COMPTE-RENDU, critique concert. FESTIVAL PRINTEMPS DES ARTS DE MONTE-CARLO 2020. RĂ©cital Aline Piboule, piano.

aline-piboule-printemps-arts-monte-carlo-2020-critique-concert-critique-piano-classiquenewsCOMPTE-RENDU, critique concert. FESTIVAL PRINTEMPS DES ARTS DE MONTE-CARLO 2020. RĂ©cital Aline Piboule, piano (14 mars 2020). L’épidĂ©mie de Coronavirus aura finalement eu raison du Festival Printemps des Arts de Monte-Carlo, qui devait se dĂ©rouler du 13 mars au 11 avril 2020. ArrivĂ©s en fin d’aprĂšs-midi, nous gardions un maigre espoir que la manifestation culturelle monĂ©gasque tienne, en dĂ©pit  du contexte et des annulations partout ailleurs. Deux heures avant le concert inaugural, le couperet est tombĂ©. Le Festival n’aura pas lieu. Un rĂ©cital a Ă©tĂ© maintenu cependant, en comitĂ© restreint, dans l’OpĂ©ra Garnier fermĂ© au public.

 

 

 

« AU COMMENCEMENT ÉTAIT LA FIN  »

 

On avait quand mĂȘme envie d’y croire. Le jour-mĂȘme, la soprano VĂ©ronique Gens, et l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dirigĂ© par Kazuki Yamada avaient longuement rĂ©pĂ©tĂ© le somptueux programme du concert inaugural (Ohana, Chausson). La dĂ©lĂ©gation du QuĂ©bec en France, la directrice du MusĂ©e des Beaux-Arts de MontrĂ©al, Le conservateur de l’art quĂ©bĂ©cois et canadien, Ă©taient lĂ . Nous, les journalistes, venions d’arriver. Tout Ă©tait sur le point de commencer, quand la dĂ©cision du Gouvernement Princier est arrivĂ©e, sans surprise. Nous avons recueilli de Marc Monnet, le conseiller artistique du Festival, ses rĂ©actions sur cette situation sans prĂ©cĂ©dent:

« Je m’y attendais. Comme la France avait annoncĂ© des restrictions fortes, je savais que Monaco allait suivre. Je ne l’avais pas imaginĂ© concrĂštement, mais je l’avais prĂ©mĂ©ditĂ©. J’avais prĂ©venu l’équipe du risque de ne pas aller jusqu’au bout. »

Dans une Ă©motion maitrisĂ©e et un calme impassible, il nous confie: « Il faut garder la tĂȘte froide, cette situation personne ne l’a jamais connue. Tout est arrĂȘtĂ©: l’opĂ©ra, l’orchestre, les ballets, cela partout. Nous sommes devant quelque chose d’impensable, dans cette incapacitĂ© Ă  concevoir ce qui arrive, parce qu’on se trouve face Ă  un arbitraire brutal. On vous dit d’un seul coup : vous ne travaillez plus! Ce n’est pas seulement violent, sur le moment vous trouvez aussi cela tellement irrationnel! Pour ma part, bien loin de m’en rĂ©jouir, j’étais prĂ©parĂ© psychologiquement parce que j’ai senti venir cela. Je ne suis pas dans l’émotionnel, mon expĂ©rience m’a permis d’acquĂ©rir un systĂšme de dĂ©fense face Ă  ces circonstances, par la prise de distance et l’attente. »

Toute chose ayant un prix, a fortiori une manifestation de cette ampleur et de cette qualitĂ© de prĂ©paration et de programmation, nous lui en demandons son estimation au sens large, au-delĂ  de l’aspect financier: « Avant tout c’est le public qui est touchĂ©. Nous ne le sommes pas au mĂȘme titre. Nous formons une Ă©quipe qui travaille pour rĂ©aliser quelque chose Ă  destination du public. Nous pensons Ă  la frustration de milliers de spectateurs, de festivaliers qui n’entendront, ne verront rien. Cela Ă©quivaut Ă  une sorte de punition. Il y a un prix Ă  payer c’est Ă©vident. A ce jour, je ne suis pas en mesure de l’évaluer, d’en parler. Sur le plan financier, il nous faudra deux Ă  trois semaines pour apurer la situation, Ă©tudier tous les contrats, les conditions d’annulations. Beaucoup de dĂ©penses dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ©es comme les billets d’avion, les chambres d’hĂŽtels, sont pures pertes. Les recettes seront nulles, car nous rembourserons les billets. Il nous restera probablement de l’argent, mais pour quoi faire? DĂ©placer le festival tel qu’il a Ă©tĂ© programmĂ© dans six mois? Cela me paraĂźt peu envisageable. »

Mais alors, lorsque la vie aura repris son cours normal, d’ici quelques mois, une manifestation de substitution d’un format diffĂ©rent, plus resserrĂ© par exemple, est-elle imaginable? « Peut-ĂȘtre, nous dit-il, mais je pourrai vous en parler plus prĂ©cisĂ©ment dans un mois probablement, quand nous aurons fait une analyse complĂšte de la situation et quand nous connaĂźtrons la position du Gouvernement Princier. Voudra-t-il rĂ©cupĂ©rer l’argent rĂ©siduel dans ce contexte de crise et reporter Ă  l’annĂ©e prochaine son soutien financier? Pour le moment nous ne le savons pas. Et puis nous ne savons rien encore de l’évolution de l’épidĂ©mie, qui pourrait durer plus longtemps qu’on ne pense et compromettre tout report. Nous sommes dans une situation totalement instable. »

Le QuĂ©bec Ă©tait cette annĂ©e invitĂ© au Festival. Que restera-t-il de sa prĂ©sence qui devait se manifester dans toutes les formes d’arts? « Quasiment rien si l’on considĂšre tout ce qui avait Ă©tĂ© mis en place. Cette trĂšs belle exposition sur l’art inuit, rĂ©alisĂ©e par le MusĂ©e des Beaux-Arts de MontrĂ©al, ainsi que les deux sculptures lumineuses que l’on a fait venir, qui vont demeurer Ă  Monaco pendant un mois, mais combien les verront? Nous dĂ©sirons ardemment reconduire ce partenariat avec le QuĂ©bec: l’entente et la collaboration Ă©taient excellentes, et mĂȘme trĂšs plaisantes. La dĂ©lĂ©guĂ©e du QuĂ©bec ici prĂ©sente a elle aussi vraiment envie de reconduire ce projet et de parvenir Ă  lui donner vie. Comment? Nous ne le savons pas encore  »

Le rĂ©cital de la pianiste Aline Piboule a eu lieu « en privé », ce samedi 14 mars. Marc Monnet s’en explique: « Nous allons Ă©couter ce soir une musique qui n’est jamais jouĂ©e. Je voulais que le public entende ces Ɠuvres que je trouve vraiment intĂ©ressantes, dont la derniĂšre du programme qui est pour moi un chef-d’Ɠuvre (les Clairs de lune d’Abel Decaux, ndlr). J’ai demandĂ© Ă  Aline Piboule de monter ce programme que personne n’a Ă  son rĂ©pertoire. Cela fait un an qu’elle travaille sur ces piĂšces. D’autre part son enregistrement est programmĂ© et le public pourra l’avoir et l’Ă©couter. Aline Piboule est arrivĂ©e hier soir. Elle a rĂ©pĂ©tĂ©. Je me suis dit qu’elle ne pouvait pas repartir sans jouer son programme. Il fallait trouver une idĂ©e. »

Deux crĂ©ations Ă©taient programmĂ©es: « Les deux crĂ©ations de GĂ©rard Pesson et de Yan Maresz seront reportĂ©es, de toute Ă©vidence. Mais certains musiciens qui devaient ĂȘtre lĂ  resteront avec un sentiment de frustration, et nous ne pourrons rien faire. Nous sommes tous Ă  la mĂȘme enseigne, et pour le moment il n’y a aucune rĂ©action possible. La plus grande sagesse est d’attendre. »

 

 

 

LES NOTES DE L’AU-REVOIR


 

GetFileAttachmentLes portes de l’OpĂ©ra Garnier se sont fermĂ©es derriĂšre nous. Un silence trĂšs spĂ©cial rĂšgne dans la salle, oĂč une poignĂ©e d’invitĂ©s a pris place, dissĂ©minĂ©s ici et lĂ , sous les fresques et les stucs dorĂ©s. Une Ă©motion indĂ©finissable nous envahit. Le piano Bösendorfer se dĂ©tache soudain du rideau de velours dans le halo d’un projecteur. Le pas d’Aline Piboule rĂ©sonne sur le plancher de la scĂšne, sa silhouette d’or semble raviver les lustres d’une Ăšre Ă©teinte, puis la magie de la musique estompe l’étrange silence. Aline Piboule est l’une des rares pianistes Ă  oser, proposer des programmes incluant des Ɠuvres rares du XXĂšme siĂšcle, et Marc Monnet, qui l’avait invitĂ©e l’annĂ©e derniĂšre, savait Ă  qui il s’adressait lorsqu’il lui a demandĂ© de composer celui-ci. Elle nous fait dĂ©couvrir la richesse insoupçonnĂ©e d’un rĂ©pertoire français contemporain des Ɠuvres de Debussy, FaurĂ©, Ravel, mais de compositeurs quasiment ignorĂ©s. Le triptyque « Sillages » de Louis Aubert, nous saisit de ses magnificences sonores. Elle dĂ©ploie en grandes ondes puissantes « Sur le rivage » (N°1), parcourant les couleurs prononcĂ©es des registres du Bösendorfer, dont la personnalitĂ© file le parfait accord avec ce rĂ©pertoire. Arrivent des gerbes de lumiĂšre aveuglante, soulevĂ©es par d’éclatants accords, qui jaillissent et nous projettent vers l’infini d’un horizon, et puis ces sombres mystĂšres qu’elle saisit au creux de ses harmonies subtiles. Avec quelle touchante justesse elle pĂ©nĂštre l’esprit de cette habanera dĂ©sabusĂ©e, qui tente, sans y parvenir, de conjurer le glas de Socorry (n°2)! « Dans la nuit » (n°3) en efface le souvenir avec ses fugitives et fulgurantes visions. Aline Piboule fait montre d’une maĂźtrise infaillible dans « Types » les redoutables portraits brossĂ©s sur trois portĂ©es par Pierre-Octave Ferroud dans la France des annĂ©es folles, en relĂšve le piquant, dans leurs vifs changements de registres. Elle conjugue  les rondeurs sonores d’un chant admirablement conduit, et les aigus chatoyants du « Clair de lune au large », deuxiĂšme piĂšce des Chants de la Mer de Gustave Samazeuilh, crĂ©Ă©s en 1920 . On lĂąche prise avec la dĂ©routante rĂ©alitĂ© pour ce moment de rĂȘverie qu’elle nous offre, voguant au grĂ© de ses harmonies, de la gamme par ton, au chromatisme puis au modal vaguement orientaliste. ComposĂ©s Ă  la naissance du XXĂšme siĂšcle mais crĂ©Ă©s aussi en 1920, les Clairs de Lune, cycle de quatre piĂšces d’Abel Decaux, sont injustement tombĂ©s dans l’oubli, tout comme leur auteur. Ce compositeur visionnaire impose un langage atonal avant mĂȘme Schönberg, mais dans une poĂ©sie symboliste et figurative qui nous introduit dans des atmosphĂšres troublantes, inquiĂ©tantes
la rĂȘverie tourne au cauchemar, dĂšs le premier « clair de lune » et ses douze coups de minuit assĂ©nĂ©s dans les graves d’airain du piano. Aline Piboule donne aux trois premiĂšres piĂšces cette rĂ©sonance morbide et glaçante, jusque dans leurs silences marquĂ©s de points d’orgue, nous fait froid dans le dos dans « la Ruelle » (n°2), fantomatique, dans « Le CimetiĂšre » Ă©branle les accords d’un Dies Irae transformant le piano en lourdes cloches de plomb. « La Mer » est un pur bijou impressionniste, composĂ© en 1903, quelques annĂ©es avant « Ce qu’a vu le vent d’ouest » et « La Mer » de Debussy. Quel sens du relief et des couleurs particuliĂšrement expressif, lorsqu’émergent des noires et troubles profondeurs, des irisations, de lĂ©gers scintillements, des surfaces sonores sous des effets de brise!

Dans le contexte inĂ©dit et dĂ©stabilisant que nous vivons, Aline Piboule en grande artiste aura tenu le gouvernail de ses Ă©motions pour nous livrer un concert magistralement interprĂ©tĂ©, concluant par un dĂ©licat « Feuillet d’album » d’Emmanuel Chabrier, touche de lĂ©gĂšretĂ© bienvenue: quelques notes pour un au-revoir, sans pathos, un baume pour nos cƓurs gros, nos esprits chagrins, bien conscients d’avoir eu ce soir ce qu’ils n’entendront plus avant un certain temps


 

 

Photos : concert d’Aline Piboule en mars 2020 Ă  Monte-Carlo © Jany Campello / portrait par Jean-Baptiste Millot

 

  

 

COMPTE-RENDU, critique concert. PARIS, Philharmonie, le 24 fev 2020. Lang Lang, Eschenbach

COMPTE-RENDU CRITIQUE CONCERT ORCHESTRE DE PARIS, direction Christoph ESCHENBACH, LANG LANG, piano, PHILHARMONIE DE PARIS, Paris, 24 fĂ©vrier 2020. Wagner, Beethoven. On pouvait s’y attendre, La salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris a fait le plein de public le 24 fĂ©vrier dernier, pour la venue trĂšs attendue du pianiste Lang Lang, dont la popularitĂ© est restĂ©e intacte malgrĂ© une absence prolongĂ©e de la scĂšne parisienne. Le pianiste s’est produit avec l’Orchestre de Paris et le chef qui l’a dĂ©couvert et qui l’accompagne dĂ©sormais au disque, Christoph Eschenbach. Wagner et Beethoven Ă©taient au programme.

Eschenbach-Christoph-13Pour commencer, une ouverture, celle de TannhĂ€user de Richard Wagner. Christoph Eschenbach arrive d’un pas alerte, le poids des ans de ce nouvel octogĂ©naire ne semblant pas le concerner. La battue prĂ©cise, ce qu’il faut d’expressivitĂ© dans le geste, sans en rajouter, il habille de majestĂ© ces pages qui figurent parmi  les plus grandioses du compositeur allemand. L’Orchestre de Paris entre de bonnes mains, renvoie Ă  sa direction sans Ă©quivoque, une lecture claire du dĂ©roulement narratif, voire Ă©pique, sur lequel l’Ɠuvre est bĂątie, et une nettetĂ© sonore dans une Ă©chelle de couleurs et de nuances expressives captivantes. Les cuivres imposent dĂšs leur entrĂ©e leur prĂ©sence d’une mĂȘme voix, relayĂ©s par l’excellent pupitre des bois, qui entonne le chant des pĂšlerins dans un Ă©mouvant pianissimo, solennel et fervent. Eschenbach porte l’orchestre dans des phrasĂ©s amples et un crescendo soutenu, faisant culminer l’Ɠuvre dans son hymne gigantesque, moins par l’effet de masse sonore que par la densitĂ© expressive. Rien de compact, mais un relief et une fascinante transparence des contrastes!

LANG LANG ET CHRISTOPH ESCHENBACH FONT RESPLENDIR BEETHOVEN

Contraste on ne peut plus fort avec le concerto n°2 opus 19 en si bĂ©mol majeur de Beethoven, si mozartien sous les doigts de Lang Lang! L’orchestre s’est allĂ©gĂ©: des cuivres ne sont restĂ©s que deux des cors et les percussions se sont effacĂ©es. A la gĂ©nĂ©rositĂ© de l’introduction orchestrale, le pianiste rĂ©pond dans les toutes premiĂšres mesures non sans une pointe de prĂ©ciositĂ© qui laisse craindre une surenchĂšre. On redoute l’agacement. Il n’en sera rien: prenant un plaisir non feint, Lang Lang coule son jeu dans une esthĂ©tique de raffinement, de phrases subtilement ourlĂ©es, et d’expressivitĂ© de bon goĂ»t, sans verser dans le sentimentalisme. L’excĂšs est dans la foison d’idĂ©es musicales, mais se laisse savourer sans saturation. Toucher lĂ©ger et dĂ©licat, son clair et lumineux, Lang Lang est dans la sĂ©duction, mais par sa crĂ©ativitĂ© permanente et son intelligence musicale. Et c’est un bonheur de s’y laisser prendre! Il se plait Ă  rehausser le parfum viennois de ce concerto qui fut en fait le premier Ă©bauchĂ© par Beethoven, et cela fonctionne admirablement. Quelle cadence! Il en fait un scherzo, s’en amuse, y ajoute ici un brin romantique ; lĂ , un trait d’humour. Tout cela dans un esprit de lĂ©gĂšretĂ© qui fait tant de bien! Sur le piano magnifiquement rĂ©glĂ©, (on imagine qu’il y a Ă©tĂ© particuliĂšrement attentif) il dessine les longues lignes de l’adagio dans le fond des touches, ou de ses bras dans l’espace lorsque l’orchestre joue seul, semblant vouloir ne pas interrompre la continuitĂ© du chant. Mais ces gestes au demeurant superfĂ©tatoires ne gĂȘnent en rien l’écoute, tant l’artiste est dans la musique. Dans le troisiĂšme mouvement, menĂ© avec une bonne humeur communicative, si Lang Lang exagĂšre les accents, notamment dans les syncopes, c’est dans un esprit de jeu et de partage avec son public, et s’il n’est pas avare de ces petits effets, il les prodigue sans vanitĂ© aucune. Il en dĂ©coule quelque chose de frais et de positif, qui fait du concert un moment salutaire et enthousiasmant. Il honorera les nombreux rappels avec en bis une « Fileuse » de Mendelssohn, lĂ©gĂšre et volubile Ă  souhait, sans un regard sur son clavier, ses yeux  radieux dans les yeux de son public au comble de la joie.

Dans la seconde partie, Christoph Eschenbach dirige la Symphonie n° 7 opus 92 en la majeur de Beethoven, avec la mĂȘme prĂ©cision dont il a fait preuve auparavant chez Wagner. Inflexible prĂ©cision rythmique qui ne l’empĂȘche pas nĂ©anmoins d’ouvrir de larges perspectives sonores dans le premier mouvement, dans une progression dynamique du plus bel effet jusqu’à la coda. L’allegretto bouleverse par le lyrisme des violoncelles, sur la marche implacable de l’ostinato, tenu de main ferme par le chef. Le troisiĂšme mouvement ponctuĂ© par les timbales possĂšde une Ă©nergie, une lumiĂšre qui Ă  elles seules rĂ©sument les propos de Wagner sur cette symphonie (« insolence bĂ©nie de la joie, qui nous emporte avec une puissance de bacchanale  »). L’énergie ne fait pas dĂ©faut non plus dans le formidable mouvement ascensionnel au bout du Finale – Allegro con brio. Cette interprĂ©tation d’un Ă©clat magnifique fait mouche auprĂšs du public. L’Orchestre de Paris et Christoph Eschenbach chaudement applaudis boucleront le concert avec une autre ouverture, donnant en bis, pour le plus grand plaisir des auditeurs les plus motivĂ©s, celle des CrĂ©atures de PromĂ©thĂ©e.

Au bout du compte, on sera venu pour Lang Lang, mais l’on aura entendu deux Ă©minents musiciens – plus un orchestre que ni l’un ni l’autre n’auront Ă©clipsĂ©. De quoi ĂȘtre comblĂ©!

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COMPTE-RENDU CRITIQUE CONCERT ORCHESTRE DE PARIS, direction Christoph ESCHENBACH, LANG LANG, piano, PHILHARMONIE DE PARIS, Paris, 24 février 2020. Wagner, Beethoven.

 

Printemps des Arts de Monte-Carlo : 13 mars – 11 avril 2020

printemps arts monte carlo 2020 annonce critique concerts classiquenewsPRINTEMPS DES ARTS DE MONTE-CARLO, du 13 mars au 11 avril 2020 : le QuĂ©bec Ă  Monaco, avant-garde et tradition, la musique française. Le Festival Printemps des Arts de Monte-Carlo mĂ©rite une attention particuliĂšre, pour l’offre diversifiĂ©e et les incursions qu’il propose dans toutes les expressions artistiques, avec pour phare la musique. Marc Monnet, son directeur artistique, n’est ni plan-plan ni frileux. Il ose, explore et innove. Sa programmation qui laisse une place importante Ă  la crĂ©ation et Ă  la dĂ©couverte, prĂ©sente l’art dans sa plus Ă©clatante vitalitĂ©, et sa plus grande ouverture, en accordant passĂ© et prĂ©sent. Elle est originale au sens le plus noble du terme, et la notion de plaisir y est omniprĂ©sente. Cette annĂ©e, le festival invite pour la premiĂšre fois un pays et sa culture: le QuĂ©bec sera Ă  l’honneur toute la durĂ©e du festival.
Le Festival monĂ©gasque fait mĂȘme un grand Ă©cart gĂ©ographique, convoquant la richesse et la diversitĂ© artistiques du QuĂ©bec, et la musique et la danse traditionnelles balinaises, reprĂ©sentĂ©es par la troupe du village de Sebaku, que l’on pourra dĂ©couvrir les 10 et 11 avril.  Un spectacle rare! Entretemps, deux grands pans de la programmation cohabiteront dans les divers lieux investis par le festival: la musique française du XVIIIĂšme siĂšcle au dĂ©but du XXĂšme, et l’art venu de la Belle Province, dans ses expressions contemporaines et traditionnelles.

 

 

 

LA FRANCE ET LE QUÉBEC À L’HONNEUR

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Le festival ouvrira une fenĂȘtre sur le clavecin français du XVIIIĂšme siĂšcle, en miroir avec celui de notre Ă©poque contemporaine: Maurice Ohana, Tƍru Takemitsu, Thierry PĂ©cou, Yan Maresz, dont on entendra une crĂ©ation mondiale, croiseront Couperin, Rameau, D’Anglebert, Dandrieu
avec Olivier Baumont, Pierre HantaĂŻ, Andreas Staier et Les Folies Françoises. La pianiste Aline Piboule nous fera dĂ©couvrir les compositeurs français oubliĂ©s de la fin du XIXĂšme siĂšcle. Les Quatuors Mona, et Modigliani, les pianistes Nicholas Angelich, François-FrĂ©dĂ©ric Guy et Guillaume Bellom dĂ©fendront le rĂ©pertoire français du dĂ©but du XXĂšme siĂšcle. VĂ©ronique Gens et Sophie Koch chanteront Chausson, Debussy et Duparc. On entendra de GĂ©rard Pesson, le compositeur en rĂ©sidence cette annĂ©e, une crĂ©ation pour accordĂ©on et orchestre, commande du festival (par Vincent Lhermet et l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo sous la direction de Susanna MĂ€lkki). Un spectacle mis en scĂšne par Arno Fabre, « Bibilolo », sur une composition de Marc Monnet, attirera le jeune public.

Une plĂ©iade d’artistes et de crĂ©ateurs du QuĂ©bec seront prĂ©sents dĂšs le dĂ©but du festival.  Le public pourra dĂ©couvrir l’art inuit sous son jour ancestral (chants traditionnels, rencontre avec l’ethno-musicologue Jean-Jacques Nattiez, et exposition « jeux et chants de gorge du QuĂ©bec arctique », du MusĂ©e des beaux Arts de MontrĂ©al et de l’Institut culturel inuit Avataq), le folk progressif avec la compagnie Vent du Nord, la danse avec la compagnie Cas Public et son danseur atypique Cai Glover, et le thĂ©Ăątre avec la projection de « Belles-sƓurs » de Michel Tremblay. L’ensemble Masques du claveciniste quĂ©bĂ©cois Olivier Fortin apportera sa touche baroque. Deux grands noms du chant et du piano quĂ©bĂ©cois donneront des rĂ©citals exceptionnels: la soprano HĂ©lĂšne Guilmette et le pianiste Marc-AndrĂ© Hamelin (lequel nous a rĂ©servĂ© un entretien en fĂ©vrier 2020) L’art sera prĂ©sent dans ses expressions plastiques, numĂ©riques et technologiques, avec la prĂ©sence de la S.A.T., SociĂ©tĂ© des Arts Technologiques de MontrĂ©al, et investira l’avenue Monte-Carlo avec ses sculptures interactives.

Enfin signalons les nouvelles parutions discographiques du Printemps des Arts: Beethoven d’une part, avec ses quatuors Ă  cordes par le Quatuor Signum et le Quatuor Parker, et l’intĂ©grale de ses concertos pour piano par François-FrĂ©dĂ©ric Guy et le Sinfonia Varsovia Orchestra, et d’autre part les sorties de mars: Mantovani (symphonie n°1) par Pascal RophĂ©, Marc Coppey et l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, et Brahms (les deux concertos pour piano) par Philippe Bianconi et l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo sous la direction de Michel Nesterowicz.

 

 

 

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renseignements et réservations :
http://www.printempsdesarts.mc

 

 
 

 

ENTRETIEN avec le pianiste Marc-André Hamelin

hammelin piano classiquenewsENTRETIEN avec le pianiste Marc-AndrĂ© Hamelin, 28 fĂ©vrier 2020. Le pianiste d’origine quĂ©bĂ©coise Marc-AndrĂ© Hamelin, figure parmi les plus grandes personnalitĂ©s musicales de sa gĂ©nĂ©ration. TrĂšs prĂ©sent sur les scĂšnes du continent amĂ©ricain, il est plus rare en France, bien qu’il se produise rĂ©guliĂšrement en Europe. Sa virtuositĂ©, comme l’intelligence de son approche musicale fascinent. L’étendue de son rĂ©pertoire, que ce soit dans le registre classique, romantique, et contemporain impressionne et force le respect. Son dernier disque consacrĂ© au compositeur russe SamouĂŻl Feinberg est dans les bacs depuis le 28 fĂ©vrier. C’est ce compositeur, mais aussi Schubert, qu’il jouera le 29 mars prochain lors d’un rĂ©cital exceptionnel au Printemps des Arts de Monte-Carlo, oĂč le QuĂ©bec sera Ă  l’honneur. Un rendez-vous Ă  ne pas manquer ! Il nous a accordĂ© cet entretien exclusif.

 

 

 

«  Dire les choses musicalement, tout en allant Ă  l’essentiel »

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Marc-André Hamelin, vous avez un répertoire colossal et une discographie impressionnante. Quel compositeur ne jouez-vous pas? 

(rire) Il n’y en a peut-ĂȘtre effectivement pas beaucoup! Je n’ai pas encore enregistrĂ© Bach ni Scarlatti, et curieusement ni mĂȘme Beethoven, mais ça viendra un jour. il y a une dizaine d’annĂ©es j’ai eu envie d’enregistrer ses trois derniĂšres sonates, et puis j’ai dĂ©cidĂ© que je n’étais pas prĂȘt. Au disque, je suis venu Ă  Schubert relativement tard, mĂȘme si cela fait une vingtaine d’annĂ©es que je joue la sonate en si bĂ©mol majeur, et d’autres aussi.

 

 

Vous avez enregistrĂ© prĂšs de 80 disques. Quel regard portez-vous sur ce parcours considĂ©rable, et avez-vous le sentiment de l’avoir orientĂ© d’une certaine façon?

Hamelin_Sim+Cannety-Clarke-cd-concert-critique-entretien-portrait-classiquenewsJe dois vous dire qu’au dĂ©but je ne savais pas trop ce que je faisais! Je n’ai pas eu de guide dans ma carriĂšre. Quand j’ai remportĂ© en 1985 le concours de musique amĂ©ricaine de Carnegie Hall, le label New World Records m’a offert la rĂ©alisation de mon premier disque. Son programme devait ĂȘtre de la musique amĂ©ricaine et plutĂŽt de la musique contemporaine, alors Chopin, ce n’était pas possible! Le deuxiĂšme disque sous l’étiquette (sic) de Radio Canada ne devait pas non plus contenir du rĂ©pertoire classique. J’ai donc proposĂ© la Concord Sonata de Charles Ives, qui a Ă©tĂ© refusĂ©e; j’ai alors proposĂ© des Ɠuvres de LĂ©opold Godowsky, qui ont Ă©tĂ© acceptĂ©es. Et puis New World Records m’a rappelĂ© pour enregistrer la Concord Sonata. J’ai ensuite enregistrĂ© pour d’autres petits labels qui voulaient plutĂŽt du nouveau rĂ©pertoire. VoilĂ  ce qu’ont Ă©tĂ© mes dĂ©buts discographiques, Ă  l’écart du rĂ©pertoire traditionnel. J’ai de toute façon toujours eu une grande curiositĂ© pour le rĂ©pertoire peu connu ou marginal. J’ai toujours aimĂ© en dĂ©nicher les perles. Personne ne m’a conseillĂ© de me tourner vers des programmes plus vendables, et comme au concert je jouais aussi cette musique, mes dĂ©buts ont Ă©tĂ© laborieux. En outre, je n’avais pas un bon manager, et cela a Ă©tĂ© un handicap pendant quelques annĂ©es. J’étais connu au QuĂ©bec bien sĂ»r. BĂ©nĂ©ficiaire d’une bourse d’étude, j’ai commencĂ© ma vie aux États-Unis en 1980. Cependant ma carriĂšre n’a pas dĂ©marrĂ© lĂ -bas, mais dans un premier temps en Europe, en 1992. C’est seulement Ă  partir de 2001 qu’elle s’est dĂ©veloppĂ©e aux États-Unis.

 

 

Quels sont les enregistrements qui vous sont particuliĂšrement chers?

L’un des tous derniers: le disque Schubert qui rassemble la Sonate D 960 et les quatre impromptus D 935. Il a une grande importance pour moi parce que j’ai longtemps attendu avant de le rĂ©aliser, et j’ai senti que le moment Ă©tait venu. Je tiens aussi beaucoup Ă  mes disques Schumann et Janacek, et je suis trĂšs fier du disque Stravinsky, avec Leif Ove Andsnes. Mais il y a Ă©galement les concertos de Haydn, la sonate de Dukas, et vous allez trouver ça drĂŽle: le concerto de Max Reger! La raison en est l’excellent souvenir que je garde de ma collaboration avec Ilan Volkov et l’Orchestre de la Radio de Berlin. C’est une Ɠuvre trĂšs austĂšre, qui ne sera jamais populaire, mais je voulais la jouer depuis trĂšs longtemps.

 

 

Quelle sorte d’admiration vouez-vous à la musique de Schubert?

C’est le compositeur vers lequel je reviens trĂšs souvent ces derniĂšres annĂ©es. Je l’ai dĂ©couvert peut-ĂȘtre un peu tard, mais d’un cĂŽtĂ©, c’est aussi bien d’avoir attendu, parce qu’aujourd’hui j’ai le sentiment de l’apprĂ©cier davantage. Depuis que j’ai entendu la sonate en si bĂ©mol majeur pour la premiĂšre fois, j’étais alors Ă©tudiant, la musique de Schubert n’a cessĂ© d’ĂȘtre prĂ©sente au fond de moi. Je ne la joue seulement que depuis une vingtaine d’annĂ©es! Ce que j’admire par dessus tout chez Schubert c’est qu’il arrive Ă  exprimer une telle profondeur avec une si grande Ă©conomie de moyens. Il peut crĂ©er un monde avec un seul accord ou une seule note. D’un point de vue de compositeur, c’est inexplicable. C’est ce mystĂšre qui me sidĂšre et qui me captive le plus, cela dĂ©passe le rationnel.

 

 

Est-ce que la musique de Schubert se situe pour vous dans une temporalité différente, particuliÚre, qui correspond à une phase de la vie, avec laquelle on peut se trouver en harmonie à un moment donné?

C’est possible, je ne le pense pas nĂ©cessairement comme ça. Les thĂšmes et les dĂ©veloppements dans sa musique sont souvent trĂšs longs. Ce qu’on appelle les divines longueurs ne sont pas vĂ©cues ainsi par le musicien que je suis. J’hĂ©site Ă  apposer le mot « divin » sur sa musique, probablement en raison de mes convictions personnelles, et je prĂ©fĂšre le mot mystĂšre
mais reparlons-en dans quelques annĂ©es! Je ne veux pas Ă©viter la question, en fait je cherche encore
On n’a jamais fini de chercher, et il faut que je me donne encore du temps, Schubert est pour moi relativement nouveau! En dehors de la sonate en si bĂ©mol majeur, je me considĂšre au stade de l’exploration de son Ɠuvre. J’ai jouĂ© seulement les deux sonates en la majeur, les trois KlavierstĂŒcke, la Wanderer Fantaisie, les Moments musicaux, il reste encore toutes les autres Ɠuvres
tant de plaisirs et de joies en perspective!

 

 

Beaucoup de jeunes pianistes enregistrent dĂšs leurs dĂ©buts de carriĂšre la sonate D 960, ou d’autres grands monuments du rĂ©pertoire: qu’en pensez-vous?

Je pense qu’il faut attendre. A leur Ăąge, j’ai appris la Fantaisie de Schumann: j’avais 17 ans, et je me croyais au sommet! Quarante ans aprĂšs, je me rends compte que, seulement maintenant, j’ai vraiment ce qu’il faut pour la comprendre. A cet Ăąge je ne concevais pas qu’il fallait acquĂ©rir de la maturitĂ©. Aujourd’hui cela m’est tellement Ă©vident que je veux dire Ă  ces jeunes pianistes: « oui, apprenez-lĂ , mais ne la jouez pas nĂ©cessairement en public. DĂ©veloppez une relation avec cette Ɠuvre, mais intimement, chez vous, et laissez passer quelques annĂ©es avant d’oser la montrer!» On veut constamment et de plus en plus crier au prodige: il y a de jeunes talents, de plus en plus d’ailleurs, qui trĂšs tĂŽt montrent une aptitude phĂ©nomĂ©nale Ă  l’instrument, mais la musicalitĂ© n’est pas toujours au mĂȘme niveau, ce qui fait que par exemple, on entend bien souvent la sonate en si mineur de Liszt traitĂ©e comme un grand exercice technique, alors que cette Ɠuvre demande d’abord, et avant tout, un contrĂŽle de l’architecture. DĂšs que l’on commence Ă  la jouer, l’auditeur doit savoir exactement oĂč l’on va. On doit connaitre dĂšs les premiĂšres mesures le parcours que l’on va suivre. Elle nĂ©cessite une vision et celui qui l’écoute ne doit pas entendre l’interprĂšte tourner les pages mentalement! L’interprĂšte doit donner Ă  cette Ɠuvre un dĂ©roulement dramatique et sĂ©mantique, et ce n’est pas immĂ©diat, il faut vivre avec elle pendant plusieurs annĂ©es avant de le trouver!

 

 

Aujourd’hui la nouvelle gĂ©nĂ©ration de pianistes s’intĂ©resse aussi Ă  des compositeurs qui Ă©taient rarement jouĂ©s il y a quelques annĂ©es, hormis par vous. Je pense Ă  Alkan, Medtner et d’autres. Y ĂȘtes-vous pour quelques chose? 

Beaucoup de jeunes pianistes viennent effectivement me voir avec ces partitions, pour recueillir des conseils. Cela me porte Ă  croire que j’ai dĂ» jouer un rĂŽle. Enclencher un engrenage est une pensĂ©e qui me satisfait: j’aurai laissĂ© quelque chose d’intĂ©ressant au bout de ma vie! J’ai Ă©tĂ© le premier Ă  registrer l’intĂ©grale des sonates de Medtner. J’ai Ă©tĂ© trĂšs surpris qu’aucun pianiste russe ne l’ait fait avant moi! Mon enregistrement a probablement permis Ă  beaucoup de jeunes de rĂ©aliser l’ampleur et l’intĂ©rĂȘt du rĂ©pertoire de ce compositeur. Son univers demande un effort, mais lorsqu’on y consent, il nous apparaĂźt assez merveilleux. Medtner ne se livre pas facilement. Il nĂ©cessite qu’on lui consacre du temps. Il n’est pas gĂ©nĂ©reux sur le plan mĂ©lodique, comme l’est Rachmaninov. Certains disent: « Medtner is Rachmaninov without the tunes » (sic)!

 

 

Pouvez-vous nous parler de ce compositeur peu connu, Samuïl Feinberg, dont vous avez enregistré six sonates dans un CD qui vient tout juste de paraßtre? 

SamuĂŻl Feinberg a Ă©tĂ© un pianiste et compositeur russe trĂšs illustre durant de la premiĂšre moitiĂ© du XXĂšme siĂšcle. Il a Ă©tĂ© le premier Ă  donner en concert en Russie l’intĂ©gralitĂ© du Clavier bien tempĂ©rĂ© de Bach. Il a Ă©tĂ© aussi un grand professeur au Conservatoire de Moscou. Il est hĂ©las tombĂ© dans l’oubli. Sa musique, difficile au prime abord, tĂ©moigne d’une personnalitĂ© trĂšs forte. Son langage harmonique est complexe et assez dĂ©routant. C’est une musique plutĂŽt tonale mais extrĂȘmement chromatique. Son Ă©criture est touffue. Il faut beaucoup de temps pour son approfondissement. Feinberg a Ă©crit douze sonates pour piano. J’ai enregistrĂ© les six premiĂšres. Leur composition s’échelonne de 1915 Ă  1923, il avait alors entre 25 et 35 ans. Sa musique ne sera probablement jamais trĂšs populaire mais elle mĂ©rite d’ĂȘtre dĂ©couverte: elle devient alors trĂšs convaincante, et s’avĂšre plus accessible qu’on ne peut penser. TrĂšs peu de pianistes russes l’ont jouĂ©e. Pendant la totalitĂ© du XXĂšme siĂšcle, ses partitions n’étaient pas Ă©ditĂ©es ailleurs qu’en Russie. Maintenant on les trouve sur internet!

 

 

Vous avez toujours suivi votre instinct et vos envies tout au long de votre carriÚre. Avec Feinberg, vous prenez cette liberté une fois de plus?

J’ai beaucoup de chance parce qu’HypĂ©rion a toujours Ă©tĂ© le bon label pour cela: il est axĂ© sur la dĂ©couverte et s’adresse spĂ©cialement aux gens qui ont le goĂ»t de l’aventure. Cela fait maintenant de nombreuses annĂ©es qu’HypĂ©rion me fait confiance, quoi que je propose.

 

 

Le concert vous permet-il la mĂȘme libertĂ©? 

J’aime le concert, autant que rĂ©aliser des disques. Le concert est avant tout pour moi une offrande, une occasion de partage et aussi une invitation Ă  la dĂ©couverte. La prĂ©sence d’un auditoire change beaucoup de choses Ă  mon insu, en cela l’enregistrement est trĂšs diffĂ©rent. Il m’importe au concert d’arriver Ă  convaincre, d’apporter quelque chose de neuf. Mon souhait est que le public comprenne la musique comme j’ai envie de la faire passer. Evidemment il y a autant de façons d’écouter la musique que de personnes dans l’auditoire. Alors il me faut ĂȘtre aussi clair que possible pour que le message que je veux transmettre soit non Ă©quivoque. J’ai appris Ă  dĂ©velopper cela surtout en jouant du rĂ©pertoire moins connu, Ă©tant dans la position de devoir le dĂ©fendre. La nĂ©cessitĂ© de convaincre s’impose dans ce cas dĂšs la premiĂšre Ă©coute.
Je dĂ©plore la rĂ©ticence des organisateurs de concerts Ă  programmer autre chose que les grandes Ɠuvres classiques. Par exemple, j’avais proposĂ© au Metropolitan Museum de New York un programme composĂ© de la sonate de Berg en ouverture, suivie de la sonate funĂšbre de Chopin et pour finir du concerto d’Alkan. L’organisateur m’a demandĂ© si je pouvais jouer autre chose que la sonate de Berg! À New York! M’entretenant de ce problĂšme avec Krystian Zimerman, il me raconta qu’il avait voulu inscrire Ă  un programme Godowsky et Szymanowsky, et qu’il s’était vu opposer un refus par une scĂšne renommĂ©e. Il y a un festival Ă  Husum en Allemagne oĂč l’on n’entend que des raretĂ©s. Ce festival existe depuis trente ans, et il n’est pas question d’y jouer du Beethoven! J’y suis allĂ© une quinzaine de fois. C’est vraiment l’endroit oĂč l’on peut expĂ©rimenter et s’en donner Ă  cƓur joie avec des programmes hors des sentiers battus. C’est trĂšs rare! Le Festival Printemps des Arts de Monte Carlo dont la programmation est toujours trĂšs originale, m’invite cette annĂ©e, et me donne l’opportunitĂ© de jouer la troisiĂšme sonate de Feinberg, avec la sonate en si bĂ©mol majeur D 960 de Schubert. Je m’en rĂ©jouis beaucoup.

 

 

Votre virtuositĂ© est exceptionnelle, quel que soit le rĂ©pertoire que vous interprĂ©tez. Qu’est-ce que la virtuositĂ© pour vous?

La virtuositĂ© est un terme souvent mal utilisĂ©, qui a tendance Ă  revĂȘtir un sens pĂ©joratif, lorsqu’elle est rĂ©duite aux performances techniques. Ce n’est surtout pas le sens que je lui donne. Je me sers des moyens que j’ai, autant que possible, mais c’est mon affaire. Je ne veux pas que cette virtuositĂ©, cette aisance, soit le point de mire. Pour certains, virtuose veut dire funambule ou acrobate du clavier. La musique ce n’est pas le cirque! Le vrai virtuose est quelqu’un qui a une habiletĂ© prononcĂ©e Ă  gĂ©rer les moyens qu’il a, les moyens physiques mais aussi les moyens intellectuels et les moyens spirituels, pour exprimer le mieux possible sa vision artistique. L’artiste doit ĂȘtre lui-mĂȘme convaincu pour assumer sa vision et dire au public, en la jouant « l’Ɠuvre c’est ça! ».

 

 

Lorsqu’on vous Ă©coute et lorsqu’on vous regarde jouer, on a cette impression d’un profond respect de votre part vis-Ă -vis de votre instrument: vous ne le forcez pas, et dans cette Ă©conomie de gestes qui vous est propre, le son sort comme une Ă©vidence, avec un naturel tel que vous semblez laisser le piano s’exprimer, sans le contraindre, et il vous le rend bien!

Un de mes principes de base est que le piano doit pouvoir exprimer n’importe quel adjectif relatif Ă  l’émotion. Cela me conduit Ă  prendre en compte le caractĂšre chantant, mais aussi parlant du piano, Ă  laisser respirer et vivre la phrase musicale dans son univers harmonique. L’harmonie est la caractĂ©ristique dominante de la musique pour moi, au-dessus de la mĂ©lodie. L’harmonie est trĂšs puissante: elle gouverne tout et dĂ©termine la forme. Ensuite il faut prendre le temps de dire les choses musicalement tout en allant Ă  l’essentiel, sans rien rajouter. J’ai entendu une pianiste jouer le premier concerto de Beethoven: il n’y avait pas une phrase qui n’était pas complĂštement triturĂ©e, il y avait des petits rubato, ritardando, partout, mais pourquoi? La simplicitĂ© est tellement plus extraordinaire! Je prĂ©fĂšre m’effacer devant la musique, c’est pourquoi je ne bouge presque pas devant mon piano. La thĂ©ĂątralitĂ© ne m’intĂ©resse pas du tout!

 

 

En 2017, vous avez Ă©tĂ© membre du jury du concours Van Cliburn, et en fin d’annĂ©e derniĂšre, du concours Long-Thibaud-Crespin. Que pouvez-nous nous dire sur cette expĂ©rience particuliĂšre?

Tout d’abord, ce n’est pas un rĂŽle que j’accepte frĂ©quemment. C’est mĂȘme rare! J’ai Ă©tĂ© quatre fois membre de jury en 22 ans. Je prĂ©fĂšre consacrer mon temps Ă  l’exploration du rĂ©pertoire pianistique. Il est tellement vaste qu’il me faudrait plusieurs vies! Mais je garde un souvenir extraordinaire du concours Van Cliburn, car j’ai Ă©tĂ© Ă  la fois membre du jury, et auteur de la piĂšce imposĂ©e (Toccata sur L’Homme armĂ©, ndlr). Trente candidats l’ont interprĂ©tĂ©e. Une opportunitĂ© unique: quel compositeur peut avoir trente crĂ©ations? Je craignais que ma piĂšce soit mal comprise, ou mĂȘme ignorĂ©e, que des interprĂštes passent outre mes intentions, ce qui est arrivĂ© avec certains, mais la plupart des interprĂ©tations ont Ă©tĂ© excellentes, et une en particulier. Ce fut une expĂ©rience extraordinaire!

 

 

 

Propos recueillis en février 2020 par Jany Campello

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à écouter : CD Samuïl Feinberg, Piano Sonatas, label Hypérion, février 2020

prochain concert en France : dimanche 29 mars, Printemps des Arts de Monte-Carlo, Schubert, Feinberg. printempsdesarts.mc

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Photo MA Hamelin / service de presse / Printemps des Arts  – Photo n°2 © Sim Cannety-Clarke

 

 

BEETHOVEN 2020. ENTRETIEN avec François-Frédéric GUY, piano

Francois-Frederic-GUY-Integrale-des-concertos-pour-piano-Ludwig-van-Beethoven-Printemps-des-Arts-Monte-Carlo-2019-1BEETHOVEN 2020. ENTRETIEN avec François-FrĂ©dĂ©ric GUY, piano. Le pianiste François-FrĂ©dĂ©ric Guy a une actualitĂ© bien chargĂ©e. Rien d’étonnant Ă  cela pour cet artiste qui a tissĂ© tant de liens intimes avec le compositeur Ă  l’honneur cette annĂ©e 2020, Ludwig van Beethoven, et qui en fait figure de spĂ©cialiste en France et jusqu’en Asie. Entre des Ă©vĂšnements de grande envergure, comme les cinq concertos donnĂ©s en une seule soirĂ©e au ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es avec l’excellent Orchestre de Chambre de Paris (le 18 janvier dernier, lire ci aprĂšs notre compter rendu complet), la Folle JournĂ©e de Nantes consacrĂ©e Ă  Beethoven, et bientĂŽt l’intĂ©grale des Trios Ă  l’Arsenal de METZ (mars 2020), ce musicien passionnĂ© a pris le temps de se poser pour nous entretenir de sa vie avec Beethoven, mais pas seulement


 

 

 

 

FRANÇOIS-FRÉDÉRIC GUY,
à la croisée des chemins beethovéniens

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En 1998, vous avez gravĂ© votre premier disque consacrĂ© Ă  Beethoven avec la sonate HammerKlavier opus 106: le dĂ©but d’une longue histoire, mais a-t-elle rĂ©ellement commencĂ© Ă  cette Ă©poque?

C’était effectivement mon premier disque solo, chez Harmonia Mundi, dans la collection des Nouveaux InterprĂštes de Radio France. Je me dois de citer Anne-Marie RĂ©by, Ă  l’époque productrice sur France Musique de l’émission « En blanc et noir », qui m’a permis de jouer cette sonate Ă  l’antenne: le producteur d’Harmonia Mundi l’a entendue et m’a proposĂ© de l’enregistrer. GrĂące au succĂšs de ce disque, j’ai trĂšs rapidement travaillĂ© avec des chefs prestigieux comme Esa-Pekka Salonen ou Michael Tilson Thomas, et lĂ  tout a commencĂ©, grĂące Ă  ce disque et Ă©videmment grĂące Ă  l’amour de Beethoven!

 

 

 

À quand remonte cet amour de Beethoven? 

Il a commencĂ© bien avant! Quand j’étais enfant; mes parents Ă©taient de grands mĂ©lomanes et nous avions quelques disques Ă  la maison. Nous avions notamment le premier concerto de Beethoven par Wilhelm Kempff et le chef Ferdinand Leitner. Je l’écoutais tout le temps! J’avais huit ans quand Ă  mon cours de piano Ă  l’école de musique d’Évreux, j’ai jouĂ© d’oreille tout le dĂ©but de ce concerto Ă  mon professeur. Elle m’a grondĂ© car je n’avais pas fait les exercices, mais c’était pour le principe. En rĂ©alitĂ© elle a Ă©tĂ© scotchĂ©e, au point que la semaine suivante, elle m’a offert la partition du concerto. C’est sur cette partition que j’ai appris le concerto pour passer mon prix au CNSM. Je l’ai gardĂ©e avec moi longtemps et partout aprĂšs, sur les scĂšnes de concert. Ensuite, il y a eu la Hammerklavier: en 1988, j’ai Ă©tĂ© admis dans la classe de Dominique Merlet, en jouant la fugue de la Hammerklavier, qui Ă©tait le morceau imposĂ©. J’ai immĂ©diatement aprĂšs travaillĂ© la sonate entiĂšre. Elle est devenue mon Ɠuvre fĂ©tiche.

 

 

Et pourtant elle est loin d’ĂȘtre la plus accessible, tant pour l’interprĂšte que pour le public!

C’était en effet entrer de plain-pied dans la plus grande Ɠuvre, la plus extrĂȘme, celle qui change le cours de l’histoire, celle qui comme le disait Beethoven « donnera du fil Ă  retordre aux pianistes dans les cinquante prochaines annĂ©es »  il aurait pu dire les cent cinquante prochaines annĂ©es! C’est un tel dĂ©fi de la jouer! Moi qui l’ai donnĂ©e plus de cent fois au concert, je dois la rĂ©apprendre trĂšs sĂ©rieusement Ă  chaque fois. Elle est si difficile pour la mĂ©moire, et ses objectifs spirituels et musicaux sont si Ă©levĂ©s que nous devons hisser toujours plus haut notre niveau quotidien pour atteindre sa stratosphĂšre, notamment dans son adagio qui ne peut se comparer qu’aux grands mouvements lents des derniers quatuors Ă  cordes ou Ă  celui de la neuviĂšme symphonie. Il faut avoir beaucoup travaillĂ© les Ɠuvres de Beethoven, y compris celles de jeunesse, pour accĂ©der Ă  son univers!

 

 

Est-ce que la cĂ©lĂ©bration de l’anniversaire de la naissance de Beethoven revĂȘt selon vous une importance particuliĂšre dans le monde actuel? 

Oui, bien sĂ»r. Nos sociĂ©tĂ©s ont besoin de cĂ©lĂ©brations, c’est inscrit dans l’inconscient collectif. Ce qu’il y a de touchant, c’est que le monde entier s’empare de cette commĂ©moration, du nom de Beethoven et de son Ɠuvre, pour l’inscrire en quelque sorte au patrimoine mondial de l’humanitĂ©. C’est magnifique! Par exemple au Japon, chaque annĂ©e au mois de novembre tous les enfants, les orchestres et choeurs amateurs et professionnels interprĂštent la neuviĂšme symphonie de Beethoven, le temps d’un week-end: cela donne plusieurs centaines d’exĂ©cutions au mĂȘme moment, impressionnant non? Si un compositeur est capable de susciter un tel engouement 250 ans aprĂšs, il mĂ©rite vraiment d’ĂȘtre inscrit au patrimoine mondial de l’humanitĂ©, cela d’autant plus que sa musique met l’homme au centre des prĂ©occupations musicales. Il arrive Ă  rĂ©sumer avec ses notes de musique toutes nos sensations, nos sentiments, nos aspirations, qu’elles soient Ă©levĂ©es ou plus ordinaires. L’aspiration Ă  la fraternitĂ© est la plus fondamentale dans sa musique; elle nous rapproche de notre propre devise française: LibertĂ©, Ă©galitĂ©, fraternitĂ©. Il est quelque part l’enfant de la rĂ©volution française, qu’il a suivie et aimĂ©e, mĂȘme si elle Ă©tait un peu trop sanglante Ă  son goĂ»t. Il y a des thĂšmes dans la neuviĂšme symphonie, dans la sonate Waldstein notamment, qui sont des hymnes Ă  la fraternitĂ©, et cela est unique dans l’histoire de la musique. Beethoven vise l’humanitĂ©, ce qui fait que sa musique reste actuelle, intemporelle, universelle et nous touche.

 

 

En somme, la musique de Beethoven rassemble


Oui, tout le monde se rĂ©fĂšre Ă  lui. En particulier les compositeurs contemporains. Lorsqu’on demandait Ă  Boulez quelle Ă©tait la rĂ©fĂ©rence musicale de sa premiĂšre sonate, il rĂ©pondait la sonate opus 78 « À ThĂ©rĂšse » de Beethoven. Quant Ă  celle de sa deuxiĂšme sonate, il nommait la Hammerklavier. Et Boulez n’est pas le seul! Beethoven est Ă  la croisĂ©e des chemins: il est encore un des classiques de la premiĂšre Ă©cole de Vienne, il en a parachevĂ© les formes musicales. En particulier il a dĂ©montrĂ© qu’il pouvait tout faire avec la forme sonate, dans la symphonie, la sonate, le quatuor. Une fois cela fait, il dynamite tout, nous plonge dans l’univers des sensations et des sentiments, s’écartant de la musique formelle, et nous ouvre la porte du romantisme. N’appartenant Ă  personne, il appartient Ă  tout le monde et il est avec tout le monde. L’Ɠuvre de Beethoven ne vieillit pas et les gens le ressentent, que ce soient les musiciens qui l’interprĂštent, ou le public.

 

 

Cette année 2020 est-elle une année particuliÚre dans votre carriÚre? 

C’est une annĂ©e qui marque forcĂ©ment un aboutissement. Cela fait une quinzaine d’annĂ©es que je me consacre Ă  l’Ɠuvre de Beethoven: j’ai enregistrĂ© les 32 sonates, deux fois les concertos, deux fois Ă©galement l’intĂ©grale des sonates avec violoncelle, l’intĂ©grale des sonates pour violon et piano. Cette annĂ©e anniversaire, je dĂ©couvre cette cette faculté de pouvoir jongler d’une Ɠuvre Ă  l’autre et cela me procure une sensation trĂšs agrĂ©able! Mais pour moi, l’anniversaire de Beethoven c’est bien Ă©videmment tous les ans!

 

 

Vous avez une vie de compagnonnage avec Beethoven, comme autrefois les artisans et artistes qui travaillaient sur l’édification des cathĂ©drales


Si on pouvait rassembler l’Ɠuvre de Beethoven en un seul livre, cela serait un Ă©norme livre comme ceux qu’on trouvait dans les monastĂšres autrefois, que l’on ne pouvait soulever qu’à plusieurs, et aussi gros soit-il j’en ferais mon livre de chevet! J’aime comparer Beethoven Ă  LĂ©onard de Vinci: c’est un crĂ©ateur, pas seulement un musicien; il a fait Ă©voluer le piano. Dans ses lettres, Beethoven se plaignait rĂ©guliĂšrement des pianos. Il pestait aprĂšs ces instruments qui ne lui permettaient pas d’exprimer son bouillonnement intĂ©rieur, cette Ă©nergie qui lui est propre; il voulait des triples fortissimos qu’il n’obtenait pas sur les Broadwood ou les Graf, il voulait qu’on puisse jouer vite, qu’on tienne les sons avec la pĂ©dale, il voulait l’orchestre au piano. Les facteurs ont Ă©tĂ© obligĂ©s de s’atteler Ă  la tĂąche
Dans sa tĂȘte Beethoven imaginait le piano comme LĂ©onard de Vinci imaginait les machines volantes.

 

 

 

“J’aime comparer Beethoven Ă  LĂ©onard de Vinci:
c’est un crĂ©ateur, pas seulement un musicien”

 

 Ludwig-Van-Beethoven

 

 

 

 

 

Vous procédez par intégrales successives, pour quelle raison?

L’Ɠuvre de Beethoven est pour moi comme un grand puzzle. Le Beethoven Project se poursuit comme il a commencĂ©. Mon dernier enregistrement des concertos en fait partie, car cette fois-ci ils sont en jouĂ©-dirigĂ©. J’ajoute progressivement des piĂšces au puzzle pour avoir au bout du compte cette image complĂšte du compositeur. Rien n’est cloisonnĂ©: je passe d’une sonate Ă  un trio ou une sonate pour violon, et mĂȘme Ă  la symphonie. J’ai dirigĂ© rĂ©cemment la quatriĂšme symphonie Ă  l’Arsenal de Metz, avec le Sinfonia Varsovia. Auparavant j’avais dirigĂ© la cinquiĂšme et la septiĂšme. L’an prochain ce sera la neuviĂšme. Mon intention n’est cependant pas d’arrĂȘter le piano pour la direction d’orchestre. Simplement, je ne peux pas imaginer ĂȘtre dans le monde de Beethoven sans ĂȘtre confrontĂ© Ă  ses symphonies. Quand j’étais adolescent j’ai Ă©tĂ© tentĂ© de devenir chef d’orchestre, j’ai travaillĂ© avec Seiji Osawa pour apprendre la direction, et finalement je suis restĂ© pianiste pour des raisons personnelles. Si je ne l’ai jamais regrettĂ©, cette attrait pour la direction ne s’est jamais Ă©teint. C’est par le biais du jouĂ©-dirigĂ© que j’ai pu commencer Ă  imaginer diriger l’orchestre.

 

 

Pensez-vous que le joué-dirigé va de paire avec une vision chambriste du concerto?

C’est un lieu commun. Le jouĂ©-dirigĂ© est plus que cela. Il met en valeur les trois aspects du concerto: la partie du soliste, sa dimension symphonique du fait que l’on dirige, et en mĂȘme temps son cĂŽtĂ© musique de chambre, puisque les instrumentistes sont autour du piano qui se trouve de fait Ă  l’intĂ©rieur de l’orchestre, en devient un instrument au mĂȘme titre que les autres, mĂȘme s’il a sa spĂ©cificitĂ© de par son timbre et la richesse de sa partition. C’est une trinitĂ© indissociable, et cela s’entend j’espĂšre dans l’enregistrement. Ce cĂŽtĂ© « art total » du jouĂ©-dirigĂ© m’a Ă©normĂ©ment intĂ©ressĂ©. Les concertos ont Ă©tĂ© conçus et crĂ©Ă©s en jouĂ©-dirigĂ©, sauf le cinquiĂšme en raison de la surditĂ© du compositeur. Le jouĂ©-dirigĂ© revĂȘt donc une forme d’authenticitĂ©.

 

 

Les concertos, les sonates, ces intégrales que vous avez enregistrées correspondent-elles à des cycles selon vous?

Oui, bien sĂ»r, et ce sont des cycles autobiographiques! En tĂ©moignent les sonates qu’il compose tout au long de sa vie.

 

 

Mais pas les concertos, qui ont Ă©tĂ© composĂ©s en l’espace assez court d’une dĂ©cennie


Cela Ă  cause de sa surditĂ©. Quand on entend la Fantaisie chorale qui est une Ă©bauche d’un concerto mais aussi de la neuviĂšme symphonie, on peut imaginer un concerto de cette Ă©poque peut-ĂȘtre avec chƓur, qui aurait Ă©tĂ© trĂšs novateur, dans des dimensions tout aussi stupĂ©fiantes !

 

 

Pour quelle raison avoir enregistré à nouveau les concertos?

Je ne me suis pas limitĂ© aux concertos. Toute ma discographie contient des doubles, voire triples enregistrements, comme celui de la Hammerklavier. J’ai besoin de revenir aux Ɠuvres qui comptent vraiment pour moi. En ce qui concerne les concertos il y a eu une Ă©volution: il y a dix ans, ma rencontre exceptionnelle avec Philippe Jordan a Ă©tĂ© un coup de foudre musical et amical. Nous avons donnĂ© le quatriĂšme concerto Ă  la salle Pleyel, sous l’impulsion d’Eric Montalbetti, qui dirigeait alors l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Ensuite, aprĂšs en avoir donnĂ© l’intĂ©grale Ă  Paris et dans d’autres salles de concerts europĂ©ennes, nous avons trĂšs rapidement enregistrĂ© les concertos. Le jouĂ©-dirigĂ© s’est imposĂ© Ă  moi ces derniĂšres annĂ©es car j’avais envie d’avoir cette sensation unique de contrĂŽler le geste musical de la premiĂšre Ă  la derniĂšre note. Une rencontre avec un chef d’orchestre stimule la crĂ©ativitĂ©, mais le fait de maĂźtriser l’intĂ©gralitĂ© de l’interprĂ©tation musicale est aussi une immense stimulation crĂ©atrice. AprĂšs sept ans d’expĂ©rience de cette pratique, le moment Ă©tait venu d’enregistrer cette version avec le Sinfonia Varsovia que je connais depuis des annĂ©es. Cela m’a ouvert de nouvelles perspectives musicales, notamment au niveau de la dimension symphonique de cette musique. J’ai voulu qu’on entende cette fusion totale.

 

 

A cÎté de ces monuments, il y a toutes ces piÚces: les Bagatelles, les Variations


Beethoven a aussi un cĂŽtĂ© populaire. Cela s’entend dans ses thĂšmes. Ils sont quelques fois trĂšs peu recherchĂ©s: on peut les siffler dans la rue, comme ces quatre premiĂšres notes de la cinquiĂšme symphonie. C’est sa façon d’accrocher celui qui Ă©coute sa musique. Quatre notes qui ne sont mĂȘme pas un thĂšme, juste une succession immĂ©diatement apprĂ©hendable. La force de Beethoven est dans cette efficacitĂ©. Son gĂ©nie a Ă©tĂ© ensuite de bĂątir une cathĂ©drale sonore Ă  partir de ces quatre notes. Les variations hĂ©roĂŻques sont construites sur trois notes, les Variations Diabelli sur un thĂšme dont il se moquait, trente trois mignatures d’une durĂ©e totale encore plus longue que la Hammerklavier! Le Carnaval opus 9 de Schumann vient quelque part des Variations Diabelli. Et puis il y a ces petites piĂšces que sont les Bagatelles, qui comptaient Ă©normĂ©ment pour lui, ses confidences! Elles sont d’une certaine maniĂšre l’équivalent des intermezzos de Brahms. Il a exprimĂ© avec elles un raffinement Ă©purĂ©, comparable Ă  celui des mazurkas de Chopin. Elles ont Ă©tĂ© leur modĂšle. Beethoven a toujours Ă©tĂ© le modĂšle. Quand Brahms a Ă©crit sa premiĂšre sonate pour piano, il Ă©tait tellement saisi par la Hammerklavier qu’il n’a pas pu s’empĂȘcher de citer son premier thĂšme Ă  deux reprises, en do majeur, puis en si bĂ©mol, la tonalitĂ© de la Hammerklavier!

 

 

Allez-vous enregistrer ces petites piĂšces?

Peut-ĂȘtre
J’aimerais enregistrer les variations Diabelli, et les variations EroĂŻca que j’ai souvent donnĂ©es l’annĂ©e derniĂšre. Je ne pense pas aujourd’hui Ă  une intĂ©grale des variations! J’espĂšre en tout cas jouer de nouvelles Ɠuvres de Beethoven. L’an passĂ© j’ai appris la sonate pour cor et piano, peu frĂ©quentĂ©e, une sonate en dehors des sentiers battus qui m’a donnĂ© beaucoup de plaisir.

 

 

Quelles autres symphonies allez-vous diriger?

Celles qui sont programmĂ©es en concert sont les troisiĂšme, quatriĂšme, cinquiĂšme, septiĂšme  et neuviĂšme. Pour la neuviĂšme je dirigerai l’orchestre et les chƓurs de l’OpĂ©ra de Limoges. C’est avec ce mĂȘme orchestre que j’aurai l’immense et redoutable honneur de diriger l’opĂ©ra FidĂ©lio en 2022. Je connais trĂšs bien cette Ɠuvre de l’intĂ©rieur et d’autre part j’ai eu la chance de travailler longtemps avec d’excellents chanteurs: Paul Gay, Karine Deshayes, Sophie Koch
 Je n’ai jamais dirigĂ© d’opĂ©ra, mais son univers m’est familier. Ce sera sĂ»rement une folie, car quand mĂȘme je suis un pianiste, mais une expĂ©rience incroyable! Alain Mercier, le directeur de l’OpĂ©ra de Limoges, tenait Ă  me confier cet opĂ©ra, aprĂšs de nombreux projets menĂ©s ensemble. Pour le moment cela me semble juste vertigineux: c’est un Ă©norme dĂ©fi, mais il m’était impossible de le refuser!

 

 

Comment situez-vous cet opéra Fidélio?

Il est aussi Ă  la croisĂ©e des chemins: ce n’est plus un opĂ©ra mozartien, mais c’est encore un peu un singspiel. Ce n’est pas encore l’opĂ©ra de Wagner, et pourtant FidĂ©lio a Ă©tĂ© le modĂšle pour Wagner, avec le FreischĂŒtz de Weber!

 

 

Quels sont vos projets d’enregistrements pour l’avenir?

Continuer avec Beethoven! J’espĂšre enregistrer Ă  nouveau les Sonates pour piano d’ici 2027, qui sera elle aussi une annĂ©e de grande commĂ©moration. Dans l’immĂ©diat, le « Brahms Project » se poursuit avec Miguel Da Silva et Xavier Phillips: nous enregistrons les deux sonates opus 120 et le trio opus 114 dans leurs versions avec alto sur un CD qui paraĂźtra bientĂŽt. Et puis l’idĂ©e d’enregistrer Ă  l’avenir ses deux concertos pour piano en jouĂ©-dirigĂ© n’est pas sans me trotter dans la tĂȘte. La musique française fait Ă©galement partie de mes projets, avec un disque Debussy-Murail.

 

 

Vous citez le compositeur Tristan Murail: quelle est la place de la musique contemporaine dans votre répertoire?

Elle est fondamentale, et constamment prĂ©sente dans ma vie de musicien. Je m’intĂ©resse aux compositeurs qui me proposent un univers nouveau, inouĂŻ, comme l’était la musique de Beethoven lorsqu’on l’a entendue pour la premiĂšre fois. Tristan Murail, au mĂȘme titre qu’Hugues Dufour que j’ai beaucoup interprĂ©tĂ©, fait partie de ceux-lĂ . A l’instar de celle de Beethoven, sa musique rĂ©ussit l’exploit d’ĂȘtre Ă  la croisĂ©e des chemins: elle appartient au XXIĂšme siĂšcle, radicale dans son langage, elle a en mĂȘme temps cette qualitĂ© propre Ă  la musique spectrale de paraĂźtre familiĂšre Ă  l’oreille. Tristan Murail m’a Ă©crit une piĂšce intitulĂ©e « Cailloux dans l’eau », en hommage Ă  Debussy, que j’ai crĂ©Ă©e l’an dernier. Au mois de septembre, j’aurai le bonheur de crĂ©er deux nouvelles piĂšces pour piano qui feront partie du mĂȘme recueil.  Ce n’est pas tout! Il y a quelques annĂ©es j’ai jouĂ© son concerto pour piano et orchestre (le DĂ©senchantement du Monde, ndlr) en co-crĂ©ation avec Pierre-Laurent Aimard. Un grand Ă©vĂšnement se prĂ©pare pour la saison 2021-2022: je donnerai en crĂ©ation mondiale son nouveau concerto pour piano, avec l’orchestre philharmonique de la NDR, le 28 mai 2021 Ă  la Elbphilharmonie de Hambourg. Puis je le jouerai Ă  l’OpĂ©ra de Tokyo avec l’orchestre symphonique de la NHK, et enfin en 2022 Ă  Paris avec l’orchestre philharmonique de Radio France.
Une autre sortie discographique imminente va marquer mon actualitĂ© contemporaine: j’enregistre en fĂ©vrier deux grands cycles de piĂšces pour piano de Marc Monnet, regroupĂ©s sous le titre « En piĂšces », dont j’avais crĂ©Ă© le premier livre au festival Musica en 2012.

 

 

Vous ĂȘtes artiste associĂ© de l’Orchestre de Chambre de Paris, statut qui vous rĂ©unit dans de nombreux projets. Quel est le prochain?

Il s’agit de la crĂ©ation parisienne du Concerto pour piano d’AurĂ©lien Dumont. Ce concerto est nĂ© de ma commande au compositeur, en partenariat avec deux orchestres. Je l’ai donnĂ© en crĂ©ation mondiale Ă  l’OpĂ©ra de Limoges en octobre 2019. La crĂ©ation parisienne est prĂ©vue le 23 avril au ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es, avec l’OCP. Ce concerto a Ă©tĂ© spĂ©cialement Ă©crit pour ĂȘtre interprĂ©tĂ© en jouĂ©-dirigĂ©, comme Ă  l’époque de Mozart et de Beethoven. D’ailleurs il tire sa substance du douziĂšme concerto de Mozart, K414, que je jouerai aussi lors de ce concert. En deuxiĂšme partie, je dirigerai l’orchestre dans l’ouverture de Don Giovanni, et la Symphonie Haffner (n°35, K385).

 

 

Auparavant un autre Ă©vĂšnement attend les parisiens, dans le cadre de la cĂ©lĂ©bration de « l’annĂ©e Beethoven ». Il s’agit de l’intĂ©grale des Sonates qui sera donnĂ©e en mars Ă  l’auditorium de Radio France. Pouvez-vous nous en donner les dĂ©tails?

C’est un projet un peu hors-norme qui rassemble ses sonates et variations pour piano. Radio-France m’a demandĂ© de parrainer neuf pianistes de la nouvelle gĂ©nĂ©ration pour donner l’intĂ©grale des 32 sonates ainsi que les immenses variations « EroĂŻca » et « Diabelli » Ă  l’auditorium de Radio-France le week-end du 20 au 22 mars prochains. J’ouvrirai et clĂŽturerai cette grande croisiĂšre beethovenienne comme j’aime le faire depuis de nombreuses annĂ©es. Mon dĂ©sir est surtout de montrer Ă  quel point cette gĂ©nĂ©ration est douĂ©e, flamboyante, passionnante. J’ai eu moi-mĂȘme la chance de participer Ă  une intĂ©grale des 32 sonates avec cinq de mes collĂšgues il y a exactement vingt ans, grĂące Ă  un magnifique projet de RenĂ© Martin, le directeur des Folles JournĂ©es de Nantes et du festival de la Roque d’AnthĂ©ron. Aujourd’hui, l’idĂ©e me ravit de choisir Ă  mon tour de jeunes artistes d’une maturitĂ© musicale et d’une variĂ©tĂ© de personnalitĂ©s exceptionnelles. Je suis fier de les parrainer en cette annĂ©e de cĂ©lĂ©bration du gĂ©nie crĂ©ateur de Beethoven. Permettez-moi de les citer: Guillaume Bellom, Jean-Paul Gasparian, RĂ©my Geniet, Maroussia Gentet, Alexandre Kantorow (que nous remercions d’ĂȘtre restĂ© dans l’équipe d’origine malgrĂ© son agenda si chargĂ© depuis sa victoire Ă©clatante au dernier Concours Tchaikovsky), IsmaĂ«l Margain, SĂ©lim Mazari, Nathalia Milstein et Tanguy de Williencourt. Il s’agira d’un partage unique, et avant tout d’une grande et rĂ©jouissante fĂȘte musicale!

Propos recueillis par Jany Campello pour classiquenews.com, février 2020

 

 

 

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A ne pas manquer: les 32 sonates de Beethoven, Auditorium de Radio France, du 20 au 22 mars 2020. Programme et réservations sur maisondelaradio.fr

 

 
COMPTES-RENDUS, CRITIQUES sur CLASSIQUENEWS
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COMPTE-RENDU, critique, concert. PARIS, TCE, le 18 janv 2020. BEETHOVEN / FF GUY : les 5 Concertos pour piano. François-Frédéric GUY, piano et direction. Orchestre de Chambre de Paris
https://www.classiquenews.com/compte-rendu-critique-concert-paris-tce-le-18-janv-2020-beethoven-ff-guy-les-5-concertos-pour-piano/

 

 

 
COMPTE-RENDU, critique festival Les solistes Ă  Bagatelle, 16 septembre 2018, rĂ©cital François -FrĂ©dĂ©ric Guy, piano, Debussy, Murail, Beethoven. A l’orangerie du parc de Bagatelle, sous le ciel radieux d’un Ă©tĂ© qui n’avait pas dit son dernier mot, le public est venu nombreux dimanche 16 septembre, Ă©couter les deux derniers concerts clĂŽturant le festival Les Solistes Ă  Bagatelle. Un rĂ©cital de piano, puis de musique de chambre, comme de tradition dans cet Ă©vĂšnement, avec pour fil conducteur la musique du compositeur Tristan Murail, au cƓur de chacun des deux programmes. Comme se plait Ă  le dire Anne-Marie Reby Guy, sa directrice artistique, le festival vit avec son temps, et les Ɠuvres de compositeurs vivants sont les composantes incontournables de la programmation. Cette annĂ©e, Tristan Murail, mais aussi Bruno Mantovani, Ivan Fedele, George Benjamin et Allain Gaussin, auront ainsi apportĂ©, dans sa diversitĂ©, la touche contemporaine.
https://www.classiquenews.com/compte-rendu-festival-les-solistes-a-bagatelle-16-sept-2018-recital-francois-frederic-guy-piano-debussy-murail/

 

 

 

 

LIRE aussi notre grand DOSSIER BEETHOVEN 2020

beethoven 1803 apres Symphonie 1 creation symphonies romantiques classiquenews review compte rendu cd critique 800px-Beethoven_3DOSSIER BEETHOVEN 2020 : 250 ans de la naissance de Beethoven. L’anniversaire du plus grand compositeur romantique (avec Berlioz puis Wagner Ă©videmment) sera cĂ©lĂ©brĂ© tout au long de la saison 2020. Mettant en avant le gĂ©nie de la forme symphonique, le chercheur et l’expĂ©rimentateur dans le cadre du Quatuor Ă  cordes, sans omettre la puissance de son invention, dans le genre concertant : Concerto pour piano, pour violon, lieder et sonates pour piano, seul ou en dialogue avec violon, violoncelle
 Le gĂ©nie de Ludwig van Beethoven nĂ© en 1770, mort en 1827) accompagne et Ă©blouit l’essor du premier romantisme, quand Ă  Vienne se disperse l’hĂ©ritage de Haydn (qui deviendra son maĂźtre fin 1792) et de Mozart, quand Schubert aussi s’intĂ©resse mais si diffĂ©remment aux genres symphonique et chambriste. Venu tard Ă  la musique, gĂ©nie tardif donc (n’ayant rien composĂ© de trĂšs convaincant avant ses cantates Ă©crites en 1790 Ă  20 ans), Beethoven, avant Wagner, incarne le profil de l’artiste messianique, venu sur terre tel un Ă©lu sachant transmettre un message spirituel Ă  l’humanitĂ©. Le fait qu’il devienne sourd, accrĂ©dite davantage la figure du solitaire maudit, habitĂ© et rongĂ© par son imagination crĂ©ative. Pourtant l’homme sut par la puissance et la sincĂ©ritĂ© de son gĂ©nie, par l’intelligence de son caractĂšre pourtant peu facile, Ă  sĂ©duire et cultiver les amitiĂ©s. Ses rencontres se montrent souvent dĂ©cisives pour l’évolution de sa carriĂšre et de sa reconnaissance. Pour souligner combien le gĂ©nie de Beethoven est inclassable, singulier, CLASSIQUENEWS dresse le portrait de la vie de Beethoven (en 4 volets), puis distingue 4 Ă©pisodes de sa vie, particuliĂšrement dĂ©cisifs


 

CD, critique. Enrique Granados: Goyescas, Jean-Philippe Collard, piano,(1 CD la Dolce Volta 2019)

collard goyescas granados cd review cd critique classiquenewsCD, critique. Enrique Granados: Goyescas, Jean-Philippe Collard, piano,(1 CD la Dolce Volta 2019)   –   Le pianiste Jean-Philippe Collard a fĂȘtĂ© en ce dĂ©but d’annĂ©e, ses retrouvailles avec le public français, par son retour sur la scĂšne du ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es, qui lui a valu en janvier une belle ovation (au programme: Chopin: 24 PrĂ©ludes opus 28, FaurĂ©: Ballade opus 19, et extraits des Goyescas de Granados), en mĂȘme temps que par la parution de son livre de souvenirs et de rĂ©flexions: « Chemins de musique » (Ă©ditions Alma, Paris 2020), et celle de son dernier disque consacrĂ© aux Goyescas d’Enrique Granados (Ă©ditĂ© par le label La Dolce Volta). Au fil de sa grande carriĂšre, ses chemins l’avaient conduit Ă  enregistrer Chopin, FaurĂ©, Schumann, d’autres encore, et rĂ©cemment Rachmaninoff et Mussorgsky. On ne l’attendait pas chez Granados. Avec le compositeur catalan, voici qu’il nous surprend et nous subjugue.

des GOYESCAS sublimées

Les Goyescas n’appartiennent pas au folklore ibĂ©rique, ni Ă  son imagerie. Si elles sont irriguĂ©es en profondeur de la sĂšve espagnole, elles ne le sont pas au mĂȘme titre que l’Ɠuvre d’Albeniz, dont la suite IbĂ©ria en est le plus explicite tĂ©moignage. L’esprit espagnol transparait ici et lĂ , dans un rythme, une tournure, l’évocation d’une guitare, mais aussi dans la volatilitĂ© d’un parfum, les chaudes couleurs des sons
 Le peintre Goya, l’inspirateur, n’a donnĂ© que l’argument, Ă©tincelle de l’imagination du musicien. Cette suite en deux livres repose sur une histoire, aux contours esquissĂ©s Ă  grands traits, dont on ne sait rien des personnages, hormis qu’ils sont « Los Majos enamorados », sous-titre de l’Ɠuvre. De l’ivresse amoureuse au drame et Ă  la fantasmagorie, ces pages de Granados sont tissĂ©es de passions exacerbĂ©es, de rĂȘves, d’espoirs et de dĂ©sespoirs, de tendresse et de mĂ©lancolie, de douceur et de douleur sublimĂ©es. Jean-Philippe Collard donne Ă  leurs six Ă©pisodes une imprĂ©gnation particuliĂšre, alliant lyrisme puissant, climat romantique, Ă  la luxuriance des timbres. Los Requiebros (les compliments) Ă©blouit par son exubĂ©rance sonore extraordinaire: richesse des broderies qui s’entrelacent amoureusement, ourlĂ©es d’une transparente fluiditĂ©, fĂ©Ă©rie de couleurs Ă©clatantes. Le musicien s’y prĂ©lasse au dĂ©but, imprimant un sensuel balancement telle une barcarolle, puis donne des ailes aux Ă©lans lyriques dans un chant gĂ©nĂ©reux et passionnĂ©. Coloquio en la reja (dialogue derriĂšre la grille) commence dans la pĂ©nombre et la confidence, s’enflamme et se pare de noblesse jusque dans ses effusions. El Fandango de candil (le fandango Ă  la chandelle) frappe par son ton affirmĂ© et son Ă©lĂ©gance: un feu intĂ©rieur puissant couve sous sa tenue impeccable, la nettetĂ© de ses rythmes et de ses timbres, et quelle justesse dans l’accentuation! Le lyrisme mĂ©lancolique de Quejas o la maja y el ruiseñor (plaintes, ou la jeune fille et le rossignol) incite Ă  l’abandon et Ă  la rĂȘverie par son allure improvisĂ©e, mais jamais dĂ©cousue. C’est bien la difficultĂ© de cette fameuse piĂšce, dont l’interprĂšte trouve ici la juste respiration, sans verser dans un relĂąchement excessif. Au fil de la progression dramatique, J.P. Collard donne toute l’ampleur de son inspiration: la noirceur et la cruautĂ© de El amor y la muerte (l’amour et la mort) prennent sous ses doigts une dimension tragique bouleversante, dans l’entrechoc des sentiments, dans l’opposition des thĂšmes et des registres, les longues lignes de chant si poignantes, le lourd glas et l’expiration finale. La Serenata del espectro (la sĂ©rĂ©nade du spectre) a tout d’une danse grotesque, qui tourne en boucle, dĂ©risoire et fantomatique. Le pianiste joue Ă  l’envi de l’écartĂšlement et de la raideur de ses accords Ă  vide, soulignant leurs intervalles disgracieux, gratte rageusement les cordes d’une guitare, sur la rĂ©miniscence d’un dies irae installe une atmosphĂšre surnaturelle dans le mirage des aigus, Ă©tire dans une somptueuse longueur du son une derniĂšre ligne de chant. Quelle Ă©vocation!
Aux cĂŽtĂ©s de la version historique d’Alicia de Larrocha, de celle plus rĂ©cente et raffinĂ©e de Luis Fernando PĂ©rez, pour ne citer que ces deux exemples, l’enregistrement de Jean-Philippe Collard s’impose aujourd’hui comme une nouvelle rĂ©fĂ©rence. D’une architecture parfaitement Ă©difiĂ©e, sa version nous entraĂźne dans un univers de sensualitĂ©, de couleurs, d’éclairages, d’élans chavirants auquel nul ne saurait rĂ©sister.

 

 

 

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CD, critique. Enrique Granados: Goyescas, Jean-Philippe Collard, piano,(1 CD la Dolce Volta 2019)

COMPTE-RENDU, critique concert. PARIS, Salle Cortot, le 3 février 2020. Récital RAVEL. Miroslav Kultyshev, piano

COMPTE-RENDU, critique concert. PARIS, Salle Cortot, le 3 fĂ©vrier 2020. RĂ©cital RAVEL. Miroslav Kultyshev, piano. Les « Nuits du Piano Ă  Paris » , crĂ©Ă©es il y a 10 ans, prĂ©sentaient lundi 3 fĂ©vrier le premier concert de leur sĂ©rie 2020 Ă  la salle Cortot. S’étant donnĂ© la vocation de faire connaitre des artistes de stature internationale mais peu prĂ©sents sur les scĂšnes françaises, Patrice Moracchini, le crĂ©ateur et directeur artistique de ce cycle mais aussi du festival « Les Nuits du piano d’Erbalunga » en Corse, a invitĂ© le pianiste russe Miroslav Kultyshev, vainqueur en 2007 du XIIIĂšme Concours International de piano TchaĂŻkovski de Moscou. Le public parisien passionnĂ© de piano avait le choix ce soir du 3 fĂ©vrier, devant une offre multiple et allĂ©chante. Celui de la salle Cortot n’aura rien regrettĂ©, Ă©merveillĂ© par le talent de Kultyshev.

 

 

LE JARDIN FÉÉRIQUE DE MIROSLAV KULTYSHEV

 

 

Miroslav Kultychev concert piano critique review classiquenews la critique PIANO classiquenewsTandis que MikhaĂŻl Pletnev interprĂ©tait le soir mĂȘme Mozart et Beethoven Ă  la Philharmonie, son compatriote Miroslav Kultyshev avait choisi Ravel. Un timide sourire esquissĂ©, un regard Ă  peine croisĂ© avec le public – qui aura loisir de lire plus tard lorsqu’il saluera, dans le puits de ses deux grands yeux noirs rĂȘveurs et doux, les traits attachants de sa personnalitĂ© – et le voici dĂ©jĂ  penchĂ© sur le clavier, prĂȘt Ă  cueillir la tendre lumiĂšre des Jeux d’eau. Il lui suffit de quelques mesures, de l’ébauche de leur ligne souple dans un jeu dĂ©licat de sonoritĂ©s, pour nous introduire dans un jardin fĂ©Ă©rique, dont nous ne sortirons qu’à la fin du concert. Un univers oĂč nous le suivons oĂč qu’il aille, sans y trouver aucun ennui, que ce soit sur l’ocĂ©an ou dans la vallĂ©e des Miroirs, dans la candeur enfantine de la Sonatine ou la sensualitĂ© des valses. Chaque piĂšce semble un coffre Ă  trĂ©sors, qu’il ouvre avec dĂ©lectation, et dont il s’émerveille de chaque joyau. Ravel en contient avec lui certainement plus que nous ne l’imaginions: quelle variĂ©tĂ© dans les timbres, les espaces, les Ă©clairages! Tout cela sans jamais que ça ne paraisse trop, mais dans une respiration naturelle et un goĂ»t exquis.
Ces Jeux d’eau ne sont pas une surface miroitante et froide mais un flux vivant de sonoritĂ©s liquides: il nous plonge dans leurs voluptueuses profondeurs puis nous ramĂšne Ă  la douce irrisation de leur surface, et nous Ă©clabousse de leurs aigus de cristal. Les cinq piĂšces des Miroirs sont enchanteresses: les Noctuelles se dĂ©robent, insaisissables, dans une fluiditĂ© que rien n’entrave, laissent des traĂźnĂ©es impalpables et doucement colorĂ©es. L’étymologie de son patronyme ne le dĂ©ment pas, Kultyshev y cultive avec gourmandise le plaisir du son, dans une agogique subtile. Les Oiseaux tristes forment un paysage immobile, d’une grande profondeur de champs, dans l’étagement de ses plans sonores. Une barque sur l’ocĂ©an, se balance doucement, bercĂ©e par le flot continu et fondu des arpĂšges, sous le toucher sans lourdeur du pianiste. TrĂšs bien architecturĂ©e, il en varie les Ă©clairages comme les Ă©clats successifs du jour, donnant au climax une intensitĂ© renversante. Contraste avec l’Alborada del gracioso: quel caractĂšre! le jeu du pianiste se fait Ăąpre et sanguin, rageur et bouillant. Ici le trait est net, incisif, sans demi-teinte, le ton conquĂ©rant. Tout se pose dans les rĂ©sonances de la VallĂ©e des cloches, oĂč le pianiste donne de la largeur Ă  l’espace. Pour finir la premiĂšre partie, Kultyshev donne Ă  la Sonatine sa fraicheur ingĂ©nue, sa tendresse, et ses inflexions subtiles, ne les rĂ©pĂ©tant pas Ă  l’identique dans la reprise.
La seconde partie est consacrĂ©e aux valses. Tout d’abord le cycle si particulier des huit Valses Nobles et Sentimentales: Kultyshev sait en relever les contrastes, avec finesse et poĂ©sie, leur donner leurs saveurs propres, dans leur rondeur et leur suavitĂ©, ou au contraire dans leur rudesse et leur angulositĂ©. Énergique et sans dĂ©tour (la premiĂšre), retenue et Ă©tirĂ©e (la deuxiĂšme), spirituelle et allurĂ©e, (la sixiĂšme), dĂ©licate et allusive (la septiĂšme), il les enchaĂźne comme si cela allait de soi, avec Ă©lĂ©gance et sensualitĂ©, de la mĂȘme façon qu’il abordera ensuite la Valse (dans la trĂšs orchestrale transcription de A.Icharev), aprĂšs le court PrĂ©lude en la mineur, judicieuse transition. Il en donne une interprĂ©tation saisissante et troublante: elle commence sombre et fantomatique; dans ses tourbillons se tĂ©lescopent ses deux mondes: celui des fastes et des lustres, et celui dĂ©sagrĂ©gĂ© et violent. Comme un fĂ©lin il navigue entre ces deux atmosphĂšres, puissant et agile, en architecte et coloriste hors pair, jusqu’à sa fracassante fin.

Heureux de l’accueil enthousiaste du public, son sourire comme deux ailes dans l’azur, ses yeux noirs luisants de plaisir, il donnera trois bis, mais du Chopin: la Fantaisie-impromptu, et bien sĂ»r une valse et une mazurka. Un concert qu’il ne fallait pas manquer. CrĂ©dit photo Jan Eytan

COMPTE-RENDU, concours. PONTOISE, le 2 février 2020. 19Ú CONCOURS PIANO CAMPUS 2020

paino cmapus 2020 affiche classiquenewsCOMPTE-RENDU, concours. PONTOISE, le 2 fĂ©vrier 2020. CONCOURS PIANO CAMPUS 2020. Le 19Ăšme Concours International Piano Campus s’est dĂ©roulĂ© du 31 janvier au 2 fĂ©vrier Ă  Pontoise. Les Ă©preuves Ă©liminatoires ont permis d’entendre les douze candidats sĂ©lectionnĂ©s dans un programme de 30 mn dont l’Ɠuvre imposĂ©e Ă©tait cette annĂ©e une piĂšce de la compositrice Germaine Tailleferre, « Seule dans la forĂȘt ». Les trois finalistes retenus, le français Virgile Roche (21 ans), l’italien Davide Scarabottolo (18 ans), et le russe Timofei Vladimirov (18 ans), se sont produits sur la scĂšne du ThĂ©Ăątre des Louvrais dimanche 2 fĂ©vrier, devant un jury prĂ©sidĂ© par la pianiste Hisako Kawamura (Prix Clara Haskil 2007 et auparavant elle-mĂȘme laurĂ©ate du concours Piano Campus). Le compositeur Fabien Waksman, Ă©galement membre du jury, est l’auteur de la piĂšce contemporaine imposĂ©e, « Black Spirit », pour piano et orchestre, donnĂ©e en crĂ©ation mondiale par les trois jeunes pianistes. Tout de suite l’énoncĂ© du palmarĂšs:

 

 

Piano Campus d’Or : Timofei Vladimirov – Russie
Piano Campus d’Argent : Virgile Roche – France
Piano Campus de Bronze : Davide Scarabottolo – Italie

 

 
 

 

Prix de la RĂ©gion Ile-de-France, prix du Public, prix Points communs, prix Piano au musĂ©e WĂŒrth, prix du Festival d’Auvers-sur-Oise, prix de l’Orchestre du CRR de Cergy-Pontoise, prix jejouedupiano.com : Timofei Vladimirov
Prix Philippe Foriel-Destezet : Andrey Zenin
Prix de la Sacem, prix du Festival Baroque de Pontoise : Virgile Roche
Prix du Barreau du Val d’Oise : Nikita Burzanitsa
Prix Mazda Pontoise : Elian Ramamonjisoa
Prix du Conservatoire de Puteaux, prix du Piano retrouvĂ© aux Musicales d’Arnouville,
prix de la revue musicale Pianiste : John Gade
Prix de la Presse Musicale : Rachel Breen

 

 
 

 

Black Spirit de Fabien Waksman: la magie à l’Ɠuvre
Les Ă©preuves de finale commençaient par un court programme au choix des candidats, avant de se poursuivre avec Black Spirit de Fabien Waksman, puis le premier mouvement du concerto n°2 opus 18 de Rachmaninov. L’orchestre du CRR de Cergy-Pontoise sous la baguette efficace de son directeur BenoĂźt Girault, a Ă©tĂ© un partenaire de trĂšs haute tenue. On ne saurait que saluer le travail remarquable de prĂ©cision et de cohĂ©sion du chef et de ses musiciens, en particulier dans la crĂ©ation de Fabien Waksman: cette piĂšce de concours, virtuose et Ă©vocatrice, a Ă©tĂ© spĂ©cialement Ă©crite sous la forme d’un scherzo pour piano et orchestre, pour mettre en valeur les qualitĂ©s pianistiques et artistiques de ses interprĂštes. F. Waksman, lui-mĂȘme pianiste, nous dit qu’il a eu Ă  cƓur de proposer une piĂšce gratifiante tout en rĂ©pondant aux hautes exigences d’un concours international, et c’est effectivement le cas. InspirĂ©e de la scĂšne des sorciĂšres autour du chaudron du Macbeth de Shakespeare, cette Ɠuvre de 8 minutes est une danse satanique trĂšs rythmĂ©e, trĂšs imagĂ©e, mais pas si noire qu’elle ne le laisse entendre: elle situe son propos dans les multiples facettes de l’enchantement, la magie, hors de la dualitĂ© bien/mal, bon/mauvais. Une piĂšce au climat  trouble et surnaturel captivant, qui lassait entrevoir ça et lĂ  des rĂ©fĂ©rences Ă©videntes, notamment Ă  BartĂłk et Ă  la musique rĂ©pĂ©titive.

 

 
 

 

Trois lauréats à leurs justes places
Si dĂ©partager des candidats peut parfois donner du fil Ă  retordre Ă  un jury, il semblerait que le rĂ©sultat et les rĂ©compenses attribuĂ©es aient Ă©tĂ© consensuels, tant pour le jury que pour le public. Timofei Vladimirov s’est nettement dĂ©tachĂ© au fil des trois Ă©tapes, rĂ©vĂ©lant des qualitĂ©s incontestables Ă  tous niveaux, une inspiration et un sens musical exceptionnels. Le jeu de Davide Scarabottolo n’a pu souffrir la comparaison: trop souvent tendu, le son de son piano s’est avĂ©rĂ© court et cassant, manquant de couleurs, dans une Ă©chelle dynamique restreinte, en dĂ©pit de beaux moments dans les piĂšces avec orchestre. Enfin Virgile Roche a sĂ©duit par son art de respirer et de timbrer, la sobriĂ©tĂ© et la sensibilitĂ© touchante de son jeu. Son Ondine de Ravel un rien trop lente s’est dĂ©ployĂ©e souplement, sous un dĂ©licat toucher, et dans une progression dynamique maitrisĂ©e, suivie de l’Étude tableau opus 39 n°9 de Rachmaninov, choix judicieux, dĂ©montrant une approche plus charnue du son. Davide Scarabottolo n’a pas eu la main heureuse avec ses Liszt : deux Études d’exĂ©cution transcendante (n°10: allegro agitato molto, et n°12: Chasse-neige), la premiĂšre rĂ©vĂ©lant au dĂ©part quelques manques techniques, manquant de direction et de largeur sonore, la deuxiĂšme trop sonnante, passant Ă  cĂŽtĂ© de ses subtilitĂ©s dynamiques et de ses variations d’éclairage.

Timofei Vladimirov fit un choix trĂšs personnel et totalement assumĂ© avec l’Étude n°1 de Marc-AndrĂ© Hamelin (triple Ă©tude d’aprĂšs Chopin) et trois piĂšces extraites de l’opus 10 de Georgi Lvovitch Catoire, mettant en valeur sa technique infaillible, d’une esthĂ©tique remarquable et d’une efficacitĂ© en permanence au service de l’expression et des couleurs. Quelle subtilitĂ© et quel discernement chez ce pianiste, dans la sonoritĂ©, le phrasĂ©, et quelle belle rĂ©alisation du legato! Il s’est Ă©galement distinguĂ© en jouant sans partition Black Spirit – ce qui est une performance vu le temps mesurĂ© accordĂ© pour son Ă©tude – avec une prĂ©cision horlogĂšre, en permanence Ă  l’affut de l’orchestre, faisant preuve d’un sens accompli de la construction, colorant les accords de l’intĂ©rieur, dissociant les timbres, les longueurs de sons, accentuant Ă  bon escient, transformant la fin en brasier. Dans cette mĂȘme piĂšce, Davide Scarabottolo a montrĂ© des qualitĂ©s sur le plan de l’approche rythmique, mais lĂ  encore les couleurs n’y Ă©taient pas, et maintes fois le manque de projection et de caractĂ©risation du son l’a cantonnĂ© derriĂšre l’orchestre.

Virgile Roche s’est coulĂ© dans une vision de l’Ɠuvre trĂšs Ă©vocatrice, accordant ses couleurs avec celles de l’orchestre, entrant dans son atmosphĂšre trouble, lui restituant ses Ă©clairages mouvants, son inquiĂ©tante Ă©trangetĂ©, sa transe finale. Une qualitĂ© de rĂ©alisation qui lui a valu le prix de la Sacem. Son interprĂ©tation du concerto de Rachmaninov n’a pas manquĂ© de panache non plus, laissant tout entendre dans un beau son, son jeu lĂ©gĂšrement trop articulĂ©, mais d’un beau lyrisme surtout Ă  la fin du mouvement, aprĂšs un passage d’accords en rupture de tempo un peu trop appuyĂ©e. L’italien Davide Scarabottolo n’a pas convaincu dans ce concerto: un lĂ©ger dĂ©calage avec l’orchestre au dĂ©but, une absence de legato dans le chant, et un jeu plus vertical que dans la ligne, un manque de couleurs et de clartĂ© de la polyphonie, le son souvent noyĂ© sous l’orchestre. Quelques passages rĂ©ussis nĂ©anmoins comme celui en accords avant la fin. Avec Timofei Vladimirov, l’évidence est lĂ  dĂšs les premiers accords. PrĂ©sence, justesse de l’expression, incarnation
le pianiste entre dans ce concerto habitĂ© par lui. Son jeu a du poids, du corps, tout est parfaitement timbrĂ©, le chant est chaleureux et la ligne est d’une somptueuse longueur. Vladimirov vit ce qu’il joue dans un Ă©lan passionnĂ©, et ce qu’il joue est beau et noble.

Le verdict tombĂ© sans surprise, Timofei Vladimirov rafle sept prix en plus du Campus d’or, dont le prix du public. Virgile Roche est aussi bien dotĂ© avec le Prix de la Sacem, et le Prix du Festival baroque de Pontoise. Les candidats non retenus pour la finale ne sont pas oubliĂ©s: le français John Gade remporte trois prix spĂ©ciaux, l’amĂ©ricaine Rachel Green celui de la Presse Musicale pour son interprĂ©tation de la sonate n°27 opus 90 de Beethoven.

 

 

 

Pascal Escande, PrĂ©sident et directeur artistique du concours, a raison d’ĂȘtre content de ce beau millĂ©sime d’artistes, et nous promet une prochaine Ă©dition, la 20Ăšme, festive et exceptionnelle, avec en ligne de mire la prĂ©sence de tous ceux qui ont marquĂ© le concours, et la crĂ©ation d’un Prix Brigitte Engerer.

En attendant, il reste Ă  souhaiter belle vie artistique et pianistique aux douze participants et aux laurĂ©ats de l’annĂ©e.

COMPTE-RENDU, critique, PIANO. PARIS, Philharmonie, 19, 21 janvier 2020. DEUX RÉCITALS Daniel BARENBOIM, piano. BEETHOVEN : fin de l’intĂ©grale des Sonates.

Daniel Barenboim sublime ElgarCOMPTE-RENDU, critique, PIANO. PARIS, Philharmonie, 19, 21 janvier 2020. DEUX RÉCITALS Daniel BARENBOIM, piano. BEETHOVEN : fin de l’intĂ©grale des Sonates. Il y a un an, Daniel Barenboim ouvrait Ă  la Philharmonie de Paris le cycle complet des 32 sonates de Beethoven avec au programme de ce premier concert, la Sonate n°1 opus 2 n°1, la Sonate n°18 opus 31 n°3, et la Sonate n°29 opus 106 « Hammerklavier ». Ne passant pas par quatre chemins, il donnait ainsi d’emblĂ©e la mesure de l’ouvrage, posant l’inaugurale sonate dĂ©diĂ©e au maĂźtre Haydn, dans sa forme conventionnelle, au pied de l’Everest opus 106, composĂ© vingt ans plus tard. Ce mois de janvier 2020, alors que la cĂ©lĂ©bration du 250Ăšme anniversaire de la naissance du compositeur n’a fait que commencer, il a refermĂ© le cycle avec deux concerts, au terme desquels bien sĂ»r la sonate n°32 opus 111.

 

 

 

BARENBOIM ACHÈVE À NOUVEAU SA LONGUE ASCENSION DU MASSIF BEETHOVEN

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Hors de leur ordre chronologique, Barenboim Ă©quilibre ses programmes piochant Ă  bon escient quatre sonates pour chacun d’eux, dans les diffĂ©rentes pĂ©riodes de composition. Ainsi l’auditeur occasionnel peut apprĂ©hender l’Ɠuvre du compositeur sous ses aspects successifs. Le 19 janvier, il commence avec la paisible sonate n°15 opus 28, dite pastorale. Il en brosse l’atmosphĂšre sans empressement, laissant dĂ©jĂ  apparaĂźtre de beaux et dĂ©licats pianissimos, jouant d’échos dans le scherzo, laissant Ă©clore le rondo allegro final comme un lever de jour, par la fraiche Ă©mergence de ses contrastes. Manifestement gĂȘnĂ© par les toux nombreuses et intempestives d’un public peu concentrĂ©, le pianiste signifie cette incommoditĂ© en agitant son mouchoir, geste hĂ©las devenu rĂ©curant. La sonate n°3 opus 2 n°3 en pĂątira par endroits, les tierces un peu « savonnĂ©es » manquant de nettetĂ©. Mais Barenboim est maĂźtre dans la science des phrases, qu’il sait conduire et soigner d’un bout Ă  l’autre, et il nous amĂšne dans un adagio jouĂ© mezza voce, sans sĂ©cheresse, sur les couleurs denses des basses, qui nous fait retenir notre souffle, jusqu’au scherzo espiĂšgle, puis Ă  l’allegro oĂč les accords de sixte s’amusent Ă  grimper puis redescendre non sans jubilation. La Sonate n° 24 opus 78 « À ThĂ©rĂšse » part mal, en dĂ©pit d’un dĂ©but trĂšs solennel, et D. Barenboim ne parvient pas Ă  la domestiquer, malgrĂ© sa technique et sa connaissance infaillible du texte. Elle sort maladroite, et il s’en faut de peu qu’elle parte dans le dĂ©cor. Dommage pour ce bijou en deux mouvements si attendu. La sonate n°30 opus 109 commence dans un halo de pĂ©dale, faisant Ă©cho Ă  la Pastorale entendue en ouverture, et dĂ©ploie ses arpĂšges expressifs sans prĂ©cipitation, loin du brio technique. Contrastent avec ces larges Ă©ventails de notes de touchants passages pp et mĂȘme ppp, murmures tĂ©nus du plus tendre effet. Dans leur foulĂ©e le Prestissimo un peu alourdi n’est que presto: il n’est pas ce tourbillon hallucinĂ©, cette course effrĂ©nĂ©e au souffle court, mais donne Ă  entendre ses moindres dĂ©tails contrapuntiques. Le thĂšme de l’Andante lui aussi arrive un peu plombĂ©, trop lent et appuyĂ©. les variations qui suivent trouvent malgrĂ© cela leur ton juste, et le temps qui leur convient. La fin avec le retour du thĂšme est poignante de recueillement.

Le 21 janvier, la salle Pierre Boulez accueillait une derniĂšre fois le public, y compris sur scĂšne, pour l’ultime volet de l’intĂ©grale. En premiĂšre partie, deux sonates des premiers opus. La sonate n°9 opus 14 n°1 en mi majeur rĂ©vĂšle sous son ton badin un toucher fin et rond. Barenboim ne dĂ©laisse aucunement le charme et l’esprit de cette sonate, soignant les phrases jusqu’au bout, changeant subtilement d’intonation dans le « da capo » de l’Allegretto, donnant vie Ă  l’Allegro comodo par des dynamiques savamment dosĂ©es, sur le lĂ©ger bouillon des basses en triolets. La sonate n°4 opus 7 lui emboĂźte le pas un demi-ton plus bas (en mi bĂ©mol majeur). Elle emporte notre enthousiasme, sans nul doute la plus rĂ©ussie du programme. Le premier mouvement est brillant, impĂ©tueux et contrastĂ©, jouĂ© dans l’urgence de son rythme ternaire, ponctuĂ© des Ă©clats de ses sforzando. Le largo est magnifique de retenue et de profondeur: Barenboim nous en offre les silences comme des miroirs de l’ñme, donne Ă  ses notes Ă©parses une densitĂ© expressive bouleversante, sort du piano des trĂ©sors de sons, des pianissimi miraculeux, suspend le temps. Le dernier mouvement est un enchantement, tout en dĂ©licatesse et rondeur de propos. Barenboim possĂšde cet art de l’enchaĂźnement, glissant avec souplesse d’un thĂšme Ă  l’autre, sans aucune rupture. La sonate n°22 opus 54, une autre de celles en deux mouvements qui Ă©maillent le corpus, tranche par l’austĂ©ritĂ© de ses octaves (menuetto) et frappe par ses contrastes et ses accentuations Ă  contre-pied. En particulier dans l’allegretto, Barenboim semble opposer deux Ă©lĂ©ments, la terre et l’air, et tendre l’Ɠuvre entre ces deux pĂŽles, alternant vision tellurique et impalpable atmosphĂšre, avant de culminer dans la jubilation de la coda « piu allegro ». Cette sonate et sa tonalitĂ© de fa majeur articule idĂ©alement le programme entre les prĂ©cĂ©dentes et la suivante, l’ultime sonate n°32 opus 111. Barenboim y marque Ă©galement fortement les contrastes: le premier mouvement Ă  l’ouverture massive (Maestoso) et au dĂ©veloppement tellurique, tenu fermement, est d’une rudesse et d’une Ă©nergie puisĂ©e Ă  la limite de ses ressources, telle une lutte acharnĂ©e; dans le second mouvement, l’Arietta chantant dans une douceur et une humilitĂ© infinies laisse place aux variations jouĂ©es dans des dynamiques trĂšs mesurĂ©es, jusqu’à la rarĂ©faction sonore maximale. Barenboim nous emmĂšne aux confins du son dans les deux derniĂšres variations, nous fait tendre l’écoute vers l’épicentre de la scĂšne, pour atteindre le firmament tĂ©nu des doubles croches perchĂ©es dans l’aigu du clavier, prenant un risque non nĂ©gligeable en abandonnant toute idĂ©e de projection fusse-t-elle minime dans le volume acoustique de la salle, celui de friser l’inconsistance sonore. Il n’en sera heureusement rien, et malgrĂ© des accrocs ici et lĂ , dans les octaves du premier mouvement notamment, et une erreur Ă  la fin de la deuxiĂšme variation, il n’aura cessĂ© de nous toucher par la profondeur et l’authenticitĂ© de son expression. Le rĂ©cital s’achĂšve sur le dĂ©risoire, mais ĂŽ combien symbolique, quart de soupir qui boucle le cycle des sonates. Par une ovation debout, le public tĂ©moigne de sa gratitude envers l’immense musicien pour avoir ainsi fait couler le fleuve des plus grandes sonates jamais Ă©crites. Hommage plus que lĂ©gitime quand on songe Ă  la somme que ce cycle reprĂ©sente et que Daniel Barenboim est l’un des rares Ă  le jouer de mĂ©moire, depuis l’ñge de 18 ans!

 

 

   

 

 

COMPTE-RENDU, critique, concert. PARIS, TCE, le 18 janv 2020. BEETHOVEN / FF GUY : les 5 Concertos pour piano

beethoven-ludwig-dossier-specila-file-annonce-concerts-opera-classiquenews-beethoven-2020COMPTE-RENDU, critique, concert. PARIS, TCE, le 18 janv 2020. BEETHOVEN / FF GUY : les 5 Concertos pour piano. François-FrĂ©dĂ©ric GUY, piano et direction. Orchestre de Chambre de Paris, THÉÂTRE DES CHAMPS ÉLYSÉES, Paris, 18 janvier 2020. Les 5 concertos pour piano de Beethoven.  La cĂ©lĂ©bration des 250 ans de la naissance de Beethoven a commencĂ© en ce dĂ©but d’annĂ©e dans la monumentalitĂ©, avec l’intĂ©gralitĂ© de ses concertos pour piano donnĂ©s en une soirĂ©e, une folie que le compositeur n’aurait pas condamnĂ©e – rappelons-nous ce soir du 22 dĂ©cembre 1808 Ă  Vienne: crĂ©ation du quatriĂšme concerto, mais aussi des symphonies 5 et 6, que « complĂ©taient » l’aria « Ah, perfido! », la Fantaisie pour piano opus 77 et la Fantaisie chorale opus 80! Un vĂ©ritable dĂ©fi relevĂ© par ses interprĂštes, l’Orchestre de Chambre de Paris et le pianiste François-FrĂ©dĂ©ric Guy, tous en grande forme, devant le public enthousiaste du ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es plein Ă  craquer.

 

 

 

 

LA QUINTESSENCE DES CONCERTOS DE BEETHOVEN

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Francois-Frederic GuyCinq chefs-d’Ɠuvre, trois heures de musique, un musicien qui cumule les fonctions – pianiste soliste et chef – suffisamment de quoi ĂȘtre piquĂ© de curiositĂ©. On pousse la porte du ThĂ©Ăątre en se demandant si l’endurance des musiciens va tenir, si notre propre Ă©coute restera dans son acuitĂ©, si ce concert XXL ne ressemblera pas plutĂŽt Ă  un grand show, au dĂ©triment du sens musical. Certains craignent dĂ©jĂ  l’indigestion Beethoven avant mĂȘme le dĂ©but du festin attendu cette annĂ©e. C’est sans compter sur l’énergie, l’expĂ©rience et l’engagement artistique de François-FrĂ©dĂ©ric Guy, la connivence du musicien et de la formation orchestrale qui n’a rien de conjoncturel, s’inscrivant dans la continuitĂ© d’une collaboration de plusieurs annĂ©es (ils jouĂšrent cette intĂ©grale au festival Berlioz Ă  la CĂŽte-Saint-AndrĂ© en 2015). Photo ci dessus  : FF Guy / © C Doutre.

La soirĂ©e se dĂ©roule en trois parties, et commence avec le premier puis le troisiĂšme concerto (opus 15 et opus 37), enchaĂźnant les tonalitĂ©s d’ut majeur puis ut mineur. L’introduction orchestrale du premier mouvement (concerto n°1) annonce une belle vitalitĂ© musicale, insufflĂ©e par la direction de F.F. Guy, mais serait-il sous l’effet d’un accĂšs soudain de conscience devant le pic Ă  gravir? Lorsque le pianiste fait son entrĂ©e, une lĂ©gĂšre indĂ©termination se fait sentir au tout dĂ©but, et le bon Ă©quilibre entre l’orchestre et son instrument met quelques mesures Ă  s’instaurer. Le propos se clarifie cependant, et les marques se prennent rapidement de part et d’autre. A partir de la seconde partie du mouvement, le concerto irradie de toute sa lumiĂšre, le piano chante dans un phrasĂ© ample, dĂ©roule des avalanches de traits dans une fluiditĂ© parfaite, jusqu’à la cadence, thĂ©Ăątrale et facĂ©tieuse. AprĂšs le Largo, de grande hauteur de ton, jouĂ© avec une sobriĂ©tĂ© de bon aloi, le rondo caracole avec vigueur dans un do majeur triomphant. Le rythme de croisiĂšre est pris, et le troisiĂšme concerto expose ses thĂšmes dans une nettetĂ© de traits et des couleurs orchestrales caractĂ©risĂ©es. Le piano joue des oppositions entre fermetĂ© de ton et lyrisme puissant. Le largo est renversant d’émotion: F-F. Guy donne Ă  son thĂšme, lent et recueilli, des contours expressifs bouleversants, qu’il relaie Ă  l’orchestre donnant ampleur et profondeur au chant, soutenu dans le grave des cordes. Ce n’est pas pour notre dĂ©plaisir qu’il force par moments le trait de l’humour dans le rondo final, plein d’enthousiasme, vigoureux et spirituel, entrainant l’orchestre dans l’euphorie contagieuse de la coda.
Une heure aprĂšs, c’est une autre paire de concertos, avec le deuxiĂšme opus 19 en si bĂ©mol majeur, puis le quatriĂšme opus 58 en sol majeur. CĂŽtoiement intĂ©ressant du second, encore dans l’esprit mozartien, brillant de ses cascades de gammes et d’une pudique tendresse dans son adagio, et du quatriĂšme Ă  l’envergure orchestrale des grandes symphonies beethoveniennes. Deux mondes, deux approches musicales et pianistiques dont François-FrĂ©dĂ©ric Guy distingue la virtuositĂ© avec justesse: le toucher, l’articulation et le phrasĂ©, le poids, la pĂ©dale, tout y est parfaitement Ă  sa place. Quel somptueux legato dans l’adagio du deuxiĂšme concerto, qui s’achĂšve dans l’évanescence! Dans le quatriĂšme concerto, il sait densifier, donner la gravitĂ©, comme il sait aussi effiler le son, l’élever, lui enlever de la matiĂšre tout en lui donnant sa longueur, cela au piano comme Ă  l’orchestre. Son rondo final propage sa belle humeur, son invulnĂ©rable optimisme, dans les vertus de ses timbres (haute tenue des trompettes et timbales) et de ses rythmes, d’une nettetĂ© impeccable chez les cordes.

Ludwig-Van-BeethovenLa soirĂ©e culmine avec le cinquiĂšme concerto « l’Empereur » opus 73 en mi bĂ©mol majeur. Dans une Ă©nergie dĂ©cuplĂ©e, François-FrĂ©dĂ©ric Guy et l’OCP lui donnent fiĂšre allure: l’Ɠuvre mythique resplendit dans toute sa grandeur. Le premier mouvement, Ă  l’inĂ©branlable et puissante architecture, a une classe formidable. Le pianiste-chef incarne devant nous un Beethoven Ă  la vitalitĂ© solaire, qui avec une aisance et un naturel confondants passe de la direction Ă  l’instrument, prĂ©cis dans les gestes qu’il adresse Ă  l’orchestre comme dans ses prises de parole au clavier. L’adagio, dans sa simplicitĂ©, nous tient hors sol, admirablement servi par la majestĂ© des cors, et le finale jubilatoire et triomphant couronne de son ultime effet anticyclonique cette soirĂ©e revigorante et si incroyable.

Devant cet impressionnant hommage, rendu par un beethovĂ©nien Ă©mĂ©rite et un orchestre d’une qualitĂ© et d’une homogĂ©nĂ©itĂ© remarquables, rĂ©unissant autant d’excellents solistes, les rappels se succĂšdent jusqu’à l’ovation debout du public, libĂ©rant des bravos des quatre coins du thĂ©Ăątre. L’annĂ©e Beethoven s’ouvre magistralement avec ses concertos. Elle promet encore de grands rendez-vous
 A suivre.

 

 

 

 

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CD, critique. « Sheherazade », Alireza Mashayekhi, Layla Ramezan, piano, Djamchid Chemirami, narration, Keyvan Chemirami, zarb et santur (1 cd Paraty, 2019)

LRamezan_Sheherazade_COUV_HM-300x300CD, critique. « Sheherazade », Alireza Mashayekhi, Layla Ramezan, piano, Djamchid Chemirami, narration, Keyvan Chemirami, zarb et santur (1 cd Paraty, 2019) – Voici avec ce disque paru fin 2019, une invitation au voyage, une Ă©vasion vers un ailleurs hors du temps, hors du monde. La pianiste iranienne Layla Ramezan signe ici avec Sheherazade, Ɠuvre maĂźtresse du compositeur Alireza Mashayekhi (1940), le deuxiĂšme volume de son anthologie de « 100 ans de musique classique iranienne » (4 CD). Elle nous transporte dans une Perse lointaine et Ă©ternelle, oĂč le piano, symbole culturel occidental par excellence, entrelace ses sonoritĂ©s avec celles du zarb et du santur, sous les improvisations dĂ©licates de Keyvan Chemirami, et avec la voix de son pĂšre, Djamchid Chemirami, dans une narration semblant venir de la nuit des temps, quoiqu’écrite par le compositeur.

Layla Ramezan : le piano aux 1001 couleurs


L’Ɠuvre composĂ©e en 1992 est un modĂšle d’heureux mariage entre modernitĂ© et tradition: on apprend dans le livret que le piano, loin de pouvoir traduire avec ses demis-tons Ă©gaux les intonations persanes dans leurs micro-inflexions, leurs micro-intervalles a cependant Ă©tĂ© en Iran un instrument important au XIXĂšme siĂšcle, et a jouĂ© un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant au XXĂšme siĂšcle dans la fusion de la musique savante traditionnelle et de la musique classique europĂ©enne. Partant de l’écriture monophonique de la musique persane, Mashayekhi bĂątit une riche polyphonie tout en l’intĂ©grant dans l’architecture, ou la trame de ses piĂšces. Cela est particuliĂšrement manifeste dans celle intitulĂ©e « The escape », la plus dĂ©veloppĂ©e de toutes. L’instrument-roi en perd son europĂ©enne teinture prenant une couleur orientale sous les doigts de Layla Ramezan. Cette artiste voyageuse, passĂ©e par la France et Ă©tablie en Suisse, mais restĂ©e iranienne dans l’ñme et dans sa chair, incarne Ă  merveille cette musique si particuliĂšre dans ses sonoritĂ©s, ses rythmes, et le temps musical qui lui est propre. Elle nous ouvre les portes de ses neuf piĂšces sur un monde de poĂ©sie et de raffinement. On y entre comme dans un rĂȘve qui nous prend dans les mailles de son mystĂšre, de ses rĂ©sonances, et de ses scĂšnes imaginaires. Il n’y a qu’à se laisser porter par la voix envoutante de D. Chemirami, et se laisser envelopper des sonoritĂ©s de brocart que la pianiste obtient formant une palette extraordinairement variĂ©e, qui Ă©voquent les personnages du rĂ©cit en leur for intĂ©rieur: rĂ©sonances de bronze dans « The battle », que des aigus graciles dans leur vif argent s’emploient Ă  dĂ©sarmer, discontinuitĂ© sonore et rythmique dans « The fury » figurant l’égarement, rĂȘveurs accords consonants dans « Beyond the clouds », dialogue subtile de la grĂące et du drame dans « The mirage ». Layla Ramezan en conteuse et peintre, magicienne et poĂ©tesse, nous conduit aux confins des portes du dĂ©sert, dans une autre respiration du monde, oĂč la musique dans ses abandons et ses tensions invite Ă  la mĂ©ditation, au lĂącher-prise, et Ă  la rencontre d’une part de soi-mĂȘme, Ă  l’instar de cet ancien roi perse. Hors des bruits du temps prĂ©sent, il nous suffit d’entrer dans les nuits de Sheherazade


 

 

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CD, critique. « Sheherazade » by Alireza Mashayekhi, Layla Ramezan plays 100 years of iranian piano music. volume 2. (1 cd Paraty, 2019).

 

VIDÉO :

COMPTE-RENDU, festival. ERSTEIN, PIANO AU MUSÉE WÜRTH, 15-24 nov 2019. Jean-Baptiste Fonlupt, Gaspard Thomas, Tedi Papavrami, Maki Okada, Vanessa Wagner, Olivia Gay, Martin Stadtfeld. 

COMPTE-RENDU, FESTIVAL. PIANO AU MUSÉE WÜRTH, ERSTEIN, NOVEMBRE 2019, Jean-Baptiste Fonlupt, Gaspard Thomas, Tedi Papavrami, Maki Okada, Vanessa Wagner, Olivia Gay, Martin Stadtfeld.

wurth-piano-au-musee-urth-piano-concerts-critique-annonce-classiquenews-piano-au-musee-wurth-2019-vignette« De l’humour en toutes choses! » C’est la carte que le festival Piano au MusĂ©e WĂŒrth a jouĂ©e pour sa quatriĂšme Ă©dition, du 15 au 24 novembre dernier. Cet « art d’exister », comme le disait le journaliste Ă©crivain Robert Escarpit, Olivier Erouart, son directeur artistique, nous a dĂ©montrĂ© qu’il fut aussi cultivĂ© par les compositeurs les plus inattendus. Comme on va chercher les Ɠufs cachĂ©s Ă  PĂąques, nous sommes allĂ©s dĂ©nicher ses perles, quelques unes flagrantes, mais d’autres camouflĂ©es aux cƓur d’une programmation en apparence bien sĂ©rieuse


 

 

 

JEAN-BAPTISTE FONLUPT JOUE CHOPIN, LISZT 
ET PICHON!

 

jean baptiste fonlupt credit beatrice cruveiller concert critique classiquenewsArrivĂ©e au musĂ©e. La grisaille automnale dehors, mais le sas franchi, les couleurs! Celles bigarrĂ©es des Ɠuvres de l’artiste mexicain JosĂ© de GuimarĂŁes appartenant Ă  la collection WĂŒrth, sujet de l’exposition annuelle. Elle donne le ton, avec son  croustillant alphabet africain, ses crĂąnes rigolards de toile en toile, sa « muerte »personnifiĂ©e en capeline et robe de dentelle. On jette un Ɠil sur le programme du week-end – voyons
Chopin: nocturnes, Barcarolle, Sonate en si mineur, Liszt: la VallĂ©e d’Obermann, deuxiĂšme Ballade
etc – pas de quoi au demeurant dĂ©clencher le moindre rire! On y regarde d’un peu plus prĂšs. RĂ©cital de Jean-Baptiste Fonlupt: Chopin, Liszt
et un certain FrĂ©dĂ©ric Pichon au programme. Comment soupçonner que Chopin, souffrant de son arrachement Ă  sa Pologne natale, de ses dĂ©boires sentimentaux, et de la maladie qui l’emportera, eut autant d’humour pour signer d’un anagramme un journal parodiant le « Warsaw Courier », et cette piĂšce de jeunesse qu’est la Polonaise en sol diĂšse mineur? Redondante de trilles et d’ornements,  Fonlupt en dĂ©roule ses guirlandes et fioritures avec une frivolitĂ© malicieuse, et une Ă©lĂ©gance que l’on retrouve dans les quatre mazurkas qui lui succĂšdent. Auparavant deux Ɠuvres tardives: le Nocturne en mi bĂ©mol majeur opus 55 n°2, dans une retenue dĂ©routante au dĂ©part, qui en dĂ©voile les dĂ©tails expressifs plus que la ligne et l’élan romantique, et la Barcarolle opus 60, elle, assez rapide et solaire. Pas de demi-teintes dans ses Mazurkas (opus 30 n°1, opus 6 n°2, opus 24 n°2, opus 63 n°1) au caractĂšre trempĂ©, vigoureuses et joueuses. MĂȘme Ă©tat d’esprit de l’Andante Spianato et Grande Polonaise brillante opus 22, de noble allure, et sonnant de l’éclat de ses feux dans l’auditorium Ă  l’acoustique parfaite. Il faudra chercher loin les traits d’humour dans les Liszt de la deuxiĂšme partie: La chapelle de Guillaume Tell, La vallĂ©e d’Obermann, et la deuxiĂšme Ballade se tournent davantage vers la mĂ©ditation et la mĂ©taphysique. Fonlupt porte ces Ɠuvres comme de longs fleuves aux eaux denses dont aucun obstacle ne viendrait entraver la force du cours. Son jeu nous porte aussi, orchestral et gĂ©nĂ©reux, dans le son toujours plein et dans l’évocation. il va Ă  l’essentiel, comme ce PrĂ©lude opus 28 n°13 qui ponctue la soirĂ©e, dans son Ă©pure. CrĂ©dit photo B Cruveiller.

 

 

 

TEDI PAPAVRAMI ET MAKI OKADA EN TOUTE COMPLICITÉ 

tedi papavrami maki okadaLe lendemain, Tedi Papavrami et Maki Okada, unis Ă  la scĂšne comme Ă  la ville, nous donnent un programme violon-piano dont ils ne manquent pas de relever les pointes d’esprit et d’humour, en grande complicitĂ©. LĂ©gĂšretĂ© de ton dans la sonate opus 30 n°3 de Beethoven, servie par le toucher vif et colorĂ© de la pianiste, et belle humeur du sol majeur sous l’archet radieux de Papavrami. Autre atmosphĂšre dans la Sonate pour violon et piano de Poulenc: la plaisanterie s’y fait grinçante et l’on y rit jaune. Cette sonate « rĂątĂ©e », des propres mots de Poulenc, ne l’est en tout cas pas pour nous ce soir-lĂ , jouĂ©e par ces interprĂštes. Les contrastes et sautes d’humeur, le coq Ă  l’ñne et ses difficultĂ©s techniques inhĂ©rentes, ne semblent pas les Ă©prouver, et le duo n’en fait qu’une bouchĂ©e, ne perdant jamais de vue le second degrĂ© du propos, si reprĂ©sentatif du compositeur.TantĂŽt fĂ©roce et rude, tantĂŽt douçùtre (1er mouvement), d’une tĂ©nuitĂ© suave et enjĂŽleuse (2Ăšme mouvement), le propos se fait tour Ă  tour Ăąpre, facĂ©tieux, alangui, enjouĂ©, d’un lyrisme tragique noirci par les accords graves du piano, dans les sons rauques ou flĂ»tĂ©s du violon (3Ăšme mouvement). Papavrami dĂ©ploie ici une palette expressive riche et large, tout comme dans la sonate n°2 opus 94 bis de Prokofiev qui vient en miroir et ouvre la seconde partie, magnifiquement chantĂ©e (Moderato et Andante), bondissante (scherzo) et corrosive (Allegro con brio). La soirĂ©e se termine sur la bonne humeur et la verve espagnole de la Fantaisie sur des thĂšmes de Carmen de Sarasate, chaleureusement applaudie. Photo (DR)

 

 

 

UN DIMANCHE AVEC GASPARD, VANESSA, OLIVIA ET MARTIN
 

Le dimanche, le musĂ©e vous retient dans ses murs pour la journĂ©e; quasiment douze heures non stop d’immersion musicale et artistique, depuis le rĂ©cital du jeune pianiste Gaspard Thomas, jusqu’à celui, en soirĂ©e, du pianiste allemand Martin Stadtfeld. Trois concerts en tout avec celui de fin d’aprĂšs-midi, qui donne Ă  nouveau place Ă  la musique de chambre, rĂ©unissant Vanessa Wagner (piano) et Olivia Gay (violoncelle). Une ambiance chaleureuse qui propose entre-temps aux visiteurs mĂ©lomanes le parcours de l’exposition, un buffet et une dĂ©gustation de champagne, et le spectacle des Ă©tudiants des classes du conservatoires de Strasbourg. Gaspard Thomas est un laurĂ©at comblĂ© du concours Piano Campus, puisqu’il y a obtenu le Prix d’argent, mais aussi non moins de 7 autres prix, du jamais vu! A l’écouter, Chopin nous ouvre un chemin de lumiĂšre, avec le Nocturne opus 62 n°1, puis la Sonate n°3 en si mineur opus 58, et enfin le Scherzo n°4 opus 54. Le son est plein, voire charnu, agrĂ©ablement projetĂ©. Pas de sophistication  accessoire, mais l’évidence du chant dans sa variĂ©tĂ© de tessitures, conduit avec noblesse: ce musicien ne colore pas d’aquarelle les pages de Chopin, mais leur donne de la matiĂšre, du corps, joue sur la pĂąte sonore, baignant d’optimisme la Sonate d’une belle vigueur, dĂ©roulant son largo avec sensibilitĂ© et profondeur dans une constante conscience de la ligne, et s’amusant du Scherzo, jusqu’à prendre des risques dans les derniĂšres mesures. Gaspard Thomas credit Marielle HuneauA peine deux ou trois minutes pour souffler et le jeune interprĂšte nous fait entrer dans le monde poĂ©tique et onirique de Gaspard de la Nuit de Ravel. La magie d’Ondine opĂšre dĂšs son dĂ©but: son atmosphĂšre Ă©trange, fĂ©Ă©rique apparaĂźt comme suspendue et nous tient dans son mystĂšre, avant de nous emporter dans son grand flux, qu’il conduit avec un sens accompli des dynamiques. Gibet est sans doute la piĂšce la plus rĂ©ussie du triptyque, tant le pianiste sait en peser les sonoritĂ©s, teinter son inexorable glas avec justesse et tenir la monotonie de son sinistre balancement sans nous ennuyer le moins du monde. Le redoutable Scarbo est bien campĂ©: noir, sournois et cruel. Le jeu de Gaspard Thomas, parfaitement Ă  la hauteur de la tĂąche, est de plus servi, notons-le, par un superbe Steinway qui rĂ©pond en tous points aux exigences de l’écriture et de l’interprĂ©tation, notamment dans les notes rĂ©pĂ©tĂ©es. On ne manquera pas d’attention Ă  la carriĂšre dĂ©jĂ  bien amorcĂ©e de ce jeune artiste. CrĂ©dit M Huneau.

2.-Olivia-Gay-©-Manuel-BraunDebussy est sans doute le compositeur français qui s’est offert le plus de libertĂ©, maniant le clin d’Ɠil et l’humour avec finesse. Vanessa Wagner et Olivia Gay commencent leur concert avec son unique Sonate pour violoncelle et piano, dont elles ourlent les contours et son imagerie hispanisante d’une lĂ©gĂšretĂ© fantasque. Fantasques elles aussi, mais dans un tout autre registre, les cinq piĂšces de l’opus 102 de Schumann. « Mit Humor » donne le ton, mais s’agit-il bien d’humour, ou plutĂŽt d’humeur? Les deux musiciennes font entendre avec Ă -propos les aspects changeants de l’humeur schumannienne dans toute leur ambiguĂŻtĂ©, teintĂ©e parfois de dĂ©rision. DerniĂšre piĂšce Ă  leur programme et pas des moindres, la Sonate pour violoncelle et piano opus 40 de Chostakovitch est jouĂ©e dans  son ampleur lyrique soutenue infailliblement par le violoncelle d’Olivia Gay. CrĂ©dit photo : Manuel Braun.

 

 

 

Arrive avec le soir le concert de clĂŽture, confiĂ© Ă  un pianiste allemand que l’on n’entend pas en France, et que nous sommes heureux de dĂ©couvrir: Martin Stadtfeld. Son programme est plutĂŽt original, peu courant, et attise notre curiositĂ©: la Sonate opus 2 n°2 de Beethoven, suivie du Caprice sur le dĂ©part de son frĂšre bien aimĂ© BWV 992 de Bach, puis du Rondo e capriccio de b, de deux petites sonates de Mozart (mi bĂ©mol majeur, et si majeur) et de la Suite n°5 HWV 430 de Haendel dite l’« Harmonieux forgeron ». Le jeu de ce pianiste va s’avĂ©rer spectaculaire et trĂšs captivant. Sa tenue d’inspiration dix-huitiĂšme (longue veste cintrĂ©e modernisĂ©e), renforcera la thĂ©ĂątralitĂ© de sa performance. Car c’est de cela dont il s’agit sans connotation pĂ©jorative. Ce musicien aux doigts vĂ©loces va nous clouer sur place avec des tempos trĂšs rapides, une Ă©nergie presque extravagante et extrĂȘmement sĂ©duisante, une maĂźtrise et une clartĂ© Ă  tous crins, et surtout une fantaisie communicative. il s’amuse et nous invite dans le cercle de son jeu joyeux et salutaire. Ces Mozart sont dĂ©licieux d’esprit et ornĂ©s avec goĂ»t. Il dĂ©veloppe une vivante narration dans « Le Caprice sur le dĂ©part de son frĂšre bien-aimé » mais a du mal Ă  tenir les rĂȘnes et Ă  ralentir le pas dans son adagiossisimo. Il donne ensuite libre cours Ă  sa folle vivacitĂ© dans Le Rondo e capriccio de Beethoven, survoltĂ© et dĂ©bridĂ©. Le « clou » de la soirĂ©e est sans conteste la suite de l’Harmonieux Forgeron, qu’il n’hĂ©site pas Ă  illustrer et accompagner, grĂące Ă  un stratagĂšme technique, des coups du marteau sur l’enclume, dans le grave du piano. L’effet est irrĂ©sistible et souligne l’esprit de cette piĂšce rayonnante de bonne humeur et de vigueur. Quel artiste! Le public est emballĂ© et applaudit Ă  tout rompre, des sourires plein les rangs!

Le festival referme son Ă©dition sur cette brillante dĂ©monstration d’humour en musique, et nous donne rendez-vous en 2020 avec une devinette: le thĂšme de son Ă©dition sera « ni tout Ă  fait la mĂȘme, ni tout Ă  fait une autre ». Vous avez trouvĂ©?

 

 

  

 

 

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COMPTE-RENDU, critique, concert. PARIS, le 18 nov 2019. Adélaïde FERRIÈRE, marimba, Matthieu COGNET, piano.

COMPTE-RENDU CRITIQUE CONCERT AdĂ©laĂŻde FERRIÈRE, marimba, Matthieu COGNET, piano, Bastille Design Center, Paris, 18 novembre 2019. Le marimba, instrument Ă  percussion, possĂšde un rĂ©pertoire restreint, du fait de son histoire rĂ©cente. Son registre Ă©tendu, ses timbres, ses capacitĂ©s polyphoniques et harmoniques inspirent depuis un petit siĂšcle les compositeurs, mais aussi sont propices aux arrangements et transcriptions de tous les rĂ©pertoires ou presque. C’est ce qu’AdĂ©laĂŻde FerriĂšre et Matthieu Cognet nous ont dĂ©montrĂ© brillamment le 18 novembre dernier dans ce nouveau lieu Ă©patant pour la musique: le Bastille Design Center situĂ© boulevard Richard Lenoir, dans une ancienne quincaillerie superbement rĂ©habilitĂ©e.

 

 

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Tout d’abord ce lieu: un bĂątiment industriel du XIXĂšme siĂšcle restaurĂ© dans son jus, qui accueille aujourd’hui l’art (expositions) et la musique. Son volume vaste, haut sous plafond (fine charpente mĂ©tallique apparente), est quadrangulaire, une mezzanine en bois ceinturant l’intĂ©rieur, supportĂ©e par de fines colonnes de fonte noire. DĂ©barrassĂ© de ses agencements remplis de boulons, Ă©crous, vis, rondelles et j’en passe, on se plait Ă  imaginer l’effervescence commerciale passĂ©e de cet endroit Ă©vocateur, dont le dĂ©pouillement avantage avec bonheur, ce soir-lĂ , celle musicale. Une scĂšne installĂ©e sur le cĂŽtĂ©, le piano Bösendorfer bien connu du public des Pianissimes, le marimba Ă  cĂŽtĂ©, des chaises disposĂ©es, d’autres rajoutĂ©es tant il y a du monde! le concert commence: quelle bonne surprise! Les instruments sonnent admirablement: acoustique riche, sans ĂȘtre trop rĂ©verbĂ©rĂ©e ni mate, projection incroyable, sans doute le sol d’époque fait de pavĂ©s de bois contribue Ă  cette qualitĂ©.

AdĂ©laĂŻde FerriĂšre nous a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e en 2017 par les Victoires de la Musique Classique (RĂ©vĂ©lation Soliste Instrumental), premiĂšre percussionniste Ă  recevoir cette distinction. Matthieu Cognet s’est formĂ© Ă  Paris et aux États-Unis oĂč il rĂ©side actuellement et mĂšne une carriĂšre internationale. Les voici rĂ©unis, arrivant tout juste d’un concert aux USA. C’est un programme plein de peps qu’ils nous donnent. Hormis la piĂšce de Pius Cheung, Étude in E minor pour marimba solo, et les quatre piĂšces pour piano opus 4 de Prokofiev, les deux musiciens nous font redĂ©couvrir de grands tubes du rĂ©pertoire classique dans les couleurs trĂšs particuliĂšres et chaleureuses de l’association piano-marimba. Ils commencent en douceur et en lumiĂšre avec le concerto en do majeur de Vivaldi: AdĂ©laĂŻde FerriĂšre nous sĂ©duit d’emblĂ©e avec des phrasĂ©s et des nuances dĂ©licates. Avec l’étude de Cheung elle nous convainc que son instrument dĂ©passe sa fonction percussive, et peut tout Ă  fait rivaliser avec le piano, lui aussi instrument Ă  percussion, dans l’expression mĂ©lodique et la virtuositĂ© des traits. Camille Saint-SaĂ«ns avait transcrit lui-mĂȘme sa fameuse Danse macabre pour deux pianos; c’est cette version que nous entendons ensuite, le second piano remplacĂ© note pour note par le marimba. Quoi de plus appropriĂ© que le son de ses lames de bois pour faire danser les squelettes? Les deux musiciens font virevolter, avec une prĂ©cision d’exĂ©cution redoutable, son contrepoint rondement menĂ© dans un tourbillon dĂ©lurĂ© et surexcitĂ© jusqu’au fatidique chant du coq au piano: quelle fĂȘte! Mais ce n’est qu’un dĂ©but: ce qui suit va crescendo avec la Fantaisie sur Carmen opus 25 de Pablo de Sarasate, Ă©crite Ă  l’origine pour violon et orchestre. Du pain bĂ©ni pour AdĂ©laĂŻde FerriĂšre qui en a rĂ©alisĂ© la transcription: quelle expressivitĂ© dans son jeu, quelle finesse dans celle-ci et quel charme! Toutes les plus infimes inflexions y sont! Tous les registres de son instrument sont mis Ă  contribution, avec une virtuositĂ© sidĂ©rante dans la combinaison des extrĂȘmes, ou dans le passage de l’un Ă  l’autre. L’énergie dĂ©cuple dans la Rhapsody in Blue de George Gershwin oĂč les deux instruments exultent de concert dans le rythme et l’explosion sonore et harmonique. La jubilation ne serait pas Ă  son comble sans la musique sud-amĂ©ricaine, et c’est avec le mexicain Arturo MĂĄrquez et l’argentin Astor Piazzolla que le concert va atteindre son apogĂ©e. Le duo nous fait lĂącher prise avec les rythmes tantĂŽt langoureux, tantĂŽt brĂ»lants de Danzon n°2 de MĂĄrquez, et son festival de couleurs vives et radieuses, et le cĂ©lĂšbre Libertango de Piazzolla ardent et passionnĂ© arrangĂ© cette fois par Thibault Lepri, qui n’épargne pas la percussionniste, multipliant les difficultĂ©s en ornant et variant Ă  loisir la mĂ©lodie en boucle, qu’elle dĂ©roule avec brio et justesse rythmique. Les deux musiciens s’entendent Ă  merveille pour soutenir cette belle Ă©nergie musicale, et mĂ©ritent ce succĂšs sans rĂ©serve portĂ© par l’enthousiasme d’un public conquis. Ils redonnent d’ailleurs ce Libertango en second bis, aprĂšs le finale du concerto pour marimba du compositeur et percussionniste Emmanuel SĂ©journĂ© (nĂ© en 1961) composition originale assez rĂ©cente (2005), une des piĂšces maĂźtresses du rĂ©pertoire de l’instrument, captivante par ses rythmes et sa facture. Il ne fallait pas moins que ce concert audacieux, revigorant et joyeux et ses talentueux interprĂštes pour inaugurer ce Bastille Design Center, oĂč l’on espĂšre revenir trĂšs vite pour d’autres rĂ©jouissances musicales.

 

 

 

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En attendant le disque d’AdĂ©laĂŻde FerriĂšre Ă  paraĂźtre en 2020 (chez Evidence Classics), son tout premier enregistrement, on peut s’attarder volontiers sur le dernier CD de Matthieu Cognet (paru cette annĂ©e chez Odradek), consacrĂ© Ă  Schumann, Prokofiev, Haydn et BartĂłk. Deux artistes Ă  suivre. Photo (DR)

CONCOURS. COMPTE-RENDU FINALES ET PALMARÈS CONCOURS LONG-THIBAUD-CRESPIN 2019 (Piano). PARIS, les 15 et 16 novembre 2019.

concours-long-thibaud-crespin-annonce-palmares-critique-classiquenews-piano-chantCOMPTE-RENDU FINALES ET PALMARÈS CONCOURS LONG – THIBAUD – CRESPIN, Piano 2019. PARIS, Auditorium de Radio France, les 15 et 16 novembre 2019. Les 15 et 16 novembre se sont dĂ©roulĂ©es les Ă©preuves concerto du Concours International Long-Thibaud-Crespin Ă  l’Auditorium de Radio France, devant un jury prĂ©sidĂ© par Martha Argerich, prĂ©sente seulement pour ces finales. Devant un public fourni rĂ©unissant comme on se doute mĂ©lomanes mais aussi de trĂšs nombreux professionnels, les six pianistes se sont produits avec l’Orchestre National de France, dirigĂ© par le chef Jesko Sirvend. A l’issue d’une longue dĂ©libĂ©ration, Bertrand Chamayou, directeur artistique du concours et membre du jury a proclamĂ© le palmarĂšs en prĂ©sence du jury au complet, depuis la scĂšne de l’auditorium. Loin de convaincre, et d’obtenir l’adhĂ©sion de l’assistance, ce palmarĂšs a provoquĂ© les protestations du public, et un malaise gĂ©nĂ©ral.

 

 

 

UN INCOMPRÉHENSIBLE PALMARÈS!

 

 
C’est le premier adjectif qui a fleuri sur les lĂšvres d’une assistance mĂ©dusĂ©e, Ă  l’annonce des rĂ©sultats, et qui a continuĂ© de se rĂ©pandre au fil de la soirĂ©e. Beaucoup ont mĂȘme rĂ©agi avec des huĂ©es, applaudissant les jeunes artistes, mais exprimant dĂ©sapprobation et colĂšre Ă  l’encontre du jury.

LAURÉATS:

Kenji MIURA, 1er Grand Prix Marguerite Long – AcadĂ©mie des Beaux-ArtsMIURA
Keigo MUKAWA, 2e Grand Prix
Zhora SARGSYAN, 3e Grand Prix de la Ville de NĂźmes
Jean-Baptiste DOULCET,  4e Prix des Amis du Concours
Alexandra STYCHKINA, 5e Prix Albert Roussel
Clément LEFEBVRE, 6e Prix

 

 
Prix spéciaux:
Kenji Miura:
- Prix de sa S.A.S le Prince de Monaco pour la meilleure interprétation du concerto
- Prix Harrison Parrott
- Prix Warner Classics
Jean-Baptiste Doulcet:
- Prix du public

 

 

Le Prix de la SACEM, pour la meilleure interprĂ©tation de l’Ɠuvre de Michael Jarrell, n’a pas Ă©tĂ© attribuĂ©. (C’est la conclusion que nous avons tirĂ©e, ce Prix, curieusement, n’ayant pas Ă©tĂ© Ă©voquĂ© Ă  la proclamation, et l’absence du compositeur remarquĂ©e! Nous y reviendrons
)

Pourquoi une telle polĂ©mique aujourd’hui? Il est apparu Ă©vident que Kenji Miura Ă©tait loin d’avoir fait la meilleure performance, constatation unanime. On ne l’attendait pas en finale, et encore moins en tĂȘte du palmarĂšs. Revenons sur ce que nous avons entendu: en demi-finale, la seule piĂšce qui ait Ă©tĂ© convaincante est l’extrait de Cerdana de D. de SĂ©verac. Pour le reste, Miura a versĂ© dans la tentation du brio, une qualitĂ© certes, mais qui peut nuire Ă  la profondeur et Ă  la sincĂ©ritĂ© d’expression. Ainsi a-t-il favorisĂ© le registre aigu du clavier, dĂ©laissant bien souvent les basses (nocturne n°13 de FaurĂ©). Ses prĂ©ludes de Rachmaninov Ă©taient par trop clinquants. Son rĂ©cital de finale n’était qu’honnĂȘte, sans plus, et il y aurait mĂȘme Ă  redire sur la finesse d’approche de ses Valses nobles de Ravel. Son Liszt pas si inspirĂ© que ça (AprĂšs une lecture du Dante) n’a pas Ă©tĂ© exempt d’accrocs. Quant au concerto de Chopin, ce fut le moins intĂ©ressant de tous ceux entendus: touchĂ© trĂšs souvent dur et forcĂ©, projetĂ©, dĂ©clamĂ© en permanence, propretĂ© parfois douteuse. Alors vraiment, pourquoi et comment ce pianiste a-t-il raflĂ© tous les prix ou presque? Certes, pas un des six finalistes ne s’est dĂ©tachĂ©, trĂšs au-dessus des cinq autres. Chacun s’est montrĂ© avec ses forces et ses faiblesses (du moment, ou pas). Les dĂ©partir et les positionner relevaient d’un arbitrage qui se devait d’ĂȘtre soigneux et rĂ©flĂ©chi, en fonction de critĂšres clairement hiĂ©rarchisĂ©s. Mais prenons le cas du 6Ăšme prix: ClĂ©ment Lefebvre. Ce pianiste a dĂ©montrĂ© de rĂ©elles qualitĂ©s de musicien, au-delĂ  de ce qu’ont pu faire passer les autres Ă  ce niveau, puisqu’il s’agit de comparer. Un vĂ©ritable artiste, au sens poĂ©tique incontestable, sachant faire chanter son piano, imaginer des atmosphĂšres, doser les sonoritĂ©s, varier les couleurs, le toucher trĂšs fin, indiciblement touchant. Lui n’est pas allĂ© dans la facilitĂ© de la flamboyance, ni dans l’efficacitĂ© des tempi ultra-rapides (concerto n°1 Beethoven). Ses Oiseaux tristes de Ravel avaient une profondeur de champs magnifique, sa Barque sur l’ocĂ©an dans la mouvance du vent et de vagues parties des profondeurs n’était pas uniquement de reflets et de scintillements, ses Rameau de haute tenue comme au disque, Franck (PrĂ©lude, choral et fugue) trĂšs inspirĂ© et poignant malgrĂ© les stigmates d’une fatigue perceptible Ă  la toute fin. Enfin son concerto n°1 de Beethoven n’était peut-ĂȘtre pas dans les conventions classiques, mais quel raffinement dans l’expression, quelle personnalitĂ©, quelle noblesse, et quelle belle cadence! Et pourtant il n’était guĂšre servi par l’orchestre, lourd, Ă©crasant dans le premier mouvement notamment. Si ce pianiste ne pouvait prĂ©tendre au premier prix, tout au moins sa place aurait dĂ» ĂȘtre deux ou trois crans au-dessus dans le palmarĂšs. La jeune Alexandra Stychkina, a dĂ©montrĂ© une aisance incontestable, et ce mĂȘme concerto de Beethoven a Ă©tĂ© autrement plus brillant, sonnant clair d’un bout Ă  l’autre, mais constamment prĂ©visible, dans cette efficacitĂ© que j’évoquais plus haut, se souciant assez peu du dĂ©tail, allant droit au but (cadence passant quasi inaperçue), aidĂ©e cette fois par un orchestre un peu plus alerte que la veille. A noter que cette Ɠuvre a tout de mĂȘme rĂ©vĂ©lĂ© de son jeu un dĂ©faut notable de legato. Par ailleurs, elle est passĂ© Ă  cĂŽtĂ© de Debussy en particulier avec ses Reflets dans l’eau, trop prĂ©cipitĂ©s. Ses inventions de Bach sont sans conteste sa plus belle rĂ©ussite. Keigo Mukawa a mĂ©ritĂ© sa deuxiĂšme place, et aurait dĂ» ĂȘtre classĂ© avant son compatriote: il a montrĂ© un trĂšs grand talent dans son 5Ăšme concerto « l’Égyptien » de Saint-SaĂ«ns: trĂšs imaginatif, virtuose, il a dĂ©passĂ© la pure dĂ©monstration brillante. on retiendra ses passages trĂšs orientalistes, d’un exotisme rehaussĂ© bien rendu et de bon goĂ»t, quoique sur-lignĂ©, et sa fin Ă©clatante. Mais il manquait quelque chose d’ineffable Ă  ses miroirs de Ravel (rĂ©cital de finale) bien que soignĂ©s formellement : ses Oiseaux tristes aux effets un peu trop appuyĂ©s voulaient trop exprimer. Sa Partita n°2 de Bach, quoique brillante, manquait de respiration. L’armĂ©nien Zhora Sargsyan s’est vu attribuer la troisiĂšme place, malgrĂ© un jeu pas toujours trĂšs soignĂ©, quoique fluide, et des Kreisleriana flottantes (rĂ©cital finales). Mais ce pianiste a cette qualitĂ© d’un son plein et rond, qui ne force pas, ce qui est agrĂ©able Ă  l’oreille. On aurait attendu davantage d’imagination, notamment dans les contrastes expressifs de la Mephisto Waltz, entre sĂ©duction trompeuse, et brasier infernal. Enfin le second français Jean-Baptiste Doulcet a Ă©tĂ© une dĂ©couverte, lui aussi avec ses qualitĂ©s et ses dĂ©fauts: une personnalitĂ© affirmĂ©e, un jeu engagĂ©, des idĂ©es musicales intĂ©ressantes, mais parfois un son dur manquant de longueur, des attaques nerveuses. Son concerto n°3 de BartĂłk trĂšs thĂ©Ăątral et Ă©lectrisant a fait son effet. Mais la longue et si belle mĂ©lodie du deuxiĂšme mouvement a manquĂ© d’horizontalitĂ©, marquĂ© par des attaques de l’avant-bras nuisant Ă  la ligne. Son parcours sur la durĂ©e du concours Ă©tait cohĂ©rent avec un goĂ»t pour la musique du XXĂšme siĂšcle qui s’est exprimĂ© notamment dans Debussy, Dutilleux et Berg.

 

 

Alors que dire Ă  cĂŽtĂ© de cela d’un concerto de Chopin qui aurait pu passer totalement inaperçu en Ă©coute en aveugle par exemple, et qui le demeurera, noyĂ© dans la multitude d‘interprĂ©tations existantes, dont certaines inĂ©galĂ©es?
Il y a bien un problĂšme! Comment se fait-il que les candidats français aient Ă©tĂ© repoussĂ©s si loin dans le classement? Comment se fait-il que les deux japonais soient en tĂȘte et pas dans le bon ordre, car quand mĂȘme, Keigo Mukawa est artistiquement beaucoup plus intĂ©ressant que son compatriote. En quoi Kenji Miura est-il si consensuel, pour ĂȘtre Ă  ce point rĂ©compensĂ©? IncomprĂ©hensible, oui, totalement.

ConsidĂ©rant le caractĂšre inique et l’opacitĂ© du jugement d’un jury souverain, pliant les rĂ©sultats au point d’« oublier » d’évoquer le Prix de la SACEM pour l’interprĂ©tation de l’Ɠuvre de Michael Jarrell, lui-mĂȘme absent, les rĂ©actions de ceux qui attendaient un grand moment avec ce concours sont totalement justifiĂ©es, y compris dans leurs proportions. Le jury devrait en prendre graine et n’a pas d’autre issue aujourd’hui que de jouer la carte de la transparence, en publiant la grille des critĂšres ainsi que leur hiĂ©rarchie, et les notes attribuĂ©es aux candidats. Le jury dans la situation prĂ©sente doit une explication, en plus de la transparence, qui est la rĂšgle dans d’autres grands concours internationaux aujourd’hui. Que Kenji Miura remporte le 1er prix, soit, mais que cela soit clairement justifiĂ© par le jury, par les notes rĂ©ellement attribuĂ©es et des arguments recevables, afin que soient dĂ©finitivement Ă©cartĂ©s de tous les esprits doutes et toutes autres considĂ©rations qui n’auraient rien Ă  voir avec le talent artistique et la musique.

Cerise sur le gĂąteau, il aurait Ă©tĂ© de bon ton que le compositeur Michael Jarrell remerciĂąt les interprĂštes de sa crĂ©ation, plutĂŽt qu’enfoncer publiquement avec un mĂ©pris affichĂ© et une prĂ©tention manifeste ces candidats courageux qui ont passĂ© tant de temps Ă  braver les difficultĂ©s peu gratifiantes de son Ă©tude.

Pour toutes ces raisons, il serait plus que souhaitable que le jury veuille bien considĂ©rer la stupeur et le mouvement de protestation actuels, et tenter de redresser la barre, s’il en est encore tant, d’un concours qui a dĂ©cidĂ©ment bien du mal Ă  se relever. Nous français, nous aimons ce concours, ses origines. Nous y tenons. Il n’avait pas besoin de ce faux pas.

Cela dit, justice doit ĂȘtre rendue: conscients du travail accompli en amont, nous faisons confiance Ă  Bertrand Chamayou qui a pris Ă  bras le corps la direction artistique du concours, le prĂ©parant avec conscience, conviction et engagement. Nos espoirs lui sont particuliĂšrement adressĂ©s. Puisse le Long-Thibaud-Crespin vivre Ă  l’avenir dans des valeurs qui feront sa renommĂ©e et son rayonnement!

 

  

 

 

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COMPTE-RENDU, DEMI-FINALES. PARIS, les 11 et 12 novembre 2019. CONCOURS LONG – THIBAUD – CRESPIN, Piano 2019. Salle Cortot. 


concours-long-thibaud-crespin-annonce-palmares-critique-classiquenews-piano-chantCOMPTE-RENDU, DEMI-FINALES. PARIS, les 11 et 12 novembre 2019. CONCOURS LONG – THIBAUD – CRESPIN, Piano 2019. Salle Cortot
. L’édition 2019 du Concours International Long-Thibaud-Crespin est dĂ©volue au piano. 50 candidats ont Ă©tĂ© prĂ©sĂ©lectionnĂ©s pour les Ă©preuves qui ont dĂ©butĂ© le 8 novembre, avec les Ă©liminatoires. Ils sont 12 Ă  avoir Ă©tĂ© choisis pour les demi-finales qui se sont dĂ©roulĂ©es salle Cortot les 11 et 12 novembre, devant un jury de haut vol formĂ© de 9 membres: Marie-JosĂšphe Jude, Yulianna Adveeva, Kirill Gerstein, Marc-AndrĂ© Hamelin, Jean-Bernard Pommier, Anne QueffĂ©lec, Xu Zhong, sous la direction artistique de Bertrand Chamayou, et la PrĂ©sidence de Martha Argerich. RĂ©sultat: six heureux Ă©lus pour les finales qui s’échelonneront jusqu’à samedi soir, oĂč seront remis les prix.

 

 

 

Ont été retenus pour les finales (par ordre de passage):

Clément LEFEBVRE, 30 ANS, France
Kenji MIURA, 25 ans, Japon
Keigo MUKAWA, 26 ans, Japon
Zhora SARGSYAN, 25 ans, Arménie
Alexandra STYCHKINA, 16 ans, Russie
Jean-Baptiste DOULCET, 26 ans, France

 

 

 

clementOn saluera d’abord cette association de bonne augure entre la salle Cortot et la Fondation Long-Thibaud-Crespin, l’annĂ©e anniversaire des cent ans de l’École Normale de Musique. Que la vĂ©nĂ©rable institution accueille le cĂ©lĂšbre concours dans ses murs (dont la salle de concerts, rappelons-le, est l’Ɠuvre de l’architecte Auguste Perret), fait sens et semble relever a posteriori d’une Ă©vidence. Voici ainsi les blasons redorĂ©s de part et d’autre!

C’est donc aujourd’hui une Ă©dition d’un niveau incontestablement Ă©levĂ© Ă  laquelle nous assistons, tant en ce qui concerne la composition du jury que la qualitĂ© des candidats en lisse. Deux jours passionnants Ă  Ă©couter de jeunes pianistes venus des horizons les plus variĂ©s.

MIURALes Ă©preuves de ces demi-finales imposaient aux participants, pour commencer,  une Ɠuvre de musique de chambre, et cette annĂ©e il s’agissait d’un premier mouvement de quintette choisi parmi Brahms (opus34), Franck (FWV 7), et DvorĂĄk (opus 81). La « rĂ©plique » Ă©tait donnĂ©e, excusez du peu, par l’excellent quatuor HermĂšs. Suivait pour chacun un programme solo de son choix piochĂ© pour partie dans un rĂ©servoir imposĂ© d’Ɠuvres de compositeurs français de fin XIXĂšme et XXĂšme siĂšcles.

MUKAWAOn aura retenu la grande musicalitĂ© de ClĂ©ment Lefebvre qui a su faire chanter DvorĂĄk avec charme et poĂ©sie, dans un parfait Ă©quilibre avec les cordes, donner chair et couleurs au 6Ăšme nocturne de FaurĂ©, puis dans « AprĂšs une lecture de Dante » (Liszt), orchestrer les noirceurs des abysses infernales, et la lumiĂšre  divine immatĂ©rielle et douce. Keigo Mukawa nous a impressionnĂ©s par les contrastes et l’énergie dĂ©ployĂ©s dans Incises de Boulez, tout Ă  l’écoute de ses rĂ©sonances, et par son toucher prĂ©cis dans la Ballade n°2 de Liszt d’une grande profondeur d’expression.

Zhora SargsyanZhora Sargsyan, s’est rĂ©vĂ©lĂ© dans le quintette de Franck, par une prĂ©sence riche, des sonoritĂ©s longues et pleines et de beaux Ă©changes avec les cordes, et dans Mephisto Waltz de Liszt par une technique Ă©blouissante, un jeu vertigineux entre brasier et sulfureuse sĂ©duction. La trĂšs jeune Alexandra Stychkina a jouĂ© un quintette de Brahms trĂšs convainquant par la qualitĂ© de ses timbres, et son sens accompli de la structure. Elle a poursuivi avec un 4Ăšme scherzo de Chopin trĂšs volubile, et un 6Ăšme Regard sur l’Enfant JĂ©sus de Messiaen (« Par lui tout a Ă©tĂ© fait ») Ă©clatant, dans une belle tension jubilatoire. Kenji Miura a quant Ă  lui fait preuve d’une grande maĂźtrise et de beaucoup de brio.

ALEXANDRAOn retiendra surtout la beautĂ© de la 4Ăšme piĂšce extraite de Cerdana de DĂ©odat de SĂ©verac. Enfin Jean-Baptiste Doulcet nous a frappĂ©s par les oppositions de son jeu, tendu et nerveux, ou au contraire mĂ©ditatif (Brahms et Dutilleux), et sa lecture de la Sonate opus 1 de Berg d’une belle homogĂ©nĂ©itĂ© dans son parcours expressif.

JB_DoulcetCes six musiciens nous donnent rendez-vous cette fois au grand auditorium de Radio France pour la suite des Ă©preuves dĂšs mercredi 13 novembre (rĂ©citals – ils devront entre autres jouer la piĂšce imposĂ©e de Michael Jarrell, commande du concours), et ensuite aux finales « concertos » vendredi 15 Ă  20h00 et samedi 16 Ă  19h00. ClĂ©ment Lefebvre et Alexandra Stychkina interprĂšteront le 1er concerto de Beethoven, Zhora Sargsyan le 1er concerto de Rachmaninov, Kenji Miura le 2Ăšme concerto de Chopin, Keigo Mukawa le 5Ăšme concerto de Saint-SaĂ«ns et Jean-Baptiste Doulcet le 3Ăšme concerto de BartĂłk, avec l’Orchestre National de France dirigĂ© par Jesko Sirvend.

 

 

 

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Renseignements et réservations sur le site du concours: www.long-thibaud-crespin.org

Illustrations : les 6 finalistes tels que Ă©numĂ©rĂ©s dans l’ordre de passage.

 

 

 

COMPTE-RENDU, critique, piano. PARIS, le 29 oct 2019. Daniil TRIFONOV : Scriabine, Beethoven


COMPTE RENDU, CRITIQUE, RÉCITAL DANIIL TRIFONOV,  piano, Philharmonie de Paris, 29 octobre 2019. Scriabine, Beethoven, Borodine, Prokofiev. Les rĂ©citals de Daniil Trifonov sont des promesses d’aventures Ă  ne pas manquer. Cet artiste unique, ce musicien rare et authentique n’est jamais Ă  court d’inspiration ni d’audaces. PersonnalitĂ© haute en couleurs, il va au bout de sa pensĂ©e, de ses intuitions, de sa libertĂ©, allant parfois jusqu’à prendre des risques, pour nous insensĂ©s. C’était le cas le 29 octobre, dans une salle Pierre Boulez pleine Ă  craquer, le public investissant Ă©galement la scĂšne, en hĂ©micycle autour du piano.

 

 

 

DANIIL TRIFONOV: DE L’IMMATÉRIEL À L’EXTASE

 

 

 

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TRIFONOV a construit un programme captivant Ă  dominante russe: Scriabine, Beethoven, Borodine et Prokofiev (cherchez l’erreur!). S’il n’y avait eu l’entracte, pause qui semblait davantage destinĂ©e au public, l’eĂ»t-il probablement enchaĂźnĂ© d’un seul trait sans sourciller, ce qu’il fit dans la premiĂšre partie. Scriabine pour commencer, avec une succession de ces piĂšces que sont les Ă©tudes, les poĂšmes, et enfin une de ses dix sonates en un seul mouvement – la neuviĂšme – dont il extrait la substance concentrĂ©e dans un investissement expressif extrĂȘme. C’est un monde d’atmosphĂšres et de couleurs qui nait de son toucher incomparable. La premiĂšre Ă©tude opus 2 n°1 s’abandonne dans sa douce et grise mĂ©lancolie sans verser dans l’impudique affectation. Dans les deux poĂšmes opus 32, le pianiste oppose les harmonies rĂȘveuses du premier, murmurĂ© mais dĂ©licatement timbrĂ© et chantĂ©, aux sons arrachĂ©s du second, excessif, dĂ©chirĂ©. Il en va de mĂȘme dans les huit Ă©tudes opus 42: la premiĂšre (presto) vole, insaisissable, sous un toucher d’une finesse que l’artiste est le seul Ă  pouvoir imaginer, et qui caractĂ©rise aussi la troisiĂšme (prestissimo), oĂč il laisse doucement percer un chant derriĂšre l’impalpable vĂ©locitĂ© des trilles et ses harmonies atypiques. Le pianiste nous fait entrer dans l’intimitĂ© de la seconde et de la quatriĂšme chantant tendrement sur les notes fondues de sa main gauche. La cinquiĂšme (affanato) a contrario est emportĂ©e dans un tempo hallucinant et nous met Ă  la lisiĂšre d’un prĂ©cipice. C’est le cas de beaucoup des mouvements rapides qu’il interprĂšte, s’évadant parfois de la pulsation de façon dĂ©concertante pour l’auditeur, mais ne serait-ce pas dĂ©libĂ©rĂ©? Son intention n’est-elle pas justement de faire vaciller l’équilibre en gommant (parfois exagĂ©rĂ©ment?) l’assise rythmique, et nous sortir de notre confort d’écoute? Car Ă  tendre l’oreille, on acquiert tout de mĂȘme cette certitude que rien n’est savonnĂ©, mais bien sous contrĂŽle, dans une suretĂ© technique Ă  toute Ă©preuve. DĂ©concertant aussi cet enchaĂźnement sans la moindre respiration, le souffle Ă  peine suspendu, de la Sonate n°9 de Scriabine, dite « la Messe noire » avec celle n° 31 opus 110 de Beethoven, qui provoque dans le public une Ă©bauche d’applaudissements vite Ă©touffĂ©e. Ici encore pas d’ennui possible. Trifonov en exacerbe les contrastes, nous fait frissonner de ses fantomatiques angoisses, comme de ses moments extatiques poussĂ©s Ă  leurs sommets. L’avant derniĂšre sonate de Beethoven sort d’emblĂ©e de ce que l’on attendrait stylistiquement et musicalement. Le premier mouvement est jouĂ© assez rapide, aĂ©rien, cĂ©leste mĂȘme, et limpide, dans une forme de continuitĂ© avec Scriabine! L’allegro molto a l’allure d’un scherzo d’une grande modernitĂ© d’approche, oĂč le rythme et les plans sont mis en valeur. L’adagio, trĂšs lent, dĂ©ploie un chant trĂšs conduit et d’une grande hauteur d’esprit. La fugue part de trĂšs loin, trĂšs lente au dĂ©part, mais la clartĂ© de ses voix servie par une pĂ©dale d’une prĂ©cision horlogĂšre et des basses d’une belle densitĂ© ne laisse Ă  aucun moment retomber l’attention, jusque dans l’emballement surprenant de la fin.

Trifonov offre un prĂ©ambule en seconde partie: trois piĂšces extraites de la Petite suite de Borodine (Au couvent, Intermezzo, et SĂ©rĂ©nade). Il y dĂ©ploie tout un art de la suggestion et des couleurs, et si son piano chante, il ne sur-valorise jamais la mĂ©lodie, privilĂ©giant le climat et la rĂȘverie propres Ă  chacune. Vient enfin la sonate n°8 opus 84 de Prokofiev. De cette « sonate de guerre », le pianiste nous livre une interprĂ©tation foudroyante, paroxystique, par la hardiesse des tempi, la multitude des idĂ©es musicales, et surtout par une vision radicale et Ăąpre de son univers par endroits violent et tĂ©nĂ©breux – il n’hĂ©site pas Ă  marteler le clavier – qui tourne au mirage dans l’andante sognando troublant de charme. Le final est menĂ© Ă  un train d’enfer, ne laissant aucun rĂ©pit, Ă  deux doigts de saturer notre capacitĂ© auditive Ă  absorber une telle avalanche de notes. C’est une prouesse par laquelle le pianiste scotche dĂ©finitivement son auditoire, qui rĂ©agit par un dĂ©luge d’applaudissements. Les bis seront russes aussi, avec cette fois Rachmaninov: une Vocalise (opus 34 n°14) dĂ©cantĂ©e, suivie des Cloches, celles du BaptĂȘme, brillantes de mille feux, dans une transcription fort rĂ©ussie du pianiste.

Ce soir encore, Daniil Trifonov nous aura captivĂ©s, Ă©blouis, Ă©tonnĂ©s. Il aura tenu notre Ă©coute en Ă©veil permanent, ne lui laissant la possibilitĂ© de « dĂ©crocher » Ă  aucun moment. On aura pu tiquer sur tel ou tel mouvement, ou Ɠuvre, cela en toute subjectivitĂ©, il n’en reste pas moins que ce pianiste est incontestablement un grand artiste qui a le courage de ses idĂ©es et de ses choix, et met son talent et ses moyens hors du commun au service d’une intĂ©gritĂ© et d’une profondeur de pensĂ©e qui ne souffrent aucun doute, et d’une sensibilitĂ© Ă  fleur d’ñme.

 

 
 

 

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COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL DANIIL TRIFONOV,  piano, Philharmonie de Paris, 29 octobre 2019. Scriabine, Beethoven, Borodine, Prokofiev.

 

 

COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL Denis MATSUEV, piano, THÉÂTRE DES CHAMPS ÉLYSÉES, Paris, 27 septembre 2019. Beethoven, Rachmaninov, Tchaïkovski, Liszt.

COMPTE-RENDU critique, piano. PARIS, TCE, le 27 septembre 2019. RÉCITAL Denis MATSUEV, piano. Beethoven, Rachmaninov, TchaĂŻkovski, Liszt. Il y a les pianistes russes, et il y a les autres. C’est une idĂ©e qui persiste encore dans les esprits des mĂ©lomanes. Et pour qu’elle persiste il faut qu’elle soit incarnĂ©e. Qui mieux que Denis Matsuev aujourd’hui peut reprĂ©senter, dans sa gĂ©nĂ©ration, la grande tradition du piano russe, dont l’image, non parfois sans clichĂ©s, s’est cristallisĂ©e en une poignĂ©e de dĂ©cennies? Denis Matsuev, grand vainqueur du 11Ăšme concours TchaĂŻkovski en 1988, prĂ©sident du jury piano du tout dernier concours, qui attribua la distinction suprĂȘme Ă  Alexandre Kantorow, donnait un rĂ©cital au ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es le 27 septembre dernier, devant un public manifestement tout acquis Ă  sa condition et Ă  son talent.

 

 

 

LE PIANO GÉNÉREUX DE DENIS MATSUEV

 

 

 

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Il arrive sur scĂšne d’un pas rapide qui dĂ©montre une grande assurance, et ni une ni deux plante le dĂ©cor de l’Appassionata. La sonate n°23 opus 57 de Beethoven sera suivie de sa 32Ăšme opus 111, puis en seconde partie, de la Sonate en si mineur de Liszt aprĂšs un intermĂšde russe. Les premiĂšres mesures nous disent dĂ©jĂ  qu’il va jouer « monumental ». Certes il a du son, c’est le moins qu’on puisse dire, mais Ă©riger un monument musical (ici trois) ne consiste pas en rĂ©alitĂ© Ă  saturer les tympans, Ă  pousser le moteur du piano Ă  plusieurs milliers de tours/minute, et c’est ce qu’il va nous dĂ©montrer. Matsuev prend la mesure acoustique de la salle, et projette un jeu contrastĂ© et orchestral, symphonique mĂȘme. L’accentuation de l’Appassionata est grossie, le premier mouvement est torrentiel, dans une vision maĂźtrisĂ©e et construite; l’articulation qui pourrait ĂȘtre sous d’autres doigts complĂštement engloutie, est prĂ©sente, mĂȘme sous les grands coups de pĂ©dale. Matsuev est dĂ©monstratif Ă  tous les niveaux, la plupart du temps dans le bon sens du terme: il est dans l’énergie beethovenienne, incontestablement, ses accĂšs, et ses excĂšs, mais aussi dans sa dĂ©licatesse. Son toucher sait se faire impalpable et miraculeusement scintillant, comme dans ce passage un peu avant la coda piu allegro du premier mouvement. Il accroche des timbres sublimes au second, andante con moto, chantĂ© dans des nuances decrescendo vers un « dolce » Ă  faire fondre le marbre, qui conduit Ă  la dĂ©ferlante du dernier mouvement. L’ouverture qui caractĂ©rise le premier mouvement Maestoso de l’opus 111 est avec lui massive et compacte. Le battement grave et sombre s’ébranle progressivement jusqu’à l’allegro con brio d’une grande autoritĂ© Ă  l’architecture solidement Ă©difiĂ©e, fondĂ©e sur des basses lourdes et puissantes. Son jeu est ancrĂ©, tellurique, les registres caractĂ©risĂ©s Ă  l’extrĂȘme. Doit-on dire qu’il sur-joue, tant sa volontĂ© d’appuyer les contrastes se fait sentir Ă  tous moments? C’est ce que donne Ă  penser l’Arietta, qu’il Ă©tire un peu trop, retardant l’arrivĂ©e de certaines notes, dans une expression affectĂ©e, lui ĂŽtant le dĂ©pouillement, le « molto semplice » voulu par le compositeur. Mais les variations qui suivent feront oublier cette affĂ©terie. La jubilation rythmique de la troisiĂšme puis les impalpables triples croches de la quatriĂšme captivent. À Ă©couter de prĂšs et de l’intĂ©rieur ces petites notes suspendues au firmament du clavier, elles n’apparaissent pas Ă©gales, Ă©thĂ©rĂ©es et hors du temps, mais Ă©voluent dans un doux et sensible phrasĂ©, comme une promenade dans la voie lactĂ©e oĂč chaque Ă©toile a sa propre brillance. Les longs trilles qui se multiplient ensuite sont d’une splendide Ă©galitĂ© et continuitĂ©, et la magie opĂšre. Matsuev ne porte pas forcĂ©ment cette Ɠuvre dans ce qu’elle aurait de purement mĂ©taphysique, Ă©levĂ© spirituellement, mais nous en livre un contenu humain sublimĂ© dans le spectacle de ses sons.
Vient aprĂšs l’entracte l’intermĂšde russe. LĂ  Matsuev est chez lui. Ces deux Études-tableaux de Rachmaninov, (opus 39, n°2 et 6), sont des paysages: paysages intĂ©rieurs, comme habitĂ©s du souvenir de lointaines images. L’un apaisĂ© mais mĂ©lancolique, l’autre fantasmagorique et aux accĂšs de violence. Pas d’intĂ©rioritĂ© repliĂ©e dans la MĂ©ditation opus 72 n°5 de Tchaikovski: Matsuev la chante Ă  pleines mains, dans un son trĂšs projetĂ©, au point qu’il semble avoir convoquĂ© un chƓur au complet. Son jeu est chaleureux et gorgĂ© de bons sentiments. Il ne joue pas Ă  part lui, mais avec conviction et pour son public qui accueille cette offrande Ă  cƓur ouvert.
Dernier monument de la soirĂ©e, la Sonate en si mineur de Liszt l’est indĂ©niablement entre les mains de Matsuev. Le pianiste, Ă  l’instar du compositeur, ne retient rien d’une gĂ©nĂ©rositĂ© de jeu qui, fort de ses moyens phĂ©nomĂ©naux, transforme le piano en orchestre symphonique. La construction impeccable ne souffre pas, bien au contraire, d’un lyrisme poussĂ© et passionnĂ©. Ses Ă©pisodes apaisĂ©s, suspendus, sont d’une trĂšs belle esthĂ©tique sonore et expressive, et sĂ©duisent. On ne s’ennuie pas une seconde et cette Ɠuvre mythique – tentation de bien des pianistes qui veulent s’en dĂ©montrer, plonger dĂšs l’orĂ©e de leur carriĂšre dans ses profondeurs, mais se noient pour bon nombre dans son fleuve – Ă  ce point dominĂ©e, rondement menĂ©e, prend une dimension qui subjugue. Matsuev extirpe du ventre du piano des ressources insoupçonnĂ©es, tant dans la taille du son, que dans sa texture et sa couleur. Alors oui, c’est spectaculairement Ă©poustouflant, plein d’effets et pas si mystique que ça, mais quel transport! Quelle Ă©nergie communicative! Pas un instant la Sonate ne tombe Ă  plat. Le public qui s’exclame et applaudit Ă  tout rompre, est galvanisĂ© par une telle interprĂ©tation, et il y a de quoi! Si Matsuev s’inscrit dans la lignĂ©e d’une tradition lĂ©gendaire, il n’en demeure ainsi pas moins un musicien d’aujourd’hui, un artiste accompli qui voit les choses en grand et qui n’a de goĂ»t ni pour l’eau tiĂšde, ni pour les dĂ©s Ă  coudre. CrĂ©dit photo: © Pavel Antonov

 

 

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU CRITIQUE , PARIS, TCE, le 27 septembre 2019. RÉCITAL Denis MATSUEV, piano. Beethoven, Rachmaninov, TchaĂŻkovski, Liszt. 

 

 

COMPTE-RENDU CRITIQUE FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, Fabrizio CHIOVETTA, piano, Henri DEMARQUETTE, violoncelle, 15 septembre 2019, Mozart, Murail, Schubert, Britten, Saariaho, Brahms.

COMPTE-RENDU CRITIQUE FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, Fabrizio CHIOVETTA, piano, Henri DEMARQUETTE, violoncelle, 15 septembre 2019, Mozart, Murail, Schubert, Britten, Saariaho, Brahms. Ce week-end des 14 et 15 septembre, c’est la fĂȘte Ă  Bagatelle. Celle des jardins et de l’agriculture urbaine, et celle de la musique dans l’orangerie. Un inhabituel comitĂ© d’accueil forment une haie d’honneur aux mĂ©lomanes: trois imposants et rutilants tracteurs sont au garde-Ă -vous Ă  deux pas de l’entrĂ©e, et on espĂšre seulement que tous beaux camions qu’ils sont ils sauront se taire pour la musique. On ne transige pas avec Mozart, surtout jouĂ© par Fabrizio Chiovetta
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FABRIZIO CHIOVETTA DONNE DES COULEURS À SA CARTE BLANCHE
 
FABRIZIO-CHIOVETTA critique compte rendu concert classiquenews c lili rose critique concert festival classiquenewsFabrizio Chiovetta originaire de GenĂšve, est un pianiste discret au parcours remarquable. Issu de la Haute Ă©cole de musique, il a Ă©tĂ© un disciple privilĂ©giĂ© de Paul Badura-Skoda. Il joue Ă  peu prĂšs partout dans le monde, et son disque Mozart (ApartĂ©, 2017) a reçu le meilleur accueil du milieu musical. C’est avec son Rondo en la mineur KV 511 qu’il ouvre son rĂ©cital. Une Ɠuvre Ă  part dans le rĂ©pertoire pianistique du compositeur. Il faut y entrer dĂšs les premiĂšres notes, les habiter dans leur dĂ©nuement, marquer le pas de cet andante sans trop en faire au risque de l’empeser, trouver la justesse, la simplicitĂ©, dĂ©shabiller les notes, le chant
La musique pour piano de Mozart est un magasin de porcelaines, oĂč le moindre faux pas
Chiovetta dans une sonoritĂ© trĂšs contrĂŽlĂ©e, sans que pour autant cela ne soit apparent, nous tient dans son intimitĂ©, attrape notre oreille avec son jeu feutrĂ©, nous transmet cette indicible et fragile Ă©motion dont seule la musique de Mozart est capable, sans Ă  aucun moment la briser, la compromettre. Il chante dans des nuances extrĂȘmement fines et dĂ©licates, dĂ©roule avec fluiditĂ© les arabesques des variations, soupire, nous plonge dans les pensĂ©es d’un Mozart qui s’adresse Ă  lui-mĂȘme, et nous touche. « Le Rossignol en amour » arrive comme un rayon de lumiĂšre dans cet univers intimiste qui va se prolonger avec Schubert. Tristan Murail vient de composer cette piĂšce pour sa crĂ©ation au festival; elle suit d’ailleurs celle crĂ©Ă©e l’annĂ©e derniĂšre par François-FrĂ©dĂ©ric Guy, « Cailloux dans l’eau », premiĂšre d’un recueil qui devrait en rassembler quatre ou cinq, le compositeur, comme il nous le confesse, suivant le fil non prĂ©mĂ©ditĂ© de son imagination. L’Ɠuvre est directement inspirĂ©e du chant de l’oiseau, qu’il a analysĂ© avec l’ordinateur. Ce chant, ses timbres, ses textures sont ainsi reconstituĂ©s dans leur richesse et leur grande complexitĂ© sonore, au cƓur d’une composition trĂšs Ă©quilibrĂ©e, dont l’espace prend son volume sur les douces rĂ©sonances basses du piano que Chiovetta dose avec tact. De son mystĂšre nocturne Ă  sa solaire jubilation, cette piĂšce est un enchantement, et le pianiste qui la joue par cƓur la pare de toutes ses couleurs. Retour Ă  l’intimisme prĂ©-romantique avec Schubert. Un demi-ton plus haut et en mode majeur (si bĂ©mol majeur), l’ultime sonate D 960 apparaĂźt, aprĂšs le Rondo mozartien, comme une consolation. On lui retrouve la simplicitĂ© et le dĂ©nuement du chant, trĂšs caressant au dĂ©but, et Chiovetta dans une Ă©conomie de dĂ©cibels poussĂ©e au maximum semble jouer Ă  part lui, au point de nous faire ressentir un sentiment d’intrusion. Mais n’est-ce pas justement cela qui est Ă©mouvant dans cette musique? Il nous fait pĂ©nĂ©trer l’univers intĂ©rieur de Schubert, non pas en l’étalant, mais au contraire en le rassemblant, en rĂ©duisant encore davantage son espace, et l’on imagine le compositeur jouant des heures entre ses quatre murs, bien loin du monde. On retient son souffle Ă  l’écouter, Ă  Ă©couter l’andante sostenuto dans sa tĂ©nuitĂ©, sa basse inexorable juste effleurĂ©e, et aprĂšs un Ă©lan de ferveur ses ppp Ă  la limite du son, Ă  la limite du souffle, de ce qu’il a de viable, dans une absence totale de tension, dans une Ă©nergie infinitĂ©simale. Le scherzo est aĂ©rien et vole vers le finale Allegro ma non troppo parcouru de sentiments contradictoires, entre lĂ©gĂšretĂ© d’humeur et rĂ©volte vĂ©hĂ©mente, mais toujours dans ce naturel de l’expression, cette simplicitĂ© essentielle, qui exclut toute gravitĂ© dans tous les sens du terme, cette tentation Ă  laquelle cĂšdent bien des pianistes. Et c’est heureux d’entendre ainsi ce Schubert.

 

 

 

BRITTEN ET BRAHMS PAR HENRI DEMARQUETTE ET FABRIZIO CHIOVETTA
 
demarquette classiquenews c jean pahilippe raibaud portrait concert critique classiquenewsOn retrouve un peu plus tard Fabrizio Chiovetta avec le violoncelliste Henri Demarquette, dans un programme sĂ©duisant, et modifiĂ©: « Sept papillons » pour violoncelle seul de Kaija Saariaho remplace l’Ɠuvre de Marco Stroppa initialement prĂ©vue. Si cette piĂšce qui tient en grande partie dans la bizarrerie Ă  tous crins des sons faits sur l’instrument (dans une exploration qui va jusqu’à produire un son de guimbarde) ne laisse pas un souvenir impĂ©rissable, quoiqu’habilement jouĂ©e par son interprĂšte, la sonate en ut majeur opus 65 de Britten ne manque pas de sel, et Demarquette s’amuse de sa verve et de son humour. Cet Ă©patant musicien-comĂ©dien nous sĂ©duit par sa finesse d’esprit et de jeu, et joue avec son partenaire pianiste Ă  qui aura le dernier mot dans le second mouvement tout en pizz, introduit dans une plaisante petite mise en scĂšne. C’est drĂŽle et Ă©lĂ©gant, jusque dans la chute oĂč le violoncelle, fair play, laisse au piano la faveur de la ponctuation finale. Henri Demarquette fait preuve d’une aisance et d’une prĂ©cision incroyables dans la virtuositĂ© particuliĂšre de cette sonate truffĂ©e de trouvailles, d’effets expressifs, dont il dĂ©cline le piquant vocabulaire et relĂšve l’accentuation avec un rĂ©el Ă -propos plein de fantaisie, en toute complicitĂ© avec le pianiste. Dans un ton beaucoup plus sĂ©rieux, la sonate n°1 opus 38 de Brahms est une Ɠuvre oĂč vigueur et lyrisme doivent s’appuyer sur un Ă©quilibre constant entre les deux instruments. Les deux musiciens en trouvent la traduction idĂ©ale, remarquable de gĂ©nĂ©rositĂ© et d’ampleur. Le piano dans ses Ă©mergences illumine le propos, rĂ©pond Ă  l’archet qui tend ou arrondit les lignes en soutenant lui-mĂȘme la tension expressive sous un jeu enflammĂ©. Il se dĂ©gage une force prĂ©gnante de leur interprĂ©tation, servie par l’archet brĂ»lant de Demarquette, et un pianiste qui ne reste pas en arriĂšre.

Le succĂšs les rappelle sur scĂšne: ils nous font la grĂące de nous offrir la plus Ă©mouvante mĂ©lodie romantique française, le Spectre de la rose extrait des Nuits d’étĂ© de Berlioz, par la voix du violoncelle. Un moment sans paroles, de pure beautĂ© et d’émotion. 

 

 
 
Crédits photos:  Lili Rose (F. Chiovetta), Jean-Philippe Raibaud (H. Demarquette)

 

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COMPTE-RENDU, critique, piano. BAGATELLE, FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, le 8 sept 2019. RĂ©cital Anastasia VOROTNAYA, Paolo RIGUTTO

COMPTE-RENDU, critique, piano. BAGATELLE, FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, le 8 sept 2019. RĂ©cital Anastasia VOROTNAYA, Paolo RIGUTTO. Le festival Les solistes Ă  Bagatelle met du baume au cƓur des parisiens en cette rentrĂ©e de septembre, attĂ©nuant un temps la nostalgie du temps des vacances. Il fait encore beau et fouler le gravier des allĂ©es bordant la roseraie encore bien fleurie et parfumĂ©e, entre deux concerts d’aprĂšs-midi, est un plaisir dont on ne se prive pas. Le 8 septembre, deux jeunes pianistes se sont produits en rĂ©cital dans l’Orangerie : Anastasia VOROTNAYA et Paolo RIGUTTO.

anastasia vorotnayaLe festival est attachĂ© Ă  ses particularitĂ©s: celle de donner Ă  dĂ©couvrir de jeunes artistes, lors de concerts-tremplin, et celle de faire entendre au cƓur de chaque programme une Ɠuvre contemporaine. La pianiste russe Anastasia Vorotnaya Ă  24 ans a dĂ©jĂ  fait, ou presque, le tour du monde, invitĂ©e par de nombreuses et prestigieuses scĂšnes internationales. FormĂ©e au conservatoire de Moscou, puis auprĂšs de Dimitri Bashkirov Ă  Madrid, elle poursuit son perfectionnement actuellement Ă  Kansas City (USA). Ce samedi, on fait sa connaissance avec CĂ©sar Franck, Carl Vine, et Sergei Rachmaninoff, qu’elle a inscrits Ă  son programme. Pour commencer elle joue PrĂ©lude, Choral et Fugue de Franck. On est dĂšs lors saisi par la profondeur de ton, le climat qu’elle instaure dĂšs le dĂ©but du prĂ©lude. Elle joue dans le fond du clavier, dose admirablement les sonoritĂ©s, la progression dynamique, en retenant le jeu pour mieux l’ouvrir sur la Fugue, orchestrale. Le passage arpĂ©gĂ© est beau Ă  couper le souffle, servi par une main gauche dans un gant de velours. Dans l’unitĂ© de ton, elle trouve aussi les couleurs propres Ă  chaque registre qu’elle Ă©claire diffĂ©remment, se souvenant de l’orgue cher au compositeur. Pour l’instant contemporain du programme, elle a choisi les Cinq Bagatelles du compositeur australien Carl Vine (nĂ© en 1954). Si Vine ne rĂ©volutionne pas le langage musical, (il a notamment beaucoup composĂ© pour la danse, le cinĂ©ma, la tĂ©lĂ©vision
), son Ɠuvre pianistique d’une belle facture est hautement expressive et attachante. Anastasia Vorotnaya relĂšve comme l’on dirait des Ă©pices, ces piĂšces de son imagination fertile et de son sens poĂ©tique. Elles s’opposent les unes aux autres, la premiĂšre trĂšs pianistique a un cĂŽtĂ© impressionniste, la seconde est jouĂ©e dans l’empressement, la troisiĂšme est rĂȘveuse et mĂ©lancolique, la quatriĂšme contrastĂ©e, portĂ©e par le soutien dynamique de sa main gauche,  enfin la derniĂšre magnifiquement timbrĂ©e superpose deux voix, l’une proche, celle de la basse, et l’autre lointaine, comme un lĂ©ger reflet, dans l’aigu. On dĂ©couvre pleinement l’étendue du talent de cette artiste dans les Moments musicaux opus 16 de Rachmaninoff. Quelle volubilitĂ©, quelle fluiditĂ© dans les traits! Et quelle sĂ»retĂ© et quelle puissance sonore aussi chez ce petit bout de pianiste! Son jeu profond dĂ©cline des nuances subtiles de couleurs sombres, dans un phrasĂ© naturel et juste. Mais c’est surtout la rigueur de son approche qui impressionne: la soliditĂ© de la construction et l’intĂ©rioritĂ© de l’expression dĂ©barrassĂ©e de toute scorie impudique sont la signature de son art. Il faudra absolument suivre cette musicienne, dont la forte personnalitĂ© et le sens musical n’ont d’égal que sa maĂźtrise accomplie de l’art pianistique.

paolo riguttoPaolo Rigutto baigne depuis sa plus tendre enfance dans le milieu musical et artistique. TrĂšs jeune, le piano lui apparaĂźt comme une Ă©vidence, et il ne le quitte plus depuis, fort des conseils d’une plĂ©iade de grands pĂ©dagogues, Ă  commencer par Brigitte Engerer. Ce musicien connait dĂ©jĂ  l’art de composer les programmes, Ă  en juger par celui trĂšs original qu’il propose en cette fin d’aprĂšs-midi. ArticulĂ© autour de la musique de Robert Schumann, il commence par « Le vent » (opus 15 n°2), d’Alkan, Ă  laquelle il donne une tournure lisztienne, dans ses sombres et menaçantes bourrasques, comme Chasse-neige! Liszt vient naturellement, avec Die Loreley, et sa transcription du dernier lied des Liederkreis de Schumann, FrĂŒlingsnacht. MĂȘme si l’équilibre sonore est perfectible, comme la caractĂ©risation des timbres, on est charmĂ© par la dimension poĂ©tique et humaine donnĂ©e Ă  ces piĂšces par ce musicien Ă  la sensibilitĂ© Ă  fleur de peau. Paolo Rigutto nous comble de contentement enchaĂźnant son programme avec la Ballade de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho (nĂ©e en 1952), composĂ©e en 2005. Il en restitue l’atmosphĂšre avec une grande dĂ©licatesse de toucher, fondant les registres entre eux, parvenant aussi par moments Ă  de courts Ă©lans lyriques. Arrive la piĂšce maĂźtresse : les Kreisleriana opus 16 de Schumann. Le pianiste, qui est un tendre, a des affinitĂ©s particuliĂšres avec l’Ɠuvre de ce compositeur, et trouve les couleurs de l’émotion et de la sincĂ©ritĂ© dans l’expression des sentiments qui parcourent ses pages. Il est dommage que les tensions du moment par un trac ce jour-lĂ  handicapant, brident par endroits leur plein Ă©panouissement, et prĂ©cipite au-delĂ  des indications du compositeur la premiĂšre des piĂšces (« ExtrĂȘmement agité »). Mais la musique est bien lĂ  et Paolo Rigutto sait avec elle nous prendre par le cƓur avec Widmung, Ă  nouveau un lied de Schumann (extrait du cycle Myrthen) transcrit par Liszt, et surtout ses deux bis: La mort d’OrphĂ©e de GlĂŒck, transcrit pour piano par Sgambati, et une touchante petite valse de Schubert/Strauss, dont il a chipĂ© la partition, nous dit-il, Ă  son pĂšre!

Le festival se prolonge sur un troisiÚme week-end tout aussi ensoleillé, et riche de découvertes pianistiques et contemporaines. Suite au prochain épisode avec les concerts des 14 et 15 septembre! A trÚs vite


 

 

 

COMPTE-RENDU, critique, piano. BAGATELLE, FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, le 8 sept 2019. RĂ©cital Anastasia VOROTNAYA, Paolo RIGUTTO – CrĂ©dits photos : © Emil Matveev (A. Vorotnaya), © Michael Mann, (P. Rigutto)

LE FESTIVAL DE ROYAUMONT: 75 ANS, L’ÂGE DES AVENTURES! Du 7 septembre au 6 octobre 2019

ABBAYE DE ROYAUMONT, festival de Royaumont, du 7 septembre au 6 octobre 2019. « Aventures, nouvelles aventures », telle est la philosophie fidĂšle Ă  ses principes du festival Royaumont 2019, qui pendant un mois, du 7 septembre au 6 octobre, Ă©lira domicile, chaque week-end du matin au soir, dans la cĂ©lĂšbre abbaye Ă  presque deux pas de Paris. L’arriĂšre saison s’annonce agrĂ©able, pourquoi ne pas prolonger en musique les joies de l’étĂ© dans son cadre magnifique!

 

 

 

LE FESTIVAL DE ROYAUMONT:
75 ANS, L’ÂGE DES AVENTURES!

 

 

royaumontCurieux, cosmopolite, crĂ©atif, explorateur: le programme de cette Ă©dition sera aussi transversal, comme les annĂ©es passĂ©es, unissant musique, danse, poĂ©sie. Lieu d’accordailles de toutes les expressions musicales, dans le temps et dans l’espace, la crĂ©ation et le rĂ©pertoire historique s’y mĂȘleront avec originalitĂ©. La musique europĂ©enne y croisera le Samaa marocain et le chant mozarabe (par l’ensemble Organum et des chanteurs marocains); on ne manquera pas le 22 la crĂ©ation « Luminescences » d’Amir ElSaffar: du flamenco, du MĂąqam, et de l’électro! L’ensemble Les MĂ©taboles et le quatuor Mivos interprĂšteront le 8 les Ɠuvres des quatorze compositeurs de l’acadĂ©mie Voix Nouvelles, et deux crĂ©ations mondiales des compositeurs Jack Sheen et Nuno Costa, laurĂ©ats 2018.
CĂŽtĂ© piano, Maroussia Gentet donnera le 8 un concert alternant les Miroirs de Ravel et des piĂšces contemporaines, et Schumann sera Ă  l’honneur le 28 sur pianos d’époque, avec Paulo Meirelles (laurĂ©at 2017) Luca Montebugnoli, Laura Fernandez Granero et Edoardo Torbianelli accompagnĂ© par l’ensemble I Giardini.
Du baroque? Ce sera le 21 avec l’ensemble Les vieux galants, Aline Zylberajch, AurĂ©lien Delage, G. Rebinguet-Sudre, Nima Ben David, et Jean-Luc Ho, qui nous inviteront dans l’atelier du facteur de clavecin Antoine Vater et Ă  la cours de FrĂ©dĂ©ric II de Prusse, pour rencontrer Bach et Telemann. Ce sera aussi le 22, avec des cantates françaises par Eva ZaĂŻcik et le Consort de Justin Taylor, puis PlatĂ©e de Rameau par Les Ambassadeurs.
La danse contemporaine sera reprĂ©sentĂ©e par la jeune gĂ©nĂ©ration de chorĂ©graphes avec Charlie-Anastasia Merlet, HervĂ© Robbe et ÉloĂŻse Deschemin dans des explorations inĂ©dites (le 14).
La poĂ©sie aura la voix d’ÉlĂ©onore Pancrazi le 5, et sera portĂ©e haut par quatre  jeunes duos formĂ©s Ă  la Fondation, dans une nuit de la mĂ©lodie et du lied.
Enfin le dernier jour, l’orgue CavaillĂ©-Coll de Royaumont sera fĂȘtĂ© comme il se doit avec Bach, Franck, les compositeurs RaphaĂ«l Cendo et Thomas LacĂŽte, et 180 choristes!
On n’oublie surtout pas qu’à Royaumont on y vient en famille, car il y a des ateliers pour les petits et les grands, et les jardins pleins de surprises. Une formule week-end: ça vous dit?

 

Infos et réservations: 01 30 35 58 00 / royaumont.com

 

 

COMPTE-RENDU, concert piano. Festival Dinard, les  11 et 12 août 2019. A Jaoui, C-M Le Guay, B Chamayou. la Comtesse de Ségur, Ravel.

COMPTE-RENDU, concert piano. Festival International de Musique de Dinard, les  11 et 12 aoĂ»t 2019. AgnĂšs Jaoui, comĂ©dienne, Claire-Marie Le Guay, Bertrand Chamayou, piano. Schumann, Ravel, Saint-SaĂ«ns, et la Comtesse de SĂ©gur. La trentiĂšme Ă©dition du Festival International de Musique de Dinard est un cru exceptionnel. Claire-Marie Le Guay, sa nouvelle directrice artistique, l’a voulue festive, « fiĂšre de son histoire et tournĂ©e vers l’avenir ». Depuis le 10 aoĂ»t et jusqu’au 18, huit journĂ©es musicales (festival off et soirĂ©es) offrent la diversitĂ© de concerts dotĂ©s chacun d’une identitĂ© particuliĂšre. De la magie du concert d’ouverture, en plein air au parc de Port-Breton, au concert de clĂŽture Ă  l’église Notre-Dame, un public de tous Ăąges, venu nombreux, aura partagĂ© de belles Ă©motions et de grands moments de joie musicale. Le 11 aoĂ»t, l’ambiance Ă©tait Ă  la fĂȘte pour les enfants, petits
et grands! Le 12 aoĂ»t, le pianiste Bertrand Chamayou donnait un mĂ©morable rĂ©cital.

 

 

EN FAMILLE AU CONCERT, AVEC CLAIRE-MARIE LE GUAY ET AGNÈS JAOUI
 

 

 

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On connait la proximitĂ© de Claire-Marie Le Guay avec la jeunesse, et son engagement depuis plusieurs annĂ©es dans des projets originaux de sa crĂ©ation, Ă  l’attention du jeune public. Pas Ă©tonnant de trouver alors au cƓur de sa programmation un « concert en famille »! AttisĂ©e par la curiositĂ©, je prends la route vers la cĂŽte d’Émeraude. Car ce dimanche 11 aoĂ»t, Claire-Marie Le Guay et AgnĂšs Jaoui, qu’on ne prĂ©sente plus, conjuguent leurs talents autour des Malheurs de Sophie. C’est AnaĂŻs Vaugelade qui a montĂ© cette histoire tirĂ©e du cĂ©lĂšbre roman de la Comtesse de SĂ©gur, des aventures toutes plus piquantes les unes que les autres! En amont, le travail de l’artiste Matthieu CossĂ© avec les Ă©lĂšves des Ă©coles dinardaises au sein de l’association La Source crĂ©Ă©e par le peintre GĂ©rard Garouste: un fond de scĂšne illustrant de toutes les couleurs les pĂ©ripĂ©ties de la petite fille. Voici donc que le public, toutes gĂ©nĂ©rations rĂ©unies, arrive dans l’auditorium Stephan Bouttet. La fĂȘte commence pour les enfants avec une grosse part de brioche, le quatre heures avant tout! Le concert affiche complet. Sur la scĂšne, devant l’immense panneau peint, le grand piano Ă  gauche, une table ronde et une chaise, peinte aussi de toutes les couleurs. Claire-Marie la pianiste, et AgnĂšs la conteuse arrivent et donnent quelques indices: la musique de Schumann va illustrer la tendresse, l’espiĂšglerie, les pleurs et les rires
 Quoi de mieux en effet que le regard de ce compositeur sur l’enfance, dans ses ScĂšnes d’enfants, son Album pour la jeunesse, et ses ScĂšnes de la forĂȘt? Ces courtes piĂšces jouĂ©es avec fraĂźcheur et poĂ©sie par Claire-Marie Le Guay s’articulent merveilleusement avec l’histoire qu’AgnĂšs Jaoui raconte de façon extrĂȘmement vivante, drĂŽle et touchante. Les souvenirs personnels sont alors rĂ©veillĂ©s Ă  mesure que les scĂšnes se succĂšdent. Qui n’a jamais jouĂ© avec les fourmis lĂšve le doigt! Nous reviennent les bĂȘtises de notre propre enfance, ou les inventions burlesques de nos enfants qui ne manquent guĂšre d’imagination, et auxquels on fait les gros yeux tout en contenant une Ă©norme envie de rire! On reste pendu aux lĂšvres et aux doigts de nos deux artistes, et le temps a passĂ© trĂšs vite lorsqu’arrive la fin du concert. Quel beau travail et quelle belle inspiration! Entrer dans le monde de la musique par la porte « Schumann », relier la musique Ă  des Ă©motions, des Ă©vocations, cela dans le fil d’une histoire et de ses multiples Ă©vĂšnements, cela permet de la comprendre, de la sentir, et de la ressentir: vraiment une excellente idĂ©e que le compositeur aurait trĂšs probablement cautionnĂ©e! Les Malheurs de Sophie n’ont pas pris une ride, les bĂȘtises des enfants restent et demeureront Ă©ternelles, comme l’est la musique de Schumann.
Les enfants enthousiastes se pressent dans le hall pour avoir le livre-disque et le faire dédicacer par leurs nouvelles idoles, emportant aussi le souvenir de leurs sourires bienveillants et magnifiques.

 

 

BERTRAND CHAMAYOU TRIOMPHE AVEC SCHUMANN, RAVEL ET SAINT-SAËNS 

 

 

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Le lundi 12 aoĂ»t, carte blanche est donnĂ©e au pianiste Bertrand Chamayou, qui se produit le soir dans l’église Notre-Dame. À 38 ans, ce musicien d’une sobriĂ©tĂ© et d’une modestie Ă  toute Ă©preuve, confiant en son art, sait que la musique n’a pas besoin d’artifices ni de paillettes. Constant dans sa carriĂšre, il est une des valeurs sĂ»res et reconnues du grand piano français. Il ne fait rien au hasard, mais de vrais choix artistiques, comme ce programme Schumann, Ravel, Saint-SaĂ«ns.

En ouverture, il joue le BlumenstĂŒck opus 19 de Schumann. Les couleurs pastel de ce bouquet dĂ©licat au romantisme juvĂ©nile se diluent un peu dans l’acoustique rĂ©verbĂ©rante de la nef, mais l’oreille s’accommode des sonoritĂ©s diaphanes presque irrĂ©elles, baignĂ©es d’une pĂ©dale qui sur-ligne le legato, et la magie poĂ©tique opĂšre, provoquant les applaudissements enthousiastes du public. Les pianistes du festival ont une chance Ă©norme: celle d’avoir pour compagnon sur scĂšne un superbe et inspirant Bösendorfer (280VC), un piano Ă  la trĂšs grande personnalitĂ©. Bertrand Chamayou s’en est appropriĂ© le clavier comme les sonoritĂ©s, et le rĂ©sultat est purement extraordinaire, dans le Carnaval opus 9 puis dans Saint-SaĂ«ns qu’il donne en seconde partie. Ses basses profondes, ses aigus doux et chaleureux, moins dĂ©monstratifs et lumineux que ceux d’un Steinway « classique », ses teintes un peu rabattues, son registre mĂ©dium qui a de la chair, sont de vrais atouts pour le pianiste, et pour le rĂ©pertoire qu’il joue ce soir. Comme il plante la scĂšne de thĂ©Ăątre dans le PrĂ©ambule! C’est une grande parade pompeuse puis survoltĂ©e qui introduit la farandole bigarrĂ©e des personnages schumaniens, magnifiĂ©e par ce piano. Chamayou ne nous laisse pas respirer d’une miniature Ă  l’autre et nous emporte dans le tourbillon de ce carnaval, avec mordant, impĂ©tuositĂ©, piquant, (Arlequin, Florestan
) mais aussi tendresse, emphase et euphorie (Valse noble, EusĂ©bius, Chiarina, Pantalon et Colombine, Promenade
). Le pianiste ne s’y alanguit pas (Chopin, Valse allemande). Que de caractĂšre dans ses personnages, Pierrot sombre et triste, Arlequin bondissant, et quelle vivacitĂ© dans Papillons, la joie pĂ©tillante de Lettres dansantes et de Reconnaissance!  Le tourbillon s’accĂ©lĂšre dans la Marche des DavidsbĂŒndler contre les philistins, pour finir en  spectaculaire apothĂ©ose. On reste bouche bĂ©e devant pareille interprĂ©tation, que l’on ne manque pas de rapprocher de celle lĂ©gendaire de Youri Egorov.

Bertrand Chamayou enregistra l’intĂ©grale de l’Ɠuvre pour piano de Ravel qui parut en 2016 et fut unanimement rĂ©compensĂ©e. Il joue ce soir les Miroirs, sublimĂ©s eux aussi par les sonoritĂ©s du piano. Ses Noctuelles aux couleurs changeantes et prononcĂ©es dans les aigus, sont dans leur mobilitĂ© fuyantes et Ă©nigmatiques. L’univers d’Oiseaux tristes change du tout au tout: immobilitĂ© et rarĂ©faction jusqu’à l’extinction, silence Ă©pais d’un insondable mystĂšre de ses notes rĂ©pĂ©tĂ©es en Ă©cho dans l’échappement de la touche. Une barque sur l’ocĂ©an semble ĂȘtre directement inspirĂ©e des lieux environnants: la mer, ce spectacle vivant aux reflets multiples, sculptĂ©e par le vent, se retrouve jusque dans ses profondeurs sous les doigts du pianiste. Aucune monotonie dans les arpĂšges: entre calme et bourrasques, Il s’y passe une foule de choses. Le piano rĂ©pond Ă  la perfection notamment dans ses graves, Ă  la mise en volume crĂ©Ă©e par le musicien. Son jeu se fait incisif et crĂąneur, impulsif et flamboyant, allurĂ© et sĂ©ducteur, dans l’Alborada del Grazioso, et la VallĂ©e des Cloches rĂ©sonne dans la profondeur de champs de ses nappes sonores, nous immergeant dans son mystĂšre.

Ni vu ni connu Chamayou passe insensiblement Ă  Saint-SaĂ«ns, avec les Cloches de las Palmas cette fois, si proche de l’atmosphĂšre ravĂ©lienne, et en mĂȘme temps si loin! il y a probablement quelque chose de plus pittoresque et explicite chez Saint-SaĂ«ns, en tĂ©moignent les effets de mandoline, les images si admirablement suggĂ©rĂ©es par le pianiste, sous une virtuositĂ© pianistique qui fait sonner l’instrument. Les deux Mazurkas (n°2 opus 24 et n°3 opus 66) dansent Ă  la Chabrier, et feraient aussi penser Ă  Grieg, si elles n’avaient pas cette clartĂ©, cette Ă©nergie propre au plus emblĂ©matique compositeur de l’école française. L’Étude en forme de valse (opus 52 n°6) est d’une virtuositĂ© fulgurante: Chamayou scotche littĂ©ralement le public dans une interprĂ©tation extrĂȘme et spectaculaire de cette piĂšce qui provoque un tonnerre d’applaudissements. Les six cents dinardais (permanents ou de passage) saluent le talent immense de cet artiste par une ovation debout. Trois bis pour les combler: la Pavane pour une infante dĂ©funte de Ravel, la Toccata du Tombeau de Couperin, plus endiablĂ©e que jamais, et une Fille aux cheveux de lin de Debussy de la plus belle eau.

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concert piano. Festival International de Musique de Dinard, les  11 et 12 août 2019. AgnÚs Jaoui, comédienne, Claire-Marie Le Guay, Bertrand Chamayou, piano. Schumann, Ravel, Saint-Saëns, et la Comtesse de Ségur.

COMPTE-RENDU critique, récital piano, Aix-en-Provence, le 28 juil 2019. Grigory Sokolov, piano. Beethoven, Brahms

COMPTE-RENDU critique, rĂ©cital piano, Grand ThĂ©Ăątre de Provence, Aix-en-Provence, Festival International de la Roque d’AnthĂ©ron, le 28 juillet 2019. Grigory Sokolov, piano. Beethoven, Brahms. Un rĂ©cital de piano au Grand ThĂ©Ăątre de Provence hors saison, faut-il que l’interprĂšte soit un titan pour une telle exception! Grigory Sokolov n’aime pas jouer en plein air. Alors pas le choix! Il faut un lieu Ă  la mesure de ce gĂ©ant qui fut rĂ©vĂ©lĂ© Ă  l’ñge de 16 ans lorsqu’il remporta le concours TchaĂŻkovski. Ce soir du 28 juillet 2019, Ă  Aix-en-Provence, le Grand ThĂ©Ăątre a donc ouvert ses portes au plus fascinant pianiste russe, et rempli ses rangs d’orchestre et de balcons. Retour sur ce rendez-vous incontournable du Festival International de la Roque d’AnthĂ©ron.

 

 
 

 

GRIGORY SOKOLOV AU CƒUR DE LA MUSIQUE

 

 

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Pas d’épate avec Grigory Sokolov : ceux qui attendaient un grand huit pianistique, ceux qui venaient chercher les Ă©motions fortes d’une montagne russe et de ses avalanches de notes se seront trompĂ©s. Grigory Sokolov n’emprunte pas forcĂ©ment les pistes noires du clavier. Il construit ses programmes pour la musique, et rien d’autre. Et pas plus qu’il n’aime le plein air, il n’apprĂ©cie pas le plein jour sur la scĂšne. C’est dans une lumiĂšre tamisĂ©e qu’il commence son rĂ©cital avec la Sonate n°3 en ut majeur opus 2 n°3 de Beethoven. ComposĂ©e entre 1794 et 95, dĂ©diĂ©e comme les premiĂšres Ă  son maĂźtre Haydn, elle affirme dĂ©jĂ  un propos trĂšs contrastĂ©. DĂšs la premiĂšre exposition on est Ă©bahi par la nettetĂ© de trait avec laquelle Sokolov joue cette sonate, sa façon d’opposer impĂ©tuositĂ©, fougueuse Ă©nergie, et tendre discours, tout cela sans affĂšterie aucune, mais dans une dynamique stupĂ©fiante. L’adagio est d’un dĂ©pouillement, d’une simplicitĂ© touchante: quelle dĂ©licatesse en si peu de notes! Sokolov nous entretient tout bas, Ă  l’oreille: mots tendrement distillĂ©s un Ă  un, prolongĂ©s de leur douce rĂ©manence dans les silences qui les sĂ©parent, suspensions
nous voici alors dans cette prodigieuse sensation d’ĂȘtre dans un cocon sonore! Le scherzo a la grĂące et la lĂ©gĂšretĂ© d’une danse et le finale est vibrant et aĂ©rien, animĂ© d’un joyeux enthousiasme. Sokolov enchaĂźne la forme consacrĂ©e de la sonate avec quelques « babioles », comme le compositeur les qualifiait lui-mĂȘme: les onze Bagatelles de l’opus 119. Il fait de ces miniatures, de rĂ©putation faciles, un ensemble de tableaux vivants, aux charmes incomparables. Chacune a sa vie propre, son caractĂšre; le pianiste passe ainsi de l’une Ă  l’autre, avec la plus grande aisance, cueillant avec esprit et Ă©lĂ©gance la foison d’idĂ©es semĂ©es par Beethoven. C’est un pur rĂ©gal!

En seconde partie Sokolov a choisi de donner les deux derniers opus de Brahms, d’abord les  six KlavierstĂŒcke opus 118. Tout l’univers intĂ©rieur brahmsien passe dans ces pages, dont il semble profondĂ©ment imprĂ©gnĂ©. Depuis le mouvement passionnĂ© du premier intermezzo, soutenu par la vague puissante de la basse, les Ă©tats d’ñme changent et se succĂšdent pratiquement sans interruption. Le deuxiĂšme est l’endroit des confidences intimes et tendres, dites avec ferveur mĂȘme Ă  mi-voix, dans un rubato subtil et expressif: comme il prend le temps des phrases, des respirations! Comme il sait convaincre et Ă©mouvoir! Le ton brave de la Ballade et celui dĂ©chirĂ© qui conclut le quatriĂšme intermezzo laissent place Ă  la rĂ©conciliation, l’apaisement de la Romance, ses arpĂ©gĂ©s et ses trilles paradisiaques, qui s’assombrissent Ă  la fin dans un climat doucement rĂ©signĂ©. Les nuages noirs s’amoncellent  sur le dernier intermezzo, lourd d’inquiĂ©tude et de rĂ©volte, au caractĂšre profondĂ©ment dĂ©pressif. L’opus 119 n’en est pas moins poignant. Écouter le silence, ne rien faire d’autre que rentrer dans la contemplation du silence, dans le silence lui-mĂȘme, Sokolov semble nous y inviter avec les notes lentement Ă©grainĂ©es de l’adagio (premier intermezzo). Et si le chant dĂ©borde un moment comme la bontĂ© d’un cƓur trop grand, exprimant peut-ĂȘtre l’inassouvi, il se retranche vite dans les insondables pensĂ©es suggĂ©rĂ©es par ces quelques notes Ă©parses. Ces « berceuses de ma douleur », comme le compositeur les qualifiait, Sokolov en livre la nostalgie parfois douce-amĂšre, parfois tendre et retenue, dans un sentiment d’inachevĂ©, en particulier dans le second intermezzo. Le troisiĂšme « grazioso e giocoso », n’est pas si pĂ©tillant: le pianiste donne de l’amplitude au chant, de la longueur de son et du liĂ© aux phrases, restant dans la cohĂ©rence de l’opus, qu’il couronne avec la Rhapsodie finale, par opposition jouĂ©e comme une marche triomphale.

Comme Ă  son habitude, il prolongera la soirĂ©e de six bis, reprĂ©sentatifs de tout son art musical: un impromptu de Schubert (op.142 n°2 D.935), une mazurka de Chopin, Les Sauvages de Rameau dans la perfection de ses ornements baroques, l’intermezzo n°2 de l’opus 117 de Brahms, un prĂ©lude de Rachmaninov et un allegro de Schubert. Comme d’habitude, il nous aura submergĂ©s d’émotion, avec la musique et rien d’autre! – crĂ©dit photo: © Vico Chamla

 

 
 

 

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COMPTE-RENDU critique, rĂ©cital piano, Grand ThĂ©Ăątre de Provence, Aix-en-Provence, Festival International de la Roque d’AnthĂ©ron, le 28 juillet 2019. Grigory Sokolov, piano. Beethoven, Brahms.

COMPTE-RENDU, critique, concert piano. La Roque d’AnthĂ©ron, le 27 juil 2019. Nicolas Stavy, piano. Liszt, Haydn. 


COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL NICOLAS STAVY, piano, FESTIVAL INTERNATIONAL DE PIANO DE LA ROQUE D’ANTHÉRON, 27 juillet 2019. Liszt, Haydn
. Le pianiste Nicolas Stavy aime aller vers des dĂ©couvertes. Sa curiositĂ© jamais assouvie nourrit sa carriĂšre et comble le rĂ©pertoire pianistique en soi considĂ©rable de partitions oubliĂ©es, injustement dĂ©nigrĂ©es, ou retrouvĂ©es. Le programme de son rĂ©cital donnĂ© le 27 juillet Ă  l’Abbaye de Silvacane donnait justement Ă  entendre une rare version pour piano des Sept derniĂšres paroles du Christ en croix de Haydn.

 

 
 

 

NICOLAS STAVY SUR LES CHEMINS SPIRITUELS DE LISZT ET HAYDN

 

 

NicolasStavy_© RenaudAlouche_27072019-1

 

 
Le cloĂźtre de l’Abbaye de Silvacane abrite comme il peut sous ses voĂ»tes de pierre le piano et les chaises disposĂ©es pour le public. Il pleut des cordes: une grosse pluie d’orage qui s’engouffre dans les gargouilles aux angles du cloĂźtre. Nicolas Stavy joue pour commencer, en pendant Ă  l’Ɠuvre de Haydn, Von der Wiegen bis zum Grabe (Du berceau jusqu’à la tombe) S. 107 de Liszt (1881), et nous sommes heureux d’entendre ce poĂšme symphonique  transcrit par le compositeur franciscain lui-mĂȘme, si peu donnĂ© en concert. L’eau qui dĂ©gringole des gargouilles est bruyante et contraint l’artiste Ă  une lutte ardue pour avoir le maĂźtre mot. Mais bien qu’il ait Ă  forcer le son, cela n’entache en rien l’atmosphĂšre qu’il donne Ă  chaque partie: Le Berceau nait d’une douce Ă©closion sonore, nimbĂ© de sĂ©rĂ©nitĂ©, empreint de mystĂšre. Le combat pour la vie associe ici la lutte du musicien contre les Ă©lĂ©ments naturels Ă  celle de l’homme dans sa vie terrestre. Nicolas Stavy prend une posture hĂ©roĂŻque, n’hĂ©sitant pas Ă  projeter la violence des rythmes obsessionnels, Ă  timbrer les accords discordants dans toute leur brutalitĂ©, ces harmonies audacieuses qui dans la version piano prennent une acuitĂ© particuliĂšre. Le pianiste va au bout du Combat Ă  une conclusion Ă  dimension mĂ©taphysique, dans un trille lisztien de la plus belle Ă©lĂ©vation. La tombe: berceau de la vie future, reprend le thĂšme du Berceau, apaisĂ©, mais transformĂ©, et ferme le cycle.

 

 

NicolasStavy_© RenaudAlouche_27072019-10

 

 

L’orage persiste, et la bataille humaine n’est pas terminĂ©e: les Sept derniĂšres paroles du Christ en croix nous sont familiĂšres dans leur version pour quatuor Ă  cordes, un peu moins dans celle pour orchestre ou l’oratorio, et pas du tout pour piano solo! Une Ă©dition pour piano de la partition intĂ©grale est trouvĂ©e par hasard Ă  Saint-Domingue. Une autre partition manuscrite est retrouvĂ©e Ă  Vienne par Paul Badura-Skoda, qui fort de son expertise Ă©tablit le rapprochement avec l’édition de Saint-Domingue : un inconnu en a achevĂ© l’écriture qui fut corrigĂ©e et dĂ©finitivement validĂ©e par Haydn, puis effectivement Ă©ditĂ©e par Ignace Pleyel. C’est cette partition que Nicolas Stavy interprĂšte. Il en tire le meilleur parti pianistique et expressif. Avec l’introduction il installe le climat dramatique. « PĂšre, pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font »: cette premiĂšre parole il l’énonce sans imploration, mais avec la force d’une adjuration, par une main droite sonnante, dans un tempo mesurĂ© et juste sur les notes rĂ©pĂ©tĂ©es et statiques de la basse. L’évocation du Paradis (« Aujourd’hui tu seras avec moi au paradis ») est jouĂ©e dans la lumiĂšre de l’apaisement, le chant se dĂ©tachant sur la basse en base d’Alberti doucement enrobĂ©e de pĂ©dale. Le ton est tout aussi juste et posĂ© dans « Femme, voici ton fils, et toi, voici ta mĂšre », puis vire Ă  la douleur dans « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonnĂ©? » oĂč le pianiste semble charger les silences du poids du nĂ©ant, soulignant le sentiment de solitude et de doute, et dans le cri de « J’ai soif », oĂč par les notes rĂ©pĂ©tĂ©es obstinĂ©ment, contrepoint et octaves, il accentue la force de la supplication. «Tout est consommé » et « PĂšre, je remets mon esprit entre tes mains » vont vers l’apaisement et l’acceptation: Nicolas Stavy donne une profondeur et une gravitĂ© spirituelle particuliĂšres Ă  ces deux ultimes paroles, qu’il conclut par le choral final dans une Ă©mouvante nuance pp, avant un sublime retour au silence. Enfin « Terramoto » (Tremblement de terre) secoue le clavier de part en part: quel contraste, quelle force! Au point que l’on n’imagine plus qu’il fut Ă©crit Ă  l’origine pour quatuor Ă  cordes, tant les rĂ©sonances du piano sont saisissantes! Elles viennent Ă  bout des vellĂ©itĂ©s mĂ©tĂ©orologiques et le cadre spirituel de l’Abbaye retrouve comme par miracle le bleu cĂ©leste et ses chants d’oiseaux, aprĂšs avoir mis en accord l’ascĂ©tisme cistercien et la fĂ©licitĂ© franciscaine. © crĂ©dit photo : Renaud Alouche

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concert piano. La Roque d’AnthĂ©ron le 26 juill 2019. Alexandre Kantorow. Rachmaninov, Fauré 

Kantorow_©-Christophe-GREMIOT_26072019-8-copie-400x225COMPTE-RENDU critique, concert piano. FESTIVAL INTERNATIONAL DE PIANO DE LA ROQUE D’ANTHÉRON, le 26 juillet 2019. ALEXANDRE KANTOROW, piano. Rachmaninov, FaurĂ©, Beethoven, Stravinsky. Le jeune pianiste Alexandre Kantorow (ĂągĂ© aujourd’hui de 22 ans), Premier Prix et Grand Prix du tout dernier concours TchaĂŻkovski, fut l’invitĂ© dĂšs l’ñge de 16 ans de la Folle JournĂ©e de Nantes et de Varsovie, oĂč il fit ses premiers pas sur les scĂšnes des festivals. Depuis il n’a cessĂ© d’emporter l’enthousiasme sans rĂ©serve de tous ceux qui l’ont entendu Ă  Paris, et partout ailleurs, ainsi qu’au disque: ces trois CD dont le dernier consacrĂ© aux concertos de Saint-SaĂ«ns, ont Ă©tĂ© unanimement saluĂ©s par la critique, et rĂ©compensĂ©s. Le 26 juillet, Il se produisait sur la scĂšne du parc du chĂąteau de Florans, au Festival de la Roque d’AnthĂ©ron. Un premier rĂ©cital trĂšs attendu en France aprĂšs son triomphe Ă  Moscou.

ALEXANDRE LE MAGNIFIQUE
Les gradins se sont remplis, les cigales sont aussi au rendez-vous, et il plane un parfum de liesse ce soir. Notre heureux champion arrive du fond de la scĂšne, l’allure dĂ©contractĂ©e, chemise blanche, grand sourire, frais comme s’il revenait de trois semaines de vacances en Toscane, alors qu’il vient de passer une Ă  une les Ă©preuves du plus redoutable concours de piano au monde. Nous l’écoutons justement dans quelques unes de ces Ɠuvres par lesquelles il a gravi l’Olympe musical, sans qu’à aucun moment le souffle lui ait manquĂ©, sans que jamais son front ait perlĂ© de sueur, sans que les traits de son visage se soient crispĂ©s par l’effort, comme ce fut le cas pour certains coureurs de fond du concours. Tout semble couler de source pour ce jeune musicien que rien n’effraie, ni n’impressionne. Les plus pĂ©rilleuses acrobaties pianistiques sont pour lui tout au plus jeux de saute-mouton. Il ne tire pas jouissance de cette pure agilitĂ©, pas plus qu’il n’en Ă©tale la spectaculaire et factuelle dĂ©monstration, comme le ferait un circassien. La virtuositĂ© il l’oublie et nous la fait oublier: elle n’est qu’au service de son imagination, de sa libertĂ©, et de la flamme qui couve au fond de lui sa gĂ©niale inspiration. Et « gĂ©nial » n’est pas trop fort. Car il y a quelque chose de singulier et d’authentique dans l’art d’Alexandre Kantorow, qui fait mouche Ă  tout bout de « chant », loin du convenu, du consensuel ou au contraire de l’extravagant. Le jeune artiste est d’une maturitĂ© exceptionnelle: tout est pensĂ© dans son jeu, l’intention, le son, l’architecture
 et tout est vĂ©cu, du corps Ă  l’esprit, ou vice-versa, en passant par le cƓur. il y a cette cohĂ©rence entre le geste, le mouvement et la vision que rien n’entrave. Alexandre Kantorow est musicien de tout son ĂȘtre, et n’eĂ»t-il pas Ă©tĂ© pianiste, nous aurions pu l’imaginer danseur Ă©toile!

Rachmaninoff, il l’a enregistrĂ© dans son second album « A la Russe » (Bis records). Son interprĂ©tation ce soir de la Sonate n°1 en rĂ© mineur opus 28 subjugue: tout y est juste, dans les tensions, les Ă©lans dramatiques, les respirations, les dĂ©tentes qui ne sont pas relĂąchement de la phrase, mais Ă©largissement , ouverture. La musique y est comme soutenue de l’intĂ©rieur, tenue dans son intensitĂ© expressive, aussi bien dans les forte que dans les piano, et Ă  la fois d’une plasticitĂ© Ă©tonnante sous ses doigts. Quelle conscience de la construction et en mĂȘme temps quelle dĂ©clinaison expressive! Le lento (2Ăšme mouvement) est d’une beautĂ© ineffable, sous son toucher d’une infinie dĂ©licatesse, timbrant les voix juste ce qu’il faut pour la transparence de la polyphonie, effleurant les derniĂšres doubles croches de la coda telles un impalpable soupir de l’ñme. Et la fiĂšvre du dernier mouvement allegro molto nous tient en haleine jusqu’au bout, jusqu’à sa fin crĂ©pitante et grandiose.

Tout se pose avec le nocturne n°6 de FaurĂ© au climat trĂšs apaisĂ©: le dĂ©but d’une extrĂȘme douceur presque feutrĂ©e avance lisse, sans aspĂ©ritĂ©s. Alexandre Kantorow dose Ă  merveille les tensions et relĂąchements successifs, suspend, respire gĂ©nĂ©reusement, illumine les scintillements de doubles croches par une Ă©conomie de pĂ©dale, jouant telle un peintre d’un effet de pointillisme, pose de sa main gauche des octaves rondes et pleines, lance des Ă©toiles filantes, chante Ă  fleur de peau les aigus dans une finesse extrĂȘme, nous montre des paysages oniriques, nous conduit dans des atmosphĂšres faites de gaz inconnus. On succombe Ă  tant de charme!

La sonate n°2 opus 2 n°2 de Beethoven et L’Oiseau de Feu de Stravinski dans l’arrangement d’Agosti nous font apprĂ©cier une autre facette du musicien, Ă  son aise dans tous les rĂ©pertoires. Son approche dans cette deuxiĂšme partie de concert devient thĂ©Ăątrale. Sans aucunement compromettre le style, ni la tenue rythmique, Alexandre Kantorow, dans la conduite du discours de cette sonate de jeunesse, trouve subtilement son espace de libertĂ© et d’expression: le cadre conventionnel devient alors une scĂšne vivante et les registres du piano des tessitures. Son toucher clair brosse une tragĂ©die lyrique, allie la lĂ©gĂšretĂ© de ton et une dramaturgie sans pathos. Il y a de la noblesse et de la dignitĂ© dans le Lento appassionato jouĂ© comme une marche solennelle, oĂč chaque valeur de note ponctuant les temps est calculĂ©e au millimĂštre, oĂč le jeu prend le poids d’un manteau de cĂ©rĂ©monie dans les ff. Du dĂ©liĂ© de ses phrases au ferme staccato, le rondo grazioso final est tout en Ă©lĂ©gance et sĂ©duction.

Dans l’Oiseau de Feu, le pianiste n’a plus dix doigts, mais peut-ĂȘtre bien autant qu’il y a de touches sur le clavier. Quelle maĂźtrise, quelle prodigieuse vivacitĂ©, quelle incandescence! La Danse infernale explose de couleurs. Se livrant Ă  un corps Ă  corps avec le piano, son jeu resserrĂ©, brĂ»lant, orchestral est d’une tension phĂ©nomĂ©nale. La Berceuse contraste par les mystĂšres de ses pianissimi, et progresse vers le final oĂč toutes les cloches de Moscou sont convoquĂ©es une Ă  une, et oĂč ses coupoles d’or resplendissent dans la lumiĂšre naissante d’un jour nouveau. C’est Ă©blouissant et immense! Son Oiseau de feu est bien davantage qu’une performance technique: il s’en dĂ©gage une force vitale impressionnante. Alexandre Kantorow y fait preuve d’une puissante imagination poĂ©tique et d’un sens magistral de l’architecture, soutenus par engagement physique sans pareil. Passionnant!

Les gradins du parc Florans retentissent des applaudissements et des coups de talons du public car les mains ne suffisent pas pour saluer le talent du jeune hĂ©ros. Respirant le bonheur comme il respire la musique, la lumiĂšre qui Ă©mane de son visage inonde tout autour de lui. Les applaudissements redoublent. Ovation debout. En bis, il jouera la douce MĂ©ditation de Tchaikovski extraite de son opus 72, et un fascinant Chasse-neige de Liszt (douziĂšme Ă©tude d’exĂ©cution transcendante).  © crĂ©dit photo: Christophe GrĂ©miot

COMPTE-RENDU critique, concert piano. FESTIVAL INTERNATIONAL DE PIANO DE LA ROQUE D’ANTHÉRON, le 26 juillet 2019. ALEXANDRE KANTOROW, piano. Rachmaninov, FaurĂ©, Beethoven, Stravinsky.

COMPTE-RENDU, concert. VERBIER FESTIVAL, le 22 juillet 2019. ARCADI VOLODOS, piano. Schubert, Rachmaninoff, Scriabine. 

COMPTE-RENDU, concert. COMPTE-RENDU, concert. VERBIER FESTIVAL, le 22 juillet 2019. ARCADI VOLODOS, piano. Schubert, Rachmaninoff, Scriabine.  Le 22 juillet Ă  Verbier: ciel limpide et bleu oĂč flottent quelques beaux nuages. Temps idĂ©al pour prendre la tĂ©lĂ©cabine et monter lĂ -haut, Ă  2300 mĂštres, et marcher sur le chemin de la Chaux qui domine les Combins. LĂ -haut le silence et l’air lĂ©ger ne font qu’un. Un babillage d’oiseau, le frĂŽlement d’un frelon, l’infime souffle de la brise: un silence nourri de vie et de paix. Du haut des Ruinettes, on aperçoit l’église. Dans l’église, il y aura tout Ă  l’heure la musique, comme chaque soir. Mais ce soir, il y aura aussi le silence : Arcadi Volodos en sera l’artisan et le poĂšte.

 

 

ARCADI VOLODOS SUR LES CIMES DU SILENCE

 

arcadi-volodos-362x242BientĂŽt vingt heures: le public se presse dans l’église. Les lumiĂšres s’éteignent; au-dessus de la scĂšne, seulement une « douche » en veilleuse. L’ombre d’Arcadi Volodos se dirige vers le piano. Est-ce bien lui? Impossible de lire son visage
Va-t-il pouvoir jouer ainsi, dans le noir? Les interrogations s’évanouissent rapidement. L’accord  de mi majeur et les arpĂšges de la premiĂšre sonate D 157 de Schubert surgissent de la pĂ©nombre. (Volodos est l’un des rares pianistes Ă  jouer cette sonate en concert, qu’il a enregistrĂ©e il y a quelques annĂ©es). Il n’y a rien Ă  voir, semble-t-il nous dire, surtout pas lui, mais tout est Ă  Ă©couter: la lumiĂšre jaillit des notes, de la musique de Schubert, de la radieuse humeur de cette sonate si lĂ©gĂšre et limpide comme l’air de la montagne! On les attendait secrĂštement: voici ses lĂ©gendaires pianissimi; ils arrivent sur un tapis de velours, et le piano chante doucement, nous fredonne Ă  l’oreille. L’andante est fait de trois fois rien dont certains pianistes ne tireraient rien, pas Volodos. Lui, il nous arrache des larmes avec rien, avec trois accords, et surtout avec le silence: il le met au cƓur-mĂȘme des notes, il en fait l’essence de la musique. Pour autant il bĂątit, il conduit les phrases, il nous dit: « venez par ici avec moi, pardon, avec Schubert!». Quel que soit le tempo, Volodos, musicien-magicien, a ce don exceptionnel de savoir jouer de l’illusion: comment agit-il sur la touche pour produire cette longueur de son miraculeuse? Il semble dans le dĂ©ni du piano et de sa mĂ©canique, ignore les marteaux, le mĂ©tal des cordes. Lorsque le commun des pianistes pense: « c’est impossible, le piano ne le permet pas », lui le fait. Et il serait vain de vouloir percer son secret. Car c’est ainsi qu’il nous touche, au plus intime de nous-mĂȘme, avec cet andante de Schubert. Il habille d’une fougue beethovenienne le menuetto allegro vivace qui termine la sonate, mais dans la promptitude du rebond de ses doigts sur le clavier, qui donne un air de danse allemande au trio central. L’émotion ira crescendo avec les six Moments musicaux D 780 de Schubert. Du premier « Moderato » oĂč il semble accrocher les notes Ă  un fil de soie, doucement interrogatif, au dernier « Allegretto », dramatique et impĂ©rieux, en passant par le bouleversant et inoubliable « Andantino », l’ « Allegretto moderato » moins hongrois qu’il n’est de coutume, et l’ « Allegro vivace » au rythme obsessionnel d’une chevauchĂ©e prĂ©figurant Erlkönig, Volodos nous place avec Schubert, en face de notre propre intĂ©rioritĂ©, de notre propre humanitĂ©, et pour cela aussi s’efface de notre vue, s’efface tout court, en humble passeur de la musique.

La deuxiĂšme partie est russe, avec Rachmaninoff d’abord. Le son d’airain du premier accord du PrĂ©lude opus 3 n°2 Ă©branle l’église et nous saisit. Volodos sait aussi bien timbrer les forte, les graves, sans les alourdir ni les rendre durs. Les accords sont pleins et longs, sublimĂ©s par une pĂ©dale mise Ă  bon escient, le chant de la main gauche est magnifique de profondeur et de noblesse. Le PrĂ©lude opus 23 n°10 commence Ă  pas doucement feutrĂ©s dans la beautĂ© des timbres, puis s’épanouit dans  la clartĂ© des accords arpĂ©gĂ©s, et finit sur deux accords comme sur deux mots de tendresse. Le PrĂ©lude opus 32 n°10 par son rythme et la profonde mĂ©lancolie de ses harmonies vient, au dĂ©but, en Ă©cho au second moment musical de Schubert, comme une fausse rĂ©miniscence. Mais l’éclairage change, s’assombrit, et Volodos fait sonner les graves comme des glas, soutient encore dans une longueur de son impressionnante le crescendo de la ligne forte puis fortissimo. C’est par un imperceptible amorti avant l’ « attaque », qu’il obtient cette expansion du son, ronde et large, Ă  laquelle il laisse tout son espace, d’oĂč s’échappent les pianissimi Ă©vanescents de la main droite, dont on n’entend plus les notes, mais le mouvement d’un voile. Puis Volodos semble improviser la Romance opus 21 n°7 (arrangement de son cru), qui charme par son romantisme dĂ©licat, et enchaĂźne l’hispanisante SĂ©rĂ©nade opus 3 n°5 subtilement accentuĂ©e. Le tour d’horizon Rachmaninoff s’achĂšve avec l’Étude-tableau opus 33 n° 3, dont il rĂ©vĂšle le miracle: quels silences, quels beaux timbres, quel sentiment de paix Ă  son Ă©coute, d’une paix que rien ne pourrait atteindre!

Elle nous conduit tout droit Ă  Scriabine : Ă  nouveau six piĂšces, avec l’impalpable Mazurka opus 25 n°3 faite de rien, Caresse dansĂ©e opus 57 n°2 dans son halo de pĂ©dale, Ă©nigmatique comme un rĂȘve, Énigme opus 52 n°2, spirituel et insaisissable, la fantasmagorie de Flammes sombres opus 73 n°2, l’onirique Guirlandes opus 73 n°1 oĂč la musique semble se dissoudre dans la poudre de ppp incroyablement doux. Le rĂ©cital culmine avec Vers la flamme opus 72: le musicien nous fait entrer dans le brasier de ses trilles, trĂ©molos et accords incandescents, emplit l’église de son Ă©blouissante et vertigineuse densitĂ©. Nous vivons avec lui sa vibration ultime, puissante, concentrĂ©e, Ă  son paroxysme, sur des cimes plus hautes que les pics contemplĂ©s auparavant. Quelle expĂ©rience! Enfin la lumiĂšre rĂ©tablie Ă©claire le visage du pianiste: Schubert, Rachmaninoff, Scriabine Ă©taient lĂ  ce soir. Volodos aussi, bel et bien. La douceur de son sourire et les Ă©toiles de ses yeux nous l’affirment!

 
 
Crédit photo: © Marco Borggreve

COMPTE-RENDU, critique, concert. VERBIER Festival 2019, le 22 juil 2019. Bouchkov,Hakhnazaryan


COMPTE-RENDU, CRITIQUE, CONCERT. VERBIER festival 2019, le 22 juil 2019. MARC BOUCHKOV, violon, NAREK HAKHNAZARYAN, violoncelle, BEZHOD ABDURAIMOV, piano, VERBIER FESTIVAL, 22 juillet 2019. Babadjanian, Rachmaninoff, DvorĂĄk.

22072019_eglise_11h00_BouchkovHakhnazaryanAbdurainov_©DianeDeschenaux_06-1Au Verbier Festival, la musique de chambre a ses quartiers d’Ă©tĂ©, et pas des moindres. On y vient Ă©couter des formations constituĂ©es comme les quatuors Ă  cordes (Arod et ÉbĂšne par exemple), mais aussi des formations occasionnelles qui viennent donner des concerts inĂ©dits et uniques, et des programmes originaux lors des « Rencontres inĂ©dites ». Ces artistes arrivent de tous les coins du monde de l’excellence musicale. Le 22 juillet le violoniste français Marc Bouchkov, le violoncelliste armĂ©nien Narek Hakhnazaryan (Premier Prix et Grand Prix au concours TchaĂŻkovski), et le pianiste ouzbek Behzod Abduraimov, tous trois bardĂ©s de prix et de distinctions, s’Ă©taient rĂ©unis en trio Ă  lâ€˜Ă©glise de Verbier pour un concert matinal.

Quelle bonne idĂ©e de faire dĂ©couvrir au public le compositeur armĂ©nien-soviĂ©tique Arno Babadjanian (1921-1983) avec son Trio en fa diĂšse mineur! Une Ɠuvre plaisante Ă  Ă©couter, trĂšs bien Ă©crite, aux accents d’Europe centrale et au beaux Ă©lans lyriques. Le tandem violon-violoncelle trĂšs en phase, aux vigoureux coups d’archets, chante d’une mĂȘme voix sur le jeu soutenu et expressif du piano. Le pianiste tient solidement sa partie, socle d’oĂč s’envolent les traits mĂ©lodiques des cordes dans un dialogue enflammĂ© (premier mouvement). L’andante chante magnifiquement par la voix du violon dans un premier temps, perchĂ©e haut dans des aigus trĂšs doux, trĂšs tĂ©nus par moment, mais somptueusement timbrĂ©s. Il est rejoint par le violoncelle au  beau son veloutĂ©, qui reprend le long souffle de sa mĂ©lodie dans une profonde respiration intĂ©rieure. C’est Ă©mouvant et apaisant! L’allegro vivace commence comme une danse Ă©lectrisante, trĂšs scandĂ©e, inspirĂ©e de la musique des Balkans. Les musiciens jouent avec une passion tenue, contenue, d’autant plus intense qu’ils ne la laisse Ă  aucun moment dĂ©border et ne se perdent pas dans une expression dĂ©bridĂ©e. Quelle force de caractĂšre!

Le concert se poursuit avec le premier Trio ÉlĂ©giaque de Rachmaninov, Ɠuvre de jeunesse en un seul mouvement. Le jeu de Behzod Abduraimov s’impose ici dans toute son envergure: il s’érige en pilier robuste de l’ensemble; trĂšs prĂ©sent et timbrĂ©, ferme et lyrique, il devient orchestral, se mue en baryton basse par endroits. Le trio du jour triomphe pour finir dans le fameux Trio « Dumky » n°4 en mi mineur de DvorĂĄk. On mesure le niveau d’excellence de ces trois musiciens, solistes, oserait-on dire, tant leurs personnalitĂ©s sont marquantes et s’affirment individuellement en mĂȘme temps qu’elles se rejoignent dans la mĂȘme Ă©nergie. Abduraimov tient toujours les rĂȘnes et l’ossature de l’ensemble, dans la succession de ses multiples mouvements. On traverse des moments Ă©minemment poĂ©tiques, de la nostalgique douceur du violoncelle, sur les effets de cymbalum du piano au dĂ©but, Ă  la variĂ©tĂ© des phrasĂ©s du violon. Les « Dumky » sont superbes de reliefs, de couleurs, et emportent l’engouement du public qui explose d’applaudissements, rappelant par quatre fois les trois garçons prodiges sur la scĂšne. Pas de bis, mais un souvenir impĂ©rissable demeurera de cette heure de bonheur musical.

Illustration : © Diane Deschenaux

COMPTE-RENDU, critique, concert. VERBIER festival 2019, le 21 juil 2019. S BABAYAN, D TRIFONOV, pianos. Shchedrin, Schumann, 


COMPTE-RENDU, CONCERT. VERBIER FESTIVAL 2019, le 21 juil 2019. VERBIER CHAMBER ORCHESTRA, GÁBOR TAKÁCS-NAGY, direction / LAWRENCE POWER, alto / SERGEI BABAYAN et DANIIL TRIFONOV, pianos. Shchedrin, Schumann, Bach, Mozart.

TRIFONOV Babayan piano a VERBIER 2019 critique concert review classiquenews 20190721_Combins_19h_Gabor_Babayan_Trifonov_Power_©LucienGrandjean (8 sur 20)La salle des Combins Ă  Verbier est ce que l’on appelle une structure Ă©phĂ©mĂšre, pouvant accueillir 1800 personnes. Elle est spĂ©cialement montĂ©e et Ă©quipĂ©e pour abriter les grandes formations le temps du festival. Le 21 juillet, le Verbier Festival Chamber Orchestra dirigĂ© par son chef hongrois GĂĄbor TakĂĄcs-Nagy partageait sa scĂšne avec l’altiste Lawrence Power et les pianistes Sergei Babayan et Daniil Trifonov dans un programme des grands soirs, apprĂ©ciĂ© des habituĂ©s du prestigieux festival.

 
 

 
 

BABAYAN ET TRIFONOV : ENTRE PÈRE ET FILS

Prologue.
Le Concerto Dolce pour alto, orchestre Ă  cordes et harpe, du compositeur Rodion Shchedrin (1932) est une composition de 1997 en un seul mouvement. Il met en valeur l’alto dans un ambitus large. Lawrence Power interprĂšte avec une grande force expressive et une maĂźtrise totale cette Ɠuvre qui se situe Ă  la lisiĂšre de la modernitĂ©, imprĂ©gnĂ©e en profondeur d’un classicisme assumĂ©. C’est sans faillir qu’il soutient fermement de son archet les lignes mĂ©lodiques parfois interminables, dont il traduit le sentiment mĂ©lancolique, les slaves Ă©tats d’ñme, et en accentue les accĂšs douloureux,  perçant par moments l’extrĂȘme aigu de l’instrument avec une justesse parfaite, accompagnĂ© d’un orchestre dirigĂ© avec grande mĂ©ticulositĂ©.

Interlude.
L’Andante et variations pour deux pianos opus 46 de Schumann est rarement jouĂ© en concert et c’est une chance de l’entendre ici, qui plus est par deux musiciens dont la complicitĂ© ne fait aucun doute, celle du maĂźtre Sergei Babayan, et de son Ă©lĂšve surdouĂ© et inspirĂ©, Daniil Trifonov. On perçoit sur le visage de Babayan cette bontĂ© bienveillante, cette paisible douceur qui baigne aussi son jeu, et Trifonov, loin de vouloir tuer le pĂšre, d’une respectueuse et attentive docilitĂ©, se fond dans le moule de tendresse façonnĂ© par son maĂźtre, et s’accorde avec lui pour nous en dire au creux de l’oreille toutes ses confidences. Cela donne un dĂ©licat bijou musical dont on cĂšde au charme sans rĂ©sistance, un moment de pure grĂące.

Bach, le pùre, et l’enfant Mozart.
L’orchestre se joint au duo pianistique dans le Concerto pour deux claviers BWV 1062 de J.S. Bach. Les deux musiciens en tissent inlassablement l’étoffe avec cette mĂȘme complicitĂ© et jalonnent des reprises alternĂ©es de leurs traits le flux continu de l’Ɠuvre, dans un unique mouvement dynamique. Puis quel dĂ©licieux moment avec l’andante   jouĂ© sans empressement, ni lenteur nĂ©anmoins, dans un phrasĂ© enveloppant, tout en rondeur et en douceur! Le dernier mouvement allegro assai suit dans une rĂ©jouissante Ă©nergie soutenue avec lĂ©gĂšretĂ© par l’orchestre: ici la diffĂ©rence de jeu des deux pianistes point un peu plus, Babayan colorant le sien Ă  l’articulation nette, en ourlant davantage les lignes mĂ©lodiques, Trifonov se situant dans une abstraction analytique, marquant davantage les appuis. En deuxiĂšme partie, autre concerto pour deux pianos, celui en mi bĂ©mol majeur K 365 que Mozart composa en 1779 pour sa sƓur et lui-mĂȘme. Babayan et Trifonov prennent un plaisir commun non dissimulĂ© Ă  partager l’innocence de ces pages, Ă  y mettre leur cƓur d’enfant, Trifonov avec une simplicitĂ© confondante, l’air de ne pas y toucher, Babayan dans un surcroĂźt de lumineuse tendresse.

Épilogue.
Quoi de mieux que Mozart aprĂšs Mozart? Le public demande un bis: Babayan dĂ©place sa banquette pour cette fois partager humblement le clavier de son Ă©lĂšve. La Sonate pour piano Ă  quatre mains en ut majeur KV 381 clĂŽt le concert, et ravit dĂ©finitivement le cƓur de l’auditoire heureux. Les notes de cette belle soirĂ©e continueront de vibrer dans nos mĂ©moires, comme celles de ces harmonieuses et radieuses retrouvailles, celles d’un Ă©lĂšve reconnaissant et de son maĂźtre rĂ©compensĂ©.

 
 

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Illustrations : © Lucien Grandjean

COMPTE-RENDU, CRITIQUE, RÉCITAL PIANO. FESTIVAL DE VERBIER, le 20 juil 2019. DANIIL TRIFONOV,  piano, Berg,
 Ligeti

COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL DANIIL TRIFONOV,  piano, VERBIER FESTIVAL, 20 juillet 2019. Berg, Prokofiev, BartĂłk, Copland, Messiaen, Ligeti, Stockhausen, Adams, Corigliano. Le Verbier Festival (Suisse) qui s’achĂšvera le 3 aoĂ»t propose sur ses hauteurs une immersion musicale de haut vol, avec les plus prestigieux interprĂštes. Fort de sa renommĂ©e, il sait oser des programmes qui sortent des sentiers battus. Le 20 juillet, le pianiste Daniil Trifonov, Premier Prix et Grand Prix du concours TchaĂŻkovski, donnait un rĂ©cital peu banal Ă  l’église de Verbier, enchaĂźnant des Ɠuvres du vingtiĂšme siĂšcle et contemporaines.
Construire un programme de rĂ©cital requiert une rĂ©flexion en profondeur que bien des musiciens escamotent, se contentant parfois d’une Ɠuvre phare, ou deux, enrobĂ©e de quelques piĂšces de leur rĂ©pertoire pourvu que les tonalitĂ©s s’accordent dans leur succession, gage d’impression d’unitĂ©. Ce n’est pas le cas de Daniil Trifonov dont les programmes sont toujours soigneusement et intelligemment conçus. Quelle hardiesse dans celui de ce soir! Il faut sacrĂ©ment de l’aplomb pour imposer aux oreilles mĂ©lomanes des piĂšces qui s’éloignent de la sĂ©duction mĂ©lodique « classique » et du si familier et confortable langage tonal, pour conquĂ©rir un public avec un rĂ©pertoire qui bouscule, Ă©tonne, percute, dĂ©route, et plane parfois dans des sphĂšres Ă  l’indicible mystĂšre.

 

 

DANIIL TRIFONOV:
DE L’ÉNERGIE ET LA CONTEMPLATION AU PIANO PRÉDICATEUR

 

 

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Daniil Trifonov arrive, ses partitions sous le bras, chaussĂ© maintenant de lunettes, avec une allure d’étudiant qui viendrait soutenir une thĂšse. Il glisse en douceur dans le clavier du grand Steinway les premiers intervalles de la Sonate opus 1 d’Alban Berg (crĂ©Ă©e en 1910). Voici enfin un interprĂšte qui n’en donne pas une version expressionniste ni dĂ©chirĂ©e! Il semble en chĂ©rir chaque note, les laisse Ă©clore avec tendresse, dessine les contours complexes de sa polyphonie et de ses chromatismes avec une ultra sensibilitĂ©, prend le temps voluptueux de ses moments de relĂąchement, culmine dans les quadruples fortissimi sans duretĂ© mais dans l’ardeur empressĂ©e d’un lyrisme passionnĂ©. Quelle sensualitĂ©! il semble s’émerveiller de chaque note, de chaque micro-inflexion, de chaque entrelacement, dont il invente le mouvement sublime en mĂȘme temps qu’il le joue, s’enthousiasme de ses Ă©lans, baigne de profonde plĂ©nitude les toutes derniĂšres notes d’un si mineur enfin rĂ©solu. Le ton change avec Sarcasmes opus 17 de SergeĂŻ Prokofiev (1912-14), percussifs et Ă  l’énergie dĂ©capante. Le compositeur commentait ce recueil de cinq piĂšces par ces mots: « il nous arrive parfois de rire cruellement de quelqu’un, mais quand nous y regardons de plus prĂšs, nous voyons combien est pitoyable et malheureuse la chose dont nous avons ri. Alors nous commençons Ă  nous sentir mal Ă  l’aise  ». Trifonov maĂźtre dans la tenue rythmique et la prĂ©cision de l’articulation, comme dans la conduite dynamique de ces piĂšces, trouve dans leurs sonoritĂ©s contrastĂ©es leur ton fĂ©rocement moqueur, voir malfaisant, incarne une monstruositĂ©, prenant une attitude de gnome, les bras arquĂ©s, courbĂ© sur le piano, l’Ɠil noir. « Szabadban » (En plein air) est une suite de cinq piĂšces de BĂ©la BartĂłk composĂ©e en 1926. L’énergie d’ Avec tambours et fifres (premiĂšre piĂšce) s’enchaĂźne parfaitement avec la musique de Prokofiev, et introduit un univers oĂč des esquisses de danses traditionnelles savamment accentuĂ©es (Musettes) croisent des mĂ©lodies qui apparaissent dans un halo de mystĂšre Ă  l’atmosphĂšre contemplative (Musiques nocturnes). Le pianiste dĂ©voile une palette de timbres d’une finesse Ă  peine pensable, dans un contrĂŽle absolu du son, pesant chaque note, Ă©coutant chaque rĂ©sonance, donnant profondeur aux plus doux pianissimi. Musiques Nocturnes prend un tour mĂ©taphysique mĂȘlant aux unissons jouĂ©s comme des antiennes le chant dĂ©licat d’un rossignol imaginaire. Trifonov nous transporte hors du monde dans ce moment de grĂące, puis nous plaque au sol avec l’énergie tellurique de « la Chasse » (cinquiĂšme piĂšce). Le voyage mystique se poursuit avec les sombres Variations pour piano d’Aaron Copland (1930): Trifonov y fait sonner le piano avec force mais sans rudesse,  met du poids, fait Ă©clater les dissonances, les adoucit, allĂšge, rarĂ©fie, serre les cellules rythmiques dans une Ă©nergie frĂ©nĂ©tique, introduit des cloches Ă  toute volĂ©e, plaque de grands accords larges et dissonants qui annoncent Messiaen. C’est grandiose. Justement, des Vingt Regards sur l’Enfant-JĂ©sus (1944) d’Olivier Messiaen, Il joue le Baiser de l’Enfant-JĂ©sus (15Ăšme), d’une douceur dĂ©sarmante, d’une prodigieuse longueur de son sous ses trilles bavards et lumineux, trĂšs lisztiens, façon ascensionnelle de conclure une premiĂšre partie de concert fascinante!

Sous le signe de l’énergie et de la contemplation, Trifonov poursuit le concert avec Musica Ricercata (I Ă  IV) de György Ligeti (1953-54): une perfection de prĂ©cision, de clartĂ©, dans une progression dynamique telle que l’énergie semble se rĂ©gĂ©nĂ©rer au fur et Ă  mesure de l’interprĂ©tation. Elle conduit Ă  l’abstraction des accords rĂ©pĂ©tĂ©s du KlavierstĂŒck IX de Karlheinz Stockhausen, achevĂ© en 1960. Le pianiste crĂ©e ici un univers en trois dimensions, de rĂ©sonances et de silences, et parvient Ă  produire une sensation de continuitĂ©, si difficile Ă  rĂ©aliser dans l’écartĂšlement des registres et l’étirement rythmique, voire l’absence de rythmicitĂ©, libĂ©rant les harmoniques dans une puretĂ© sonore absolue. A ce moment on prend conscience d’un impressionnant silence, celui du public captivĂ©, dont l’attention et la concentration sont Ă  leur comble. Le pianiste se garde bien de le sortir de cet Ă©tat mĂ©ditatif, avec la douceur hypnotique de China Gates de John Adams, d’une Ă©galitĂ© impeccable, imperceptiblement kalĂ©idoscopique, irrĂ©el de beautĂ© stellaire! Rien ne vient troubler ce prodige, qui abolit le temps et procure un sentiment de bĂ©atitude. La rĂ©pĂ©tition, l’ostinato semblant le fil conducteur de cette partie de concert, Trifonov donne pour finir, la Fantasia on an Ostinato de John Corigliano (1985). Cette Ɠuvre, commande du concours Van Cliburn, crĂ©Ă©e par Barry Douglas, repose sur un ostinato sur lequel elle est bĂątie en arche gĂ©ante. Elle fait rĂ©fĂ©rence explicitement par ses citations au second mouvement de la septiĂšme Symphonie de Beethoven. Le pianiste l’interprĂšte avec une profondeur hors du commun, et nous plonge dans son monde mĂ©taphysique et extatique, Ă  des annĂ©es lumiĂšres de notre vulgaire et terrestre condition, avant d’accrocher au ciel comme une nuĂ©e de chants d’oiseaux. On reste subjuguĂ©. Comment sortir indemne de ce concert? Daniil Trifonov nous aura donnĂ© Ă  vivre une expĂ©rience au-delĂ  mĂȘme de la musique, nous aura conduits quelque part dans de lointaines sphĂšres, lĂ  oĂč tout n’est qu’harmonie et beautĂ©. 4’33 de silence (Cage) s’imposĂšrent ensuite.

 
 

 

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COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL DANIIL TRIFONOV,  piano, VERBIER FESTIVAL, 20 juillet 2019. Berg, Prokofiev, BartĂłk, Copland, Messiaen, Ligeti, Stockhausen, Adams, Corigliano. Illustration : © Nicolas Brodard / Festival de Verbier

 

 

 

COMPTE-RENDU, critique. MONTPELLIER, le 14 juil 2019. LES PIANOS DE LA BALTIQUE : L KrupiƄski, P Jumppanen, M Rubackytė.

montpellier festival radio france 2019 soleil de nuit concerts annonce critique opera classiquenewsCOMPTE-RENDU CRITIQUE LES PIANOS DE LA BALTIQUE, FESTIVAL RADIO FRANCE OCCITANIE MONTPELLIER, 14 juillet 2019, Lukasz KrupiƄski, Paavali Jumppanen, MĆ«za Rubackytė. Du 10 au 26 juillet 2019, la 35Ăšme Ă©dition du Festival Radio France Occitanie Montpellier a rendu hommage Ă  l’incroyable foisonnement crĂ©atif des pays nordiques: c’est un paysage musical exotique et vaste qu’elle a ouvert aux festivaliers, par la venue d’artistes autochtones, proposant un abondant rĂ©pertoire de compositeurs cĂ©lĂšbres ou mĂ©connus. Le piano a Ă©tĂ© largement prĂ©sent sur les scĂšnes du festival, et l’aprĂšs-midi du 14 juillet, une triade de rĂ©citals lui Ă©tait consacrĂ©e. Les « Pianos de la Baltique »  nous ont invitĂ©s au voyage avec Lukasz KrupiƄski, Paavali Jumppanen, et MĆ«za Rubackitė.

 
 

Lukasz KrupiƄski: clartĂ© et raffinement
Le benjamin Lukasz KrupiƄski, pianiste polonais ĂągĂ© de 27 ans, a enchaĂźnĂ© de nombreux prix et distinctions; il est notamment laurĂ©at de l’édition 2015 du Concours Chopin de Varsovie oĂč il a Ă©tĂ© demi-finaliste, et a Ă©tĂ© finaliste au concours Feruccio Busoni de Bolzano en 2017, et enfin Premier Prix du concours de San Marino en 2016. Si les compositeurs qu’il a choisi d’interprĂ©ter nous sont familiers, nous dĂ©couvrons un artiste talentueux et inspirĂ©, au jeu raffinĂ© truffĂ© d’idĂ©es musicales. Le troisiĂšme prĂ©lude et fugue en do diĂšse mineur BWV 872 du Clavier bien tempĂ©rĂ© de Bach, conduit dans la profondeur du son et d’une Ă©mouvante tenue, prĂ©cĂšde la Barcarolle opus 60 de Chopin: comme il rĂ©alise bien ce balancement de la main gauche au tout dĂ©but, par une lĂ©gĂšre suspension de son mouvement! Puis elle devient parfaitement stable sous le chant en tierces de la main droite au dĂ©licat rubato, libre et limpide, lumineux et comme bercĂ© d’une heureuse et paisible insouciance. Sa Barcarolle avance dans une douce fluiditĂ©, laissant percer de micro-contrechants inattendus. KrupiƄski prend le temps des belles choses, dessine des guirlandes mĂ©lodiques aux lignes souples et dĂ©liĂ©es, met de l’air entre les notes, et lorsque le ton devient plus passionnĂ©, c’est sans emphase et sans tension prĂ©cipitĂ©e, mais Ă  pleine voix et dans la plĂ©nitude harmonique dont toute la richesse nous apparaĂźt. C’est chantĂ©, ça respire, c’est beau! La quatriĂšme Ballade opus 52 de Chopin est de la mĂȘme veine: elle chante, magnifiquement timbrĂ©e, dans une clartĂ© naturelle. Lorsque l’effusion hĂ©roĂŻque progressivement s’installe, la main gauche s’affermit, fait sonner les basses, soutient solidement de ses flots de notes le rĂ©cit Ă©pique. Il y a dans le jeu de KrupiƄski, une largeur vocale et une transparence de l’harmonie qu’il n’écrase jamais du poids des fortissimi. C’est une ballade resplendissante et passionnĂ©e dont il a enfoui les sombres et dĂ©chirants accents. En cerise sur le gĂąteau, sa grande Valse brillante opus 18 de Chopin a du chien, et invite Ă  la danse. Avec autant de dĂ©licatesse digitale et de soin apportĂ© aux timbres, il aborde les pages tourmentĂ©es de la troisiĂšme sonate opus 23 de Scriabine, intitulĂ©e « États d’ñme ». Dans l’agitation fougueuse du drammatico, comme dans la tendre contemplation de l’andante, son jeu donne tout Ă  entendre, Ă©tage les nappes sonores, s’ancre dans les graves, ou au contraire plane en apesanteur. Son programme s’achĂšve avec la Valse de Ravel, qu’il fait virevolter, aĂ©rienne, grisante. Elle soulĂšve des voiles de mousseline glissĂ©s sur le clavier d’un imperceptible mouvement de ses doigts, s’anime jusqu’au tourbillon final, exulte, Ă©blouissante et vertigineuse. KrupiƄski n’aura cessĂ© de nous sĂ©duire par  sa dĂ©monstration d’un art pianistique dans toutes ses subtilitĂ©s.

Paavali Jumppanen: dans la modernité
Paavali Jumppanen est un pianiste venu de Finlande. FormĂ© auprĂšs de Krystian Zimerman Ă  BĂąle, il a aussi Ă©tudiĂ© l’orgue, le pianoforte et le clavecin. Il a collaborĂ© avec de nombreux compositeurs contemporains comme Boulez, Dutilleux, Murail, Penderecki et des compositeurs finlandais, dont Usko MerilĂ€inen (1930-2004) dont il va jouer sa Sonate n°2. Auparavant ce sont trois des Dix piĂšces opus 58 de SibĂ©lius qui introduisent son programme: RĂȘverie, Scherzino et Fischerlied. Le pianiste qui joue dans le fond du clavier pare d’une belle sonoritĂ© ces piĂšces attachantes alternant lyrisme Ă  l’allure romantique (Fischerlied), modernitĂ© d’écriture qu’il souligne, et subtilitĂ© mĂ©lodique (RĂȘverie). S’il se rĂ©vĂšle ĂȘtre un excellent interprĂšte de la musique du XXĂšme siĂšcle, il est moins convainquant dans Schubert, dont il joue la Wanderer Fantaisie en ut majeur D 760. Le dĂ©but manque de prĂ©cision et de projection. Il semble prioriser une lecture verticale de l’Ɠuvre dont le cours mĂ©lodique souffre un peu. Les passages « pp » sont d’une belle intĂ©rioritĂ© mais il ne parvient pas Ă  donner d’ampleur dans les forte. Le voici dans son Ă©lĂ©ment avec la Sonate n°2 de MerilĂ€inen (crĂ©Ă©e par Solomon en 1966). Dans cette piĂšce austĂšre alternant grands blocs d’accords et notes isolĂ©es rĂ©pĂ©tĂ©es, il parvient Ă  crĂ©er un monde mystĂ©rieux, par des effets d’échos, et de diffraction du son. Le pianiste rend, pour finir, hommage au compositeur français Debussy, et Ă  notre fĂȘte nationale, dans des extraits des PrĂ©ludes du Livre 2. BruyĂšres a de belles couleurs mais il lui manque ce petit rien poĂ©tique et lĂ©ger qui lui donne sa grĂące, cet impalpable je-ne-sais-quoi. Par contre il fait merveille dans les autres prĂ©ludes: GĂ©nĂ©ral Lavine est spirituel et bourrĂ© d’humour, Ondine une fĂ©e des eaux vivace, insaisissable et facĂ©tieuse, et les Feux d’artifice Ă©clatent en fulgurances puis se dissolvent dans des liquiditĂ©s habilement colorĂ©es avant de fondre dans l’évocation de la Marseillaise en lointain Ă©cho. On retiendra de ce concert la dĂ©couverte d’un artiste ouvert sur la diversitĂ© des esthĂ©tiques et profondĂ©ment attachĂ© Ă  la musique de son pays dont il a Ă  cƓur de partager l’univers et les Ă©motions. D’ailleurs il reviendra en bis avec SibĂ©lius et son merveilleux cinquiĂšme Impromptu de l’opus 5, miroitant et superbe de fluiditĂ©.

MĆ«za Rubackitė: le piano expressionniste
On connait l’engagement de la pianiste lituanienne MĆ«za Rubackitė dans la promotion de la culture de son pays aprĂšs s’ĂȘtre impliquĂ©e pour l’indĂ©pendance de la Lituanie lorsqu’elle Ă©tait sous le joug soviĂ©tique. Grande interprĂšte de Liszt, elle a fondĂ© en 2009 le Vilnius Piano Festival. Elle clĂŽture cet aprĂšs-midi nordique par un concert original et inĂ©dit consacrĂ© pour salpes grande partie aux compositeurs baltes. Le premier est le lituanien Mikalojus Konstantinas Čiurlionis (1875-1911), qui, fait exceptionnel, mena Ă©galement une carriĂšre de peintre, liant l’expression musicale Ă  celle picturale. L’esprit romantique domine dans les six prĂ©ludes et les deux nocturnes que la pianiste interprĂšte avec passion. La personnalitĂ© forte de cette artiste Ă©clate dĂšs les premiĂšres mesures: son jeu direct ne cherche pas Ă  sĂ©duire, ni mĂȘme Ă  s’arrondir, sans ĂȘtre pour autant anguleux. Elle laisse libre court Ă  l’expression sans fard de sentiments Ăąpres, rudes, ou mĂȘme parfois violents, sombres, ponctuant ces accĂšs de pauses mĂ©ditatives bouleversantes et d’un apaisant Ă©pisode pastoral inattendu au cƓur du pathos de ces pages. Ce sont ensuite trois courts prĂ©ludes (opus 13 n°1 et opus 19 n°1 et 2) du compositeur letton Jāzeps VÄ«tols (1863-1948), Ă©lĂšve de Rimski-Korsakov, qu’elle donne Ă  dĂ©couvrir. Le second (opus 19 n°2) surprend par ses accents presque schumanniens, voire mĂȘme faurĂ©ens, tandis que l’opus 19 n°1 s’ébranle d’une agitation passionnĂ©e. Pourquoi Louis Vierne (1870-1937), compositeur français maĂźtre de la Schola Cantorum, dans un tel programme? Parce que sans doute ses PrĂ©ludes pour piano opus 36 ont un thĂšme qui renvoie Ă  l’histoire douloureuse de la Lituanie que la pianiste a vĂ©cue dans toute son acuitĂ©: ils se rĂ©fĂšrent au dĂ©chirement et Ă  la perte (l’angoisse de la guerre et la perte d’un ĂȘtre cher). Le second Livre rassemble des piĂšces aux titres sans Ă©quivoque: Évocation d’un jour d’angoisse, Dans la nuit, SuprĂȘme appel, Sur une tombe, Adieu, et Seul. C’est donc un cycle sombre et tragique dont MĆ«za Rubackitė exprime sans mĂ©nagement les dĂ©sespĂ©rances, de la supplication Ă©perdue de SuprĂȘme appel, la mĂ©lancolie dĂ©sabusĂ©e de Sur une tombe, la douloureuse angoisse d’Adieu, le tourment de Seul qui s’achĂšve dans l’extinction. On aurait ensuite attendu davantage de prĂ©caution sonore dans la Valse opus 38 et les quatre Études (opus 8 n°9, opus 42 n°5, opus 8 n°11 et N°12) de Scriabine. Mais le jeu de la pianiste persiste dans le mĂȘme esprit. EnflammĂ©, trĂšs exaltĂ©, il est lĂąchĂ© sans retenue, manque parfois de prĂ©cision, demeure Ă©corchĂ©, expressionniste. Les lignes mĂ©lodiques souffrent ici d’attaques trop dures, perdent en horizontalitĂ©, en subtilitĂ©. Le Liebestraum de Liszt apportera en bis une derniĂšre touche rĂ©confortante par son lyrisme chaleureux, Ă  ce programme bouleversant mais par moment glaçant. MĆ«za Rubackitė n’est pas de ces musiciennes que l’on oublie. Elle est une grande dame, de celles qui ne maquillent rien, se livrent telles qu’elles sont, telles que leur histoire les a forgĂ©es, et donnent sens Ă  leur art.

COMPTE-RENDU, critique, CONCERTS. MONTPELLIER, Fest Radio France, le 13 juillet 2019. Sokhiev, Chamayou, Guerrier


montpellier festival radio france 2019 soleil de nuit concerts annonce critique opera classiquenewsCOMPTE-RENDU CRITIQUE. CONCERT LES TABLEAUX D’UNE  EXPOSITION-I, FESTIVAL RADIO FRANCE OCCITANIE MONTPELLIER, 13 juillet 2019, ONCT direction Tugan Sokhiev, Bertrand Chamayou, piano, David Guerrier, trompette, Sibelius, Chostakovitch, Moussorgski. Le Festival Radio France a ouvert sa 35Ăšme Ă©dition le 10 juillet, « Soleil de nuit ». Jusqu’au 26 juillet, les musiques du Nord, le thĂšme choisi cette annĂ©e, ont diffusĂ© un vent de fraicheur  sur Montpellier et toute l’Occitanie, proposant quantitĂ© de dĂ©couvertes et raretĂ©s aux cĂŽtĂ©s des monuments du rĂ©pertoire. Les salles climatisĂ©es du Corum, immense espace en lisiĂšre de la vieille ville conçu dans les annĂ©es 80 par l’architecte Claude Vasconi, ont offert aux festivaliers un confort apprĂ©ciable Ă  tous points de vue, en particulier acoustique. Le 13 juillet, le public Ă©tait invitĂ© Ă  une soirĂ©e grand format avec l’Orchestre National du Capitole de Toulouse sous la direction de son chef Tugan Sokhiev, le pianiste Bertrand Chamayou et le trompettiste David Guerrier.

 

 

SOKHIEV PROPULSE FINLANDIA
La salle OpĂ©ra Berlioz est pleine Ă  craquer. Le piano n’occupe pas encore le devant de la scĂšne. En prĂ©lude l’ONCT donne le poĂšme symphonique Finlandia de SibĂ©lius. On est dĂšs lors conquis par la prĂ©sence charismatique de Tugan Sokhiev Ă  la tĂȘte de l’orchestre, qu’il embarque dans sa vision puissante et grandiose de l’Ɠuvre du finlandais. La phalange toulousaine rĂ©pond Ă  merveille Ă  sa gestuelle expressive et prĂ©cise, belle de surcroĂźt, dans ses moindres inflexions. Le chef pose sur l’Ɠuvre de grands aplats de couleurs, caractĂ©risant les timbres de chacun des pupitres. Il dĂ©ploie la large opulence des cuivres, trace de grandes lignes avec les cordes au legato d’une homogĂ©nĂ©itĂ© remarquable, auxquelles il mĂȘle les couleurs rondes et suaves des bois. Sokhiev nous subjugue par sa maniĂšre de conduire les dynamiques, de soulever la grande masse orchestrale en partant de l’attaque la plus douce, mais enracinĂ©e, sans que l’on ne sente aucune inertie, aucune pesanteur terrestre, pour la propulser d’un seul souffle dans un lyrisme enivrant de beautĂ©.

 

 

CHAMAYOU ET GUERRIER FONT CINGLER CHOSTAKOVITCH
ComposĂ© dans les annĂ©es trente, le concerto pour piano, trompette et orchestre Ă  cordes opus 35 de Chostakovitch est redoutable pour les doigts des pianistes de par la rĂ©activitĂ© et la prĂ©cision rythmique qu’il requiert. La trompette y tient un second rĂŽle dans la mesure oĂč son apparition est Ă©pisodique alors que le piano mĂšne le jeu. Mais comme Ă  l’opĂ©ra, le second rĂŽle ici instrumental y est tout aussi essentiel. La trompette de David Guerrier illumine cette Ɠuvre piquante oĂč le piano ne tarie pas de son bavardage, par touches successives, dans la volubilitĂ© de son propos Ă  l’articulation claire et, lorsque cela est opportun, dans le soutien infaillible du souffle. Bertrand Chamayou s’y jette avec des doigts acĂ©rĂ©s et lestes, ses phalanges prĂ©cises et solides agrippent le fond des touches, dĂ©capent l’Ɠuvre dans des sonoritĂ©s de fer (Allegretto). Le pianiste la prend Ă  bras le corps, dans un engagement physique sidĂ©rant, guettant les gestes du chef et les instruments d’un Ɠil furtif. La synchronisation est parfaite entre Sokhiev et les solistes, qui s’entendent pour la teinter de dĂ©rision et de fĂ©rocitĂ©, d’espiĂšglerie aussi, s’en amusent, en accusent les humeurs changeantes. Dans la longue mĂ©lopĂ©e du second mouvement (lento), Chamayou traverse des contrĂ©es intĂ©rieures ombrageuses de mĂ©lancolie, portĂ© par le beau et lisse legato des cordes, relayĂ© par le chant apaisĂ© de la trompette bouchĂ©e, jusqu’au court moderato introduisant l’allegro con brio final, cinglant, irrĂ©sistible de furieuse et joyeuse frĂ©nĂ©sie. Le public a raison d’apprĂ©cier ces deux musiciens-comĂ©diens qui ponctuent cette premiĂšre partie avec le savoureux « Rondo for Lifey » de Leonard Bernstein.

 

 

TUGAN SO KIEV!
Tour au musĂ©e avec les Tableaux d’une exposition de Modest Moussorgski, dans l’arrangement de Maurice Ravel. Si Tugan Sokhiev et l’ONCT ont gravĂ© ce chef-d’Ɠuvre dans un CD remarquĂ©, paru sous le label NaĂŻve en 2006, leur interprĂ©tation en concert continue de fasciner par sa flamboyance. La somptuositĂ© de l’orchestration de Ravel est bien servie par le chef qui n’a pas une approche monolithique de l’Ɠuvre mais en souligne avec mĂ©ticulositĂ© toutes les subtilitĂ©s. En grand coloriste, il brosse plus que des tableaux, et fait de chaque « intermezzo » une scĂšne de thĂ©Ăątre, vivante, suggestive de toutes les expressions humaines. La fin est spectaculaire: il ouvre grand et large la Grande Porte de Kiev, monumentale mais pas Ă©crasante, fait sonner de vraies cloches dans l’orchestre, et pare cet Ă©pilogue des feux des cuivres, clouant sur place un public revigorĂ©, impressionnĂ© par tant de majestĂ©. Pour finir, un bis qui arrive tout en douceur: la premiĂšre GymnopĂ©die d’Éric Satie arrangĂ©e par Claude Debussy.
Avec le mage Tugan Sokhiev, l’ONCT dĂ©montre une nouvelle fois son excellence. Puisse la connivence artistique de la phalange toulousaine et du chef russe durer et nous offrir encore longtemps autant de rĂ©jouissants programmes!

 

 
 

 

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DINARD, 30Ăšme Ă©dition : 10 – 18 aoĂ»t 2019

DINARD festival 30 ans edition anniversaire concerts festival opera classiquenews 2019 annonce opera concerts sur classiquenews affiche-2019DINARD, 30Ăšme Ă©dition : 10 – 18 aoĂ»t 2019. Le Festival international de musique de Dinard fĂȘte ses trente ans du 10 au 18 aoĂ»t prochains. Des rĂ©jouissances musicales dans le droit fil de son histoire, mais aussi tournĂ©es vers l’avenir: c’est un cru allĂ©chant que nous propose sa nouvelle directrice artistique, Claire-Marie-Le Guay, en huit grands rendez-vous concerts, mais pas seulement. 3 lieux cette annĂ©e, l’église Notre Dame de Dinard, l’auditorium Stephan Bouttet, et, nouveautĂ©, le parc de Port-Breton oĂč aura lieu le concert d’ouverture (gratuit) Ă  la tombĂ©e du jour, en plein air, Ă  proximitĂ© immĂ©diate de l’ocĂ©an. Des notes marines mĂȘlĂ©es au parfum d’embruns teinteront le programme de musique française donnĂ© par l’Orchestre Symphonique de Bretagne, sous la direction de Grant Llewellyn, et le violoncelliste Bruno Philippe: une Ɠuvre de la compositrice FrĂ©dĂ©rique Lory, d’inspiration bretonne, cĂŽtoiera celles de Poulenc, Saint-SaĂ«ns et Bizet. Seuls les nuages ne seront pas invitĂ©s! (et s’ils insistent et s’expriment, une solution de repli est prĂ©vue). AprĂšs la plage, on viendra en famille au concert du dimanche: C.M. Le Guay et AgnĂšs Jaoui nous conteront en musique les Malheurs de Sophie.

 

 

30 ANS DU FESTIVAL INTERNATIONAL DE MUSIQUE:

DINARD EST UNE FÊTE !

 

 

Le piano gardera ses lettres de noblesse, comme il est de tradition au festival, avec Bertrand Chamayou (le 12) dans un programme tout français aussi, mais qui nous fera prendre le large, et avec Kun-Woo Paik (programme Chopin, le 15), grande figure du festival qu’il dirigea pendant 21 ans. Les jeunes et non moins grands talents d’aujourd’hui seront lĂ : le quatuor Mona (le 14), le pianiste Jean-Paul Gasparian et la violoniste Eva Zavaro (le 17). Avec le violoncelliste François Salque et l’accordĂ©oniste Vincent Peirani, le classique flirtera avec le jazz (le 16). Enfin C.M. Le Guay et l’Orchestre Symphonique de Bretagne clĂŽtureront les festivitĂ©s le 18, avec tendresse et panache, dans un programme Brest-Vienne (Jean Cras, Mozart, Beethoven).

Ce n’est pas tout! Le festival rĂ©solument ancrĂ© dans sa ville, dans son port, accompagnera pour la premiĂšre fois la Messe du pardon de la mer le 11 aoĂ»t (par le Choeur de Dinard). Notons aussi l’exposition Ă  la mĂ©diathĂšque sur le thĂšme des Malheurs de Sophie, et le tout nouveau « off » qui animera d’impromptus musicaux divers endroits de la ville au fil des jours du festival. Alors il y aura bien de quoi nous exclamer: Dinard est une fĂȘte!

Renseignements et réservations: www.ville-dinard.fr rubrique billetterie, ou par téléphone: 0 821 235 500

 

 

 

 

DINARD festival 30 ans edition anniversaire concerts festival opera classiquenews 2019 annonce opera concerts sur classiquenews affiche-2019

 

 

 

 

COMPTE-RENDU critique, concerts. 55ù FESTIVAL LA GRANGE DE MESLAY (2), les 16 JUIN 2019, Schwizgebel, Julien-Laferriùre, Goerner


meslay grange piano festival annonce critique concerts piano classiquenewsCOMPTE-RENDU critique, concerts. 55Ăš FESTIVAL LA GRANGE DE MESLAY (2), les 16 JUIN 2019, Schwizgebel, Julien-LaferriĂšre, Goerner
 La grange vient de refermer ses portes de bois multi-sĂ©culaires sur la 55Ăšme Ă©dition du fameux festival. Quand Sviatoslav Richter s’éprit du lieu en 1964, et y crĂ©a les FĂȘtes Musicales en Touraine, savait-il que plus d’un demi-siĂšcle plus tard la grande halle de pierre dĂ©barrassĂ©e de ses meules de paille et de ses gallinacĂ©s, continuerait Ă  accueillir la fine fleur des musiciens? Savait-il que rien n’aurait changĂ© ou presque: son cadre bucolique, au milieu des champs de blĂ©, sa nef sur terre battue, sommairement dissimulĂ©e par un tapis de fortune, sa solide charpente en cƓur de chĂȘne recouverte d’une volige percĂ©e ça et lĂ  sous ses vieux bardeaux, et sa scĂšne surĂ©levĂ©e avec son fond acoustique, strict minimum ajoutĂ© pour le confort de la musique?

LES MOISSONS MUSICALES DE LA GRANGE DE MESLAY – 55ÈME ÉDITION – 2

Si l’ñme du lĂ©gendaire pianiste russe, et les ombres inspirantes des illustres Fischer Dieskau, Schwarzkopf et autres planent encore dans les esprits et suscitent l’émotion, le festival vit au temps prĂ©sent, et Ă  l’heure des talents actuels. Ainsi en tĂ©moigne la programmation de RenĂ© Martin, qui sait perpĂ©tuer la tradition d’excellence, loin du pur souci de commĂ©moration.

LES DUOS DU DIMANCHE
Le dimanche 16 juin réservait la scÚne à deux duos, et pas des moindres!
laferriere-julien-schwizgebel-piano-violoncelle-critique-annonce-concert-opera-classiquenews-grange-de-meslay-festival-piano-classiquenews-critiqueLa jeune gĂ©nĂ©ration de musiciens fait se croiser de trĂšs brillants artistes, bardĂ©s de prix, et dĂ©sormais invitĂ©s sur les plus prestigieuses scĂšnes. Le pianiste Louis Schwizgebel et le violoncelliste Victor Julien-LaferriĂšre viennent ainsi tout juste d’associer leurs talents sur ce programme: Beethoven, ses sept variations sur un thĂšme de la FlĂ»te EnchantĂ©e, Bach, sa sonate n°1 BWV 1027, Schumann, ses FantasiestĂŒcke opus 73, et Brahms, sa deuxiĂšme sonate pour violoncelle et piano opus 99. Ils filent le parfait accord. On pourrait croire que ces deux-lĂ  jouent ensemble depuis le berceau, or il n’en est rien. « Pas besoin de mots entre eux nous » disent-ils, ils assemblent, s’écoutent, puis rejouent: l’harmonie se soude immĂ©diatement. Les deux artistes illuminent les variations sur le duo Pamina-Papageno de la FlĂ»te enchantĂ©e, le pianiste par son jeu clair et dĂ©licat, le violoncelliste par la lĂ©gĂšretĂ© de son archet, et ses tendres et souples phrasĂ©s. Ils prennent leur temps dans Schumann, respirant d’un mĂȘme poumon, donnent de la largeur au chant, et nous font entrer dans l’intimitĂ© de FantasiestĂŒcke trĂšs intĂ©riorisĂ©es, d’abord exemptes d’effusions, puis portĂ©es par l’élan passionnĂ© du violoncelle. Entre Schumann et Brahms, Bach prend sa juste place: non point Ă  la maniĂšre baroque historiquement informĂ©e, pas plus que dans l’esprit romantique, mais une place intemporelle oĂč seule la musique compte, peu importe l’instrument, son plumage ou son cordage. Et l’on prend plaisir Ă  entendre du Bach ainsi jouĂ©, dans un phrasĂ© si naturel et dansant, avec cette fine articulation soulignĂ©e par la lĂ©gĂšretĂ© de la ponctuation du piano. Leur deuxiĂšme sonate de Brahms, composĂ©e en 1886, est d’une autre envergure, sonde l’univers orchestral, Ă©tend la palette sonore du violoncelle, entre profond lyrisme et textures aussi variĂ©es que ses climats successifs (ses longs trĂ©molos dans le grave sont saisissants). On ne s’y ennuie pas une seconde! Louis Schwizgebel et Victor Julien-LaferriĂšre forment un duo enthousiasmant, et s’ils jouent quelque part ailleurs cet Ă©tĂ©, il faut y courir.

Au cƓur de l’aprĂšs-midi, le soleil qui transperce la grande porte de bois trouĂ©e par le temps, diffuse une constellation. Deux stars arrivent sur scĂšne: Lukas Geniusas, 2Ăšme prix du concours TchaĂŻkovski, et le violoniste Aylen Pritchin, premier prix du concours Long-Thibaud, qui dans la foulĂ©e partira pour Moscou, concourir au TchaĂŻkovski! À leur programme, Stravinsky: la suite d’aprĂšs des thĂšmes, fragments et morceaux de PergolĂšse, Beethoven: la sonate n°8 opus 30 n°3, Debussy: la sonate n°3 en sol mineur et Bizet/Waxman : Carmen Fantaisie. Le duo qui n’est pas Ă  court d’imagination, invente des personnages dans Stravinsky, multiplie les couleurs et les textures. Le jeu des musiciens est variĂ©, vivant et particuliĂšrement agile. Des harmoniques du dĂ©but, aux sonoritĂ©s lisses et sages, ou au contraire rugueuses, truffĂ©es d’aspĂ©ritĂ©s, la partition nĂ©o-classique revendique avec eux sa modernitĂ©. La vitalitĂ© des deux musiciens s’exprime dans l’énergique sonate de Beethoven, qui chante (allegro assai) et danse Ă  tours de bras (allegro vivace). Mais c’est la tendresse et la grĂące qui prime dans le second mouvement « tempo di Minuetto », et dans la Sonate de Debussy qui suit, la suavitĂ© des timbres du violon. On se laisserait dĂ©licieusement couler dans les langueurs et la sensualitĂ© de cette musique de l’instant, dans laquelle les deux musiciens et le violon en particulier se vautrent voluptueusement, si la fin frĂ©nĂ©tique ne venait l’interrompre. La fin du concert Ă©clate avec la folle virtuositĂ© de la Carmen Fantaisie aux accents tzigane, dans laquelle le duo fait sensation!

NELSON GOERNER, DE LA LUMIÈRE DE CHOPIN À L’ÉNERGIE BEETHOVENIENNE

La personnalitĂ© discrĂšte de Nelson Goerner n’a pas pour autant relĂ©guĂ© dans l’ombre ce pianiste argentin qui mĂšne une trĂšs belle carriĂšre Ă  l’orĂ©e de la cinquantaine. La bonne fĂ©e Martha s’est certes penchĂ©e sur son berceau, lorsqu’il lui fallut entrer au conservatoire de GenĂšve, mais on peut dire que son parcours sans fanfare mĂ©diatique n’a cessĂ© d’ĂȘtre Ă©maillĂ© de succĂšs sur les plus grandes scĂšnes internationales, et cette reconnaissance elle ne tient qu’à son talent et Ă  son engagement purement artistique. Il y a deux ans son enregistrement des Nocturnes de Chopin prenait place au rang des rĂ©fĂ©rences, tout comme une annĂ©e auparavant celui de la sonate HammerKlavier de Beethoven. DouĂ© d’une sensibilitĂ© Ă  fleur d’ñme, cet artiste Ă  l’intĂ©gritĂ© et au goĂ»t sans faille ne cesse d’émouvoir. On le retrouve ce mĂȘme soir, aprĂšs les deux concerts de chambre de la journĂ©e, sans aucune sensation de satiĂ©tĂ©. Avec les deux nocturnes opus 48 de Chopin, voici qu’il fait mouche Ă  nouveau. Et pourtant c’est dans la pudeur que le n°1 commence, retenu, posĂ©, les basses prĂ©sentes mais effacĂ©es derriĂšre la ligne de chant digne et magnifique au lyrisme juste, sans Ă©talage. Le ton est lĂ  dĂšs le dĂ©but, profond, vrai. Le choral caresse le cƓur par ses douces traĂźnĂ©es sonores au bout des accords, que le pianiste laisse lentement s’éteindre en poudre d’astres, avant de projeter le chant dans une fiĂšvre passionnelle, hissĂ© par les montĂ©es d’octaves Ă  la basse. Son second nocturne est tout en charme: il semble esquisser le pas d’une danse galante au cƓur des mĂ©andres de la mĂ©lodie tendrement persuasive. Les Variations et fugue opus 23 de Paderewski ont Ă©tĂ© composĂ©es en 1903, l’annĂ©e mĂȘme oĂč Debussy Ă©crit ses Estampes. Ignorant la modernitĂ© naissante, cette Ɠuvre robuste perpĂ©tue la tradition romantique empruntant son ultime sillage. Goerner la prend Ă  bras le corps, puissante, forte, Ă©loquente, empoigne les graves, transforme le bois de la table d’harmonie en bronze, fait de ses variations un corpus d’études dont il transcende les difficultĂ©s. La fugue grandit, et rĂ©sonne monumentale, comme une volĂ©e de cloches gĂ©antes. Le BlumenstĂŒck opus 19 de Schumann est aprĂšs telle dĂ©flagration, un tendre et paisible intermĂšde avant l’Appassionata de Beethoven (sonate n°23 opus 57), ses fulgurances, ses accĂšs orageux, ses Ă©clats. Goerner en Ouranos du clavier dĂ©chaĂźne un ouragan, burine les doubles croches dans une articulation extrĂȘmement nette, mĂȘme Ă  cent cinquante Ă  la minute, fermement tenues, pousse le piano dans ses retranchements, le fait transpirer de lumiĂšre dans l’andante, comme cette constellation qui traverse la porte de bois, le fait Ă©clater de colĂšre, puise toutes ses ressources sans jamais Ă©branler l’architecture de la sonate, qui rĂ©siste, triomphe des secousses telluriques. Et cette sonate qu’on a entendue plus de mille et une fois dĂ©gage, avec lui, une Ă©nergie inouĂŻe qui stupĂ©fie. On se prend alors Ă  penser tout haut: « Revenez-nous vite pour l’annĂ©e Beethoven, monsieur Goerner! »

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COMPTE-RENDU critique, piano. 55Ăš FESTIVAL LA GRANGE DE MESLAY (1), le 15 JUIN 2019, Trio Van Baerle, Quatuor Meccore, Rafal Blechacz, piano

meslay grange piano festival annonce critique concerts piano classiquenewsCOMPTE-RENDU critique, piano. 55Ăš FESTIVAL LA GRANGE DE MESLAY (1), le 15 JUIN 2019, Trio Van Baerle, Quatuor Meccore, Rafal Blechacz, piano. Quelle moisson cette annĂ©e! Du 14 au 23 juin 2019, le piano et la musique de chambre ont rassemblĂ© une plĂ©iade d’artistes tous brillants: le Trio Van Baerle, Rafal Blechacz, Victor Julien LaferriĂšre, Louis Schwizgebel, Aylen Pritchin, Lukas Geniusas, Nelson Goerner, Boris Berezovsky, Alexander Kniazev, Vadym Kholodenko, Bertrand Chamayou, Pavel Kolesnikov, le trio Wanderer, Renaud Capuçon et David Fray. Il y avait aussi pour fĂȘter LĂ©onard de Vinci (500 ans de sa disparition), deux ensembles: La Capella de la Torre, et le Canticum Novum. Le festival de la Grange de Meslay a une fois de plus tenu son rang et ses promesses.

 
 

LES MOISSONS MUSICALES DE LA GRANGE DE MESLAY – 55ÈME ÉDITION – 1

 

 

RAVEL ET BEETHOVEN PAR LE TRIO VAN BAERLE
Le Trio Van Baerle rĂ©unit Maria Milstein au violon, Gideon den Herder, au violoncelle, et Hannes Minnaar au piano. Au programme ce 15 juin deux Ɠuvres majeures: tout d’abord le Trio de Ravel, dont ils donnent une interprĂ©tation toute en Ă©quilibre et raffinement. Le violon Ă©tire le chant vers l’aigu dans une puretĂ© sonore, chuchote avec le violoncelle de beaux pianissimi effilĂ©s sur les arpĂšges aĂ©riens du piano qui se fait harpe («modĂ©rĂ© »); les cordes combinent des staccatos incisifs et un chavirant Ă©lan mĂ©lodique (« Pantoum »). L’ensemble sait jouer de la tension extrĂȘme au relĂąchement (« Passacaille »), enfonçant la mĂ©lodie dans le plus profond du registre grave du piano, avant de lancer le dernier mouvement (« Final-animĂ© ») dans l’effervescence, et progresser vers un climax extatique oĂč les cordes perchent des trilles parfaitement synchrones. Suit le Trio n°7 opus 97 « l’Archiduc » de Beethoven. Son premier mouvement avance sans s’appesantir, dans la gĂ©nĂ©rositĂ© de la ligne mĂ©lodique, sur le jeu fin et clair du piano, particuliĂšrement expressif et lumineux dans le second mouvement (scherzo allegro). L’andante est d’une Ă©mouvante beautĂ©, empreint d’une infinie et sereine douceur tandis que le finale allegro moderato prend le ton de la badinerie dans un esprit de lĂ©gĂšretĂ© trĂšs viennois. Un vrai bonheur d’écouter ce tube de musique de chambre, par un aussi talentueux trio, qui en bis a offert un charmant petit trio en si bĂ©mol majeur, tendre et lumineux, sans opus, composĂ© par Beethoven pour une enfant de dix ans.

 

 

RAFAL BLECHACZ, SOLISTE DE CHAMBRE
RAFAL-BLECZHAZ-piano-critique-piano-critique-opera-festival-concert-classiquenews-grange-de-meslay-critique-festival-classiquenewsUn peu plus tard dans la soirĂ©e, c’est une autre formation que l’on vient Ă©couter non sans curiositĂ©: le quatuor Ă  cordes polonais Meccore avec le pianiste Rafal Blechacz. Ils jouent ensemble les deux concertos pour piano de Chopin, dans l’ordre de leur composition, c’est Ă  dire le second d’abord. Voici que l’on redĂ©couvre, grĂące Ă  cette version de chambre ces concertos que l’on croyait connaĂźtre par cƓur, dont l’oreille finissait parfois par laisser de cĂŽtĂ© les parties orchestrales, jugĂ©es pauvres au regard de l’opulence pianistique. Le piano est d’ailleurs cette fois installĂ© derriĂšre les cordes, elles au devant de la scĂšne. Et ce n’est plus un lisse tapis d’archets et de bois, que l’on entend au second plan, et sur lequel le piano brode les volutes infinies de ses lignes, mais un dialogue entre cinq instrumentistes: l’oreille alors titillĂ©e passe de l’un Ă  l’autre, Ă©coute tel passage mĂ©lodique dessinĂ© par l’alto, tel contre-chant du violoncelle, une foule de dĂ©tails apparaissent, donnant un nouveau relief. Le piano ne fait plus sa prima donna, mais se mĂȘle aux cordes, s’y trouve enchĂąssĂ©, un nouvel Ă©quilibre se crĂ©e. Dans le premier concerto, le plus brillant sans doute, il s’en dĂ©tache nĂ©anmoins plus souvent par l’envol de ses traits sur le legato des cordes (premier mouvement et troisiĂšme mouvements). Rafal Blechacz adopte trĂšs intelligemment cette nouvelle dimension chambriste, le soliste s’oubliant un peu, sans pour autant replier son jeu. Son phrasĂ© somptueux, raffinĂ© s’impose cependant; quelle beautĂ© du toucher, quel art du cantabile! On ne put que se laisser sĂ©duire, mĂȘme en l’absence du cor et des bois!

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concerts, festival. NOHANT FESTIVAL CHOPIN 2019. Les 8 et 9 juin 2019, Nelson Freire, ClĂ©ment Lefebvre, piano. Beethoven, Shostakovich, Chopin, Rameau, Scriabine
 

nohant-festival-chopin-2019-nelson-freire-critique-concert-critique-opera-classiquenewsCOMPTE-RENDU, concerts, festival. NOHANT FESTIVAL CHOPIN 2019. Les 8 et 9 juin 2019, Nelson Freire, ClĂ©ment Lefebvre, piano. Beethoven, Shostakovich, Chopin, Rameau, Scriabine
  La 53Ăšme Ă©dition du Nohant Festival Chopin a commencĂ© le 1er juin, ce jour oĂč, en 1839,  FrĂ©dĂ©ric Chopin dĂ©couvrit Nohant. La demeure accueillante de George Sand fut, on le sait, le berceau de nombreux chefs-d’Ɠuvre littĂ©raires et musicaux que l’on doit au couple mythique. Au cƓur d’une campagne berrichonne inspirante et gĂ©nĂ©reuse, qui n’est peut-ĂȘtre pas sans rappeler au compositeur sa Pologne natale, la vie Ă  Nohant adoucit un temps la plaie de l’exil: cet « exil romantique », le thĂšme de cette Ă©dition, dont les accents nostalgiques percent entre les notes de tout l’Ɠuvre du compositeur. Jusqu’au 23 juillet, Nohant vibre Ă  nouveau de l’ñme de Chopin in situ et hors les murs, chaque week-end et un peu plus, tisse des liens de filiation, se fait aussi un temps le havre d’autres compositeurs exilĂ©s.

La richesse de cette Ă©dition laisse un gout de « reviens-y », et un sentiment de frustration lorsque l’on quitte Nohant le 9 juin au soir. On serait bien revenu pour Christian Zacharias, Andreas Steier, SĂ©lim Mazari et tant d’autres! Seulement voilĂ  la musique fleurit partout aux beaux jours et nous appelle dans autant de magnifiques endroits. Le 8 juin, le week-end commence dans la bergerie par la traditionnelle causerie: il n’y a pas comme Jean-Yves ClĂ©ment pour en faire un moment captivant assaisonnĂ© de plaisir et d’humour, cette fois en compagnie de Bruno Messina, auteur de Berlioz, aux Ă©ditions Actes Sud (2018): il nous parle du compositeur français le plus romantique, de son extraordinaire personnalitĂ©, de son caractĂšre impossible, de ses amours capricieuses, et de sa rencontre avec George Sand. Une belle entrĂ©e en matiĂšre, avant le concert du soir.

 

 

La lumiĂšre au bout des doigts de Nelson Freire

Nelson Freire arrive sur scĂšne, le pas prĂ©cautionneux. il ne jouera pas la sonate en si mineur n°3 de Chopin, ni sa berceuse, ni mĂȘme son deuxiĂšme scherzo inscrits au programme. Ce n’est pas un problĂšme tant son rĂ©pertoire est vaste. Un prĂ©lude pour orgue de Bach arrangĂ© par Siloti introduit la premiĂšre partie, qui commence avec la sonate « Clair de lune » opus 27 n°2 de Beethoven, contrastĂ©e: L’adagio sostenuto avance, rapide et fluide, dans l’épanouissement du chant, sans se charger de pathos, profond et calme, laissant entrevoir la beautĂ© des contre-chants; l’allegretto aimable et sans façon conduit Ă  la folle prĂ©cipitation d’un presto agitato, vĂ©hĂ©ment, jouĂ© quasiment sans pĂ©dale, au bord d’un prĂ©cipice imaginaire, mais tenu de main ferme. Sur le ton de la confidence et de l’apaisement, les quatre KlavierstĂŒcke de l’opus 119 de Brahms s’illuminent doucement: Freire libĂšre ces piĂšces ultimes de toute lourdeur, au fil de leurs pages nous enseigne l’allĂšgement, nous dit que rien n’est si grave de la vie et du temps qui a passĂ©, passe de la nostalgie Ă  la jovialitĂ©, voire l’optimisme, obtient des timbres miraculeux on ne sait comment tant il semble effleurer le clavier avec dĂ©sinvolture (arpĂšges du 3Ăšme intermezzo), les doigts tels des papillons (4Ăšme – rhapsodie). L’esprit reste lĂ©ger, presque futile et joueur dans les 3 Danses fantastiques opus 5 de Shostakovich, devient tendre, suave et rĂȘveur dans le nocturne en si bĂ©mol majeur de Paderewski. De l’hĂŽte des lieux, il joue en fait la polonaise opus 26 n°1, puis l’impromptu opus 36, deux mazurkas et enfin la troisiĂšme ballade opus 47. Que dire de plus qui n’aurait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dit sur ce grand interprĂšte de Chopin? Que tout y est, et en particulier le chant, toujours et partout le chant, conduit, phrasĂ© sans emphase, sublime! et quelle dĂ©licatesse dans ses mazurkas, quelle Ă©lĂ©gance, tout est Ă  sa juste place dans la plus infime inflexion, au cƓur des impalpables « pp » comme de l’éloquence. La Ballade a des ailes, cette lumiĂšre, cette « ardeur juvĂ©nile » chĂšre Ă  Cortot, mais curieusement s’emballe outre mesure Ă  la fin, appelĂ©e par on ne sait quelle urgence. Le public ne veut pas lĂącher cet artiste si essentiel, qui se prĂȘte de bonne grĂące au jeu des bis. Il nous offre alors les dĂ©lices du Tango d’AlbĂ©niz-Godowsky, l’émotion de l’OrphĂ©e et Euridice de GlĂŒck dans la transcription de Sgambati,  et le festif « jour de noce Ă  Troldhaugen » de Grieg, avec la spontanĂ©itĂ© et la simplicitĂ© que l’on reconnait aux plus grands.

 

 

Le piano atmosphérique de Clément Lefebvre 

Le dimanche commence avec le Tremplin-dĂ©couverte. Le jeune artiste invitĂ© est ClĂ©ment Lefebvre. ÉlĂšve d’Hortense Cartier-Bresson puis de Roger Muraro au CNSMD de Paris, il a remportĂ© le premier Prix et le Prix du public au Concours international de piano James Mottram de Manchester. Il est aussi laurĂ©at de plusieurs fondations (Banque Populaire, Safran, MĂ©cĂ©nat SociĂ©tĂ© GĂ©nĂ©rale
). Son premier disque « Couperin/Rameau » (Evidence Classics 2018) a Ă©tĂ© saluĂ© unanimement et est rĂ©compensĂ© par un Diapason d’or DĂ©couverte.  A point nommĂ© son rĂ©cital commence par la Nouvelle Suite en la de Rameau. ClĂ©ment Lefebvre fait son miel de l’ornementation baroque comme si celle-ci avait toujours Ă©tĂ© Ă©crite pour le piano, avec une aisance, un goĂ»t et une fluiditĂ© touchant la perfection. Avec quel Ă -propos et quelle subtile poĂ©sie il construit cette suite, en orchestre la gavotte et ses doubles, nous entraĂźne Ă  la fin dans sa grisante Ă©nergie! Pour Chopin son choix s’est portĂ© sur la troisiĂšme Ballade opus 47, le PrĂ©lude opus 28 n°15, et la Barcarolle opus 60. Belle et cohĂ©rente succession: son jeu clair, dĂ©liĂ© et aĂ©rien dĂ©voile progressivement un propos tout en finesse, en distinction, au fil des pages de la ballade, ne force jamais le trait, et sans rien qui pĂšse et qui pose, donne par moment une dimension debussyste Ă  l’Ɠuvre, sÂ â€˜Ă©cartant du clichĂ© romantique. Plus que le sens Ă©pique, qui est propre aux autres ballades, c’est l’atmosphĂšre qu’il privilĂ©gie, comme dans le prĂ©lude appelĂ© communĂ©ment « la goutte d’eau » jouĂ© introspectif, sombre, statique mais pas plombĂ©, qui touche le fond dans sa partie centrale. Comme aussi dans la Barcarolle, qui toute en liquiditĂ© berce un mystĂšre: non point exposĂ©e au plein soleil italien, mais au contraire nocturne, lunaire, impressionniste, elle suspend le temps, sonde les profondeurs avant de s’ouvrir sur un Ă©lan magnifique et palpitant. Romantique, la troisiĂšme sonate de Scriabine? ƒuvre du jeune compositeur qui adorait Chopin, dans un tout autre climat elle en a la saveur, l’ivresse tourmentĂ©e, et ClĂ©ment Lefebvre en saisit les multiples facettes comme autant d’ « états d’ñme », chemine entre noire passion et lumiĂšre cĂ©leste, vigueur triomphante et pensĂ©es indicibles, drame et contemplation. Impossible de rĂ©sister: il faut se laisser emporter par cette musique, ses timbres, ses rythmes et ses cantabile, comme par une vague, ses soubresauts et ses accalmies, et c’est bien ce que le pianiste parvient Ă  rĂ©aliser avec le plus grand naturel. Comme il parvient Ă  nous convaincre que les barriĂšres stylistiques sont moins infranchissables qu’on ne le pense. Au disque, il a associĂ© Couperin et Rameau, tels deux insĂ©parables (qui pourtant ne se rencontrĂšrent jamais!). Il fallait donc une piĂšce de Couperin pour boucler le programme, « Les Roseaux », donnĂ©e aprĂšs l’andante de la dixiĂšme sonate de Mozart K 330: deux bis dans le langage du tendre et du sensible, qui remportent dĂ©finitivement l’adhĂ©sion d’un public admiratif, au cƓur conquis.

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concerts, festival. NOHANT FESTIVAL CHOPIN 2019. Les 8 et 9 juin 2019, Nelson Freire, ClĂ©ment Lefebvre, piano. Beethoven, Shostakovich, Chopin, Rameau, Scriabine
 

 

 

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COMPTE-RENDU, FESTIVAL TEMPO PIANO CLASSIQUE, Le Croisic, Paris, 30 mai-2 juin 2019, R. David, J.P. Gasparian, M. Gratton, N. Gouin, Trio Karenine.

tempo piano croisic romain david piano critique concert festival classiquenewsCOMPTE-RENDU, FESTIVAL TEMPO PIANO CLASSIQUE, Le Croisic, Paris, 30 mai-2 juin 2019, R. David, J.P. Gasparian, M. Gratton, N. Gouin, Trio Karenine. Comme chaque annĂ©e, le festival Tempo Piano Classique a donnĂ© rendez-vous Ă  son public le week-end de l’Ascension. Un moment toujours trĂšs attendu des croisicais, dont le pianiste Romain David, son directeur artistique, a su gagner la confiance et la fidĂ©litĂ©, avec l’appui et l’engagement de toute l’équipe du festival. Cette manifestation portĂ©e par l’association Arts et Balises prend un nouveau cap, dans la continuitĂ©, avec la prĂ©sidence de Jacques Moison qui succĂšde cette annĂ©e Ă  son fondateur Yann Barrailler-Lafond, lequel s’est vu dĂ©cerner la mĂ©daille de la Ville par madame MichĂšle Quellard, maire du Croisic. Un honneur bien mĂ©ritĂ©.

Tempo Piano Classique propose cinq concerts Ă©laborĂ©s avec soin par Romain David, qui sait aller chercher le talent oĂč il est, et ose des programmes originaux mĂȘme dans le rayon classique. Il invite Ă  la dĂ©couverte et ce qui est formidable, c’est que le public adhĂšre et en devient mĂȘme friand: la criĂ©e (lieu des concerts) est pleine tous les jours! La participation depuis ses dĂ©buts, de Laure Mezan, bien connue des auditeurs de Radio Classique, y est prĂ©cieuse: son talent et sa personnalitĂ© font que ce lien de plus qu’elle tisse avec le public et entre le public et les musiciens, rend l’écoute plus active, plus ouverte, et le moment du concert un temps de partage pour tous, mĂ©lomanes ou nĂ©ophytes, jeunes ou moins jeunes.

Romain-David critique piano critique concert classiquenews-13Le premier concert rassemblait les trois Ăąges du clavier: clavecin, pianoforte et piano, dans leurs rĂ©pertoires respectifs, allant de Froberger Ă  Ligeti, en passant par Bach pĂšre et fils, Mozart et Liszt, sous les doigts de Maud Gratton et de Romain David. Une belle idĂ©e pour un programme passionant. Je m’étendrai davantage sur les concerts que j’ai pu entendre les jours suivants. Le 31 mai, le pianiste Jean-Paul Gasparian remplaçait au pied levĂ© David Kadouch, souffrant. S’il n’est plus un inconnu pour beaucoup d’entre nous, il fut une dĂ©couverte pour les croisicais, invitĂ© pour la premiĂšre fois dans leur citĂ©. Imperturbable dans la premiĂšre partie de son rĂ©cital, troublĂ©e par des bruits extĂ©rieurs inĂ©dits, qui ont cessĂ© bien heureusement ensuite, il a extrait de la malle Ă  trĂ©sors du piano (ce mĂȘme Steinway D qu’il fit sonner quelques jours auparavant Ă  la fondation Vuitton!) de chatoyantes sonoritĂ©s dans Debussy (deuxiĂšme livre des Images), caractĂ©risant les timbres Ă  merveille, jouant de l’art de la suggestion. A son programme figuraient aussi Chopin (nocturnes opus 48 n°1 et opus 27 n°2, Ballade n°3 et Polonaise-fantaisie opus 61) et pour finir la sonate n°2 de Rachmaninoff. J. P. Gasparian nous a dĂ©montrĂ© une fois de plus Ă  quel point il domine par une technique infaillible et un sens aigu de l’architecture et de l’équilibre, un jeu pensĂ© d’un bout Ă  l’autre, qu’il soit de braise ou de velours, dans la profondeur, la densitĂ© et l’élĂ©gance. Et puis quel souffle et quelle passion fulgurante dans la sonate de Rachmaninoff!
NGnew nathanael gouin piano critique piano critique concert classiquenews HDLe « texto concert » est un coup de projecteur sur la nouvelle gĂ©nĂ©ration de pianistes. Cette annĂ©e il s’agissait de NathanaĂ«l Gouin, rĂ©vĂ©lĂ© notamment par son disque « Liszt macabre », Ă  la virtuositĂ© Ă©blouissante entiĂšrement dĂ©volue Ă  l’expressivitĂ© et au sens musical. Il est aussi un musicien curieux qui ose aller en terre quasi-inconnue: qui connait le pianiste Georges Bizet? Oui, nous parlons bien de l’auteur de Carmen et des PĂȘcheurs de perles! On apprend que le compositeur de l’opĂ©ra le plus fameux au monde Ă©tait avant tout un grand pianiste admirĂ© de Liszt, et qu’il a Ă©crit de merveilleuses piĂšces pour piano. Les chants du Rhin rassemblent 6 romances sans paroles, miniatures faisant rĂ©fĂ©rence Ă  l’idĂ©al romantique allemand. NathanaĂ«l Gouin en interprĂšte deux, « l’Aurore » et « le DĂ©part »: sans chercher Ă  ĂȘtre descriptif, ni narratif, ce sont leur humeur, leur poĂ©sie, leur lumiĂšre que son jeu sensible nous rĂ©vĂšle, dans le parfum si particulier de leurs sĂ©duisantes mĂ©lodies: « c’est un piano qui irradie, et qui est le reflet d’une Ă©poque » nous dit-il. Quel autre frappant tĂ©moignage que le 2Ăšme concerto de Saint-SaĂ«ns, transcrit pour piano seul par Bizet (les deux compositeurs se vouaient une admiration rĂ©ciproque)! Un dĂ©fi qu’en homme-orchestre il a relevĂ© avec la plus grande aisance, son premier mouvement jouĂ© brillamment, simulant les sonoritĂ©s de l’orgue dans le choral d’ouverture, puis donnant un tour vocal et thĂ©Ăątral Ă  la suite. Revenant Ă  l’opĂ©ra, le pianiste gagne notre admiration avec une paraphrase de son cru de la fameuse romance de Nadir des PĂȘcheurs de Perles, qu’il habille de somptueux arpĂšges, et dont il dĂ©voile toute la richesse harmonique. Soutenue par le mouvement de ce flux sonore, la mĂ©lodie mĂ©lancolique s’anime et se teinte de nouvelles couleurs: le pianiste nous fait entrer dans un univers aquatique oĂč les traits d’une magnifique liquiditĂ© ondoient inlassablement des profondeurs des graves aux aigus miroitants. On se laisse emporter irrĂ©sistiblement dans la rĂȘverie de cet ailleurs. Glen Gould adorait Bizet et jouait ses Variations chromatiques. Bien des annĂ©es aprĂšs NathanaĂ«l Gouin reprend le flambeau et livre une interprĂ©tation qui n’a rien Ă  envier Ă  son illustre prĂ©dĂ©cesseur, captivante d’un bout Ă  l’autre dans la diversitĂ© de ses atmosphĂšres, en particulier ces trĂ©molos Ă©tranges, dissonants et un rien inquiĂ©tants, suivis d’une tendre et rassurante mĂ©lodie
 quel art! Le CD va arriver: le piano de Bizet pourrait bien devenir « tendance »!
Le dernier jour est le plus festif: le concert-brunch rĂ©unit tout le monde, pour un feu d’artifice musical. Bizet ouvre le bal avec des extraits des Jeux d’enfants pour piano Ă  quatre mains (Romain David et NathanaĂ«l Gouin), suivi de Debussy avec le trio Karenine (Paloma Couider, Fanny Robillard et Louis Rodde), dans deux mouvements de son trio dĂ©couvert en 1986. Un bonheur que d’écouter ces trois musiciens enlacer leurs lignes mĂ©lodiques, tout en finesse et complicitĂ©, dans un Debussy suave et lĂ©ger. Autre dĂ©couverte aprĂšs Bizet pianiste: Aubert. Pas de faute d’orthographe, il y a bien un « t »! Louis Aubert, musicien originaire de Bretagne nĂ© en 1877 et mort en 1968, Ă©lĂšve de FaurĂ©, qui crĂ©a, excusez du peu, les Valses nobles et sentimentales de Ravel! Vous aurez beau chercher, internet ne vous apprendra rien sur lui, injustement, et pourtant son Ă©criture est d’un raffinement et d’une richesse harmonique et expressive qui le hissent au rang des compositeurs qui comptent au XXĂšme siĂšcle. On est heureux d’entendre « Sur le rivage » extrait du triptyque « Sillages » (opus 27, 1913), une piĂšce Ă©vocatrice oĂč alternent dĂ©ferlement tempĂȘtueux et accalmies, jouĂ©e magistralement par Romain David. Il nous met l’eau Ă  la bouche de son trĂšs beau disque paru chez Azur Classical, consacrĂ© au compositeur. La fĂȘte redouble avec une interprĂ©tation orchestrale et haute en couleurs de la Rhapsodie Espagnole de Liszt sous les doigts bouillants de NathanaĂ«l Gouin. Le trio Karenine conclut par une Ɠuvre de jeunesse de Bernstein Ă©crite sur le thĂšme de « On the Town », jouĂ©e avec beaucoup d’esprit, et « Un matin de printemps », de Lili Boulanger, piĂšce puissante et originale alliant vigueur et onirisme.

On demeure conquis par l’identitĂ© forte et marquĂ©e du festival Tempo Piano Classique qui loin de tourner en boucle, joue l’ouverture et la nouveautĂ© en repoussant au large les cloisons du grand rĂ©pertoire. VoilĂ  donc un bel exemple Ă  suivre. Sans hĂ©sitation Ă  l’annĂ©e prochaine!

COMPTE-RENDU, critique récital et CD. SALLE CORTOT, Paris, le 20 mai 2019. Kotaro Fukuma, piano. Haydn, Schubert, Fauré, Poulenc, Satie, Trenet, Ravel.

Kotaro Fukuma-JBM-8189©Jean-Baptiste MillotCOMPTE-RENDU, critique rĂ©cital et CD. SALLE CORTOT, Paris, le 20 mai 2019. Kotaro Fukuma, piano. Haydn, Schubert, FaurĂ©, Poulenc, Satie, Trenet, Ravel. Le pianiste japonais Kotaro Fukuma donnait, le 20 mai dernier, un rĂ©cital bien particulier salle Cortot dans la sĂ©rie « Les Nuits du piano ». Premier prix Ă  vingt ans du Concours International de Cleveland, il fut l’élĂšve de Bruno Rigutto et de Marie-Françoise Bucquet au Conservatoire de Paris, et prit le temps de recueillir les conseils de Leon Fleisher, Mitsuko Uchida, Alicia de Larrocha, Maria Joao Pires et Aldo Ciccolini. Cet artiste Ă  la personnalitĂ© singuliĂšre vient de publier un CD: il y signe son attachement Ă  la France et Ă  sa musique, celle impĂ©rissable de la premiĂšre moitiĂ© du XXĂšme siĂšcle, oĂč mĂ©lodies de salons et chansons de cabaret tissent des liens joyeux sous la plume de nos plus grands compositeurs. Une grande partie du concert leur Ă©tait consacrĂ©e.

KOTARO FUKUMA INONDE DE LUMIÈRE SCHUBERT, RAVEL… ET TRENET!

Quel rapport existe-t-il entre la sonate D 960 de Franz Schubert, et « Je te veux » d’Erik Satie, ou « Vous oubliez votre Cheval » de Charles Trenet? Aucun. Mais pour Kotaro Fukuma il en existe un Ă©vident avec La Valse de Maurice Ravel: « J’ai voulu rendre hommage Ă  deux grandes capitales europĂ©ennes, Paris et Vienne », explique-t-il au moment du concert. Tout semble permis Ă  cet artiste aux moyens techniques phĂ©nomĂ©naux, sans que l’on n’ait Ă  s’en offusquer. Tout passe: sa gĂ©nĂ©rositĂ©, son enthousiasme, sa libertĂ© assumĂ©e, sa bonne nature pourrait-on dire y sont pour beaucoup, ainsi que son jeu sans faute de goĂ»t. Et dans la morositĂ© ambiante, un moment de belle humeur n’est pas de refus. Quoi qu’il joue Kotaro Fukuma demeure dans la lumiĂšre, c’est ainsi, cela Ă©mane de lui. La sonate D 960 de Schubert n’y Ă©chappe pas, sonne alors clair, et ce n’est pas par hasard si le pianiste la prĂ©cĂšde de la Fantaisie en do majeur Hob. XVII.4 de Haydn, lumineuse et colorĂ©e, bourrĂ©e d’esprit et justement de fantaisie. On aura beau creuser, rien qui pose et qui pĂšse du marasme romantique: elle tend pour lui vers le majeur, et regarde vers le classicisme. On y entend tout avec une telle nettetĂ©, les chants et contre-chants, l’inexorable Ă©quilibre jusqu’au cƓur tempĂȘtueux de l’adagio sostenuto, sans que rien ne voile et n’assombrisse profondĂ©ment le fil de l’Ɠuvre. Le dernier mouvement, allegro ma non troppo, est sans conteste le plus rĂ©ussi, justement parce que l’optimisme trouve dans sa lĂ©gĂšretĂ© de ton apparente son terrain d’expression, tout comme la jovialitĂ©, et par endroits une forme d’espiĂšglerie.

La seconde partie du concert est toute française et prĂ©sente une sĂ©lection tirĂ©e du disque « France Romance ». Ici le cƓur de Kotaro Fukuma parle: « chacune de ces Ɠuvres est liĂ©e Ă  un Ă©vĂšnement important de ma vie de pianiste ». Le musicien s’y trouve dans son Ă©lĂ©ment. Du 2Ăšme Nocturne de Gabriel FaurĂ© oĂč le naturel du chant va de soi au-dessus des basses discrĂštes et laisse place Ă  de superbes envolĂ©es, aux arrangements fabrication maison, ou transcriptions, l’esprit de lĂ©gĂšretĂ© se double tantĂŽt de tendresse, tantĂŽt d’étincelant panache. Quel chic d’un bout Ă  l’autre! Quelle sĂ©duction! Dans l’Improvisation n°15 « Hommage Ă  Edith Piaf » de Francis Poulenc il donne Ă  respirer le parfum des chansons de rue par le prisme du jazz. Puis il nous entraĂźne dans « Je te veux » d’Erik Satie agrĂ©mentant la mĂ©lodie originale d’une foison de variations et d’ornements stupĂ©fiante de charme et de gĂ©nĂ©rositĂ©. On se laisse prendre dans ce flot sans rĂ©sistance! En 2014, Kotaro Fukuma dĂ©couvrait les arrangements par Alexis Weissenberg des chansons de Charles Trenet, joyaux dont il Ă©tait « tombĂ© amoureux » quelques annĂ©es auparavant: Coin de rue, Vous oubliez votre cheval, En avril Ă  Paris, des titres Ă©ternels comme aussi Boum!, Vous qui passez sans me voir, et MĂ©nilmontant qui complĂštent la sĂ©rie au disque. Qu’y a-t-il de plus joyeux et tendre que ces airs? C’est en tout cas ce que le pianiste nous donne, pris au jeu d’enfant (pour lui) des difficultĂ©s redoutables de ces arrangements comme s’il improvisait lui-mĂȘme, façon jazz.

KOTARO FUKUMA cd classiquenews critique cd review cdAvec La Valse de Ravel, peur de rien! DĂ©jĂ  il l’arrange Ă  sa sauce, pas convaincu par la version de Ravel lui-mĂȘme! (C’est ce qu’il explique dans le livret du disque). Le « tournoiement fantastique et fatal » aux accents sombres et morbides, se mue alors en un hommage appuyĂ© Ă  la tradition viennoise, ce que cette valse aurait dĂ» ĂȘtre Ă  l’origine. C’est une hyper-valse dans laquelle le pianiste cĂšde Ă  la griserie, multiplie les notes, les traits plus virtuoses les uns que les autres, nous entraĂźne dans un tourbillon Ă©clatant de folie, accumule les prouesses techniques (dĂ©placements d’une rapiditĂ© incroyable). C’est brillant et spectaculaire, Ă©poustouflant! Le piano se plie Ă  la formidable Ă©nergie du musicien, jusqu’aux derniers « coups de canons » surprenants de force. La salle Cortot pleine Ă  craquer lui fait un triomphe. Trois bis pour prolonger le plaisir: en hommage au Japon (l’ambassadeur est dans la salle!) une jolie chanson japonaise dans un arrangement de Weissenberg, un arrangement d’une vraie valse de Strauss, et pour finir sur une note de cƓur « Parlez-moi d’amour » somptueusement transcrite.

AprĂšs ce concert qui fait du bien, on ne se privera pas du plaisir de toutes les autres belles surprises que rĂ©serve le CD « France Romance », paru chez Naxos Japan. (Debussy, FaurĂ©, Satie, Ravel, Poulenc, Trenet
)

COMPTE-RENDU, critique récital et CD. FONDATION LOUIS VUITTON, Paris, le 17 mai 2019. Jean-Paul Gasparian, piano

5777_16Jean-BaptisteMillot-minCOMPTE-RENDU, critique rĂ©cital et CD. FONDATION LOUIS VUITTON, Paris, le 17 mai 2019. Jean-Paul Gasparian, piano. Debussy, Murail, Messiaen, Chopin. La Fondation Louis Vuitton offre Ă  des musiciens choisis un Ă©crin de modernitĂ© inspirant de par son acoustique flatteuse et agrĂ©able, le raffinement de son architecture et la poĂ©tique du lieu dont un grand pan vitrĂ© offre Ă  l’échappĂ©e du regard un escalier d’eau vive et les reflets changeants de la tombĂ©e du jour. Le 17 mai le jeune pianiste Jean-Paul Gasparian – 23 ans – invitĂ© Ă  y donner un rĂ©cital y trouvait un cadre Ă  sa mesure. Il donnait un programme en deux temps, (trois avec les bis!): le premier consacrĂ© Ă  la musique française du XXĂšme siĂšcle, et le second Ă  Chopin inaugurant la sortie ce mĂȘme jour de son tout dernier disque enregistrĂ© pour le label Evidence Classics.

JEAN-PAUL GASPARIAN: SONORITÉS DE RÊVE, NOBLESSE ET FLAMBOYANCE

Il y a deux ans, le jeune artiste affichait dĂ©jà la dimension de son talent: un jeu plein et hautement expressif au fini impeccable, un son Ă  lui, rond et enveloppant, et quel sens de la construction! Son jeu demandait cependant Ă  se dĂ©ployer, s’ouvrir, prendre encore davantage de corps. On constate aujourd’hui que c’est chose faite! Cultivant toujours en esthĂšte la beautĂ© du son, qu’il façonne avec mĂ©ticulositĂ©, dans une sophistication naturelle, qualitĂ© qu’il porte profondĂ©ment en lui, il fait montre de davantage d’engagement, et cela est visible tout autant qu’audible. Que ce soit dans les scansions rythmiques et la frĂ©nĂ©sie jubilatoire du Regard de l’Esprit de Joie, ou dans ses Chopin incandescents, rougis au fer dans leurs moments les plus exaltĂ©s, son sang bouillonne et libĂšre une Ă©nergie nouvelle, qui couvait derriĂšre la sage retenue antĂ©rieure. Cela dit, tout demeure pensĂ©, et dosĂ©, avec un art et un goĂ»t accomplis lorsqu’il s’agit des timbres, du phrasĂ© toujours Ă©lĂ©gamment conduit, des Ă©quilibres sonores, et quand le jeu s’enflamme, son souffle puissant nous emporte sans jamais nous faire perdre pied.

EntrĂ©e dans la nuit en douceur avec le premier cahier d’Images de Claude Debussy: dans Cloches Ă  travers les feuilles, jouant des matiĂšres et des rĂ©sonances, Jean-Paul Gasparian agence en apesanteur les nappes sonores, leur donne vies respectives, dans une miraculeuse harmonie, comme Ă  autant d’élĂ©ments mouvants et vibrants d’un indicible paysage. Il nous fait entrer dans le mystĂšre d’Et la lune descend sur le temple qui fut, y suspend des Ă©toiles dans des sonoritĂ©s de rĂȘve faites de paisible voluptĂ©, et tandis que de l’autre cĂŽtĂ© de la vitre l’eau devient platine sous l’indigo du ciel, il anime les Poissons d’or d’une belle vivacitĂ©, frĂ©tillants et joueurs, et pousse la couleur jusqu’à en faire un (autre) feu d’artifice.

On ne saura que louer la prĂ©sence de La mandragore dans le programme: cette piĂšce de Tristan Murail composĂ©e en 1993 est une autre corde Ă  l’arc du pianiste non moins nĂ©gligeable, dĂ©montrant son aisance dans le rĂ©pertoire contemporain. Parfaitement construite, il nous en rĂ©vĂšle l’univers Ă  la fois inquiĂ©tant et sĂ©duisant. Une trĂšs belle rĂ©alisation! MĂȘme compliment pour les deux des Vingts regards sur l’enfant JĂ©sus, d’Olivier Messiaen, oĂč il oppose la tendre douceur de la PremiĂšre communion de la Vierge, Ă  la lumineuse fulgurance du Regard de l’Esprit de Joie, dont le rythme et les accords saturĂ©s, comme on dirait des couleurs, revigorent et nous prennent au corps.

Chopin n’est au fond pas si loin de tout cet esprit français. Les quatre Ballades enregistrĂ©es, dont la quatriĂšme est donnĂ©e au concert, et la Polonaise-Fantaisie opus 61 offrent le mĂȘme Ă©panouissement sonore et une densitĂ© de propos hors du commun. Jean-Paul Gasparian a une vĂ©ritable vision de ces Ɠuvres emblĂ©matiques, qu’il Ă©rige dans une conscience aboutie et permanente de leur architecture, sur d’invisibles mais inĂ©branlables socles: il conjugue en elles soliditĂ© et lyrisme exaltĂ©, sĂ©rĂ©nitĂ© et souffle hĂ©roĂŻque, y compris dans la Polonaise-Fantaisie, qui n’est pas sous ses doigts celle d’un Chopin dĂ©sincarnĂ© et affaibli, mais oĂč la noblesse de ton et la force intĂ©rieure, y compris et surtout dans les passages mĂ©ditatifs, l’emportent sur l’expression mĂ©lancolique. Quelle beautĂ© de la ligne mĂ©lodique, ici et dans les Nocturnes! Celui en do mineur (opus 48 n°1) avance trĂšs retenu, le pas solennel, mais admirablement portĂ© dans son impassible balancement, puis libĂšre un chant Ă©perdu. Dans celui en rĂ© bĂ©mol majeur (opus 27 n°2), il laisse planer au-dessus d’une basse hypnotique et caressante ses volutes mĂ©lodiques subtilement ourlĂ©es et timbrĂ©es, avant d’estomper dans un dĂ©licat morendo les toutes derniĂšres notes. La Polonaise HĂ©roĂŻque opus 53 vient couronner le tout avec panache et vigueur, portĂ©e haut par ce jeune pianiste dont l’énergie et la passion ne s’essouffleront pas dans les cinq bis qu’il offrira en « after »: retour Ă  Debussy avec deux des Estampes (La soirĂ©e dans Grenade et Jardins sous la Pluie), le PrĂ©lude opus 23 n°4 de Rachmaninoff, renversant de profondeur et d’élĂ©gance, la Valse en mi mineur opus posthume de Chopin, et enfin deux mouvements de la 2Ăšme sonate de Rachmaninoff.

Le concert Ă©tait captĂ© par Radio Classique, dont on regrette seulement « l’oubli » des piĂšces dites contemporaines (Murail et Messiaen) lors de sa retransmission.

5665_CoverGasparianChopinA Ă©couter (sans modĂ©ration) : son CD « CHOPIN » (4 Ballades, polonaises, valses, et nocturnes), label Evidence Classics. Un trĂšs beau disque dotĂ© d’une prise de son remarquable, qui vient aprĂšs un premier album consacrĂ© aux compositeurs russes (mĂȘme label) dĂ©jĂ  trĂšs remarquĂ©. Illustration : © Jean-Baptiste Millot

MONTPELLIER, FESTIVAL RADIO FRANCE, du 10 au 26 juillet 2019 : Vent nordique pour la 35Ăš Ă©dition

D2F0m1sX4AAvC1yMONTPELLIER, FESTIVAL RADIO FRANCE, du 10 au 26 juillet 2019. Du 10 au 26 juillet 2019, le Festival Radio France proposera pour sa 35Ăš Ă©dition, un voyage nordique, intitulĂ© « Soleil de nuit », en rĂ©fĂ©rence aux Nuits blanches de Saint-Petersbourg. Jean-Pierre Rousseau, son directeur, a choisi de faire connaĂźtre l’incroyable foisonnement musical et crĂ©atif de pays comme la Lettonie, l’Estonie, la SuĂšde, la Finlande, le Danemark, la Pologne et bien d’autres. Les compositeurs d’autrefois et d’aujourd’hui y seront Ă  l’honneur, et aussi les interprĂštes natifs de ces pays. Citons parmi eux les chefs Neeme et Kristjan JĂ€rvi, Andris Poga, Krzysztof UrbaƄski, les pianistes Jan Lisiecki, Lukas Geniusas, Paavali Jumppanen.

 

 

FESTIVAL RADIO FRANCE OCCITANIE-MONTPELLIER:
LA BRISE BALTIQUE VA SOUFFLER SUR LA 35ÈME ÉDITION!

 

Bien sĂ»r on y Ă©coutera Sibelius et Arvo PĂ€rt, Magnus Lindberg et Rautavaara, qui cĂŽtoieront les « titans » europĂ©ens bien connus, mais le festival nous rĂ©serve de nombreuses dĂ©couvertes: qui connait le compositeur suĂ©dois Eduard Tubin, le letton Pēteris Vasks, le finlandais Usko MerilĂ€inen, ou encore, plus ancien, Joseph Martin Kraus, l’exact contemporain de Mozart, mais en SuĂšde?
“La musique sera partout oĂč elle est attendue » (Jean-Pierre Rousseau): 153 concerts dans 70 lieux dont bien sĂ»r Montpellier mais aussi SorĂšze, FabrĂšgues, Lectoure, Mende, Perpignan
De quoi aiguiser la curiositĂ© et s’autoriser toutes les libertĂ©s. Car le festival Radio France, pour faire court, c’est ça: les musiques qui ne s’interdisent rien, la libertĂ© des genres; mĂȘme le jazz, qui ouvrira les festivitĂ©s avec le « Amaring Keystone Big Band » de David Enhco, se fera scandinave Ă  ses heures! Le piano se taillera une part de lion, et la jeune gĂ©nĂ©ration de musiciens y sera dignement reprĂ©sentĂ©e (ThĂ©o Fouchenneret, Marie-Ange Nguci, le quatuor Notos
). Y penser: on pourra suivre le festival en direct sur France Musique du 15 au 20 juillet. Soleil de midi, ou soleil de minuit? En Occitanie, les deux confondus pour prendre en musique les plus belles couleurs de l’étĂ©.

 

Programme complet et réservations sur le site www.lefestival.eu

 

 

 

COMPTE-RENDU, critique, récital. PHILHARMONIE DE PARIS, le 23 av 2019. Nicholas Angelich, piano. Beethoven, Brahms, Ravel.

ANGELICH nicholas-angelich-cjean-franois-leclercq---eratojpgCOMPTE-RENDU, critique rĂ©cital. PHILHARMONIE DE PARIS, le 23 av 2019. Nicholas Angelich, piano. Beethoven, Brahms, Ravel. Un lendemain de PĂąques n’est pas forcĂ©ment le meilleur jour pour dĂ©placer le public parisien Ă  un concert, quand bien mĂȘme pour y Ă©couter Nicholas Angelich. Le 23 avril, on aurait aimĂ© une salle Pierre Boulez fourmillante pour un artiste de cette stature. Mais voyons la coupe Ă  moitiĂ© pleine! Celle d’un auditoire qui redoubla de chaleureux applaudissements aprĂšs une Valse de Ravel comme on l’a rarement entendue, et comme on ne l’entendra probablement jamais ainsi. Auparavant, Beethoven et Brahms en annonçaient dĂ©jĂ  la couleur. Nicholas Angelich arrive sur scĂšne la mine grave. Quelques chose semble assombrir ses pensĂ©es. Cela n’est peut-ĂȘtre qu’une impression, mais elle ne nous quitte pas jusqu’au terme du concert. Son regard paraĂźt tournĂ© en lui, et ce qu’il donne de la musique ce soir-lĂ  a les reflets de cet Ă©tat intĂ©rieur palpable. Si ses Brahms et la Valse vont nous bouleverser, nous Ă©branler tout autant que nous fasciner, la Sonate n°12 opus 26 de Beethoven, dite « Marche FunĂšbre » par laquelle il commence, laisse dubitatif. D’abord parce que le piano est faux: cela saute aux oreilles dĂšs les premiĂšres notes, dans ce mĂ©dium du clavier.

Nicholas Angelich dans les profondeurs de Brahms et Ravel

Est-ce cela qui trouble notre musicien? Toujours est-il que son jeu hĂ©site, Ă  l’Ă©noncĂ© du thĂšme, entre affectation et retenue, entre aveu et pudeur, dans une solennitĂ© craquelĂ©e ça et lĂ , prĂȘte Ă  cĂ©der Ă  l’épanchement Ă©motionnel, sans vouloir finalement basculer dedans. Ce qui est assez frappant c’est qu’il tourne cette sonate vers celles plus tardives, voire vers les derniers quatuors Ă  cordes! Elle appartient pourtant au cycle des premiĂšres, bien que Beethoven y torde la forme hĂ©ritĂ©e de Haydn, ou de Mozart, avec ce patchwork de variations contrastĂ©es parfois trĂšs Ă©loignĂ©es du thĂšme, et les unes des autres. Nicholas Angelich en teinte les contours avec tendresse, que ce soit dans la rarĂ©faction des notes de la quatriĂšme (Ă©crite comme du Webern avant l’heure!), ou dans les triolets de la cinquiĂšme, oĂč l’on croirait presque entendre Schumann! La marche funĂšbre (troisiĂšme mouvement: « Maestoso andante, marcia funebre salle morte d’un eroe ») au ton grave et solennel s’insĂšre entre un scherzo et le finale oĂč l’abondance de pĂ©dale donne Ă  l’écoute l’impression d’un halo sonore qui, s’il se justifie dans le dernier mouvement de la « Waldstein » par exemple, sans nuire Ă  la clartĂ© du discours, voile un rien la joie prompte et volubile de l’allegro, en rabat quelque peu les couleurs, comme si notre pianiste s’interdisait toute lĂ©gĂšretĂ© d’ñme.

Les quatre Ballades de Brahms, Nicholas Angelich les porte en lui et sur scĂšne depuis longtemps. Ce soir, il nous plonge dans leurs paysages intĂ©rieurs, leur exotisme nordique, nous les conte comme des lĂ©gendes, comme revenu d’un grand voyage. Est-ce lui qui les forge ainsi, ou elles qui l’ont transformĂ©, imprĂ©gnĂ©? Nul ne saurait dire tant son intimitĂ© avec cette musique est totale. Il en habite leurs espaces et leur temps, avec un tel naturel, avec une telle profondeur et une telle vĂ©ritĂ©, que ces ballades semblent un prolongement de lui-mĂȘme. La premiĂšre est sombre et inquiĂ©tante, il Ă©tire le temps dans la seconde hors sol tant les basses y sont sans poids, mais prĂ©sentes, lui donne une poignante longueur de son dans le grave, souligne l’atmosphĂšre fantastique et Ă©minemment poĂ©tique de la troisiĂšme, intranquille, aux pianissimi surnaturels, dĂ©ploie la quatriĂšme dans une phrase sans fin, douce comme une aile d’ange, quasi faurĂ©enne, et y laisse planer le mystĂšre de ses longs silences. L’entracte vient les sĂ©parer des deux Rhapsodies opus 79 qui ouvrent la seconde partie. La premiĂšre au contraste marquĂ© entre le dĂ©but, passionnĂ©, et le milieu oĂč le pianiste suspend le temps, laisse place Ă  la seconde qui prend une allure de marche funĂšbre, bridĂ©e et dĂ©primĂ©e. Curieusement, on n’y entend pas cet Ă©lan hĂ©roĂŻque et cette volontĂ© qui caractĂ©rise son dĂ©but. Annonce-t-elle le glas de la Valse de Ravel, qui suit? Quelle Valse! Le piano se mue en grand orchestre, et Angelich joue des masses de ses registres. Plus fantasmagorique que jamais, des visions fugitives s’en Ă©chappent. Le pianiste-sorcier fait apparaĂźtre et s’évanouir les bribes de souvenirs viennois dans des gouffres mortifĂšres, de noirs abĂźmes qui donnent le frisson. Son jeu est en perpĂ©tuel mouvement, dans le vertige de ses nappes sonores – les notes sont Ă  peine perceptibles – qui volent et s’entrelacent, jusqu’à s’entrechoquer, jusqu’à la dislocation finale. On est portĂ© par leurs vagues qui nous feraient chavirer Ă  chaque seconde, Ă  nous faire oublier le confort du fauteuil d’orchestre. OubliĂ© aussi l’accord fatiguĂ© du piano, le piano lui-mĂȘme. Sortis du tourbillon, du rĂȘve Ă©veillĂ©, on rĂ©alise alors que l’on vient de vivre un moment exceptionnel, une expĂ©rience musicale inouĂŻe, avec le sentiment que jusque-lĂ  la Valse au piano n’avait pas tout dit!

Illustration : N Angelich / © JF Leclercq ERATO

COMPTE-RENDU, critique récital. ENGHIEN LES BAINS, le 13 av 2019. Tristan Pfaff / CD critique (Ad Vitam)

BEFFA Karol douze etudes cd tristan pfaff piano critique cd classiquenewsCompte-rendu critique rĂ©cital Tristan Pfaff, Enghien-les-Bains, 13 avril 2019, Chopin, Beffa, Liszt, et CD T.Pfaff/K. Beffa, (1 cd Ad Vitam). Un pianiste, un compositeur. Tristan Pfaff et le compositeur Karol Beffa Ă©taient invitĂ©s samedi 13 avril, par l’association Pianomasterclub, Ă  l’auditorium de l’école de musique d’Enghien-les-bains. Les douze Ă©tudes de Karol Beffa reprĂ©sentent l’essentiel de son Ɠuvre pour piano. Tristan Pfaff en a crĂ©Ă© l’intĂ©gralitĂ© en juillet 2014, puis les a enregistrĂ©es sous le label Ad Vitam (CD paru fin 2018). Ce concert permit d’entendre trois de celles-ci extraites du second cahier, au cƓur d’un programme associant Chopin et Liszt.

Tristan Pfaff interprĂšte Karol Beffa

Une heure de musique avec Tristan Pfaff ne laisse pas sur sa faim: le choix des Ɠuvres, et pas des moindres, et la densitĂ© de son jeu ont fait de ce concert un moment intense oĂč l’écoute ne se relĂąche jamais. Construit comme un triptyque, la Sonate n°2 opus 35, dite funĂšbre, de Chopin en est le premier tableau. Tristan Pfaff s’y engage avec toute la force de sa sincĂ©ritĂ©, lui donne souffle d’un bout Ă  l’autre (premier mouvement), dans une tenue cependant qui se refuse Ă  toute effusion dĂ©mesurĂ©e, Ă  l’impudique Ă©panchement, Ă  la prĂ©tention d’un pathos par trop dĂ©monstratif. Les voix chantent, timbrĂ©es admirablement quels que soient les registres (scherzo), sans excĂšs. La main gauche tire du Pleyel des accents sombres, tour Ă  tour voilĂ©s ou coulĂ©s dans le bronze, qui jamais ne plombent le flux musical, en particulier dans la marche funĂšbre empreinte d’une grande dignitĂ© de ton. VoilĂ  Chopin bien servi par la classe de cet interprĂšte dont les moyens pianistiques que beaucoup pourraient lui envier, demeurent au service de la justesse de l’expression comme de son Ă©lĂ©gance.

DU CONCERT AU CD
 Les trois Ă©tudes de Karol Beffa, volet central, donnent un aperçu de l’homogĂšne diversitĂ© des douze Ă©tudes formant le corpus dĂ©diĂ© au piano par le compositeur, qui occupent l’espace entier du CD rĂ©cemment paru chez Ad Vitam. Au cĂŽtĂ© du pianiste celui-ci se tient assis, comme pour insuffler, au fil des pages qu’il tourne, l’inspiration Ă  son interprĂšte qui la fait sienne. On entend la 7Ăšme, Ă  l’atmosphĂšre mĂ©ditative, la 10Ăšme « sur le nom d’Auvers », une piĂšce Ă©nergĂ©tique qui contraste avec ses alternĂ©s rapides, ses scansions rythmiques, ses traits articulĂ©s dans l’aigu, et ses vigoureuses octaves montantes Ă  la basse, et enfin la 11Ăšme, dont la rĂ©fĂ©rence thĂ©matique Ă  la cinquiĂšme Valse sentimentale de Ravel nous amĂšne dans un univers arachnĂ©en, mystĂ©rieux au dĂ©part, qui s’épaissit et s’assombrit en son centre dans le tissu serrĂ© de ses canons, et finit Ă©nigmatique. Tristan Pfaff en fin coloriste en dessine les espaces et les lignes enchevĂȘtrĂ©es avec clartĂ© et subtilitĂ©, et dĂ©joue avec le plus grand naturel les difficultĂ©s techniques, celles notamment relatives aux Ă©carts et aux dĂ©placements sur le clavier. L’ensemble Ă©coutĂ© au disque donne une impression familiĂšre, d’à la fois de nouveau et de connu, tant le langage musical est immĂ©diatement intelligible. Karol Beffa ne conçoit pas la crĂ©ation musicale ex nihilo: si le modĂšle « Ligeti » est omniprĂ©sent, il inscrit son Ă©criture dans le fil de ses aĂźnĂ©s, Dutilleux, Debussy, Ravel, mais aussi Reich. Cette imprĂ©gnation sert la personnalitĂ© originale de ce compositeur qui, au-delĂ  de ses « tics » d’écriture, marque incontestablement de son sceau les pages de ces Ă©tudes. Tristan Pfaff, dĂ©dicataire de la douziĂšme, la plus redoutable, signe ici un trĂšs beau disque oĂč sa sensibilitĂ© trouve un heureux terrain d’expression.

Revenons au concert avec le dernier tableau du triptyque: la RĂ©miniscence de Norma de Liszt/Bellini. Tristan Pfaff en traduit l’esprit de bravoure dĂšs les premiĂšres minutes et on mesure dans cette piĂšce aux difficultĂ©s innombrables, le talent de ce pianiste et le niveau de sa maĂźtrise technique. Une interprĂ©tation Ă©blouissante mettant en valeur au-delĂ  du pianisme lisztien l’envergure orchestrale, les tessitures vocales, en particulier dans le mĂ©dium du clavier: il timbre et fait chanter ses pouces comme personne. Quelle Ă©loquence, quelle exaltation dans le jeu! On en est soulevĂ©, tout comme ses mains qui semblent ne plus toucher le clavier, volent au-dessus de lui. Le bis, fugace en comparaison, n’en sera pas moins brillant, avec Étincelles de Moszkowski dans l’arrangement d’Arcadi Volodos.

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Compte-rendu critique rĂ©cital Tristan Pfaff, Enghien-les-Bains, 13 avril 2019, Chopin, Beffa, Liszt — À Ă©couter: CD Karol Beffa, Douze Ă©tudes, par Tristan Pfaff, piano, label Ad Vitam Records, 2018.