeure un peu en retrait, avec une voix quelque peu monochrome.  TroisiĂšme splendeur de la soirĂ©e l’incroyable Elvira de Rinat Shaham. NuancĂ©e, puissante et terriblement attachante, ses phrases ont une Ă©lĂ©gance envoĂ»tante et la vocalise mozartienne n’a aucun secret pour elle. Bravo mille fois Ă  cette interprĂšte formidable et encourageons les ensembles et les directeurs d’opĂ©ra Ă  lui offrir des occasions de nous surprendre encore. Tout pareil la Zerlina de Elodie Kimmel est d’un raffinement notable, dĂ©gageant cette innocence Ă©quivoque et une belle dĂ©termination inhĂ©rentes au rĂŽle. Le Masetto de Ross Ramgobin est correct mais sans beaucoup de souplesse. La Donna Anna de Gabrielle Philiponet déçoit par une forte tension dans l’aigu et une interprĂ©tation monochrome qui ajoute Ă  la froideur virginale de son rĂŽle. Le Ottavio de Philippe Talbot est sans fard et assez ennuyeux. Son jeu est tout aussi dĂ©cevant puisqu’il en est inexpressif. C’est dommage, surtout que son “Dalla sua Pace” est beau et plein d’Ă©motions. Le Commandeur de Andrew Greenan est correct. Ce Don Giovanni Nantais nous rappelle dans une course folle Ă  l’excĂšs que nous sommes bien plus proches des Dom Juan que nous ne voulons l’admettre. Cependant, le “point de non retour” est lors du dĂ©ni de notre propre libre-arbitre, le cynisme de voir la limite et de la toucher du bout des doigts. Finalement ce Don Giovanni avec ses excĂšs et ses imperfections est loin de laisser indiffĂ©rents et gageons que c’est ce qui constitue la plus grande beautĂ© de cette production. A Nantes les 6, 8, 10 et 12 mars 2016, puis Ă  Angers les 4, 6 et 8 mai. www.angers-nantes-opera.com)

 

Don Giovanni de WA Mozart Ă  Nantes

Don Giovanni           John Chest
Le Commandeur         Andrew Greenan
Leporello                    Ruben Drole
Donna Anna                Gabrielle Philiponet
Don Ottavio                Philippe Talbot
Donna Elvira                Rinat Shaham
Masetto                      Ross Ramgobin
Zerlina                           Élodie Kimmel
Choeur d’Angers Nantes OpĂ©ra
Direction Xavier Ribes

Orchestre National des Pays de la Loire.
Direction musicale: Mark Shanahan
Mise en scĂšne: Patrice Caurier et Moshe Leiser

Compte rendu, opĂ©ra. Nantes, ThĂ©Ăątre Graslin, le 6 mars 2016. Mozart : Don Giovanni. John Chest, Rinat Shaham…Mark Shanahan. Patrice Caurier et Moshe Leiser. Illustration : Jeff Rabillon © Angers Nantes OpĂ©ra 2016.

Compte rendu, festivals. Paris, Maison de La Radio, Présences 2016, le 10 février 2016. Studio 104. 3 créations : Francesco Filidei,Clara Iannotta,Francesca Verunelli.

Festival PrĂ©sences 2016 Ă  Paris“Un monde apparemment immobile“. La relation symbiotique de l’Italie et de la musique n’a pas stagnĂ©. En effet, la programmation de PrĂ©sences 2016 offre, fait rare en France, une belle place Ă  l’avant-garde italienne et dĂ©montre de la passionnante vivacitĂ© de la crĂ©ation de la PĂ©ninsule. Pour son 7Ăšme concert,  PrĂ©sences accueille des jeunes compositrices et compositeurs qui se sont attachĂ©s Ă  Ă©veiller un certain lyrisme dans chaque composition. La jeune Clara Iannotta est la premiĂšre Ă  nous proposer la Commande de Radio France, Troglodyte Angels Clank By, splendide de poĂ©sie et de puissance, comme une Ă©vocation profonde de l’esprit qui touche plus par le lyrisme de l’Ă©criture que par les couleurs du dispositif orchestral et Ă©lĂ©ctro-acoustique. La forme est un petit bijou qui se dĂ©voile petit Ă  petit gardant le lien ineffable entre la poĂ©sie de Dorothy Molloy, source d’inspiration, et le monde de Clara Iannotta. Comme chaque annĂ©e, PrĂ©sences rĂ©serve une belle part Ă  la dĂ©couverte des grands compositeurs et compositrices de demain, Clara Iannotta entre ainsi dans l’Olympe musical, pas tellement par une complexitĂ© de langage et des artifices sophistiquĂ©s, mais par la simple Ă©vocation universelle qui touche mĂȘme l’ĂȘtre le plus hermĂ©tique Ă  la musique.

Dans ce mĂȘme sens, c’est Francesco Filidei qui poursuit ce concert. Un peu plus connu que la prĂ©cĂ©dente, notamment par la somptueuse production Giordano Bruno, donnĂ©e l’automne dernier au Festival Musica de Strasbourg. Avec une originalitĂ© qui ne dĂ©mĂ©rite guĂšre, Francesco Filidei se lance avec Canzone (Commande de Radio France et de l’ensemble 2e2m) dans l’exploration de l’harmonica comme instrument soliste. Si la pensĂ©e mĂȘme de cet instrument peut Ă©voquer les risques d’une telle opĂ©ration, le rĂ©sultat est passionnant et avec des couleurs insoupçonnĂ©es. Le plus lyrique des compositeurs italiens depuis Berio a rĂ©ussi son pari haut la main avec Canzone qui nous fait voyager avec l’harmonica dans une nouvelle virtuositĂ©. Francesco Filidei se revendique de Puccini, de Tchaikovsky et mĂȘme de Vivaldi, et la lumiĂšre de ces grands maĂźtres rejaillit dans sa crĂ©ation sans pour autant lui enlever le mĂ©rite d’ĂȘtre lui-mĂȘme un des meilleurs compositeurs italiens de notre temps. Saluons ici l’exĂ©cution formidable de Gianluca Littera Ă  l’harmonica.

La deuxiĂšme partie de ce concert a Ă©tĂ© bien plus contrastĂ©e. Car elle a commencĂ© par le cycle pour soprano Trazos, avec des poesies espagnoles pour la plupart issues du Siglo de Oro, et l’Ă©motion ne prend pas. L’Ă©criture  de Aureliano Cattaneo est complexe, s’ajoutant Ă  la prosodie pauvre de Petra Hoffmann. Les vers du Siglo de Oro sont dĂ©jĂ  d’une lourdeur baroque pesante et pour mieux rendre les Ă©motions qui s’y renferment, la musique infranchissable d’Aureliano Cattaneo n’a fait qu’alourdir encore plus l’hermĂ©tisme du langage. Trazos gagnerait a reprendre un peu plus de lĂ©gĂ©retĂ©, le parti pris n’est pas rĂ©ussi.

De mĂȘme que la Commande d’Etat, Deshabillage impossible de Francesca Verunelli. Une piĂšce complexe comme un noeud gordien au langage sans subtilitĂ©. Gageons que certains moments ça et lĂ  mĂ©ritent un intĂ©rĂȘt particulier du fait de la qualitĂ© de l’Ă©criture et de la structuration, mais les couleurs demeurent ternes et le langage brouillĂ© par des idĂ©es qui semblent contradictoires.

Le tout est portĂ© magnifiquement par Pierre Roullier et son Ensemble 2e2m, d’une prĂ©cision sans faille. Par ailleurs on a remarquĂ© l’intelligence d’exĂ©cution dans chaque partie pour permettre au public de jouir de chaque piĂšce individuellement sans avoir l’impression d’entendre les mĂȘmes choses. Chaque pupitre se rĂ©vĂšle investi du langage de chaque compositeur et dĂ©fend avec brio leur propre personnalitĂ©. Peu d’ensembles peuvent se targuer d’une telle qualitĂ© d’interprĂ©tation et un tel investissement dans des crĂ©ations passionnantes.

MalgrĂ© les contrastes, c’est sous un ciel couvert d’Ă©toiles et un asphalte aussi lisse que le dos d’un cĂ©tacĂ©, que les auditeurs de ce 7Ăšme concert de PrĂ©sences, ont retrouvĂ© un peu d’Italie dans sa plus vivante modernitĂ©. Au loin les lumiĂšres de la Tour Eiffel et la skyline du XVĂšme arrondissement nous Ă©voquaient que le XXIĂšme siĂšcle est fait d’audace et d’un certain regard du passĂ©.

Compte rendu, festivals. Paris, Maison de La Radio, le 10 février 2016. Studio 104. 3 créations : Canzona de Francesco Filidei, Troglodyte Angels Clank By de Clara Iannotta et Déshabillage impossible de Francesca Verunelli.

Yes ! Joyau lyrique de Maurice Yvain

yes-yvain-les-frivolites-parisiennes-janvier-2015PARIS, cafĂ© de la danse. Yes de Maurice Yvain, les 7,8 et 9 janvier 2016. On dit : “Yes, yes, yes” pour yes de Maurice Yvain. Outre la sĂ©duction de la partition, la production de Yes actuellement Ă  l’affiche (et pour seulement 3 dates) suscite enthousiasme et surprise : un jeune collectif de musiciens et enchanteurs y affirment une justesse de ton … renversante. Il est des soirĂ©es qui ont des anecdotes Ă©tonnantes. Un des piliers de la critique musicale racontait sa rencontre avec un fĂ©ru de Wagner lors d’une reprĂ©sentation lĂ©gendaire de la Walkyrie Ă  Bayreuth au dĂ©but des annĂ©es 1960. Etant lui mĂȘme un passionnĂ©, il a demandĂ© Ă  l’inconnu son nom, c’Ă©tait Maurice Yvain. Aujourd’hui; la musique de monsieur Yvain est quasiment oubliĂ©e Ă  tort. CantonĂ©e au film d’Alain Resnais “Pas sur la bouche” qui ne lui rend qu’une justice trĂšs limitĂ©e, la production lyrique de ce compositeur des annĂ©es d’or du Music Hall est passĂ©e dans les souvenirs d’autrefois.

YES! nous parle pourtant d’amour et de jeunesse avec un livret efficace et dĂ©sopilant d’Albert Willemetz avec un argument phare… celui de la musique brillante et passionnante de Maurice Yvain. Parmi les tubes de ce YES!, l’air Ă©ponyme de Totte, immortalisĂ© par Felicity Lott et d’autres Julie Fuchs… (voir son dernier cd intitulĂ© Yes ! justement et qui a dĂ©crochĂ© le CLIC de classiquenews en novembre 2015).

ComposĂ©e initialement pour deux pianos et solistes, en ce dĂ©but d’annĂ©e, c’est l’occasion de redĂ©couvrir la version originale de cette partition inĂ©dite, sertie de merveilles. Une belle aventure drĂŽle, spirituelle et dĂ©capante qui fait danser Cupidon sur les rythmes de charleston et au fox-trot endiablĂ©s.

YES! ne pouvait pas revenir sans une Ă©quipe artistique de trĂšs haute teneur. Ici toute l’Ă©quipe des solistes est au zĂ©nith dans l’interprĂ©tation et composent un cast idĂ©al. La mise en scĂšne virtuose de Christophe Mirambeau saisit dans un tourbillon drĂŽle et sensible Ă  la fois qui rend YES! Ă  une postĂ©ritĂ© bien mĂ©ritĂ©e.  Vous voulez vivre une vraie soirĂ©e Parisienne? Alors dĂźtes YES! Ă  Maurice Yvain au CafĂ© de la Danse et vous en sortirez ravi!

LIRE aussi notre présentation complÚte de la partition Yes de Maurice Yvain par Les Frivolités parisiennes

boutonreservationParis, Café de la Danse
Les 7,8 et 9 janvier 2016 Ă  19h30
Direction Musicale: Jean-Yves Aizic
Mise en scĂšne: Christophe Mirambeau

Avec : Sandrine Buendia, Guillaume Durand, Vincent Vanthygem, CharlĂšne Duval, Alexandre Martin-Varroy, Jeff Broussoux, Olivier Podesta, Emilien Marion, LĂ©ovadie Raud, DorothĂ©e Thivet, Claire-Marie Systchenko, Anne La So…

Coproduction Les Grands Boulevards & Les Frivolités Parisiennes

PODCAST AUDIO. Entretien avec Iakovos Pappas, par Pedro Octavio Diaz

IrrĂ©vĂ©rencieux mais subtil, provocateur mais poĂ©tique, AndrĂ© Danican Philidor demeure le gĂ©nie oubliĂ© du baroque comique. Iakovos Pappas et Almazis nous dĂ©voilent dans "Blaise le savetier" d'aprĂšs La Fontaine, sa verve dĂ©lirante d'une inestimable poĂ©sie... PODCAST AUDIO. Entretien avec Iakovos Pappas, par Pedro Octavio Dia. Entretien avec Iakovos Pappas rĂ©alisĂ© Ă  Paris en novembre 2015 par notre rĂ©dacteur Pedro Octavo Diaz. IrrĂ©vĂ©rencieux mais subtil, provocateur mais poĂ©tique, le rĂ©pertorie lyrique dĂ©fendu par  Iakovos Pappas et Almazis nous dĂ©voilent les joyaux oubliĂ©s du thĂ©Ăątre lyrique du XVIIIĂšme siĂšcle.  Dans le paysage trĂšs variĂ© de la musique baroque Française, Iakovos Pappas demeure l’infatigable dĂ©fenseur de la redĂ©couverte de l’opĂ©ra comique et des Ɠuvres de chambre du XVIIIeme siĂšcle. Fort d’une sĂ©rie de rĂ©alisations qui ont rendu des compositeurs tels que Duni ou Philidor Ă  nos oreilles, Iakovos Pappas lance un nouveau dĂ©fi avec l’enregistrement des Fables de Jean de Lafontaine mises en musique par Louis-Nicolas ClĂ©rambault. Par ailleurs, le maestro Grec nous fait part de ses projets futurs et la fondation d’une nouvelle compagnie lyrique… de quoi encourager la redĂ©couverte d’un pan entier de la musique Française mĂ©connue, oubliĂ©e, mĂ©sestimĂ©e… et pourtant majeure par son raffinement instrumentale, son intelligence dramatique, son exigence poĂ©tique et littĂ©raire. ActualitĂ©s : nouveau cd dĂ©diĂ© aux fables de La Fontaine, lyre Ă©rotique du XVIIIĂšme, rituel funĂšbre maçonnique versaillais, prochains concerts en juin 2016 Ă  la BNF…

 

 

 

Entretien avec Iakovos Pappas, projets pour Almazis… par Pedro Octavio Pappas by Classiquenews Classiquenews on Mixcloud

VOIR, LIRE aussi Reportage vidéo et Compte-rendu : Saint-Sulpice le Verdon (Vendée). Logis de la Chabotterie, le 6 août 2013. Egidio Duni : Les deux chasseurs et la LaitiÚre. Elisabeth Fernandez, Perrette. Yakovos Pappas, scénographie et direction.

Festival Musiques Ă  la Chabotterie 2013 : Egidio Duni rĂ©vĂ©lé (Les 2 chasseurs et la laitiĂšre, 1763). Chaque Ă©tĂ©, en VendĂ©e, le festival Musique Ă  la Chabotterie devient la scĂšne lyrique du baroque le plus dĂ©lirant, celui de l’opĂ©ra comique. Dans la France Louis XV, les Italiens conquiĂšrent les trĂ©teaux : depuis la Querelle des Bouffons (1752), les auteurs français s’italianisent, y compris Rameau. En 1763, Egidio Duni crĂ©e Les 2 chasseurs et la laitiĂšre d’aprĂšs deux fables de La Fontaine. A partir de la poĂ©sie morale et cynique du XVIIĂš, Duni invente un genre comique et satirique qui renouvelle la veine thĂ©Ăątrale en France.  En aoĂ»t 2013, dans la cour d’honneur du logis vendĂ©en, Iakovos Pappas et son ensemble Almazis ressuscitent un jalon de la crĂ©ation comique, furieusement italienne, française par son sens de la satire, insolente et sĂ©ditieuse par les codes qu’il aime pourfendre
 Reportage vidĂ©o CLASSIQUENEWS.COM © 2014. EN LIRE +

 

 

philidor-blise-savetier-almazis-pappas-cd-maguelone-300CD. AndrĂ© Danican Philidor : Blaise le Savetier, 1759 (Almazis, Pappas, 2013)
 Iakovos Pappas nous dĂ©voile ici l’un des joyaux bruts du comique français Ă  l’époque oĂč le thĂ©Ăątre de la Foire Saint-Germain Ă©blouit par sa verve dĂ©lirante, sachant prolonger en le transfigurant le modĂšle du buffa italien. CrĂ©Ă© en 1759 sur la scĂšne du thĂ©Ăątre de l’OpĂ©ra Comique de la Foire Saint-Germain, Blaise le Savetier appartient Ă  un cycle particuliĂšrement convaincant oĂč encore au dĂ©but de sa florissante carriĂšre, AndrĂ© Danican Philidor se met au diapason des Italiens, d’autant plus aprĂšs la Querelle des Bouffons (1752). Mais avec cette truculence spĂ©cifique, Ă  la gouaille parisienne, Ă  l’esprit satirique et parodique. Sedaine librettiste de Philidor rĂ©Ă©crit le conte de La Fontaine : au couple de Blaise et Blaisine, l’écrivain acoquine le couple des huissiers, Mr et Mme Pince, venus saisir leurs biens (Blaise prĂ©fĂšre se ruiner au cabaret avec Mathurin que travailler et gagner honnĂȘtement sa vie). Ici s’affrontent les caractĂšres et tempĂ©raments abrupts : l’ignoble Mme Pince, nourrie au fiel de l’avarice et de la convoitise Ă  laquelle rĂ©pond la bonhommie dĂ©braillĂ©e du Savetier, alcoolique et volage que soulage son Ă©pouse bien sage (voire toute aussi paillarde que son Ă©poux si sympathique). Au demeurant, tenants d’une sexualitĂ© qui ne se cache pas, Blaisine (ex Margot) et Blaise s’avouent leur ancienne aventure avec Mr et Mme Pince
 Leur sens de la rivalitĂ© et de la surenchĂšre dont se souviendra encore Mozart dans le fameux air du Catalogue de Don Giovanni (air de Leporello Ă  propos des conquĂȘtes de son maĂźtre) inscrit davantage l’opĂ©ra dans la dĂ©mesure satirique la plus audacieuse. Sur le plan musical comme poĂ©tique

 

 

 

POSCAST / Entretien avec Raymond Duffaut, président du Centre Français de Promotion Lyrique

duffaut-raymond-centre-francais-de-promotion-lyriquePOSCAST. Raymond Duffaut prĂ©sente les missions du CFPL et la crĂ©ation de l’opĂ©ra de Martin Matalon : L’ombre de Venceslao (d’aprĂšs Copi – mise en scĂšne de Jorge Lavelli). CLASSIQUENEWS Ă©tait prĂ©sent Ă  la confĂ©rence de presse (octobre 2015) annonçant la prochaine production lyrique portĂ© par le CFPL Centre Français de Promotion Lyrique : L’Ombre de Venceslao, opĂ©ra de Martin Matalon, en crĂ©ation Ă  partir d’octobre 2016 (d’aprĂšs Copi, mise en scĂšne de Jorge Lavelli). Notre grand reporter opĂ©ra Pedro Octavio Diaz interroge Raymon Duffaut, prĂ©sident du Centre Français de Promotion Lyrique : missions du CFPL, enjeux et objectifs de la crĂ©ation L’Ombre de Venceslao

 

 

 

 

Les PODCAST de CLASSIQUENEWS.COM : les acteurs majeurs du classique s’expriment

RAYMOND DUFFAUT : les clefs de la passion

 

Raymond Duffaut est l’une des figures les plus importantes du milieu lyrique en France. A la fois directeur artistique des ChorĂ©gies d’Orange et de l’OpĂ©ra d’Avignon, il est Ă  l’initiative du Centre Français de Promotion Lyrique. Cette association a pour but de mutualiser les moyens de production et de rĂ©alisation dans les maisons d’opĂ©ra et promouvoir aussi les nouveaux talents par des incursions dans tous les rĂ©pertoires. Nous rencontrons Raymond Duffaut pour la nouvelle production du CFPL : “L’ombre de Venceslao”, premiĂšre crĂ©ation lyrique de l’association et dĂ©but opĂ©ratique pour le compositeur Martin Matalon. La mise en scĂšne et l’adaptation du livret par Jorge Lavelli consacrent le premier projet international du CFPL. Raymond Duffaut a rĂ©pondu Ă  nos questions portant sur le CFPL, son engagement international et cette passionnante nouvelle production.

 

 

Entretien avec Raymond Duffaut, président du Centre Français de Promotion Lyrique (CFPL)
by Classiquenews Classiquenews on Mixcloud

Festivals, compte rendu critique. Pas de Calais, le 27 septembre 2015. Festival Contrepoints 62

contrepoints-festival-62-presentation-10-edition-octobre-2015Festivals, compte rendu critique. Pas de Calais. Festival Contrepoints 62, le 27 septembre 2015. Les lumiĂšres du Nord : 10 ans de Contrepoints 62. Un rĂ©veil insolite se produit quand on arrive dans les villes et villages patrimoniaux du Pas de Calais. Chaque rue silencieuse, chaque bois, chaque prairie est arrosĂ©e d’une lumiĂšre Ă©tonnante. L’Artois du blĂ© et des guerres anciennes et le Calaisis couvert du drap d’or du soleil d’automne. Pour sa dixiĂšme Ă©dition, le festival Contrepoints 62, fait Ă  nouveau revivre la voix des orgues de ce Pas de Calais riche et mĂ©connu. Pour cette fois, c’est l’Espagne qui s’invite et fait retentir ses musiques dans les villes qui jadis la composĂšrent. Lointain passĂ© mais ancrĂ© encore dans la mĂ©moire des façades et des orgues, qui font retentir Ă  la fois les douces mĂ©lopĂ©es de la guitare et le martial canon des combats.

Raquel Andueza et La Galania
Chapelle St Jacques de l’Aire sur la Lys.

“Yo soy la locura”

La GalanĂ­a
Raquel Andueza – soprano
JesĂșs FernĂĄndez Baena – thĂ©orbe
Pierre Pitzl – guitare baroque

Al tiempo que El sol se pone
 Dans le cƓur de La Chapelle baroque du Saint de Compostelle, au pied du RĂ©dempteur Universel, quelques flaques d’or venues du ciel ont accueilli l’Espagne. La Soprano Raquel Andueza et l’ensemble La Galania ont invoquĂ© la grĂące du XVII Ăšme siĂšcle, dans ses soupirs, dans ses complaintes, dans sa sensualitĂ© exubĂ©rante.  Passant du tragique au comique et du charnel Ă  l’Ă©thĂ©rĂ©e, Raquel Andueza convoque les muses profanes. Dans sa voix, on saisit le palpitant, le passionnant, le diaphane. Nous avons Ă©tĂ© littĂ©ralement saisis par « Credito es de mi decoro », le lamento de la nymphe Canente, de la zarzuela Pico y Canente de Juan de Hidalgo.  Dans cet air, la nymphe se mĂ©tamorphose petit Ă  petit en nuage et la musique s’Ă©vapore note par note. Une surprenante Ă©motion dans cette dĂ©couverte.  Il faut dire que Raquel Andueza est une interprĂšte incomparable dans l’Ă©motion et le sens de la musique. AprĂšs un lĂ©ger rayon de soleil et une belle dĂ©couverte des lieux patrimoniaux de l’Aire sur la Lys, la somptueuse nef de la CollĂ©giale allait ouvrir ses portes pour le concert du soir.

CollĂ©giale de l’Aire-sur-la-Lys
Bach, Liszt, Messiaen, Saint-Saens
Vincent Warnier – orgue
Orchestre National de Lille
Dir. Jean-Claude Casadesus 

L’art de la mĂ©tamorphose

festival contrepoints 62 pas de calais compte rendu critique CLASSIQUENEWS pedro octavio diazDans ces temps de crises, certains se rĂ©fugient dans le sacrĂ©, d’autres s’en rĂ©clament pour l’iniquitĂ© et la barbarie. Mais quand la musique est le calice d’une communion entre l’art et l’homme, ce n’est que pour l’élĂ©vation de ceux qui en tĂ©moignent. Au sein de la nef immense de la CollĂ©giale de l’Aire-sur-la-Lys, juste au pied de l’orgue, l’Orchestre National de Lille s’apprĂȘtait Ă  nous offrir un programme fastueux.  Entre l’orgue, tel un vaisseau majestueux et les phalanges, un dialogue Ă©leva son message vers des hauteurs inusitĂ©es. En effet, l’organiste Vincent Warnier, dĂ©veloppant l’agilitĂ© et la maĂźtrise de l’instrument et du rĂ©pertoire, nous offre Ă  la fois la rigueur et la contemplation du PrĂ©lude et fugue en la mineur de Bach. De mĂȘme, la virtuositĂ© de son jeu, avec une solide prĂ©cision dans le PrĂ©lude et fugue sur le nom BACH de Liszt. Mais l’épanouissement total se produit lors de la conjugaison parfaite de l’orgue et l’orchestre dans la Symphonie n°3 de Camille Saint-SaĂ«ns avec orgue. En une comprĂ©hension naturelle de l’énergique style de Saint-SaĂ«ns, Jean-Claude Casadesus mĂšne l’Orchestre National de Lille vers l’apothĂ©ose Ă  chaque mouvement. Vincent Warnier rĂ©pond de l’orgue, dans la couleur et la sophistication sans faillir Ă  aucun moment Ă  l’équilibre et Ă  l’univers construit par Jean-Claude Casadesus.
Dans la vie d’un chroniqueur, dans le tourbillon des concerts et musiques, il est des moments uniques. Ce concert est, sans hĂ©sitation, l’un des plus marquants de ma vie. La nuit tomba sur les rumeurs secrĂštes de la Lys, au cƓur des pierres de la ville, on sentit encore vibrer les orgues comme un murmure lointain.

Dimanche 27 septembre 2015

NIELLES LES ARDRES
Eglise

Pas loin de Calais, se situe la petite ville d’Ardres, et dans sa conurbation se trouve le charmant village de Nielles-lĂšs-Ardres. Au cƓur des champs et entre les souvenirs des tombes anciennes se dresse l’Eglise – grange.  Quand on pĂ©nĂštre dans ses entrailles, on dĂ©couvre des beautĂ©s insoupçonnĂ©es. Et notamment un orgue remarquable datant de 1692. Tout en bois et aux motifs marins, le bois sculptĂ© fit jaillir des dauphins et des sirĂšnes, dont le chant parmi les jeux, allait nous Ă©mouvoir.

11h – L’ORGUE ESPAGNOL ET FLAMAND
Daniel Oyarzabal – orgue

Il est toujours rare d’entendre le rĂ©pertoire ibĂ©rique et dĂ©couvrir sous les doigts experts de Daniel Oyarzabal. Le son acĂ©rĂ© et aigu de cet instrument permet de rendre un parfum quasiment espiĂšgle Ă  ces musiques, pour la plupart sacrĂ©es.

15h – IN PARADISO – Musiques sacrĂ©es du baroque
Raquel Andueza & La Galania
Daniel Oyarzabal – orgue

L’aprĂšs-midi, au pied de l’orgue marin de Nielles, on retrouve la sirĂšne Raquel Andueza pour un programme sacrĂ©.  Du Lamento della Maddalena de Monteverdi au Stabat Mater de Sances, Raquel Andueza Ă©voque avec bonheur le recueillement dramatique des Ɠuvres baroques dĂ©diĂ©es au culte Marial. La soprano perpĂ©tue avec ce programme, l’interprĂ©tation splendide du rĂ©pertoire  qu’elle maĂźtrise ostensiblement. Sans tomber dans le pathos extrĂȘme et en montrant une solide capacitĂ© de coloriste, Raquel Andueza nous surprend par l’émotion et le talent.

TOURNEHEM-SUR-LA-HEM
Eglise

Dans les pĂ©rĂ©grinations des orgues, notre route nous mena vers le site perchĂ© de Tournehem-sur-la-Hem. On arrive au cƓur d’une joyeuse localitĂ©, avec une belle petite Ă©glise dominant les toits.  Comme une caverne de merveilles, l’intĂ©rieur de l’église de Tournehem-sur-la-Hem Ă©blouit par la profusion d’art sacrĂ©. Du bois, des ornements en stuc dorĂ©, des tableaux pieux et un orgue baroque monumental.

17h15 – HOSANNA TO THE HIGHEST
Musique sacrĂ©e Ă  trois voix d’hommes de Henry Purcell

Jeffrey Thompson – tĂ©nor
Marc Mauillon – baryton
Geoffroy Buffiùre – basse
La RĂȘveuse
Florence Bolton & Benjamin Perrot
Pierre Gallon – orgue

Passer de l’Espagne Ă  l’Angleterre dans cette rĂ©gion est tout aussi habituel que les nuĂ©es qui Ă©voluent sur son ciel lumineux.  Pour conclure notre voyage au cƓur du patrimoine du Pas de Calais, c’est l’émouvante voix de la piĂ©tĂ© britannique qui nous offrit un beau corollaire. Les psaumes et hymnes sacrĂ©s de Purcell sont parmi les plus belles manifestations du rĂ©pertoire religieux.  Dans le bel Ă©crin de l’église de Tournehem, chaque note frissonna dans les sculptures, dans les dorures et les boiseries.
La magie de la trans substantation s’opĂ©ra grĂące Ă  la splendide Ă©quipe artistique. Tout d’abord La RĂȘveuse qui, dans ce rĂ©pertoire offre une rĂ©elle maĂźtrise et une richesse dans l’ornementation.  Les solistes se complĂštent trĂšs bien dans les nuances. Ceux qui ont Ă©bloui l’audience sont Marc Mauillon avec un timbre contrastĂ©, et riche et le dramatisme hallucinant de Jeffrey Thompson. Geoffroy BuffiĂšre en revanche pĂšche par un certain retrait et quelques faiblesses dans les nuances. La fin du concert rĂ©vĂ©la, Ă  l’extĂ©rieur, un crĂ©puscule de feu sur les prairies vallonnĂ©es de Tournehem.

Visiter Contrepoints 62, nous a offert l’occasion de dĂ©couvrir les palpitants tĂ©moignages de l’Histoire dans un territoire abreuvĂ© de la passion de la musique. Chaque orgue nous a contĂ© dans chaque nervure du bois ancien, et dans le souffle de leur voix, un rĂ©cit venu d’ailleurs. La richesse du Pas de Calais est dans sa culture, dans la sensibilitĂ© de son patrimoine.  En quittant les riches terres d’Artois, encore empreints du chant des brillants contrepoints, on fait le vƓu de revenir suivre la route des orgues qui mĂ©riterait bien devenir plus que l’apanage des terres flamandes, mais le patrimoine reconnu de toute l’humanitĂ©.

Compte rendu, festival. Utrecht, Festival de musique ancienne 2015. Utrecht early music festival 2015 / Oudemuziek 2015. 2,3, 4 septembre 2015

Arriver Ă  Utrecht depuis Paris est dĂ©paysant. Sous les trombes d’eau, un ciel qui ne se retrouve que dans les tableaux des grands maĂźtres du XVIIĂšme. La lumiĂšre est le terreau du langage visuel des terres nĂ©erlandaises. Des bouches de l’Escaut aux docks de Rotterdam et des vertes parcelles de Gouda aux clochers Ă©carlates d’Utrecht. On imagine bien dans ces Ă©tendues le creuset de tant d’inspiration paysagiste et aux coloris divers. Depuis les baies vitrĂ©es du Thalys, on s’imprĂšgne des riches nuances d’un tableau vivant, une sorte d’impressionnisme biologique dont semble issu l’oeil de Van Gogh.

 

 

Utrecht

 

 

Utrecht, (NDLR : 4Ăšme ville des Pays Bas, 314 000 habitants), ville des canaux, des façades riantes et des rues emplies de bicyclettes et de la jeunesse en fleur. La ville de la Paix centenaire qui calma l’Europe de 1713 pour deux siĂšcles. Utrecht est une ville au passĂ© gĂ©nĂ©reux et riche. Mais c’est dans cette citĂ©, au coeur des Pays-Bas qu’a lieu le prestigieux Festival de Musique Ancienne (NDLR : oudemuziek en nĂ©erlandais : voir le site http://oudemuziek.nl/home/) . Ce festival est l’un des plus cĂ©lĂšbres et des plus dynamiques en Europe, en tĂ©moigne la programmation, toujours axĂ©e sur une thĂ©matique et un esprit de renouvellement du rĂ©pertoire. La curiositĂ© de ce festival, nous emmena en 2015 sur les rives de l’ile d’Albion, au sein de ses plus grandioses trĂ©sors. De la polyphonie de Lawes et de Tallis, au dramatisme de Purcell et Eccles.

 

 

Utrecht: la cité de la musique!

 

La ville d’Utrecht respire le dynamisme et des endroits tels que le Tivoli (grande salle multiple de concerts) et les rues commerçantes en tĂ©moignent. Par ailleurs, nous avons eu la chance d’ĂȘtre logĂ©s dans le EYE HOTEL qui rĂ©sume Ă  lui seul l’esprit d’avant-garde d’Utrecht, tout en prĂ©servant la tradition et l’histoire. En effet cet hĂŽtel est sis dans un ancien hĂŽpital ophtamologique, d’oĂč le nom d’”Eye”.

 

 

Utrecht-festival-2015-582

 

 

Par ailleurs, cette tendance de renouveau se ressent dans l’implication politique innovante de la municipalitĂ© d’Utrecht dans la musique. Ne se contentant pas simplement de soutenir le Festival dans cette pĂ©riode difficile, mais aussi de crĂ©er un programme spĂ©cial dĂ©diĂ© Ă  la musique, la Ville assure sa diffusion et son irrigation dans la ville. Saluons cette dĂ©marche qui, comme c’est souvent le cas dans les pays du Nord, commence Ă  ĂȘtre une rĂ©ussite. A l’heure oĂč les communes et collectivitĂ©s territoriales en France se dĂ©sengagent par pourcentages, on en deviendrait presque jaloux de ces initiatives.

Et pourtant tout n’est pas pour le mieux Ă  Utrecht, le Festival a vu ses subventions de l’Etat NĂ©erlandais tronquĂ©es de 70%! Nous nous demandons si les conseillers ou thurifĂ©raires de l’Ă©conomie triomphante sont suffisamment observateurs avant de couper sans raison. L’administration, dans sa folie de thĂ©saurisation, tue petit Ă  petit des manifestations uniques et coupe les subsides d’emplois stables. Nous soutenons ici la labeur artistique et institutionnelle de l’Oudemuziek Festival de musique ancienne d’Utrecht contre les prĂ©ceptes et actions nĂ©fastes des tutelles sans conscience.

utrecht oudemuziek 2016 early music festival utrecht festival de musique ancienne d utrecht 2015 presentation reviex 2015 classiquenewsEt pourtant, malgrĂ© 70% de subventions en moins, le Festival n’en dĂ©mĂ©rite pas quant Ă  la qualitĂ© de son offre et l’intelligence de ses choix. A sa tĂȘte, Xavier Vandamme, qui prĂ©side maintenant le RĂ©seau EuropĂ©en de Musique Ancienne et le flĂ»tiste Jed Wentz qui l’assiste Ă  la programmation, ont posĂ© les bases solides d’un type de programmation inventif et variĂ©. Pour l’Ă©dition Anglaise de 2015, non seulement le choix esthĂ©tique et historique a rendu accessible toute la musique ancienne d’Albion Ă  nos oreilles, mais en plus ils ont associĂ© le festival Ă  l’immense patrimoine de la Collection des ducs de Montague. Ce cocktail a donnĂ© une Ă©dition anglaise pleine des dĂ©lices de la Merry England!

 

 

 

 

2 SEPTEMBRE 2015 – 20h – Tivoli Vredenburg
DUNEDIN CONSORT – John Butt

Alliant une certaine idĂ©e de la musique anglaise avec un souci pĂ©dagogique et historique, ce concert est un condensĂ© de tout le XVIIĂšme siĂšcle britannique. Partant des piĂšces sacrĂ©es de Tallis et Lawes, le Dunedin Consort aboutit en deuxiĂšme partie Ă  l’incroyable Venus & Adonis de Blow avec un naturel assez surprenant.  Dunedin Consort, c’est d’abord une maĂźtrise du langage de la musique anglaise et puis un savoir faire qui offre une vue enthousiasmante de leur interprĂ©tation. Des polyphonies, ils exposent le substrat dĂ©licat et colorĂ©. Pour la partie plus dramatique, John Butt et ses musiciens opĂšrent une narration toute en finesse et avec des rebondissements successifs sans que l’ennui s’installe. Nous saluons le quatuor vocal, menĂ© par Mhairi Lawson, sublime et sensuelle VĂ©nus et Matthew Brook en Adonis, viril et tendre. C’est avec cette puissance que la beautĂ© peut ĂȘtre rĂ©vĂ©lĂ©e dans toute sa splendeur.

 

 

 

 

3 SEPTEMBRE 2015 – 20H – Tivoli Vredenburg
John Eccles : SEMELE
LA RISONANZA – Fabio Bonizzoni

Stefanie True – Semele

Fulvio Bettini – Jupiter

Marina de Liso – Juno

Jean-François Lombard – Athamas

bonizzoni fabio la risonanza semele eccles utrchet festival 2015 presentation review CLASSIQUENEWS_BonizzoniSĂ©mĂ©lĂ© en glamazone… »I love and I am loved
” La pluie est joyeuse sur les pavĂ©s et les briques d’Utrecht. On y retrouve en mille reflets la lumiĂšre des colĂšres du roi des Dieux. Aussi s’y reflĂštent les badauds, les couples qui s’enlacent et mille autres sensations urbaines, comme un tableau vivant, de nouvelles mythologies.  Semele est une mortelle, belle et sĂ©ductrice. C’est, des deux filles de Cadmus, celle qui a eu la faveur de Jupiter. Son impertinence et, pourrait-on dire, sa naĂŻvetĂ© l’a prĂ©cipitĂ©e dans le feu des foudres. Et c’est dans son sein que naquit Bacchus, prince et roi de la joyeuse treille, celui aussi dont la colĂšre perdit bon nombre de mortels. Semele est l’incarnation de la fatuitĂ©, au XXIĂšme siĂšcle ce serait une glamazone aveuglĂ©e par le pouvoir et l’argent.

Utrecht invite dans ses riches heures musicales, cette oeuvre magnifique, dont le livret signĂ© William Congreve est une merveille d’Ă©quilibre et de soliditĂ© dramatique. D’ailleurs il servit en 1744 Ă  une autre Semele, celle de HĂ€ndel. La musique de John Eccles est le maillon qui unit Purcell Ă  Boyce, Croft, ou HĂ€ndel, c’est l’un des maĂźtres de l’opĂ©ra anglais. Sa Semele est un exemple formidable de la maĂźtrise de l’Ă©criture pour consort de cordes, puisqu’il n’y a pas vraiment de vents. On saisit la force de l’histoire de la ThĂ©baine avec incision et sensualitĂ©.

Pour cette mouture, Fabio Bonizzoni et sa Risonanza habitent merveilleusement bien la partition. Excellents dĂ©jĂ  dans l’interprĂ©tation du rĂ©pertoire italien, ici ils se surpassent en nous offrant une performance dans le plus pur style anglais mais avec une Ă©nergie solaire. Une sorte de Canaletto Londonien! A part quelques coupures, que nous regrettons, tels deux airs de Semele sublimes, c’Ă©tait une reprĂ©sentation rĂ©ussie.  CĂŽtĂ© voix, le plateau est idĂ©al. Stefanie True est sensuelle, pleine de puissance et avec une subtilitĂ© de taille pour le rĂŽle -itre. Fulvio Bettini est un peu moins Ă©nergique mais demeure correct. Marina de Liso est grandiose en Juno, l’anglais est remarquable et l’interprĂ©tation gĂ©niale. Jean-François Lombard est un Athamas tendre et Ă©mouvant. Le voyage anglais de La Risonanza a permis Ă  cet ensemble d’explorer d’autres rĂ©pertoires oĂč on les attend avec impatience. Utrecht est comme ça, une ville de surprises, de voyages inattendus et de rĂ©vĂ©lations.

 

 

 

 

4 SEPTEMBRE 2015 – Beffroi, Ă  80 m au dessus d’Utrecht
Malgosia Fiebig – Carillonneuse

Tout le long des promenades et dĂ©couvertes, au dĂ©tour des rues, c’est la haute figure du Beffroi d’Utrecht qui domine les heures de la ville. Et en son sein, on entend tour Ă  tour les Ă©chos des cloches qui font battre le coeur musical de la citĂ©.  Chaque Festival a son hymne secret, et cette annĂ©e, le vĂ©nĂ©rable carillon d’Utrecht a jouĂ© les impondĂ©rables piĂšces emblĂ©matiques du rĂ©pertoire anglais.

A la tĂȘte de cette institution, se tient Malgosia Fiebig, carillonneuse d’Utrecht et de Nijmegen, deux villes de paix. MalgrĂ© les marches et la hauteur, le concert des cloches et saisissant. Malgosia Fiebig, de point ferme, sillonne les jeux du carillon avec la virtuositĂ© d’un concertiste. Tout en contemplant les rigoles de la ville sous les larmes du ciel, la musique des cloches teinte l’atmosphĂšre d’une poĂ©sie particuliĂšre.

Utrecht nous saluait ainsi, par les diamantins appels au lointain, comme un au revoir qui fit lever les nuages pour nous conduire vers le retour. A travers les canaux et les champs, le train fit dĂ©filer encore et encore les lumiĂšres du Nord, parĂ©es des voiles des promises de l’automne. De sorte qu’on espĂšre toujours qu’Utrecht soit un Ă©ternel retour.

NDLR : en 2016, le thĂšme conducteur du festival d’Utrecht Oudemuziek 2016 est la Serenissima, musique vĂ©nitienne avec Vivaldi, Willaert, Gabrieli. Du 26 aoĂ»t au 4 septembre 2016. 

 

 

 

 

Compte rendu, festival. Utrecht, Festival de musique ancienne 2015. Utrecht early music festival 2015 / Oudemuziek 2015. 2,3, 4 septembre 2015

 

 

 

Festival de Musique Ancienne d’Utrecht 2015. Du 28 aoĂ»t au 6 septembre 2015

utrecht festival oude muziek utrcht 2015Festival de Musique Ancienne d’Utrecht 2015. Du 28 aoĂ»t au 6 septembre 2015. L’Angleterre en majestĂ©… GOD SAVE THE KONINGIN!  :  »England, O my England! ». Pour les baroqueux, Utrecht est une sorte de Mecque. C’est un bien inestimable pour l’histoire de l’art et de l’HumanitĂ©. En effet, la citĂ© est sertie de canaux, de bijoux architecturaux et d’une mĂąne intarissable de crĂ©ation.  La ville du cĂ©lĂšbre TraitĂ© de 1713 qui mit le soleil de Versailles au crĂ©puscule et la patrie du peintre Gerrit van Honthorst accueille pour sa 34Ăšme Ă©dition sa soeur et rivale : l’Angleterre. Le programme rĂ©unit la fine fleur des interprĂštes baroques autour de plus de trois siĂšcles de musique de Tallis Ă  HĂ€ndel en passant par Purcell, Dowland, Eccles et tous les gĂ©nies qui se sont succĂ©dĂ©s sur le trĂŽne musical d’Albion. Utrecht offre notamment des surprises en laissant la part belle aux compositeurs hollandais qui ont ƓuvrĂ© en Angleterre au XVIIĂšme siĂšcle (concert du 2 septembre 2015) et la recrĂ©ation europĂ©enne de la Semele de John Eccles (3 septembre) dont le livret de Congreve sera rĂ©utilisĂ© par HĂ€ndel en 1744 pour son cĂ©lĂšbre et inoubliable oratorio. Aux confins de l’Ă©tĂ©, c’est Ă  Utrecht que le Baroque reprend le souffle des hornpipes qui viennent de la Tamise! Prochains comptes rendus sur classiquenews.com

Infos, rĂ©servations sur le site du festival d’Utrecht / Festival Oudemuziek Utrecht 2015

Compte rendu, festival. ItinĂ©raire Baroque (PĂ©rigord), 30 juillet – 2 aoĂ»t 2015 (14Ăšme Ă©dition, direction artistique: Ton Koopman)

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015Compte rendu, festival. ItinĂ©raire Baroque (PĂ©rigord), 30 juillet – 2 aoĂ»t 2015 (14Ăšme Ă©dition, direction artistique:  Ton Koopman). Le mois d’aoĂ»t, alors que le silence sillonne les villes en absence, au creux des vallons et forĂȘts la musique vole de clocher en clocher dans l’Itineraire Baroque en Perigord Vert. Ce festival, Ă  l’orĂ©e de sa 15Ăšme Ă©dition est le plus beau tĂ©moignage de l’alliance du patrimoine et de la musique. FondĂ© comme une grande rĂ©union familiale par Ton Koopman, on est en balade, en partage au coeur des campagnes, des prĂ©s et des vallĂ©es de cette rĂ©gion Ă  l’orĂ©e des mystĂšres.

A Antoine, Ariane, Elie, Bas, Donatien, Florie et Joe.

“Voyez dans la nuit brune sur le clocher joli, la lune comme un point sur un i”

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015BrantĂŽme, Abbaye. Jeudi 30 juillet 2015. Il pianto d’Orfeo. Deborah Cachet – soprano. Scherzi Musicali. Direction, chant, thĂ©orbe – Nicolas Achten. Alors que les premiĂšres lueurs du crĂ©puscule caressaient la frondaison des bois de la vallĂ©e de BrantĂŽme, notre parcours commença dans cet ItinĂ©raire surprenant. BrantĂŽme est enfouie sous une marĂ©e verte et des hautes falaises, forteresse imprenable offerte par la nature. TraversĂ©e ça et lĂ  par un vol d’hirondelles sur les miroirs Ă©tincelants des mĂ©andres de la Dronne. Ă  l’Ouest se dresse fiĂšrement, contre la muraille blanche du calcaire millĂ©naire, l’Abbaye de BrantĂŽme. Allure palatiale et dont le clocher contemple la ville depuis plus de mille ans. C’est au coeur de la chapelle de Saint-Sicaire que OrphĂ©e allait retrouver sa lyre et sa voix pour charmer la pierre et briser l’obscuritĂ©.  Le relicaire monumental de Saint-Sicaire, avec son groupe sculptural dramatique brisait la monotonie de la pierre blanche avec son ombre formidable et menaçante, une sorte de cerbĂšre protĂ©ĂŻforme.

Lors de la premiĂšre note, c’est OrphĂ©e lui mĂȘme qui hanta le thĂ©orbe de Nicolas Achten, nouveau trouvĂšre venu pour nous Ă©mouvoir au sein du PĂ©rigord. Fable enchanteresse en musique que celle du musicien absolu. OrphĂ©e est le seul hĂ©ros dont la force est autrement que physique, c’est la musique qui est son gourdin, sa foudre et son glaive. Pour une Ă©poque qui emprisonne l’art dans des esthĂ©tiques Ă©conomiques, c’est une belle maniĂšre de libĂ©rer par le chant les beautĂ©s inattendues, ce concert est un acte de foi, un manifeste.

Le rĂ©cital, reprenant peu ou prou le programme du disque Ă©ponyme, est une narration de l’histoire d’OrphĂ©e, depuis ses premiers Ă©mois avec Eurydice jusqu’à sa mort tragique et sa mystification, une sorte aussi de martyre Ă©loquent dans une chapelle Ă  la gloire d’un saint innocent. Comme quoi, les coĂŻncidences font cohabiter l’imaginaire humain malgrĂ© les cultes et les Ăąges.

Compulsant dans les belles partitions de Peri, Caccini, Sartorio, Rossi et Monteverdi, Nicolas Achten et sa troupe incroyable de joyeux interprĂštes nous offrent une belle soirĂ©e. EquilibrĂ©e, nuancĂ©e et aux couleurs chatoyantes, la musique Ă©mise par les membres des Scherzi Musicali fait la part belle Ă  l’inventivitĂ© et l’ornementation heureuse.

CĂŽtĂ© voix, Deborah Cachet, trĂšs jeune soprano campe assez bien les tourments d’Eurydice. MalgrĂ© quelques raideurs dans l’émission et une interprĂ©tation parfois trop sage, elle tire bien son Ă©pingle du jeu, Ă©tant tour Ă  tour l’amante, le fantĂŽme et l’égĂ©rie. Nicolas Achten, formidable en thĂ©orbiste et en baryton, campe un OrphĂ©e touchant de bout en bout, ayant l’émotion Ă  fleur de peau.

A la fin des musiques, sur les toits de vieille ardoise de BrantĂŽme, le noir de la nuit cĂ©lĂ©brait en diamants l’histoire d’OrphĂ©e, et la Dronne Ă  ses pieds, semblait murmurer les Ă©chos de son immortalitĂ© musicale. Le lendemain allait se lever avec une journĂ©e au cƓur des champs, dans le village de Cercles, pour d’autres festivitĂ©s.

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015Baroque en cercles, vendredi 31 juillet 2015. Le ciel se couvrit soudain d’une pelisse de zibeline, gardant tel un avare la perle dorĂ©e que le feu de PhĂ©bus offrit Ă  l’étĂ©, la matinĂ©e se refroidit malgrĂ© le mĂ©ridion. Et lĂ , gravita entre les pierres blanches, la rĂ©sine nouvelle et les fruits Ă  mĂ»rir un halo de fraicheur et de mĂ©lancolie.  La pluie allait venir par l’Est, les champs secs allaient certainement retrouver des nouvelles fleurs. Au coin de quelques villages, de clocher en clocher la brise ramena un soupir vers les monuments aux morts de chaque place, de chaque marchĂ©. Soudaine pensĂ©e qui fait un souvenir des ensevelis de l’Histoire, l’on saisit  dans ces contrĂ©es silencieuses l’émotion du vers d’Aragon : « Soudain vous n’ĂȘtes plus qu’un mot d’or sur nos places (
) soudain vous n’ĂȘtes plus que pour avoir pĂ©ri ».  L’itinĂ©raire est une route vers des nouvelles mĂ©moires dans ces villages et ces champs.  Ce Vendredi c’était le tour de Cercles, posĂ© autour d’une Ă©glise aux voluptĂ©s romanes, sobres et chastes mais aux mystĂšres intacts.

Cercles et sa cĂ©lĂ©bration dans l’ItinĂ©raire baroque avait le goĂ»t des promenades familiales du dimanche, de ces festins joyeux aux grandes tablĂ©es.  Devant l’église, la famille de cet ItinĂ©raire se pressait pour, pendant toute une journĂ©e se croiser en musique dans l’Eglise de Cercles, comme une communion Ă  plusieurs voix, un orgue humain qui ne chante pas mais entend.

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015koopman tom festival perigord itineraire baroque festival tom koopmanQUATRE FOIS QUATRE - 12h. IntĂ©grale des Concerti Ă  Quatre clavecins de Johann Sebastian Bach (Transcriptions des concerti de Vivaldi / arrangements de Ton Koopman). AMSTERDAM BAROQUE ORCHESTRA – Ton Koopman. On connaĂźt aisĂ©ment les concerti pour clavecin du Cantor de Leipzig, certainement composĂ©s pour des reprĂ©sentations brillantes avec les membres de la famille Bach.  On savait aussi que Bach avait arrangĂ© lui-mĂȘme pour ces Ɠuvres lĂ  des concerti de Vivaldi. Sans faillir au respect du style et de l’arrangement, c’est Ton Koopman qui nous offre ici une vĂ©ritable intĂ©grale, ayant fini par arranger les concerti du Preste Rosso que Bach n’a pas arrangĂ© ou qui demeurent perdus.. L’exercice est plus que risquĂ© et pouvait tomber dans la parodie. Cependant, la surprise demeure, sous les doigts alertes de Ton Koopman et de trois autres clavecinistes formidables, on retrouve un sens Ă  cette intĂ©grale, c’est une restitution, trĂšs trĂšs loin d’une quelconque caricature, c’est une crĂ©ation.  Nous espĂ©rons que cette nouvelle reconstitution parviendra aux gĂ©nĂ©rations futures avec un enregistrement.  HĂ©las nous avons, nĂ©anmoins, remarquĂ© avec Ă©tonnement un lĂ©ger manque de justesse et d’énergie dans le Concerto pour Deux Clavecins dirigĂ© par la Konzertmeister Catherine Manson.  En absence de Ton Koopman, Catherine Manson a manquĂ© d’une rĂ©elle cohĂ©sion avec les musiciens, laissant les tempi tomber un peu dans une lourdeur inexplicable. NĂ©anmoins nous tenons Ă  remarquer l’excellent altiste James Crockatt, son d’une richesse formidable et d’une Ă©nergie vĂ©ritable.  Cependant, pour le Largo, c’est grĂące au violon de Catherine Manson que les couleurs les plus belles ont Ă©tĂ© mises en Ă©vidence, l’émotion alliĂ©e Ă  un sens trĂšs juste de la partition nous ont Ă©merveillĂ©s.
Entreprise singuliÚre que cette intégrale aux réverbérations vénitiennes, Ton Koopman et son incomparable équipe ont relevé le défi en engageant leur énergie dans une architecture solide et originale.

A la sortie du concert, le soleil apparut comme un invité de plus à la grande table familiale du midi.

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015BRISK joue Bach - 16h30. BRISK : Marjan Banis, Susanna Borsch, Bert Honig, Alide Verheij. Transcriptions de Johann Sebastian Bach et crĂ©ations de Toek Numan et Guus Janssen. Tout Ă  coup le vent se leva, il poussa doucement le public vers l’intĂ©rieur de la petite Ă©glise de Cercles pour un curieux concert. BRISK est un ensemble de flĂ»tes Ă  bec nĂ©erlandais. Une sorte de consort de vents. Avec plusieurs tessitures, le langage de la flĂ»te Ă  bec et les transcriptions sont enrichies avec Ă©clat. Nous dĂ©couvrons notamment le fil conducteur de l’ItinĂ©raire baroque dans les Ɠuvres de Johann Sebastian Bach et, en miroir des splendides crĂ©ations composĂ©es pour l’occasion par des compositeurs nĂ©erlandais.  Il est Ă©tonnant le vent qui nous vient des Pays-Bas, empreint de couleurs, d’artifices et d’énergie. Nous avons Ă©tĂ© conquis par l’équilibre dans la transcription, l’inventivitĂ© des reliefs et l’investissement intense et sincĂšre dans les crĂ©ations. BRISK a rĂ©veillĂ© en un coup de vent les accents les plus profonds du gĂ©nie musical du baroque au contemporain.

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015LA NUIT DU QUATUOR – 20h30. London Haydn Quartet. La nuit Ă  Cercles le silence l’emporte. Mais comme dans les anciennes retraites aristocratiques, le soir invite Ă  la contemplation oisive de la musique de chambre. Evidemment pas de nuit musicale sans les chefs d’Ɠuvres de Haydn pour quatuor Ă  cordes.  En effet de tous les maĂźtres du genre, c’est Ă©tonnamment le moins revisitĂ©, peut-ĂȘtre par le caractĂšre monumental de sa production mais aussi par un lĂ©ger manque de curiositĂ©. Dans ce programme tout en subtilitĂ© Haydn et Mozart (dans sa sublime Quintette) cohabitent comme, de leur vivant, deux frĂšres et deux amis. Pour interprĂ©ter ces chefs d’Ɠuvre, reposants et contemplatifs,  c’est le London Haydn Quartet de Catherine Manson qui s’est invitĂ© dans cette soirĂ©e de Cercles.  Le savoir faire britannique dans l’interprĂ©tation du genre est une garantie pour la rĂ©ussite de ce concert. HĂ©las, une certaine Ă©trangetĂ© a flottĂ© dans les attaques et les mouvements des quatuors. Comme si l’hĂ©sitation dominait plus qu’une dĂ©termination. Par ailleurs, quelques fragilitĂ©s de justesse se sont manifestĂ©es, certainement Ă  cause des hĂ©sitations dans l’attaque. NĂ©anmoins l’ensemble des interprĂštes ont un certain Ă©quilibre qui ne dĂ©mĂ©rite pas d’élĂ©gance et de couleur.
AprĂšs la pause c’est le tour de Mozart. MalgrĂ© le caractĂšre enjouĂ© de la partition, on a sensiblement senti le crĂšve-cƓur dans chaque intervention de la clarinette exceptionnelle de Eric Hoeprich.  Ce vĂ©ritable maĂźtre dans l’interprĂ©tation nous a ravi par la clartĂ© et la justesse, une sensualitĂ© empreinte de mĂ©lancolie. Comme un souvenir nostalgique au cƓur du tohu-bohu d’une fĂȘte,  les interventions de la clarinette, inventives et multicolores nous ont Ă©mu et convaincu juste par leur simplicitĂ©.

Cercles se vide petit Ă  petit du public qui l’habita pendant une demi-journĂ©e, la musique restera sans doute, rĂ©sonnante et pĂ©trifiĂ©e dans le souvenir des murs de son Ă©glise. Entre les pilastres romanes et les pierres multi sĂ©culaires de son cimetiĂšre, Cercles a dĂ©fiĂ© les heures et le sablier vĂ©loce en musique, dans un ItinĂ©raire qui nous mena toujours plus loin, au bout des mystĂšres intimes d’un PĂ©rigord ouvert aux Ă©motions.

 

Catherine Manson – violon
Michael Gurevich – violon
James Boyd – alto
Jonathan Manson – violoncelle

Eric Hoeprich – clarinette

Haydn – Quatuors op 55 n°1 en La majeur et op 54 n° 2 en Do mineur
Mozart – Quintette pour clarinette en La majeur (KV581)

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015Samedi 1er AoĂ»t 2015 – ITINÉRAIRE BAROQUE : La baroque en campagne ! Le rĂ©veil se fait prĂ©sent au cƓur du charmant bourg de Mareuil sur Belle, au fond du jardin centenaire on entend entre deux rayons de soleil, couler le ruissellement d’un affluent de la Belle. Évocation des champs et des bois, tournant dans cette rĂ©gion aux anciennes Ă©corces et Ă  la pierre grisĂ©e par le temps. Au loin, vers la sortie du village, la ruine magnifique du ChĂąteau, ancien repaire des Talleyrand-PĂ©rigord, et nid d’aigle d’un des faucons de Bonaparte, le MarĂ©chal Lannes. Pendant toute une journĂ©e c’est le principe mĂȘme du festival ItinĂ©raire baroque qui allait ĂȘtre dĂ©veloppé : une visite itinĂ©rante d’une grande partie du dĂ©partement avec des Ă©tapes musicales au sein d’églises, pour la plupart mĂ©connues. GrĂące aux prĂ©sentations liminaires de Alain de la Ville dans le programme gĂ©nĂ©ral, notre plongĂ©e dans le patrimoine religieux de cette verte rĂ©gion allait ĂȘtre moins mystĂ©rieuse. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, comme l’explique M. de la Ville, l’ensemble de ces hauts lieux du PĂ©rigord mĂ©rite une restauration et une protection efficace. Ce n’est pas par un souci de culte, mais pour prĂ©server l’Ɠuvre humaine, le tĂ©moignage d’une Ă©poque et l’expression primordiale de l’art et de la culture.

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-201511h – Saint-Sulpice de Mareuil. Dans la petite Ă©glise hors des temps de Saint-Sulpice de Mareuil et sous un titre bien alambiquĂ©, c’est l’Italie qui s’invitait dans le roman Français. MalgrĂ© un choix de piĂšces Ă©quilibrĂ© et intĂ©ressant qui mĂȘla Vivaldi, Lanzetti et Domenico Scarlatti, le programme tomba un peu Ă  plat.  MalgrĂ© une technique profondĂ©ment judicieuse, la justesse du violoncelle de Werner Matzke n’a pas Ă©tĂ© Ă  la hauteur des sonates de Vivaldi et de Lanzetti, nous avons Ă©tĂ© déçus par une rigueur exagĂ©rĂ©e. Au clavecin Seugnmin Lee a Ă©tĂ© techniquement irrĂ©prochable mais sans vĂ©ritable intensitĂ© dans l’interprĂ©tation. HĂ©las, c’est souvent le jeu d’un itinĂ©raire, de la variĂ©tĂ© mais aussi des risques.

Expressivité mélodique et virtuosité italiennes
Sonates de Vivaldi, Domenico Scarlatti et Lanzetti
Werner Matzke – violoncelle
Seugnmin Lee – clavecin

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-201512h15 – Saint-Martin de Champeaux. Il est parfois dans une promenade musicale des instants magiques. C’est dans la charmante Ă©glise de Saint-Martin de Champeaux que l’Italie dĂ©ploya toute la chaleur et la beautĂ© de sa musique sous les doigts habiles de deux interprĂštes d’exception. Le principe mĂȘme de mettre en miroir les Bach n’est pas nouveau, mais dans ce contexte, ce concert nous rĂ©vĂšle facilement que chez les Bach le gĂ©nie est hĂ©rĂ©ditaire. Patrizia Marisaldi est extraordinaire au clavecin. Son jeu est ponctuĂ© d’ornements justes et raffinĂ©s, la subtilitĂ© se dĂ©gage sans cesse. Alberto Rasi attaque ces partitions redoutables avec finesse et nous propose une interprĂ©tation mĂȘlant Ă©motion et virtuositĂ©. A la sortie, le soleil nous attendait, appelĂ© sans doute par l’Italie florissante rĂ©vĂ©lĂ©e par les deux Bach, amoureux de la belle mĂ©diterranĂ©enne.

Bach pĂšre et fils
Musique pour viole de gambe et clavecin de Johann Sebastian et Carl Philip Emmanuel Bach

Patrizia Marisaldi – clavecin
Alberto Rasi – viole de gambe

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-201515h -  Saint-Pierre de Vieux Mareuil. Dans les murs solides de l’église fortifiĂ©e de Vieux Mareuil, c’est le tour d’un tout jeune et enthousiasmant ensemble l’ARCO SONORO. Traitant le programme comme une petite introduction Ă  la sonate, dans un sens dramatique, ce concert est une sorte de « Teatrum mundi » qui dĂ©roule ses nuances et subtilitĂ©s.  Que ce soit par la prĂ©cision absolu et la richesse du timbre de l’hautbois de Yongcheon Shin ou les belles nuances du violon de Francesco Bergamin et du continuo, on a retrouvĂ© Ă  la fois la virtuositĂ© de Vivaldi, la puissance de Platti et le thĂ©Ăątre de HĂ€ndel. D’ailleurs nous saluons l’excellente idĂ©e de mettre Platti en miroir de Vivaldi et de HĂ€ndel, ça permet toujours de nuancer le classement arbitraire des gĂ©nies. Nous espĂ©rons trĂšs vite voir cet ARCO SONORO couvrir de leurs programmes les routes des festivals de France !

La Sonate en trio théùtrale
Musique de chambre dans le style italien

Sonates de Vivaldi, Platti et HĂ€ndel

ARCO SONORO

Yongcheon Shin – hautbois baroque
Francesco Bergamin – violon baroque
Bob Smith – violoncelle baroque
Edoardo Valorz – clavecin

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-201516h15 – Rossignol. Petite Ă©glise nichĂ©e sur les champs de tournesols, comme un phare de pierre au dessus des collines boisĂ©es, dominant de son clocher une commune au nom Ă©loquent. L’humiditĂ© rogne ses entrailles, mĂȘlant Ă  la fois la mousse et les images pieuses. Au cƓur de l’autel, le baryton (plutĂŽt un tĂ©nor grave) Jasper Schweppe nous offrait magnifiquement ces piĂšces empreintes de foi et d’humanitĂ©. Tant par la couleur que par l’intensitĂ© cet interprĂšte a rĂ©ussi Ă  nous emporter loin de la rĂ©alitĂ©, hors des temps. A l’orgue, Gerard de Wit a notamment Ă©tĂ© formidable dans la pastorale de Zipoli, offrant une petite pause au gĂ©nie Allemand. En sortant de ce concert, le soleil d’aprĂšs-midi dorait encore l’arc cĂ©leste, la nuit Ă©tait encore bien loin, malgrĂ© tout le Rossignol chanta.

Ich habe genug

Airs pour voix et orgue de Zipoli, Hollanders, RosenmĂŒller et Bach

Jasper Schweppe – baryton
Gerard de Wit – orgue

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-201517h30 – ChĂąteau de Beaulieu. Il est parfois de concerts qui achĂšvent en extase une journĂ©e musicale. Au cƓur des champs entre futaies et forĂȘts, le ChĂąteau de Beaulieu s’élĂšve dans la pierre blanche et la vigne vierge, au sein de ses salons d’apparat tapissĂ©s de marbre bicolore et des meubles prĂ©cieux, nous avons Ă©tĂ© charmĂ©s par un programme trĂšs bien conçu et variĂ©. Alliant Ă  la fois des piĂšces des sublimes opus de Sylvius Leopold Weiss et des airs humoristiques et touchants des meilleurs compositeurs du genre, dont certains tels Kremberg ou Rathgeber n’ont jamais Ă©tĂ© jouĂ©s auparavant. Nous remarquons notamment le splendide «  Toutes sortes de nez » de Rathgeber et « Die kunst des kĂŒssens » de Hammerschmidt notablement chantĂ©s par Bettina Pahn, vivante et dramatique, au chant prĂ©cis et au timbre caressant. Le jeu de Joachim Held a Ă©tĂ© un voyage agrĂ©able dans les Ă©motions des airs et la contemplation profonde des piĂšces de Weiss.

L’itinĂ©raire s’achĂšva en mille dorures et un calĂ©idoscope d’émotions. Le principe du festival ItinĂ©raire baroque Ă©tait rĂ©sumĂ© dans ce dernier rĂ©cital, de l’humour, de la contemplation, de la fraicheur et surtout l’esprit convivial d’une rĂ©union de famille au cƓur de la musique.

Recueil de Musique de Table
Arias pour luth et voix du baroque Allemand

Telemann, Weiss, Kremberg, Rathgeber, Hammerschmidt

Bettina Pahn – soprano
Joachim Held – luth

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015Dimanche 2 aoĂ»t 2015 – Eglise de Saint-Astier. L’énergie solaire
 Tout au sud, vers la Dordogne, Saint-Astier plante sa pierre blanche sur des coteaux boisĂ©s.  Dans une Ă©glise aux imposantes nefs, c’est notre hĂŽte Ton Koopman qui nous reçoit pour un concert jubilatoire qui unit les quasi jumeaux Bach et HĂ€ndel. En effet, nĂ©s Ă  quelques semaines et quelques kilomĂštres d’écart, Bach et HĂ€ndel ont souvent Ă©tĂ© opposĂ©s alors que de leur vivant ils s’admiraient et respectaient mutuellement. Nous laissons aux esprits de la cabale et Ă  d’autres les suppositions d’une rivalitĂ© jamais prouvĂ©e. Rarement en France pour un grand concert, l’Amsterdam Baroque Orchestra s’illustre depuis des dĂ©cennies dans l’interprĂ©tation de Bach qui est l’épicentre du projet artistique de cette formation. NĂ©anmoins, Ton Koopman a lancĂ© le chantier titanesque et rĂ©ussi de l’intĂ©grale formidable de Buxtehude et, l’on espĂšre un jour, une intĂ©grale des oratorii de HĂ€ndel.

Pour certains, il faut choisir entre HĂ€ndel ou Bach. Koopman toujours plus enclin Ă  explorer Bach nous a ravit par le choix dans ce concert d’interprĂ©ter HĂ€ndel avec son orchestre.

En effet, dĂšs la premiĂšre note de la Suite III de Bach on remarque une formidable Ă©nergie, un souffle fondateur qui dĂ©roule une myriade de couleurs. L’enthousiasme de la direction de Ton Koopman est un moteur incontestable pour la justesse, la brillance des timbres et la puissance des pupitres. C’est une trĂšs belle surprise et nous soulage par ce parti pris, enfin on peut entendre un chef qui engage son orchestre dans la joie de vivre et l’éclat. Sans aucun « bling bling », Ton Koopman sait nuancer dans tous les mouvements, ses phalanges sont trĂšs bien conduites par Catherine Manson et possĂšde un ensemble de cuivres d’une justesse renversante.  Pour les airs des cantates et les extraits de Samson, c’est le jeune tĂ©nor Allemand Tilman Lichdi qui a su faire entendre les diffĂ©rences et les rapprochements entre Bach et HĂ€ndel, mais aussi toute la puissance du recueillement et du drame de ces deux monstres sacrĂ©s du baroque.

En dĂ©finitive, Ton Koopman et son Amsterdam Baroque Orchestra possĂšdent une flamme particuliĂšre qui Ă©claire les plus belles surprises des partitions. Ces artistes ont compris qu’on ne fait pas de la musique qu’avec des soupirs, ils convertissent par la lumiĂšre. L’Amsterdam Baroque Orchestra et Ton Koopman ont su dĂ©voiler le soleil lĂ  oĂč l’on ne songeait qu’à la nuit.

L’itinĂ©raire baroque s’achĂšve. Avec le retour vers la ville, en traversant les champs Ă  toute allure, c’est le sentiment d’avoir quittĂ© une maison familiale qui demeure. Comme les exilĂ©s des Ă©tudes, on espĂšre le retour de l’étĂ© au cƓur des sous-bois et des pierres anciennes pour partager avec Ton Koopman et son Ă©quipe, un nouveau festin musical.

BACH VS HÄNDEL

Johann Sebastian Bach
Suite III BWV 1068

Arias des cantates BWV 62, 117 et 19
Georg-Friedrich HĂ€ndel

Extraits de Samson
Music for the Royal Fireworks HWV 351

Tilman Lichdi – tĂ©nor
AMSTERDAM BAROQUE ORCHESTRA
Dir. Ton Koopman

 

 

 

Compte rendu, opéra. Halle, Goethe Theater de Bad-LauchstÀdt, samedi 6 juin 2015, 14h. Haendel : Alessandro. Cencic, Staskiewicz. George Petrou, direction. Lucinda Childs, mis en scÚne.

haendel_handel_costume_portraitIl y a parfois dans l’histoire humaine des instants cocasses.  Alexandre le Grand, au-delĂ  de sa dimension hollywoodienne, est un personnage qui a sĂ©duit politiquement et sensuellement, crĂ©ant une lĂ©gende. Dans les Ă©pisodes de sa conquĂȘte de l’Asie Centrale, il y a celui du siĂšge d’Oxidraca et de son second mariage avec la mystĂ©rieuse et sensuelle Roxane, princesse de Bactriane. Alexandre le Grand ayant Ă©pousĂ© les coutumes orientales, impose aussi Ă  son entourage la polygamie.  Outre la nature sociĂ©tale complexe de ces changements, la multiplication des conjoints peut causer quelques dĂ©sagrĂ©ments.

Alexandros polygamos !

Entrer dans l’univers HĂ€ndelien Ă  Halle est parfois un long saut dans le temps. Surtout quand, Ă  quelques kilomĂštres se situe un des hauts lieux secrets de la musique : le ThĂ©Ăątre Goethe de Bad-LauchstĂ€dt.  La ville balnĂ©aire pluri-sĂ©culaire a Ă©tĂ© au cƓur des cĂ©lĂ©brations autour de HĂ€ndel et notamment son thĂ©Ăątre. Cette salle trĂšs ancienne a Ă©tĂ© construite et dirigĂ©e par le grand Ă©crivain Johann Wolfgang Goethe. Ce lieu est magique, encore dans son jus nĂ©o-classique et aussi c’est le lieu oĂč le jeune Wagner dĂ©buta en tant que chef d’orchestre avec un Don Giovanni, curieux et quelque peu ironique. C’est le Goethe theater qui accueillit les dĂ©boires d’Alessandro de HĂ€ndel. Cet opĂ©ra dont la composition date du pinacle opĂ©ratique de HĂ€ndel quand il employait les plus grands interprĂštes de son temps. Mettre sur une mĂȘme scĂšne en 1728 la Cuzzoni, la Bordoni et Senesino ce serait comme si Peter Eötvös crĂ©ait un opĂ©ra avec la Netrebko, la Georghiu et Fagioli, de quoi provoquer des remous ! Et c’est le parti pris du star system qui a inspirĂ© la mise en scĂšne de Lucinda Childs, cinĂ©matographique et quelque peu dĂ©corative.  Tous les arguments du livret sont glosĂ©s et saupoudrĂ©s ça et lĂ  de paillettes, sans une rĂ©elle volontĂ© de donner Ă  l’argumentaire autre chose que ce qu’il dit dĂ©jĂ . Cet Alessandro demeure une fable superficielle, de la « tĂ©lĂ©-rĂ©alité » scĂ©nique, pas plus et pas moins.

Et bien la part belle est aux chanteurs plus qu’à l’orchestre. George Petrou et Armonia Atenea, dont la carriĂšre explose depuis cette rĂ©cente dĂ©cennie apportent un peu de lĂ©gĂšretĂ© Ă  la partition riche en rebondissements de HĂ€ndel. Les couleurs sont chatoyantes, les tempi souvent trop rapides, mais la pĂąte est lĂ . MalgrĂ© quelques dĂ©fauts significatifs de justesse et de dĂ©parts, l’orchestre baroque grec demeure correct.

Parmi les chanteurs nous devons mettre en avant tout d’abord les deux mĂ©gĂšres qui persĂ©cutent Ă  tort et Ă  raison le jeune Alessandro.  Dans le rĂŽle dĂ©volu Ă  Bordoni Ă  la crĂ©ation, Rossane, c’est une merveilleuse Blandine Staskiewicz qui relĂšve le dĂ©fi grĂące Ă  une tenue lyrique parfaite. Avec un sens incroyable du thĂ©Ăątre et du chant elle est idĂ©ale dans le rĂŽle de la diva du cinĂ©ma hollywoodien. Une sorte d’incarnation de Mae West ou de Greta Garbo aux coloratures stratosphĂ©riques ! Nous sommes heureux d’entendre une voix Française dĂ©fendre HĂ€ndel dans sa patrie.

Face Ă  elle, un peu moins assurĂ©e, la Lisaura de Dilyara Idrisova est plus terne. AffublĂ©e d’airs tout aussi formidables que sa rivale, malheureusement elle n’arrive pas Ă  saisir la portĂ©e dramatique du rĂŽle et le faire vivre avec la mĂȘme force que Blandine Staskiewicz.

Assurant la part belle dans le rĂŽle titre, Max-Emmanuel Cencic est un Alessandro dĂ©sopilant, excellent comĂ©dien et vif dans l’interprĂ©tation surprenante de ce rĂŽle dans la conception de Lucinda Childs. Musicalement il dĂ©passe largement toute incarnation passĂ©e, dans la tessiture de Senesino il est Ă  son apothĂ©ose.

Une autre voix formidable est celle de Xavier Sabata, formidable Tassilo, notamment dans le truchement de l’air « Da un breve riposo ».  Pour nous c’est une des meilleures voix de contre-tĂ©nor de notre Ă©poque !

Le trio masculin composé par Juan Sancho, Vasily Khoroshev et Pavel Kudinov est correct sans laisser un souvenir impérissable.

En somme, sous une chaleur caniculaire, cet Alessandro a permis Ă  ce chef d’Ɠuvre de rester dans la mĂ©moire du XXIĂšme siĂšcle malgrĂ© les accrocs et les libertĂ©s prises par Lucinda Childs. Dans cette production, Alessandro est un best-seller, un succĂšs du box office, pas plus pas moins.

Alessandro – Max-Emmanuel Cencic – contre-tĂ©no
Rossane – Blandine Staskiewicz – mezzo-soprano
Lisaura – Dilyara Idrisova – soprano
Tassile – Xavier Sabata – contre-tĂ©nor
Clito – Pavel Kudinov – Basse
Leonato – Juan Sancho – tĂ©nor
Cleone – Vasily Khoroshev – Alto

Mise-en-scùne – Lucinda Childs
DĂ©cors et costumes – Paris Mexis
ChorĂ©graphie – Bruno Benne

ARMONIA ATENEA
George Petrou, direction

Compte rendu, opéra. Halle, Goethe Theater de Bad-LauchstÀdt, samedi 6 juin 2015, 14h. Haendel : Alessandro.  Cencic, Staskiewicz. George Petrou, direction. Lucinda Childs, mis en scÚne.

Compte rendu, opéra. Halle (Allemagne). Festival HÀndel. Le 5 juin 2015. Haendel / Handel : Lucio Silla. Romelia Lichtenstein, Antigone Papoulkas 
 Enrico Onofri, direction. Stephen Lawless, mise en scÚne.

HAENDEL CLASSIQUENEWS handel_-_fr_gesellschaftLe cƓur de l’Allemagne est le creuset de la musique baroque. Des villes comme Eisenach, Magdeburg, Leipzig et Halle ont portĂ© dans leur sein les plus grands compositeurs de la gĂ©nĂ©ration 1680 et mĂȘme d’autres tels que Reichardt qui a contribuĂ© au Sturm und drang. A la convergence des villes, Halle est un centre intellectuel mĂ©connu mais passionnant. Surtout Ă©voquĂ©e dans les programmations par le cĂ©lĂšbre Georg Friedrich HĂ€ndel, la ville qui le vit naĂźtre et grandir est le siĂšge d’un des plus grands festivals consacrĂ©s au compositeur du Messie. Sise dans sa maison natale, la Fondation HĂ€ndel regroupe Ă  la fois un musĂ©e, des Ă©ditions musicales et scientifiques, un centre de recherche, deux salles de concert et de confĂ©rences, un musĂ©e d’instruments musicaux. La belle « Maison jaune » de Halle est aussi un charmant lieu de rencontre avant les concerts qui ont lieu dans toute la ville. Pendant quasiment tout un mois,  Halle et sa rĂ©gion rayonnent Ă  l’unisson de « vaillants Halle-lujahs ! ».

 

 

HALLE-festspiele-festival-handel-haendel-2015-lucio-silla-handel-haendel-2015-582-380

 

Lucio Silla de Haendel au festival de Halle 2015
HALLE-LUJAH !
LA CADUTA DEGLI DEI

Faire revenir un des opĂ©ras privĂ©s de HĂ€ndel est un pari. Comme dans tout pari, le risque n’est pas dans le hasard de la mise mais dans le moment et les numĂ©ros sur lesquels ont parie. En effet Lucio Silla est l’un des rares opĂ©ras de HĂ€ndel qui ne bĂ©nĂ©ficie pas vraiment de la sollicitude publique. Ce mystĂ©rieux opus lyrique est vraisemblablement une commande du richissime Lord Burlington (aucun lien avec la marque de chaussettes !) et a Ă©tĂ© dĂ©diĂ©e Ă©tonnamment au duc d’Aumont, ambassadeur du dĂ©clinant roi Louis XIV Ă  Londres. En 1713, la Guerre de Succession d’Espagne faisait encore rage et le Roi-Soleil vivait un crĂ©puscule plus que terni par quasiment 15 ans de conflit et des catastrophes naturelles.  Il est Ă©tonnant d’ailleurs, que le livret, portant sur un des tyrans les plus sanguinaires de Rome, puisse ĂȘtre sans ambigĂŒitĂ© pour le monarque Bourbon. Quoi qu’il en soit, Lucio Silla demeure un ouvrage teintĂ© d’ombres.

Et pourtant, l’Ɠuvre est d’une richesse passionnante. La palette HĂ€ndelienne est active dans toutes les mises en situation dramatiques, elle devient parfois beaucoup plus proche de l’école lyrique Hambourgeoise que de l’arcadisme italien.  Nous remarquons notamment l’efficacitĂ© des rĂ©cits et des airs d’une inventivitĂ© gĂ©niale.

onofri-enrico-maestro-Ce Lucio Silla, histoire politique et mouvementĂ©e a dĂ©jĂ  une intrigue d’une noirceur suffisante pour ajouter des gags Ă  la Visconti dans Les DamnĂ©s. La mise-en-scĂšne de Stephen Lawless est une lecture au papier calque sur l’intrigue, nous sommes déçus du manque de parti pris, du dĂ©faut d’appropriation  de l’histoire pour lui donner des nouveaux reliefs, pourtant prĂ©sents tant dans le livret que dans la musique.  On dirait que Stephen Lawless manquait d’imagination et s’est contentĂ© de construire une vision cinĂ©matographique, une glose ennuyeuse avec des clins d’Ɠil aux dictatures
 un rĂ©sultat qui ne laisse pas un souvenir impĂ©rissable. Et pourtant l’affiche Ă©tait belle.  La palme dĂ©finitivement revient Ă  l’extraordinaire Enrico Onofri ! Avec une souplesse et une hardiesse formidable, il engage cette partition dans une rĂ©alisation subtile, Ă©quilibrĂ©e et dĂ©bordante de nuances.  Il rĂ©ussit Ă  galvaniser l’excellent HĂ€ndelfestspielorchester Halle et nous offre une vĂ©ritable recrĂ©ation que nous espĂ©rons, un jour en CD plus qu’en DVD.

CĂŽtĂ© voix c’est bien plus inĂ©gal malheureusement. Le Silla caricaturĂ© par Filippo Mineccia qui demeure dans son registre sans apporter plus de plaisir ni de surprises. La voix est agile, techniquement correcte, mais sans plus. Peut-ĂȘtre qu’avec une autre mise-en-scĂšne, Filippo Mineccia aurait pu nous offrir toute l’étendue d’une voix qui semble receler des promesses. Aux antipodes, l’extraordinaire Metella de Romelia Lichtenstein est une merveille Ă  chaque note.  Cette magnifique interprĂšte est purement formidable dans l’émotion, dans la puissance et les nuances. Elle nous offre des trĂšs beaux moments d’art lyrique et nous la plaçons sans hĂ©siter dans le panthĂ©on des grandes HĂ€ndeliennes avec Ann Hallenberg, Rosemary Joshua, RenĂ©e Fleming et Sarah Connolly.

 

 

Papoulkas-Antigone-02

 

 

Mais le plus dĂ©cevant, c’est Jeffrey Kim en Lepido.  Nous dĂ©couvrons ici ce sopraniste d’ascendance corĂ©enne.  Raide dans l’interprĂ©tation vocale et dramatique, son timbre est mĂ©tallique et sans rĂ©el intĂ©rĂȘt. Nous sommes surpris par l’emphase exagĂ©rĂ©e de ses ornements et de son Ă©mission, c’est contreproductif tant pour la partition que pour le drame. Dans la mĂȘme veine, les soprani Ines Lex et Eva BauchmĂŒller n’ont pas rĂ©ussi a Ă©mouvoir avec simplicitĂ©. C’est aussi le cas de la basse Ulrich Burdack. Cependant, dans le rĂŽle de Claudio, la splendide Antigone Papoulkas (- NDLR : mezzo munichoise ; portrait ci contre -), a Ă©merveillĂ© nos sens avec ses coloratures et un sens rĂ©el du thĂ©Ăątre et de la musique. Son « Senti bel idol moi » d’anthologie, malgrĂ© un vibrato parfois un peu trop prĂ©sent, rend le personnage de Claudio trĂšs attachant.

Halle est une fĂȘte, un lieu de toutes les surprises, malgrĂ© un pari risquĂ©, le risque valait largement la peine, Lucio Silla est revenu des limbes et, on l’espĂšre restera dĂ©sormais parmi nous !

Lucio Silla de Haendel au Festival Halle 2015
Lucio Silla – Filippo Mineccia – contretĂ©nor
Metella – Romelia Lichtenstein – soprano
Lepido – Jeffrey Kim – contretĂ©nor (sopraniste)
Flavia – Ines Lex – soprano
Claudio – Antigone Papoulkas – mezzo-soprano
Celia – Eva BauchmĂŒller – soprano
Scabro / Il dio di guerra – Ulrich Burdack – basse
Mise-en-scùne – Stephen Lawless
DĂ©cors et costumes – Franck Philip SchlĂ¶ĂŸmann
VidĂ©o – Anke Tornow
Dramaturgie – AndrĂ© Meyer

HĂ€ndelfestspielorchester Halle
Dir. Enrico Onofri

Compte rendu, opĂ©ra. Halle (Allemagne). Festival HĂ€ndel. Le 5 juin 2015.  Haendel / Handel : Lucio Silla. Romelia Lichtenstein, Antigone Papoulkas 
 Enrico Onofri, direction. Stephen Lawless, mise en scĂšne.

 

 

Compte rendu, concert. Montpellier, Opéra Berlioz-Le Corum. Le 19 juillet 2015. Koering : Sprachgitter Ephrem. Wagner, Liszt. Orchestre national de France. Alexander Vedernikov, direction.

Montpellier est une ville magique mĂȘme quand elle est assoupie. Sous un ciel de cobalt avec Ă  son zĂ©nith, une perle d’or et de feu, les volets demeurent clos, les ruelles semblent serpenter entre feu et ombre, sous les silences du sommeil mĂ©ridien. Le promeneur s’essaye aux musĂ©es, il s’Ă©gare dans les allĂ©es et finit son parcours dans une terrasse pour y goĂ»ter le nectar des maquis, un Pic Saint-Loup moirĂ© de velours cramoisi. A l’heure oĂč les cistres des cigales pĂ©rissent dans la nuit, c’est un public endimanchĂ© qui s’affaire dans Le Corum. Vestes en lin, robes fleuries et chaussures en daim, tout se prĂ©pare pour l’Ă©vĂ©nement: une crĂ©ation! En effet, ce 30Ăšme Festival de Radio-France et Montpellier ne pouvait aucunement ignorer la figure tutĂ©laire de RenĂ© Koering. Ce concert est plus qu’un hommage ou une rĂ©trospective, c’est un manifeste du prĂ©sent. RenĂ© Koering est reçu comme un crĂ©ateur, un tĂ©moin fort de la musique.

En effet, les quatre piĂšces qui forment le programme sont Ă©trangement complĂ©mentaires. D’une suite recomposĂ©e par RenĂ© Koering, de PellĂ©as et MĂ©lisande, une formidable crĂ©ation “Sprachgitter Ephrem”, deux larges extraits du Parsifal de Wagner et le rare poĂšme symphonique Mazeppa de Liszt, tout est une sorte de narration inspirĂ©e du monde crĂ©atif du compositeur.

La source et la mer

Nous passerons assez vite sur la “suite” de PellĂ©as et MĂ©lisande qui reprend les moments les plus contemplatifs de la partition de Debussy, cependant, on retrouve une sorte de pĂąte musicale, qui nous offre une vision trĂšs moderne de ce monument lyrique, sans les vers de Maeterlinck, finalement, PellĂ©as et MĂ©lisande aurait bien pu ĂȘtre un poĂšme symphonique. Cette suite intelligemment pensĂ©e, glisse comme une Ă©charpe de soie, comme une lumiĂšre fugitive sur une fresque de Puvis de Chabannes.

Koering rene portrait classiquenews-Rene1_c_Ginot-JennepinCe qui fut passionnant sans Ă©quivoque fut le Concerto pour piano(s) et orchestre de RenĂ© Koering (portrait ci-contre). A la fois dĂ©peignant les horreurs barbares de la guerre et une sorte de mĂ©lismes poĂ©tiques imprĂ©gnĂ©s de romantisme, ce “Sprachgitter Ephrem” devient une crĂ©ation subjuguĂ©e Ă  l’astre dramatique des heures blĂȘmes. Par moments, on retrouverait mĂȘme des couleurs dignes des tableaux de Caspar David Friedrich, des consonances trĂšs proches d’un rĂȘve sur le temps, l’angoisse des souvenirs, encore un tĂ©moignage d’un passĂ© douloureux qui ne veut plus nous quitter. Par moments le piano est un amortisseur sensuel de l’orchestre, souvent incisif et en une seconde, on entend le deuxiĂšme piano en coulisses, dans un lamento nu, dĂ©naturĂ© et splendide, tel un spectre, une psychĂ© du piano concertant. Cette belle crĂ©ation a rĂ©vĂ©lĂ© la profonde grĂące de la musique de RenĂ© Koering. Si les influences semblent ĂȘtre lĂ , on trouve que le langage propre au compositeur se dĂ©ploie sans autre force que la sienne. Les autres piĂšces sont intĂ©ressantes, et nous remarquerons notamment le sublime Mazeppa de Liszt, formidable Ă©preuve de virtuositĂ© et de voltige pour l’orchestre.

CĂŽtĂ© interprĂštes, remplaçant Boris Berezovsky pour la crĂ©ation de RenĂ© Koering, c’est le jeune Yuri Favorin qui relĂšve le dĂ©fi magnifiquement bien. Si on peut lui reprocher un rien d’hĂ©sitation, il est formidable par cette Ă©preuve qui nous permet de le connaĂźtre sous des excellents auspices.

L’Orchestre National de France, vouĂ© depuis ces dernier mois Ă  l’incertitude de son destin, malgrĂ© un Wagner un peu mollasson, est dans une forme exceptionnelle pour le Liszt et le Concerto, les couleurs et les effets sont lĂ . D’ailleurs, les musiciens ont rĂ©ussi Ă  vaincre les tempi, quelque fois trop brutaux de Alexander Vedernikov.  En effet le chef russe ne dirige pas avec subtilitĂ©, c’est plutĂŽt une lutte entre le pupitre et les phalanges, le pire Ă©tant les extraits de Parsifal rendus 
 inintĂ©ressants et par moments ennuyeux. Le Mazeppa, demeure juste mais l’excĂšs de gestes du chef a certainement empiĂ©tĂ© largement sur la prĂ©cision. Quoi qu’il en soit, la soirĂ©e se termine avec le sentiment qu’un nouveau rĂ©veil pour le romantisme est possible, surtout quand sous les arbres de Montpellier, la lune est blanche comme un oeil d’ivoire.

Compte rendu, opéra. Montpellier, Opéra Berlioz. Samedi 18 juillet 2015 : Offenbach : Fantasio, 1872, version originelle reconstituée.

Les nuits d’Ă©tĂ© du Languedoc sont apprĂȘtĂ©es de leur nuditĂ© diamantine aprĂšs leur dernier bain de soleil dĂ©corĂ©es ça et lĂ  de quelques cigales dont l’harmonie se tait quand le grillon enroule sa sĂ©rĂ©nade sous les arbres. Le Corum est au bout d’une fraĂźche allĂ©e, en face du trĂšs beau musĂ©e Fabre aux trĂ©sors inespĂ©rĂ©s. Au coeur de cette nef de marbre et d’acier se trouve la salle immense de l’OpĂ©ra Berlioz, vĂ©ritable prouesse acoustique.

Les points sur les i

Entrer dans cet endroit avec la promesse d’un chef-d’oeuvre est toujours palpitant. Depuis le dĂ©but, le Festival de Radio-France et de Montpellier a saisi le mĂ©lomane avec les redĂ©couvertes et Jacques Offenbach n’a jamais Ă©tĂ© en reste. N’oublions surtout pas les Rheinnixen dont les accents romantiques et profonds font oublier l’ironie de  Wagner sur le “Petit Mozart des Champs-ElysĂ©es”. En effet, Offenbach est un des compositeurs les plus mĂ©connus de la musique Française. Tel est le sort des auteurs de tubes, on ne connait que ce qui est demeurĂ© populaire, ils semblent condamnĂ©s Ă  n’ĂȘtre que les pĂšres que des enfants qui ont rĂ©ussi, la cĂ©lĂ©britĂ© est ingrate bien plus que l’anonymat.

 

 

 

fantasio offenbach crebassa bello bou firedemann layer compte rendu classiquenews

 

 

Fantasio est une Ă©tape dans l’histoire de l’opĂ©ra comique et un tĂ©moin de son Ă©poque. Issu originellement du gĂ©nie poĂ©tique d’Alfred de Musset, Fantasio est un personnage qui rĂ©unit tout le pathos de “l’enfant du siĂšcle”, mĂ©ditatif et lunaire. Un peu une sorte de fan de Christine and the Queens en 2015, un peu dandy, un peu hipster, mais trĂšs romantique. Fantasio, l’opĂ©ra comique est crĂ©Ă© deux ans aprĂšs la dĂ©faite de Sedan qui sonna le glas du Second Empire. Dans une France humiliĂ©e et frileuse, en proie Ă  des crises profondes et au lendemain d’une guerre civile qui opposa Paris Ă  la province. 1872 c’est aussi une annĂ©e de pĂ©nurie, de restructurations et d’occupation. A la crĂ©ation, le 18 janvier 1872, les armĂ©es prussiennes occupent Reims, quasiment aux portes de Paris, qu’elles n’évacueront qu’en novembre. La France vit des heures de lourde remise en cause. En crĂ©ant une oeuvre plus contemplative que comique, plus sentimentale que railleuse, Offenbach a, semble-t-il déçu et Ă©nervĂ© les publics. L’heure n’Ă©tait pas au rire, mais plutĂŽt au divertissement. Malheureusement, Fantasio tomba, malgrĂ© la beautĂ© de la partition, la puissance poĂ©tique de son livret, fidĂšle quasiment mot par mot de la piĂšce de Musset. La mĂ©lancolie qui sĂ©vit sur la France en 1872 continue Ă  la perturber mĂȘme en 2015, on n’arrĂȘte pas un Ă©clat de rire avec un coup de canon.

 

 

Vivre par la poĂ©sie, le rire et l’amour

 

Mais Ă  Montpellier, Fantasio revient dans un contexte Ă©trange. La France au coeur d’une crise de la culture et en proie Ă  des remous institutionnels redĂ©couvre un ouvrage qui nous parle du rire de soi, de l’utilitĂ© de la contemplation. Sortir de la rĂ©alitĂ© du monde pour mieux le supporter, apprendre Ă  vivre par la poĂ©sie, le rire et l’amour. La musique est un ravissement et dans cette version de concert, elle est servie avec Ă©motion et justesse par un Orchestre National de Montpellier-Languedoc-Roussillon remarquable. Les couleurs sont lĂ , l’Ă©nergie aussi, qui ne dĂ©ment pas que c’est un opĂ©ra comique teintĂ© de romantisme. Les musiciens sont conduits par Friedemann Layer, formidable et sublime chef dans ce rĂ©pertoire qu’il connait, qu’il comprend et qu’il transmet admirablement.

CĂŽtĂ© voix, la fine fleur des jeunes voix Françaises Ă©tait Ă  l’honneur avec Marianne Crebassa incarnant Fantasio et Omo Bello, la princesse Elsbeth de BaviĂšre. Marianne Crebassa a rendu la vie Ă  Fantasio en entrant dans les travers de cet hĂ©ros loufouque et fantasque, d’une bravoure et d’une Ă©motion incontestables, les couleurs scintillantes et subtiles de la partition ont Ă©tĂ© formidablement rendues par cette interprĂšte magistrale. Omo Bello nous ravit par la tendresse de son timbre, la dĂ©licatesse de son incarnation et ça et lĂ  par l’Ă©nergie revigorante tout le long de ses apparitions.

Jean-Sébastien Bou est un Prince de Mantoue splendide avec un grand sens du comique et un timbre délicieux tout comme son comparse Loïc Félix, inénarrable Marinoni, surtout dans le duo de substitution.

Les quatre jeunes amis de Fantasio, Michal Partyka, Enguerrand de Hys, RĂ©my Mathieu, Jean-Gabriel Saint-Martin dĂ©ploient des purs moments de bonheur et des interventions bien plus justes que les interprĂštes des mĂȘmes rĂŽles dans l’enregistrement chez Opera Rara.

Le roi de Renaud Delaigue et le page Flamel de Marie Lenormand ont fait des apparitions remarquées malgré des personnages en demi-teinte dans la partition.

Au lieu de restituer l’intĂ©gralitĂ© des dialogues, les interventions narratives de Julie Depardieu rĂ©sument assez bien l’histoire et permettent de lui donner une synthĂšse qui rend l’intrigue accessible.

Finalement, Ă  part le talent rĂ©el et consacrĂ© de cette formidable Ă©quipe, ce Fantasio nous permet de saisir que c’est la contemplation et l’humilitĂ© qui semblent ĂȘtre les meilleures rĂ©ponses aux crises d’un monde, hĂ©las, si enclin Ă  la cĂ©lĂ©ritĂ© et Ă  l’impatience. Contempler, savoir Ă©couter, percevoir les sentiments et la personnalitĂ© d’autrui et rire de soi sont les principales leçons de cet opĂ©ra comique. BoudĂ© en 1872 Ă  cause du traumatisme et la douleur de la guerre d’ambition; en 2015, Fantasio nous est rendu pour que, par delĂ  les malheurs, nous continuions Ă  vivre et profiter de chaque instant envers et contre tout.

 

 

 

Jacques Offenbach
Fantasio (1872 – version de Paris originale reconstituĂ©e)
Fantasio – Marianne Crebassa
Le Prince de Mantoue – Jean-SĂ©bastien Bou
Elsbeth – Omo Bello
Sparck – Michal Partyka
Le Roi de BaviĂšre – Renaud Delaigue
Marioni – LoĂŻc FĂ©lix
Flamel – Marie Lenormand
Facio – Enguerrand de Hys
Max – RĂ©my Mathieu
Hartmann – Jean-Gabriel Saint-Martin
Un PĂ©nitent – Gundars Dzilums
Un Monsieur qui passe – HervĂ© Martin

RĂ©citante – Julie Depardieu

Orchestre National Montpellier-Languedoc-Roussillon
Choeur de l’OpĂ©ra National Montpellier – Languedoc – Roussillon
Choeur de la Radio Lettone

dir. Friedemann Layer

Illustration : Omo Bello, Mariane Crebassa, Friedemann Layer © M Ginot 2015.

 

 

Compte rendu, concert. Montpellier, le 17 juillet 2015. Boismortier : Don Quichotte chez la duchesse. Le Concert Spirituel, Hervé Niquet.

Pour les vacanciers et baroudeurs de juillet, Montpellier est avant tout la plage
 Palavas-les-Flots, Carnon ou La Grande Motte attirent dans les pourtours mĂ©diterranĂ©ens. Et pourtant aussi Montpellier, c’est une ville-Ă©tat mĂ©diĂ©vale, la Place Royale du Peyrou, la toute premiĂšre universitĂ© de MĂ©decine, le MusĂ©e Fabre et, bien entendu, la musique. 30 ans sont passĂ©s vite pour le Festival de Radio France et Montpellier. Source de crĂ©ations, de rĂ©surrections, de rĂ©vĂ©lations, le Festival de Montpellier est devenu en trois dĂ©cennies l’aorte musicale des Ă©tĂ©s MĂ©diterranĂ©ens. Cette annĂ©e, Montpellier accueillait Ă  l’OpĂ©ra-ComĂ©die et au Corum, la fine fleur des ensembles et des voix. Avec deux recrĂ©ations du XIXĂšme siĂšcle et deux rĂ©surrections baroques, la 30Ăšme Ă©dition a assurĂ© les surprises.

 

 

 

Festival de Radio France et Montpellier : la trentaine florissante !

 

 

boismortier niquet donquichotte-ot-metz-metropole-2015-4295

 

 

Le Rire. L’OpĂ©ra-ComĂ©die accueillait la production de Don Quichotte chez la Duchesse de Joseph Bodin de Boismortier, dans une reprise des productions de Metz et de l’OpĂ©ra Royal de Versailles. Cette mouture, est la deuxiĂšme incursion de Corinne et Gilles Benizio dans l’opĂ©ra baroque aprĂšs le fastueux King Arthur de Purcell, toujours avec le Concert Spirituel et HervĂ© Niquet. Ce couple venant du thĂ©Ăątre est plus connu par leurs sketches grimĂ©s en Shirley et Dino. Mythiques dans le panthĂ©on populaire, Corinne et Gilles Benizio offrent une vision pointilleuse et lĂ©gĂšre du spectacle lyrique. Que l’on ne s’y mĂ©prenne pas, cette vision nous a semblĂ© juste et aboutie, la potion magique dont avait sacrĂ©ment besoin la fatuitĂ© de la scĂšne opĂ©ratique.  Quand on parle de comĂ©die, en France, souvent ça sonne faux aux oreilles des publics vieillissants et conservateurs. La comĂ©die, n’en dĂ©plaise, n’est pas simplement l’apanage des longues tirades de Lope de Vega ou des facĂ©ties de MoliĂšre ou autres Goldoni voire Ionesco ou Fo. Le propre du comique est de grossir les traits et dĂ©montrer par le rire que la vie n’est qu’une suite de ridicules, voulus ou pas; la gravitĂ© est un acte manquĂ© de la vie. Pour vivre en paix, il faut savoir rire, et surtout rire de soi.

boismortier don quichotte chez la duchesse Opera-ballet-La-rejouissante-exuberance-de-Don-Quichotte-chez-la-duchesse_article_popinDon Quichotte chez la Duchesse, avec un livret du grandiose Charles-Simon Favart, est une fable intĂ©ressante, issue du dĂ©lirant chevalier de Cervantes. Favart et Boismortier ont fignolĂ© un Ă©pisode efficace proche du thĂ©Ăątre de l’absurde.  Ce gĂ©nial tandem a crĂ©Ă© un objet unique, qui nous offre l’opportunitĂ© de veiller Ă  ne pas sombrer dans la folie du sĂ©rieux et rire de nous mĂȘmes. Favart et Boismortier ont tirĂ© les leçons essentielles du Don Quichotte de Cervantes, dans cette production Corinne et Gilles Benizio aussi. Ils ont accompli, avec respect, ce que d’autres membres de “l’establishment” lyrique auraient pu rendre lourd et pontifiant ; ils nous ont rendu le Quijote originel de Cervantes, celui qui brave le ridicule pour servir la cause de l’amour. Dans cette mise en scĂšne, Corinne et Gilles Benizio nous ont fait sentir leur amour profond pour la musique lyrique. Merci Ă  eux.

A leurs cĂŽtĂ©s, HervĂ© Niquet se prĂȘte au plaisir de divertir et de jouer un rĂŽle plus que musical dans la production. Il interpelle tellement il joue bien. Musicalement, le Concert Spirituel dĂ©ploie toutes les couleurs dignes de cette oeuvre, alliant l’exotisme, la parodie, l’enthousiasme et, quelque fois un hĂ©roĂŻsme dramatique Ă  la Française.

CĂŽtĂ© voix, Emiliano Gonzalez Toro remplace François Nicolas Geslot. Il incarne un Quichotte lunaire, trĂšs Ă  mĂȘme de grimer la folie, ayant un sens du comique tout en subtilitĂ©. La voix est grande et belle, avec des moments de pure beautĂ© qui mettent en avant la musique inspirĂ©e de Boismortier.

Chantal Santon, sublime en Virago et en enchanteresse dĂ©guisĂ©e. Sa voix pourfend telle une Ă©pĂ©e d’argent les difficultĂ©s semĂ©es par Boismortier et s’en tire avec de l’or patinĂ© dans les graves, un torrent diamantin dans les aigus.

Les deux loufoques Sancho et Merlin, campés par Marc Labonnette et Joao Fernandes sont enivrants de drÎlerie comme stupéfiants de talent dans les airs.

Camille Poul et Charles Barbier sont charmants ; ils ajoutent une belle cerise sur ce délicieux dessert lyrique.

Les danseurs de la Compagnie La Feuille d’Automne de Philippe Lafeuille ajoutent la grĂące, l’humour et la beautĂ© Ă  cette production trĂšs complĂšte.

Il est insoutenable de ne pas rire et d’apprĂ©cier ce Don Quichotte qui nous revient d’un extraordinaire voyage dans le temps. Mais pour les quelques dĂ©tracteurs Ă  la censure facile, nous rĂ©pondrons la belle phrase de l’Ingenioso Hidalgo de Cervantes: “Sancho, los perros ladran, quiere decir que vamos avanzando.” (“Sancho, les chiens aboient, ça veut dire qu’on avance ».)

Compte rendu, concert. Montpellier, le 17 juillet 2015. Boismortier : Don Quichotte chez la duchesse. Le Concert Spirituel, Hervé Niquet.

Don Quichotte – Emiliano Gonzalez Toro
Sancho Pança – Marc Labonnette
Altisidore/ La Duchesse/La reine du Japon – Chantal Santon Jeffery
Montesinos/Merlin / Le traducteur – Joao Fernandes
Le Duc / Le Japonais – Gilles Benizio (“Dino”)
La Danseuse espagnole – Corinne Benizio (“Shirley”)
Une paysanne, Une Amante, Le “Joli sapajou” – Camille Poul
Un Amant – Charles Barbier

Mise en scĂšne – Corinne et Gilles Benizio (alias Shirley et Dino)
ChorĂ©graphie – Philippe Lafeuille
DĂ©cors – Daniel Bevan
LumiĂšres – Jacques Rouveyrollis
Costumes – Charlotte Winter & AnaĂŻs Heureaux

Le Concert Spirituel, dir. Hervé Niquet
Cie La Feuille d’Automne

 

 

Grand entretien avec Olivier Morançais, directeur du Théùtre de Poissy

morancais-olivier-theatre-de-poissy-saison-2015-201-6--enfant-spectateur-opera-entretien-sur-classiquenews-juin-2015Grand entretien : Olivier Morançais. Le nouveau ThĂ©Ăątre de Poissy c’est lui ; l’opĂ©ration “Enfant, spectateur, opĂ©ra” poursuivie chaque annĂ©e dans les classes est sa rĂ©ponse Ă  la crise : sensibilisation, pĂ©dagogie, partage, Ă©ducation.  Avec panache et courage, le directeur du ThĂ©Ăątre de Poissy Olivier Morançais, poursuit surtout la politique exemplaire de son prĂ©dĂ©cesseur Christian Chorier aujourd’hui dĂ©cĂ©dĂ© : faire de Poissy une ville dĂ©diĂ©e Ă  la culture, dĂ©vouĂ©e Ă  sa large diffusion, Ă  son accessibilitĂ©. De fait, la saison musicale Ă  Poissy propose des grands concerts et de grands artistes ailleurs programmĂ©es dans des salles chĂšres, Ă  Poissy dans des conditions tarifaires plus qu’avantageuse. Et si qualitĂ©, bon marchĂ© rimaient avec Poissy ? Entretien avec Olivier Morançais, directeur du ThĂ©Ăątre de Poissy. Propos recueillis par notre rĂ©dacteur Pedro Octavio Diaz.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Bonjour Olivier Morançais, vous nous recevez aujourd’hui au ThĂ©Ăątre de Poissy. Tout d’abord, pouvez-nous prĂ©senter en quelques mots le ThĂ©Ăątre de Poissy et votre parcours ?

Olivier Morançais : Le ThĂ©Ăątre de Poissy est un thĂ©Ăątre qui possĂšde plusieurs particularitĂ©s. La premiĂšre est qu’il se trouve dans la ville de Poissy, dans l’HĂŽtel de Ville. Il y en a une dizaine comme ça en France. Il a Ă©tĂ© construit au mĂȘme temps en 1937 et modifiĂ© en 1991pour ĂȘtre une salle de 1028 places sans fosse d’orchestre et proscenium et de 976 avec la fosse d’orchestre et le proscenium. Beaucoup l’appellent« l’opĂ©ra-thĂ©Ăątre » parce que le son y est totalement extraordinaire, il a Ă©tĂ© conçu pour la musique classique, pour la musique baroque et c’est vrai que l’acoustique est relativement excellente, et de grands chefs d’orchestre disent meilleures mĂȘme Ă  certaines grandes salles parisiennes. C’est un lieu pluridisciplinaire avec une dominante musique classique, musique lyrique, musique baroque.  Mais oĂč depuis 5ans que je suis lĂ , j’ai amenĂ© du cirque, de l’humour, du thĂ©Ăątre classique et contemporain, de la danse contemporaine, du jazz. Sur ce point je suis assez fier parce qu’il n’y avait pas de public de jazz Ă  Poissy, ça fait 5 ans dĂ©jĂ  qu’on a crĂ©Ă© un vrai public de jazz. D’ailleurs, nous sommes associĂ©s au festival Blues sur Seine oĂč on fait soit l’ouverture, soit la clĂŽture. Alors, concernant mon parcours, je suis avant tout comĂ©dien, je crois qu’on le reste toute sa vie, surtout quand on a dĂ©butĂ© Ă  20 ans. Mais aussi metteur en scĂšne de thĂ©Ăątre, metteur en scĂšne d’opĂ©ra, j’en ai montĂ© 8. J’ai Ă©tĂ© artiste en rĂ©sidence et compagnie en rĂ©sidence Ă  Herblay, dans le Val d’Oise,  pendant 13 ans. Et puis j’ai Ă©tĂ© directeur du Grand ThĂ©Ăątre de Calais, Ă  qui j’ai donnĂ© son nom. Et puis je suis arrivĂ© Ă  Poissy en octobre 2010, il y a presque 5 ans.

 

CLN : Dans ce contexte de crise, quels sont les enjeux d’un thĂ©Ăątre comme celui de Poissy ?

OM : La nature d’un thĂ©Ăątre comme Poissy est d’abord d’ĂȘtre un thĂ©Ăątre de ville. Donc de s’adresser tout d’abord au public Pisciacais et du public Yvelinois.  Tout d’abord parce que les soutiens premiers du ThĂ©Ăątre sont la ville de Poissy et le dĂ©partement des Yvelines.  Ensuite je pense que comme tout thĂ©Ăątre de ville inscrit dans un territoire, le deuxiĂšme enjeu est de s’inscrire dans une action pĂ©dagogique forte envers tous les publics et, prioritairement en ce qui meconcerne, du jeune public scolaire. J’entends par lĂ  les scolaires de la maternelle au lycĂ©e. Avec, Ă  Poissy, une particularitĂ© que j’ai apportĂ© d’Herblay, oĂč j’avais expĂ©rimentĂ© la chose avec l’ancienne directrice du ThĂ©Ăątre d’Herblay, qui est de faire une opĂ©ration qui a pour nom : « Enfant, spectateur, opĂ©ra » qui dure 4 mois et qui investit trĂšs fortement les enseignants, l’équipe artistique du projet d’opĂ©ra choisi et moi-mĂȘme au thĂ©Ăątre. Le principe est le suivant : en octobre, on fait une rĂ©union avec les enseignants qui souhaitent entrer dans le projet oĂč on leur explique, avec la responsable pĂ©dagogique Mme Janie Lalande, la nature du projet que le metteur en scĂšne et le chef d’orchestre vont monter. Cette annĂ©e,  par exemple c’était le Barbier de SĂ©ville, l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente c’était La Traviata, l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente encore c’était Norma de Bellini. Durant la rĂ©union prĂ©paratoire on explique aux enseignants que le metteur en scĂšne et le chef d’orchestre viendront successivement dans leurs classes pour parler de mise en scĂšne, d’opĂ©ra, de l’Ɠuvre en question, des personnages, des situations, de la musique et des partis pris artistiques.  De plus, une chanteuse ou un chanteur lyrique nous accompagnent pour expliquer la mĂ©canique du corps. On rĂ©unit les classes par Ă©cole et on leur explique ça pendant plusieurs heures.
En novembre-dĂ©cembre, Mme Janie Lalande va passer une heure par classe avec l’enseignant pour expliquer l’Ɠuvre, l’annĂ©e prochaine par exemple ce sera La Traviata ;  lĂ  ils expliquent  les personnages, les rapports humains entre les protagonistes. Puis en dĂ©but d’annĂ©e, l’enseignant fait aux Ă©lĂšves des sĂ©ances d’écoute active et passive avec des enregistrements.  AprĂšs le professeur rebondit grĂące Ă  l’Ɠuvre Ă©tudiĂ©e surd’autres matiĂšres,  par exemple le livret de Traviata peut faire appel Ă  l’étude de la langue, le Français, la musique au calcul, surtout en primaire. L’opĂ©ra est un outil pĂ©dagogique formidable qui permet de toucher toutes les matiĂšres que les enseignants ont Ă  transmettre aux enfants. TroisiĂšme Ă©tape, on vient avec l’équipe artistique pour faire une nouvelle sĂ©ance de prĂ©paration. Puis quatriĂšmement, les Ă©lĂšves assistent Ă  la rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale dans son intĂ©gralitĂ©, pendant 2h ou 2h45, et ils ressortent de lĂ  gorgĂ©s de bonheur, enthousiasmĂ©s. La premiĂšre annĂ©e nous avons eu 5 classes, la deuxiĂšme annĂ©e 17 classes et la troisiĂšme annĂ©e 27 classes, c’est Ă  dire que cette saison, pour Le Barbier de SĂ©ville, nous avons accueilli 631enfants. Ces Ă©lĂšves ont travaillĂ© sur l’opĂ©ra pendant 4 mois et ont apprit une Ɠuvre en entier et connaissent mieux que quiconque les rapports humains qui s’y dĂ©roulent et les situations que s’y dĂ©veloppent. C’est un projet qui a Ă©videmment des consĂ©quences positives dans la vie scolaire.  On est les seuls en France Ă  faire ça sur une classe d’ñge tous les ans depuis trois ans, il y en aura encore une l’annĂ©e prochaine et j’espĂšre l’annĂ©e suivante.

 

CLN : Justement sur le territoire de Poissy, existe-t-il une réponse des institutions publiques à ce projet ?

OM : Oui et non, c’est Ă  dire, que je suis parti de l’idĂ©e que les enseignants devaient ĂȘtre le premier vecteur de transmission d’art et de culture en direction des enfants. Lorsque ceux-lĂ  et ceux-ci s’emparent et s’approprient le projet, on n’a plus besoin de l’institution. Evidemment les institutions sont prĂ©venues, Ă©videmment on a leur soutien moral, philosophique et mĂȘme culturel, puisque la responsable pĂ©dagogique musique de la RĂ©gion assiste Ă  nos interventions. On n’a pas eu besoin de solliciter du financement public. Le dĂ©partement nous soutient et est constamment informĂ© par un rapport que nous rĂ©digeons sur l’Ɠuvre prĂ©sentĂ©e et Ă©tudiĂ©e dans l’annĂ©e. Mais l’initiative vient du ThĂ©Ăątre de Poissy en direction des enseignants pour les Ă©lĂšves.  Dans ma carriĂšre, ce n’est pas nouveau puisque je l’ai vĂ©cu durant 13 ans au ThĂ©Ăątre d’Herblay. J’y ai compris que quand on met une petite graine d’opĂ©ra dans la tĂȘte des enfants, quelle qu’elle soit, cette graine et quoi que les enfants en fassent, peut  transformer de fond en comble l’état d’esprit de l’enfant ; au fond de lui-mĂȘme, il sera un peu diffĂ©rent, il sera un peu plus ouvert sur le monde, un peu plus ouvert sur la diffĂ©rence, il aura un sens un peu plus critique sur ce qui se passe autour de lui.  Je l’ai expĂ©rimentĂ© Ă  Herblay et ça se passe Ă  Poissy et j’en suis ravi.

 

CLN : Quels sont les établissements que vous touchez ?

OM : Les primaires,  pour cette annĂ©e et les trois ans passĂ©s. Et cette annĂ©e, je suis en projet de continuer le projet sur les primaires CE2, CM1, CM2 parce que les enfants sont Ă  une Ă©tape plus encline Ă  saisir la multitude d’informations que peut procurer un opĂ©ra. On parle de situations, de personnages, de costumes, de musique, de chef d’orchestre, toute une masse d’informations qui n’est pas simple, donc il faut quand mĂȘme des enfants qui ont entre 8 et 11 ans. Et ils sont terriblement et avidement rĂ©ceptifs et demandeurs dĂšs qu’on leur offre la possibilitĂ© de comprendre. D’ailleurs grĂące aux enseignants de Poissy,  à qui je rends hommage,  ceux qui suivent ce projet depuis le dĂ©but ont des enfants qui vont donc voir 3 ou 4 opĂ©ras dans leur scolaritĂ© de primaire au ThĂ©Ăątre de Poissy. Donc c’est une chance inouĂŻe pour ces enfants puisqu’ils sont « piquĂ©s »  au cƓur et Ă  l’émotion pour la durĂ©e de leur vie concernant l’approche du spectacle vivant. Le but Ă©tant Ă©videmment, in fine, d’en faire des spectateurs avertis, critiques et aimants du spectacle vivant qui reviendront  adultes avec leur famille dans les salles de spectacle. Par ailleurs pour la saison 2016 / 2017, j’ai un autre projet avec un grand chef d’orchestre concernant les lycĂ©es.

 

CLN : Avec ce« laboratoire », vous ĂȘtes entrain de former votre futur public d’opĂ©ra. Mais est-ce que vous comptez Ă©tendre cette expĂ©rience au thĂ©Ăątre ?

OM : Oui et non. Pour Ă©tendre cela au thĂ©Ăątre il est nĂ©cessaire de passer par l’institution, l’Éducation Nationale, notamment par les classes PAC (Projet d’Action Culturelle). Le projet vient immanquablement des enseignants. J’ai deux enseignants dans deux Ă©coles qui se positionnent sur un projet d’Action Culturelle dans leurs classes et qui me demandent de leur proposer des artistes et des compagnies qui vont travailler avec eux sur des projets d’écriture et de mise en scĂšne thĂ©Ăątrales. C’est plus confidentiel.  Ce n’est pas toute une tranche d’ñge, ni toutes les Ă©coles de Poissy.

 

CLN : Alors si je comprends bien, pour résumer, sans aucune subvention supplémentaire, vous faites ce projet.

OM : L’OpĂ©ra de Paris le fait mais pas sur une tranche d’ñge et pas sur 4 mois de durĂ©e d’apprentissage. D’autres thĂ©Ăątres le font sĂ»rement en France ou en Île de France, mais pas avec cette durĂ©e et cette pĂ©rennitĂ© ni avec cet approfondissement ni cette approche mĂ©thodologique. Pour notre part, nous donnons aux enseignants qui suivent ce projet un dossier de 80 pages. Par exemple pour le Barbier de SĂ©ville, on y trouve l’historique de l’Ɠuvre, la piĂšce de Beaumarchais, le livret de l’opĂ©ra, la musique et tout cela est dĂ©cortiquĂ© « comme une crevette rose », comme je dis aux enfants, pour aller au fond de l’outil pĂ©dagogique que peut reprĂ©senter l’opĂ©ra. Nous sommes les seuls Ă  aller autant en profondeur. On y trouve aussi plus loin, les maisons d’opĂ©ra, les tessitures
 c’est extrĂȘmement complet.

 

CLN : Est-ce que vous pensez exporter cette idée ?

OM : Non, ce n’est pas possible parce que le concept fonctionne Ă  partir de la crĂ©ation d’un spectacle, une fois que cette crĂ©ation a lieu tout le travail prĂ©paratoire est dĂ©jĂ  achevĂ©. Je vous rappelle que les enfants assistent Ă  la rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale. C’est trĂšs difficile de le refaire ailleurs, Ă  moins de refaire une gĂ©nĂ©rale encore et les moyens, financiers et physiques, que cela mobilise seraient Ă©normes puisqu’il faudrait faire tout le parcours sur une autre ville.

 

CLN : Et des coproductions avec d’autres thĂ©Ăątres ?

OM : Le producteur, jusqu’à prĂ©sent, Ă©tait l’association OpĂ©ra cĂŽtĂ© CƓur qui gĂ©rait les trois derniers spectacles et sont toujours en coproduction avec d’autres salles dans d’autres villes ne serait-ce pour la crĂ©ation de leurs spectacles. Ils essayent aussi d’aller dans ce sens et dans cette action pĂ©dagogique forte sans pouvoir aller jusqu’au bout. Ici c’est particulier parce que nous accueillons la crĂ©ation du spectacle. On ne peut pas faire semblant de crĂ©er un spectacle devant les enfants, ils s’en rendent compte tout de suite et leur rĂ©action est impitoyable et ça ne passe pas.

 

CLN : ForcĂ©ment, c’est un projet formidable parce que vous formez les mĂ©lomanes de demain. Et pour les mĂ©lomanes d’aujourd’hui, les jeunes adultes et jeunes actifs est-ce que vous dĂ©veloppez aussi une approche ?

OM : Ce que je demande de plus en plus au directeur musical de chaque concert programmĂ© Ă  Poissy c’est de prendre un petit quart d’heure pour expliquer la musique que le spectateur va entendre. Tout le monde n’est pas un grand spĂ©cialiste de musique classique. Moi-mĂȘme je suis un amateur Ă©clairĂ© de la musique, je suis tombĂ© dedans par amour instinctif, j’ai aussi besoin qu’on m’explique ce qui s’y passe. Et comme je suis allĂ© dans des festivals oĂč ça se fait, j’ai dĂ©cidĂ© de le faire Ă  Poissy. Effectivement quand on le fait, le public Ă  l’entracte ou Ă  la fin du spectacle sort ravi. Un spectateur, un soir m’a dit : « c’est une trĂšs bonne initiative parce que ça nous rend intelligents, on comprend mieux, on ressent mieux, et on prend plus de plaisir encore Ă  la musique qu’on entend. »

 

CLN : D’ailleurs, j’ai remarquĂ© votre formidable politique de tarifs et abonnements avec la carte d’adhĂ©sion.

OM : En effet le systĂšme est extrĂȘmement simple, j’espĂšre qu’il va le rester, je me bats pour qu’il le reste. Il restera tel quel la saison prochaine. Vous prenez une carte d’adhĂ©rent Ă  10 € et vous avez la seule obligation de prendre 6 spectacles Ă  un tarif prĂ©fĂ©rentiel Ă©videmment. Si vous prenez une deuxiĂšme carte pour un conjoint ou un ami, l’adhĂ©rent peut faire bĂ©nĂ©ficier des tarifs prĂ©fĂ©rentiels Ă  un tiers sur un seul spectacle. On essaye de crĂ©er une dynamique. Le public ne s’y est pas trompĂ© puisque cette saison on a dĂ©marrĂ© Ă  1500 adhĂ©rents et on la finit avec 2200 adhĂ©rents. En l’espace d’une saison on a considĂ©rablement augmentĂ© notre public fidĂšle. C’est pourtant paradoxal pour les finances Ă  cause dutarif prĂ©fĂ©rentiel, mais au mĂȘme temps on fidĂ©lise un public et ça me permet de leur faire des propositions parfois plus pointues, un plus osĂ©es sur certains spectacles de thĂ©Ăątre, oĂč il n’y a pas forcĂ©ment des grosses vedettes et ça me permet de leur dire : « FaĂźtes-moi confiance, et venez, de toutes façons vous ĂȘtes adhĂ©rents, vous avez un tarif prĂ©fĂ©rentiel alors profitez-en. »

 

CLN : C’est justement quelque chose d’unique. La comparaison est intĂ©ressante. Puisqu’on voit dans votre programmation parfois des spectacles ou des concerts qui passent Ă  la Philharmonie de Paris, avec une premiĂšre catĂ©gorie Ă  90 € ou au ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es Ă  140€ et on les retrouve Ă  Poissy Ă  35€ en premiĂšre catĂ©gorie.

OM : Elle montera Ă  40 € l’annĂ©e prochaine, mais ça reste abordable pour des fans de musique classique qui font parfois des centaines de kilomĂštres pour voir des artistes. Pour le thĂ©Ăątre, c’est diffĂ©rent, ce n’est pas le mĂȘme public, ce n’est pas la mĂȘme dĂ©marche. Je vais souvent au Festival de SablĂ©, et chaque annĂ©e je suis trĂšs surpris de constater sur le parking de la salle des plaques minĂ©ralogiques qui viennent de l’Europe entiĂšre et ça c’est spĂ©cifique au public de musique classique et mĂȘme de musique tout court, puisqu’on trouve le mĂȘme phĂ©nomĂšne dans les festivals de rock et de variĂ©tĂ©s. C’est moins le cas pour le public de thĂ©Ăątre. Ici la politique tarifaire jusqu’à prĂ©sent Ă©tait de se positionner sur l’ouverture du ThĂ©Ăątre de Poissy au public le plus large possible et aussi au plus grand nombre en matiĂšre de budget. On va augmenter un peu cette annĂ©e, et on est tous obligĂ©s de le faire, il y a moins de dotations de l’Etat donc un peu moins de dotations de la ville, il y a aussi un phĂ©nomĂšne de crise et une augmentation des coĂ»ts de production musique ou thĂ©Ăątre quelles qu’elles soient. Mais on reste trĂšs en dessous des tarifs des salles parisiennes.

 

CLN : Vous formez donc votre jeune public avec les projets pédagogiques, vous appliquez une grille tarifaire trÚs abordable et en plus Poissy bénéficiera du dézonage général à la rentrée de Septembre.

OM : Oui, on va bĂ©nĂ©ficier du dĂ©zonage du passe Navigo qui passe de 104 € pour 5 zones Ă  70 €. Effectivement ça permettra Ă  d’autres personnes de Paris de venir au ThĂ©Ăątre de Poissy, d’autant que nous sommes trĂšs bien desservis. Poissy est Ă  19 minutes de la Gare Saint-Lazare, il y a un RER A toutes les 15 minutes et on est Ă  30 minutes en voiture depuis la Porte Maillot ou de la Porte d’Auteuil.

 

CLN : Concernant le public fidùle, c’est surtout un public local ou d’ailleurs ?

OM : Surtout un public Pisciacais et Yvelinois Ă  60%, des 40% majoritairement du Val d’Oise et des dĂ©partements autour et bizarrement 1% de Parisiens. Au mĂȘme temps ça s’explique par la multiplication des salles parisiennes de musique classique, la Philharmonie qui vient d’ouvrir notamment. Aussi la dĂ©mocratisation de la culture qui veut qu’il y ait plus de salles qui programment de la musique classique, du baroque ou de l’opĂ©ra mitoyennes de Paris. Le public se repartit.  MalgrĂ© tout ça ne me gĂȘne pas parce que le 1% de Parisiens vient pour les rendez vous tels Jordi Savall ou Laurence Equilbey, par exemple alors que ces deux artistes passaient l’un et l’autre dans les salles de la Philharmonie 1 et 2. Ça veut dire que lepublic vient grĂące Ă  la grille tarifaire. Evidemment c’est moins chic, mais c’est plus chaleureux, plus convivial et plus direct.

 

CLN : Justement cela s’explique aussi parce que vous ĂȘtes le programmateur d’un ThĂ©Ăątre de grande renommĂ©e notamment dans la redĂ©couverte du baroque.

OM : Christian Chaurier, mon prĂ©dĂ©cesseur, a fait un travail remarquable de vulgarisation de la musique baroque pendant 18 annĂ©es, je lui rends toujours hommage. Il a bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une chose Ă  son Ă©poque, mais ça n’enlĂšve rien Ă  son mĂ©rite,  il y avait 5 lieux de baroque en France : Royaumont, Pontoise, Poissy,  SablĂ© et Ambronay. Donc forcement les « fans » du baroque se dĂ©plaçaient depuis le dĂ©but sur ces 5 lieux.  Depuis les annĂ©es 90, avec la dĂ©multiplication des ensembles issus des grandes formations type Les Arts Florissants par consĂ©quent, le baroque s’est diluĂ© dans plusieurs lieux et salles en France, donc le public se rĂ©partit davantage. Poissy a moins de public baroque spĂ©cifiquement, mais en revanche on a gagnĂ© un public de musique classique auquel se mĂ©lange volontiers le public de musique baroque. Ce qui Ă©largit la nature du public de musique, c’est une trĂšs bonne chose.

 

CLN : Alors quand vous programmez, vous faites des projets spĂ©cifiques ou vous participez Ă  des tournĂ©es de certains programmes. Parce que souvent vos consƓurs et confrĂšres programmateurs prĂ©fĂšrent des programmes spĂ©cifiques qu’on ne voit nulle part ailleurs, aux concerts et spectacles en tournĂ©e partout.

OM : Moi, ça ne me choque pas du tout. Je ne fais pas des projets avec les salles, je fais des projets avec les artistes. Par exemple juste avant notre entretien j’étais en ligne avec JĂ©rĂŽme Correas des Paladins pour un projet en 2016 / 2017. Je sais qu’il va crĂ©er ici ce projet mais qu’il va le tourner ailleurs. C’est l’occasion d’avoir moins de contraintes et de s’essayer ici sans les critiques positives ou nĂ©gatives. En revanche ce qui me dĂ©plait souverainement quand les artistes me disent qu’ils ne peuvent pas venir Ă  Poissy parce qu’ils ont une exclusivitĂ© d’une des salles parisiennes. Alors j’ai envie de rĂ©pondre Ă  mes collĂšgues parisiens qu’ils font une grave erreur en empĂȘchant aux artistes de se produire avant ailleurs pour qu’ils arrivent au maximum au concert Ă  Paris et aussi ils interdisent Ă  une catĂ©gorie du public qui n’a pas les moyens d’accĂšs Ă  ce type de spectacles. Et finalement ceux qu’ils pĂ©nalisent, c’est Ă  la fois le public et les artistes.  Donc je trouve cette notion d’exclusivitĂ© parfaitement ridicule, Ă©goĂŻste et anti-dĂ©mocratique vis Ă  vis de la façon dont nous avons de jouer notre rĂŽle d’éducateur musical sur l’ensemble des publics.

 

CLN : Finalement, Olivier Morançais, quelles seraient vos ambitions pour le Théùtre de Poissy ?

OM : L’ambition de faire de cette salle, qui le mĂ©rite grandement, de ce public qui le mĂ©rite tout autant et de cette municipalitĂ©, un opĂ©ra-thĂ©Ăątre / ScĂšne Nationale Ă  vocation lyrique. Je pense que ce sera trĂšs difficile, ce n’est pas en cours pour le moment pourtout un tas de raisons, mais je sais que la DRAC Île de France est trĂšs attentive Ă  ce qui se passe ici en matiĂšre de musique classique et de lyrique. Il n’est pas du tout impossible qu’on arrive Ă  signer un partenariat avec eux sur la saison 2016 / 2017 avec notamment un chef d’orchestre avec qui ils travaillent beaucoup. Donc ça va demander du temps, ça va demander de la volontĂ© politique, mĂȘme si je sais qu’à Poissy, cette volontĂ© politique existe pour ce projet. Ensuite ça va demander de la part de la DRAC et Ă©ventuellement du MinistĂšre de la Culture une volontĂ© de labelliser une salle « ScĂšne Nationale lyrique » ou « ConventionnĂ©e lyrique ».

 

CLN : Et bien nous le souhaitons de toutes nos forces pour vous et pour Poissy. Merci beaucoup pourcet entretien passionnant. Nous vous souhaitons beaucoup de succÚs pour ceprojet courageux avec le jeune public.

OM : Merci en tous cas  de relayer cette aventure avec ces enfants qui est absolument passionnante et qui plaĂźt aux enfants, aux enseignants et aux parents. Ces mĂȘmes parents qui s’étonnent de l’émerveillement des enfants Ă  la fin du projet, et bien nous avons travaillĂ© avec eux pendant 4 mois et nous leur avons apportĂ© du bonheur, nous leur avons ouvert les portes du bonheur.

 

CLASSIQUENEWS.COM : Vous en faßtes des passionnés.

Olivier Morançais : Exactement.

 

 

 

Entretien avec Olivier Morançais, réalisé en avril 2015. Propos recueillis par Pedro Octavio Diaz

Palmyre forever

PALMYRE NE SERA PLUS QU’UN OPÉRA? Dimanche 17 mai 2015,  vers minuit, l’organisation terroriste DAESH est entrĂ©e dans les secteurs nord de Palmyre, la perle du dĂ©sert syrien.  Evidemment que pour le lecteur d’un magazine musical, cette information est une redondance, peut-ĂȘtre fastidieuse,  des dĂ©pĂȘches de l’AFP ou de REUTERS. Si le propre du journalisme, mĂȘme spĂ©cialisĂ©, est d’informer, pourquoi rĂ©server l’émoi informatif aux seuls mĂ©dias gĂ©nĂ©ralistes ?

Great Colonnade

 

 

Palmyre forever

La prise en otage et, pire encore, l’anĂ©antissement des sites immĂ©moriaux du Croissant Fertile n’incombent pas que la politique, l’archĂ©ologie ou l’économie militaire. La musique est aussi concernĂ©e dans le cƓur mĂȘme de son existence : l’inspiration. Si l’on doit revenir sur les sites vandalisĂ©s et saccagĂ©s tels l’antique Nimrod ou les murs de Ninive, le mĂ©lomane les retrouverait Ă  chaque fois que rĂ©sonne la Semiramide de Rossini et mĂȘme dans plĂ©thore d’opĂ©ras du baroque.

zenobie palmyreEt Palmyre, la mythique citĂ© de ZĂ©nobie ? Source d’inspiration des livrets de Matteo Norris et surtout du gĂ©nial Metastasio dont la Zenobia a Ă©tĂ© mise en musique par des prestigieux compositeurs tels Hasse, Piccinni, Paisiello et Perez.  Pourquoi laisser cette musique pĂątir de son abandon et que le site mĂȘme qui fit rĂȘver les artistes devienne la pĂąture de la barbarie ? Pour les moins baroqueux, c’est Ă  Palmyre que se dĂ©roule l’action de l’Aureliano in Palmira, un des premiers opĂ©ras de Rossini (1813) dont l’ouverture est un tube absolu parce qu’elle fut rĂ©utilisĂ©e dans son Barbiere di Siviglia en 1816.

Faut-il sauver Palmyre ? La contemplerons nous derriĂšre un Ă©cran sombrer sous les pioches et la dynamite ? Malheureusement il ne suffit plus d’écouter la musique. Ne laissons pas les jalons de notre histoire humaine, devenir, par le seul mandat du chaos, de vieux souvenirs ruinĂ©s, des lĂ©gendes faites de poussiĂšre.  Et pourtant, si Palmyre devait pĂ©rir, elle survivra encore Ă  ses dĂ©combres par la scĂšne et la musique !

Compte rendu, concert. Paris, Amphithéùtre Bastille. Le 29 avril 2015. Récital Annick Massis, soprano. Antoine Palloc, piano.

Paris, avril 2015. Aux limbes d’avril, les pluies sont revenues,  un lĂ©ger parfum du dernier hiver revient dans la capitale aux portes du mois de mai.  L’étĂ© demeure Ă©loignĂ©.  Au cƓur de l’amphithĂ©Ăątre Bastille,  l’on se presse pour prendre place et voir apparaĂźtre incessamment, Annick Massis et Antoine Palloc pour un rĂ©cital d’exception. En effet,  Paris n’est que trop rarement le lieu des rĂ©citals de cette grande voix, qui plus est accompagnĂ©e par un pianiste de cette teneur.

Le Sacre du printemps

annick_massisLe programme de ce rĂ©cital peut sembler une Ă©vocation du printemps. D’abord d’une mĂ©lancolie douce, avec un relent de mĂ©fiance sous un ciel nuageux avec les piĂšces de Messiaen, Reynaldo Hahn et Debussy, petit Ă  petit le soleil transperce les nuĂ©es avec des mĂ©lodies formidables dont les plus remarquables et rares sont celles de Paladilhe et de Bachelet. Le soleil s’installe dĂ©finitivement dans la deuxiĂšme partie avec les belles mĂ©lodies de Verdi,  Bellini,  Puccini, Catalani, et finalement l’insouciance estivale s’exprime avec la chaleur et l’humour du Bacio de Luigi Arditi et quelques bis formidables !

Ce voyage au cƓur des saisons du sentiment a Ă©tĂ© formidablement ciselĂ© et dessinĂ© par Annick Massis Ă©blouissante de couleurs, d’émotion et de justesse. Elle nous a fait mĂȘme redĂ©couvrir Ă  la fois des mĂ©lodies et des textes avec une profondeur et une diction hors pair. L’accompagnant avec Ă©quilibre et souplesse, le formidable Antoine Palloc a rĂ©ussi Ă  mettre en avant les beautĂ©s de ces piĂšces dont le genre chambriste aurait pu les rendre rĂ©pĂ©titives. A l’orĂ©e du printemps, alors que les Saints de glace s’installent Ă  Paris,  la nuit de mercredi dernier le soleil a brillĂ©, dans un ciel oĂč brillaient deux Ă©toiles, celles d’Annick Massis et d’Antoine Palloc !

Entretien avec Philippe Hersant

Interview Philippe Hersant. Notre collaborateur Pedro Octavio Diaz a rencontrĂ© en mars dernier le compositeur contemporain Philippe Hersant. Bilan et regards sur l’écriture contemporaine : sources d’inspiration, notions de senti et de ressenti, la place de l’opĂ©ra, l’évolution des concerts, les Ɠuvres en cours et les crĂ©ations Ă  venir. 

 

ClassiqueNews : Bonjour Philippe Hersant, nous sommes au Vrai Paris, au cƓur de Montmartre, je vous remercie de nous avoir donnĂ© rendez-vous. Tout d’abord pouvez-vous nous prĂ©senter briĂšvement vos derniĂšres et futures crĂ©ations ?

hersant P-Hersant_0024Philippe Hersant : J’ai une annĂ©e assez chargĂ©e, consacrĂ©e en grande partie Ă  des Ɠuvres chorales, mais pas seulement : j’ai Ă©crit Ă©galement un concerto pour flĂ»te et une piĂšce pour huit violoncelles qui a Ă©té  jouĂ©e  au CRR de Paris (j’ai eu la chance d’avoir Yo-Yo Ma comme premier violoncelle !) Il y a eu aussi une piĂšce pour trio (piano, violon, violoncelle) et orchestre Ă  cordes qui a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e Ă  Pau et reprise ensuite Ă  Poitiers puis Ă  Bordeaux. Parmi les Ɠuvres que je viens de terminer, il y a une grande piĂšce commandĂ©e par Radio France, Le Cantique des Trois Enfants dans la Fournaise d’aprĂšs le Livre de Daniel pour la MaĂźtrise de Radio-France et la MaĂźtrise du Centre de Musique Baroque de Versailles.  Elle va ĂȘtre crĂ©Ă©e avec une Messe de Marc-Antoine Charpentier Ă  Abbeville au mois de mai. Je termine actuellement une oeuvre pour le JubilĂ© des 900 ans de  l’Abbaye de Clairvaux, pour chƓur et archiluth qui sera crĂ©Ă©e au mois de Juin. Et je vais bientĂŽt commencer une piĂšce pour piano, commandĂ©e par le Concours International d’OrlĂ©ans.

CN : En prĂ©parant cette interview, nous avons remarquĂ© que vous ĂȘtes licenciĂ© Ăšs lettres et vous avez Ă©tudiĂ© la composition au CNSM de Paris. Les lettres et la littĂ©rature ont finalement beaucoup influencĂ© votre Ɠuvre. Rappelons notamment Les Hauts des Hurlevent, Le ChĂąteau des Carpates, Le Moine Noir etcaetera
 A la lumiĂšre de ce parcours intĂ©ressant, ĂȘtes-vous un compositeur lyrique né ?

PH : Je suis attirĂ© par le monde lyrique, par la voix, c’est certain. J’ai hĂ©sitĂ© vers 18-20 ans Ă  poursuivre des Ă©tudes de Lettres. C’est finalement Ă  l’ñge de 30 ans que j’ai vraiment dĂ©cidĂ© de me consacrer Ă  la composition. Mais j’ai gardĂ© une passion pour la littĂ©rature, et j’aime mettre en musique des mots, des textes – que ce soit pour solistes ou (plus souvent) pour chƓur.

CN : Ce qui est trĂšs intĂ©ressant dans votre parcours, c’est que vous avez fait de la musique de scĂšne, mĂȘme des expĂ©riences assez Ă©tonnantes au Festival d’Avignon avec des piĂšces assez complexes, telles celles d’Heiner MĂŒller.

PH : Ces collaborations sont issues du hasard des rencontres. Pendant les annĂ©es  80 j’ai beaucoup travaillĂ© avec Jean Jourdheuil et Jean-François Peyret. Jourdheuil a traduit MĂŒller et a Ă©tĂ© un des premiers Ă  faire connaĂźtre son Ɠuvre en France. J’ai donc Ă©crit trois musiques de scĂšne pour des piĂšces d’Heiner MĂŒller, la plus importante d’entre elles Ă©tant Paysage avec Argonautes, prĂ©sentĂ©e en Avignon avec un gros effectif, 12 chanteurs et 8 trombones, une expĂ©rience tout Ă  fait passionnante. J’ai Ă©crit 7 ou 8 musiques de scĂšne dans les annĂ©es 80, ce fut une expĂ©rience trĂšs enrichissante qui m’a conduit vers l’opĂ©ra. J’ignorais tout de la scĂšne avant cela, j’ignorais tout du thĂ©Ăątre, ma formation s’est faite au contact de ces metteurs en scĂšne.  Et j’ai mĂȘme eu la chance d’avoir des musiciens sur scĂšne.  Par exemple mon deuxiĂšme quatuor Ă©tait Ă  l’origine une musique de scĂšne pour Paysage sous surveillance de MĂŒller. Le Quatuor Enesco l’a jouĂ© sur la scĂšne de la MC93 de Bobigny tous les soirs, pendant quatre semaines.

CN : Et à quand un quatuor pour « Quartett » ?

PH : Jourdheuil et Peyret ont mis en scùne Quartett à Avignon, mais j’avais choisi de mettre plutît en musique Paysage avec Argonautes. Aujourd’hui cet univers est un peu loin de moi


CN : Contrairement Ă  beaucoup de compositeurs vous ĂȘtes entrĂ© Ă  l’opĂ©ra par le thĂ©Ăątre.

PH : Il faut que je rectifie un peu, car j’ai Ă©crit dĂšs 1983, un petit opĂ©ra de chambre, Les Visites espacĂ©es, crĂ©Ă© Ă©galement au Festival d’Avignon. Ma premiĂšre expĂ©rience fut donc lyrique, mais j’étais assez novice Ă  l’époque et par la suite j’ai beaucoup appris grĂące au  thĂ©Ăątre.

CN : Est-ce que pour vous l’opĂ©ra tient beaucoup plus du thĂ©Ăątre ou de la musique ?

PH : Il faut Ă©videmment les deux. On l’a vu dans le passĂ© : beaucoup d’Ɠuvres lyriques contiennent des merveilles musicales mais ne tiennent pas la route Ă  cause d’un livret trop faible. Par exemple Euryanthe de Weber ou les opĂ©ras de Schubert. Musique souvent magnifique, mais livret faible. Ils sont difficiles Ă  monter et ne sont pas vraiment entrĂ©s au rĂ©pertoire.

CN : Est-ce qu’il faut avoir une « pĂąte » intellectuelle pour toucher le public par la crĂ©ation ?

PH : Je ne sais pas s’il le faut, je ne peux pas rĂ©pondre d’une façon gĂ©nĂ©rale, mais pour moi oui, c’est important. J’avoue que je ne peux pas composer sans m’inscrire dans une continuitĂ© culturelle, musicale – mĂȘme si mes « bagages » me semblent parfois un peu encombrants


CN : Donc c’est une Ă©motion partagĂ©e avec le public ?

PH : Il est sĂ»r que l’émotion, pour moi, est au cƓur de tout. C’est-Ă -dire l’émotion que l’art me procure, et qu’à mon tour j’espĂšre pouvoir procurer.

CN : Justement, dans un cas trĂšs particulier de votre Ɠuvre, en Ă©coutant Les Hauts des Hurlevent, en voyant mĂȘme la chorĂ©graphie et en ressentant en live Les VĂȘpres Ă  la Vierge, votre musique nous touche par une Ă©motion dĂ©licate. Mais est-ce que vous croyez que notre temps est propice Ă  cette crĂ©ation par l’émotion ?

PH : Je pense que oui. Les recherches spĂ©culatives, du reste, ne m’intĂ©ressent pas beaucoup. Mais le risque inverse existe, bien sĂ»r :  j’essaye de me prĂ©server de tomber dans une Ă©motion excessive.

CN : Votre musique se porte plus dans le senti que dans le ressenti ?

PH : Oui, et j’essaie de trouver la juste mesure. Le problĂšme s’est posĂ© pour moi tout particuliĂšrement dans le ballet Wuthering Heights. Le roman d’Emily BrontĂ« dĂ©borde d’émotion, c’est une littĂ©rature de l’excĂšs. C’est sans doute la musique la plus « excessive » que j’aie jamais Ă©crite, mais le sujet l’imposait. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, j’essaie de m’arrĂȘter « à temps », d’éviter la surabondance – tout cela reste trĂšs subjectif, bien entendu.

CN : Dans ce sens là, dans Les Hauts des Hurlevent la difficulté de la mesure aussi venait de la chorégraphie et le maniement du langage corporel.

PH : Ecrire la musique d’un ballet narratif n’est pas simple. Il y avait trois auteurs, en fait : Emily BrontĂ«, Kader Belarbi (le chorĂ©graphe) et moi-mĂȘme. Entre le musicien et le chorĂ©graphe doit s’installer un climat de grande confiance, il faut impĂ©rativement Ă©viter la guerre des ego, ne pas tirer Ă  hue et Ă  dia. Cette confiance s’est heureusement installĂ©e entre nous : je me suis trĂšs bien entendu avec Kader Belarbi et nous avons su nĂ©gocier nos diffĂ©rends en toute amitiĂ©.  Ça a Ă©tĂ© une belle expĂ©rience – et le ballet s’est bonifiĂ© au grĂ© des reprises. Les reprĂ©sentations de 2008 Ă©taient parfaitement abouties.

CN : Est-ce que le compositeur est un poÚte ou un artisan ?

PH : Il est fatalement les deux. La technique est indispensable – et j’ai l’impression de passer plus de temps dans mon rĂŽle d’artisan que dans celui de poĂšte. Mais, par ailleurs, ce travail technique est plutĂŽt rassurant.  Le polissage qui vous occupe toute une journĂ©e a quelque chose d’apaisant. En revanche, la recherche d’une idĂ©e qui ne vient pas est assez angoissante.

CN : Parfois on remarque que la tendance est Ă  la recherche technique pure, mĂȘme chez certains jeunes compositeurs.  Dans votre musique, en revanche, on sent le souffle de l’inspiration.

PH : J’essaye de renouveler l’émotion, d’éviter les tics, les rĂ©pĂ©titions de formules toutes faites. Un texte, bien souvent peut servir d’étincelle, il peut vous apporter des idĂ©es nouvelles – c’est pourquoi j’aime bien mettre des poĂšmes en musique.

CN : En parlant du mĂ©tier de compositeur, vous avez traversĂ© un certain Ăąge d’or. Mais est-ce qu’il a vraiment existé ? La crĂ©ation est, de nos jours, bien plus soutenue qu’avant ?

PH : Il y a eu une rĂ©elle Ă©volution. Dans les annĂ©es 60, la notoriĂ©tĂ© de nos aĂźnĂ©s – Messiaen, Boulez, Stockhausen, Berio, Xenakis – Ă©tait pour nous assez Ă©crasante. Et puis, certaines musiques (celles qui osaient faire rĂ©fĂ©rence au langage tonal) Ă©taient ouvertement mĂ©prisĂ©es. Je ne dis pas que les querelles esthĂ©tiques se sont tues, mais le jeu s’est beaucoup ouvert depuis une vingtaine d’annĂ©es. Jamais je n’aurais osĂ© Ă©crire mes VĂȘpres de la Vierge dans les annĂ©es 80. Ce langage modal, trĂšs rĂ©fĂ©rencĂ©, intĂ©grant des citations de Monteverdi  ou de monodies grĂ©goriennes, aurait sĂ»rement choquĂ©. Mais on juge moins aujourd’hui un compositeur sur son langage ou son appartenance esthĂ©tique.

CN : Alors est-ce que depuis le XIXÚme siÚcle, finalement, le ressenti du milieu musical a-t-il beaucoup changé ?

PH : Non, je ne pense pas vraiment.  On a essayĂ© de casser la vision de la musique qui avait cours au XIXĂšme siĂšcle. On s’en est pris Ă  l’orchestre, Ă  l’opĂ©ra. Mais en somme le concert continue Ă  ĂȘtre ce qu’il Ă©tait au XIXĂšme siĂšcle.  Si on finance les orchestres c’est pour qu’ils interprĂštent le rĂ©pertoire, la crĂ©ation a certes une place, mais le rĂ©pertoire reste au cƓur des programmes.  Finalement la « rĂ©volution » espĂ©rĂ©e n’a pas vraiment eu lieu. Nous demeurons  globalement dans une Ă©conomie qui est celle du XIXĂšme, malgrĂ© les progrĂšs.

CN : Est-ce que vous croyez que ça changera ou c’est en cours de changement ?

PH : Il y a des Ă©lĂ©ments positifs, comme le dĂ©veloppement du systĂšme de compositeur en rĂ©sidence auprĂšs des orchestres ou des festivals.  Dans le domaine de l’opĂ©ra, contemporain, en revanche, il me semble que la situation Ă©tait meilleure il y a quelques annĂ©es. Il y a des raisons Ă©conomiques Ă  cela, mais sans doute pas seulement
 Le plus inquiĂ©tant, de façon plus gĂ©nĂ©rale, est la perte de vitesse de la musique classique en France.

CN : Et est-ce que vous croyez qu’avec des phĂ©nomĂšnes comme Le Balcon on assiste Ă  un renouvellement des publics ?

PH : Ce que fait le Balcon est formidable, en effet. L’intĂ©rĂȘt du jeune public pour la musique contemporaine reste, hĂ©las, trĂšs marginal.

CN : A ce sujet, vous avez des activités institutionnelles à la SACD, au FCL et à la Fondation Banque Populaire qui soutient des jeunes talents. Mais avec la conjoncture de vieillissement des publics quel langage avoir pour les encourager ?

PH : Ce que je conseillerais aux jeunes compositeurs, c’est d’aller le plus souvent possible au-devant du public. Un compositeur ne devrait jamais perdre une occasion de prĂ©senter ses Ɠuvres – au public, aux Ă©tudiants des conservatoires, aux jeunes interprĂštes. C’est en gĂ©nĂ©ral trĂšs apprĂ©ciĂ©. Cela aide Ă  combler le fossĂ© qui s’est creusĂ© depuis longtemps entre le public mĂ©lomane et la crĂ©ation contemporaine.

CN : Finalement, faire du terrain.

PH : Absolument, c’est une politique des « petits pas ». Beaucoup de jeunes interprĂštes ont compris cela, en crĂ©ant un festival dans leur rĂ©gion. J’ai entendu ainsi, dans une petite Ă©glise de Picardie, le Quatuor pour la fin du temps de Messiaen, qui a recueilli une ovation enthousiaste d’un public quasi nĂ©ophyte.

CN : Et vous qui avez Ă©tĂ© en contact avec le public partout dans le monde, AmĂ©rique Latine, Allemagne et Etats-Unis,  est-ce que c’est partout pareil qu’en France ?

PH : C’est un peu partout pareil. On est partout confrontĂ© Ă  un public mĂ©lomane qui a eu de mauvaises expĂ©riences avec la crĂ©ation contemporaine.  Il est important de parler pour tenter de faire tomber les prĂ©ventions.

CN : Faire de la pĂ©dagogie finalement.  En corollaire, permettez-moi de vous demander quelles seraient d’ici dix ans vos envies de composition?

PH : J’ai en projet un troisiĂšme opĂ©ra, mais je ne peux pas en parler plus prĂ©cisĂ©ment Ă  l’heure actuelle. J’aimerais Ă©galement Ă©crire une piĂšce pour chƓur et orchestre, et je travaille actuellement Ă  une grande piĂšce pour chƓur que m’a commandĂ©e Teodor Currentzis pour le Festival Diaghilev Ă  Perm en 2015.

CN : En tous cas nous vous souhaitons le plus grand succÚs pour tous ces beaux projets et merci encore pour cet entretien.

PH : Merci à vous.

Propos recueillis par notre collaborateur, Pedro Octavio Diaz. 

Agenda : prochaine concert de Philippe Hersant. Parmi un agenda chargĂ©, la rĂ©daction de classiquenews a sĂ©lectionnĂ© la crĂ©ation de la nouvelle Ɠuvre de Philippe Hersant, commande de Radio France, Chapelle royal de Versailles, jeudi 2 juillet 2015, 20h (concert Marc-Antoine Charpentier / Hersant).

Paris. Maison de Radio France, Studio 104. Festival Présences 2015. Le 20 février 2015. Rizo Salom, Vazquez, Adams. Ensemble Orchestral Contemporain. Daniel Kawka, direction

presences-festival-2015-les-deux-ameriques-fevrier-6---21-fevrier-2015-fond-coloreSous une pluie battante,  la Seine s’enroulant tel un drapĂ© de soie noire Ă  ses pieds, le vaisseau d’argent laquĂ© de la Maison de la Radio offrit un pendant splendide aux rĂ©clames mordorĂ©es de la Nuit des CĂ©sars qui sĂ©vissait sur la circulation Place du ChĂątelet. Paris a souvent de ces curieux rapprochements d’une rive Ă  l’autre et entre deux mĂ©andres du fleuve le plus lumineux du monde.  PrĂ©sences 2015 achevait sa traversĂ©e des AmĂ©riques par un concert Ă©tonnant,  riche en surprises exaltantes.

Pour commencer, El Juego de Luis Fernando Rizo Salom, est une sĂ©rie de piĂšces aux intentions ludiques mais Ă  la construction plutĂŽt chaotique.  On comprend le propos du compositeur sans beaucoup de peine, mais la portĂ©e musicale demeure assez limitĂ©e et quasiment anecdotique.  AprĂšs le jeu,  une exploration formidable du son de l’alto et des touches impressionnistes par moments des sons latino-amĂ©ricains. Souvent parent pauvre des concerti, l’alto Ă  la sonoritĂ© plus ronde que le violon demeure un instrument dont l’intĂ©rĂȘt est Ă  dĂ©couvrir.  Dans Desjardins/Des prĂ©s,  Herbert Vazquez transfigure le son mĂȘme de l’instrument dans des rocailles virtuoses qu’il juxtapose sur des rythmes tropicaux et des danses issues du folkore caraĂŻbe et, mĂȘme, des harpes du Veracruz.  Pari rĂ©ussi pour ce magnifique concerto, qui ne fait pas du pur nationalisme ou de la monstration de la latinitĂ©, mais sait doser l’esprit d’à propos de cette musique dansante et des lignes chromatiques de l’alto dans une toute nouvelle virtuositĂ©.  Herbert Vazquez sublime ainsi le jeu de Christophe Desjardins et l’implication de l’Ensemble Orchestral Contemporain.

Le concert s’achĂšve sur le reliquat de piĂšces symphoniques de la Son of Chamber Symphony de John Adams,  un petit bijou mais d’une portĂ©e plus dĂ©corative et narrative qu’originale.  Pour bien saisir le gĂ©nie d’Adams, autant Ă©couter Nixon in China ou El Niño.  Cette derniĂšre eut Ă©tĂ© d’ailleurs d’une grande cohĂ©rence avec la thĂ©matique de PrĂ©sences en 2015.

OSE : l'Orchestre nouvelle gĂ©nĂ©ration crĂ©Ă© par Daniel KawkaCe concert est l’exemple type de l’équilibre et de l’excellence.  Tout d’abord avec la maĂźtrise et la sophistication du jeu de l’altiste Christophe Desjardins, splendide dans le jeu d’orchestre et virtuose dans les soli. Nous dĂ©couvrons cet artiste avec plaisir et faisons des vƓux pour un avenir plein de succĂšs dans la crĂ©ation.  De mĂȘme notre Ă©coute a chavirĂ© pour le formidable Ensemble Orchestral Contemporain.  On entend aisĂ©ment quand la passion et l’amour de la musique meut un artiste et c’est le cas des membres de cet ensemble qui surpassent en subtilitĂ©, justesse et inventivitĂ© mĂȘme le trop connotĂ© Ensemble Intercontemporain.  Venu des contreforts des Alpes, l’EOC, nous ravit par la sensibilitĂ© et la simplicitĂ©. L’Auditeur parisien, habituĂ© Ă  l’EIC, peut affirmer ici que les chapelles sont tenues souvent par les prĂ©dicateurs austĂšres.  A la tĂȘte de son impeccable EOC, le trĂšs talentueux Daniel Kawka (son fondateur et chef principal), prĂ©cis, sensible, au geste juste et Ă©quilibrĂ©,  nous offre des moments de ravissement continu que nous aurions aimĂ© se poursuivre.

PrĂ©sences 2015,  s’achĂšve sous une pluie d’étoiles aux rives du 16Ăšme arrondissement de Paris.  Juste derriĂšre la rĂ©plique de la Statue de la LibertĂ© qui regarde depuis la Seine sa grande sƓur AmĂ©ricaine bien au delĂ  des mers, au Nouveau Monde.

 

 

Concert 12
Studio 104 – Vendredi 20 FĂ©vrier 2015

Luis Fernando Rizo Salom – El juego
Pour flûte basse, percussion, piano, violon, alto et violoncelle

Herbert Vazquez – Desjardins/Des prĂ©s
Concerto pour alto

John Adams – Son of Chamber Symphony

Christophe Desjardins – alto
Ensemble Orchestral Contemporain
Daniel Kawka, direction

Paris. Maison de Radio France, festival Présences 2015. Benzecry, Lieberson, Ives
 National de France. Giancarlo Guerrero, direction

presences-festival-2015-les-deux-ameriques-fevrier-6---21-fevrier-2015-fond-coloreAvec une thĂ©matique telle que « Les AmĂ©riques », il fallait s’attendre Ă  des poncifs nationalistes. Et pourtant cette occasion aurait pu offrir Ă  la fine fleur de l’avant-garde des AmĂ©riques inexplorĂ©es, une tribune propice Ă  des nouveaux messages, Ă  des revendications esthĂ©tiques de notre temps. Madre Tierra de Esteban Benzeckry est un archĂ©type du concept surannĂ© de musique nationaliste.  Evidemment quand on s’attend Ă  Ă©couter des relents « latinos » et des mĂ©langes folkloristes, Madre Tierra est d’une rare originalitĂ©. Mais ce qui est merveilleux et acceptable chez Ginastera, Revueltas ou Moncayo dans les annĂ©es exaltantes du Nationalisme, l’est bien moins en 2015.  Esteban Benzeckry offre au public de PrĂ©sences, ce qu’il s’attend Ă  entendre quand on Ă©voque la mythologie latino-amĂ©ricaine : une cascade d’images luxuriantes, une myriade de percussions exotiques Ă  n’en plus finir et des danses grandiloquentes. Mais, au lieu de sortir des poussiĂšres archĂ©ologiques ces conceptions de l’univers, ces philosophies ancestrales, M. Benzeckry n’approfondit pas, il survole l’ñme latine.  Il fait des trĂ©sors monumentaux de la pacotille pour touristes.

En poursuivant le parcours vers le sud, le programme visite les Neruda Songs de Peter Lieberson. Mettre en musique la poĂ©sie dĂ©licate de Neruda est un dĂ©fi que peu de compositeurs ont rĂ©ussi. Si bien, Mikis Theodorakis a rĂ©ussi Ă  saisir l’épopĂ©e du Canto General, les poĂšmes d’amour de Pablo Neruda n’ont pas eu rĂ©ellement un sort glorieux dans la musique contemporaine.  Peter Lieberson met en lumiĂšre, par des couleurs simples les Ă©motions qui bourgeonnent dans les vers de Neruda, il brode autour d’un mot, d’un vers, d’une syllabe. Les idĂ©es sont bonnes, l’ambiance est parfois juste et Ă©mouvante, mais le tout reste un peu trop simpliste. Ce cycle a Ă©tĂ© crĂ©Ă© et composĂ© pour l’inoubliable Lorraine Hunt-Lieberson qui a interprĂ©tĂ© Ă  merveille chaque mĂ©lodie, comme un cours d’amour entre elle et son mari.  Ce soir hĂ©las, ce fut la jeune Kelley O’Connor, mezzo-soprano aux couleurs rondes et chaudes et Ă  l’allure Ă©lĂ©gante. Kelley O’Connor porte la musique simple de Lieberson au paroxysme mais oublie rĂ©guliĂšrement le texte, ce qui vide immĂ©diatement la mĂ©lodie de son sens et de sa sensibilitĂ©.  Pour ce genre de mĂ©lodies, le texte est essentiel.

La deuxiĂšme partie s’ouvrit sur l’extraordinaire Unanswered question de Charles Ives. Cette Ɠuvre d’une modernitĂ© Ă  faire pĂąlir certains acadĂ©mismes actuels,  a Ă©tĂ© composĂ©e en 1909 par ce gĂ©nie inclassable qu’était ce compositeur Ă©tasunien, assureur de son Ă©tat.  MystĂšre absolu pour l’auditeur, cette partition invite Ă  se perdre dans la forĂȘt orchestrale qui transparaĂźt dans une brume des pianissimi des cordes et les cris perçants des bois avec une trompette qui pose l’interrogation onomastique de la piĂšce, comme une plainte de dĂ©tresse au loin, qui se perd. Cette piĂšce est passionnante mais ne tolĂšre aucune interrogation, un choix judicieux pour illustrer la crĂ©ation AmĂ©ricaine.

De mĂȘme, mais avec un peu moins de gĂ©nie, On the transmigration of souls de John Adams,  requiem pour les victimes des attentats du 11 septembre, sonne, malgrĂ© tout dans le trĂšs bel Auditorium de Radio-France, tel une complainte pour les victimes des attentats Ă  Paris en 2015.  Le mĂ©lange des dispositifs Ă©lectro-acoustiques, de l’orchestre et des chƓurs touche au vif.  Une belle Ɠuvre malgrĂ© des procĂ©dĂ©s quasiment mĂ©lodramatiques dans la rĂ©alisation.

A l’heure oĂč l’on se questionne sur la fusion des orchestres de Radio-France et la disparition pure et simple de l’Orchestre National de France, il serait juste que les conseillers qui prĂŽnent cette idĂ©e Ă©coutent la qualitĂ© supĂ©rieure de cette formation.  MĂȘme dans les piĂšces les plus faibles, l’Orchestre National de France est juste, plĂ©thorique de timbres et de chromatismes. Nous invitons les Ă©conomes et autres idĂ©ologues du paupĂ©risme de connaĂźtre avant de condamner au souvenir, un instrument qui irrigue encore de vitalitĂ© le monde musical par la maĂźtrise des crĂ©ations et des langages du XXIĂšme siĂšcle.

AccompagnĂ© par l’excellence des ChƓurs et de la MaĂźtrise de Radio France,  le National s’impose encore comme la phalange essentielle pour montrer que la France est encore un pays de musique et de culture.

Malheureusement,  le choix du chef Nicaraguayen Giancarlo Guerrero, ne fut pas trĂšs heureux.  Manquant souvent de subtilitĂ©, de prĂ©cision dans la battue et abusant de fantaisie,  certaines piĂšces lui ont Ă©chappĂ©.  Heureusement que pour le chef d’Ɠuvre de Charles Ives, le National put parcourir ses mĂ©andres sans son intervention.  Nous regrettons que Daniele Gatti n’ait pas pu diriger ce concert : le chef absent aurait apportĂ©, sans doute,  plus de structure et de surprises.

Concert 11
Auditorium  – Jeudi 19 FĂ©vrier 2015

Esteban Benzeckry – Madre Tierra
Diptyque pour orchestre

Peter Lieberson – Neruda Songs
MĂ©lodies pour mezzo-soprano et orchestre

Charles Ives – Unanswered question

John Adams – On the transmigration of souls
Pour orchestre, chƓur, chƓur d’enfants et sons fixes

Kelley O’Connor – Mezzo-soprano
Orchestre National de France
Giancarlo Guerrero, direction

Paris. Maison de Radio France. Festival Présences 2015 : Les deux Amériques. Studio 104, le 18 février 2015. Markéas, Griffin, Tejera, Alvarez. TM+

A l’heure oĂč divers remaniements et remises en cause agitent voire inquiĂštent le monde de la musique, Radio France renouvelle son lien avec la crĂ©ation avec un Festival PrĂ©sences 2015 qui entame la grande traversĂ©e vers les (deux) AmĂ©riques. L’exploration du vaste continent aux couleurs si dissemblables, a permis au public parisien d’échapper Ă  la pluie battante de cette fin d’hiver pour rejoindre les tropiques et les capitales de la mondialisation.  Des Ă©changes emplis de surprises.

presences-festival-2015-les-deux-ameriques-fevrier-6---21-fevrier-2015-fond-colorePour ouvrir notre couverture de PrĂ©sences, le concert n°10 nous offrit la conjugaison de deux univers complĂ©mentaires : TM+ et l’ensemble de percussions Mexicain Tambuco.  La narration nous porta avec clartĂ© dans plusieurs univers de la crĂ©ation contemporaine, sans que le voyage soit trĂšs concluant en vĂ©ritĂ©.  NĂ©anmoins, le cadre magnifique du Studio 104 renovĂ©, offre une acoustique chaleureuse et prĂ©cise pour la musique contemporaine. En vĂ©ritable archĂ©type de la tendance crĂ©atrice contemporaine actuelle,  le Conlon’s dream d’Alexandros MarkĂ©as est un tenant du mandarinat et de l’acadĂ©misme. DĂ©pouvu, hĂ©las d’un sens poĂ©tique qui aurait pu offrir une identitĂ© Ă  la piĂšce, Conlon’s dream reste un hommage ou bien, une piĂšce d’école.

Nous pourrions dire tout autant de The persistence of Past Chemistries de Charles B. Griffin, dont les trouvailles ne poussent pas trĂšs loin le propos et demeurent assez anecdotiques.

En revanche, le passionant Flashforward II de Januibe Tejera concrĂ©tise dĂšs la premiĂšre note, la voix nouvelle venue d’outre-Atlantique.  En effet, ce jeune compositeur brĂ©silien y imprime une influence subtile de la musique indigĂšne amazonienne et une exploration des ambiances, des nuances dans les dĂ©veloppements. L’électronique apporte une voix nĂ©cessaire Ă  la comprĂ©hension de l’atemporalitĂ© de ce voyage dans le temps en accĂ©lĂ©rĂ©.  Flashforward II est passionnant par son originalitĂ© et l’implication de l’auditeur dans l’écoute et l’apprĂ©ciation de son architecture.

Dans la mĂȘme Ă©motion, mais avec une structure plus simple, Metal de Corazones du compositeur Mexicain Javier Alvarez, est un bijou d’inventivitĂ© et de timbres.  Utilisant les percussions dans un langage de pulsations continu qui rappelle les battements d’un cƓur mais aussi les bruits lancinants de la ville.  Une belle rĂ©alisation qui permet aux percussions d’atteindre une narration subtile et une Ă©vocation comprĂ©hensible de toute la gamme des possibilitĂ©s dans le rythme et le timbre.

Partageant Ă  la fois les univers de chaque compositeur et l’unicitĂ© de chaque piĂšce, les ensembles TM+ et Tambuco interprĂštent avec excellence la crĂ©ation contemporaine. On remarque notamment l’investissement de chaque soliste, comme des planĂštes qui entrent en conjonction pour obtenir une Ă©nergie efficace et solide.  Laurent Cuniot dirige parfaitement ces deux ensembles prĂȘtant une attention particuliĂšre aux couleurs, Ă  la prĂ©cision et justesse rythmiques et un sens aigu des effets,  son investissement  permet Ă  chaque piĂšce de germer avec ses couleurs particuliĂšres et au compositeur de jouir de sa voix et sa personnalitĂ© crĂ©atrice.

Paris. Maison de Radio France. Festival Présences 2015 : Les deux Amériques. Studio 104, le 18 février 2015. Markéas, Griffin, Tejera, Alvarez. TM+

Compte rendu, concert. Paris, Philharmonie 2, citĂ© de la musique. Le 4 fĂ©vrier 2015. Ibrahim Maalouf : Au pays d’Alice


Maalouf Ibrahim-Maalouf-330x300La dĂ©finition de « Merveille » concerne Ă  la fois l’admirable, le rare, le prĂ©cieux et la perfection des la forme et du fond. Un travail remarquable en somme. Retrouver du merveilleux dans le commun tient parfois du rĂȘve ou mĂȘme de l’impossible. Finalement, le cƓur de la narration de Lewis Carroll dans « Alice aux pays des Merveilles » est le prodige du quotidien qui en devient surnaturel et merveilleux. Dans l’esprit, faire une production de thĂ©Ăątre musical avec des intervenants classiques et des interprĂštes des styles jazz et rap sont une belle initiative. NĂ©anmoins, ces cercles qui s’ignorent parfois, mais qui ont comme centre une belle Ă©nergie peuvent ĂȘtre un cocktail dĂ©tonnant.

Le 4 fĂ©vrier Ă  la Philharmonie 2, ancienne CitĂ© de la Musique, Alice apparaissait sous un aspect Ă©trange. La narration dans la musique de Ibrahim Maalouf semblait se dĂ©liter dans un univers brumeux, sans suite vĂ©ritable et les Ă©tapes du texte d’Oxmo Puccino avaient du mal Ă  porter le spectacle dans un objectif prĂ©cis. La question s’est posĂ©e sur le vĂ©ritable sens de cette Ɠuvre de thĂ©Ăątre musical : Est-ce une crĂ©ation ou bien un trip entre amis qui s’est bien dĂ©roulĂ© grĂące au soutiens des structures ? Cette question porte en elle la problĂ©matique qui inquiĂšte tant d’interprĂštes : sommes nous dans une Ă©poque qui confond spectacle vivant et divertissement ?

Nous n’écornerons pas ici Oxmo Puccino, dont le livret manque de souffle, Ă©tonnant pour un narrateur aussi brillant dans ses chansons. Non plus nous Ă©gratignerons Ibrahim Maalouf dont le talent d’interprĂšte n’est surtout pas en cause. Mais sa musique tient plus de l’anecdotique que de l’inspiration, tout comme une battue improvisĂ©e et incomprĂ©hensible. Face Ă  eux, les phalanges de l’Orchestre du CRR et l’incroyable MaĂźtrise de Radio France rĂ©ussissent Ă  porter les quelques beautĂ©s de cette Alice. MalgrĂ© l’improvisation des figures de proue de ce spectacle, les jeunes ont tenu bon et offert, avec beaucoup de professionnalisme, le meilleur de leurs formations. « Au pays d’Alice » demeure un coup de bluff, mais aussi un signal inquiĂ©tant de la place que prend le divertissement dans les cƓurs de ceux qui auraient pu aimer la musique.

Au Pays d’Alice

Oxmo Puccino, récitant, livret
MaĂźtrise de Radio-France
Orchestre des jeunes du CRR de Paris
Ibrahim Maalouf, composition, trompette, direction

Compte rendu, opĂ©ra. Paris, l’EuropĂ©en. Le 28 janvier 2015. Albert Grisar : Bonsoir monsieur Pantalon, 1851. Les FrivolitĂ©s parisiennes. Nicolas Simon, direction.

Les hasards de la vie parisienne, entre lampions et course contre la montre, nous apportent souvent un lot passionnant d’aventures et de risques.  La barriĂšre de Clichy, offre un brin de ce Paris exaltant des annĂ©es folles, entre les thĂ©Ăątres de Montmartre et la brasserie Wepler,  ce parfum surannĂ©e enivre encore de ses lĂ©gendes des musiques Ă©tincelantes et joyeuses.  A quelques pas de la colonne de Moncey, c’est le siĂšge de L’EuropĂ©en, une salle dĂ©volue maintenant aux spectacles de musiques rock. Jadis sa scĂšne accueillit la fine fleur du Music hall Ă  la parisienne. 

 

 

 

 

 

Un Pari(s) frivole et délicieux !

 

albert-Grisar-bonsoir-monsieur-pantalon-operaMais ce 28 janvier,  l’EuropĂ©en revivait les fastes de naguĂšre, avec la recrĂ©ation en premiĂšre mondiale de l’opĂ©ra comique d’Albert Grisar : Bonsoir Monsieur Pantalon. Albert Grisar, compositeur belge, a Ă©tĂ© injustement Ă©cartĂ© de l’éternitĂ© musicale. Auteur des musiques dont le succĂšs a traversĂ© le XIXĂšme siĂšcle, ses partitions sont des bijoux qui explosent de charisme, d’inventivitĂ© et d’un subtil sens de l’humour et de la mĂ©lodie. Albert Grisar, tout comme Florimond HervĂ©, est un digne compagnon d’Offenbach. Sa musique, dans cette « pantalonnade » qu’est Bonsoir Monsieur Pantalon, nous rend palpable l’émotion des soirĂ©es de l’Ambigu Comique, des femmes Ă  crinoline, du Paris des fiacres, des lampions, une image que seuls PrĂ©vert et CarnĂ© ont retrouvĂ© dans Les Enfants du Paradis.

Sans un orchestre de choc la musique de Grisar aurait subi un retour anecdotique, mais ce soir, le formidable Orchestre des FrivolitĂ©s Parisiennes accueillit avec enthousiasme cette partition pour nous l’offrir avec enthousiasme et une rĂ©elle Ă©nergie dĂ©capante. Suivant les recrĂ©ations d’Auber (L’Ambassadrice), d’HervĂ© (le Petit Faust) et bientĂŽt d’HalĂ©vy (le Guitarrero), les FrivolitĂ©s Parisiennes ont bien raison de remettre au goĂ»t cette musique incroyable et inusitĂ©e dans ces heures de crise.

A la tĂȘte des gĂ©niales FrivolitĂ©s, Nicolas Simon dirige avec une subtilitĂ© certaine et un goĂ»t irrĂ©prochable. Il offre Ă  la musique de Grisar un rĂ©veil brillant, une clartĂ© dans les mouvements et une Ă©nergie communicative. Son approche est constellĂ©e d’une multitude d’accents qui apportent Ă  l’intrigue une rĂ©elle thĂ©ĂątralitĂ© et un lyrisme passionnant. Un talent Ă  retrouver absolument.

CĂŽtĂ© solistes, nous remarquons surtout l’incroyable performance de la soprano Anne-Aurore Cochet en Colombine, mĂȘlant la grĂące thĂ©Ăątrale Ă  une voix stupĂ©fiante, nous encourageons nos lecteurs Ă  suivre ce jeune talent plein de promesses !

Le reste de la distribution demeure assez inĂ©gal. Avec quelques pĂ©pites tout de mĂȘme, Alan Picol en savant est dĂ©sopilant,  Clara Schmidt est une amoureuse Isabelle charmante et Jeanne Dumat campe un LĂ©lio correct.  La LucrĂšce d’Alicia HatĂ© n’est pas trĂšs convaincante et le Monsieur Pantalon de Vincent Vantyghem n’arrive pas Ă  nous saisir dramatiquement.  Par ailleurs, la mise en espace de Damien Bigourdian demeure assez faible, tenant plus du gag que du renouvellement du genre.  Si les FrivolitĂ©s Parisiennes sont au top musicalement dans la redĂ©couverte du rĂ©pertoire d’opĂ©ra comique,  le dĂ©sĂ©quilibre d’une mise-en-scĂšne un peu poussiĂ©reuse laisse choir l’originalitĂ© de l’Ɠuvre.  Gageons que l’équipe des FrivolitĂ©s Parisiennes reviendront Ă  Grisar avec un spectacle qui renouvĂšlera le genre aussi brillamment qu’ils le font dans la fosse.

 

Quoi qu’il en soit,  cette nouvelle vie de l’opĂ©ra comique au cƓur de son terrain d’origine,  fait un joli pied de nez aux institutions consacrĂ©es qui ne jurent plus sur le talent mais sur la comptabilitĂ© des marchands de siĂšges.  Saluons alors le courage de cette jeune compagnie et laissons nous porter vers des rivages inconnus avec le sourire des explorateurs !

 

 

 

 

 

 

Bonsoir monsieur Pantalon
OpĂ©ra comique d’Albert Grisar  (1851)

 

Les Frivolités parisiennes

 

Colombine – Anne-Aurore Cochet
Isabelle – Clara Schmidt
LucrĂšce  – Alicia HatĂ©
LĂ©lio – Jeanne Dumat
Le Docteur – Alan Picol
M. Pantalon – Vincent Vantyghem
Deux porteurs  – Thibaut ThĂ©zan et Jaoued El Hirach

 

 

Mise en espace : Damien Bigourdian
Orchestre des Frivolités Parisiennes
Nicolas Simon, direction.

 

Compte rendu, concert. Paris, Philharmonie 1, le 3 février 2015. Boulez: Pli selon pli. VarÚse : Amériques. Marisol Montalvo, soprano (Pli selon pli). Ensemble Intercontemporain, Orchestre du CNSMDP. Matthias Pintscher, direction.

Une nuit magique, oĂč l’hiver s’attache encore au ciel Ă©toilĂ© et aux lunes encore glacĂ©es. Sur le parvis de la Villette, la nef immense, tel un long cĂ©tacĂ© semble dormir sous sa peau d’argent, mais son ventre gronde de lumiĂšre et bruisse d’impatience et d’éveil.  La Philharmonie ouvre ses portes au maĂźtre qui la dĂ©sira de tous ses sens, Pierre Boulez, dont le siĂšcle est dĂ©jĂ  proche, un siĂšcle qui lui doit tant.

Le bel aujourd’hui


Pierre_BoulezLe retour des mystĂšres incroyables de Pli selon pli et les vers sublimes de StĂ©phane MallarmĂ©, mais cette fois-ci dans le nouvel amphithĂ©Ăątre de la Philharmonie de Paris (Philharmonie 1). Être confrontĂ© Ă  un tel monument est en soi un vertigineux dĂ©fi pour la sensibilitĂ©. La musique de Pli selon pli Ă©veille, motive, incite et dĂ©cline des mystĂšres, une sorte de mystique sensuelle incarnĂ©e par la soprano qui est tour Ă  tour vierge et enchanteresse, muse et Ă©lĂ©ment.  Dans ce rĂŽle protĂ©iforme, la trĂšs latine Marisol Montalvo a touchĂ© Ă  la perfection la corde puissante du dĂ©sir et du symbole.  Avec une voix cristalline, plus incarnĂ©e que celle de Barbara Hannigan,  elle offre Ă  la partition de Boulez un souffle Ă©motionnel plus sauvage, aux prises avec une sensualitĂ© exacerbĂ©e. LĂ  oĂč Hannigan offre l’extase des camĂ©lias d’hiver, Marisol Montalvo fait naĂźtre des orchidĂ©es des forĂȘts vierges et des rosiers pourprĂ©s. La seule faille fut un lĂ©ger dĂ©faut dans la prosodie dans le français, essentiel nĂ©anmoins pour saisir l’intensitĂ© de l’Ɠuvre.  Quand la voix laissa sa place Ă  l’immense orchestre des AmĂ©riques de VarĂšse,  le leviathan sembla chanter Ă  plusieurs voix dans cette exposition splendide de mondes divers. « AmĂ©riques » poursuit une quĂȘte dans la nouveautĂ©, un langage plĂ©thorique des sons, nous avons entendu l’imaginaire d’avant-garde qui n’a pas pris une ride. La musique de VarĂšse est d’une colossale finesse et offre une multitudes de rĂ©fĂ©rences. Surtout quand l’irruption de sirĂšnes mĂ©caniques parsĂšme la piĂšce. Un clin d’Ɠil Ă  ce parti pris des choses que Ponge dĂ©crivit si bien, une sorte de manifeste pour la musique du quotidien, oĂč la nouveautĂ© n’est toujours pas lointaine ni inatteignable.

Pour ce concert aux couleurs diverses et complĂ©mentaires, l’Ensemble Intercontemporain s’associe Ă  l’Orchestre du CNSMDP.  Dans les rangs de l’Intercontemporain, nous entendons la prĂ©cision, la parfaite maĂźtrise des styles et des nuances tant de Boulez que de VarĂšse, ils forment une belle tĂȘte de proue Ă  un orchestre du CNSMDP parfois en mal de cohĂ©rence et de justesse. Nous saluons nĂ©anmoins les musiciens qui ont dĂ©montrĂ© d’une maniĂšre remarquable une assise chevronnĂ©e dans ce rĂ©pertoire et une rĂ©ponse trĂšs vive face aux exigences de ces deux Ɠuvres monumentales.

A la tĂȘte de ces deux univers diffĂ©rents,  Matthias Pintscher est correct, mais, on remarque une battue quelque peu sĂ©vĂšre et nerveuse. Dans Pli selon pli,  sa direction ĂŽte parfois une souplesse inhĂ©rente Ă  l’Ɠuvre, qui aurait pu la rendre un peu plus lĂ©gĂšre.  Dans AmĂ©riques, sa direction demeure bonne mais un peu trop sur la retenue. A la Philharmonie maintenant les pas sont feutrĂ©s, une certaine Ă©motion naĂźt en sortant de cette nef d’argent et de verre,  surtout quand au loin on aperçoit cet immense monument de la musique qui rappelle les vers de Mallarmé :

« Cet unanime blanc conflit
D’une guirlande avec la mĂȘme,
Enfui contre la vitre blĂȘme
Flotte plus qu’il n’ensevelit. »

Compte rendu rédigé par notre rédacteur Pedro Octavo Diaz. illustration : Pierre Boulez (DR)