Versailles. Salon d’Hercule, le 16 avril 2015. Claudio Monteverdi (1567 – 1643). Il combattimento di Tancredi & Clorinda. Madrigaux guerriers du Livre VIII. Miriam Allan, soprano ; Hannah Morrison, soprano ; Lucile Richardot, contralto ; Stéphanie Leclercq, contralto ; Cyril Costanzo et Lisandro Abadie, basses. Les Arts Florissants, Paul Agnew, ténor et direction.

agnew-paul-800-concertmonteverdiLes Arts Florissants ont entamé en 2012 une tournée consacrée aux madrigaux de Claudio Monteverdi. Sur le chemin de ce qui est presque un pélerinage musical, ils ont, à l’occasion de quasi chaque Livre, fait une halte sous les ors du Palais des rois de France à Versailles. Le Salon d’Hercule est tout particulièrement indiqué tant par son cadre que son décor et son acoustique pour accueillir celui dont la musique est tout comme les deux Å“uvres du peintre qui ornent ce salon, – Paolo Véronèse -, l’expression de la quintessence même de ce que Philippe Beaussant appelle l’instant privilégié du « Passage ». Que de fois Monteverdi dut croiser aussi bien à Mantoue qu’à Venise, les tableaux de celui qui l’avait précédé. Tous deux ouvrirent la voie à de nouveaux univers qui aujourd’hui encore nous émerveillent.
La quête des Arts Florissants n’est pas loin de toucher à sa fin. L’intégrale entreprise parvient au VIII ème Livre, celui qui rend tout à la fois un hommage à un genre en voie de disparition, le madrigal-, et qui souligne l’émergence de ce genre nouveau qu’est l’opéra. Ce VIII ème livre est en fait composé de deux Livres : les Madrigali Guerrieri et les Madrigali Amorosi. Et c’est le premier que nous ont donné à entendre ce soir, les musiciens et chanteurs, réunis par Paul Agnew pour l’occasion.
C’est dans le VIII ème Livre que l’on trouve le Combattimento di Tancredi e Clorinda dont les Arts Florissants nous ont offert une version théâtralisée avec une mise en espace, discrète pourtant très réussie, faite de quelques déplacements scéniques et d’échanges de regards très appuyés.
Mais pour l’essentiel, c’est tout à la fois le soin apporté aux mots, aux phrasés, à la beauté de la langue et à sa poésie musicale qui une fois de plus soulève notre enthousiasme dans cette intégrale en concerts des Arts Florissants. Ici tout semble aller de soi, y compris dans l’interprétation virtuose du Ballo delle Ingrate. Les timbres parfaitement appariés viennent s’enrichir. Paul Agnew a parfaitement choisi ses chanteurs et ses musiciens. Sa direction, fruit d’un travail en commun de déjà bientôt trois ans, a l’élégance du partage assumé et amical. Il va jusqu’à créer une complicité avec le public, car en plusieurs moments, il prend la parole pour nous dire, avec son charmant accent si british, tout ce qui rend si unique la rencontre avec Claudio Monteverdi.
Les 7 chanteurs réunis forment la distribution quasi idéale, qui donne vie à cette musique où se mêlent la tragédie et la sensualité baroque. Toutes et tous ont déjà participé à la tournée et leur connivence avec la sensibilité de ce répertoire est une évidence. Quant aux musiciens, ils apportent des couleurs luxuriantes et charnelles, dont émanent tout à la fois lumière et âpreté. Dans le combat de Tancrède et Clorinde, les cordes deviennent aussi tranchantes que la lame d’une épée, tandis que dans Altri canti d’amor, tenero arciero, elles sont aussi voluptueuses que les velours de Véronèse.
Cette soirée magnifique, à laquelle un public nombreux s’est pressé, a obtenu sa gratitude enthousiaste, tant l’enchantement en a été un vrai bonheur. Décidément la saison musicale défendue par Château de Versailles Spectacles (CVS) est une très belle réussite artistique… baroque. Chaque programme musical trouve dans les salles et sites du château, son écrin idéal.

Compte rendu, concert. Versailles. Chapelle Royale, 1er avril 2015. François Couperin (1668-1733) Les Leçons de Ténèbres. Louis Nicolas Clerambault (1676-1749) Miserere Sophie Junker et Ana Quintas, dessus ; Lucile Richardot, bas-dessus. Vincent Dumestre, théorbe, direction musicale.

Francois_Couperin_portraitL’Opéra Royal/Château de Versailles Spectacle, offre à son public à l’occasion des fêtes de Pâques, une série de concerts dont les œuvres et les interprètes sont une promesse d’enchantements ; promesse belle et bien tenue dès le premier soir. Le Poème Harmonique a enregistré et donné une première fois en la Chapelle royale en novembre 2013, les Leçons de Ténèbres de François Couperin. Alors que le CD vient de sortir, ces pièces composées pour le Mercredi Saint ne pouvaient pas être symboliquement mieux indiquées pour ouvrir les célébrations de la Semaine Sainte.
Chef-d’œuvre incontesté d’un genre qui accompagna la fin du règne du Roi Soleil, ces trois Leçons sont les seules du compositeur à nous être parvenues, les 6 autres étant malheureusement perdues. Elles furent composées pour le Couvent de Longchamp dans les années 1714-1715, alors que dans les églises et les couvents, un public nombreux, composé de courtisans et de membres de la bonne société citadine, se pressait. Cette passion pour un art vocal raffiné, sensuel, dramatique est fille de l’air de cour, art spécifiquement français. Pour compléter le programme on trouve ici le Miserere de Clérambault, contemporain de Couperin, où se déploie une palette expressive intense et ardente, si italienne.

Leçons de Ténèbres éblouissantes…

Vincent Dumestre et ses trois interprètes sont parvenus ce soir à soutenir ce miracle d’équilibre, qu’appellent ces œuvres et à les transfigurer jusqu’à l’incandescence. Aurait-on pu mieux nous donner à entendre toute la splendeur du beau chant français tel qu’il était pratiqué au tout début du XVIIIe siècle, donnant sens à cette union de la vocalité et de la spiritualité. ?Les trois voix féminines étaient parfaitement appariées. Trois timbres uniques, dont les couleurs se complètent, s’unissent jusqu’à embraser les mélismes sur les lettres introductives hébraïques, maintenant avec ferveur la souplesse de la ligne entre arioso et récit. Le timbre fruité et suave d’Ana Quintans, celui plus juvénile de Sophie Junker soulignent avec justesse les caractères des deux premières leçons. Ici tout n’est qu’élévation, nuances et humilité. Plus la nuit se fait autour de nous, -car comme à l’époque, venant souligner la dramaturgie, un officiant éteint les cierges après chaque psaume-, plus la lumière qui émane de la musique, par la grâce des interprètes,  prend possession de la Chapelle Royale et de nos âmes. Lucile Richardot, au timbre profond et charnel, apporte une présence éloquente et une ampleur de ton bouleversante.
L’interprétation du Miserere de Louis-Nicolas Clérambault, par les trois interprètes est tout simplement envoûtante. Jamais les couleurs de la voûte de Charles de la Fosse, ne nous ont semblé, aussi étincelantes et irradiantes qu’à l’instant où la voix d’Ana Quintans a lancé cet appel à la miséricorde.
L’accompagnement des trois musiciens est subtil et élégant. Sylvia Abramowicz à la basse de viole si tendre et mélancolique et Philippe Grisvard à l’orgue et clavecin si inventif, donnent corps à une basse continue pourtant si dépouillée. Vincent Dumestre au théorbe et à la direction a réuni ici une distribution idéale et bien au-delà crée une palette intemporelle et sensuelle, signature du Poème Harmonique. Tout ici est émotion intime, sensible et mystérieuse. La musique  s’harmonise avec un lieu qui dépasse son caractère religieux pour devenir un lieu « source ».

Compte rendu, concert. Versailles. Chapelle Royale, 1er avril 2015. François Couperin (1668-1733) Les Leçons de Ténèbres. Louis Nicolas Clerambault (1676-1749) Miserere Sophie Junker et Ana Quintas, dessus ; Lucile Richardot, bas-dessus.  Vincent Dumestre, théorbe, direction musicale.

Compte rendu, concert. Versailles, Chapelle Royale, le 21 décembre 2014. Le Mystère de Noël. Anonyme du XIVe siècle, Jean Mouton (1459-1522), Pierre de Manchicourt (1510-1564), Jacobus Gallus (1550-1591), Giaches de Wert (1535-1596). Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Jeronimo Luca vers 1630, Antonio Marques Lesbio (1639-1709), Peter Cornelius (1824-1874). Extrait du Bréviaire de Paris 1736 et de Christmas Carols 1871. Ensemble Huelgas, direction : Paul Van Nevel.

paul_van_nevel_las huelgasLes passages de Paul van Nevel et de l’Ensemble Huelgas en France sont si rares, que l’on ne peut qu’être reconnaissant à Château de Versailles Spectacles de les avoir invités en ce 21 décembre pour nous donner en la Chapelle Royale, un concert/création, intitulé Le Mystère de Noël. Si ce n’est les innombrables tousseurs, venant constamment rompre la plénitude de ce concert, cette soirée nous laissera le sentiment d’avoir vécu un rêve éveillé. Ces chanteurs et musiciens dont les interprétations du répertoire médiéval et Renaissance sont de véritables splendeurs, nous proposent ici un tout nouveau programme, qui vient de faire l’objet d’une édition discographique : Mirabile mysterium – A European Christmas Tale.

Les climats incantatoires de Las Huelgas

Pour raconter cette histoire et donner à celui qui l’écoute, le sentiment de voir se dérouler un livre d’images sonores tout à la fois pittoresques, exotiques et tragiques, fondatrices d’un mythe universel, Paul van Nevel a réuni ici des pièces de différentes époques et répertoires qui s’assemblent de manière cohérente. Ainsi le voyage auquel il nous invite, nous offre-t-il un instant de partage, de méditation et de rêve, rare et précieux où chacun qu’il soit ou non chrétien, peut laisser son esprit vagabonder et trouver place parmi les innombrables personnages qui se pressent autour d’un enfant, promesse d’avenir.

Le programme se compose en trois parties, – La naissance à Bethlehem, les crimes d’Hérode et le voyage des trois rois mages-, plus un épilogue. Il entrelace des pièces  anonymes du XIIIe siècle écrites dans le style « Ars Antiqua», des motets de la Renaissance, de la polyphonie imitative franco-flamande, des «villancicos» espagnoles (chants religieux populaires) des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècle dont un qui trouve ses racines en Amérique latine, des Christmas Carol du XIXe siècle et un chant de Noël allemand de Peter Cornelius.

Entouré de cinq musiciens et 8 chanteurs, Paul van Nevel façonne la matière sonore, la sculpte, lui donne une lumière douce et soyeuse, ou ardente et franche. Sa direction discrète et efficace, lui permet d’obtenir de chacun d’infinitésimales et bouleversantes nuances. Le mariage des timbres (le quatuor masculin dans le Hostis Herode Impie est exemplaire) et une technique quasi parfaite des chanteurs, permet de donner à chaque pièce son caractère et sa puissance évocatrice. On retiendra la souplesse et la profondeur subjuguante des basses, le brillant velouté des ténors, la luminosité moelleuse des voix féminines. Les flûtes et dulcianes, ainsi que le violon colorisent, irisent la pastorale et soutiennent au coeur de la tragédie du massacre des Innocents, apportant une touche de sensibilité compassionnelle qui étreint.

Passant de quatre, cinq, six à huit voix, l’ensemble Huelgas nous émerveille par la précision et la beauté de la réalisation. La justesse, l’homogénéité, la ferveur de chacun participe à faire naître un climat quasi incantatoire, aussi captivant que l’étoile du berger, que poursuivent les Mages.

Compte rendu, concert. Versailles, Chapelle Royale, le 21 décembre 2014. Le Mystère de Noël. Anonyme du XIVe siècle, Jean Mouton (1459-1522), Pierre de Manchicourt (1510-1564), Jacobus Gallus (1550-1591), Giaches de Wert (1535-1596). Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Jeronimo Luca vers 1630, Antonio Marques Lesbio (1639-1709), Peter Cornelius (1824-1874). Extrait du Bréviaire de Paris 1736 et de Christmas Carols 1871. Ensemble Huelgas, direction : Paul Van Nevel.

CD. Von Bingen : Vox Cosmica. Arianna Savall (1 cd Carpe Diem records)

visuel vox cosmicaCD. Von Bingen : Vox Cosmica. Arianna Savall (1 cd Carpe Diem records). Tandis que la voix d’Arianna s’élève en volutes sensuelles, dès les premières secondes de ce nouvel enregistrement de l’ensemble Hirundo Maris, nous sommes emportés sur des rivages étranges et fascinants. De la rencontre de la fille du soleil et du fils de la neige, est né en 2009 Hirundo Maris (le nom latin de l’hirondelle des mers) : une formation qui aborde un répertoire tant médiéval que baroque, folk que contemporain. Nous avons eu l’occasion d’évoquer sur Classique News, leur précédent programme sorti en CD, Chant du Nord et du Sud, à l’occasion du concert qu’ils ont donné au festival de Fontfroide l’été dernier. Le programme qui fait l’objet de ce nouvel enregistrement, nous semble encore plus équilibré. Il se compose d’Å“uvres vocales d’Hildegard Von Bingen, d’Abélard et de compositions instrumentales de Petter Johansen, le co-créateur de l’ensemble. Ici l’univers que nous font découvrir les musiciens est celui de l’harmonie universelle, d’un chant céleste qui apaise et transporte. Tandis qu’Abélard exprime son infinie mélancolie et sa détresse profondément humaine, la voix d’Hildegard von Bingen transcende les éléments et la douleur, exprimant l’universelle beauté et la sollicitude de la vie et d’un monde où l’esprit rencontre la quintessence du divin en chaque élément : de la pierre à l’air, de l’arbre à la feuille, en chaque animal et être humain.

 

 

 

Chant d’un horizon céleste

 

Hildegard von Bingen n’est pas seulement une grande mystique, qui a profondément marqué l’histoire de la chrétienté et de la vie moniale au Moyen-âge, elle fût aussi une femme de lettres à l’immense érudition. Née dans une famille noble de Rhénanie, elle eut dès son plus jeune âge, des visions qui poussèrent sa famille à encourager son entrée dans la vie monastique.  Elle se passionna pour de nombreux sujets, dont la médecine et la composition. L’essentiel des pièces liturgiques qu’elle composa, sont parmi les premières à nous être parvenues dans leur intégralité.

Les Å“uvres retenues sont le reflet d’un art qui se veut élévation. Ici tout est lumière, l’ornementation révèle l’ineffable. La voix d’Arianna Savall, si pure est faite pour nous dévoiler, toute la suave et rayonnante splendeur de l’âme de ces pièces grégoriennes. Le chant mélismatique subjugue par sa cristalline beauté. Entre poignante douceur et virtuosité compassionnelle, elle délivre de la peur et du temps, donnant sens au gouffre de l’éternité. Son chant est un horizon céleste sensible et généreux. Petter Johansen fait du Planctus David d’Abélard, une complainte sombre, amer, tragique. Face à la mort, Abélard ne peut que porter tous les regrets d’un corps et d’un amour à jamais brisés.

Le choix des instruments pour les accompagner, donne à leur interprétation des couleurs chatoyantes. Leurs compagnons d’Hirundo Maris, David Mayoral, Andreas et Anke Spindler, creusent des perspectives, font miroiter de subjuguants reflets. Si tous apportent un soutien vocal dans certaines pièces, leurs qualités d’instrumentistes sont confondantes de délicatesses et d’émotions. Les bols chantants tibétains dont s’accompagne Arianna Savall vibrent en harmonie avec les sphères célestes.

La poésie des quatre pièces instrumentales composées par Petter Udland Johansen pour l’occasion apporte un charme supplémentaire à ce merveilleux CD. Elles évoquent des mondes dont la magie plus humaine, plus terrestre, n’en sont pas moins aussi mystérieux que la voûte céleste. Les transitions entre chaque pièce vocales et instrumentales, sont toujours cohérentes et élégantes.

La prise de son ample et chaleureuse est ici au service d’une magnifique découverte, celle d’un univers mélodieux et grisant dont on ne peut que vous recommander la découverte.

 

 

Vox cosmica. Arianna Savall, Petter Udland Johansen, chant et instruments, Hirundo Maris. Hildegard von Bingen (1098-1179), Petrus Abaelardus (1078 – 1142) et Petter Johansen).  Enregistrement réalisé à Hellig-Kreuz-Kirchel, Basel-Binningen (Suisse) en février 2014.

 

 

Compte rendu, opéra. Versailles. Opéra Royal, le 26 novembre 2014.Johann Adolph Hasse (1699-1783) : Siroé, Rè di Persia, Opéra seria en trois actes. Livret de Métastase. Créée au Teatro Mavezzi à Bologne, le 2 mai 1733. Première en France d’une nouvelle production. Avec : Siroé, Max Emanuel Cencic ; Laodice, Julia Lezhneva ; Medarse,  Mary-Ellen Nesi ;Cosroe, Juan Sancho ; Arasse, Laureen Snouffer ; Emira, Roxana Constantinescu; Mise en scène, Max Emanuel Cencic. Décors, Bruno de Lavenère. Lumières, David Debrinay ; Video, Etienne Guiol. Armonia Atenea ; George Petrou, direction.

cencic siroe hasse Max-Emanuel-Cencic-Hasse-Siroe-George-Petrou-Armonia-AteneaAprès Faramondo de Haendel en 2009 et Artaserse de Vinci en 2012, c’est avec un opéra de Hasse que Max Emanuel Cencic nous revient. Si le CD en est sorti à la rentrée, unanimement salué par la critique et un réel succès auprès du public, sa création scénique en première à l’Opéra Royal de Versailles était très attendue. Cependant la distribution en est légèrement différente, Franco Fagioli n’étant pas libre pour l’occasion… elle n’en a pas moins été la plus belle surprise de la soirée, nous offrant de belles découvertes et confirmant des talents que l’on a retrouvés avec un réel plaisir. En cette période particulièrement morose, le rêve d’une Perse chatoyante, ne pouvait que faire venir un public nombreux jusqu’à la ville royale en quête de joyaux lyriques et de nuits enchantées. Siroé, Re di Persia de Johann Adolph Hasse, est un petit bijou qui bénéficie d’un livret de Métastase offrant des niveaux de lecture des plus riches.

 

 

 

Siroe : joyau lyrique

 

Créé en 1733 à Bologne, le succès de sa création, ne lui épargna pourtant pas une disparition complète, totalement injuste, de la scène depuis la fin du XVIIIe siècle. Ici le nombre de personnages en est réduit, six au total. Drame filiale et amours contrariés en sont les fils conducteurs qui permettent de créer des situations dramatiques et psychologiques des plus intéressantes. Cosroé, roi vieillissant, doit se choisir un héritier. Il a deux fils, Siroé et Medarse. Le premier est le plus légitime mais en conflit avec son père, car il est éperdument amoureux d’Emira, la fille d’un ennemi qu’a assassiné Cosroé de ses propres mains. Il choisit donc Medarse, le plus jeune, un jeune homme envieux, épris de pouvoir, mais en apparence fidèle et soumis à ce père autoritaire. Siroé va donc devoir traverser un certain nombre d’épreuves – politiques et amoureuses- avant de pouvoir exercer le pouvoir qui lui revient. Car sa loyauté est également mise en cause par la maîtresse de Cosroé, Loadice qui vient par la passion qu’elle voue au jeune homme, encore creuser le fossé entre les deux hommes. Aidé d’un seul ami fidèle, Arasse, Siroé parvient à déjouer les complots montés par son frère et Loadice, enfin rétablir l’harmonie dans le lieto fine.

Si pour sa première mise en scène Max Emanuel Cencic ne réussit pas un sans – faute, il parvient toutefois à faire naître l’enchantement tant attendu. Les merveilleux décors – faits de moucharabiehs mobiles aux magiques arabesques – et les costumes luxuriants, de Bruno de Levenère, lui permettent de suggérer un onirisme proche des miniatures persanes qu’il évoque dans le programme. Les superbes lumières de David Debrinay dessinent des fleurs et des calligraphies qui nous enchantent.

Malheureusement, l’abus de videos efface le côté tragique et émotionnel dans la scène de la prison. Tout comme le côté sur joué de certaines scènes, accentue plutôt un côté comique assez surprenant ici. On peut également aussi regretter des références à la franc-maçonnerie qui n’ont pas forcément leur place chez Metastase. Mais ce ne sont pas ces quelques détails qui auront gâché notre soirée, d’autant plus que doué de multiples talents, Max Emanuel Cencic a donc réuni autour de lui une magnifique distribution.

Juan Sancho dans le rôle du père rongé par le doute et les remords inavouables, campe un Cosroé tragique. Tandis que Mary-Ellen Nesi est un Medarse versatile et arrogant qui progressivement tout comme son frère d’ailleurs, gagne en maturité. La voix est parfaitement projetée et le plaisir jubilatoire de jouer le rôle du méchant est manifeste. Lauren Snouffer et Roxana Constantinescou, respectivement Arasse, l’ami fidèle de Siroé et Emira, l’amante qui souhaite tant faire porter à Siroé le poids de sa vengeance, sont de magnifiques révélations. La première nous éblouit par la pureté de son timbre et des vocalises cristalines, tandis que le timbre suave et fruité de la seconde nous ensorcelle. Julia Lezhneva fait de sa Loadice, une peste diablement séduisante. Sa virtuosité exceptionnelle dans des vocalises d’une beauté arachnéenne, lui valent une véritable ovation à la fin de son troisième air. Enfin à tout seigneur, tout honneur, le timbre de Max Emanuel Cencic aux graves d’une sensualité troublante, sa technique impeccable et sa présence scénique, font de son Siroé un personnage particulièrement attachant et séduisant.

La direction énergique et dramatique de George Petrou insuffle à l’ensemble Armonia Atenea une belle vitalité, même si l’on aimerait percevoir un peu plus de couleurs dans les récitatifs.

Grâce soit rendue à Max Emanuel Cencic et à tous ceux qui lui ont permis de porter ce nouveau programme jusqu’à son accomplissement et tout particulièrement aux dirigeants de Château de Versailles Spectacles, car on ne pouvait rêver lieu plus envoûtant que l’Opéra Royal pour une première française.

Versailles. Opéra Royal, le 26 novembre 2014.Johann Adolph Hasse (1699-1783) : Siroé, Rè di Persia, Opéra seria en trois actes. Livret de Métastase. Créée au Teatro Mavezzi à Bologne, le 2 mai 1733. Première en France d’une nouvelle production. Avec : Siroé, Max Emanuel Cencic ; Laodice, Julia Lezhneva ; Medarse,  Mary-Ellen Nesi ;Cosroe, Juan Sancho ; Arasse, Laureen Snouffer ; Emira, Roxana Constantinescu; Mise en scène, Max Emanuel Cencic. Décors, Bruno de Lavenère. Lumières, David Debrinay ; Video, Etienne Guiol. Armonia Atenea ; George Petrou, direction.

 

 

 

Approfondir : LIRE notre critique complète du coffret DECCA : Siroe de Hasse par Max Emanuel Cencic

 

 

Compte rendu, récital. Paris, Théâtre des Abbesses, le 22 novembre 2014. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Suites pour violoncelle BWV 1007, 1008 1009. Hopkinson Smith, théorbe allemand.

Nous étions nombreux en ce doux après-midi de novembre à nous presser à la rencontre, d’Hopkinson Smith dans le si joli petit Théâtre des Abbesses sur la Butte Montmartre. Son acoustique idéale pour des concerts de musique de chambre, a permis  au « divin » Hopkinson de disposer d’un écrin enchanteur pour nous offrir de merveilleux instants de musique, hors du temps. Sa lecture des Suites pour violoncelle de Bach d’une sensible mélancolie nous transporte dans un monde où la musique fait surgir de l’ombre, la flamme vibrante et les reflets chatoyants de la musique du Cantor.

hopkinson smith theorbe concerthsmith06Les six Suites pour violoncelle de Bach figurent parmi ses Å“uvres majeures. Elles n’ont jamais cessé de fasciner les musiciens les plus talentueux. Passant du violoncelle au piano, de la flûte à la viole de gambe, les transcriptions en sont nombreuses. Bach lui-même dédia au luth la Suite n° 5. Après les avoir enregistrées pour Naïve, c’est une « version », et non une « transcription », pour un théorbe allemand que nous donne Hopkinson Smith. Cet instrument qu’il doit à un facteur américain est inspiré d’un modèle inventé par un contemporain de Bach fort connu en son temps, le luthiste, Sylvius Leopold Weiss. Avec son sourire si malicieux, Hopkinson Smith a d’ailleurs pris la parole en milieu de concert pour décrire cet instrument avec clarté et tendresse.

Ce théorbe allemand lui permet de nous donner sa lecture, si personnelle des trois premières Suites. Et passé un premier instant de surprise, où nous cherchons tous à entendre ces œuvres que nous croyons si bien connaître, c’est un univers profondément contemplatif qui s’ouvre devant nous. Et si ce n’était les sonneries intempestives des téléphones portables, l’univers contemporain s’évanouirait dans l’envoûtant murmure du théorbe qui sous les doigts si raffinés du poète qu’est Hopkinson Smith, nous dit l’indicible.

smith hopi hopkinson smith theorbe hsmith12Dès les premières mesures du Prélude de la Suite BWV 1007, le discours est autre. Comme une onde qui s’écoule, il semble dessiner les contours d’un paysage, se faire tableau plus que phrase, échapper à la peur,  à une réalité en quête de virtuosité et libérer l’âme de la souffrance. Puis progressivement, nous percevons, les mots que les doigts font chuchoter. Dans les BWV 1008 et BWV 1009, dans les Courantes et Sarabandes, les cordes chantent en une polyphonie enivrante, un instant au goût d’éternité. Si les tempi plus lents qu’impose le théorbe, obligent Hopkinson Smith à user comme le souligne Philippe Venturini dans le programme de présentation « de toutes les possibilités de son instrument pour faire entendre des figures de basses qui n’étaient que suggérées dans la partition de Bach », le public le suit, l’écoute avec fascination et plaisir, y compris les quelques enfants présents dans la salle. Et ce murmure, ces voix graves et parfois si poignantes, dans les Menuets et Gigues invitent à laisser danser avec ivresse l’esprit qui ne demande qu’à s’élever, allégé à jamais d’un corps oublié.

Hopkinson Smith cisèle les Suites, en exprime les nuances d’une infinie et mystérieuse beauté. Il nous donne à entendre la musicalité incandescente du silence. Et c’est avec la Sarabande de la 5ème Suite en bis qu’il nous suggère en fin de concert, avec une sensuelle et onirique délicatesse, ce dernier trait d’un paysage universel et pourtant d’une diversité si foisonnante.

Compte rendu, récital. Paris, Théâtre des Abbesses, le 22 novembre 2014. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Suites pour violoncelle BWV 1007, 1008 1009. Hopkinson Smith, théorbe allemand.

Compte rendu, opéra. Versailles. Opéra Royal, le 18 novembre 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Zaïs, Pastorale héroïque en quatre actes avec prologue. Livret Louis de Cahusac. Créée à l’Académie Royale de Musique de Paris, le 29 février 1748. Avec : Zaïs, Julian Prégardien ; Zelidie, Sandrine Piau ; Oromasès, Aimery Lefèvre ; Cindor, Benoît Arnould ; Sylphide, la Grande prêtresse de l’amour, Amel Brahim-Djelloul; L’Amour, Hasnaa Bennani ; Un Sylphe, Zachary Wilder. Choeur de Chambre de Namur, direction du chÅ“ur, Thibaut Lenærts. Les Talens Lyriques ; Direction et clavecin, Christophe Rousset.

rousset christophe talens lyriques amadis phaeton roland, bellerophonAvant le grand gala Rameau organisé dans le somptueux écrin de la galerie des glaces ce 22 novembre 2014, Versailles poursuit ces célébrations dans le cadre de l’année Rameau 2014. L’année Rameau touche à sa fin, du moins à Versailles. Elle a, grâce au travail des équipes du CMBV Centre de musique baroque de Versailles, été fêtée avec un certain faste dans le monde et en France, permettant de faire découvrir ou de redécouvrir certaines Å“uvres d’un Rameau plus mal connu qu’inconnu du public. Ce soir, c’est Zaïs qui nous était proposé en version concert à l’Opéra Royal, après une recréation à Beaune l’été dernier et un passage par Amsterdam quelques jours auparavant. Zaïs que les Talens Lyriques auront enregistrés à l’occasion de cette fin de tournée est une pastorale dont le livret de Louis de Cahusac est des plus simplissimes et des plus « naïfs ». C’est une histoire de bergers et de bergères, d’amours légèrement contrariés.

Zaïs inabouti

Le génie des airs, Zaïs, déguisé en berger, met à l’épreuve une jolie bergère, Zélidie, dont il est follement épris. Il est aidé par son complice, Cindor, mais ni l’un ni l’autre ne parviennent à détourner la belle bergère, qui fait preuve de constance dans ses sentiments. Zaïs renonce alors à son immortalité pour elle. Mais pour les récompenser, Oromazès, le roi des génies leur offre à tous deux de vivre à jamais ensemble, car le temps ne doit pas s’opposer au bonheur.

Ce n’est donc pas l’histoire qui compte mais bien la musique de Rameau. La page la plus connue de cette œuvre exceptionnelle est son prologue. Il résume à lui seul, toute la puissance, l’effervescence, le bouillonnement, la violence des éléments qui rend si unique la musique de ce compositeur. Mais de ci de là, on a parfois déjà entendu en particulier dans le somptueux CD d’Ausonia « Que les mortels servent de modèles aux dieux », certains airs, dont la beauté onirique et évanescente comme « Chantez-oiseaux » ou tempétueuse et tellurique comme « Aquilons, rompez vos chaînes », y révélaient toutes leurs splendides nuances.

C’est donc avec une certaine impatience que nous attendions cette recréation complète de l’œuvre par les Talens Lyriques, d’autant plus lorsqu’on connait les affinités électives de Christophe Rousset avec la musique du compositeur dijonnais. Las, il y a des soirées avec et des soirées sans. On ne peut pas dire que tout fût décevant ce soir, loin s’en faut. C’est une addition de petits riens, de petites fautes, qui ont fini par nous laisser un sentiment d’incomplétude, un rien agaçant, d’autant plus lorsqu’on sait combien les Talens Lyriques nous offrent généralement bien mieux.

Castor et Pollux de Rameau (1737-1754)Christophe Rousset avait réuni autour de lui une très belle, voir exceptionnelle distribution. Mais malheureusement, on a dû relever ce qui est une erreur de casting. Cette dernière est d’autant plus regrettable que Zachary Wilder, puisque c’est de lui qu’il s’agit, nous avait révélé de magnifiques qualités d’interprétation en compagnie de Leonardo Garcia Alarcon dans la production d’Elena de Cavalli, il y a quelques mois. Son timbre de haute – contre est inadapté pour la musique du XVIIIe, a fortiori celle de Rameau. En revanche, même si Aimery Lefèvre semble en légère difficulté en première partie, il se reprend ensuite, donnant dans la séquence finale,  toute sa noble solennité  à Oramasès dans la célébration de l’union de Zaïs et Zélidie. Benoît Arnould est un Cindor, à peine roué et plein de charmes, tandis qu’Hasnaa Bennani est un Amour suave et Amel Brahim-Djelloul une grande – prêtresse de l’Amour, au céleste envoutement. Enfin les deux grands triomphateurs de la soirée, sont Julian Prégardien et Sandrine Piau. Lui est un Zaïs au timbre et à la diction d’une grande séduction. Tandis que la soprano est une bergère à l’élégance élégiaque, sensible, raffinée, pourtant si combattive. Le Chœur de chambre de Namur est quasi parfait, particulièrement redoutable comme dans « Aquilons, brisez vos chaînes ». Leur phrasé, leur musicalité en font un acteur essentiel.

Ce soir, ce sont les Talens Lyriques nous ont semblé en légère méforme. Bien sûr, il y a eu de beaux moments, mais aussi de manière assez surprenante, chez eux des fautes de justesse et de légers décalages avec le chœur qui ont troublé cette harmonie parfaite que nous attendions d’eux. Certes Christophe Rousset est parvenu à rétablir une situation très instable, mais la fatigue de ses troupes -et tout particulièrement des flûtes et des hautbois-, aura laissé au cours de la soirée un sentiment d’inaccompli.

Compte rendu, opéra. Versailles. Opéra Royal, le 18 novembre 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Zaïs, Pastorale héroïque en quatre actes avec prologue. Livret Louis de Cahusac. Créée à l’Académie Royale de Musique de Paris, le 29 février 1748. Avec : Zaïs, Julian Prégardien ; Zelidie, Sandrine Piau ; Oromasès,  Aimery Lefèvre ; Cindor, Benoît Arnould ; Sylphide, la Grande prêtresse de l’amour, Amel Brahim-Djelloul; L’Amour, Hasnaa Bennani ; Un Sylphe, Zachary Wilder. Choeur de Chambre de Namur, direction du chÅ“ur, Thibaut Lenærts. Les Talens Lyriques ; Direction et clavecin, Christophe Rousset.

Compte rendu, opéra. Versailles. Opéra Royal, le 5 octobre 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Les Boréades, tragédie lyriques en cinq actes sur un livret attribué à Louis de Cahusac. Version concert. Distribution : Julie Fuchs, Alphise ; Samuel Boden, Abaris ; Manuel Nunez-Camelino, Calisis ; Jean-Gabriel Saint-Martin, Borilée ; Chloé Briot, Sémire, une nymphe, L’amour, Polymnie ; Damien Pass, Borée ; André Morsch, Adamas ; Mathieu Gardon, Apollon. Choeurs Aedes, direction Mathieu Romano ; Les Musiciens du Louvre Grenoble ; Marc Minkowski, Direction musicale.

Castor et Pollux de Rameau (1737-1754)Si de tous les merveilleux instants d’une fin d’après-midi automnale, nous ne devions retenir que l’un d’entre eux, se serait celui où l’Entrée de Polymnie a retenti sous les ors de l’Opéra Royal. Tout le soyeux et la rondeur d’un orchestre emporté par l’Harmonie d’une musique unique et qui nous a libéré par ses sortilèges du poids de la médiocrité et des peurs. Une musique dont il émane un sentiment de plénitude, fait de lumière et de sensualité qui nous laisse d’abord démuni, pour nous porter ensuite vers des horizons infinis.

Nous attendions l’année Rameau, dont on nous disait qu’elle serait exceptionnelle avec impatience, même si déjà quelques concerts en prélude nous avaient été offerts l’an dernier par le Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV) et Château de Versailles Spectacles (CVS). Mais voici qu’enfin l’évènement prend de l’ampleur pour notre plus grand bonheur.

Bon Rameau en version de concert

Peut-on mieux honorer la musique du compositeur dijonnais qu’en lui offrant cette salle à l’acoustique quasi parfaite et qui aurait dû être la sienne ? C’est avec Les Boréades, qui n’y fut jamais représentée que la « célébration » de ce 250e anniversaire de sa disparition a officiellement commencée en ce dimanche 5 octobre 2014.

Marc Minkowski qui a des affinités électives évidentes avec Rameau, a décidé de proposer au public versaillais et avant cela, aixois l’été dernier, une version concert de cette œuvre posthume, qui ne fut donnée pour la 1ère fois en concert qu’en 1964 et à la scène, en 1982, au festival d’Aix en Provence.

C’est à la fin de sa vie en 1764, à plus de 80 ans que Rameau entame la composition de cet ultime chef-d’œuvre dont le librettiste est inconnu. Toutefois, Louis de Cahusac, décédé en 1759, avec lequel il a de très nombreuses fois collaboré en est considéré comme l’auteur probable.

Si les livrets dont dispose Rameau passent pour souffrir d’une faiblesse dramaturgique, sa musique, leur apporte un supplément d’âme, de force voire de violence psychologique hors normes.

Ici, la trame en soi est des plus simples. Alphise, reine de Bactriane ne peut épouser qu’un descendant de Borée. Borilée  et Calisis, lui font une cour appuyée qui ne la touche guère. C’est Abaris, qu’elle aime. Des danses viennent ponctuer, en une riche diversité orchestrale, les hésitations de cette jeune souveraine entre son devoir et ses sentiments, tout comme d’ailleurs celle de l’élu qui ne sait s’il doit choisir la mort pour ne pas mettre en danger celle qu’il aime, ou combattre pour l’aider à se libérer du joug d’une tradition. En finissant par renoncer à sa couronne, Alphise provoque la colère de Borée. Mais grâce à l’intervention d’Adamas et Apollon, Abaris finit par se révéler un descendant du dieu des Vents du Nord et ainsi, en pouvant épouser Alphise, permettre une fin heureuse.

Ce n’est donc pas la première fois que Marc Minkowski rencontre Rameau et Les Boréades. Sa collaboration avec Laurent Pelly, nous a non seulement fait cadeau d’une Platée inoubliable mais également de fascinantes Boréades.

Ce soir donc point de mise en scène, mais une distribution jeune et fastueuse. Il faut reconnaître que Marc Minkowski est passé maître dans l’art de choisir ses interprètes, n’hésitant pas à s’appuyer sur de jeunes talents, dont la crédibilité scénique, apporte bien souvent un supplément de vérité, ici de candeur, fidèle miroir des personnages.

Il est à noter que tous les chanteurs ont apporté un réel soin à la prononciation et projettent parfaitement leurs voix sans jamais perdre en lisibilité.

Julie Fuchs, étoile plus que montante de la scène lyrique, est une Alphise séduisante et juvénile. La beauté de son timbre fruité, de sa ligne de chant, sa facilité dans les vocalises et les ornementations nous séduisent au plus haut point. Samuel Boden est un Abaris plus touchant qu’héroïque. Face aux jeunes héros, les fils de Borée interprétés respectivement par Manuel Nunez Camelino et Jean-Gabriel Saint-Martin sont tout simplement splendides tant de présence scénique que vocalement. Il nous faut souligner que le baryton français, possède une surprenante flexibilité sur l’ensemble de son registre vocal. Ses graves sont profonds et ses aigus faciles. La brillante soprano Chloé Briot caractérise avec sensibilité et impertinence l’ensemble des rôles qui lui sont impartis (Sémire, une nymphe, l’Amour, Polymnie). Elle nous enchante vocalement par son timbre d’une clarté quasi céleste et cette ingénuité scénique qui donne une réelle consistance à des rôles en apparence si ténus.

Damien Pass est un Borée redoutable. Et si Mathieu Gardon dans le petit rôle d’Apollon n’a guère le temps de nous montrer son savoir-faire qui semble toutefois très prometteur, André Morsch dans le rôle d’Adamas a toutes les qualités requises pour le rôle.

Les Chœurs Aedes sont un personnage à part entière. Leur engagement dramatique, leur homogénéité, leur ligne de chant ponctuent avec ferveur la tragédie.

Enfin, quel bonheur de retrouver les Musiciens du Louvre et cette palette sonore si onctueuse qui est la leur. La direction de Marc Minkowski insuffle une réelle cohérence entre les solistes, les chœurs, l’orchestre. Il colore avec sensibilité, souligne tout le brillant et la tendresse qui émane de la partition, l’énergie, la violence et la virtuosité farouche de la tempête. Marc Minkowski nous touche, par des nuances à fleur de peau, qui sont tout juste perceptibles, si délicates et mélancoliques.

L’année Rameau ne fait que commencer à l’Opéra Royal et d’autres grands moments y sont prévus dont deux ballets héroïque le Temple de la Gloire dont le librettiste a pour nom Voltaire et Zaïs, ainsi qu’une soirée de Gala qui s’annonce très prometteuse. Une année Rameau qui nous l’espérons sera à la hauteur de cette après-midi si riche des enchantements que les troupes de Marc Minkowski nous ont dévoilés.

Compte rendu, opéra. Versailles, Opéra Royal, le 5 octobre 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Les Boréades, tragédie lyriques en cinq actes  sur un livret attribué à Louis de Cahusac. Version concert. Distribution : Julie Fuchs, Alphise ; Samuel Boden, Abaris ; Manuel Nunez-Camelino, Calisis ; Jean-Gabriel Saint-Martin, Borilée ; Chloé Briot, Sémire, une nymphe, L’amour, Polymnie ; Damien Pass, Borée ; André Morsch, Adamas ; Mathieu Gardon, Apollon. Choeurs Aedes, direction Mathieu Romano ; Les Musiciens du Louvre Grenoble ; Marc Minkowski, Direction musicale.

Compte rendu. Narbonne. Abbaye de Fontfroide, les 15,16,17,18 et 19 juillet 2014. IXe Festival Musique et Histoire. Pour un dialogue Interculturel : Territoires et cultures de l’Homme.

narbonne été 2014 210La route qui mène à Fontfroide est si belle au milieu des vignes, des oliviers, et de la garrigue avec au loin quelques ruines des châteaux cathares, qu’elle devient presque un parcours initiatique, fait de senteurs merveilleuses. En la parcourant, le sentiment nous gagne d’entrer dans un ailleurs, coupé de la réalité contemporaine, un monde où l’homme et la terre nourricière, seraient à nouveau des amis à l’écoute l’un de l’autre.
Le 15 juillet, nous avons rejoint l’abbaye où nous attendaient répétitions et concerts. Tous les espaces, toutes les salles, ou quasi, sont investis par le festival. Tout ou presque est accessible au public qui souhaite pousser les portes, alors qu’il visite l’abbaye, qui lui est ouverte à la visite. Ainsi tandis que les artistes répètent, peut-on voir les techniciens du son, les télévisions, France Musique s’activer autour d’eux, afin que tout soit prêt pour les concerts. Evoquons tout de suite la sonorisation mise en place afin de rassurer les puristes. Elle est indispensable en ces lieux. Elle permet d’offrir une qualité d’écoute égale à tous. Cette année, elle n’a pas toujours été parfaite, et pourtant pas un seul d’entre nous n’a regretté sa présence en ces lieux, tant la magie de la programmation et le talent des artistes, font très vite oublier la présence de la technique. Et alors que tout n’est qu’agitation autour de Jordi Savall et de ses musiciens, que les cameramen tirent les câbles, bondissent sur la scène, enjambent les fils, les artistes se retrouvent. Arrivant des quatre coins de la planète et ne disposant bien souvent que de quelques heures pour répéter et se mettre en place, ils réinvestissent ce lieu qu’ils redécouvrent à chaque fois, tant il est si vivant. Instantanément, ils installent ce lien si particulier entre eux, la musique, les lieux et celui qui les écoute. Alors que tout virevolte autour d’eux, la sérénité s’empare pourtant de tous.

 

 

 

Festival Musique et Histoire : une source d’Harmonie

 

narbonne été 2014 363Le public vient à Fontfroide pour partager avec le maestro catalan, au-delà de la simple rêverie, des instants uniques d’affinités, d’amitié, d’amour. La musique y dévoile progressivement, ce meilleur qui sommeille en chacun de nous, si souvent craintif et apeuré. Il n’est qu’à entendre les premières minutes du Concert Orient Occident, en Hommage à la Syrie donné le premier soir, alors que les musiciens marocain Driss El Maloumi à l’Oud, le malgache Rajery au Valiha et le malien Ballaké Sissocko, au Kora improvisent un Kouroukanfouga instrumental subjuguant. Dès le concert de l’après-midi à 18 heures, ils avaient entamé Des Dialogues croisés, sous forme d’improvisation avec leurs homologues syriens Waed Bouhassoun au chant et à l’Oud, Moslem Rahal au Ney et Hamam Alkhalaf au chant. Nous les retrouvons ce soir-là, avec à leur côté deux autres chanteurs, l’israélien Lior Elmaleh et la grecque Aikaterini Papadopoulu, ainsi que de nombreux instrumentistes et le chÅ“ur d’enfants des jeunes chanteurs du Conservatoire de Narbonne. Ces derniers viendront apporter au final, avec brio, cette touche d’innocence qui permet à une mélodie commune à toutes les civilisations du pourtour méditerranéen de déployer les ailes de l’espérance. Ce concert n’est en rien « exotique », il possède cette force de l’hommage aux victimes des guerres fratricides en une terre qui pourtant appelle à la vie.
Ces concerts thématiques de « musiques du monde ancien », réunissant autour de lui pour des programmes comme Orient Occident du premier soir, ou celui sur les musiques du temps du Greco, ou bien encore celui sur les musiques des balkans qui concluait ou presque le festival, -puisque une dîner concert auquel nous n’avons pas assisté le dimanche finissait sur une folle fête mexicaine l’édition de cette année-, permettent à Jordi Savall de poursuivre ainsi son travail d’artiste de l’Unesco pour la paix. En permettant aux jeunes générations en cours de formation musicales de découvrir à côté d’adultes de tout horizon, par la musique, la richesse de ces croisements incessants de l’histoire et des cultures, il donne aux jeunes générations l’opportunité de changer le monde de demain.
Tous les concerts de 18 heures sont des perles rares et précieuses. Les talents d’improvisateurs virtuoses de tous ces musiciens, révèlent ainsi, au public étonné, les ressources infinies de leurs instruments. De Driss el Maloumi à l’oud, en passant par Moslem Rahal au Ney, ou le survolté Bora Dugic à la Frula, ou le surprenant et irradiant violoniste tzigane Tcha Limberger, tous semblent entrer en transe et en communauté d’esprit avec le public. Sourires, regards, silence, la musique, reflet de la lumière et de nos émotions, s’y épanouit. Le concert de Ferran Savall est une très belle découverte. Les onomatopées de Ferran Savall, nous racontent des histoires fantasmagoriques. Aucun musicien ne cherche à entrer en concurrence avec un autre. Ici chacun peut s’exprimer. En pays cathare, on se laisse ensorceler et réjouir par la musique, fût-elle nostalgique. Et l’on aura remarqué au passage combien Hakan Güngör au Canun, peut faire de chaque pièce interprétée, un véritable joyau.
Comment ne pas être touché par la grâce qui émane du concert d’Arianna Savall et de Peter Udland Johansen. La présence compassionnelle de la soprano, au timbre cristallin, nous touche à chaque fois. Reprenant le programme du CD Hirundo Maris, pour lequel nous les avions interviewés pour Classique News, les deux artistes et leurs compagnons musiciens, nous ont procuré au cÅ“ur de la garrigue en plein été, le sentiment de nous retrouver sur des mers où souffle une brise fraîche et légère. Nimbée de lumière, Arianna nous a touchée à l’âme. Elle a souhaité rendre hommage à sa mère, dont on ressent la présence amicale partout en ces lieux qu’elle aimait tant. Le son des vagues, provenant des percussions de David Mayoral et le chant des mouettes de la contrebasse de Miguel Angel Cordero, sont des instants vertigineux de tendresse et d’apaisement. Le percussionniste que l’on a retrouvé dans de nombreux concerts, a dévoilé combien la percussion est un art qui demande une véritable sensibilité.
Impossible ici de rentrer dans les détails de chaque concert et de citer tous les artistes, l’article serait bien trop long. Le concert en hommage au Grego, fait de lumières franches et d’ombres redoutables, a révélé un programme passionnant. Celui consacré aux Balkans fût d’une beauté à couper le souffle, où l’on a retrouvé cet apaisant instrument qu’est le Duduk et son jeune mais non moins brillant interprète, Haïf Sarikouyoumdjian.
Enfin Jordi Savall, a consacré deux concerts inoubliables à la musique pour viole. L’un intitulé l’Europe du Nord a permis d’entendre le répertoire français du XVIIe siècle, et celui intitulé Fantaisies Royales, le si élégant et brillant répertoire anglais des années 1630-1660. Complicité absolue entre des artistes qui se connaissent depuis tant d’année. Dans le Réfectoire des convers, un lien intime s’instaure entre les musiciens, les compositeurs et le public. Le sentiment d’être entre amis, après le souper, nous gagne. La poésie de l’éphémère est ici servie par une basse continue aux clairs obscurs chatoyants. Pierre Hantaï au clavecin ou Xavier Diaz-Latorre au théorbe sont des continuistes aristocratiques. Philippe Pierlot à la basse de viole qui assure la basse continue sur l’ensemble des concerts, a ici entamé avec Jordi Savall une conversation raffinée et mélancolique, dans le Concert à deux violes égales : Tombeau des Regrets de Monsieur de Sainte Colombe le Père qu’ils ont poursuivi dans les Fantaisies royales, deux jours plus tard, en compagnie du très beau consort de violes réunie pour cette occasion. Dans le concert consacré au répertoire français, Jordi Savall a souhaité évoquer l’éclat de la musique française qui à la fin de règne de Louis XIV va céder la place à une musique du recueillement, plus intimiste et qui fait miroiter l’âme et ses ombres. La flûte ductile de Marc Hantaï, parfois impertinente sait se faire joueuse, subtile, rêveuse, tandis que le violon de Manfredo Kraemer mélange d’irisation et d’énergie, se plait à soutenir une conversation effrontée. Le programme consacré à la musique anglaise au temps des guerres des trois royaumes, répertoire éminemment virtuose de la toute fin du XVIe siècle et du début du XVIIe siècle, offre au consort de violes ses plus belles lettres de noblesse, ici servie par des interprètes flamboyants. La texture polyphonique raffinée et si complexe est rendue avec une précision si vivante qu’elle donne à ses voix du silence, toute sa plénitude.
Le festival de Fontfroide est plus qu’une belle aventure. Il serait dommage de vous en priver. Jordi Savall bien au-delà du musicien est un humaniste qui sait s’entourer de véritables personnalités et transmettre non seulement son savoir-faire, mais aussi donner à voir et à partager la quintessence de ce que l’humanité peut elle-même offrir de meilleur. Entourer d’équipes techniques, administratives et de bénévoles qui ne demandent qu’à le seconder avec efficacité et passion et du soutien amical  des propriétaires de l’Abbaye, et de nombreux partenaires dont la si douce ville de Narbonne, il nous permet de voyager bien au-delà de toute frontière et de reprendre la route, de suivre cet escalier qui derrière le jardin en terrasse semble « aller sans fin », vers un inconnu fascinant.

Narbonne. Abbaye de Fontfroide du 15 au 20 juillet 2014. IXe Festival Musique et Histoire. Pour un dialogue Interculturel : Territoires et cultures de l’Homme. Mardi 15 juillet, Abbaye de Fontfroide, concert de 18 h, sur les Jardins en Terrasses  Dialogues croisés : Syrie, Maroc, Mali et Madagascar par Moslem Rahal (ney) , Waed Bouhassoun (voix&oud), Hamam Alkhalaf (voix) & l’ensemble d’Afrique : Dris El Maloumi (voix & oud), Ballaké Sissoko (lora du Mali), Rajery (Valiha de Madagascar). Concert du soir, Cour Louis XIV, Orient & Occident, avec les musiciens de Grèce, d’Israël, du Maroc, de Syrie, le Choeur d’enfants du Conservatoire de musique du Grand Narbonne et les solistes vocaux et instrumentaux de la Capella Reial de Catalunya et d’Hespérion XXI. Mercredi 16 juillet, concert de 18 h, Jardins en Terrasses, Dialogues Nord et sud : Norvège et Catalogne, Arianna Savall (chant et harpe), Peter Udland Johansen (voix, hardinfele, mandolin) et les musiciens de l’album Hirundo Maris. Concert du soir, L’Europe du Nord 1714 – 1788, Le Concert des Nations, Manfredo Kraemer, violon ; Marc Hantaï, flûte traversière ; Philippe Pierlot, basse de viole ; Xavier Diaz-Latorre, théorbe & guitare, Pierre Hantaï, clavecin ; Jordi Savall, viole de gambe & direction. 18 juillet, concert de 18 heures, Jardins en Terrasse, Fantaisies méditerranées : d’autrefois et d’aujourd’hui, Ferran Savall et des musiciens d’Hespérion XXI. Concert du Soir, Eglise Abbatiale, l’Europe du Sud 1541-1614, les Musiques au temps du Greco par les solistes vocaux et instrumentaux de la Capella Reial de Catalunya et d’Hespérion XXI sous la direction de Jordi Savall. Le 18 juillet, concert de 18 h, Jardins en Terrasse, l’Esprit des Balkans : Tziganes & Ottomans par des musiciens tziganes, turcs et serbes. Concert du soir, Réfectoire des convers de l’Abbaye. Fantaisies royales, Hespérion XXI sous la direction de Jordi Savall. Le 19 juillet 2014, Concert du soir en l’église Abbatiale, les Cycles de la vie – Balkan : le Pays du Miel & du Sang, Hespérion XXI sous la direction de Jordi Savall.

 

 
Illustrations : © Monique Parmentier

Compte rendu, concert. Narbonne, Théâtre, le 13 juillet 2014. Festival Horizon Méditerranée. Chants d’exil et d’amour dans les traditions juives et arabes du pourtour méditerranéen, Jordi Savall et ses musiciens invités.

SAVALL_savall_jordi-savall-724x464Lorsque vient l’heure d’écrire cette chronique, le temps s’est écoulé, emportant les dernières notes de musique, celles du dernier concert. Elles sont parties vers des horizons lointains, tandis que nous rejoignons la capitale, son bruit, son agitation permanente. Et c’est d’abord la qualité du silence et de la lumière, du Festival de musique ancienne qui se tient en l’Abbaye de Fontfroide dans l’Aude, qui nous revient en mémoire. Une qualité de silence, qui aidée par le vent porte la musique, loin, très loin. Comment ne pas se revoir, marchant dans la garrigue en début de soirée, à l’arrière de l’abbaye. Au loin, le son des violes de Jordi Savall et de Philippe Pierlot qui répètent quelques fantaisies de William Law ou de Matthew Locke. Les nuages ont recouvert la forêt environnante, semblant figer le temps dans un ailleurs lointain et éternel. Le vent chante sa plainte qui accompagne les violes. La solitude qui nous entoure, se pare de poésie et parle, nous murmure l’ineffable. Celui qui n’a pas vécu ce sentiment d’une intense spiritualité, si universelle, qui sourde de Fontfroide, comme cette source froide qui attend le voyageur égaré, ne sait à quel point ce festival répond à un appel, à une quête… celle de la paix.

Chants d’exil et d’amour sur les terres d’Al Andalous

savall-festival-fontfroideC’est à quelques kilomètres des bords de la Méditerranée, notre mère à tous, que ce lieu préservé par une famille qui semble si attachée à ce trésor patrimoniale, offre l’harmonie et la sagesse. Et c’est en cette Abbaye de Fontfroide que depuis neuf ans, Jordi Savall propose à un public fidèle et attentif, un festival de musique ancienne unique en son genre. Créé en compagnie de son épouse Montserrat Figueras, dans un lieu découvert presque par hasard, à l’occasion d’une invitation à y donner un concert, le Festival Musique et Histoire pour un Dialogue Interculturel, tente de rendre possible le partage et l’écoute d’une histoire et d’une culture commune et pourtant si diverse, des peuples de cette mer qui a vu naître tant de civilisations.
Cette année avant de rejoindre l’Abbaye le 15 juillet, c’est dans la ville de Narbonne que le 13, nous avons tout d’abord retrouvé Jordi Savall, ainsi que certaines de ses chanteuses et musiciens pour un concert intitulé Chants d’exil et d’amour. Partenaire officiel du Festival qui se tient à l’abbaye, la ville dans le cadre d’une manifestation plus globale intitulée Horizon Méditerranée, a souhaité célébrer la femme méditerranéenne à l’occasion de ces rencontres. Spectacles de chant, de danse, conférences débats, exposition, viennent célébrer toutes celles qui dans la guerre et dans la paix, « sont une source d’inspiration ».
Ainsi le temps d’une soirée, Jordi Savall est-il devenu le troubadour de cette ancienne cité romaine, qui a été à une certaine époque la capitale d’une province d’Al Andalous. Nous retiendrons tout d’abord de ce concert splendide, la déclaration simple, digne et angoissée, lue par des intermittents, rappelant que sans eux, il ne peut y avoir de spectacle. On peut également se réjouir de ce public de tout âge, venu nombreux. D’autant que le soir même, la coupe du monde de football aurait pu le retenir devant un poste de télé. Connaissant peu ou pas la musique ancienne, ce public n’a d’ailleurs quitté qu’à regret le théâtre à la fin du concert. A l’écoute de la magie des instruments et de ces voix envoûtantes, si évocatrices de ces ailleurs, d’une différence qui invite au voyage et à la contemplation, il s’est laissé emporter loin de son quotidien. Les instruments : le santur, le ney, l’oud et le rebbab magnifient les voix. Ils chantent les souffrances de l’absence et de l’exil, mais aussi la beauté du monde et le bonheur d’aimer. Des voix, nous retiendrons tout particulièrement, celle de deux des chanteuses qui ont profondément marqué cette soirée et le festival où nous les avons ensuite retrouvées. Celle de la chanteuse grecque, Aikaterini Papadopoulu, limpide et délicate, suggère la nostalgie des bonheurs perdus, des instants fugaces et ardents, de tous ces petits bonheurs qui font une vie. Tandis que celle tout en retenue, de la chanteuse musicienne syrienne – qui s’accompagne à l’Oud- Waed Bouhassoun, est d’une indicible émotion. Elle exprime l’amour, la peur, l’angoisse, une poésie fugace et sensible, qui suspend le temps, avec une noblesse et une dignité rares. La direction attentive et à l’écoute de Jordi Savall redonne vie au lyrisme des muses de la Méditerranée.

Narbonne, Théâtre de Narbonne le 13 juillet 2014 ; Festival Horizon Méditerranée. Chants d’exil et d’amour dans les traditions juives et arabes du pourtour méditerranéen, Jordi Savall et ses musiciens invités.

 

 

Illustrations : Jordi Saval, portrait (DR) ; à Fontfroide juillet 2014 © Monique Parmentier

Compte rendu, opéra. Versailles. Opéra Royal, le 6 mai 2014. Campra : Tancrède, Benoît Arnould, Isabelle DruetLes Temps Présents. Oliver Schneebeli, direction. Mise en scène, Vincent Tavernier  

campra-tancrede-opera-royal-versailles-schneebeliCompte rendu, opéra. Versailles. Opéra Royal, le 6 mai 2014. Campra : Tancrède… L’année Campra organisée par le Centre de Musique Baroque de Versailles en 2010 avait joué de malchance et l’hommage qui aurait dû être rendu au compositeur aixois n’avait donc pas comblé toutes nos attentes. C’est donc avec une certaine impatience que nous attendions cette nouvelle production de Tancrède, que nous devons en partie à l’institution versaillaise en co-production avec l’Opéra Grand Avignon. Nos attentes ne sont qu’en partie comblées.

Tancrède fut composé par André Campra en 1702, alors que ce quasi inconnu avant son arrivée à Paris à l’âge de 34 ans en 1694, est au faîte de sa gloire. Son opéra-ballet, l’Europe Galante l’a très rapidement rendu célèbre. Cet homme qui compose le goût d’une certaine indépendance, particulièrement rare à l’époque pour un compositeur qui veut vivre décemment, arrive au bon moment à Paris. Et s’il est souvent connu pour sa musique sacrée, son art qui développe une palette si italienne que recherche désormais le public parisien, va exprimer sa pleine mesure dans ses Å“uvres lyriques.

Tancrède, emprunte son argument à la Jérusalem délivrée du Tasse. Si cette tragédie lyrique se veut un hommage à Lully, elle magnifie ce goût nouveau du public pour des ouvrages plus lumineux, plus légers, plus ultramontains. Ainsi dans Tancrède, la danse vient rompre le drame, l’emportant dans un tourbillon de couleurs orchestrales et vocales. Mais Campra se plaît ici à développer des nuances plus sombres, jouant sur des clairs – obscurs qui mettent en relief le drame amoureux, aidé en cela par un très beau livret.

Antoine Danchet, son auteur connaît bien Campra avec lequel il a entamé une collaboration amicale que rien ne viendra rompre. Il développe une poésie élégante, sensible, à la mélancolie élégiaque qui fait de Tancrède une véritable perle baroque.

Tancrède, chevalier chrétien et Clorinde, princesse sarrasine, sont épris l’un de l’autre alors que tout doit les séparer. Argant est également épris de la jeune femme, tandis qu’Herminie, princesse d’Antioche est de son côté amoureuse de Tancrède. Tous deux rongés par la jalousie, font appel au magicien Isménor pour séparer les deux amants.

Le Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV) a réuni ce soir une assez belle distribution permettant d’offrir au public une nouvelle production très séduisante de cette Å“uvre trop rare sur nos scènes nationales.

La mise en scène élégante et fantasmagorique de Vincent Tavernier, la scénographie qui nous offre toute la magie des toiles peintes et des jeux de perspectives de Claire Niquet, les costumes enchanteurs d’Erick Plaza-Cochet et les très belles lumières de Carlos Perez, nous restituent tout l’enchantement de ces spectacles au charme naïf au début du XVIIIe siècle. Les arts de la scène font vibrer le cÅ“ur des spectateurs et des acteurs, en un même souffle.

De la distribution de ce soir nous retiendrons avant tout, le Tancrède poignant tant scéniquement que vocalement de Benoît Arnould et l’incandescente Clorinde d’Isabelle Druet. Le soin qu’ils apportent tous deux au texte, nous révèle l’ardent déchirement d’un amour voué à la mort. Chantal Santon fait de son Herminie un personnage complexe et attachant, dont l’air « Cessez, mes yeux, cessez de contraindre vos larmes », est à fleur de déraison et de désespoir.

Le reste de la distribution est plutôt bien équilibré et dans cette œuvre où les basses tiennent un place essentielle, tant Benoît Arnould déjà cité que le talentueux Eric-Martin Bonnet et Alain Buet, sont parfaitement appariés à leurs personnages.

Le ballet de l’Opéra Grand Avignon maîtrise tout le raffinement de la danse baroque et chaque ballet est un ravissement pour l’Å“il, tandis que le chÅ“ur, les Chantres du Centre de Musique baroque de Versailles au phrasé soigné, s’impliquent avec une belle énergie dans ses différentes interventions.

Nos seuls regrets de la soirée ont émané de la direction par trop retenue et linéaire d’Olivier Schneebeli qui nous avait habitué à plus de brillant dans le répertoire français. L’orchestre semble manquer de couleurs et d’une certaine vivacité provoquant parfois des décalages avec la scène. Au bilan une bien jolie soirée, permettant de servir la cause de la si belle musique d’André Campra.

Versailles. Opéra Royal, le 6 mai 2014. André Campra (1660– 1744) : Tancrède, tragédie en musique en cinq actes avec prologue, livret d’Antoine Danchet. Tancrède, Benoît Arnould ; Clorinde, Isabelle Druet ; Herminie, Chantal Santon ; Argant, Alain Buet ; Isménor, Eric-Martin Bonnet ; Un Sage enchanteur, un Sylvain, un Guerrier, la Vengeance, Erwin Aros ; La Paix, une Guerrière, une Dryade, Anne-Marie Beaudette ; Une Guerrière, une Dryade, Marie Favier. Ballet de l’Opéra Grand Avignon. Les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles.. Les Temps Présents. Oliver Schneebeli, direction. Mise en scène, Vincent Tavernier ; Chorégraphie, Françoise Deniau ; Assistant chorégraphe, Gilles Poirier ; Scénographie, Claire Niquet ;Costumes Erick Plaza-Cochet. Lumières, Carlos Perez

Compte rendu, opéra. Versailles. Opéra Royal, le 5 avril 2014. Haendel : Tamerlano. Max-Emanuel Cencic. Il Pomo d’Oro

Max-Emmanuel-Cencic3Après avoir subjugué le public de l’Opéra Royal mi-mars avec une reprise de la production phare de l’année 2012 de l’Opéra National de Lorraine, Artaserse, le contre ténor Max-Emanuel Cencic est revenu ce soir au Château pour la première de sa toute nouvelle production avec Parnassus ARTS Production (disque à venir) :  Tamerlano de Haendel.

 

Tamerlano de rêve

Disons le tout de suite, même si le temps lui donnera plus de rondeur et de fluidité, la distribution réunie pour le CD et ici, sa version concert, est tout simplement superlative.

La soirée a toutefois débuté par coup de théâtre qui aurait pu troubler musiciens et chanteurs si ces derniers n’avaient su réagir avec un grand professionnalisme, afin d’offrir au public une soirée inoubliable. Un spectateur victime d’un malaise a nécessité une interruption du concert, alors qu’il venait tout juste de commencer et l’intervention réactive et efficace des pompiers du Domaine, dont il faut saluer la présence active et le travail tout au long de l’année sur le site.

Donné pour la première à Londres au King’s Theatre, le 31 octobre 1724, Tamerlano repose sur une histoire, qui se situe à une période plus récente, que les sujets antiques plus classiques dans le répertoire de cette époque. Le livret de Niccolò Francesco Haym s’inspire de celui qu’Agostino Piovene avait écrit en 1711 pour Gasperini. Livret qui trouve sa source dans une tragédie française que l’on doit à un auteur aujourd’hui totalement oublié et qui tenta de copier Racine, Jacques Pradon. L’action est resserrée autour de six personnages aux caractères profondément marqués. La véritable tragédie ici est portée non par Tamerlano, un ancien berger devenu un perfide et amer guerrier mais par le personnage de Bajazet, prisonnier du premier et dont la mort est le moment phare de l’opéra.

La fille du roi prisonnier, Asteria est amoureuse d’Andronico. Mais Tamerlano a jeté son dévolu sur la jeune fille, tandis que son amant, dans un premier temps accepte de devenir l’allié de ce nouveau roi lorsque celui-ci lui propose le trône de Byzance, se voyant au passage attribué la main d’Irène, jusqu’alors promise à Tamerlano.

Ce qui marque dans cet opéra de Haendel, et ce malgré la beauté des airs, c’est le sens dramatique déployé par le Caro Sassone. C’est une véritable perle noire, qu’il nous offre où les récitatifs accompagnés se multiplient pour mieux poser un sentiment étrange de profond désespoir, jusqu’au suicide de Bajazet. Et si le lieto fine intervient, il n’en souligne que plus fortement l’irrémédiable fatalité ou l’incroyable légèreté du destin.

C’est en version concert que Tamerlano nous a été donnée ce soir. Réunissant autour de lui, la distribution la plus idoine qui soit, Max-Emanuel Cencic, réussit une fois de plus à nous convaincre du premier de ses talents, et il en a beaucoup d’autres, celui d’un porteur de projets souvent inédits ou renouvelants notre regard sur les Å“uvres proposés et réunissant autour de lui un casting de rêve.

C’est au ténor anglais John Mark Ainsley que revient le rôle redoutable et le plus difficile écrit pour un ténor par Haendel de Bajazet. D’une grande justesse dramatique, la beauté de son timbre qui nous rappelle qu’il fût un magnifique Orfeo, donne au suicide de Bajazet tout le pathétique souhaité. Le dernier souffle du Roi est un murmure bouleversant.

Dans le rôle-titre du tyran, Tamerlano, Xavier Sabata traduit à merveille toute l’ambiguïté du rôle. Son timbre acidulé, son phrasé vif et clair, fait ressortir la palette de l’équivoque avec brio : mélange de perversité, de cynisme, dominateur et séducteur.

Dans le rôle d’Andronico, Max-Emanuel Cencic se montre d’une délicatesse et d’un charme incomparable. Dès son premier lamento, accompagné par un violoncelle virtuose, il nous fait ressentir, par la beauté de son timbre, ses graves au velours soyeux, les tourments d’un personnage qui n’ose aimer au grand jour et qui se laisse un temps fasciner par un tyran qui lui offre des rêves de gloire. Les vocalises, la technique ici prennent âme, celle d’un personnage dévoré par une sensibilité à fleur de peau.

La superbe basse russe Pavel Kudinov ferme ce quatuor masculin avec une fermeté, une assurance scénique et vocale, qui offre à Leone, rôle secondaire, une présence incontestable.

Le duo féminin est un duo harmonieux. Sophie Karthauser donne à Asteria tout son héroïsme, qui cache ses failles par une fière constance. Vaillante dans les airs virtuoses, elle se montre touchante dans « Cor di padre ». Tandis que Ruxandra Donose est une Irène fascinante et déterminée, au timbre rond et chaud d’une grande beauté. La direction dansante, bondissante et enthousiaste d’un jeune chef russe que l’on découvre à cette occasion, Maxim Emelyanychev, galvanise l’ensemble italien Il Pomo d’Oro. Une bien belle soirée, magnifiquement servie par des interprètes sachant s’investir de tout leur cÅ“ur.

Versailles. Opéra Royal, le 5 avril 2014. George Frideric Haendel(1685 – 1759) : Tamerlano, opéra en trois actes sur un livret de NiccolòFrancesco Haym d’après Agostino Piovene. Tamerlano, Xavier Sabata ; Androcino, Max-Emanuel Cencic ; Bajazet, John Mark Ainsley ; Asteria, Sophie Karthaüser ; Irène, Ruxandra Donose. Leone, Pavel Kudinov. Il Pomo D’Oro, Maxim Emelyanychev, direction.

Compte rendu, opéra. Versailles. Opéra Royal, le 19 mars 2014. Leonardo Vinci : Artaserse. Vince Yi… Concerto Köln, Diego Fasolis, direction.

Dans la splendide programmation de l’Opéra Royal à Versailles, c’est une des plus belles créations baroques de la saison 2012/2013 que nous avons retrouvé ce soir : Artaserse de Leonardo Vinci. Cet opéra, est un véritable joyau perdu et aujourd’hui retrouvé, grâce au travail de recherche de Max – Emmanuel Cencic, toujours en quête de nouveauté. Il fut composé par un calabrais méconnu du XVIIIe siècle, Leonardo Vinci, sur le livret de Pietro Metastasio. C’est sur l’une des scènes françaises les plus dynamiques, l’Opéra National de Lorraine à Nancy qu’il a revu le jour l’année dernière. Nous y étions et vous avions relaté toute la splendeur musicale et scénique qui nous avait été donnée d’entendre et de voir. Plus d’un an après, disons le tout de suite, non seulement cet Artaserse n’a pas pris une ride mais il s’est bonifié. Créé à Rome en 1730, il ne put être chanté que par des hommes y compris les rôles féminins. Conservant ce principe, c’est donc un plateau de contre-ténors qui nous est offert dans cette magnifique production.

Recréation mémorable

vinci- artaserse_-_opera_royal_du_chateau_de_versaillesPietro Metastasio a offert, à Vinci et aux castras, stars de la scène en son temps, un livret à la trame intensément dramatique. La constance des sentiments les plus nobles s’y trouve confrontée à la noirceur si humaine d’un père épris de pouvoir et d’un amoureux éconduit, ainsi qu’aux doutes  qui s’emparent des héros, face à une vérité multiple. Les interprètes trouvent ici, en transcendant la virtuosité la plus pure permise par la partition, des affects tragiques susceptibles d’offrir une véritable émotion, empreinte de mélancolie et de passion, au public.
Et si l’amour est évidemment présent, l’amitié, sentiment noble par excellence y tient un rôle majeur. C’est elle qui permet de parvenir à dénouer les machinations les plus cruelles et à un tout jeune empereur de vaincre les tourments qui lui sont imposés.
Un seul vers tient ainsi en son cÅ“ur la clé de la tragédie :« Mais je sais pour mon malheur/que l’amitié était pour moi le choix du cÅ“ur/et pour vous une nécessité ». C’est l’amitié qui évite une fin tragique, permettant aux deux couples (Artaserse/Sémire – Arbace/Mandane, réciproquement frère et sÅ“ur) de trouver le bonheur et pour Artabane, le père félon, la rédemption.
Musique et texte sont d’une grande beauté, soulignons ici le très beau travail de traduction de Jean-François Lattarico. La mise en scène de Silviu Purcărete, extrêmement intelligente et percutante, souligne l’urgence et la violence des situations avec une fluidité qui suit avec brio, le rythme de la musique. Costumes  exubérants et éclairages viennent participer avec justesse, au choix de la mise en abîme de ce théâtre dans le théâtre, où tout n’est qu’illusion, où la scène prend possession de l’acteur et du spectateur, nous emportant dans un monde merveilleux.
Un seul changement, mais non des moindres, intervient dans la distribution. Philippe Jarrousky, qui avait donné par sa sensibilité toute sa consistance au personnage d’Artaserse, est ici remplacé par un jeune contre-ténor d’origine américano-coréenne, Vince Yi. Même si ce dernier est encore dramatiquement un peu moins mâture, son timbre, sa technique, ses aigus qui scintillent comme les plus précieux des diamants, sans compter un réel panache lui permettent de vaincre très vite nos regrets. Voici un jeune homme promis à un très bel avenir.
Depuis Nancy, le reste de la distribution a acquis une maturité, qui fait de cet Artaserse un duel à fleurets mouchetés totalement incandescent. Les réserves que certains avaient pu émettre sur Juan Sancho (Artabano) et Yuriy Mynenko (Megabise) sont totalement soulevées tant chacun des chanteurs donne corps et âmes à ces deux rôles de méchants, tourmenté pour le premier, pervers pour le second. Tous deux sont des traîtres au délire flamboyant et d’une maîtrise vocale époustouflante.
Le timbre de Valer Barna Sabadus (Sémire, la sÅ“ur d’Arbace et l’amante d’Artaserse) a gagné en suavité  et en profondeur. Dès l’acte I et son air « Torna innocente… », il est habité par son personnage et l’on tombe sous le charme de cet oiseau de paix, vêtu de plumes blanches, aussi pur que ces intentions dans un monde de noirs sentiments.
Franco Fagioli (Arbase) à l’héroïsme tant vocal que scénique est étourdissant de virtuosité. Son morceau de bravoure tant attendu du public « Vo solcando un mar crudele » totalement maîtrisé, a déclenché un tonnerre d’applaudissements et plusieurs rappels. Avec un Max-Emmanuel Cencic  – dans le rôle de Mandane- au timbre toujours aussi fascinant, à la rondeur velouté, ils forment un couple qui ne peut que séduire. Dès le Duetto de l’acte I, leurs voix s’unissent en un legato aux envoûtantes volutes, sensuelles et doloristes.
Dans la fosse le Concerto Köln fait preuve d’une âme italienne et d’une splendeur dramatique rares. La direction de Diego Fasolis mélange de précision et de témérité, est un bonheur constant pour ce répertoire. A l’issue du concert c’est un véritable triomphe qui a été fait à l’ensemble des interprètes, acteurs d’une soirée inoubliable.

Versailles. Opéra Royal, le 19 mars 2014. Leonardo Vinci (1690 – 1730) : Artaserse; opéra en trois actes sur un livret de Pietro Metastasio. Artaserse, Vince Yi ; Mandane, Max-Emmanuel Cencic ; Artabano, Juan Sancho ; Arbace, Franco Fagioli ; Semira, Valer Barna Sabadus ; Megabise : Yuriy Mynenko. Concerto Köln, Diego Fasolis, direction. Silviu Purcărete, mise en scène et lumières. Décors, costumes, lumières : Helmut Stürmer. Lumières, Jerry Skelton

 

 

Compte rendu, concert. Versailles. Opéra Royal le 13 février 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour ou les dieux d’Égypte… Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction

L'année Rameau 2014 : les temps fortsCela fait 250 ans que Rameau a disparu. L’occasion pour le Centre de Musique Baroque de Versailles, d’honorer celui que l’on peut considérer comme l’un des plus talentueux et des plus originaux compositeurs français. Pour l’ouverture officielle de ce qui devient de fait, « l’année Rameau », le CMBV et Château de Versailles Spectacles, s’associent pour présenter un véritable événement : la recréation mondiale de l’une des dernières merveilles inconnues de Rameau, les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour, ou les Dieux d’Egypte.

Créé en 1747 au Manège de la Grande Écurie de Versailles pour les noces du Dauphin, cet opéra-ballet est sans doute le plus ambitieux de tous ceux imaginés par Rameau. Le débordement du Nil submergeant les temples et les pyramides formait le clou musical de la partition, de bout en bout chatoyante et colorée, évoquant les splendeurs d’une l’Égypte ancienne fantasmée. Jamais rejoué depuis le XVIIIe siècle, il s’agit donc d’un des derniers ouvrages inédits du compositeur.

Rameau a mené jusqu’à 50 ans une vie de modeste organiste, dont pourtant se détache déjà son célèbre Traité de l’Harmonie, édité à Paris en 1722. Mais en 1733, il compose  sa première grande Å“uvre, Hippolyte et Aricie.
Il entame dès lors une carrière parisienne, offrant au répertoire parmi ses plus belles tragédies lyriques, telles Zoroastre et Les Boréades et une comédie lyrique, Platée, aux charmes incomparables, tant elle est unique en son genre.
Il devient par ailleurs compositeur de cour et en 1745, c’est donc à l’occasion du second mariage du Dauphin, fils de Louis XV avec Marie-Josèphe de Saxe, qu’avec un ballet héroïque, qu’il vient de terminer avec le librettiste Louis de Cahusac, il est choisi par les Menus Plaisirs pour participer aux festivités. Si cette œuvre a connu un véritable succès, valant même à Rameau les félicitations du Roi et des reprises parisiennes, elle est ensuite totalement et injustement oubliée. Ce soir à l’Opéra Royal, justice lui a été rendue avec faste.

Ce ballet héroïque à trois entrées (Osiris – Canope – Aruéris) intitulé «  Les Dieux d’Egypte », est d’autant plus exceptionnelle, qu’il est l’un des rares ouvrages musicaux créée à Versailles. Le livret peut sembler décoratif et n’est certainement pas ce qui contribue le plus à la qualité de ces Fêtes de l’Hymen et de l’Amour, mais il n’est pas non plus aussi faible que certains veulent bien le dire, possédant un charme très proche de la délicatesse de l’art de vivre à la française qui se développe alors au XVIIIe siècle. Il a surtout pour objectif de flatter le Roi et sa famille, mais avec une certaine dose d’originalité.
Il puise ses sources dans une mythologie égyptienne revisitée par l’Abbé Terrasson dans le Sethos, un roman qui connut dans les années 1730 un grand succès et qui fût à l’origine d’un engouement public pour l’Egypte. Il n’est bien évidemment ici question d’aucune vérité historique, mais bien d’un goût pour l’exotisme que l’on retrouve aussi bien dans les boiseries des châteaux ou les porcelaines précieuses qu’au théâtre, où il permet de donner la part belle aux décors et aux costumes. La fascination pour la franc-maçonnerie interfère également, dans chacune des entrées, en effleurant certaines thématiques. Mais ici on est loin de la Flûte Enchantée, et le livret reste léger, car il doit avant tout offrir un spectacle merveilleux.
Le concert diffusé en direct par culturebox, aura permis à tous ceux qui n’ont pas pu rejoindre ce lieu d’exception qu’est l’Opéra Royal d’en profiter également, pouvant ainsi vivre ces petits instants où le spectacle vivant, s’offre dans ces petites imperfections qui font d’un concert comme celui-ci quelque chose d’inoubliable.

L’une des grandes réussites de cette recréation, en l’absence de mise en scène, est la distribution réunie par le CBMV qui nous a offert  la théâtralité de l’œuvre avec un réel bonheur. On y trouve un équilibre parfait entre le vocal et l’instrumental, une adéquation d’autant plus difficile à réunir que la partition de Rameau est d’une rare complexité, en particulier pour les tessitures.

Tous les chanteurs méritent des louanges. A porter d’abord à leur crédit une diction parfaite, aussi  bien des solistes que du chÅ“ur. Leur sens de la rhétorique est d’autant plus appréciable qu’il est devenu extrêmement rare, permettant ainsi de valoriser une dramaturgie pourtant fragile.

C’est d’abord la prestation de deux jeunes artistes, que nous suivons depuis leurs débuts et que nous souhaitons souligner : le ténor Reinoud Van Mechelen et la soprano Chantal Santon. Cette dernière est une reine des Amazones d’une grande noblesse qui vocalise avec légèreté et raffinement dans « Volez plaisir », ne perdant par ailleurs jamais cette énergie scénique virevoltante qui la caractérise. Quant au jeune ténor belge, son charme et son charisme en fond un Anubis extrêmement séduisant. Son timbre élégiaque et son phrasé à la poésie envoûtante, convient à la sensibilité de la musique de Rameau.
Mathias Vidal a porté avec panache des rôles aussi variés que difficile à tenir.  Son timbre suave et son phrasé délié se savoure avec bonheur.
Les deux magnifiques basses Tassis Christoyannis et Alain Buet, contribuent à notre plaisir. Le premier est ici, bien loin du machiavélique Danaüs, entendu ici il y a peu, un Canope tendre et amoureux, tandis qu’Alain Buet en très grande forme, se révèle un grand-prêtre d’autorité.
Mais il n’est pas question d’oublier les deux autres dames qui ont embelli cette soirée. Tout d’abord Carolyn Sampson au soprano clair et agile, à la virtuosité gracieuse, ainsi que Blandine Staskiewicz au timbre plus cuivré est une sensuelle coloriste, aux nuances subtiles.

On a retrouvé avec plaisir l’humour d’Hervé Niquet, lisant les didascalies introduisant chaque entrée, dans un français dix huitièmiste de « pacotille ». Sous sa direction galvanisante, le chÅ“ur et les instrumentistes du Concert Spirituel ont brillé de mille feux. Leurs couleurs somptueuses, leur engagement ont porté vers le succès ces Fêtes de l’Hymen et de l’amour, qui grâce à de tels artistes et au travail du CMBV, est désormais d’autant plus sorti de l’oubli qu’un CD devrait suivre.

Versailles. Opéra Royal le 13 février 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour ou les dieux d’Égypte, Opéra-ballet en trois entrées avec prologue ; Livret de Louis de Cahusac. Créé à la Grande Écurie de Versailles, le 15 mars 1747. Avec : Orthésie, Orie, Chantal Santon ; L’Amour, Memphis, Une Première Egyptienne, Une Bergère égyptienne, Carolyn Sampson ; L’Hymen, Une Egyptienne, Une Seconde Egyptienne, Blandine Staskiewicz ; Myrrine, Jennifer Borghi ; Osiris, Un Berger égyptien, Un Egyptien, Reinoud Van Mechelen ; Un Plaisir, Agéris, Aruéris, Mathias Vidal ; Canope, Tassis Christoyannis ; Le Grand-Prêtre, Un Egyptien, Alain Buet. ChÅ“ur et orchestre du Concert Spirituel. Direction, Hervé Niquet.

Compte-rendu, récital lyrique. Versailles. Salon d’Hercule, le 22 janvier 2014. L’intégrale des madrigaux, Livre VI. Claudio Monteverdi. Les Arts Florissants. Paul Agnew, direction, ténor.

Madrigaux_paul_agnewPoursuivant leur tournée mondiale de l’intégrale des madrigaux de Monteverdi, c’est dans le cadre exceptionnel du Salon d’Hercule au Château de Versailles, que les Arts Florissants nous ont donné à entendre ce soir, le Sixième Livre. Entre deux Véronèse, peintre dont le compositeur crémonais a du connaître dès son arrivée à Mantoue quelques toiles, Paul Agnew et les chanteurs et musiciens des Arts Florissants ont suspendu le temps pour le public, nous faisant partager un songe musical. Ce Livre dont on célèbre les 400 ans, est si rarement présenté en concert, qu’il a attiré un public nombreux et recueilli sous les ors et les marbres d’un palais enchanté.

Hommage à Caterina …

Ce Sixième Livre bien que publié à Venise, fût composé durant les dernières années mantouanes. Il est intimement lié à des dates qui marquent la vie aussi bien musicale que personnelle de Monteverdi.

Le deuil est ici si présent, si douloureux que rien, pas même l’évocation de jours heureux ne peut l’apaiser. La tragédie y est vécue au plus profond de l’âme, elle est un déchirement si humain que chaque larme par-delà son éloquence poétique et musicale devient la quintessence de la mélancolie baroque. Frappé par la disparition de son épouse à l’automne 1607, puis de la jeune soprano qui devait interprétée le rôle – titre de l’Arianna en 1608 -et qu’il avait lui-même formé-, Claudio Monteverdi donne dans ce livre toute sa place aux affects.

Le Livre VI est le seul à ne pas porter de dédicace, semblant ainsi indiquer que c’est aux deux disparues qu’elle doit revenir. Utilisant désormais un style de plus en plus moderne, le style concertato, sa musique libère le texte et fait de la basse continue un acteur à part entière de ce théâtre des émotions.

Le lamento d’Arianna, extrait de son second opéra aujourd’hui perdu y tient avec la Sestina une place essentielle ici.

Ce second lamento vient en miroir du premier, pour mieux en souligner l’immense désarroi de l’homme face à la mort. Il fût commandé par le duc Vincenzo en 1608 afin de rendre hommage à la jeune Caterina Martinelli, dont la voix unique avait su séduire tous ceux qui l’avaient entendu. Le poème en est composé par Scipione Agnelli. Si ces deux lamenti sont les facettes les plus somptueuses de ce diamant noir qu’est le Sixième Livre, l’ensemble des madrigaux qui le composent sont d’une intense beauté. Pétrarque et Marino offrent à Monteverdi l’occasion d’invoquer par – delà les larmes, les pleurs et les adieux qui se répètent, les dissonantes fulgurances des amours fusionnels.

Prenant la parole au début du concert, puis après l’entracte pour expliquer ses choix artistiques, en particulier pour la Sestina interprétée a capella, Paul Agnew avec son délicieux accent, parvient dès le début à capter l’attention du public et un silence envoûtant. Il nous propose de commencer le concert par la première version pour voix seule du Lamento d’Arianna, provenant de l’opéra, avant de nous donner celle pour cinq voix du Livre VI. Loin du destin tragique de la femme abandonnée et seule de la version scénique, le lamento à cinq voix, exprime désormais combien la perte de l’être aimé est un drame universel.

La soprano irlando-écossaise, Hannah Morrison parvient d’emblée tant par son timbre quasi juvénile et cristallin que par ses inflexions finement ciselées à figer le temps à l’ombre de la mort.

Son interprétation est absente de tout pathos. L’interprétation des madrigaux par les Arts Florissant est à fleur d’émotion. La palette des timbres est si finement contrastée qu’elle fait ressortir les multiples tonalités de l’obscurité, tout en faisant surgir des ténèbres une lueur diaprée et sensible. La direction de Paul Agnew découle d’un travail d’ensemble et d’une préparation qui ne nécessite plus en concert que quelques regards bienveillants.

Le dialogue des solistes soutenus par une basse continue très pure et éloquente souligne les mots clés, ceux de l’adieu, du tourment si déchirant de la séparation. L’interprétation raffinée que nous offre les Arts Florissants est évocatrice aussi de cette soif du bonheur que rien ne peut étancher, comme dans les strophes de Zefiro torna, e’l bel tempo rimena, lorsqu’il est à jamais perdu.

Ils nous donnent aussi à voir et entendre ces minis opéras que sont certains madrigaux avec une réelle intensité dramatique comme dans A dio, Florida Bella ou dans Presso un fiume tranquillo. Le verbe devient ici musique, de la souplesse et de la suavité des voix, émane un sentiment de poésie à l’aura mystérieuse, d’une si douce chaleur humaine.

C’est par un bis, celui que Paul Agnew désigne comme le madrigal qui leur est le plus cher, Zefiro torna, que s’est achevée cette soirée dédiée à celui sans qui la musique moderne ne serait pas. Une bien belle soirée, trop rare, oh combien précieuse.

Versailles. Salon d’Hercule, le 22 janvier 2014. L’intégrale des madrigaux, Livre VI. Claudio Monteverdi. Avec Hannah Morrison, soprano ;Miriam Allan, soprano ; Maud Gnidzaz, soprano ;Lucile Richardot, mezzo-soprano ; Sean Clayton,ténor ; Cyril Costanzo, basse. Massimo Moscardo, Jonathan Rubin, luth, théorbe ; Florian Carré,clavecin ; Nanja Breedijk, harpe. Les Arts Florissants. Paul Agnew, direction, ténor.

Compte rendu, opéra. Paris. Théâtre du Châtelet, le 20 janvier 2014. La Pietra del paragone de Gioachino Rossini (1792-1868). Direction : Jean-Christophe Spinosi. Mise en scène, scénographie, video, Giorgio Barberio Corsetti et Pierrick Sorin.

Rien ne pouvait mieux réchauffer les cœurs en ces temps de crise, que la reprise de cette production de la Pietra del paragone de Gioachino Rossini, créée dans le même théâtre, celui du Chatelet, en 2007. Une mise en scène brillante, un orchestre scintillant et une nouvelle distribution tout aussi enthousiaste que la première, nous ont permis de vivre une soirée de bonheur comme les théâtres français ne nous en offre que trop rarement à notre goût.
Cet opéra de jeunesse, – Rossini a tout juste vingt ans quand il le compose à la suite d’une commande du Teatro alla Scala de Milan, est créée le 26 septembre 1812. C’est un triomphe qui lui vaudra d’être redonné une cinquantaine de fois durant la même saison.
Dans le livret en deux actes de la Pietra del Paragone, Rossini trouve tout ce qui lui permet de mettre en valeur ce don du rire fin et enlevé, qui nous emporte dans un univers de plaisir, où tout n’est que jeux et travestissements. L’on pense bien évidemment et instantanément à Mozart et à son Cosi fan tutte. Mais loin d’être sur le fil du drame, ici, la musique et le théâtre en une folle vivacité, nous offrent des marivaudages tout à la fois profondément drôles, un rien cyniques, mais tellement humains … que l’on s’y plonge sans réserve.

 

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Trépidante reprise au Châtelet

 

Entre Jean-Christophe Spinosi à la direction et le tandem Giorgio Barberio Corsetti/ Pierrick Sorin à la mise en scène, le courant passe. Leurs sensibilités et leurs énergies réunies, font sourdre la théâtralité de la musique. On trouve ici un mélange subtil et intelligent de loufoqueries et d’élégance qui ne peut que nous charmer. Voici une mise en scène digne de ce nom, riche d’imagination, d’une fantaisie débordante qui donne la part belle au jeu d’acteurs. On y trouve un vrai sens du rythme qui fait totalement oublier le temps qui passe.
Tout ici est ingénieux. Sur un fond bleu, que l’on trouve en fond de scène et sur des éléments mobiles, viennent s’incruster sur six écrans, -grâce à une installation vidéo en temps réel – conçue par le vidéaste Pierrick Sorin-, les décors miniatures qui prennent ainsi leur dimension humaine. C’est avec une précision millimétrés que les chanteurs viennent prendre place dans cet univers d’un luxe très vintage. Les costumes aux couleurs chatoyantes, celle de la joie de vire, nous ensorcellent par leur beauté entre dandysme et new look fringant.
Jamais on ne s’ennuie sur scène : tous, solistes et chœurs, grâce au gros plans assurés par la caméra, nous rendent complices de leurs petits et grands mensonges, de leurs doutes, de leurs émotions.
On adore ce maître d’hôtel, petit personnage rajouté. Le charme du mime-acrobate Julien Lambert tient de la poésie hilarante et lunaire d’un Buster Keaton.
La distribution jeune et tonique est un vrai bonheur. Tous savourent les situations et les mots de cette langue si chantante qu’est l’italien. La virtuosité rossinienne aussi difficile soit-elle leur est un plaisir faisant oublier quelques petites anicroches sans conséquence. Le couple formé par la Marchesa Clarice de Teresa Iervolino et le Conte Asdrubale de Simon Lim, fonctionne parfaitement tant vocalement que scéniquement. Les deux charmantes pestes que sont Donna Fulvia et la Baronessa Aspasia sont interprétées avec brio par Raquel Camarinha et Mariangela Sicilio. Au timbre fruité de la première, répond celui plus juvénile et impertinent de la seconde. Les rôles masculins sont très bien distribués. Brudo Taddia, fait de Macrobio, le journaliste vénal, une crapule terriblement séduisante, tout comme Davide Luciano, en Pacuvio, est un rimailleur inénarrable, un rien vaurien. Dans le rôle de l’ami fidèle et de l’amant/rivale malheureux, Giocondo, Krystian Adam sait tout à la fois nous émouvoir par son interprétation vocale très fine, ses aigus brillants et sa tendre constance. N’oublions dans le rôle de Fabrizio, Biogio Pizzuti, complice idéal et jubilatoire du comte dans l’utilisation de la Pietra del paragone (pierre de touche).
Le chœur de l’Armée française est excellent. Bouillonnant d’énergie, de verve et de présence. Quant à l’Ensemble Mattheus, sous la direction tout à la fois précise et fougueuse, passionnée et attentive aux chanteurs de Jean-Christophe Spinosi, il rivalise de couleurs avec la scène, de nuances avec les chanteurs. Sur instruments anciens, les musiciens rendent à la musique de Rossini toute sa fulgurante flamboyance.
C’est par une standing ovation et un bis dédié à Claudio Abbado que s’est conclu cette soirée si généreuse. Ce spectacle est un véritable don du cœur que l’on ne peut que vous recommander.

 

 

Paris. Théâtre du Chatelet, le 20 janvier 2014. La Pietra del paragone de Gioachino Rossini (1792-1868) melodramma giocoso sur un livret de Luigi Romanelli. Avec. La marchesa Clarice, Teresa Iervolino ; Il conte Asdrubale, Simon Lim ; Il Cavalier Giocondo, Krystian Adam ; Macrobio, Bruno Taddia ; Pacuvio, Davide Luciano ; Donna Fulvia, Raquel Camarinha ; La Baronessa Aspasia, Mariangela Sicilia ; Fabrizio, Biagio Pizzuti. Chœur de l’Armée Française ; Chef de Chœur de l’Armée Française, Aurore Tillac. Ensemble Matheus. Direction : Jean-Christophe Spinosi. Mise en scène, scénographie, video, Giorgio Barberio Corsetti et Pierrick Sorin. Costumes et collaboration aux décors, Cristian Taraborrelli. Lumières, Gianluca Cappelleti.

 

 

Illustration : © M-N. Robert pour le Théâtre du Châtelet

 

Compte-rendu : Versailles. Galerie des Glaces, 19 juin 2013. Marie-Nicole Lemieux : récital “Furia”. Ensemble Matheus, Jean-Christophe Spinosi, direction musicale.

Marie-Nicole Lemieux portraitDans le cadre de son festival d’été consacré cette année aux Voix Royales, Château de Versailles spectacles a invité l’une des grandes voix du moment, la contralto Marie-Nicole Lemieux, en compagnie d’un ensemble déjà entendu à la Galerie des Glaces et avec lequel elle a beaucoup travaillé, l’ensemble Matheus.

 

 

Furia, la rencontre de la joie de vivre et de la folie

 

Pas de doute, Jean-Christophe Spinosi sait s’entourer et le public est venu nombreux ce soir pour entendre cet ogre vocal qu’est Marie – Nicole Lemieux. Impressionnante dans Orlando Furioso en 2011, en compagnie du chef corse breton, ce récital nous promettait aussi bien par le casting que par le titre du programme : “Furia”, des sensations fortes. Curieusement, ce n’est la terreur mais la joie de vivre que nous avons partagé sous les ors de la Galerie des Glaces.

Il faut dire que la disposition scénique rend tout mouvement difficile aussi bien au chef qu’à sa chanteuse, ce qui provoque de l’un comme de l’autre des crises de fou rire contagieuses. La hauteur de la scène compliquant également la direction pour le chef, obligé de se contorsionner pour être vu et voir ses musiciens. Enfin les conditions météorologiques ne facilitent en rien la relation entre la salle et la scène.

Face à ces difficultés matérielles, la complicité qui existe entre la diva, l’ensemble Matheus et leur chef, se transmet vers le public qui a pu ce soir, retrouver des artistes capables de briser les conventions parfois rigides des concerts de musique classique. La Galerie des Glaces, ce soir, a rayonné de ces plaisirs immédiats des fêtes royales, qui redonnent lumière et gourmandise au quotidien.

Le répertoire choisi a également facilité la bonne humeur : Rossini et Mozart pour l’essentiel… Du théâtre pour une dame qui aime et dévore la scène pour notre plus grand bonheur et qui ne fait qu’une bouchée des airs de Chérubin, avec une flûte impertinente et virtuose pour lui répondre et lui tenir tête. Des mélodies célèbrent de Rossini qui libèrent Marie – Nicole Lemieux de l’usage de la partition, tout comme le chef, avec la prise de risque que cela implique, auront donc fait de cette soirée, une belle performance où la générosité et la folie ont régné mais où évidemment des imprécisions ont pu se glisser dans l’interprétation.

Qu’importe, puisqu’au-delà du rire, émotion devenu bien rare sur scène, il y aura également eu un instant de pure magie musicale, avec « Ombra mai fu » donné en bis. Orchestre et chanteuse, fusionnant en des couleurs et des nuances d’ombre et de feu, oscillant entre douceur et douleur, pour dire les tourments.

L’ovation finale, après trois bis dont deux totalement délirant, a sonné l’heure de la Furia… Celle qui fête et honore des artistes qui nous ont offert, en un lieu enchanteur, un concert orgiaque, d’une euphorie séduisante et magique.

Versailles. Galerie des Glaces, 19 juin 2013. Marie-Nicole Lemieux : Furia. Giaocchino Rossini (1792-1868) : Ouverture de la Pietra del paragone et « Quel dirmi oh dio » ; « Cruda Sorte », « Per lui che adoro » extraits de l’Italienne à Alger, Una voce poco fa » extrait du Barbier de Séville ; Joseph Haydn (1732-1809), ouverture d’Orlando Paladino ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), « Voi che Sapete », « Non so piu cosa son ». Marie-Nicole Lemieux, contralto. Ensemble Matheus, Jean-Christophe Spinosi, direction musicale.

Compte rendu opéra. Versailles. Opéra Royal le 6 décembre 2013. Francesco Cavalli (1602-1676), Elena … Mise en scène : Jean-Yves Ruf. Direction : Leonardo García Alarcón.

Dans la très belle saison de l’Opéra royal de Versailles, la production d’Elena, dramma per musica de Cavalli, était très attendue depuis son succès aixois cet été. C’est grâce en partie au travail de défricheur de Jean-François Lattarico (voir son excellent livre sur Busenello sorti cet été) et d’autres chercheurs passionnés, que petit à petit reviennent sur le devant de la scène, des Å“uvres injustement oubliées. Après Caligula de Pagliardi et Egisto de Cavalli tous deux recréés par le Poème Harmonique, c’est à nouveau un opéra de Cavalli que nous redécouvrons ainsi. Outre la merveilleuse musique de ce dernier, Elena se révèle être ce que l’on peut à juste titre considérer comme l’un des premiers opéras comiques de l’histoire. Certes, la tragédie est ici également présente. Mais comme dans la Commedia dell’Arte, à qui Elena doit beaucoup, elle apporte surtout sa part de poésie jubilatoire et mélancolique, qui permet au lieto fine de trouver sa voie et sa raison d’être. 

 

Enchantements vénitiens

 

elena_cavalli_aix_AlarconTombée dans l’oubli depuis sa création en 1659 au Teatro San Cassiano à Venise, – avec toutefois une première production en 2006 aux Etats-Unis sous la direction de Kristin Kane qui a consacré une thèse à cet opéra – Elena a retrouvé grâce à une collaboration fructueuse entre Leonardo García Alarcón à la direction et Jean-Yves Ruf à la mise en scène, tout son pouvoir de séduction.
Ici bien avant Hélène de Troie, c’est Hélène la plus belle jeune fille du monde que nous découvrons, celle dont la beauté est un rêve digne des dieux.
Après un prologue où sous les manigances de la Discorde déguisée en Paix, trois déesses se disputent le sort d’Hélène fille de Tyndare, roi de Sparte (en fait de Jupiter), débute le drame ou … la comédie.
Ici les portes ne claquent peut-être pas, mais se nouent et se dénouent des relations amoureuses bien inconstantes. De travestissements en fourberies au machiavélisme bien insouciant, le trouble érotique se joue de ceux et celles qui le découvre. Les chagrins d’amour ne durent pas plus qu’un songe. Hélène la plus belle des femmes, ne demande qu’à aimer et capte les cÅ“urs de tous ceux qui la croisent. De Ménélas qui entre à son service en se déguisant en amazone pour l’approcher, à Thésée, son rival qui enlève la jeune femme et sa (fausse) suivante, au prince Menesteo, fils de Creonte et jusqu’au bouffon, tous en tombent amoureux et quand ce n’est pas d’elle, c’est de sa fausse suivante. Car Elena, comme bien d’autres dramma per musica, joue aussi sur le trouble homohérotique dont la scène vénitienne était si friande, tout comme se trouvent entremêlés le trivial aux plus nobles des sentiments, le comique au tragique. Après bien des quiproquos, où le Bouffon de Tyndare, Iro, à sa part et non des moindres, tout finit par rentrer dans l’ordre, enfin presque.
La mise en scène de Jean-Yves Ruf est profondément élégante et raffinée, respectueuse de l’Å“uvre, manquant du coup parfois d’audace et de fantaisie. Des décors sobres, évoquant une arène, quelques accessoires, de belles lumières et costumes évoquant le XVIIe siècle, offrent un très beau cadre à une distribution excellente et équilibrée, pleine de jeunesse et de vitalité, très légèrement différente de celle d’Aix-en-Provence.
La jeune soprano hongroise Emöke Barath, dans le rôle-titre est la plus belle perle baroque qui soit. Son timbre sensuel, son impertinence scénique en font une Hélène aux charmes incomparables. Le contre-ténor Valer Barna-Sabadus est un Ménélas mélancolique et ardent tandis que le ténor Fernando Guimaraes révèle un timbre séduisant dans le rôle de Thésée. On retiendra également, dans le rôle d’Iro, le bouffon, un irrésistible et truculent Zachary Wilder. L’ensemble des autres chanteurs relèvent avec panache les rôles parfois multiples qui leurs échoient. On a pu remarquer la très belle basse Krzystof Baczyk dans les rôles de Tyndare et Neptune ou la superbe mezzo anglaise Kitty Whately dans le rôle de l’épouse délaissée de Thésée, Ippolita.
L’autre belle surprise de cette production est la Capella Mediterranea, qui redonne à la musique de Cavalli d’onctueuses couleurs et de savantes nuances, même si l’on peut regretter quelques soucis de justesses du côté des cornets à bouquin. Leonardo Garcia Alarcón fait chatoyer son ensemble et se montre ici très attentif aux voix. Pari réussi pour cette renaissance. A Versailles, le public s’est montré conquis.

 

 

 

Versailles. Opéra Royal le 6 décembre 2013. Francesco Cavalli (1602-1676), Elena, Dramma per musica en un prologue et trois actes, Livret de Giovanni Faustini et Niccolo Minato.; Mise en scène : Jean-Yves Ruf, décors : Laure Pichat , costumes : Claudia Jenatsch, ; Lumières et mise en scène : Christian Dubet; Avec : Elena, Venere, Emöke Barath; Menelao, Valer Barna-Sabadus; Teseo, Fernando Guimaraes ; Peritoo, Rodrigo Ferreira ; Ippolita, Pallade, Kitty Whately ; Iro , Zachary Wilder ; Tindaro, Nettuno, Krysztof Baczyk ; Menesteo, La Pace, Anna Reinhold ; Erginda, Giunone, Castore, Francesca Aspromonte ; Eurite, La Verita, Majdouline Zerari ; Diomede, Creonte, Brendan Tuohy ; Euripilo, La Discordia, Polluce ; Christopher Lowrey ; Antiloco, Job Tomé. Solistes de l’Académie Européenne de musique du Festival d’Aix-en-Provence ; Cappella Mediterranea; Direction : Leonardo García Alarcón.

 

 

Versailles. Opéra royal, le 3 avril 2013. Antonio Vivaldi (1678 – 1741) : Farnace. Max-Emmanuel Cencic ; Tamiri, Ruxandra Donose… Concerto Köln, George Petrou, direction

C’est à Versailles ce soir, que la dernière de cette superbe production de Farnace de Vivaldi a été donnée en version concert. La fastueuse partition a été recréée l’année dernière, avec mise en scène, à l’Opéra de Strasbourg. Grâce à la passion et à l’engagement de Max-Emanuel Cencic (et des équipes de Parnassus ARTS productions à ses côtés), l’opéra oublié du Prete Rosso a retrouvé au firmament du répertoire, toute sa place. La luxuriance de ses couleurs et de ses nuances, la noblesse des sentiments qui y sont exprimés, mélange de tendresse et de grandeur, l’extrême richesse de ses rythmes, en font certainement l’une des plus belles œuvres de Vivaldi.

Entre les concerts et le disque, les mélomanes ont pu et pourront encore en savourer longtemps tout ce qui en fait l’unicité. Et le public versaillais, venu nombreux pour cette dernière, n’a pas boudé son plaisir, restant extrêmement silencieux comme envoûté, pendant toute la durée du concert ; réservant une ovation festive et enthousiaste à l’ensemble des interprètes en fin de soirée.

Farnace royal, sous les ors de Versailles

Il faut dire que dans un endroit aussi magique que l’Opéra royal et son fond de décor à l’antique, l’histoire d’un roi qui entend résister au puissant Empire romain, trouve un environnement particulièrement idéal, transportant les musiciens, les chanteurs, le public dans un univers fantasmagorique.

Farnace, successeur de Mitridate sur le trône du Pont, a été vaincu par les Romains et banni de sa capitale. Il souhaite se venger et restaurer son honneur. Toutefois, se sentant profondément anxieux sur l’avenir, il demande à son épouse Tamiri, fille de Bérénice, qui hait Farnace, de se suicider après avoir tué leur fils. Elle s’y refuse et après l’avoir un temps caché le remet à sa mère, demandant à cette dernière de l’épargner. Pendant ce temps, la sœur de Farnace, Sélinda, faite prisonnière, séduit pour aider son frère, Gilade, chef des armées de Bérénice et Aquilio, préfet des légions romaines et les montent l’un contre l’autre dans l’espoir qu’ils assassineront… Bérénice et Pompée. Si Bérénice ne veut rien céder à la haine qui l’anime, c’est Pompée qui finira par obtenir sa clémence, permettant in fine à tous de retrouver l’honneur, la paix, le bonheur.

L’opéra fétiche du Prete Rosso vit le jour en 1727 à Venise, au Teatro Sant’Angelo ; il fut composé sur un livret du poète Antonio Maria Lucchini. Elle connut un immense succès, avec des représentations un peu partout en Europe, mais avec des modifications. Elle influença également de nombreux compositeurs. La version vénitienne de la création ayant disparue, c’est la partition révisée de 1738 pour Ferrare, qui n’a plus jamais été représentée depuis sa création, et donc jamais enregistrée, qui fait aujourd’hui l’objet de cette production.

C’est avec une distribution très légèrement modifiée par rapport à la création strasbourgeoise, mais plus importante par rapport au CD qui s’est présentée à nous ce soir.

Dans le rôle titre, bien évidemment, Max-Emanuel Cencic est en très grande forme. Il nous a offert, un Farnace bouleversant, partagé entre révolte et doute. Sa virtuosité et sa connaissance de la partition lui permettent de nous offrir l’ardente flamme qui anime son personnage. Se passant sans soucis de la partition, il peut laisser libre cours à l’émotion comme dans l’aria « Gelido in ogni vena ». Cet air qui débute sur les premières notes de l’hiver… et qui se développe tel un cri de douleur, où chaque note aiguë, semble ouvrir vers des enfers où les graves vous empoignent. L’interprétation que nous en livre Max-Emanuel Cencic en est tout simplement si frémissante que la terreur, fige nos cœurs dans un instant d’éternité, où plus rien si ce n’est la perception de la mort immédiate, de l’irrémédiable nous atteint. Tout simplement sublime.

Les autres interprètes masculins réunis ce soir, ne déméritent pas face à lui. Juan Sancho est un Pompeo vaillant et noble, tandis que Terry Wey est un Aquilio sensible et séduisant.

La distribution féminine est elle aussi remarquable. Ruxandro Donose est une Tamiri, dramatique, poignante. Son timbre mordoré habite le rôle de cette mère courage et de cette amante et fille, qui par sa compassion résiste à la violence des situations. La jeune mezzo Carol Garcia, dans le rôle de Selinda, montre beaucoup d’aisance et de panache dans les vocalises ; elle réussit l’ensemble de ses arie, ne manquant pas de bravoure dans « Ti vantasti mio guerriero ».
Mary-Ellen Nesi, est une Berenice tragique et venimeuse à souhait. Sa voix se projette avec impétuosité et elle montre une énergie rageuse dans ce rôle de méchante, dévorée par sa colère. Enfin Vivica Genaux est un Gilade convaincant et séduisant. Sa maîtrise technique lui permet de dépasser les simples effets de la musique imitative dans un air comme « Quell’usignolo », de donner un sens aux émois amoureux, dans toute leur sensualité. Et de trilles, en roulades et vocalises, elle nous enchante dans de purs instants de plaisir.
Si le Concerto Köln, ne possède pas la dynamique des Barrocchisti de Diego Fasolis, l’ensemble sait souligner les belles couleurs de la musique de Vivaldi. Les cordes sont soyeuses, le théorbe sur le fil de l’émotion, les cuivres brillants. La direction de George Petrou est élégante et pleine de sensibilité.
A l’issue de la soirée, l’ovation du public, nous a valu en bis, le final glorieux et heureux .

Versailles. Opéra royal, le 3 avril 2013. Antonio Vivaldi (1678 – 1741) : Farnace, drame en musique en trois actes sur un livret d’Antonio Mari Lucchini. Farnace, Max-Emmanuel Cencic ; Tamiri, Ruxandra Donose ; Gilade, Vivica Genaux ;Pompeo, Juan Sancho; Berenice , Mary-Ellen Nesi ; Selinda, Carol Garcia ; Aquilio, Terry Wey. Concerto Köln, George Petrou, direction.

Versailles, Chapelle Royale, le 24 mars 2013. Lully, Marc-Antoine Charpentier H 146 : Te Deum… Le Poème Harmonique Vincent Dumestre, direction

S’il est un lieu qui est un écrin idéal pour la musique sacrée du Grand Siècle, c’est bien la Chapelle royale de Versailles. Dans la très belle programmation du Château de Versailles, un concert comprenant les Te Deum de Charpentier et Lully ne pouvait que séduire a priori le public venu nombreux en cette fin d’après-midi dominicale. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est reparti enthousiaste et émerveillé par la prestation du Poème Harmonique, qui une fois de plus, nous a transporté dans un univers aussi rayonnant que les anges du maître-hôtel.

Aucun roi, n’a probablement autant si bien su utiliser les arts et donc la musique, comme moyen de propagande que Louis XIV. Sous son règne, tout devint une occasion de célébrer en action de grâces les victoires, les naissances, ou les guérisons royales…. Les Te Deum, sont donc des œuvres de circonstances qui doivent leur nom à la formulation latine signifiant « Dieu nous te louons ».


Te Deum de Charpentier et Lully
Splendeurs baroques à Versailles


Vincent Dumestre a réuni dans ce concert, deux Te Deum, l’un de Marc-Antoine Charpentier, H 146 qui en constitue la première partie et le LWV 55 de Lully qui en est la seconde partie.

Charpentier en a en fait composé deux, l’un pour petits effectifs et le second pour grand ensemble. C’est celui là qui nous a été proposé. S’il est de nos jours particulièrement bien connu du grand public, c’est parce qu’il a servi pendant de longues années, à partir de 1953, de musique d’ouverture à l’Eurovision.

Et c’est donc un défi, que de vouloir démontrer au public que cette œuvre n’est pas seulement une ouverture brillante et claironnante pour trompettes et timbales, mais bien une œuvre de théâtre sacrée qui pour Charpentier, comme pour Lully d’ailleurs, offre une musique à la fois joyeuse, lumineuse, profonde. Dans le Te Deum de Charpentier se succèdent de grands chœurs magnifiquement orchestrés, des récits de solistes ou de petits ensembles de formations variés (duo, trio ou quatuor). L’orchestre y est à quatre parties à l’italienne, tandis que dans celui de Lully, il est à cinq parties à la française. Et Vincent Dumestre a tenu a bien les différencier, en venant à l’entracte décrire la différence de composition de l’orchestre et du chœur au public.
Si celui de Charpentier fut composé en 1692, pour célébrer une victoire, celui de Lully le fut en 1677 pour célébrer non pas une naissance royale, mais celle du fils du compositeur, dont Louis XIV fut le parrain. Le souverain devait garder pour ce Te Deum un attachement tout au long de sa vie. C’est en le dirigeant en 1687 que Lully se blessa mortellement. Le Te Deum connu pendant de nombreuses années un immense succès puis tomba dans l’oubli. La redécouverte du son des 24 violons du Roi, permet aujourd’hui d’en restituer sa splendeur unique.

Dès les premières mesures du Te Deum de Charpentier, l’appel glorieux des trompettes et des timbales, la louange clamée par la noble et jeune voix de basse de Benoît Arnould, …. en imposent. On ne peut que constater une fois de plus, combien l’interprétation de ce Te Deum de Charpentier a changé et gagné en profondeur et en beauté, en un demi-siècle d’interprétation, retrouvant enfin toute son élégance et sa force théâtrale. Grâce aux couleurs vocales et à celles de l’orchestre, nous ressentons à fleur de peau, la sensualité et la lumière si italianisante de cette musique. L’interprétation du Poème Harmonique, du chœur polonais, Capella Cracoviensi et des solistes en est tout à la fois équilibrée et fastueuse.

Les interprètes retracent une fresque sacrée, avec une flamme dont l’incandescence consume les cœurs. La déclamation du chœur et des solistes projettent la tragédie lyrique en plein cœur de la Chapelle royale, tout en nous offrant des instants d’une extrême sensibilité. Le soprano fruité d’Amel Brahim-Djelloul, accompagné par des bois à la caresse douce et soyeuse, dans *Te ergo quaesumus* est un véritable enchantement, tandis que
le trio masculin particulièrement séduisant comme dans *Tu rex
gloriae* irradie d’un dolorisme baroque, dont les courbes s’élèvent vers les voûtes, tandis qu’Aurore Bucher par son soprano si clair fait du Miserere une source salvatrice.

Mais tout comme à Saint-Denis, en juin 2011, où le Poème Harmonique avait créé ce programme, c’est bien le Te Deum de Lully qui nous emporte, loin, très loin du quotidien. La polyphonie chante et danse l’éternelle jeunesse d’un règne à qui tout semblait sourire. Et comme dans Cadmus et Hermione, Vincent Dumestre sait y retrouver au cœur de ce Te Deum, une palette aux nuances infinies. Sa direction attentive, qui soigne les articulations, semble se jouer du temps qui passe, et donner à la musique la texture de la soie et du velours, et les mille et un reflets de l’or et des pierres les plus précieuses. L’orchestre y fait miroiter les perles des jeux d’eau et fait resplendir le soleil à l’horizon.

Prévu pour des effectifs qu’il serait aujourd’hui impossible de réunir, parfois jusqu’à 300 musiciens !, le Te Deum de Lully offre par son utilisation du Petit chœur à côté du Grand chœur et des solistes, des moments d’une enivrante beauté. Il appartient également de signaler dans la magnifique distribution la prosodie si suave et harmonieuse du haute-contre Reinoud Van Mechelem et les instants d’intenses émotions que nous a offert
la taille Jeffrey Thompson, sans compter bien évidemment le travail du splendide chœur polonais, la Capella Cracoviensis, qui possède toutes les qualités nécessaires et l’enthousiasme pour défendre ce répertoire.

Le Poème Harmonique fait régner ici une exaltation faite de noblesse et de délicatesse qui permet au Te Deum de Lully de redevenir aux yeux du public une œuvre sublime, bien loin de la réputation martiale qui lui a été prêtée par certains.

Le concert enregistré par Alpha nous donnera à l’automne prochain un CD qui restera certainement longtemps une version de référence pour ces Te Deum.

Versailles, Chapelle Royale, le 24 mars 2013. Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Te Deum LWV 55 ; Marc-Antoine Charpentier H 146 (1632 – 1687), Te Deum ; Amel Brahim-Djelloul, Dessus ; Aurore Bucher, Dessus ; Reinaud Van Mechelen, Haute-Contre ; Jeffrey Thompson, Taille ; Benoît Arnould, Basse. Chœur : Capella Cracoviensis, chef de chœur, Jan Tomasz Adamus. Orchestre du Poème Harmonique Vincent Dumestre, direction

Paris. Théâtre des Abbesses, le 23 mars 2013. Jean – Sébastien Bach: intégrale des Sonates et Partitas pour violon seul, suite. Amandine Beyer, violon

Après un premier concert donné le 16 février dernier et dont nous avons rendu compte, Amandine Beyer est revenue ce samedi, dans le très joli théâtre des Abbesses, nous donner la suite et fin de l’intégrale des sonates et partitas de Jean-Sébastien Bach. Cet ultime concert d’une tournée entreprise à l’occasion de la sortie du CD enregistré chez Zig-Zag en 2011 et unanimement salué par la critique, laissera une empreinte éternellement gravée dans la mémoire de tous ceux qui y ont été présents.
Le public varié et nombreux en cette fin d’après-midi, dont des enfants très attentifs, a été subjugué, envoûté par l’interprète.

Amandine Beyer : Sei solo

Pour ce second concert, Amandine Beyer joue les partitas n° 1 en si mineur, BWV1002 et n° 3, en mi majeur, BWV 1006 et la sonate N° 2, en la mineur, BWC 1003.
De sa rencontre avec la musique du Cantor, élevée au rang de monument par le XIXe siècle, il émane une grâce infinie de la polyphonie, une générosité unique du dialogue qui s’instaure entre l’imaginaire du maître et de son interprète. L’humilité de son sourire et la beauté du geste comme du phrasé font de sa virtuosité un plaisir et un partage.

Existe t-il artiste plus authentique qu’Amandine Beyer ? On aimerait connaître la réponse de Bach, … pour nous elle est évidente.
Ainsi de ses oeuvres tant de fois jouées, elle renouvelle l’écoute, en transcendant le geste musical, et nous en fait ainsi percevoir la lumière de son âme, ce cœur qui bat dans l’au-delà du dire, dans l’au-delà des mots.
Seule sur scène, habillée d’une
tunique noire, avec la partition posée à ses côtées et à laquelle elle ne se réfère qu’exceptionnellement, elle donne tout ce qui permet à cette musique de nous oublier, de nous apaiser, de partir bien loin de la réalité.
Sans mentonnière, elle semble liberée de toute contrainte. Son bras droit semble filer l’or des notes, avec une souplesse et une légereté, incadescentes. Jamais la spiritualité des sonates et partitas n’a semblé aussi évidente que ce soir.

Et si dans son tête-à-tête avec Bach, elle en oublie de jouer l’andante et la sarabande de la Partita en si mineur en fin de première partie, ce dernier en un sourire qui irradie sur son visage, vient le lui rappeler durant l’andante de la Sonate. Elle ne laisse pas alors le temps aux applaudissements d’exprimer la reconnaissance du public, et s’excusant avec beaucoup d’humour pour ce que d’aucun considérerait comme une faute, elle se propose de jouer en somme, en un premier bis les deux mouvements oubliés. La complicité, le lien si intense qui s’est intauré entre Amandine Beyer et le public, fait que personne ne lui en tient rigueur bien au contraire.
C’est peut – être au fond les paroles de ce vieux monsieur à Amandine Beyer, après le concert qui dit le mieux, ce que nous avons connu en ce jour au Théâtre des Abbesses : “vous m’avez donné Madame, le concert de ma vie”. Merci à vous Amandine, grâce à vous la solitude de chacun est devenu un don de vie.

Paris. Théâtre des Abbesses, le 23 mars 2013. Intégrale des Sonates et Partitas pour violon seul (donnée en deux concerts). Jean – Sébastien Bach (1685 – 1750) : Sonate n°2, en la mineur, BWV 1003, Partita n°1 en si mineur, BWV 1002 et Partita n° 3, en mi majeur, BWV 1006 ; violon, Amandine Beyer

Paris, Collège des Bernardins, le 21 mars 2013. Les quatre éléments et le céleste dans le premier baroque. La Fenice, Jean Tubéry, direction et cornets

Le concert de ce soir, était une commande du Collège des Bernardins, afin d’illustrer musicalement une exposition qui se tient en ce lieu splendide situé en plein quartier latin et pourtant hors du temps. On ne peux qu’être ravi de la collaboration fructueuse qui s’est établie entre La Fenice de Jean Tubéry et ce lieu de culture parisien, qui nous offre ainsi l’occasion d’entendre ces musiciens devenus trop rares dans la capitale ou ses environs.

L’arbre de vie, virtuosité et mélancolie

Et qui mieux que Jean Tubéry pouvait concevoir un programme d’une telle richesse sur un thème qui jusqu’au début du XVIIe siècle, se retrouve si fréquemment tout aussi bien dans le domaine sacré que profane et qui fait l’objet de cette exposition, l’arbre de vie.

« L’arbre de vie est tout à la fois la métaphore de l’homme fragile mais debout » mais aussi le symbole de la force, de la beauté et du souffle vital qui anime les êtres vivants. Le trop succinct programme nous rappelle qu’il est le trait d’union entre les quatre éléments, la terre, l’eau et le feu, qui furent une source majeure d’inspiration pour les peintres, les sculpteurs et les compositeurs de la Renaissance et du début de l’époque baroque. Il nous rappelle « qu’avec les saisons et les tempéraments humains, les quatre éléments forment la doctrine des correspondances entre microcosme et macrocosme, c’est-à-dire la croyance en la profonde analogie entre l’homme et l’univers. Ainsi l’eau correspond à l’hiver (froid et humide) et à l’humeur flegmatique ; le feu, à l’été (chaud et sec) et à l’humeur bileuse et mélancolique ; l’air au printemps (chaud et humide) et au tempérament tonique et sanguin ; la terre correspondant à l’automne (froid et sec) et à l’humeur nerveuse, sèche et statique ».

Ce programme qui fait appel à la culture humaniste, aujourd’hui perdue pour beaucoup est le fruit de la grande érudition de Jean Tubéry. L’interprétation que nous en ont offert les musiciens et la soprano Claire Lefilliâtre, a permis au public de découvrir combien tout le raffinement de ces musiques, au-delà du sens perdu, s’adressent à nos émotions les plus intimes.

Le concert de ce soir se partage entre des pièces instrumentales des plus grands virtuoses du clavecin, du violon ou du théorbe, comme Froberger, Biber ou Kasperger, ou des pièces vocales, psausmes ou madrigaux d’Allemagne et d’Italie, où l’on retrouve tout aussi bien Jacopo Peri, Emilio da Cavalieri ou Barbara Strozzi que Marco da Gagliano, une partie de ceux qui ont en somme participé à la naissance de l’opéra. Le récital de ce soir fait vibrer les passions en une juste et harmonieuse expression des affeti.

Le cornet de Jean Tubéry rivalise de virtuosité et épouse les moindres accents et nuances de la voix si épanouie, au timbre au velours unique de Claire Lefilliâtre. Sa technique vocale qui lui permet de passer du chant au murmure de la voix parlée, fait de chaque pièce interprétée une scène de théâtre où se jouent des drames et des joies qui nous bouleversent tant les émotions exprimées sont nôtres. Madrigaux et psaumes, sont des trésors de poésie et de raffinement, et les ornementations tant instrumentales que vocales les magnifient grâce à un art d’une subtile délicatesse. Il n’est que d’entendre, le si mélancolique et doloriste « In qual parte del ciel, in qual idea » de Jacopo Peri pour s’en persuader. Jean Tubéry s’est entouré ici de musiciens habiles dont le jeu spontané et attentif permet de soutenir l’édifice harmonieux d’un programme qui nous l’espérons sera redonné aussi souvent que possible, tant il recèle de merveilles à découvrir. Les deux bis, dont « Zefiro Torna, oh di soavi accenti » et la reprise du si joyeux « O Che nuovo miracolo » ont en tout cas permis au public de repartir enchanté après une si douce soirée.

Paris, Collège des Bernardins, le 21 mars 2013. Les quatre éléments et le céleste dans le premier baroque. Urban Loth (ca 1580-1654) ; Samuel Scheidt (1587-1654) ; Hyeronimus Kapsberger (1580-1651) ; Johann – Hermann Schein (1586-1630) ; Johann-Jakob Froberger (1616-1667) ; Barbara Strozzi (1619 – 1677) ; Francesco Rognoni (ca 1570 – ca 1626) ; Franz-Ignaz Von Biber (1644 – 1704) ; Marco Corradini (1600c. – 1646) ; Marco da Gagliano (1582 – 1643) ; Giuseppe Scarani (ca 1628 – 1641) ; Jacopo Peri (1561 – 1633) ; Girolamo Frescobaldi (1583 – 1643) ; A. Archilei (1542 – 1612) ; Emilio Da Cavalieri (1550-1602) ; Claire Lefilliâtre, soprano ; Ensemble la Fenice, Jean Tubéry, direction et cornets.

Illustration : Claire Lefilliâtre (DR)

Paris. Théâtre des Abbesses, le 16 février 2013. Jean-Sébastien Bach: Intégrale des Sonates et Partitas pour violon. Amandine Beyer, violon.

L’année dernière Amandine Beyer était à Paris dans ce même théâtre des Abbesses qui l’accueille aujourd’hui, pour donner une partie des sonates et partitas de Jean-Sébastien Bach, qu’elle venait d’enregistrer chez Zig-Zag Territoires. Elle nous avait alors donné rendez-vous, en 2013 pour l’intégrale en concert et en échange nous lui avions promis d’être là.

Et comment aurait-on pu manquer à notre promesse ? Pour ce premier concert, elle nous a offert deux sonates (la sonate BWV 1001 et BWV 1005) et la partita BWV 1004.
Tout violoniste rêve un jour d’aller à la rencontre de ce monument que sont les Sonates et Partitas. Une telle rencontre n’est pas sans risques, tant elles ont été enregistrées et données en concert par les plus grands. Mais Amandine Beyer est une artiste unique. Sa générosité, son humilité, son sourire et sa complicité avec la musique du Cantor, dont elle se joue des difficultés avec humour et une virtuosité lumineuse, lui permettent de les aborder, sans crainte, avec un réel plaisir.


Amandine Beyer : Un enchantement qui n’est qu’un début

En pantalon de soie bleu et un petit haut blanc tout simple, Amandine Beyer offre au public la quintessence même d’une musique qui révèle l’homme à lui-même et à sa solitude. Sei solo… tout a été dit et écrit, du moins tout ce que l’on sait de ces oeuvres qui nous semblent aujourd’hui si unique tout aussi bien par leurs difficultés d’interprétation que par le sens que l’on peut leur donner. Et pourtant comme l’écrit Amandine dans le livret du CD, elles gardent en elles-mêmes un halo de mystère lié à l’histoire du manuscrit qui les a conduit jusqu’à nous, mais aussi à ce que l’interprète peut en offrir au public. C’est le XXe siècle qui en a fait un monument et beaucoup d’hypothèses président encore sur la connaissance de leur origine. L’on sait que Georg Pisendel, un des plus grands interprètes du début du XVIIIe siècle en possédait un exemplaire. Quant au manuscrit autographe daté de 1720, disparu pendant près de 130 ans et sauvé in extremis d’un tas de vieux papiers destinés à servir de papier d’emballage, il porte un titre qui a fait couler beaucoup d’encre : “Sei solo a violino senza basso accompagnato”. Ce Sei solo (“tu es seul”) porte en lui une charge d’intime émotion face à la solitude. Celle bien évidemment du violoniste sur scène mais plus encore celle de l’homme face à lui-même.

Dans la première partie du concert, Amandine Beyer semble entamer un dialogue avec un ami invisible, que son âme d’artiste perçoit et partage. Violon simplement posé sur l’épaule, sans mentonnière, Amandine Beyer dispose d’une liberté totale. La souplesse du poignet lui permet de dessiner des courbes, qui font danser, chanter le violon. La technique aussi difficile soit-elle, n’est pas une contrainte sous ses doigts, elle offre au contraire de si riches possiblités qu’on reste médusé à l’observer, à l’écouter. Est-ce le chant des doubles cordes, où les jeux d’ombres autour de l’interprète, toujours est-il que parfois on se prend à imaginer la présence d’un autre violoniste à ses côtés. Et ce qui pourrait apparaître à quelques spécialistes acharnés de la partition sur les genoux, comme de petites imperfections, deviennent ici le don d’une humaine faiblesse, intrépide et fertile.

Le public parisien tousse beaucoup, mais en fin de première partie, avant d’entamer la chaconne de la partita et après un court recueillement, l’artiste s’est adressée à la salle en une prière teintée d’humour… en lui demandant de se soulager avant qu’elle n’entâme cet instant où la virtuosité devient une intense méditation. Impossible alors de prolonger l’entracte qui suivit et avec la sonate n°3 en ut majeur, BWV 1005, Amandine Beyer nous a emporté à la limite de l’inconscience, dans un moment de clair obscur dans la fuga alla breve puis dans le largo, nous faisant ressentir toute la beauté si fugace et mélancolique de la vie. L’allegro final fut aussi léger que le vol d’un papillon. L’art d’Amandine Beyer est d’une insigne humanité. Elle donne un sens à l’offrande musicale. Son sourire porte la musique vers les coeurs et c’est bien Bach qui est à ses côtés. Il semble lui suggérer d’essayer une formule plutôt qu’une autre. Elle (il) nous enchante par ce dépassement de l’abstraction pour devenir une main qui se tend, par cet archet qui s’élève à l’infini en un rai de lumière.

Pour clore ce concert, Amandine Beyer nous a offert un bis, en s’excusant presque de nous l’avoir déjà offert l’année dernière, un prélude de Matteis. Difficile de la quitter et d’abandonner ce sentiment de plénitude qu’elle nous a apporté au-delà de son interprétation unique, de la présence d’un homme généreux ! Le public s’est ensuite pressé autour d’elle pour une dédicace en guise d’au-revoir, en attendant le samedi 23 mars où nous la retrouverons pour la suite de cette intégrale JS Bach en concert.

Paris. Théâtre des Abbesses, le 16 février 2013. Intégrale des Sonates et Partitas pour violon seul (donnée en deux concerts). Jean – Sébastien Bach (1685 – 1750) : Sonate n°1, en sol mineur, BWV 1001, Partita n°2 en ré mineur, BWV 1004 et Sonate n°3, en ut majeur, BWV 1005. Amandine Beyer, violon.

Paris. Notre Dame de Paris, le 18 décembre 2012. Monteverdi: Vespro della Beata Vergine 1610. Lionel Sow, direction.

C’est en présence du Maire de Paris que s’est ouvert la saison 2013 de Musique Sacrée à Notre–Dame. Saison exceptionnelle puisqu’elle correspond au jubilé des 850 ans de la Cathédrale parisienne, somptueux symbole d’un art nouveau au XIIe siècle : le gothique.
Ce vaisseau de pierre qui s’élève vers les étoiles, a choisi pour fêter cet événement, un joyau unique de la musique baroque : les Vêpres de la Vierge de Monteverdi.

Une rencontre idéale qu’est venu magnifier une interprétation d’une rare musicalité. Tout le monde ou presque aujourd’hui connaît l’histoire de ces Vêpres. Composées hors cadre liturgique, elles sont une pure merveille. Et le public est venu extrêmement nombreux en cette douce soirée de décembre. Une aussi belle occasion d’entendre cette œuvre ne devait surtout pas être manquée. Dans ce lieu exceptionnel où la magie de la nuit opère, nous avons été transportés dans un autre univers, où l’harmonie apaise les tensions.

La musique de Claudio Monteverdi est tellement belle, qu’elle ne peut que porter ceux qui l’interprètent. Ce qui n’a pas manqué d’être le cas ce soir.

Choristes de la Maîtrise de Notre-Dame, solistes, musiciens de l’Ensemble des Sacqueboutiers de Toulouse et de la maîtrise, complices réunis en demi-cercle sur une scène surélevée, ont canalisé leurs énergies, créant un sentiment d’intériorité profond. Très vite sous la direction enthousiaste et rigoureuse de Lionel Sow, le chef de la Maîtrise de Notre-Dame de Paris, l’ensemble des interprètes s’emparent de l’œuvre, faisant vibrer la Cathédrale, captant les esprits.

L’instrumentarium est d’une grande richesse ; il offre des diaprures luxuriantes aux voix. La rondeur et le timbre cuivré des Sacqueboutes et des cornets de l’ensemble des Sacqueboutiers de Toulouse et le moelleux des flûtes, associés aux nuances si lumineuses des théorbes, du clavecin, des cordes de l’Orchestre de la Maîtrise, sont comme autant de pierreries flamboyantes, dont la lumière et les nuances portent le chant vers les voûtes. Les effets de spatialisation sont au service d’une émotion d’une rare intensité.

Les voix célestes du chœur d’enfants semblent nous appeler des confins de l’Univers, et le pupitre magnifique des basses, dont d’ailleurs se détachent deux solistes, semblent comme autant de colonnes soutenant les cœurs et les âmes qui vacillent.

L’ensemble des solistes ont su nous toucher. L’on retiendra tout particulièrement les deux soprani, Aurore Bucher et Cécile Achille, qui dans le Pulchra es par la pureté de leur ligne de chant, révèlent l’amour sacré et universel de celle que l’on implore.

Les ténors sont comme en état de grâce. Bruno Boterf et Marc Mauillon nous offrent des instants de pure magie. Leur souplesse vocale, la sensualité de leur timbre, reflètent les clairs–obscurs du divin et dans Duo Seraphim, instant de virtuosité et de poésie tant attendu, la théâtralité et l’élégance vocale de Vincent Bouchot, vient souligner la gloire comme la force qui soutient l’espérance. Le timbre suavement doloriste des alti Marie-George Monet et Marie Pouchelon, et la solidité des deux basses sorties du chœur, Virgile Ancely et Frédéric Bourreau viennent compléter harmonieusement la distribution. La diction soignée aussi bien du chœur que des solistes et une projection offrant de belles nuances sont des qualités rares et précieuses qui chez les interprètes de ce soir ont permis au public de s’abandonner à la musique de Monteverdi.

Paris. Notre Dame de Paris, le 18 décembre 2012. Claudio Monteverdi (1567-1643) Vespro della Beata Vergine 1610. Cécile Achille, Aurore Bucher, soprani ; Marie – George Monet, Marie Pouchelon, alti ; Marc Mauillon, Bruno Boterf, Vincent Bouchot : ténors ; Virgile Ancely, Frédéric Bourreau : basses. Les Sacqueboutiers de Toulouse. La Maîtrise et l’orchestre de Notre Dame de Paris. Direction du chœur d’enfant, Emilie Fleury. Lionel Sow, direction.

Versailles. Opéra Royal, le 15 décembre 2012. Noverre, Rodolphe: Médée et Jason, Renaud et Armide. Compagnie l’Eventail, Marie-Geneviève Massé. Le Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction.

Le public connaît bien désormais le ballet de cour du XVIIe siècle, qui a fait l’objet de nombreux spectacles, reconstitutions plus ou moins réussies de cet univers scénique merveilleux si typiquement français (Lire le compte rendu du Ballet des Fées recréé à l’Opéra de Versailles, le 14 novembre 2012 par David Tonnelier).

Il nous restait à découvrir les évolutions de ce genre au cours du XVIIIe siècle qui aboutirent au ballet romantique. C’est désormais chose faite, grâce à la programmation par le Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV) d’un cycle consacré à la danse dont deux spectacles auront été tout spécialement dédiés au siècle des Lumières.

Mais pour nous en rendre toute la splendeur, seul un partenariat de grande envergure a pu offrir les moyens nécessaires. Le CMBV s’est donc associé avec le Palazzetto Bru Zane de Venise et l’Opéra-Comique de Paris, pour permettre la création d’une très belle production de deux des plus beaux ballets de Jean-Georges Noverre : Renaud & Armide, Médée & Jason. Le chorégraphe français a débuté sa carrière sous le règne de Louis XV en plein classicisme et l’a terminé au tout début du XIXe siècle en pleine naissance du romantisme.
En montant ces deux ballets, les trois grandes institutions ont donc offert au public d’aujourd’hui la possibilité de voir par cette production unique la naissance du ballet moderne, dont ce chorégraphe fut l’inventeur. Un personnage unique, un peu à l’image de son époque. Grand voyageur, ouvert à tous les courants de pensée, il fait la synthèse de ce monde qui connaît de grands bouleversements tant au point de vue philosophique, politique qu’artistique. Héritier de la tradition chorégraphique française du XVIIe siècle, il la confronte au cours de ses voyages à toutes les pratiques qu’il rencontre en Europe. Benoît Dratwicki, directeur artistique du CMBV, dans l’excellent texte du livret qu’il a rédigé, nous décrit les trois innovations essentielles de Noverre. Plus de théâtre ou de chant, la danse se suffit à elle – même et ce grâce à la place qu’occupe désormais l’art de la pantomime qui lui permet de donner au geste toute son expression dramatique.

Les deux ballets réunis ce soir sont deux œuvres majeures qui illustrent deux moments essentiels de sa carrière. Le premier Renaud & Armide bien qu’encore ancré dans l’ancien style dévoile déjà les recherches de Noverre qui souhaite moderniser la peinture des caractères. Le second Médée & Jason est considéré comme son chef – d’œuvre. Tous deux destinés à être les interludes intercalés dans des soirées d’opéras, connurent un grand succès à leur époque.

Ce soir le partenariat a donné les moyens aux artistes de les recréer dans les meilleures conditions possibles et a permis au succès d’être au rendez-vous. Le public venu rêver, n’a pas été déçu. Mais le songe théâtral de cette période transitoire a un prix. Celui de ces décors, de ces costumes, de ces machineries qui participent au drame.


Pure merveille

Il ne peut y avoir aucun doute: ce sont les décors et les changements à vue réalisés par Antoine Fontaine qui ont d’abord attiré le public, permettant du coup de l’ouvrir à un répertoire qu’il ne connaît pas. Il faut reconnaître qu’en moins de cinq années de travail, ce n’est pas seulement la beauté, la noblesse ou l’élégance des tableaux qui nous subjuguent, mais la fluidité de leur maniement qui gagne en magie et en émerveillement, faisant disparaître tout incident qui engendrant des rires peut casser les effets dramatiques qui y sont liés.

Difficile de tout décrire ici, mais disons que la réalisation scénographique est … pure merveille. Les costumes d’Olivier Bériot participent à l’enchantement, même si on aurait aimé des matières plus nobles pour leur réalisation. Ils sont un mélange de fantasmagories médiévale et orientale pour Renaud ; d’élégance antique pour Médée. Les chorégraphies de Marie-Geneviève Massé fusionnent pantomime et belle – danse avec noblesse et poésie. La mise en scène de Vincent Tavernier souligne les émotions, la tragédie avec une réelle sensibilité. Les divers tableaux s’enchaînent sans rupture et la gestuelle est magnifiée.

Tous les danseurs de la Compagnie l’Eventail réalisent une belle performance, mais c’est la superbe Médée aux sortilèges redoutables de Sarah Berreby, ainsi que la tendre Créuse d’Emilie Brégougnon qui nous ont le plus marqué, ainsi que l’ensorcelante Armide de Sabine Novel.

Si le public est d’abord venu pour voir, c’était sans compter sur Hervé Niquet et Le Concert Spirituel qui nous ont fait découvrir avec fougue et de très belles couleurs la musique de Jean-Joseph Rodolphe, un compositeur d’origine alsacienne qui travailla à plusieurs reprises pour Noverre. En y rajoutant des extraits de Grétry, Dauvergne et quelques autres compositeurs, Hervé Niquet renforce l’aspect dramatique d’une musique parfois un peu répétitive, devenant ainsi une actrice essentielle de la tragédie dansée.
La saison musicale 2012 du CMBV au château de Versailles se termine donc en beauté.

Versailles. Opéra Royal, le 15 décembre 2012. Jean-Georges Noverre (1727 – 1810) et Jean-Joseph Rodolphe (1730 – 1812). Médée et Jason et Renaud et Armide. Sabine Novel, Armide ; Sarah Berreby, Médée ; Noah Hellwig, Renaud ; Adrian Navarro, Jason ; Bruno Benne, Ubalde ; Émilie Brégougnon Créuse ; Olivier Collin, Le Chevalier danois ; Daniel Housset, Créon ; Et Volodia Lesluin, Irène Ginger, Marie Blaise, Bérengère Bodénan, Adeline Lerme, Anne-Sophie Berring, Karin Modigh, Romain Arreghini. Scénographie et réalisation des décors, Antoine Fontaine. Costumes, Olivier Bériot. Compagnie l’Evantail, Ballet de Noverre ; chorégraphie, Marie-Geneviève Massé. Le Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction.

Illustrations: © P.Grosbois 2012 (le premier ballet présenté à l’Opéra Royal de Versailles: Renard et Armide de Noverre)
Les ballets de Noverre, Renaud et Armide, Médée et Jason sont à l’affiche de l’Opéra-Comique à Paris.

Versailles. Chapelle Royale, le 12 décembre 2012. Noël à la Chapelle Royale. Charpentier, Corrette, Corelli… Amsterdam Baroque Orchestra & Choir. Ton Koopman, direction

Comme beaucoup de programmateurs et parce que la beauté intemporelle des lieux s’y prête particulièrement bien, Versailles Spectacles, programme chaque année un concert de l’avent, intitulé « Noël à la Chapelle Royale ». Cette année, c’est Ton Koopman qui se prête à l’exercice et disons le tout de suite, le résultat bien que charmant n’a pas été à la hauteur des interprètes ni des lieux.


Noël à la Chapelle

Si dans Bach, et d’ailleurs le bis est venu nous le rappeler, le chef et son ensemble sont vraiment merveilleux, dans la musique française, ils n’ont pas réussi à nous convaincre. A aucun moment l’émotion n’a vraiment été présente, la noblesse de cette musique ne s’est vraiment affirmée. Il faut dire que le programme était étrangement conçu et présentait des faiblesses qui laissent dubitatifs.

Si déjà la présence du Te Deum de Charpentier peut surprendre, il est encore plus étonnant d’entendre un pastiche des 4 Saisons de Vivaldi, de Michel Corrette. Le « Laudate Dominum de coelis » de ce compositeur est une pièce charmante. Certes elle amuse le public et elle demande vocalement une grande souplesse à la soprano, qui ici sortie du chœur fait ce qu’elle peut, mais ne dispose pas toujours des moyens nécessaires pour l’interpréter. Mais n’existe-t-il pas d’autres œuvres et d’autres compositeurs français qui trouveraient mieux leur place dans un programme destiné à évoquer les fastes de la Chapelle Royale ? Entre cette faiblesse de l’œuvre et son interprétation somme toute très brouillonne, le concert s’est ainsi trouvé déséquilibré par un tel choix.

Qu’en a-t-il été du reste de la soirée ? Des difficultés de mise en place du chœur dans la Messe de Minuit et un Te Deum pris sur des tempi extrêmement rapides, n’ont pas laissé se déployer la majesté attendue. En revanche, les musiciens de l’Amsterdam Baroque Orchestra ont fait preuve d’une grande virtuosité, offrant des couleurs soyeuses au chœur. Dans le Te Deum, la trompette brillante de Dave Hendry se distingue. Des flûtes et hautbois élégiaques, le violoncelle sensible de Werner Matzke et dont la complicité souriante avec la violiste Esme de Vrisme a créée des instants enchanteurs, les superbes phrasés du basson Wouter Verschuren sont autant de qualités qui nous font regretter le choix d’un programme qui n’est pas celui où l’Amsterdam Baroque Orchestra et son chœur excellent le plus.

Et c’est justement dans le fameux bis extrait d’une cantate de Bach que l’on en a pris toute la mesure. Quelques instants d’une flamboyance quasi irréelle, où le temps a suspendu son vol et où les Anges musiciens surmontant l’orgue ont semblé fusionner leur chant à celui des chanteurs de l’Amsterdam Baroque Choir.

Versailles. Chapelle Royale, le 12 décembre 2012. Noël à la Chapelle Royale. Marc Antoine Charpentier (643 – 1704) : Messe de Minuit, Te Deum ; M Corrette : Laudate Dominum de coelis. Psaume 148 ; Arcangelo Corelli (1653 – 1713) : Concerto grosso op.6 nr. 8 ‘fatto per la notte di Natale ; Louis Claude Daquin (1694 – 1772) : Noëls (arr. Ton Koopman) – Quand Jésus naquit à Noël- A la venue de Noël- Noël Suisse ; Amsterdam Baroque Orchestra & Choir ; Direction, Ton Koopman.

Arianna Savall et Petter Udland Johansen, entretien à propos du cd Hirundo MarisPropos recueillis par Monique Parmentier

Hirundo Maris

Arianna Savall et Petter Udland Johansen, entretien à propos du cd Hirundo Maris
Propos recueillis par Monique Parmentier

Bonjour Arianna, Bonjour Petter, nous sommes là pour avant tout parler de votre nouveau CD Hirundo Maris qui vient de sortir chez ECM, pouvez-vous nous en parler ?

Le projet chant du Nord et du Sud est né à travers l’idée du chant El mariner (le marinier). On y retrouve l’idée de cette fusion, de cette rencontre du Nord et du Sud que nous souhaitions évoquer. C’est une chanson catalane qui raconte l’histoire d’une jeune fille qui coud une robe pour la Reine et qui manquant de soie, aperçoit un navire dont débarque bientôt un marin, qui lui en propose. Il parvient à la faire monter à bord de son navire et l’enlève. Il lui apprend alors qu’il est le fils du roi d’Angleterre et qu’il la fera Reine. On retrouve la mélodie de cet air aussi bien en Catalogne, qu’en Ecosse. On ignore donc si elle du nord ou du sud, mais il est certain qu’elle a voyagé. On a donc imaginé un voyage musical à travers les mers qui lient l’Ecosse à la Catalogne, le Nord au Sud. On a d’ailleurs ainsi trouvé beaucoup d’autres connexions.

Arianna et Petter comment vos chemins se sont-ils croisés ?

Arianna : On s’est connu à Bale, à la Scola Cantorum, où nous avons tous deux étudié la musique ancienne, après avoir étudié la musique classique. On s’est spécialisé tous les deux dans le chant et pour ma part je me suis passionnée pour les harpes anciennes.
Petter : Je viens comme Arianna d’une famille de musiciens. Mon père était violoniste. J’ai donc suivi la même voie. Mais en plus du violon classique, j’ai appris le violon traditionnel norvégien, le violon hardanger, ainsi que le piano et le chant. On pratique beaucoup la musique en Norvège dans des rencontres familiales et amicales. J’ai tout de suite aimé la musique classique mais également les musiques pop et rock. J’ai joué dans différents groupes au piano.

Arianna : Lors d’une fête à la Scola Cantorum, Petter a chanté des chants norvégiens et j’ai été éblouie. Il y avait en particulier une chanson qui m’a rappelé une chanson catalane que ma mère me chantait. Dès ce moment-là, nous avons partagé un véritable intérêt pour les chansons traditionnelles. Car dans nos pays, elles sont d’une tradition très ancienne qui vient probablement de l’époque médiévale.

Avant de revenir au disque, pouvez-vous nous dire Arianna, pourquoi avoir choisi de jouer de la harpe ?

Grâce à ma mère. Elle était en train de préparer un disque magnifique autour de Giulo Caccini et j’avais 7/8 ans ; parmi les artistes qui participaient à cet enregistrement, il y avait une harpiste. Je crois que je suis tombée amoureuse de cet instrument dès que je l’ai entendu pour la première fois. Et le hasard a fait que ma voix et le son de la harpe se sont rejoints.
A l’époque, j’avais une professeur de piano très douce. J’ai commencé la harpe tout en poursuivant le piano. Si ce sont des instruments très différents ils se complètent. Ils ont le même système, clé de fa, clé de sol et le jeu des doigts est au fond pareil. J’aime beaucoup la harpe, et tout particulièrement la harpe triple. J’ai réalisé mes deux premiers disques Bella Terra et Peivoh avec cet instrument.

Pouvez-vous nous parler du répertoire de la chanson traditionnelle ?

Arianna et Petter : En Norvège, il y a une tradition très forte du chant pour les mariages et les anniversaires. On prend une mélodie que tout le monde connaît et l’on écrit un texte que l’on dédicace aux personnes que l’on fête. C’est une chose très typique et tout le monde participe. En général tout le monde connaît les textes d’origine et les reprend volontiers. En Scandinavie, la jeunesse perpétue encore cette tradition malgré la télévision.
Dans notre Cd vous entendez par exemple la chanson Bendik og Årolilja qui est la version norvégienne de Tristan et Isolde. Une légende médiévale qui a voyagé à travers toute l’Europe.


La musique que l’on entend dans le CD existe-t-elle dans tous les cas ou s’agit-il d’arrangements ou avez-vous réécrit certaines musiques ?

Arianna : Elle existe. Nous nous sommes basés sur des recueils. En Norvège, grâce à la tradition de chanter et de jouer qui est bien plus forte qu’en Espagne où elle a souffert de la guerre civile, on a beaucoup noté la musique. Et ce qui était à l’origine une tradition orale a perduré grâce au travail des musicologues. Ces derniers ont beaucoup voyagé dans les villages, les montagnes, des endroits loin des villes et ils ont enregistré et écrit tous les chants des paysans. Cela s’est d’ailleurs ainsi passé en Catalogne. La tradition de la transmission orale était en train de se perdre et les musicologues ont fait un travail important.
Pour les chansons que nous avons choisies, nous avons les sources et savons de quels villages elles viennent. Petter et moi aimons beaucoup créer et avons donc effectivement arrangées ces mélodies, mais en respectant le style ancien.


Petter, parlez-nous du violon norvégien et des choix des instruments pour le disque ?

Petter: Le Hardinfele, c’est un violon avec 8 cordes en boyaux qui a une sonorité très douce, un peu comme la viole d’amour. Il se marie très bien avec la voix et la harpe.
4 cordes sont acordées selon le ton de la pièce et 4 autres sont sympathiques, ce qui donne cette résonance si spéciale. Le Hardingfele est l’instrument national de la Norvège, et sa tradition vient de l’époque médiévale, mais elle se perpétue grâce à l’intérêt de la jeune génération pour la musique traditionnelle et la danse. Je joue également du cyster qui est comme une mandoline nordique, avec le dos plat, et avec 4 cordes doubles métalliques.

Arianna : La harpe triple qui est un instrument baroque typique, offre des possibilités modernes magnifiques, chromatiques, qui font qu’elle se mêle très bien avec le chant nordique et le violon, avec la voix ou les guitares acoustiques.

Petter : Dans le groupe, il y a deux musiciens qui jouent des instruments modernes. Miguel Angel Cordero joue de la contrebasse et Sveinung LilleHeier joue de la guitare acoustique et un dobro qui est une guitare plane avec des qualités très vocales.

Le choix de la guitare acoustique peut surprendre?
Petter : Ce n’est pas de la guitare électrique. C’est un instrument qui est très fréquent dans la musique folk. On la trouve fréquemment dans la musique irlandaise par exemple..

Arianna : Les cordes en sont métalliques, mais le public ignore que l’on trouve déjà au moyen-âge des instruments à cordes métalliques. Tels les luths, les cysters, les harpes médiévales celtiques comme le Clarsach, ou la guitare battente qui est une guitare baroque italienne magnifique. Elle est peut être l’ancêtre de la guitare acoustique.

Qui sont les musiciens qui vous accompagnent sur ce CD ?

Arianna : Nous les connaissons tous depuis longtemps : David Mayoral qui est un percussionniste m’a accompagné dans plusieurs projets dont mon CD Peivoh. On aime beaucoup son jeu. Il vient de la musique ancienne tout comme Pedro Estevan, mais qui fait aussi beaucoup de musiques traditionnelles et orientales. Il joue beaucoup avec mon père et l’Arpeggiata par exemple. Il est habitué à faire ce mélange des styles. C’est quelqu’un de très ouvert et créatif. Pour les autres, Sveinung Lilleheier est un ami de Petter. Ils travaillent ensemble depuis des années. Miguel Angel Cordero vient de Barcelone. On le connaît depuis 2009 et quand il joue la contrebasse, c’est comme s’il chantait, il a une expressivité douce très et rare. Pour faire de la musique ensemble, il nous semble très important de bien s’entendre.

Les pièces sont toutes d’un même recueil ? Comment les avez-vous regroupés ?

Arianna : Les chants norvégiens, comme Om Kvelden, Bendig og Arolilja viennent de différentes régions, comme Télémark . Ormen lange, est une danse, des îles Féroé, qui raconte l’histoire du bateaux de l’époque viking.
C’était à l’époque, les bateaux les plus grands et les plus rapides ! Et Hailing est également une danse qui vient de Télémark . Les chants séfarades viennent de la péninsule ibérique. Ce sont des chants en ladino, la langue des juifs espagnols. Pour les chants catalans, on ne sait pas toujours de quels villages ils proviennent, mais ils sont très connus. Pour El mariner, ma grand-mère me le chantait. C’est un chant très lent, une berceuse idéale pour endormir les enfants. El Mestre, reprend une très belle légende, et est aussi un chant de dialogue comme El Mariner. Enfin El noi de la Mare et Josep i Maria, sont des airs de noëls très populaires chez nous.


Le cd poursuit votre tradition familiale Arianna, c’est un message de paix, qui encourage la rencontre des différences ?

Arianna : Pour nous, c’est important de transmettre un message de dialogue, où le nord et le sud se retrouvent, chacun avec ses richesses, avec ses légendes et ses histoires. « Notre programme Chants du Sud et du Nord est un voyage qui met en connexion la Méditerranée et la Mer du Nord. À travers ces chants s’établissent de subtils ponts entre une chanson catalane et une mélodie norvégienne où se retrouvent des rythmes et des modes communs, ou entre une romance norvégienne et une chanson séfarade partageant une même tonalité, ou encore une romance catalane qui parle d’amour entre une jeune fille de la Méditerranée et un chevalier nordique.
Les nombreux voyages faits par les Vikings, les Catalans, les Ecossais et les Séfarades ont permis de créer ces invisibles ponts que la musique fait entendre et qui restent comme des témoignages de ce fil conducteur entre nord et sud. Il s’agit d’un programme où deux voix, un violon norvégien, des harpes, se mettent au service d’une poésie et d’une musique qui chantent l’amour et le mystère de la vie. Des chansons anciennes et actuelles se retrouvent aujourd’hui dans leurs traditions ancestrales racontant une histoire chantée et accompagnée à la harpe.

Certains vous reprochent au fond de copier ce qu’ont fait vos parents, qu’aimeriez-vous répondre à ceux qui vous en font le reproche ?

Arianna : Les personnes qui disent cela, ne me connaissent pas vraiment. Ils le disent par ignorance. Car c’est pour sortir du schéma parental que j’ai fait mon premier disque « Bella Terra », puis le second, Peiwoh.
Ce ne sont pas des CD de musique ancienne. J’y partage avec le public mes propres compositions, j’y fais mes propres propositions. Ce sont des choses que mes parents n’ont pas fait. Ils ne n’ont pas exploré cette direction. Ma mère aurait beaucoup aimé composer. Ma démarche m’a permis de me construire indépendamment de mes parents. Bien sûr, j’aime beaucoup la musique ancienne et je continuerais à en faire. Mais je n’ai jamais été une copie de ma mère ou de mon père. J’ai travaillé avec mes parents pendant 10 ans et j’ai beaucoup aimé le faire et beaucoup appris à leurs côtés. Je serais toujours la fille de Jordi Savall et Montserrat Figueras et j’en suis très fière et si contente plus encore. Je leur garderais toujours une sincère reconnaissance pour tout ce que j’ai appris d’eux et cela m’accompagnera toute ma vie. J’aurais beaucoup aimé continuer à apprendre de ma mère. Ce que malheureusement sa disparition ne m’aura pas permis. Mais je n’ai jamais voulu être sa copie, et c’est donc pour cela que j’ai composé et aussi fait de la musique contemporaine. J’ai travaillé avec Conrad Steinmann qui a fait un travail remarquable sur les chants de Sapho. Il s’agissait d’un travail de reconstruction sur la musique ancienne grecque.
Mais j’ai aussi travaillé avec Arvo Pärt, Helena Tulve et Kaija Saariaho. Mes parents ont toujours soutenu mes projets ainsi que ceux de mon frère.
Mais mon amour pour la musique ancienne est bien là, et je vais aussi continuer à travailler dans cette direction, qui me tient a cœur ! Et la fusion, entre musiques modernes-anciennes, est un chemin aussi que j’aime beaucoup, et qui ouvre de nombreuses possibilités créatives.


Petter, vous composez également, quelles sont vos sources de composition, comment travaillez-vous ?

Petter : Lorsque je compose, je m’isole. C’est une discipline et non une inspiration. Je m’inspire beaucoup du texte. Lorsqu’on me fait une commande avec un esprit de Noël ou un esprit d’amour, je choisis d’abord le texte et à partir de ce texte, je commence à travailler et à imaginer la mélodie ou des harmonies. Souvent chez moi, ce sont les harmonies et je passe beaucoup de temps avant de parvenir à un résultat qui me convienne.

Petter : Travaillez-vous pour vous ou est-ce uniquement des commandes ?
Je reçois des commandes mais je fais aussi des choses pour moi, comme ce CD avec Arianna. Disons que c’est fifty/fifty.
J’ai par exemple travaillé pour Léonard Cohen, sur l’album Hallelujah, sur instruments anciens par exemple. Dans Maris, j’ai réalisé plusieurs arrangements et composé une pièce.

Arianna et Petter : D’ailleurs, nous allons sortir un nouveau disque pour Noël. Il s’agira de pièces allemandes, françaises, espagnoles, catalanes, norvégiennes et anglaises, cette fois ci. Nous avons travaillé avec des musiciens allemands, avec lesquels, nous nous sentons très proches. Ce sont des chants de Noël de tous les pays d’Europe (France, Allemagne, Espagne… ce sont des chants anciens et modernes. Nous avons de nombreux projets, dont un prochain CD dédié totalement à la musique ancienne.

In the Bleak Midwinter, avec Arianna Savall, Petter Udland Johansen et Capella Antiqua Bambergensis
www.jpc.de
www.cab-onlineshop.de

Propos recueillis par Monique Parmentier

Paris, Festival baroque de Paris, Eglise Saint-Louis-en-l’Ile, le 2 décembre 2012. Sommer, Bernhard, Biber…Jan van Elsacker, ténor. La Fenice, Jean Tubéry, direction.

Mais où était donc le public en cette belle fin d’après-midi d’hiver ? Malheureusement pas au concert donné en l’Eglise de Saint – Louis –en – l’Ile à Paris, où pourtant la Fenice, nous a offert un très beau programme de musique baroque sacrée allemande.
On peut s’en étonner et plus encore le regretter. Mais il faut bien reconnaître que depuis quelque temps, le public manque fréquemment à l’appel quel que soit le lieu et la programmation. Espérons, que cela n’est que passager.


In Dulci Jubilo

En ce premier dimanche de l’avent, Jean Tubéry évoque les mystères de la Nativité, cette période liturgique de l’année chrétienne est une des plus jubilatoires. Elle est empreinte d’une joie profonde issue de la foi qui au XVIIe siècle est d’une conviction sans faille chez les chrétiens, tant catholiques que protestants.
L’attente de la naissance et du renouveau alors que l’on s’enfonce dans l’hiver, offre une occasion unique de déployer, par la musique, l’espérance, tout en prenant également le temps d’un retour sur soi, d’une réflexion intime sur la vie, sur nos erreurs et nos fautes.

Le corpus d’œuvres sacrées extrêmement important, permet à Jean Tubéry de trouver dans « la génération des pères de Bach » des pièces d’une grande beauté. Son programme intitulé « In Dulci Jubilo » est très bien équilibré. Il est articulé autour de pièces composées par des compositeurs, comme Schütz ou Buxtehude, dont le nom est passé à la postérité, ou parfois moins connus voir injustement oubliés comme Christoph Bernhard ou Nicolaus Bruhns. Chez tous, on perçoit l’influence de cette lumière italienne qui vient soutenir l’espoir d’une renaissance, en ces terres allemandes dévastées par la Guerre de Trente Ans.

Par sa palette de couleurs chatoyantes, la Fenice parvient à nous restituer la splendeur de cette musique, prévue à l’origine pour des effectifs importants, alors que ce soir, l’ensemble se compose de cinq musiciens et un chanteur. Mais quel chanteur ! Le ténor belge Jan van Elsacker, est un interprète idéal pour ce type de répertoire.

On en veut pour preuve son sens de la rhétorique qu’il déploie avec art et sa souplesse vocale, la délicatesse de ses ornements et son timbre qui irradie dans des psaumes aussi virtuoses que « Aus der Tiefe » de Christoph Bernhard ou « Jauchzet dem Herren alle Welt » de Nicolaus Bruhns.

Si la direction de Jean Tubéry semble discrète, son immense amour pour ce répertoire est tel que l’approche de son ensemble la Fenice est entre tous, reconnaissable. Modeste, il offre à la violoniste Stéphanie Pfister, l’occasion de briller dans la pièce instrumentale de Biber, la Sonata Die Verkündigung (l’Annonciation de l’Ange Gabriel). Extraite des Sonates du Rosaire, elle évoque comme son titre l’indique, un mystère essentiel à la foi chrétienne, celui de l’Annonciation. La musique de Biber nous le révèle. Le texte du livret du concert rédigé par Jean Tubéry en livre une fine analyse. L’interprétation ciselée de la violoniste en est apaisante et sereine.

Les instrumentistes de la Fenice jouent sur les clairs – obscurs qui entretiennent la flamme tandis que sifflent tel un vent du nord, le doute et la peur. Le basson de Krzysztof Lewandowski offre de chaleureux phrasés à la voix, tandis que le violoncelle de Mathurin Matharel lui donne un soutien agile et amical et le théorbe au son perlé de Thomas Dunford, une source limpide. Philippe Grisvard à l’orgue et au clavecin vient enrichir avec une réelle élégance cette intime complicité qui semble réunir musiciens et chanteur, tels les bergers et les anges autour de l’Enfant-Roi.

Loin des esprits tristes et de la mélancolie, c’est un concert plein de charmes et de tendresse que nous avons reçu ce dimanche, avec beaucoup de joie et de paix.


Paris, Festival baroque de Paris, Eglise Saint-Louis-en-l’Ile, le 2 décembre 2012
. Johann Sommer (v 1570 – 1627), O Höchster Gott (Psaume 8) ; Jan Pieterson Sweelinck (1562 – 1621) Da pace domine ; Christoph Bernhard (1628 – 1693), Aus der Tiefe rufe ich zu Dir (Psaume 130) ; Heinrich Ignaz Biber (1644 – 1704), Sonata Die Verkündigung (Annonciation de l’Archange Gabriel) ; Johann Hermann Schein (1586 – 1630) ; Heinrich Schütz (1585 – 1672), O Maria gebenedeite (Visitation d’Elisabeth) Meine Seile erhebt den Herren (Cantique de Marie. Magnificat) ; Matthias Weckmann (v 1616 – 1674), Préambulum (organo solo) ; Dietrich Buxtehude (1637 – 1707), Singet dem Herren ein neues Lied (psaume 98). Nicolaus Bruhns (1665 – 1697), Jauchzet dem Herren alle Welt (Psaume 100). Jan van Elsacker, ténor. La Fenice, Jean Tubéry, direction.

Crédit photographique
Jean Tubéry © Philippe Matsas

Paris. Festival baroque de Paris, Eglise des Billettes, le 24 novembre 2012. Milano, Kapsberger, Holborne, Dowland: Pièces pour le luth. Hopkinson Smith, luth

Concert Paris, Hopkinson Smith, luth

Hopkinson Smith à Paris est toujours un événement en soi, car il est certainement l’un des interprètes les plus sensibles de l’instrument des poètes et des princes, le luth (ndlr: son disciple Miguel Yisrael, récemment élu “prince du luth” par la rédaction de classiquenews, perpétue la flamme aujourd’hui).

On aurait presque envie d’écrire, si cela avait un sens, l’instrument roi, tant il nous parle et nous apaise, créant une musique du silence comme aucun autre instrument ne sait le faire. C’est dans le cadre du 1er festival Paris Baroque, que nous l’avons retrouvé pour un concert donné dans la charmante église des Billettes au cœur du Marais. Ce lieu sans être totalement idéal pour ce type de concert, -on aurait préféré se retrouver dans les salons de l’hôtel de Lauzun ou du Musée Carnavalet-, est un lieu bien connu des amateurs de musique baroque dans la Capitale. Son cadre assez intime et son acoustique agréable, permettent d’apprécier un instrument aussi discret que le luth.

Poésie de l’instant


Le programme composé en deux parties, nous offre un double regard sur deux écoles du luth, « deux univers assez dissemblables » comme les définit Hopkinson Smith dans le trop court livret qui accompagne le concert. En miroir se présentent à nous les écoles italiennes et anglaises du luth de la Renaissance et de la période baroque.

Dans la première partie, Hopkinson Smith nous fait entendre, Francesco da Milano et Giovanni Girolamo Kapsberger dont l’essentiel de leur activité musicale se déroula à Rome. De la poésie onirique du premier au caravagisme musical du second, le luthiste américain nous révèlent les couleurs et les nuances, la tendre déclamation comme les contrastes avec une virtuosité humble et chantante. Pour la seconde partie, il a choisi des pièces d’Anthony Holborne et John Dowland, deux anglais aussi différents l’un que l’autre tant par le style que par la variété des sentiments que leur musique évoque. Sous les doigts « du divin » Hopkinson, ils apparaissent subtils et pétillants, d’une intense mélancolie, parfois un rien frivole.

Hopkinson Smith semble replier dans son univers nous invitant à l’y suivre, ciselant les notes et les silences, faisant de chaque pièce jouée, un univers fascinant et unique. L’intensité des nuances, l’harmonie des lignes, un toucher subtil où s’expriment les affects de l’intimité comme la détresse, les larmes, mais aussi ce petit rien qui amuse, nous atteint, nous bouleverse, comme une tâche de lumière, un mouvement imperceptible. Tout dans son interprétation est un art de magicien.

Le public silencieux et extrêmement concentré se laisse emporter, ballotter loin très loin, à la limite de l’inconscience, comme dans la Toccata Arpeggiata de Kaspberger. Cessant d’exister, il peut apercevoir un paysage, un homme ou une femme qui danse, chante ou pleure, un enfant qui rit ou joue. Qu’importe, le luth a un pouvoir magique, qu’Hopkinson Smith maîtrise en maître. Les tableaux qu’il peint, les scènes qu’il joue sont si vivants qu’ils effacent la réalité. L’humour est également très présent, comme chez Dowland lorsqu’il décrit en musique ce roi du Danemark si bon vivant. Il nous surprend par son sourire et son impertinence.

Chaque pièce est évocatrice pour chacun de nous de quelque chose de très intime. Ce concert est un instant d’apaisement dans le monde qui au-dehors continue de s’agiter. Deux bis de Dowland qu’Hopkinson Smith nous annoncent avec beaucoup de malice, concluent ce concert hors du temps et de l’espace, véritable enchantement, instant d’accalmie unique.

Paris. Festival baroque de Paris, Eglise des Billettes, le 24 novembre 2012. Francesco da Milano (1497-1584). Giovanni Girolamo Kapsberger (vers 1575-1641) ; Anthony Holborne (vers 1545-1602). John Dowland (1562-1626) : Pièces de luth. Hopkinson Smith, luth

Paris, Festival baroque de Paris, Eglise Saint-Sulpice, le 23 novembre 2012. Lully, Delalande, Bouzignac… concert inaugural. La Symphonie du Marais. Hugo Reyne, direction

Paris, festival baroque de Paris
concert inaugural par notre envoyée spéciale Monique Parmentier

Le Festival baroque de Paris a offert ses premières notes de musique hier à un public parisien venu nombreux en l’Eglise St Sulpice pour fêter cet événement qui manquait à la Capitale.
Dans une ambiance bon enfant et alors que la pluie s’abattait sur la ville, la musique fut notre refuge et les musiciens nos amis.

Car ce fût un concert splendide, digne de l’événement que nous ont offert, les solistes, le chœur et la Symphonie du Marais dirigé par un Hugo Reyne généreux et fervent.

Le programme proposé réunit des œuvres connues et moins connues de musiques sacrées du Grand Siècle. Commençant avec des motets du méconnu Guillaume Bouzignac, se poursuivant avec le Te Deum de Charpentier, le Motet de la Paix de Lully et le Te Deum de Delalande, il était pour le moins ambitieux et loin d’être sans risques.

Naissance d’un festival, la fulgurance de l’émotion

Pleurs et grandeurs du Baroque français

D’autant que le festival souhaite également faire connaître aux parisiens
à l’occasion de ces concerts des lieux de patrimoine dont l’acoustique peut
être un défi pour les musiciens. Et dieu sait si Saint-Sulpice était loin d’être évidente. Mais c’est méconnaître le talent qui par sa passion peut relever les épreuves. Hier soir, les interprètes ont transcendé une situation particulièrement difficile pour nous offrir un merveilleux concert.

Entre « malheurs du peuple et Gloire du Roi », chacune des deux parties du concert permet de découvrir toute la diversité d’une musique sacrée qui sans cesse rappelle combien la vie humaine est si peu de chose. Suivant un
ordre chronologique, c’est d’abord Guillaume Bouzignac, un enfant du Sud – Ouest qui vécut au temps de Richelieu, dont les motets sont venus nous rappeler les souffrances des victimes du siège de La Rochelle en 1628.
Terrible victoire dont ces motets donnés ce soir sont sensés fêter la gloire ! Mais ils rappellent plus encore la défaite que représentent toutes les victimes concédées à cette si sinistre « victoire ». Hugo Reyne avait consacré à la musique de Richelieu un très bel enregistrement en 2011 (Musiques de Richelieu).

Ce soir, dans une église Saint-Sulpice inadaptée pour ce répertoire précis, il parvient à nous faire entendre le poids de cette souffrance…
Celle de ces enfants et de ces femmes qu’on sacrifie toujours et encore au fanatisme et à l’orgueil. Il nous restitue chacune des tragédies qui se nouent. La force dramatique des interprètes est si prégnante que malgré une acoustique défaillante, on en ressort bouleversé. Les larmes du violon, et du théorbe; les plaintes si douloureuses du basson et du hautbois sont
autant d’échos aux mots des solistes et du chœur. Et lorsque dans un murmure, « O mors » s’achève, Hugo Reyne ne nous laisse pas le temps de reprendre nos esprits et se lance dans le Te Deum de Charpentier avec toute la violence d’une louange qui résonne aux sons des trompettes et des timbales au feu cinglant.

C’est dans la seconde partie du concert qu’ayant totalement trouvé leurs marques, les interprètes nous offrent toute la palette des clairs –obscurs de la musique d’un règne qui se voulait solaire et qui connut le froid des ombres et des souvenirs que l’on efface pour poursuivre sans état d’âme un chemin qui se voulait éclatant.

Le mélancolique Motet de la paix de Lully, composé officiellement pour célébrer l’arrivée du jeune couple royal à Paris, cache un hommage discret à celle que le Roi préféra oublier, Marie Mancini. Tandis que le Te Deum de Delalande composé vers 1680 et plusieurs fois remanié se révèle d’une magnificence doloriste et flamboyante.

Hugo Reyne avait réuni autour de lui ce soir pour ce concert inaugural des solistes exceptionnels totalement au fait de ce répertoire. Leurs phrasés déclamatoires dans les Te Deum s’accordent si bien à la tragédie lyrique.

Stéphanie Révidat a la voix si tendre et si lumineuse aux ornements soignés, Anne Magouët au soprano si sensuel et fruité, François-Nicolas Geslot superbe haute-contre à la française si noble et élégant, Sébastien Obrecht au timbre chaleureux et riche, Aimery Lefèvre au baryton ferme et élégant, révèlent, aussi bien en solo qu’en duo ou trio, une
virtuosité collective incandescente.

Quant au chœur grâce à son engagement sans faille et la cohérence de ses pupitres, il porte avec une grande fulgurance la douleur et le faste vocal de la musique sacrée française du XVIIe siècle.

Les musiciens du Marais ont réussi à rendre la lumière de la nuit et de la mélancolie plus fulgurante qu’un reflet sur un poignard. Là encore toutes les familles de l’orchestre sont à louer ; elles n’ont jamais rien concédé à une acoustique décourageante, pour mieux soutenir de leurs couleurs et de leurs nuances les solistes. La direction d’Hugo Reyne toute en émotion, est celle d’un grand artiste qui aime cette musique profondément : c’est un chef charismatique, mais également un interprète humble et reconnaissant envers des compositeurs qui lui ont tant offert.

A l’issue du concert deux bis sont venus en point d’orgue nous rappeler combien la musique peut et doit nous consoler des chagrins. Hugo Reyne choisit le De Profundis de Delalande pour rendre hommage à Montserrat Figueras trop tôt disparue l’année dernière, le 23 novembre 2011. Depuis un an, nous la pleurons tous tant elle nous manque ; et les artistes de la
Symphonie du Marais lui ont rendu un hommage vibrant, sincère, à fleur de peau… La musique du cœur, la musique de l’âme. Mais comme elle – même était aussi la joie de vivre et qu’aujourd’hui, dans un environnement culturel bien morose un nouveau festival est né, c’est avec un « Celebrate this Festival » de Purcell enlevé que nous nous sommes quittés à regret. Les organisateurs de ce nouveau festival ne pouvaient pas mieux choisir pour cette soirée inaugurale que cet ensemble né au cœur même de Paris, il y a 25 ans.

Paris, Festival baroque de Paris, Eglise Saint-Sulpice, le 23 novembre 2012. Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Motet de la Paix «Jubilate Deo omnis terra » (LWV 77). Michel-Richard Delalande (1657-1726) Te Deum. Guillaume Bouzignac (vers 1587-après 1643), 6 motets. Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), Te Deum. Stéphanie Révidat, soprano ; Anne Magouët, soprano ; François-Nicolas Geslot, haute-contre ; Sébastien Obrecht, ténor ; Aimery Lefèvre, Baryton. La Symphonie du Marais. Hugo Reyne, direction.

Illustration: Hugo Reyne (DR)