COMPTE-RENDU, critique récital et CD. SALLE CORTOT, Paris, le 20 mai 2019. Kotaro Fukuma, piano. Haydn, Schubert, Fauré, Poulenc, Satie, Trenet, Ravel.

Kotaro Fukuma-JBM-8189©Jean-Baptiste MillotCOMPTE-RENDU, critique rĂ©cital et CD. SALLE CORTOT, Paris, le 20 mai 2019. Kotaro Fukuma, piano. Haydn, Schubert, FaurĂ©, Poulenc, Satie, Trenet, Ravel. Le pianiste japonais Kotaro Fukuma donnait, le 20 mai dernier, un rĂ©cital bien particulier salle Cortot dans la sĂ©rie « Les Nuits du piano ». Premier prix Ă  vingt ans du Concours International de Cleveland, il fut l’élĂšve de Bruno Rigutto et de Marie-Françoise Bucquet au Conservatoire de Paris, et prit le temps de recueillir les conseils de Leon Fleisher, Mitsuko Uchida, Alicia de Larrocha, Maria Joao Pires et Aldo Ciccolini. Cet artiste Ă  la personnalitĂ© singuliĂšre vient de publier un CD: il y signe son attachement Ă  la France et Ă  sa musique, celle impĂ©rissable de la premiĂšre moitiĂ© du XXĂšme siĂšcle, oĂč mĂ©lodies de salons et chansons de cabaret tissent des liens joyeux sous la plume de nos plus grands compositeurs. Une grande partie du concert leur Ă©tait consacrĂ©e.

KOTARO FUKUMA INONDE DE LUMIÈRE SCHUBERT, RAVEL… ET TRENET!

Quel rapport existe-t-il entre la sonate D 960 de Franz Schubert, et « Je te veux » d’Erik Satie, ou « Vous oubliez votre Cheval » de Charles Trenet? Aucun. Mais pour Kotaro Fukuma il en existe un Ă©vident avec La Valse de Maurice Ravel: « J’ai voulu rendre hommage Ă  deux grandes capitales europĂ©ennes, Paris et Vienne », explique-t-il au moment du concert. Tout semble permis Ă  cet artiste aux moyens techniques phĂ©nomĂ©naux, sans que l’on n’ait Ă  s’en offusquer. Tout passe: sa gĂ©nĂ©rositĂ©, son enthousiasme, sa libertĂ© assumĂ©e, sa bonne nature pourrait-on dire y sont pour beaucoup, ainsi que son jeu sans faute de goĂ»t. Et dans la morositĂ© ambiante, un moment de belle humeur n’est pas de refus. Quoi qu’il joue Kotaro Fukuma demeure dans la lumiĂšre, c’est ainsi, cela Ă©mane de lui. La sonate D 960 de Schubert n’y Ă©chappe pas, sonne alors clair, et ce n’est pas par hasard si le pianiste la prĂ©cĂšde de la Fantaisie en do majeur Hob. XVII.4 de Haydn, lumineuse et colorĂ©e, bourrĂ©e d’esprit et justement de fantaisie. On aura beau creuser, rien qui pose et qui pĂšse du marasme romantique: elle tend pour lui vers le majeur, et regarde vers le classicisme. On y entend tout avec une telle nettetĂ©, les chants et contre-chants, l’inexorable Ă©quilibre jusqu’au cƓur tempĂȘtueux de l’adagio sostenuto, sans que rien ne voile et n’assombrisse profondĂ©ment le fil de l’Ɠuvre. Le dernier mouvement, allegro ma non troppo, est sans conteste le plus rĂ©ussi, justement parce que l’optimisme trouve dans sa lĂ©gĂšretĂ© de ton apparente son terrain d’expression, tout comme la jovialitĂ©, et par endroits une forme d’espiĂšglerie.

La seconde partie du concert est toute française et prĂ©sente une sĂ©lection tirĂ©e du disque « France Romance ». Ici le cƓur de Kotaro Fukuma parle: « chacune de ces Ɠuvres est liĂ©e Ă  un Ă©vĂšnement important de ma vie de pianiste ». Le musicien s’y trouve dans son Ă©lĂ©ment. Du 2Ăšme Nocturne de Gabriel FaurĂ© oĂč le naturel du chant va de soi au-dessus des basses discrĂštes et laisse place Ă  de superbes envolĂ©es, aux arrangements fabrication maison, ou transcriptions, l’esprit de lĂ©gĂšretĂ© se double tantĂŽt de tendresse, tantĂŽt d’étincelant panache. Quel chic d’un bout Ă  l’autre! Quelle sĂ©duction! Dans l’Improvisation n°15 « Hommage Ă  Edith Piaf » de Francis Poulenc il donne Ă  respirer le parfum des chansons de rue par le prisme du jazz. Puis il nous entraĂźne dans « Je te veux » d’Erik Satie agrĂ©mentant la mĂ©lodie originale d’une foison de variations et d’ornements stupĂ©fiante de charme et de gĂ©nĂ©rositĂ©. On se laisse prendre dans ce flot sans rĂ©sistance! En 2014, Kotaro Fukuma dĂ©couvrait les arrangements par Alexis Weissenberg des chansons de Charles Trenet, joyaux dont il Ă©tait « tombĂ© amoureux » quelques annĂ©es auparavant: Coin de rue, Vous oubliez votre cheval, En avril Ă  Paris, des titres Ă©ternels comme aussi Boum!, Vous qui passez sans me voir, et MĂ©nilmontant qui complĂštent la sĂ©rie au disque. Qu’y a-t-il de plus joyeux et tendre que ces airs? C’est en tout cas ce que le pianiste nous donne, pris au jeu d’enfant (pour lui) des difficultĂ©s redoutables de ces arrangements comme s’il improvisait lui-mĂȘme, façon jazz.

KOTARO FUKUMA cd classiquenews critique cd review cdAvec La Valse de Ravel, peur de rien! DĂ©jĂ  il l’arrange Ă  sa sauce, pas convaincu par la version de Ravel lui-mĂȘme! (C’est ce qu’il explique dans le livret du disque). Le « tournoiement fantastique et fatal » aux accents sombres et morbides, se mue alors en un hommage appuyĂ© Ă  la tradition viennoise, ce que cette valse aurait dĂ» ĂȘtre Ă  l’origine. C’est une hyper-valse dans laquelle le pianiste cĂšde Ă  la griserie, multiplie les notes, les traits plus virtuoses les uns que les autres, nous entraĂźne dans un tourbillon Ă©clatant de folie, accumule les prouesses techniques (dĂ©placements d’une rapiditĂ© incroyable). C’est brillant et spectaculaire, Ă©poustouflant! Le piano se plie Ă  la formidable Ă©nergie du musicien, jusqu’aux derniers « coups de canons » surprenants de force. La salle Cortot pleine Ă  craquer lui fait un triomphe. Trois bis pour prolonger le plaisir: en hommage au Japon (l’ambassadeur est dans la salle!) une jolie chanson japonaise dans un arrangement de Weissenberg, un arrangement d’une vraie valse de Strauss, et pour finir sur une note de cƓur « Parlez-moi d’amour » somptueusement transcrite.

AprĂšs ce concert qui fait du bien, on ne se privera pas du plaisir de toutes les autres belles surprises que rĂ©serve le CD « France Romance », paru chez Naxos Japan. (Debussy, FaurĂ©, Satie, Ravel, Poulenc, Trenet
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COMPTE-RENDU, critique récital et CD. FONDATION LOUIS VUITTON, Paris, le 17 mai 2019. Jean-Paul Gasparian, piano

5777_16Jean-BaptisteMillot-minCOMPTE-RENDU, critique rĂ©cital et CD. FONDATION LOUIS VUITTON, Paris, le 17 mai 2019. Jean-Paul Gasparian, piano. Debussy, Murail, Messiaen, Chopin. La Fondation Louis Vuitton offre Ă  des musiciens choisis un Ă©crin de modernitĂ© inspirant de par son acoustique flatteuse et agrĂ©able, le raffinement de son architecture et la poĂ©tique du lieu dont un grand pan vitrĂ© offre Ă  l’échappĂ©e du regard un escalier d’eau vive et les reflets changeants de la tombĂ©e du jour. Le 17 mai le jeune pianiste Jean-Paul Gasparian – 23 ans – invitĂ© Ă  y donner un rĂ©cital y trouvait un cadre Ă  sa mesure. Il donnait un programme en deux temps, (trois avec les bis!): le premier consacrĂ© Ă  la musique française du XXĂšme siĂšcle, et le second Ă  Chopin inaugurant la sortie ce mĂȘme jour de son tout dernier disque enregistrĂ© pour le label Evidence Classics.

JEAN-PAUL GASPARIAN: SONORITÉS DE RÊVE, NOBLESSE ET FLAMBOYANCE

Il y a deux ans, le jeune artiste affichait dĂ©jà la dimension de son talent: un jeu plein et hautement expressif au fini impeccable, un son Ă  lui, rond et enveloppant, et quel sens de la construction! Son jeu demandait cependant Ă  se dĂ©ployer, s’ouvrir, prendre encore davantage de corps. On constate aujourd’hui que c’est chose faite! Cultivant toujours en esthĂšte la beautĂ© du son, qu’il façonne avec mĂ©ticulositĂ©, dans une sophistication naturelle, qualitĂ© qu’il porte profondĂ©ment en lui, il fait montre de davantage d’engagement, et cela est visible tout autant qu’audible. Que ce soit dans les scansions rythmiques et la frĂ©nĂ©sie jubilatoire du Regard de l’Esprit de Joie, ou dans ses Chopin incandescents, rougis au fer dans leurs moments les plus exaltĂ©s, son sang bouillonne et libĂšre une Ă©nergie nouvelle, qui couvait derriĂšre la sage retenue antĂ©rieure. Cela dit, tout demeure pensĂ©, et dosĂ©, avec un art et un goĂ»t accomplis lorsqu’il s’agit des timbres, du phrasĂ© toujours Ă©lĂ©gamment conduit, des Ă©quilibres sonores, et quand le jeu s’enflamme, son souffle puissant nous emporte sans jamais nous faire perdre pied.

EntrĂ©e dans la nuit en douceur avec le premier cahier d’Images de Claude Debussy: dans Cloches Ă  travers les feuilles, jouant des matiĂšres et des rĂ©sonances, Jean-Paul Gasparian agence en apesanteur les nappes sonores, leur donne vies respectives, dans une miraculeuse harmonie, comme Ă  autant d’élĂ©ments mouvants et vibrants d’un indicible paysage. Il nous fait entrer dans le mystĂšre d’Et la lune descend sur le temple qui fut, y suspend des Ă©toiles dans des sonoritĂ©s de rĂȘve faites de paisible voluptĂ©, et tandis que de l’autre cĂŽtĂ© de la vitre l’eau devient platine sous l’indigo du ciel, il anime les Poissons d’or d’une belle vivacitĂ©, frĂ©tillants et joueurs, et pousse la couleur jusqu’à en faire un (autre) feu d’artifice.

On ne saura que louer la prĂ©sence de La mandragore dans le programme: cette piĂšce de Tristan Murail composĂ©e en 1993 est une autre corde Ă  l’arc du pianiste non moins nĂ©gligeable, dĂ©montrant son aisance dans le rĂ©pertoire contemporain. Parfaitement construite, il nous en rĂ©vĂšle l’univers Ă  la fois inquiĂ©tant et sĂ©duisant. Une trĂšs belle rĂ©alisation! MĂȘme compliment pour les deux des Vingts regards sur l’enfant JĂ©sus, d’Olivier Messiaen, oĂč il oppose la tendre douceur de la PremiĂšre communion de la Vierge, Ă  la lumineuse fulgurance du Regard de l’Esprit de Joie, dont le rythme et les accords saturĂ©s, comme on dirait des couleurs, revigorent et nous prennent au corps.

Chopin n’est au fond pas si loin de tout cet esprit français. Les quatre Ballades enregistrĂ©es, dont la quatriĂšme est donnĂ©e au concert, et la Polonaise-Fantaisie opus 61 offrent le mĂȘme Ă©panouissement sonore et une densitĂ© de propos hors du commun. Jean-Paul Gasparian a une vĂ©ritable vision de ces Ɠuvres emblĂ©matiques, qu’il Ă©rige dans une conscience aboutie et permanente de leur architecture, sur d’invisibles mais inĂ©branlables socles: il conjugue en elles soliditĂ© et lyrisme exaltĂ©, sĂ©rĂ©nitĂ© et souffle hĂ©roĂŻque, y compris dans la Polonaise-Fantaisie, qui n’est pas sous ses doigts celle d’un Chopin dĂ©sincarnĂ© et affaibli, mais oĂč la noblesse de ton et la force intĂ©rieure, y compris et surtout dans les passages mĂ©ditatifs, l’emportent sur l’expression mĂ©lancolique. Quelle beautĂ© de la ligne mĂ©lodique, ici et dans les Nocturnes! Celui en do mineur (opus 48 n°1) avance trĂšs retenu, le pas solennel, mais admirablement portĂ© dans son impassible balancement, puis libĂšre un chant Ă©perdu. Dans celui en rĂ© bĂ©mol majeur (opus 27 n°2), il laisse planer au-dessus d’une basse hypnotique et caressante ses volutes mĂ©lodiques subtilement ourlĂ©es et timbrĂ©es, avant d’estomper dans un dĂ©licat morendo les toutes derniĂšres notes. La Polonaise HĂ©roĂŻque opus 53 vient couronner le tout avec panache et vigueur, portĂ©e haut par ce jeune pianiste dont l’énergie et la passion ne s’essouffleront pas dans les cinq bis qu’il offrira en « after »: retour Ă  Debussy avec deux des Estampes (La soirĂ©e dans Grenade et Jardins sous la Pluie), le PrĂ©lude opus 23 n°4 de Rachmaninoff, renversant de profondeur et d’élĂ©gance, la Valse en mi mineur opus posthume de Chopin, et enfin deux mouvements de la 2Ăšme sonate de Rachmaninoff.

Le concert Ă©tait captĂ© par Radio Classique, dont on regrette seulement « l’oubli » des piĂšces dites contemporaines (Murail et Messiaen) lors de sa retransmission.

5665_CoverGasparianChopinA Ă©couter (sans modĂ©ration) : son CD « CHOPIN » (4 Ballades, polonaises, valses, et nocturnes), label Evidence Classics. Un trĂšs beau disque dotĂ© d’une prise de son remarquable, qui vient aprĂšs un premier album consacrĂ© aux compositeurs russes (mĂȘme label) dĂ©jĂ  trĂšs remarquĂ©. Illustration : © Jean-Baptiste Millot

MONTPELLIER, FESTIVAL RADIO FRANCE, du 10 au 26 juillet 2019 : Vent nordique pour la 35Ăš Ă©dition

D2F0m1sX4AAvC1yMONTPELLIER, FESTIVAL RADIO FRANCE, du 10 au 26 juillet 2019. Du 10 au 26 juillet 2019, le Festival Radio France proposera pour sa 35Ăš Ă©dition, un voyage nordique, intitulĂ© « Soleil de nuit », en rĂ©fĂ©rence aux Nuits blanches de Saint-Petersbourg. Jean-Pierre Rousseau, son directeur, a choisi de faire connaĂźtre l’incroyable foisonnement musical et crĂ©atif de pays comme la Lettonie, l’Estonie, la SuĂšde, la Finlande, le Danemark, la Pologne et bien d’autres. Les compositeurs d’autrefois et d’aujourd’hui y seront Ă  l’honneur, et aussi les interprĂštes natifs de ces pays. Citons parmi eux les chefs Neeme et Kristjan JĂ€rvi, Andris Poga, Krzysztof UrbaƄski, les pianistes Jan Lisiecki, Lukas Geniusas, Paavali Jumppanen.

 

 

FESTIVAL RADIO FRANCE OCCITANIE-MONTPELLIER:
LA BRISE BALTIQUE VA SOUFFLER SUR LA 35ÈME ÉDITION!

 

Bien sĂ»r on y Ă©coutera Sibelius et Arvo PĂ€rt, Magnus Lindberg et Rautavaara, qui cĂŽtoieront les « titans » europĂ©ens bien connus, mais le festival nous rĂ©serve de nombreuses dĂ©couvertes: qui connait le compositeur suĂ©dois Eduard Tubin, le letton Pēteris Vasks, le finlandais Usko MerilĂ€inen, ou encore, plus ancien, Joseph Martin Kraus, l’exact contemporain de Mozart, mais en SuĂšde?
“La musique sera partout oĂč elle est attendue » (Jean-Pierre Rousseau): 153 concerts dans 70 lieux dont bien sĂ»r Montpellier mais aussi SorĂšze, FabrĂšgues, Lectoure, Mende, Perpignan
De quoi aiguiser la curiositĂ© et s’autoriser toutes les libertĂ©s. Car le festival Radio France, pour faire court, c’est ça: les musiques qui ne s’interdisent rien, la libertĂ© des genres; mĂȘme le jazz, qui ouvrira les festivitĂ©s avec le « Amaring Keystone Big Band » de David Enhco, se fera scandinave Ă  ses heures! Le piano se taillera une part de lion, et la jeune gĂ©nĂ©ration de musiciens y sera dignement reprĂ©sentĂ©e (ThĂ©o Fouchenneret, Marie-Ange Nguci, le quatuor Notos
). Y penser: on pourra suivre le festival en direct sur France Musique du 15 au 20 juillet. Soleil de midi, ou soleil de minuit? En Occitanie, les deux confondus pour prendre en musique les plus belles couleurs de l’étĂ©.

 

Programme complet et réservations sur le site www.lefestival.eu

 

 

 

COMPTE-RENDU, critique, récital. PHILHARMONIE DE PARIS, le 23 av 2019. Nicholas Angelich, piano. Beethoven, Brahms, Ravel.

ANGELICH nicholas-angelich-cjean-franois-leclercq---eratojpgCOMPTE-RENDU, critique rĂ©cital. PHILHARMONIE DE PARIS, le 23 av 2019. Nicholas Angelich, piano. Beethoven, Brahms, Ravel. Un lendemain de PĂąques n’est pas forcĂ©ment le meilleur jour pour dĂ©placer le public parisien Ă  un concert, quand bien mĂȘme pour y Ă©couter Nicholas Angelich. Le 23 avril, on aurait aimĂ© une salle Pierre Boulez fourmillante pour un artiste de cette stature. Mais voyons la coupe Ă  moitiĂ© pleine! Celle d’un auditoire qui redoubla de chaleureux applaudissements aprĂšs une Valse de Ravel comme on l’a rarement entendue, et comme on ne l’entendra probablement jamais ainsi. Auparavant, Beethoven et Brahms en annonçaient dĂ©jĂ  la couleur. Nicholas Angelich arrive sur scĂšne la mine grave. Quelques chose semble assombrir ses pensĂ©es. Cela n’est peut-ĂȘtre qu’une impression, mais elle ne nous quitte pas jusqu’au terme du concert. Son regard paraĂźt tournĂ© en lui, et ce qu’il donne de la musique ce soir-lĂ  a les reflets de cet Ă©tat intĂ©rieur palpable. Si ses Brahms et la Valse vont nous bouleverser, nous Ă©branler tout autant que nous fasciner, la Sonate n°12 opus 26 de Beethoven, dite « Marche FunĂšbre » par laquelle il commence, laisse dubitatif. D’abord parce que le piano est faux: cela saute aux oreilles dĂšs les premiĂšres notes, dans ce mĂ©dium du clavier.

Nicholas Angelich dans les profondeurs de Brahms et Ravel

Est-ce cela qui trouble notre musicien? Toujours est-il que son jeu hĂ©site, Ă  l’Ă©noncĂ© du thĂšme, entre affectation et retenue, entre aveu et pudeur, dans une solennitĂ© craquelĂ©e ça et lĂ , prĂȘte Ă  cĂ©der Ă  l’épanchement Ă©motionnel, sans vouloir finalement basculer dedans. Ce qui est assez frappant c’est qu’il tourne cette sonate vers celles plus tardives, voire vers les derniers quatuors Ă  cordes! Elle appartient pourtant au cycle des premiĂšres, bien que Beethoven y torde la forme hĂ©ritĂ©e de Haydn, ou de Mozart, avec ce patchwork de variations contrastĂ©es parfois trĂšs Ă©loignĂ©es du thĂšme, et les unes des autres. Nicholas Angelich en teinte les contours avec tendresse, que ce soit dans la rarĂ©faction des notes de la quatriĂšme (Ă©crite comme du Webern avant l’heure!), ou dans les triolets de la cinquiĂšme, oĂč l’on croirait presque entendre Schumann! La marche funĂšbre (troisiĂšme mouvement: « Maestoso andante, marcia funebre salle morte d’un eroe ») au ton grave et solennel s’insĂšre entre un scherzo et le finale oĂč l’abondance de pĂ©dale donne Ă  l’écoute l’impression d’un halo sonore qui, s’il se justifie dans le dernier mouvement de la « Waldstein » par exemple, sans nuire Ă  la clartĂ© du discours, voile un rien la joie prompte et volubile de l’allegro, en rabat quelque peu les couleurs, comme si notre pianiste s’interdisait toute lĂ©gĂšretĂ© d’ñme.

Les quatre Ballades de Brahms, Nicholas Angelich les porte en lui et sur scĂšne depuis longtemps. Ce soir, il nous plonge dans leurs paysages intĂ©rieurs, leur exotisme nordique, nous les conte comme des lĂ©gendes, comme revenu d’un grand voyage. Est-ce lui qui les forge ainsi, ou elles qui l’ont transformĂ©, imprĂ©gnĂ©? Nul ne saurait dire tant son intimitĂ© avec cette musique est totale. Il en habite leurs espaces et leur temps, avec un tel naturel, avec une telle profondeur et une telle vĂ©ritĂ©, que ces ballades semblent un prolongement de lui-mĂȘme. La premiĂšre est sombre et inquiĂ©tante, il Ă©tire le temps dans la seconde hors sol tant les basses y sont sans poids, mais prĂ©sentes, lui donne une poignante longueur de son dans le grave, souligne l’atmosphĂšre fantastique et Ă©minemment poĂ©tique de la troisiĂšme, intranquille, aux pianissimi surnaturels, dĂ©ploie la quatriĂšme dans une phrase sans fin, douce comme une aile d’ange, quasi faurĂ©enne, et y laisse planer le mystĂšre de ses longs silences. L’entracte vient les sĂ©parer des deux Rhapsodies opus 79 qui ouvrent la seconde partie. La premiĂšre au contraste marquĂ© entre le dĂ©but, passionnĂ©, et le milieu oĂč le pianiste suspend le temps, laisse place Ă  la seconde qui prend une allure de marche funĂšbre, bridĂ©e et dĂ©primĂ©e. Curieusement, on n’y entend pas cet Ă©lan hĂ©roĂŻque et cette volontĂ© qui caractĂ©rise son dĂ©but. Annonce-t-elle le glas de la Valse de Ravel, qui suit? Quelle Valse! Le piano se mue en grand orchestre, et Angelich joue des masses de ses registres. Plus fantasmagorique que jamais, des visions fugitives s’en Ă©chappent. Le pianiste-sorcier fait apparaĂźtre et s’évanouir les bribes de souvenirs viennois dans des gouffres mortifĂšres, de noirs abĂźmes qui donnent le frisson. Son jeu est en perpĂ©tuel mouvement, dans le vertige de ses nappes sonores – les notes sont Ă  peine perceptibles – qui volent et s’entrelacent, jusqu’à s’entrechoquer, jusqu’à la dislocation finale. On est portĂ© par leurs vagues qui nous feraient chavirer Ă  chaque seconde, Ă  nous faire oublier le confort du fauteuil d’orchestre. OubliĂ© aussi l’accord fatiguĂ© du piano, le piano lui-mĂȘme. Sortis du tourbillon, du rĂȘve Ă©veillĂ©, on rĂ©alise alors que l’on vient de vivre un moment exceptionnel, une expĂ©rience musicale inouĂŻe, avec le sentiment que jusque-lĂ  la Valse au piano n’avait pas tout dit!

Illustration : N Angelich / © JF Leclercq ERATO

COMPTE-RENDU, critique récital. ENGHIEN LES BAINS, le 13 av 2019. Tristan Pfaff / CD critique (Ad Vitam)

BEFFA Karol douze etudes cd tristan pfaff piano critique cd classiquenewsCompte-rendu critique rĂ©cital Tristan Pfaff, Enghien-les-Bains, 13 avril 2019, Chopin, Beffa, Liszt, et CD T.Pfaff/K. Beffa, (1 cd Ad Vitam). Un pianiste, un compositeur. Tristan Pfaff et le compositeur Karol Beffa Ă©taient invitĂ©s samedi 13 avril, par l’association Pianomasterclub, Ă  l’auditorium de l’école de musique d’Enghien-les-bains. Les douze Ă©tudes de Karol Beffa reprĂ©sentent l’essentiel de son Ɠuvre pour piano. Tristan Pfaff en a crĂ©Ă© l’intĂ©gralitĂ© en juillet 2014, puis les a enregistrĂ©es sous le label Ad Vitam (CD paru fin 2018). Ce concert permit d’entendre trois de celles-ci extraites du second cahier, au cƓur d’un programme associant Chopin et Liszt.

Tristan Pfaff interprĂšte Karol Beffa

Une heure de musique avec Tristan Pfaff ne laisse pas sur sa faim: le choix des Ɠuvres, et pas des moindres, et la densitĂ© de son jeu ont fait de ce concert un moment intense oĂč l’écoute ne se relĂąche jamais. Construit comme un triptyque, la Sonate n°2 opus 35, dite funĂšbre, de Chopin en est le premier tableau. Tristan Pfaff s’y engage avec toute la force de sa sincĂ©ritĂ©, lui donne souffle d’un bout Ă  l’autre (premier mouvement), dans une tenue cependant qui se refuse Ă  toute effusion dĂ©mesurĂ©e, Ă  l’impudique Ă©panchement, Ă  la prĂ©tention d’un pathos par trop dĂ©monstratif. Les voix chantent, timbrĂ©es admirablement quels que soient les registres (scherzo), sans excĂšs. La main gauche tire du Pleyel des accents sombres, tour Ă  tour voilĂ©s ou coulĂ©s dans le bronze, qui jamais ne plombent le flux musical, en particulier dans la marche funĂšbre empreinte d’une grande dignitĂ© de ton. VoilĂ  Chopin bien servi par la classe de cet interprĂšte dont les moyens pianistiques que beaucoup pourraient lui envier, demeurent au service de la justesse de l’expression comme de son Ă©lĂ©gance.

DU CONCERT AU CD
 Les trois Ă©tudes de Karol Beffa, volet central, donnent un aperçu de l’homogĂšne diversitĂ© des douze Ă©tudes formant le corpus dĂ©diĂ© au piano par le compositeur, qui occupent l’espace entier du CD rĂ©cemment paru chez Ad Vitam. Au cĂŽtĂ© du pianiste celui-ci se tient assis, comme pour insuffler, au fil des pages qu’il tourne, l’inspiration Ă  son interprĂšte qui la fait sienne. On entend la 7Ăšme, Ă  l’atmosphĂšre mĂ©ditative, la 10Ăšme « sur le nom d’Auvers », une piĂšce Ă©nergĂ©tique qui contraste avec ses alternĂ©s rapides, ses scansions rythmiques, ses traits articulĂ©s dans l’aigu, et ses vigoureuses octaves montantes Ă  la basse, et enfin la 11Ăšme, dont la rĂ©fĂ©rence thĂ©matique Ă  la cinquiĂšme Valse sentimentale de Ravel nous amĂšne dans un univers arachnĂ©en, mystĂ©rieux au dĂ©part, qui s’épaissit et s’assombrit en son centre dans le tissu serrĂ© de ses canons, et finit Ă©nigmatique. Tristan Pfaff en fin coloriste en dessine les espaces et les lignes enchevĂȘtrĂ©es avec clartĂ© et subtilitĂ©, et dĂ©joue avec le plus grand naturel les difficultĂ©s techniques, celles notamment relatives aux Ă©carts et aux dĂ©placements sur le clavier. L’ensemble Ă©coutĂ© au disque donne une impression familiĂšre, d’à la fois de nouveau et de connu, tant le langage musical est immĂ©diatement intelligible. Karol Beffa ne conçoit pas la crĂ©ation musicale ex nihilo: si le modĂšle « Ligeti » est omniprĂ©sent, il inscrit son Ă©criture dans le fil de ses aĂźnĂ©s, Dutilleux, Debussy, Ravel, mais aussi Reich. Cette imprĂ©gnation sert la personnalitĂ© originale de ce compositeur qui, au-delĂ  de ses « tics » d’écriture, marque incontestablement de son sceau les pages de ces Ă©tudes. Tristan Pfaff, dĂ©dicataire de la douziĂšme, la plus redoutable, signe ici un trĂšs beau disque oĂč sa sensibilitĂ© trouve un heureux terrain d’expression.

Revenons au concert avec le dernier tableau du triptyque: la RĂ©miniscence de Norma de Liszt/Bellini. Tristan Pfaff en traduit l’esprit de bravoure dĂšs les premiĂšres minutes et on mesure dans cette piĂšce aux difficultĂ©s innombrables, le talent de ce pianiste et le niveau de sa maĂźtrise technique. Une interprĂ©tation Ă©blouissante mettant en valeur au-delĂ  du pianisme lisztien l’envergure orchestrale, les tessitures vocales, en particulier dans le mĂ©dium du clavier: il timbre et fait chanter ses pouces comme personne. Quelle Ă©loquence, quelle exaltation dans le jeu! On en est soulevĂ©, tout comme ses mains qui semblent ne plus toucher le clavier, volent au-dessus de lui. Le bis, fugace en comparaison, n’en sera pas moins brillant, avec Étincelles de Moszkowski dans l’arrangement d’Arcadi Volodos.

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Compte-rendu critique rĂ©cital Tristan Pfaff, Enghien-les-Bains, 13 avril 2019, Chopin, Beffa, Liszt — À Ă©couter: CD Karol Beffa, Douze Ă©tudes, par Tristan Pfaff, piano, label Ad Vitam Records, 2018.

Compte-rendu, critique, concert. MONTE-CARLO, le 23 mars 2019. Printemps des Arts de Monaco 2019. BRAHMS: Bianconi / Nesterowicz

MONACO printemps des arts 2019 concerts festival critique piano critique compte rendu concerts opera classiquenews bianconi brahmsCompte-rendu, critique, concert. MONTE-CARLO, le 23 mars 2019. Printemps des Arts de Monaco 2019.  BRAHMS: Bianconi / Nesterowicz   Un seul concert au Printemps des Arts de Monte-Carlo suffit Ă  donner un aperçu de la singularitĂ© de ce festival, auquel son directeur artistique Marc Monnet a su imposer sa patte, originale et reconnaissable entre toutes. Comme un bon cuisinier qui cache ses secrets au cƓur de ses recettes tout en dĂ©taillant les ingrĂ©dients sur le menu, il concocte sa programmation avec une science qui lui appartient, dans des mariages hardis, inattendus ; concilie ce qui apparaĂźt au demeurant inconciliable, instille, et mĂȘme bien davantage, la musique contemporaine dans des programmes oĂč les chocs esthĂ©tiques ne sont pas exclus. L’Ɠuvre inclassable du compositeur Mauricio Kagel constitue le fil rouge de cette Ă©dition. Alexandros Markeas (nĂ© en 1965), et Yann Robin (nĂ© en 1974) y sont Ă©galement Ă  l’honneur. Le 23 mars, un copieux concert attendait son auditoire, avec, tenez-vous bien, les deux concertos pour piano de Brahms, entre autres


La soirĂ©e commence avec Tango AlemĂĄn de Kagel en mise en bouche. Tango revisitĂ©, dĂ©pouillĂ© de ses robes fendues Ă  dos nu, de ses costumes croisĂ©s, tango dont il ne garde que l’essence. MĂȘme le langage est gommĂ©. Intelligible seulement par ses inflexions expressives exacerbĂ©es, la chanteuse Marie Soubestre force le pathos, clame le dĂ©chirement et la dĂ©ception sans retenue, sur fond de piano (Maroussia Gentet), de violon (Constance Ronzatti) et d’accordĂ©on (Jean-Étienne Sotty). Le moment, plus vrai que nature, est poignant.

 

Vient ensuite le plat de rĂ©sistance. Quel programme ! Chaque concerto est introduit par une ouverture de Mendelssohn (Athalie opus 74, Ruy Blas opus 95) . Aimez-vous Brahms  « Aimez-vous Mendelssohn, c’est long », avait rĂ©pondu Françoise Sagan au journaliste qui l’interviewait. Et pourtant c’est bien la question que l’on devrait se poser dans une telle juxtaposition. Effectivement et comparativement, malgrĂ© l’écriture impeccable, l’orchestration symphonique magistrale, la richesse des idĂ©es mĂ©lodiques, l’interprĂ©tation prĂ©cise et hautement expressive de l’orchestre et de son chef, les piĂšces du prĂ©coce compositeur paraissent tellement conventionnelles aux cĂŽtĂ©s de ces monuments, que l’on pourrait y voir des longueurs inutiles au programme! En fait, elles furent une respiration lĂ©gĂšre et apprĂ©ciĂ©e avant la plongĂ©e dans le grand fleuve brahmsien.

 

 

2 Concertos de Brahms Ă  Monte-Carlo

Le jeu vaillant et robuste de Philippe Bianconi

 

bianconi philippe portrait critique piano concert annonce classiquenewsUn rĂ©el dĂ©fi que de jouer ces deux concertos en une soirĂ©e! ComposĂ©s Ă  plus de 20 ans d’intervalle, alors que le premier concerto pour piano en rĂ© mineur opus 15 de Brahms, est son premier grand pas dans l’écriture symphonique, quoique de forme au bout du compte conventionnelle, le second, en si bĂ©mol majeur opus 83, composĂ© aprĂšs sa seconde symphonie, Ă©pouse dĂ©libĂ©rĂ©ment, en particulier avec ses quatre mouvements, la forme et la texture symphoniques. C’est cette dimension que constamment le pianiste Philippe Bianconi et Michal Nesterowicz Ă  la baguette, vont insuffler Ă  ces deux Ɠuvres ce soir-lĂ . Dimension par l’ampleur donnĂ©e, le tissu orchestral densifiĂ© et magnifiĂ©, et le jeu robuste et vaillant de Philippe Bianconi, qui ne se relĂąche jamais, et fait corps avec l’orchestre. Le paradoxe de ces Ɠuvres, qui rĂ©side dans leur monumentalitĂ© symphonique et leur appartenance chambriste de par l’écriture, est bien le nƓud de leur difficultĂ©, que le chef et le soliste, dans une entente parfaite, n’ont aucun mal Ă  rĂ©soudre. Dans le premier concerto, l’orchestre donne le ton dĂšs sa longue introduction; Philippe Bianconi en rejoint les abords escarpĂ©s et les accents vĂ©hĂ©ments, dans une intensitĂ© expressive immĂ©diate et fiĂ©vreuse, qu’il soutiendra tout au fil du premier mouvement. C’est prenant d’un bout Ă  l’autre. Dans un engagement physique manifeste, il n’est pas dans la tentation de l’effet monumental: se joue Ă  chaque instant quelque chose de profondĂ©ment humain, vrai et ressenti. La puissance vient de cette force intĂ©rieure, celle sous-tendue par la rĂ©volte contenue dans les pages de Brahms, cette rĂ©volte sublimĂ©e par le chant Ă©perdu de son piano. Dans les passages les plus enflammĂ©s, son jeu se fait saillant, mais jamais dur ni anguleux, encore moins mĂ©tallique; il va au bout, au taquet de ce qui est exprimable, toujours dans la plĂ©nitude du son. Et quelle beautĂ© que l’adagio! Quelle magnifique Ă©coute entre le chef et le soliste, chantant sa consolation d’une mĂȘme voix! Le pianiste y coule ses grands arpĂšges au creux de la vague orchestrale, dans un parfait fondu, sous l’aigu des bois. Quel baume, quelle caresse de l’ñme aussi, que ses impalpables pianissimi, qu’il fait Ă©merger des graves des cordes, pour conclure dans ce long trille dont il fait jaillir miraculeusement la lumiĂšre au fil de son ascension! Enfin, la volontĂ© et une vigoureuse passion animent le rondo final, jusqu’à son apothĂ©ose majeure, dans le son Ă©clatant de l’orchestre.

 

nesterowicz michal piano concert critique cd critique piano concert classiquenewsLe second concerto est d’une autre Ă©toffe: vaste, il ouvre sur de grands espaces, le propos sans cesse renouvelĂ© dans les successions de ses paysages variĂ©s. Le piano de Philippe Bianconi s’enchĂąsse dans le tissu orchestral, sous les sons mystĂ©rieux et romantiques des cors, s’en Ă©chappe pour de vigoureux solos, avant de reprendre sa place en simple instrument d’orchestre, auprĂšs des vents et des cordes. Souvent le torse tournĂ© lĂ©gĂšrement vers le fond de la scĂšne, le pianiste ne lĂąche pas du regard les flĂ»tes, les vents, comme s’il Ă©tait de leur pupitre, collant Ă  leurs traits et trilles. Dans une symbiose parfaite, il ouvre, avec le soutien infaillible de l’orchestre, toutes les perspectives que l’Ɠuvre recĂšle, leur donne leur ampleur, sachant combiner rudesse et lyrisme, rĂȘverie et accents triomphaux (Allegro non troppo, et allegro appassionato). Le beau lied du violoncelle qui introduit l’Andante est toujours un moment attendu de ce concerto. La violoncelliste l’énonce avec une suavitĂ© infinie, auquel le pianiste rĂ©pond par des sonoritĂ©s quasi nocturnes. Des minutes de grĂące ineffable, en particulier dans ce temps suspendu, avec sous le murmure de la clarinette, les sonoritĂ©s du piano en apesanteur, fondantes de douceur! Le chef et le pianiste soudent enfin leur complicitĂ© dans la fluiditĂ© et la joie rayonnante de l’Allegretto grazioso final, empreint d’une vitalitĂ© vivifiante d’optimisme et de lĂ©gĂšretĂ©.

 

S’il fallut au pianiste une prĂ©paration de coureur de fond pour « tenir » ces deux concertos dans la foulĂ©e, on peut affirmer que toute efficace qu’elle fut, Philippe Bianconi avait d’ores et dĂ©jĂ  la ressource pour relever un tel dĂ©fi. On retient de cette soirĂ©e un formidable moment portĂ© haut par le souffle d’un orchestre dirigĂ© de haute volĂ©e, et un pianiste au sommet de son art et de ses moyens.

 

 

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Compte-rendu critique concert, Philippe Bianconi, piano, et l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, direction Michal Nesterowicz, Festival Printemps des Arts, Auditorium Rainier III, Monte-Carlo, 23 mars 2019, Mendelssohn-Brahms. Illustrations : Philippe Bianconi © Bernard Martinez / Michal Nesterowicz, © Lukasz Rajchert

 

 

Festivals Ă©tĂ© 2019. LA VEZERE, LA 39ÈME ÉDITION DU FESTIVAL JOUE L’OUVERTURE

LA VEZERE, LA 39ÈME ÉDITION DU FESTIVAL JOUE L’OUVERTURE. Ce sera cet Ă©tĂ©, du 9 juillet au 22 aoĂ»t 2019, dans le magnifique Ă©crin de verdure qu’est la CorrĂšze. Ce festival concoctĂ© par Isabelle du Saillant mĂ©rite qu’on s’y rende, et qu’on s’y attarde. Cette annĂ©e particuliĂšrement. Une Ă©dition « trĂšs ouverte » qui ose et propose des dĂ©couvertes.

 
 

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La musique dite classique y tissera ses liens avec le monde actuel, plus vivante que jamais. Les concerts traditionnels flirteront avec des spectacles originaux, comme « Muses » par la compagnie RĂȘvolution, associant pianos (duo Jatekok) et danse hip-hop, tubes classiques et modernitĂ©, ou encore celui imaginĂ© par le pianiste Pascal Amoyel, sur Beethoven, dans une mise en scĂšne de Christian Fromont. La crĂ©ation contemporaine sera reprĂ©sentĂ©e avec brio et originalitĂ© par l’Ɠuvre du compositeur Samuel Strouk « Le rĂȘve de Maya », double concerto pour violoncelle et accordĂ©on, avec François Salque, Vincent Peirani et l’Orchestre de Chambre Nouvelle Aquitaine dirigĂ© par Jean-François Heisser. Le festival s’offre mĂȘme cette annĂ©e deux orchestres avec l’Orchestre National d’Auvergne, sous la direction de Roberto ForĂšs Veses, dans un programme lyrique avec la soprano Julia Lezhneva. Le piano aura ses rĂ©citals avec la benjamine Marie-Ange Nguci et le viennois Till Fellner. Un vent de fraĂźcheur soufflera sur la musique avec le tubiste Thomas Leleu et son sextet dans un programme Ă  la croisĂ©e des genres. Et puis il y aura aussi RaphaĂ«l Pidoux, Philippe Bernold, AnaĂŻs Gaudemard, le quatuor Girard, Thibaut Garcia et Anastasia kobekina, des invitĂ©s de choix. Et bien sĂ»r le chant choral et Diva OpĂ©ra (Rossini et Puccini), pour rester dans la tradition du festival.
Envie de bon air, envie de bons airs
 le chĂąteau du Saillant, Brive, Tulle, Aubazine, et dĂ©sormais Uzerche, autant de lieux oĂč respirer la musique cet Ă©tĂ©!

 
 
 

Programme et réservations : www.festival-vezere.com
 
 
 

 
 
 

COMPTE-RENDU, critique, récital. PARIS, Gaveau, le 15 fev 2019. , Schubert, Schumann, Brahms, Liszt. Michel Dalberto, piano.

dalberto michel pianoportrait classiquenewsCOMPTE-RENDU, critique, rĂ©cital. PARIS, Gaveau, le 15 fev 2019. , Schubert, Schumann, Brahms, Liszt. Michel Dalberto, piano. Les Concerts Parisiens accueillaient, ce vendredi 15 fĂ©vrier, un pianiste Ă  la renommĂ©e solide comme le grĂšs, un artiste sans concession ni complaisance, un musicien comme il y en a peu, dont l’étoffe semble issue des forges qui ont donnĂ© les grands du passĂ©. Un maĂźtre en somme. D’autant que ses disciples Ă©taient lĂ  aussi, dans le public. A 64 ans, Michel Dalberto fait plus que jamais autoritĂ© dans le paysage musical d’aujourd’hui.

 

 

Michel Dalberto, l’esprit de grandeur

 

 

Programme romantique ce soir, avec dans l’ordre Schubert, Schumann, Brahms et Liszt. Le pianiste a choisi un Bösendorfer nouveau cru auquel la marque a su restituer la splendeur d’autrefois. Un choix en parfait accord avec son jeu, gĂ©nĂ©reux et robuste, plein et matiĂ©rĂ©, qui fait sonner et chanter le piano Ă  en faire frĂ©mir le biscuit de la salle Gaveau. Un jeu qui d’emblĂ©e en impose, et, un tour de force, ne laisse Ă  aucun moment d’espace aux incongruitĂ©s sonores faisant hĂ©las souvent partie du dĂ©cor, le public se gardant bien de broncher devant telle affirmation. Le ton est donnĂ© dĂšs les KlavierstĂŒcke D 946 de Schubert (N° 2 et 3): Ă  la simplicitĂ© d’un air fredonnĂ© que l’on entend souvent dans ces piĂšces, et la plupart du temps dans Schubert, Michel Dalberto prĂ©fĂšre la tessiture et l’éloquence lyriques, sculpte la ligne de chant dans tous ses contours, souligne la dramaturgie (2Ăšme en mi bĂ©mol majeur), timbre et joue de contrastes, assombrit et Ă©claircit, serre et dĂ©ploie tout en maintenant une tension constante, imprime au 3Ăšme KlavierstĂŒcke une Ă©nergie Ă©lectrisante.

Pas de demi-mesure non plus dans la Fantaisie opus 17 de Schumann. Le musicien nous prend dans le feu de son jeu, grandiose et passionnĂ©, excessif dans ses humeurs et leur ambivalence, marquant les ruptures dont l’Ɠuvre est Ă©maillĂ©e, jouant de la discontinuitĂ©. Il prend des risques – c’est tout Ă  son honneur – et ne mĂ©nage ni l’instrument, ni nos Ă©motions: le piano rĂ©sonne, s’ébranle, les basses sonnent, par endroits, gĂ©antes, comme l’airain des cloches; dans le premier mouvement, aprĂšs la submergeante vague du dĂ©but, un contrepoint hallucinĂ© et bouleversant fait entendre les voix graves, sous les aigus gommĂ©s. Le deuxiĂšme mouvement s’érige, orchestral, triomphant au bout de lui-mĂȘme, et laisse place au dernier, sombre, plus douloureux qu’apaisĂ©, empreint d’aspĂ©ritĂ©s qui feraient regretter le legato d’Yves Nat, par exemple, si l’on perdait de vue le parti interprĂ©tatif du musicien: on aura beau chercher, ni Ă©panchement, ni mĂȘme tendresse dans le Schumann de Michel Dalberto, mais une ĂąpretĂ© et une grandeur d’ñme Ă  la fois, une tenue, tout comme d’ailleurs dans ses Schubert.

Les 6 KlavierstĂŒcke opus 118 de Brahms ouvrent la deuxiĂšme partie du concert. Concises, ces piĂšces font se succĂ©der des climats variĂ©s, des Ă©tats d’ñmes oĂč la rĂ©signation domine. LĂ  encore, le pianiste nous plonge tout Ă  trac dans le vif du sujet, avec le premier intermezzo, livrant au public ses effusions sans retenue, mais des effusions lyriques et non point sentimentales. Le deuxiĂšme « Andante teneramente » apparaĂźt comme une confession intime. Il chante dans la ferveur, et s’éloigne un peu des demi-teintes mĂ©ditatives qu’on lui attribue souvent, et qui font de certaines interprĂ©tations la platitude, s’achevant dans la touchante douceur d’un pianissimo Ă  la derniĂšre exposition du thĂšme. La Ballade, l’intermezzo et la Romance qui suivent s’acheminent, dans leurs couleurs propres, vers le dernier intermezzo, tĂ©nĂ©breux, nu et dense comme le silence.

Quel compositeur sied mieux Ă  Michel Dalberto que Liszt? C’est Ă  se demander lorsqu’on l’écoute dans les Études d’exĂ©cution transcendantes – ici trois: Ricordanza, Paysage, et Mazeppa. Il domine ces piĂšces de virtuositĂ© – est-ce utile de le signaler? – grĂące Ă  une technique sans faille et un jeu trĂšs ancrĂ©. Mais surtout, il en livre toute la dimension poĂ©tique et musicale, la dimension orchestrale aussi, et l’esprit lisztien avec lequel il partage tant d’affinitĂ©s: Michel Dalberto frappe par la prĂ©sence et le relief de son jeu, impressionne par sa grandeur de vue, et sĂ©duit par son sens esthĂ©tique et son Ă©lĂ©gance. L’esprit de Ricordanza est tout entier dans cette poĂ©tique du son, cette beautĂ© et cette subtilitĂ© des lignes, cette façon de suspendre les phrases dans leur cours, puis de les relĂącher, et il la rend admirablement. Mazeppa est a contrario Ăąpre, violent, strident mĂȘme, et son rĂ©cit Ă©pique clĂŽt le concert en apothĂ©ose, laissant le public Ă©bahi. En bis? quelques notes Ă©grainĂ©es d’un Feuillet d’album de Scriabine. Une façon si raffinĂ©e de dire au revoir!

 

 

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Compte-rendu critique, récital Michel Dalberto, piano, salle Gaveau, Paris, 15 février 2019, Schubert, Schumann, Brahms, Liszt. Illustration :© C Doutre

FESTIVAL La Nouvelle AthĂšnes (2 – 4 fĂ©vrier 2019)

pastedGraphic_1PARIS, Festival La Nouvelle AthĂšnes, 2 – 4 fĂ©v 2019. À LA DÉCOUVERTE DES PIANOS D’ÉPOQUE
 DĂ©couvrir les pianos romantiques et prĂ©-romantiques, c’est ce que propose le festival La Nouvelle AthĂšnes, sur l’initiative de Sylvie BrĂ©ly, du 2 fĂ©vrier au 4 fĂ©vrier, Ă  l’École Normale de Musique de Paris (salle Cortot) et Ă  la maison Heinrich Heine. Un festival original qui s’adresse aux mĂ©lomanes et aux pianistes Ă©tudiants mais aussi aux pianistes amateurs et professionnels dĂ©sireux de s’initier au toucher particulier de ces pianos.

6 pianos magnifiquement restaurĂ©s de la pĂ©riode 1795 – 1850 (anglais, français et viennois), provenant de diverses collections, dĂ©voileront leurs sonoritĂ©s et leurs richesses. Une occasion unique de les entendre dans leurs rĂ©pertoires, d’en percer leurs secrets, et de les comparer!

pastedGraphic_2Le festival rassemblera une plĂ©iade d’artistes, passionnĂ©s et spĂ©cialistes de l’interprĂ©tation sur instruments anciens. On nous pardonnera de ne pas les citer tous, parmi eux Alain PlanĂšs, Alexei Lubimov, Aline Zylberajch, Olga Pashchenko
trois jours d’exception pour recueillir leurs conseils, connaĂźtre tout ce qu’il faut savoir de la facture et de l’interprĂ©tation, et les Ă©couter en concert. Plusieurs temps de rencontre sont prĂ©vus: le samedi des confĂ©rences-dĂ©bats en prĂ©sence des collectionneurs et restaurateurs, suivis d’un concert autour des pianos viennois, le dimanche matin une acadĂ©mie ouverte Ă  tous les pianistes, ainsi qu’à 17h un concert sur pianos Pleyel et Érard, et le lundi soir Ă  19h30 un concert sur l’introduction du pianoforte en France Ă  la maison Heinrich Heine.

Si la curiosité, la passion vous poussent, il est encore temps de réserver vos places de concerts ou de vous inscrire pour faire vivre et vibrer ces  pianos historiques.

 
 
 

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PARIS, Festival La Nouvelle AthĂšnes, 2 – 4 fĂ©v 2019. À LA DÉCOUVERTE DES PIANOS D’ÉPOQUE

Salle Cortot (2 et 3 février 2019)
Maison Heinrich Heine (4 février 2019)
INFOS / RĂ©servations sur : https://www.weezevent.com/festival-la-nouvelle-athenes
www.lanouvelleathenespianosromantiques.com 

 

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Illustrations pianos : piano Walter 1803 (collection Paul Mc Nulty) et piano Pleyel 1842 (collection Edwin Beunk)

 

 

 

Compte-rendu critique, récital de piano. Enghien-les-bains, le 8 décembre 2018. Anne Queffélec, piano, Bach, Beethoven.

queffeelc anne piano concert critique classiquenewsCompte-rendu critique, rĂ©cital de piano. Enghien-les-bains, le 8 dĂ©cembre 2018. Anne QueffĂ©lec, piano, Bach, Beethoven. Chaque annĂ©e l’association Pianomasterclub prĂ©sidĂ©e par Jean-François Mazelier organise Ă  l’auditorium de l’école de musique d’Enghien-les-bains une sĂ©rie de master classes suivies de rĂ©citals, grĂące au soutien de la ville d’Enghien et au mĂ©cĂ©nat de l’entreprise Gfi Informatique. Heureuse initiative qui rassemble des Ă©lĂšves de conservatoires triĂ©s sur le volet, les plus grands noms du piano français, et un public fidĂšle et passionnĂ©. Le 8 dĂ©cembre, Anne QueffĂ©lec donnait un rĂ©cital renversant de beautĂ© et d’émotion, aprĂšs quatre heures riches et intenses auprĂšs de ces pianistes en herbe.

On se rĂ©jouit toujours d’un concert d’Anne QueffĂ©lec, d’abord parce que l’on sait que l’on entendra non seulement une grande professionnelle au sens le plus noble du terme, Ă  la carriĂšre exemplaire, mais surtout une musicienne accomplie, Ă  la sincĂ©ritĂ© sans faille, et toujours inspirĂ©e. Cette soirĂ©e le dĂ©montrera d’autant plus qu’elle nous surprend avec un programme inaccoutumĂ©, qui n’autorise aucun faux-semblant, aucune dĂ©robade. Elle jouera ce qu’elle nomme elle-mĂȘme l’alpha et l’omĂ©ga de l’Ɠuvre pour piano de Beethoven: sa premiĂšre sonate opus 2, et sa derniĂšre, la 32Ăšme, opus 111.

Sur la scĂšne un grand Steinway D dans la pĂ©nombre, le clavier Ă©clairĂ© par un abat-jour suspendu Ă  la courbe d’un lampadaire. Il paraĂźt presque trop grand dans cette salle intimiste, impression renforcĂ©e par la gracile silhouette de la pianiste qui s’avance vers son public. Anne QueffĂ©lec aime s’adresser Ă  lui et parler des Ɠuvres, du compositeur, prĂ©parer l’auditoire, ici d’autant plus qu’elle avoue ce sas de dĂ©compression nĂ©cessaire aprĂšs quatre heures de master classes. La passion habite ses mots comme ses notes, et nous pend Ă  ses lĂšvres. Ce soir l’enjeu est fort. Elle nous le fait sentir: l’opus 111 est un Everest.

La premiĂšre piĂšce n’est cependant pas inscrite sur le programme: forcĂ©ment, c’est un bis! Ainsi nous la prĂ©sente-t-elle, mais c’est en fait un prologue, un prĂ©alable qu’elle va jouer, dans la pensĂ©e du contexte troublĂ© que nous vivons en cette fin d’annĂ©e. « Ich ruf’ zu dir Herr Jesu Christ » le choral BWV 639 de Bach transcrit par Busoni. Le ton est ainsi posĂ©, par cette communion dans le recueillement et la profondeur Ă  laquelle elle convie le public. Un chant apaisĂ© quoique sombre, un chant qui va Ă  l’essentiel, un chant d’humilitĂ© qui, sur sa mer de doubles croches, porte en lui la condition humaine, dĂ©pouillĂ© de tout superflu, c’est par ce chant qu’elle nous conduit Ă  Beethoven.

Beethoven jeune 1012554_1151146791564340_4447833172979903169_nÀ 24 ans, le compositeur acheva sa premiĂšre sonate pour piano opus 2, aprĂšs l’écriture des trios opus 1. La dĂ©dicace Ă  Haydn, son maĂźtre, laconique et juste polie, parle d’elle mĂȘme: Beethoven affirme dĂšs lors un langage personnel quand bien mĂȘme cette sonate conserve une facture et une Ă©criture classique. Anne QueffĂ©lec en rĂ©vĂšle tous les contrastes, avec une justesse qui laisse sa place lorsqu’il le faut Ă  la transparente lĂ©gĂšretĂ© du discours, Ă  la fermetĂ© de ton, Ă  l’impĂ©tuositĂ©, Ă  la fougue, et Ă  cette dĂ©licatesse qui fait aussi la marque de l’écriture beethovĂ©nienne, dans ses mouvements lents et ses menuets. Elle Ă©claire cette sonate d’une vitalitĂ© sans pareil, fait chanter tendrement le cƓur de l’adagio, danser le menuet, et bouillonner le presto.

Fidelio de BeethovenL’opus 111 est une autre histoire. Elle aborde ce grand diptyque qui marque la fin de l’écriture pour piano par son compositeur comme une absolue nĂ©cessitĂ©: “il le faut maintenant, nous dit-elle, je ne peux pas quitter ce monde sans avoir jouĂ© l’opus 111″. Longtemps mĂ»ri, Ă©coutĂ© au fond d’elle, cela fait seulement trois mois qu’elle le joue « vraiment » et le donne en concert. « Es Muss Sein », cette annotation de Beethoven sur les pages de son seiziĂšme quatuor, elle la fait sienne ici. Elle en emprunte le chemin de l’accomplissement: il y a d’un bout Ă  l’autre de son interprĂ©tation, plus qu’un engagement, cette volontĂ©, cette urgence, cette fiĂšvre, en particulier dans l’allegro « con brio ed appassionato », qu’elle tient sous la tension d’une formidable dĂ©termination, portĂ© par une force sans commune mesure lorsque notamment elle marque les sforzandi voulus par Beethoven, dans l’ascension des traits qui ne cĂšdent jamais au tourbillon. Il y a quelque chose de tellurique dans ce premier mouvement tant son jeu est solide, tant il dĂ©gage d’énergie intĂ©rieure, contrastant avec l’Arietta: lĂ , Anne QueffĂ©lec atteint ce qu’il y a de plus Ă©levĂ© dans l’expression, s’effaçant derriĂšre la nuditĂ© du thĂšme, exempt de toute affectation et empreint d’une profondeur rĂ©sumant l’essentiel. Au fil des variations, c’est cette « volontĂ© apaisĂ©e », suivant les termes de Wagner, qu’elle nous fait Ă©couter, cette force tranquille du chant, ce battement de l’ñme qui se fond dans la nĂ©buleuse astrale de la quatriĂšme variation, pour atteindre, dans un inĂ©branlable Ă©lan de ferveur, l’harmonie des sphĂšres, au-dessus des trilles ultimes magnifiques de puretĂ©, et au bout, retourner au silence par les notes les plus Ă©lĂ©mentaires, les plus sommaires qui soient, refermer le livre d’une fraction d’un soupir qui contiendrait l’éternitĂ©. Comment sortir indemne d’une telle Ă©coute? Rien ne peut ĂȘtre rajoutĂ©, ne peut plus ĂȘtre dit, et rien n’est plus jouable ni audible aprĂšs, mĂȘme pas Bach. Seulement merci, merci, merci!

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Compte-rendu critique, récital Anne Queffélec, piano, 8 décembre 2018, Enghien-les-bains. Bach, Beethoven.

Compte-rendu, critique, PARIS. Festival la Dolce Volta, le 24 novembre 2018, Noack, Cassard, Pescia, Couteau, pianistes, quatuor Hermes.

dolce-volta-festival-concerts-recitals-de-piano-paris-concerts-critiques-sur-classiquenews-festival-2018Compte-rendu, critique, PARIS. Festival la Dolce Volta, le 24 novembre 2018, Noack, Cassard, Pescia, Couteau, pianistes ; Quatuor Hermes. Le 24 novembre, le label la Dolce Volta inaugurait son premier festival Ă  la salle Gaveau. Au cƓur du trouble et de la colĂšre, des violences et du bruit, ce lieu dĂ©diĂ© Ă  la musique, imprĂ©gnĂ© de celle-ci depuis plus d’un siĂšcle, offrait un havre, un espace d’harmonie et de beautĂ©, le luxe d’un temps musical. Quatre concerts en cette journĂ©e pour fĂȘter les artistes du label et l’actualitĂ© de leurs enregistrements, pour venir Ă  leur rencontre, pour rassembler musiciens venus les Ă©couter, mĂ©lomanes et acteurs du monde musical. Le climat ambiant Ă  Paris aurait pu dissuader un bon nombre, il n’en fut rien ou presque: la salle grouillait de public.

 

 

 

I. Florian Noack est, parmi ceux de sa gĂ©nĂ©ration, un pianiste singulier. A 28 ans, se frotter en concert Ă  une Ă©niĂšme interprĂ©tation de la Sonate en si mineur de Liszt, de la sonate D 960 de Schubert, ou de tout autre monument du rĂ©pertoire n’est pas sa dĂ©marche. DotĂ© de moyens techniques et d’un sens artistique hors du commun, il n’en fait pas pour autant Ă©talage. Au disque comme Ă  la scĂšne, il compose ses programmes avec originalitĂ©, et intelligence. Sa grande curiositĂ© le conduit Ă  fouiller dans les malles oubliĂ©es du rĂ©pertoire, et dĂ©nicher des piĂšces de compositeurs ignorĂ©s dont il sait Ă©valuer et nous faire partager l’intĂ©rĂȘt.

 

 

 

LA DOLCE VOLTA FAIT SON FESTIVAL

 

 

 

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Transcripteur hors pair, et insatiable musicien, il repousse les clĂŽtures du champ pianistique en s’appropriant au clavier des Ɠuvres orchestrales ou vocales, dont il fait de vĂ©ritables joyaux. Ainsi le concert offrait une sĂ©lection tirĂ©e de son dernier CD « Album d’un voyageur », rassemblant une foule de piĂšces, courtes pour la plupart, constituant un tour d’Europe musical. Au fil du concert il explique avec clartĂ© et simplicitĂ© comment chaque compositeur a incorporĂ© dans sa musique les racines de son pays. A commencer par Schubert dont il interprĂšte les 12 Valses D 145, avec Ă©lĂ©gance, profondeur et lĂ©gĂšretĂ© Ă  la fois. D’emblĂ©e on est conquis par la beautĂ© du son, la souplesse des lignes, la cohĂ©sion gĂ©nĂ©rale qui nous conduit en douceur d’une danse Ă  l’autre, et enfin l’autoritĂ© naturelle du pianiste. Parmi les 48 lieder allemands de Brahms (Deutsche Volklieder), Il en a sĂ©lectionnĂ© quatre, auxquels il donne vie au piano par un arrangement raffinĂ©. Leurs sonoritĂ©s fondantes dans un art du chant accompli, et de trĂšs beaux sotto voce tranchent avec l’évocation espagnole qui suit: la Danza Iberica de Joaquin NĂ­n, aux accents de guitare, et au sensuel mystĂšre. Autre chant, autre transcription, autre univers, celui, sombre et dĂ©primĂ© du troisiĂšme chant populaire russe de Rachmaninov opus 41, et pour finir un retour en pays latin avec la Tarentelle de Martucci, dans son arrangement de la version orchestrale, Ă  laquelle il donne un tour endiablĂ©, brĂ»lant et noir comme une descente aux enfers. Florian Noack nous dĂ©montre encore qu’il sait passer d’une esthĂ©tique Ă  l’autre sans transition, avec en bis une danse armĂ©nienne de Komitas, acĂ©tique et Ă©purĂ©e, dans des timbres rappelant ceux du marimba, puis Molly on the shore de Grainger tirĂ© du folklore irlandais.

 

 

 

II. Le second concert Ă©tait placĂ© sous le signe de la complicitĂ© musicale avec les pianistes Philippe Cassard et CĂ©dric Pescia. Dans le sillage de leurs magnifiques disques (« FaurĂ© » pour Philippe Cassard, un coffret de l’intĂ©grale du Clavier bien tempĂ©rĂ© de Bach pour CĂ©dric Pescia, et enfin un CD « Schubert » qui les rassemble, paru en 2014), ils en interprĂštent Ă  tour de rĂŽle des extraits avant de se rejoindre au clavier dans Schubert. Faisant fi de toute orthodoxie enfermĂ©e dans des codes rigides et rhĂ©toriques, hors de la distance qu’ils imposent, CĂ©dric Pescia donne une dimension sensible et humaine au tout qu’est le double recueil du Clavier bien tempĂ©rĂ©, Ă  chacun de ses prĂ©ludes et fugues, si diffĂ©renciĂ©s suivant leurs tonalitĂ©s, mais aussi dans l’unitĂ© de cette somme, qu’il trouve par le chant dans sa traduction rĂ©solument pianistique. Le respect stylistique et la rigueur de la pulsation ne lui interdisent pas ce supplĂ©ment d’ñme, cette appropriation qui font de son interprĂ©tation attachante un monde d’éclairages, d’humeurs et d’atmosphĂšres, depuis le doux halo du premier prĂ©lude en do majeur (I), nimbĂ© de pĂ©dale, jusqu’au fa mineur (II), tendre et interrogatif, presque schumannien, en passant par la rumeur quasi colĂ©rique du do mineur (I) comme surgi d’un orgue dans la rĂ©verbĂ©ration de la pĂ©dale, le taciturne do diĂšse mineur et sa pesante fugue (I), et a contrario le ton badin du fa majeur (livre II). Philippe Cassard nous fait entrer quant Ă  lui dans l’univers faurĂ©en le plus sombre qui soit avec son nocturne n°11, dont la tristesse dĂ©sespĂ©rĂ©e cĂšde un instant Ă  la rĂ©volte, et se replie dans la dĂ©solation du silence. Comment ne pas trouver de correspondance avec l’andantino de la Sonate D 959 de Schubert? Point d’affect, point de larmes sur soi dans son approche: l’andantino avance au dĂ©but droit comme un i, sans complaisance, comme une marche implacable. Il y quelque chose de digne et de bouleversant dans cette tenue, qui ne masque en rien la douleur si criante de ce mouvement. On est glacĂ©, clouĂ© sur place, par la dĂ©ferlante colĂšre qui en jaillit, les terribles silences qui suivent ses violents coups de boutoir, qui font du retour du thĂšme une vaine consolation. La Fantaisie D 940 est orchestrĂ©e magnifiquement par les deux interprĂštes, alternant tour Ă  tour nostalgie et violence, laissant poindre parfois une fausse dĂ©sinvolture. Les deux derniĂšres valses de Brahms viendront en derniĂšre touche (bis) apporter leur pointe de tendre lĂ©gĂšretĂ© Ă  ce concert combien prenant.

 

 

 

III. L’intĂ©grale de l’Ɠuvre pour piano de Brahms gravĂ©e au disque par le pianiste Geoffroy Couteau a Ă©tĂ© unanimement saluĂ©e. Le quintette avec piano opus 34 donnĂ© ce soir-lĂ  avec l’excellent Quatuor HermĂšs nous offre un aperçu de l’intĂ©grale de sa musique de chambre Ă  paraĂźtre. AprĂšs une interprĂ©tation fastueuse du quatuor Ă  cordes de Debussy, Ă  la somptuositĂ© sonore et au lyrisme prenant dĂšs les premiers coups d’archets, Geoffroy Couteau donne Ă  la sonate opus 111 de Beethoven une trĂšs belle tenue, ce qui n’est pas peu dire pour cette Ɠuvre. D’une grande hauteur de vue, le premier mouvement tout en majestĂ© et en souffle laisse place Ă  une arietta dont l’émouvante simplicitĂ© fait la noblesse. De la nĂ©buleuse de la quatriĂšme variation, qu’il fait scintiller dans l’aigu du piano tel un tissu d’étoiles, il Ă©lĂšve le chant de la toute derniĂšre dans une poignante ferveur, avant de nous projeter dans l’univers indicible et mystique des derniers trilles, jusqu’à l’humilitĂ© de l’ultime accord. Le quintette de Brahms rĂ©unissait enfin les musiciens de la soirĂ©e en seconde partie: une interprĂ©tation flamboyante, allant Ă©nergie et sophistication, dans un Ă©quilibre parfait avec le piano, tenu de mains fermes et sensibles par Geoffroy Couteau (illustrations ci dessus : G Couteau et le Quatuor HermĂšs)

Difficile de rĂ©sister Ă  prolonger le plaisir du concert, lorsqu’il conjugue ainsi exigence artistique et convivialitĂ©. Écouter, rĂ©Ă©couter, c’est ce que nous offre le disque, dans son bel Ă©crin de carton que l’on aime tenir dans ses mains, que les yeux savourent, mais pas seulement: tous les concerts seront diffusĂ©s par France Musique et francemusique.fr. On s’en rĂ©jouit!

 

 

 
 

 

 

Compte-rendu, festival. ERSTEIN, Piano au MusĂ©e WĂŒrth, 9 au 18 novembre 2018. RĂ©citals Luisada, Kantorow, Kustas, piano

WURTH-piano-au-musee-wurth-festival-2018-programme-presentationCompte-rendu, festival. ERSTEIN, Piano au MusĂ©e WĂŒrth, 9 au 18 novembre 2018. RĂ©citals Luisada, Kantorow, Kustas, piano. La 3Ăšme Ă©dition du festival Piano au MusĂ©e WĂŒrth Ă  Erstein s’est achevĂ©e ce dimanche 18 novembre 2018. Les alsaciens ont eu le privilĂšge de pouvoir y Ă©couter des pianistes toutes gĂ©nĂ©rations et esthĂ©tiques confondues dans le cadre exceptionnel de son auditorium Ă  l’acoustique parfaite. La programmation confiĂ©e par Marie-France Bertrand, directrice du MusĂ©e, passionnĂ©e de musique, Ă  Olivier Erouart, le nouveau directeur artistique (NDLR : LIRE ici notre entretien exclusif avec Olivier Erouart, Ă  propos de la programmation du festival 2018), a offert une dĂ©clinaison particuliĂšrement rĂ©ussie du rĂ©cital Ă  la musique de chambre, en passant par le jazz et mĂȘme le cinĂ©ma! Autre privilĂšge pour les mĂ©lomanes : celui d’avoir eu gratuitement accĂšs Ă  la bouleversante et magnifique exposition d’Ɠuvres d’art « Namibia », provenant entre autres autres de la collection WĂŒrth.

 

 
 

 

FESTIVAL PIANO AU MUSÉE WÜRTH:
LE PIANO SUR TOUS LES TONS

 

 
Avec deux grands noms du piano, en ouverture et en clĂŽture, le festival a affirmĂ© son exigence d’excellence, et mis la barre haut. Jean-Marc Luisada pour commencer a donnĂ© le ton, tandis que le festival s’est refermĂ© avec un autre interprĂšte français de prestige: Philippe Entremont. Retour sur trois jours intenses.
 

 

JEAN-MARC LUISADA: l’insoutenable lĂ©gĂšretĂ© du chant
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Luisada jean marc piano classiquenews concert annonce critique cd photo3Quels pianistes sont capables par dieu sait quel sortilĂšge de faire fondre les marteaux du piano, d’extraire de son meuble de bois et d’acier la plus pure essence musicale, et d’émouvoir aux larmes? Jean-Marc Luisada fait partie de ceux-lĂ . Le temps, ses joies et ses affres, ont passĂ© sur sa vie d’homme et de musicien, comme cela est le cas pour tout ĂȘtre probablement, mais la musique Ă  jamais vissĂ©e Ă  son Ăąme, ni l’usure ni l’endurcissement ne l’ont atteint. La constance du chant, l’émerveillement des sonoritĂ©s sont demeurĂ©s intacts. Ô bĂ©nĂ©diction, l’interprĂšte a su prĂ©server ce bien prĂ©cieux qu’est la lĂ©gĂšretĂ© mais dans une nouvelle profondeur: cette façon d’interroger le silence, et le temps des choses, au-delĂ  mĂȘme du temps musical. Ce n’est pas par hasard s’il choisit Mozart en prĂ©alable, avec sa sonate en la majeur K331 « Alla turca ». Sa musique en apparence si pudique et si simple met Ă  nu l’interprĂšte, ne dissimule rien. Jean-Marc Luisada en partage l’humanitĂ© avec un public dont il se veut entourĂ© (la salle reste Ă©clairĂ©e), et une tourneuse de pages dont la compagnie et la proximitĂ© importent davantage que le rĂŽle, puisqu’il ne regarde pas ses partitions. La rĂ©miniscence de l’enfance empreint son Mozart, dans le doux balancement du thĂšme qui nous Ă©voque volontiers la tendresse des bras berceurs et maternels, puis dans les variations dont il s’empare comme d’un coffre Ă  jouets. On est touchĂ© par la grĂące, la libertĂ©, la subtilitĂ© des pointes de fantaisie ajoutĂ©es au phrasĂ© au grĂ© des reprises, le plaisir candide qu’il prend Ă  animer cette sonate, captivante jusque dans la cĂ©lĂšbre marche, qui semble par moments sortir d’une boĂźte Ă  musique de la plus fine facture.
L’esprit de libertĂ© marque Ă©galement les DavidsbĂŒndlertĂ€nze opus 6 de Schumann, qu’il vient de graver au disque. Avec quel art il mĂšne les danses entre Ă©lans poĂ©tiques et suspensions, dans leurs successions d’humeurs fantasques! Avec quel art il chante et contre-chante, timbre les voix, prend le temps de l’abandon! Le tempo est souvent rapide, comme dans Zart und Singend oĂč l’ardeur du chant prĂ©domine. Le miracle s’accomplit avec Wie aus der Ferne, venu de trĂšs loin, sur lequel il est impossible de mettre des mots, si ce n’est que l’on se trouve soudain dans un Ă©tat d’émotion extrĂȘme et de sidĂ©ration: comment est-il possible de jouer ainsi cette musique, Ă  la limite de ce qui est concevable, imaginable sur un piano? On retient son souffle, suspendu Ă  ces quelques minutes d’éternité 
On n’attend pas Jean-Marc Luisada dans Debussy, aussi la curiositĂ© nous fait tendre une oreille plus qu’attentive alors que l’annĂ©e nous l’a donnĂ© Ă  entendre maintes fois par foule d’interprĂštes. Rien de moins que les deux cahiers d’Images pour ce rĂ©cital. On est au prime abord dĂ©contenancĂ© par le dĂ©but des Reflets dans l’eau, la lenteur des premiers traits plus conduits que lancĂ©s comme des gerbes. Puis on comprend que le pianiste les dĂ©lie puis les resserre et les dĂ©tend Ă  nouveau, variant la brillance, l’éclat, dans une progression qui lui appartient. L’hommage Ă  Rameau, dans l’élĂ©gance des lignes et la conduite harmonique, fait Ă©cho tantĂŽt Ă  la CathĂ©drale Engloutie, tantĂŽt aux Danseuses de Delphes, scandĂ© comme une danse antique. Mouvement tournoie mystĂ©rieusement, lĂ©gĂšrement nimbĂ© de pĂ©dale. Cloches Ă  travers les feuilles est somptueux d’équilibre et de timbres, chaque plan sonore y vit de lui-mĂȘme, un effet de brise parcourant le passage « comme une buĂ©e irisĂ©e », sans doute la piĂšce la plus rĂ©ussie, avec Poissons d’Or, insaisissables, ludiques et jubilatoires.

Retour Ă  Chopin pour la fin du rĂ©cital, avec son nocturne en si majeur opus 62 n°1, et son deuxiĂšme Scherzo en si bĂ©mol mineur opus 31. Jean-Marc Luisada a au fil du temps gagnĂ© en Ă©pure et profondeur. Le nocturne chante jusqu’au bout des phrases, et s’habille de traits de mousseline dont le pianiste est passĂ© maĂźtre. Dans la largeur du son, le scherzo dĂ©ploie ses interrogations, son chant Ă©perdu, jusque dans les contre-chants lui donnant un relief vocal, dans une progression dynamique qui n’atteint jamais la saturation. Les bis prolongeront l’émotion avec le Salut d’amour d’Elgar, transcrit pour piano, une valse brillante de Chopin, et enfin sa mazurka opus 17 n° 4 en clin d’Ɠil au cinĂ©ma (Cris et chuchotements de Bergman), autre passion du pianiste, qui prĂ©sentera le soir suivant la projection d’un chef-d’Ɠuvre hollywoodien des annĂ©es 40: la Valse dans l’ombre de M. Leroy, avec Ă  nouveau Mozart en prĂ©ambule et son adagio pour harmonica de verre, composĂ© Ă  la fin de sa vie, puis les intermezzi de l’opus 117 de Brahms.

 

 

 

 

MARIA KUSTAS :  maßtrise et sensibilité
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KUSTAS Maria piano concert annonce critique cd par classiquenewsLe lendemain il fallait dĂ©couvrir la jeune Maria Kustas, d’origine russe, laurĂ©ate du concours Piano Campus, parachevant ses Ă©tudes Ă  Londres auprĂšs d’Andras Schiff, et cela s’entend! Son programme traverse trois siĂšcles de musique, avec Bach (toccata en sol majeur BWV 916) et Schumann (Allegro opus 8) – deux piĂšces peu jouĂ©es – puis Liszt et ses Jeux d’eau Ă  la Villa d’Este, Debussy (Image livre 1) et enfin Ginastera (Tres danzas argentinas opus 2). Une technique Ă  toute Ă©preuve, solide, sĂ»re, un sens aigu de la construction et du son lui permettent de dominer ce rĂ©pertoire tout en s’adaptant Ă  ses diffĂ©rences stylistiques. Son Bach est remarquable par la nettetĂ© du discours, sa grande stabilitĂ© de tempo et la justesse des dynamiques. Le souci de construction reste Ă©galement trĂšs prĂ©sent dans l’allegro de Schumann – trop peut-ĂȘtre? – trĂšs habitĂ© et expressif. Les Jeux d’eau Ă  la villa d’Este sont d’une belle plasticitĂ© sonore et offrent des moments de pure bĂ©atitude. Les Images de Debussy ont aussi cette qualitĂ© de timbres et de fluiditĂ©, mais dans la retenue et l’élĂ©gance. Pas d’emphase, respect absolu de la partition, un jeu parfaitement Ă©quilibrĂ©, la pĂ©dale finement Ă©tudiĂ©e (dans Mouvement en particulier). Les Danzas de Ginastera clĂŽturent brillamment le programme, en particulier la premiĂšre dans son caractĂšre obstinĂ©, et la derniĂšre Ă  l’euphorique Ă©nergie. Il manque Ă  la seconde, trop « carrĂ©e », trop respectueuse de la mesure, ce qui fait son charme: une libertĂ© de ligne, une langueur, un abandon, qui font sa sĂ©duction, et ses accents nostalgiques. Cela viendra avec le temps. La pianiste au talent trĂšs prometteur devra relĂącher un peu les cordons du corset rythmique qu’elle s’impose pour l’instant, pour trouver par moment une forme de lĂącher prise qui ne donnera que plus de saveur Ă  son jeu. Un bis: la Fille aux cheveux de lin de Debussy, au charme mystĂ©rieux.

 
   
 

 
 

 
 
ALEXANDRE KANTOROW: l’évidence
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Kantorow alexandre piano classiquenews festival WURTH critique classiquenewsA seulement 21 ans, Alexandre Kantorow suscite une admiration grandissante et sans rĂ©serve. Il est l’exception. Il nous avait Ă©blouis en d’autres lieux, on lui trouvait dĂ©jĂ  tout d’un grand. Le voici un an aprĂšs qui franchit un pas supplĂ©mentaire – et quel pas! – en affirmant une personnalitĂ© et une maturitĂ© musicales hors du commun. L’allure dĂ©contractĂ©e, le visage ouvert et clair, il donne, en arrivant sur scĂšne, cette impression d’aisance et de spontanĂ©itĂ© qui attire la sympathie, et augure par son assurance naturelle, une Ă©coute des plus agrĂ©ables. Le programme qu’il a choisi prĂ©lude avec Bach (prĂ©lude et fugue en mi bĂ©mol majeur BWV 852 du premier livre du Clavier bien tempĂ©rĂ©). Dans l’ordre suit une sonate de jeunesse de Beethoven (sonate en la majeur opus 2 n°2), puis la Fantaisie opus 49 de Chopin, et enfin l’Oiseau de feu de Stravinsky (arrangement Agosti). PensĂ© et inspirĂ©, le jeu du jeune pianiste n’a rien d’engoncĂ©. Il a du panache et du corps, loin de toute dĂ©sinvolture apparente ou frivolitĂ©. Le musicien s’est affranchi de toutes les contraintes mĂ©caniques de l’instrument, ou mieux, semble ne jamais les avoir Ă©prouvĂ©es. Le piano se plie Ă  lui, Ă  la souple chorĂ©graphie de ses gestes mobilisant son corps tout entier, dont aucun n’est purement thĂ©Ăątral et gratuit, mais au contraire en parfaite corrĂ©lation avec l’inflexion musicale. Rien n’entrave chez lui l’élan musical qui l’habite, que ce soit dans l’ampleur du jeu Ă  la dimension, quand il le faut, orchestrale et Ă©clatante, ou dans la profondeur de ton, son intĂ©rioritĂ© ou sa gravitĂ©. Et que ce soit dans Bach, Beethoven ou Chopin, comme il sait respirer, comme il sait articuler le discours! Le prĂ©lude de Bach est tenu et chantant Ă  la fois, la fugue jouĂ©e dans un dĂ©tachĂ© trĂšs Ă©tudiĂ© dĂ©pourvu de sĂ©cheresse. Il sait allier dĂ©licatesse et fermetĂ© dans Beethoven, enchaĂźnant les motifs contrastĂ©s avec une fluiditĂ© naturelle, Ă©clairant l’Ɠuvre d’une juvĂ©nile lumiĂšre. Le largo est recueilli, Ă©mouvant de douceur, la ligne de chant conduite dans une longueur de son telle que l’on croirait entendre un archet. SomptuositĂ© du son dans la Fantaisie de Chopin, poignante dans ses bouillonnements intĂ©rieurs. En bouquet final le musicien nous embarque dans un Oiseau de feu incandescent et survoltĂ©, dans une explosion de couleurs et de rythmes. Au public qui applaudit Ă  tout rompre, il donne en bis la premiĂšre Rhapsodie de Brahms, dont il fait, dans le dĂ©ploiement de ses registres, une symphonie.
Alexandre Kantorow prĂ©pare le prestigieux et exigeant concours Tchaikovsky: gageons qu’il n’y passera pas inaperçu


Le musĂ©e WĂŒrth a mis un point d’orgue Ă  son festival, mais ses portes ne se referment pas pour autant: l’exposition Namibia reste visible jusqu’au 26 mai 2019. Rendez-vous avec le piano l’an prochain, pour une quatriĂšme Ă©dition sur le thĂšme de l’humour. PrĂ©parez vos sourires!

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Compte-rendu, concert . PARIS, AthĂ©nĂ©e, le 17 oct 2018. « Voyage en ORIENT-EXPRESS ». Ciocarlie, Apap, 


bernard martinez ciocarli piano critique annonce par CLASSIQUENEWSCompte-rendu, concert « Voyage en ORIENT-EXPRESS » , 17 octobre 2018, thĂ©Ăątre AthĂ©nĂ©e Louis Jouvet, Dana Ciocarlie (photo ci contre B Martinez), Gilles Apap, Myriam Lafargue, Philippe Noharet, Ludovit Kovac.  Qui n’a jamais rĂȘvĂ© d’un voyage en ORIENT-EXPRESS, ce train mythique? Le 4 octobre1883, le premier train part de Paris gare de Strasbourg (aujourd’hui gare de l’Est) pour un pĂ©riple de trois jours et neuf heures Ă  travers l’Europe jusqu’en Orient. C’est au matin du 8 octobre qu’il dĂ©pose Ă  Constantinople ses passagĂšres et passagers. Sofas douillets, boiseries prĂ©cieuses, cristaux Lalique, fracs, dentelles, et plumes d’autruche: un temps oĂč le luxe avait de la classe! Retour musical Ă  la belle Époque.

L’ORIENT-EXPRESS en musique: Et si vous partiez en voyage


HĂ©lĂšne ThiĂ©bault a imaginĂ© en musique ce que fut ce premier voyage, illustrant les pays traversĂ©s par leurs traditions et leurs spĂ©cificitĂ©s musicales. Une bien belle idĂ©e qui vient Ă  point nommĂ© en ce milieu d’octobre. DĂ©cor sobre sur la scĂšne de l’AthĂ©nĂ©e, le piano cĂŽtĂ© jardin, le cymbalum dans son meuble ouvragĂ© cĂŽtĂ© cour, la contrebasse, quelques chaises et pupitres au centre, une table nappĂ©e de blanc au fond, Ă©voquant le wagon-restaurant, un abat-jour dessus. La vapeur d’eau s’échappe, abondante, de la locomotive qui s’ébranle, tandis que le bruit des machines vrombit. Du quai, des voix Ă©mergent. Le dĂ©part de Paris est annoncĂ©. Quoi de plus clichĂ© que l’accordĂ©on pour Ă©voquer la capitale française? En fond de tableau, Myriam Lafargue casquette en couvre-chef esquisse joliment des valses de Paris bien connues, alors que les musiciens entrent un Ă  un. En cette fin de siĂšcle deux compositeurs s’imposent: Ravel et Debussy. Surprise d’entendre le Rigaudon du Tombeau de Couperin dans un arrangement fort original et pimpant, pour accordĂ©on, violon, contrebasse et cymbalum. Un autre extrait, la Toccata, est Ă©nergiquement jouĂ© au piano par Dana Ciocarlie, accommodĂ© de quelques coups d’archets, et au cƓur de cette jovialitĂ© toute française, Gilles Apap et Dana Ciocarile intercalent le second mouvement de la sonate pour piano et violon de CĂ©sar Franck, jouant des contrastes du dĂ©but fiĂ©vreux, et d’une seconde partie rĂȘveuse et langoureuse. Un choix trĂšs judicieux puisque cette Ɠuvre d’un compositeur certes belge, mais naturalisĂ© français, fut composĂ©e en 1886, mĂȘme si elle ne fut Ă  l’évidence pas du premier voyage. En tout cas on est ravi de l’entendre ici par ces interprĂštes Ă  la complicitĂ© manifeste et au violon hors normes de Gilles Apap. Un arrangement de la mĂ©lodie de Debussy, « Beau soir » , tendre et soyeux, accompagne les derniers kilomĂštres avant la frontiĂšre allemande. Le train fait route vers Munich, mais loin du soleil riant de la BaviĂšre, c’est un crochet par Hambourg et ses brumes nordiques qui nous vient Ă  l’esprit, avec Brahms, et son sixiĂšme KlavierstĂŒcke opus 118, avant d’atteindre Vienne. Cette fois avec un petit dĂ©calage historique, le violon de Fritz Kreisler illustre la valse, laquelle va de soi dans la capitale autrichienne. Deux tubes: Schön Rosmarin et Liebesleid, dans la couleur trĂšs particuliĂšre – mais pourquoi pas? – d’un arrangement pour violon, accordĂ©on, contrebasse et cymbalum. Le cymbalum se fait roi dans la musique traditionnelle hongroise, et Tzigane de Ravel, prend un tour inattendu sous l’archet de Gilles Apap: loin de l’évocation esthĂ©tisante dans le beau son que l’on entend habituellement, le violoniste semble retourner aux sources dans une interprĂ©tation libre et rĂąpeuse, trĂšs proche du jeu vernaculaire de ces nomades virtuoses. Les paysages roumains dĂ©filent ensuite, insolites, avec la musique de Georges Enesco et de Paul Constantinescu. Mais soudain, des coups brutaux, et ce long cri effroyable et strident: Agatha Christie est parmi nous! Le voyage n’en est pas interrompu pour autant et achĂšve sa traversĂ©e de l’Europe centrale en Bulgarie, dans l’énergie des rythmes asymĂ©triques de sa musique traditionnelle. Passage en Orient et arrivĂ©e Ă  son terminus, Constantinople: amusante illustration avec la sonate Alla Turca de Mozart revisitĂ©e pour cinq instruments, aux couleurs des percussions et des modes orientaux, la contrebasse se muant en daf. Le concert se termine dans l’euphorie d’un extrait totalement excentrique des quatre saisons de Vivaldi donnĂ© en bis, clin d’oeil Ă  une destination qui fut ajoutĂ©e par la suite au parcours de l’illustre train: Venise.

Une heure et demie de spectacle passĂ©e comme une lettre Ă  la poste, captivante d’un bout Ă  l’autre, grĂące au talent des musiciens, mais Ă©galement de Claire ThiĂ©bault pour la crĂ©ation sonore,  et de Begoña Garcia Navas pour la crĂ©ation lumiĂšre.

 

 

 

 

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Compte-rendu, concert « Voyage en ORIENT-EXPRESS » , 17 octobre 2018, théùtre Athénée Louis Jouvet, Dana Ciocarlie, Gilles Apap, Myriam Lafargue, Philippe Noharet, Ludovit Kovac.

PIANO. ENTRETIEN avec Momo KODAMA, pianiste (automne 2018)

PIANO. ENTRETIEN avec Momo KODAMA, pianiste. La pianiste Momo Kodama donne Ă  l’automne 2018, trois concerts Ă  Paris. Une actualitĂ© exceptionnelle qui a dĂ©butĂ© le 22 septembre Ă  La Scala nouvellement ouverte, avec sa participation en duo avec sa sƓur Mari Kodama dans une Ɠuvre de John Adams, dans le cadre du festival « Aux armes contemporains ». Elle s’est produite ensuite en soliste le 14 octobre Ă  l’auditorium de la CitĂ© de la Musique dans le cadre des concerts de la Philharmonie de Paris, dans un somptueux programme Debussy-Hosokawa qui fit salle pleine, et rejoindra enfin le 30 octobre prochain l’Orchestre de Chambre de Paris sous la direction de Sascha Goetzel, dans le 21Ăšme concerto de Mozart K 467. A ne pas manquer! C’est chez elle Ă  Paris qu’elle nous reçoit, pour nous parler d’elle, de musique, des choses de la vie
 Dans son sĂ©jour inondĂ© de lumiĂšre, deux pianos tĂȘte-bĂȘche jonchĂ©s de partitions, des gravures japonaises, et un trĂšs bon thĂ© vert sur la table basse. Propos recueillis par Jany CAMPELLO.

 

 

 

Momo KODAMA,
L’orient et l’occident : un accord parfait

  

 

KODAMA-Momo-PIANO-portrait-sur-classiquenews-Momo-Kodama--JBM-7373©Jean-Baptiste-MillotMomo Kodama © JB Millot

  

 

Commençons par parler de vous: vous ĂȘtes nĂ©e au Japon, Ă  Osaka, vous vivez depuis de nombreuses annĂ©es en Europe. Quand avez-vous quittĂ© le Japon? 

J’ai quittĂ© le Japon Ă  un an. Je n’ai donc quasiment pas vĂ©cu au Japon. Nous sommes partis en famille en Allemagne, puis en Suisse allemande, et cela fait 35 ans que j’habite Paris. ArrivĂ©e Ă  Paris, j’ai continuĂ© mes Ă©tudes gĂ©nĂ©rales dans une Ă©cole allemande, et je suis rentrĂ©e au conservatoire. L’allemand a donc Ă©tĂ© ma premiĂšre langue, et j’ai adoptĂ© trĂšs vite le français. Mais nous avons continuĂ© Ă  parler le japonais Ă  la maison. Nous avons aussi toujours gardĂ© nos traditions auxquelles nous sommes restĂ©s trĂšs attachĂ©s, au point que lorsque je suis au Japon, des personnes me disent que je suis plus japonaise que les japonais eux-mĂȘmes!

  

 
Comment l’expliquez-vous?

Je n’ai pas suivi le mouvement de modernisation dans le pays, qui a fait notamment que vocabulaire a Ă©voluĂ©. Les traditions se sont aussi un peu perdues, comme au nouvel an, oĂč nous continuons Ă  cuisiner les plats traditionnels. Maintenant les gens achĂštent des plats dĂ©jĂ  prĂ©parĂ©s, ou vont au restaurant. Dans notre famille, nous nous rassemblons tous Ă  Paris et ma mĂšre apporte chaque annĂ©e une valise remplie d’ingrĂ©dients: elle cuisine pendant trois jours pour prĂ©parer le repas! Cela a une grande valeur symbolique.

  

 
Vos racines sont donc trÚs présentes


Oui, je trouve qu’il faut avoir des racines quelque part, cela permet de bien se sentir partout, et je me suis sentie trĂšs bien dans les pays oĂč j’ai vĂ©cu, et en France actuellement. Je ne me sens Ă©trangĂšre nulle part. Ma sƓur Mari et moi, nous nous parlons toujours en japonais. Cela nous paraĂźtrait vraiment bizarre de nous adresser l’une Ă  autre dans une autre langue!

  

 
Est-ce cette culture japonaise trÚs authentique, cette identité trÚs forte, qui vous rapprochent des compositeurs japonais que vous interprétez? 

Oui, nĂ©cessairement. Il y a dans leur musique une notion du dĂ©roulement du temps typiquement japonaise, trĂšs en harmonie avec la nature. Son rythme est diffĂ©rent et n’a rien Ă  voir avec le battement du cƓur ou le tic-tac de l’horloge, figĂ© et rĂ©gulier. Mais cette conception existe aussi chez d’autres compositeurs occidentaux, comme Messiaen: il disait lui-mĂȘme que les marches militaires par exemple ne sont pas naturelles. Ce qui est naturel, ce sont les chants d’oiseaux, le vent

 

  

 
Un autre rapport au temps


Cet Ă©coulement du temps a Ă©galement sa logique, mais n’est pas pris dans une structure mĂ©trique, mesurĂ©e. Pour comprendre cette musique il faut oublier ses lignes verticales, les barres de mesures par exemple, mais en mĂȘme temps elles existent. Cette musique sonne trĂšs libre. Et pour qu’elle sonne trĂšs libre, son Ă©criture doit ĂȘtre trĂšs mĂ©ticuleuse. Il y a aussi cela bien Ă©videmment chez Debussy, parfois de façon trĂšs inattendue! La musique d’Hosokawa a en plus un lien particulier avec le souffle. Au dĂ©part il n’aimait pas du tout le piano, il lui prĂ©fĂ©rait la flĂ»te et le violon, ces instruments dont le son peut naĂźtre Ă  partir de rien, et disparaĂźtre dans le rien. Le son du piano peut s’éteindre dans le vide, mais venir de rien c’est beaucoup plus compliquĂ©! Le son arrive tout de suite au piano, mĂȘme si on peut jouer sur l’illusion, et si l’on a une grande imagination.
  

 
Comment alors Hosokawa est-il venu Ă  composer pour le piano?

Quand il a dĂ©couvert le piano, il s’est mis Ă  Ă©crire beaucoup pour lui. Il a commencĂ© par son concerto, puis a composĂ© son quatuor pour une formation identique Ă  celle du Quatuor pour la fin du temps de Messiaen, puis il en est venu aux Ă©tudes. J’ai crĂ©Ă© toutes ses piĂšces et j’ai bien sĂ»r travaillĂ© et Ă©changĂ© beaucoup avec lui. Il est lui-mĂȘme pianiste et sa musique est trĂšs bien Ă©crite pour le piano. Notamment il sait trĂšs bien Ă©tudier la pĂ©dale, utiliser les rĂ©sonances de l’instrument. Il a composĂ© les Ă©tudes pour lui mĂȘme, il s’est donnĂ© un dĂ©fi en tant que pianiste et compositeur! Il dĂ©sire continuer Ă  Ă©crire pour le piano et j’en suis trĂšs heureuse.
 

  

 
Vous avez associé au disque comme au concert ses études à celles de Debussy, étroitement imbriquées. Quel autre lien que la dimension temporelle trouvez-vous entre ces deux compositeurs? 

La subtilitĂ© dans l’écriture. Elle ressemble Ă  de la dentelle. Tous ces dĂ©tails dans le phrasĂ©, les nuances, Ă©galement les couleurs qui sont trĂšs graduelles, dans une palette trĂšs large. On ne passe pas instantanĂ©ment du rouge au vert. Et puis il y a quelque chose d’assez intime et de l’ordre de la confidence dans leur musique; pour Debussy surtout, la musique est comme une pensĂ©e avec lui-mĂȘme qu’il partage. Elle possĂšde quelque chose qui va vers l’enfance, une source d’émerveillement. Sa subtilitĂ© rĂ©side aussi dans l’art de la suggestion qui fait sa poĂ©sie et son charme. L’écriture est tellement minutieuse, dans les Ă©tudes en particulier! Je dĂ©couvre encore beaucoup de choses, plus d’un an aprĂšs les avoir enregistrĂ©es!

  

 
Les piĂšces pour piano de Debussy sont la plupart trĂšs courtes, elles n’ont pas de dĂ©veloppement. Qu’en est-il de celles d’Hosokawa? 

Hosokawa utilise le dĂ©veloppement Ă  partir d’un thĂšme, et sa musique a une dimension sentimentale qui est absente chez Debussy, elle exprime l’émotion des sentiments. On a toujours tendance Ă  croire qu’au Japon on ne montre pas ses sentiments, on est dans la pudeur. Ce qui est sĂ»rement vrai dans la vie courante. En mĂȘme temps le thĂ©Ăątre japonais est trĂšs passionnel. Il s’y dĂ©roule des drames incroyables. La violence des sentiments Ă©maille la littĂ©rature japonaise. Il est possible que cette particularitĂ© soit en rapport avec la violence des manifestations naturelles au Japon: les tremblements de terre, les typhons
Les Japonais vivent avec cela. Mais vous savez, on voit beaucoup de gens pleurer d’émotion au Japon, pas seulement de tristesse. C’est cette passion que l’on retrouve chez Hosokawa. C’est son cĂŽtĂ© trĂšs humain. Une de ses Ă©tudes s’intitule « ColĂšre ». Pour lui ce n’est pas une colĂšre dirigĂ©e vers une personne, ou en rapport avec une situation particuliĂšre, c’est juste le sentiment en lui-mĂȘme, dans ce qu’il a d’absolu, dĂ©tachĂ© de l’objet. Hosokawa est trĂšs imprĂ©gnĂ© de la pensĂ©e japonaise, entre ombre et lumiĂšre, ce qui fait que les lignes dans sa musique sont plus marquĂ©es que dans celle de Debussy. Il y a des correspondances, mais le monde d’Hosokawa n’est pas le monde de Debussy.

 

 
Vous avez réuni ces deux mondes néanmoins


Oui, car ils ont un lien. Quand Hosokawa a commencĂ© Ă  Ă©crire ses Ă©tudes, je lui ai dit que je jouerai la premiĂšre avec les Ă©tudes de Debussy. Il a aussi beaucoup Ă©tudiĂ© sa musique et son instrumentation, qu’il connait parfaitement, comme Takemitsu d’ailleurs.
 

  

 
Avez-vous rencontré Takemitsu, que vous interprétez également?

Malheureusement non, mais sa fille m’a beaucoup parlĂ© de sa musique.

 

 

Parlez-nous de votre concert à la Cité de la musique: inscrire uniquement des études à un programme, cela pose-t-il une difficulté? 

J’ai dĂ» modifier l’ordre du disque, qui alterne les Ă©tudes des deux compositeurs. Il fallait faire plus court: j’ai choisi dix Ă©tudes de Debussy et cinq de Hosokawa. Il a fallu trouver un nouveau rythme, des associations, revoir l’ordre des piĂšces spĂ©cialement pour le concert. La construction d’un programme de concert quel qu’il soit est pour moi aussi importante que l’interprĂ©tation musicale.
  

 
Le 30 octobre, vous donnerez un autre concert trĂšs diffĂ©rent au ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es, oĂč vous jouerez un concerto de Mozart: un tout autre univers, non?

Oui, mĂȘme si on retrouve cet Ă©merveillement chez Mozart comme chez Debussy. Mozart reprĂ©sente pour moi le gĂ©nie absolu: il y a cette facilitĂ© d’écriture chez lui, cette Ă©vidence, ce langage si simple, cette joie de vivre aussi et cette tendresse, en dĂ©pit des tragĂ©dies de sa vie, cela dans beaucoup de ses Ɠuvres, notamment dans le 21Ăšme concerto en do majeur que je vais jouer et qui est trĂšs solaire. Le second mouvement est tellement Ă©tonnant avec toujours ce mĂȘme rythme, et toutes ses modulations parfois si inattendues. C’est un voyage intĂ©rieur incroyable, qui n’est jamais dans le pathos, mais toujours empreint d’espoir
Ce second mouvement est devenu tellement cĂ©lĂšbre! On l’entend partout, dans les publicitĂ©s, dans les films, James Bond par exemple! Dans un dĂ©calage total, il accompagne cette scĂšne incroyablement cruelle oĂč le requin mange la James Bond girl et oĂč le rideau s’abaisse lentement. On peut vraiment Ă©couter Mozart en toutes circonstances!
 

  

 
La musique de Mozart est-elle simple à jouer? 

C’est au contraire trĂšs difficile, elle est tellement transparente! Il faut Ă©galement y trouver le temps juste. On dit qu’il faut retrouver cette fraĂźcheur de l’enfance, ou avoir un Ăąge mature pour bien interprĂ©ter Mozart. Sans doute y a-t-il un peu de cela, mais je pense qu’il faut avoir vĂ©cu des choses de la vie pour comprendre certaines de ses Ɠuvres comme le concerto en rĂ© mineur, ou Don Giovanni. Trouver cette Ă©vidence, cette simplicitĂ© dans l’expression, ce n’est pas si simple! Il n’y a jamais une note de trop chez Mozart, et chaque note doit sonner juste.

  

 
Pensez-vous au chant, Ă  l’opĂ©ra lorsque vous jouez Mozart? 

Bien sĂ»r! Dans les concertos comme dans les sonates on peut imaginer des scĂšnes d’opĂ©ra. Avant de jouer Mozart, on ne peut se dispenser d’écouter ses opĂ©ras, pas seulement pour le chant, mais aussi pour l’articulation vocale, l’élocution, notamment dans les rĂ©citatifs. Sa musique parle aussi!

 

 
 
Avez-vous des envies ou des projets nouveaux pour l’avenir? 

J’aimerais beaucoup revenir Ă  Bach, que j’ai beaucoup jouĂ© pour moi, mais peu souvent au concert. À partir de Bach, je voudrais aller dans le rĂ©pertoire germanique, celui de Schubert et Schumann. Pas Brahms: j’adore l’écouter mais je ne me sens pas en phase avec lui. J’aimerais tellement aussi approcher le rĂ©pertoire du lied avec Schubert!: J’écoute trĂšs souvent Dietrich Fischer-Dieskau et Peter Schreier!
BartĂłk et Scriabin, qui me fascinent beaucoup actuellement, font aussi partie de mes projets. Je vais jouer l’annĂ©e prochaine la sixiĂšme sonate de Scriabin Ă  la Scala, dans le cadre de l’intĂ©grale qui sera donnĂ©e de son Ɠuvre, ainsi qu’une piĂšce contemporaine avec des sons Ă©lectroniques, en collaboration avec l’Ircam. VoilĂ  quelque chose que je n’ai encore jamais fait!

 

  

  

 

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Entretien réalisé à Paris, le 12 octobre 2018.

 

  

 

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Momo Kodama (DR)

 

 

Compte-rendu, Festival de Royaumont 2018, le 29 sept, Aline Zylberajch, Manuel Weber, Jean-Luc Ho, la CRITIQUE CONCERT sur @CLASSIQUENEWS

Compte-rendu Festival de Royaumont 2018, concerts du 29 septembre, Aline Zylberajch et Manuel Weber, Jean-Luc Ho, Violaine Cochard, Marianne Muller, Emily Audouin, ensemble Le Caravansérail, autour de Couperin.

Visuel_ROYAUMONT festival 2018 Festival_2018Commencer une journĂ©e consacrĂ©e Ă  François Couperin par des piĂšces de clavecin, cela tombe sous le sens. En confier l’interprĂ©tation Ă  Aline Zylberajch relĂšve de l’Ă©vidence. C’est un bien dĂ©licieux dĂ©but d’aprĂšs-midi qu’elle nous fit savourer, avec son partenaire de scĂšne le comĂ©dien Manuel Weber. Le programme mariant textes de Couperin, Louis XIV, Racine, Boileau, et d’autres avec la musique pour clavecin du compositeur français, extraite de ses quatre Livres, avait tout pour sĂ©duire et convaincre. Art de la conversation, la musique de Couperin l’est dans sa proximitĂ© avec le langage parlĂ©, par la dĂ©clamation, le rythme, et sa respiration.

2-COUPERIN LE GRAND

François_Couperin___[d'aprĂšs]_Bouys_[...]_btv1b8432122fCe fut le propos de ce spectacle, imbriquant intimement les textes dits et accompagnĂ©s de pas de danses, et les piĂšces de clavecin, parfois interrompues, parfois faisant irruption au cƓur des mots. Une façon originale et particuliĂšrement Ă©loquente de mettre en Ă©vidence ce lien Ă©troit entre musique et verbe. « Touchant » un superbe clavecin au son lumineux et doux (copie RĂŒckers), Aline Zylberajch nous a charmĂ©s par son jeu souple et expressif, teintĂ© parfois d’humour, ou de cette mĂ©lancolie si particuliĂšre en filigrane de l’Ɠuvre de Couperin, maniant avec un goĂ»t sĂ»r et raffinĂ© une forme de licence dans la conduite mĂ©lodique. Il Ă©mane de son art une force de conviction naturelle qui se passe de grandiloquence, mais joue la carte de la tendre confidence. Nulle musicienne ne sait donner mieux qu’elle ce temps Ă  chaque phrase, et au discours lui-mĂȘme, cette respiration gĂ©nĂ©reuse sans qu’elle ne paraisse excessive. Belle harmonie avec les textes savoureux dans la diction Ă  l’ancienne mais nĂ©anmoins vivante et captivante de Manuel Weber, tout cela dans un dĂ©cor Ă©tudiĂ© avec soin et minutie dans des teintes parfaitement assorties.

Autre clavecin, autre interprĂšte, autre grand moment: celui de l’inauguration du clavecin commandĂ© par la Fondation Royaumont au facteur Emile Jobin. Copie du clavecin Antoine Vater 1732 du MusĂ©e de la Musique de Paris, Emile Jobin nous en dĂ©crit toutes les Ă©tapes de sa fabrication. Le rĂ©sultat est somptueux, aussi bien dans l’apparence que dans le son, dans le ramage que dans le plumage oserions-nous dire! HabillĂ© de noir, et de rouge, et soulignĂ© d’or, il livre sous les doigts cette fois de Jean-Luc Ho un timbre opulent et puissant, qui sied admirablement au caractĂšre noble et parfois solennel des piĂšces choisies par l’interprĂšte. Concert en deux temps, sur le thĂšme des Nations: « La Françoise et la PiĂ©montoise », Jean-Luc Ho a donnĂ© pour sa premiĂšre partie un rĂ©cital mĂȘlant musique allemande (Bach, Buxtehude, Telemann) et française (Couperin, Lully, D’Anglebert et Duphly). On a apprĂ©ciĂ© le jeu structurĂ© et l’excellente tenue dans la conduite du discours du musicien, qui n’a pas son pareil pour faire sonner l’instrument, notamment dans son registre grave souvent privilĂ©giĂ© dans ces Ɠuvres et mettre en valeur leur dimension harmonique. La deuxiĂšme partie du concert rassemblait en formation de chambre les musiciens parmi les plus talentueux de la sphĂšre baroque (Alice PiĂ©rot, Nima Ben David, BĂ©rangĂšre Maillard, Olivier Riehl, Neven Lesage, Alejandro Perez, AurĂ©lien Delage et Jean-Luc Ho). Une formation Ă©toffĂ©e choisie par Jean-Luc Ho, pour interprĂ©ter deux extraits des « Nations », inspirĂ©es des sonates en trio de Corelli. C’est un Couperin coloriste que l’on dĂ©couvre grĂące Ă  l’instrumentarium choisi, chaque timbre mis tour Ă  tour en valeur, soit en « soliste », soit dans de gouteux assemblages au sein de l’ensemble. Au fil de ces suites de danses, Ă  la lĂ©gĂšretĂ© enjouĂ©e, des moments de grĂące, avec l’émouvante expressivitĂ© de la viole de Nima Ben David, et un duo de traversos fondant de douceur dans la PiĂ©montoise.

Le soir venu, fut proposĂ©e une nuit Couperin, avec Ă  nouveau un concert en deux temps: le premier nous fit entendre la viole selon le compositeur. Dans ces piĂšces tardives (Les GoĂ»ts rĂ©unis, et la Suite en mi mineur pour viole et basse continue), Marianne Muller et Emily Audouin font des merveilles de l’écriture dĂ©licatement ornementĂ©e qu’il transpose au soir de sa vie du clavecin aux cordes. Dans le grand rĂ©fectoire des Moines, on se serait plutĂŽt crus au coin de l’ñtre d’une chambre, dans l’intimitĂ© de ces deux instruments. Quelques piĂšces piochĂ©es par Violaine Cochard dans les premiers et quatriĂšme Livres mettent en valeur le clavecin Goujon 1749 de Jean-Luc Ho: la Florentine, Les IdĂ©es heureuses, les Tours de passe-passe, toutes jouĂ©es cette fois avec un art de l’éloquence et de la thĂ©ĂątralitĂ© prononcĂ©. En seconde partie l’émotion de la voix mise en musique par Couperin, avec les Trois leçons de tĂ©nĂšbres, par l’ensemble le CaravansĂ©rail dirigĂ© du clavecin et de l’orgue positif, par Bertrand Cuiller. Maylis de Villoutreys et Rachel Redmond forment un duo parfait, en dĂ©pit, non, plutĂŽt grĂące Ă  leurs personnalitĂ©s si diffĂ©rentes.  On est touchĂ© par le timbre pur et la plasticitĂ©, la souplesse du chant de Maylis de Villoutreys, la finesse et la justesse de l’expression avec laquelle elle donne sens Ă  l’affliction, au contexte dramatique, sans verser dans l’effondrement pathĂ©tique. Rachel Redmond apporte le rĂ©confort d’une voix solaire, trĂšs homogĂšne, et stable. Son timbre lumineux et chaleureux vient, dans un soutien parfait de la ligne de chant, ajouter la pointe d’espĂ©rance, de clartĂ© Ă  la dĂ©ploration tragique. De la combinaison des deux voix Ă©mane une grande douceur et cette tendresse contenue dans tout l’Ɠuvre de Couperin.

Une journĂ©e entiĂšre avec ce vieux monsieur Couperin: qui aurait cru cela pensable trois siĂšcles plus tard? Musicien du sensible et de l’intime, il parvient Ă  nous convaincre que le diamant de l’émotion demeure inaltĂ©rable, et la fraĂźcheur de l’expression toujours authentique. Eternel Couperin!

 

 

 

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Compte-rendu Festival de Royaumont 2018, concerts du 29 septembre, Aline Zylberajch et Manuel Weber, Jean-Luc Ho, Violaine Cochard, Marianne Muller, Emily Audouin, ensemble Le Caravansérail, autour de Couperin.

Compte-rendu Festival de Royaumont 2018, concerts du 23 septembre, Trio Antara, L.N. Bestion de Camboulas, Lucie Berthomier, Eugénie Lefebvre, Marion LebÚgue et le Secession Orchestra direction C. Mao-Takacs, autour de Debussy.

Compte-rendu Festival de Royaumont 2018, concerts du 23 septembre, Trio Antara, L.N. Bestion de Camboulas, Lucie Berthomier, Eugénie Lefebvre, Marion LebÚgue et le Secession Orchestra direction C. Mao-Takacs, autour de Debussy.

Visuel_ROYAUMONT festival 2018 Festival_2018Passer de l’étĂ© Ă  l’automne en douceur, c’est ce qu’offrait le Festival de Royaumont avec ses 40 concerts et spectacles rĂ©unissant musique et danse, chaque week-end du 25 aoĂ»t au 7 octobre. Lieu d’expĂ©riences et de rencontres artistiques unique, l’Abbaye rassemble ses nombreux musiciens en rĂ©sidence pour cĂ©lĂ©brer l’art avec des programmes et ateliers thĂ©matiques originaux, crĂ©atifs, d’une variĂ©tĂ© qui permet Ă  chaque visiteur d’y faire son miel. Notre choix s’est portĂ© cette annĂ©e sur deux grands temps forts: annĂ©e Debussy oblige avec le centenaire de sa disparition, ce dimanche 23 septembre le festival mettait ce compositeur en « perspective », autour de transcriptions et orchestrations de ses plus belles pages; le samedi 29 septembre Ă©tait quant Ă  lui consacrĂ© jusqu’au cƓur de sa nuit Ă  un autre anniversaire: les 350 ans de la naissance de François Couperin.

1 – CLAUDE DE FRANCE

debussy_profil_430L’automne Ă©tait bien au rendez-vous le 23 septembre, claquant sans sursis la porte au nez de l’étĂ©. Trois concerts crescendo firent oublier la pluie battante. À midi le trio Antara donnait un concert autour de la Sonate pour flĂ»te, alto et harpe: Emmanuelle OphĂšle prĂ©ludait avec Syrinx pour flĂ»te solo de Debussy, installant l’écoute et la couleur particuliĂšre de ce concert dans la salle des charpentes. L’ensemble proposa aprĂšs la transcription de deux de ses Épigraphes antiques, la musique d’une compositrice et d’un compositeur contemporains de Debussy: Mel Bonis et ThĂ©odore Dubois, suivis de la piĂšce « And then I knew’twas wind » de Töru Takemitsu, introduisant par ses rĂ©fĂ©rences la Sonate de Debussy. Rien ne troubla le sentiment de quiĂ©tude et de douceur constant Ă©manant du jeu des musiciens, d’une finesse souvent arachnĂ©enne, en particulier dans la transcription des Épigraphes antiques (Pour invoquer Pan, Dieu du vent d’étĂ©, et Pour un tombeau sans nom), et celle du Nocturne des ScĂšnes de la forĂȘt de Mel Bonis, Ă  l’origine Ă©crite pour flĂ»te, cor et piano, la harpe Ă©vanescente tissant ses harmonies sous le chant tendre de l’alto et celui aĂ©rien de la flĂ»te.

Un autre trio se produisait ensuite dans le rĂ©fectoire des moines autour de l’orgue tenu par Louis-NoĂ«l Bestion de Camboulas. Evocation des annĂ©es de guerre, qui furent aussi les derniĂšres de la vie de Debussy: « 14-18: Soleils couchants et morts hĂ©roĂŻques », ce programme mettait en scĂšne le l’orgue CavaillĂ©-Coll 1864 de l’Abbaye, conçu pour la musique de chambre, dans une suite de transcriptions qui auraient pu ĂȘtre donnĂ©es autrefois dans la villa de son propriĂ©taire, remplissant ainsi sa fonction d’orgue de salon. On entendit ainsi des Ɠuvres vocales de Hahn, Lili et Nadia Boulanger, Wolf, Ravel, interprĂ©tĂ©es avec grande sensibilitĂ© par EugĂ©nie Lefebvre, accompagnĂ©e Ă  l’orgue et Ă  la harpe, ainsi que des piĂšces transcrites pour orgue: la sicilienne de Pelleas et MĂ©lisande de FaurĂ©, et un Clair de lune de Debussy pour le coup improbable sur cet instrument! Ce trio inattendu a conquis l’auditoire par l’engagement de ses interprĂštes: quel relief et quelles couleurs dans le jeu de la harpiste Lucie Berthomier qui ne se contente pas d’effleurer son instrument! L. N. Bestion de Camboulas donne Ă  l’orgue tour Ă  tour sa ronde puissance dans le jeu symphonique (choral de Franck) et une assise, une prĂ©sence sonore profonde et douce lorsqu’il s’agit de le marier aux accents parfois vifs et bondissants de la harpe. Quelle poignante interprĂ©tation du Pie Jesu de Lili Boulanger, par EugĂ©nie Lefebvre, aux inflexions vocales si justes et si Ă©mouvantes, sachant ĂȘtre tout Ă  la fois dans la force dramatique et la pudeur!

Secession Orchestra, orchestre de chambre comptant une trentaine de musiciens, a Ă©tĂ© fondĂ© en 2011 par son chef ClĂ©ment Mao-Takacs. Beau concept qui permet d’entendre Ă  ChĂąteauroux, Deauville et dans bien d’autres villes encore, tout comme Ă  Royaumont, le rĂ©pertoire symphonique des XXĂšme et XXIĂšme siĂšcles, mais aussi des orchestrations de mĂ©lodies françaises comme ce soir-lĂ , celles de Claude Debussy, ou encore de Jean Cras et d’Henri Duparc. Une plongĂ©e dans l’univers baudelairien avec des mĂ©lodies cĂ©lĂšbres, comme le Balcon, Harmonie du soir, et l’Invitation au voyage par la mezzo-soprano Marion LebĂšgue. L’expression lyrique et le timbre gĂ©nĂ©reux de la chanteuse aura servi Ă  merveille le caractĂšre poĂ©tique et enflammĂ© des mĂ©lodies de Duparc, orchestrĂ©es par le compositeur lui-mĂȘme. Les mĂ©lodies de Debussy (transcrites ici par C. Mao-Takacs et John Adams), se seraient davantage accommodĂ©es d’une relative retenue vocale qui aurait laissĂ© percevoir leurs teintes mystĂ©rieuses et fines, et prĂ©servĂ© leur caractĂšre intimiste. L’orchestration par C. Mao-Takacs de l’Île Joyeuse donne, par le traitement des timbres, un tour tout Ă  fait intĂ©ressant Ă  cette piĂšce si riche de couleurs Ă©crite pour piano, et a contrario la version rĂ©duite de la Mer ne perd en rien de sa puissance contenue et de ses troublantes et changeantes lumiĂšres. On aura apprĂ©ciĂ© la direction fine et prĂ©cise du chef, tout autant que l’énergie insufflĂ©e, que l’orchestre n’eut pas Ă  envier aux grandes formations symphoniques.

 

 

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Compte-rendu, Festival de Royaumont 2018, concerts du 23 septembre, Trio Antara, L.N. Bestion de Camboulas, Lucie Berthomier, Eugénie Lefebvre, Marion LebÚgue et le Secession Orchestra direction C. Mao-Takacs, autour de Debussy.

Compte-rendu, festival. Les Solistes Ă  Bagatelle, 16 sept 2018, F-F Guy / Miguel da Silva.

da silva miguel alto critique concert festival classiquenewsCompte-rendu, festival. Les Solistes Ă  Bagatelle, 16 septembre 2018, François-FrĂ©dĂ©ric Guy, piano, Miguel da Silva, alto. Schubert, Murail, Brahms. Ultime ponctuation du festival les Solistes Ă  Bagatelle, le dernier concert de musique de chambre rĂ©unissait François-FrĂ©dĂ©ric Guy et Miguel da Silva sur la scĂšne de l’orangerie. Rappelons que Miguel da Silva, formĂ© auprĂšs de Serge Collot au CNSM de Paris, est un des plus brillants altistes actuels: fondateur et membre du quatuor YsaĂże jusqu’à l’arrĂȘt de son activitĂ©, il poursuit sa carriĂšre auprĂšs des formations et musiciens les plus prestigieux, et mĂšne une activitĂ© pĂ©dagogique de trĂšs haut niveau en particulier au CRR de Paris, et Ă  la Haute École de Musique de GenĂšve. Le duo de François-FrĂ©dĂ©ric Guy, artiste « complet » et Ă©minent chambriste, et de Miguel da Silva, Ă©tait donc Ă  juste titre trĂšs attendu.

Apanage des plus grands, on est frappĂ© par l’humilitĂ© de l’artiste, qui arrive sur scĂšne et sans cĂ©rĂ©monie, dans des gestes familiers, cale son alto sur son Ă©paule, ajuste son pupitre et l’archet en main donne un rapide signe du regard Ă  son partenaire, comme s’il allait dĂ©marrer une rĂ©pĂ©tition. La cĂ©lĂšbre sonate Arpeggione en la majeur D 821 de Schubert ouvre le programme. Conçue initialement pour la promotion de cet instrument « hybride » que fut l’arpeggione (physionomie du violon mais avec 6 cordes), mais qui ne connut pas d’avenir, son interprĂ©tation aujourd’hui est plus souvent entendue au violoncelle. On Ă©coute ici sa version pour alto Ă©crite plus tardivement par le compositeur. Quoi de plus beau et de plus appropriĂ© que le timbre de l’alto pour ce premier mouvement Ă  la tonalitĂ© si nostalgique! Miguel da Silva apporte cette douceur de timbre et ce naturel dans le phrasĂ© que le violoncelle par trop girond aurait tendance Ă  empreindre d’un lyrisme superfĂ©tatoire. Son alto chante lumineux, sous le soutien discret et complice du piano, en particulier dans l’énoncĂ© du second thĂšme qui danse sous l’archet. Il se fait rĂȘveur dans l’adagio, Ă©mouvant de tendresse, virtuose, joyeux et lĂ©ger, dans l’allegretto. Comme ce fut le cas au concert prĂ©cĂ©dent (rĂ©cital de François-FrĂ©dĂ©ric Guy), le compositeur Tristan Murail est ici Ă  nouveau Ă  l’honneur et au cƓur du programme. ComposĂ©e en 1976, « C’est un jardin secret   » est une courte piĂšce pour alto solo, qui fut Ă©crite Ă  l’occasion d’un mariage. Le titre fait rĂ©fĂ©rence au Cantique des Cantiques: « C’est un jardin secret, ma sƓur, ma fiancĂ©e, une source scellĂ©e, une fontaine close », et l’Ɠuvre est construite sur le rythme ĂŻambique d’un battement de cƓur, accĂ©lĂ©rĂ©, puis ralenti.  Miguel da Silva en exprime avec finesse et une justesse absolue ses Ă©volutions sonore et rythmique, donnant aux harmoniques une grande beautĂ© de timbre. La sonate n°1 en fa mineur opus 120 de Brahms Ă©crite Ă  l’origine pour clarinette et piano, fut transcrite pour alto par le compositeur. On est pris par le ton passionnĂ© du dialogue entre les deux parties, et on se laisse emporter par le lyrisme et la gĂ©nĂ©rositĂ© du phrasĂ© de l’alto. Une autoritĂ© naturelle Ă©mane du jeu des deux musiciens, une force de conviction qui n’a nul besoin d’en accuser les traits. Dans l’andante l’atmosphĂšre se fait douce et tendre, le dialogue amoureux. L’allegretto prend des airs de danse populaire, et le final vivace, oĂč l’optimisme rĂšgne, une allure conquĂ©rante. Comment ne pas sortir heureux d’un tel partage? Ce fut une façon de clĂŽturer avec panache une Ă©dition dont on aura apprĂ©ciĂ© la richesse tant au niveau des Ɠuvres programmĂ©es, que des personnalitĂ©s artistiques invitĂ©es. Gageons que l’an prochain, le plaisir sera renouvelĂ©!

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Compte-rendu, festival. Les Solistes à Bagatelle, 16 septembre 2018, François-Frédéric Guy, piano, Miguel da Silva, alto. Schubert, Murail, Brahms.

Compte-rendu, festival. Les solistes Ă  Bagatelle, 16 sept 2018, rĂ©cital François -FrĂ©dĂ©ric Guy, piano, Debussy, Murail, …

Francois-Frederic GuyCompte-rendu critique festival Les solistes Ă  Bagatelle, 16 septembre 2018, rĂ©cital François -FrĂ©dĂ©ric Guy, piano, Debussy, Murail, Beethoven. A l’orangerie du parc de Bagatelle, sous le ciel radieux d’un Ă©tĂ© qui n’avait pas dit son dernier mot, le public est venu nombreux dimanche 16 septembre, Ă©couter les deux derniers concerts clĂŽturant le festival Les Solistes Ă  Bagatelle. Un rĂ©cital de piano, puis de musique de chambre, comme de tradition dans cet Ă©vĂšnement, avec pour fil conducteur la musique du compositeur Tristan Murail, au cƓur de chacun des deux programmes. Comme se plait Ă  le dire Anne-Marie Reby Guy, sa directrice artistique, le festival vit avec son temps, et les Ɠuvres de compositeurs vivants sont les composantes incontournables de la programmation. Cette annĂ©e, Tristan Murail, mais aussi Bruno Mantovani, Ivan Fedele, George Benjamin et Allain Gaussin, auront ainsi apportĂ©, dans sa diversitĂ©, la touche contemporaine.

BOUQUET FINAL À BAGATELLE

Tandis que sur les cailloux du parc le paon promĂšne « son allure de prince indien », et le chat sa nonchalance, François-FrĂ©dĂ©ric Guy arrive au piano avec un charisme naturel dont il ne se dĂ©pare pas. Il va donner en rĂ©cital un programme fort judicieusement composĂ© en une sorte de grande arche reliant Debussy et Beethoven, avec pour clĂ© de voĂ»te entre les deux, une crĂ©ation de Tristan Murail, prĂ©sent pour l’évĂšnement. ModernitĂ©: voilĂ  sans doute le dĂ©nominateur commun Ă  l’ensemble des piĂšces, Ă  en juger en particulier par le choix des PrĂ©ludes en ouverture, pris dans le second cahier. Brouillards, premier de la sĂ©rie, apparaĂźt sous les doigts du pianiste jouant de l’acoustique rĂ©verbĂ©rĂ©e pour fondre les quintolets dans une fluiditĂ© qui n’a rien d’une opacitĂ© ouatĂ©e, mais plutĂŽt d’un mouvement infime de microparticules en suspension
tel le brouillard! la matiĂšre est donnĂ©e par l’émergence Ă©pisodique des accords eux trĂšs dĂ©finis, nets. Doit-on Ă©voquer ici des contrastes? Pas Ă  proprement parler. Il s’agirait plutĂŽt d’un jeu subtil entre le net et le flou, le rĂ©vĂ©lĂ© et le cachĂ©, ce qui perce et ce qui se fond. F.F. Guy joue en fait un brouillard qui montre et ne gomme pas! Parti moderniste qu’on apprĂ©cie d’entendre! La Puerta del Vino possĂšde davantage la rugositĂ© espagnole que la sensualitĂ© orientale, dans un son incarnĂ©, « ùpre », comme Debussy le rĂ©clame. Les FĂ©es sont d’exquises danseuses ont une espiĂšgle et gracieuse volubilitĂ©. Feux d’artifice, dernier prĂ©lude du cahier, vient en pendant de Brouillards avec ses touches de couleurs sur les triples croches parfaitement fondues entre elles, telle une matiĂšre sonore en mouvement dont on ne perçoit pas les notes, et prend par endroits un Ă©clat orchestral. CommĂ©morant l’annĂ©e Debussy, Tristan Murail s’est librement inspirĂ© des Reflets dans l’eau, pour composer cette annĂ©e Cailloux dans l’eau, Ɠuvre dĂ©diĂ©e Ă  F.F. Guy.

Sur scĂšne, il vient en parler: l’image de Debussy a servi de modĂšle; la forme, la conduite du discours, l’ambiance elle-mĂȘme de Cailloux dans l’eau, rappellent celles des Reflets dans l’eau. « Quelques cailloux nĂ©gligemment jetĂ©s vont perturber ces reflets, en agitant la surface de l’eau par quelques ondes spectrales  » Cette piĂšce fera partie d’un recueil. Quoi de commun Ă  l’écoute des deux Ɠuvres? La parentĂ© flagrante du dĂ©but, presque une citation dans la piĂšce de Murail. Mais surtout le mystĂšre. C’est en tout cas la dimension qu’en donne F.F. Guy Ă  l’une comme Ă  l’autre. Les « Cailloux » propagent leurs ondes sur la rĂ©sonance des basses dans un dĂ©veloppement oĂč la virtuositĂ© crĂ©e une irisation sonore, ici particuliĂšre au langage spectral et magnifiquement rendue par le pianiste. Puis Beethoven. Mais c’est on ne peut plus classique direz-vous! Et bien non! Pas les Variations EroĂŻca opus 35. Une Ɠuvre atypique, singuliĂšre, visionnaire, selon F.F. Guy. Du thĂšme le plus basique qui soit, naissent quinze variations et une fugue, trĂ©sors d’inventivitĂ©. La tonalitĂ© gĂ©nĂ©rale en est joyeuse et mĂȘme humoristique, voire grotesque par endroits, le thĂšme dĂ©jĂ  lui-mĂȘme prĂȘtant Ă  sourire. Cela n’a pas Ă©chappĂ© Ă  F.F. Guy pour lequel Beethoven n’a plus de secret. Son jeu en rĂ©vĂšle toutes leurs gĂ©niales facettes, avec truculence, mais aussi tendresse, esprit et surtout une belle dose de bonne humeur. Un rĂ©gal! Une interprĂ©tation brillante dans une technique parfaitement dominĂ©e, un feu d’artifice sur tous les registres du clavier, jusqu’à la fugue Ă  trois voix, tenue fermement, Ă©bouriffante, et jusqu’aux trilles lumineux et stellaires qui ne sont pas sans prĂ©figurer les derniĂšres sonates. Le public rĂ©joui en redemande. Un bis? On ne pouvait que l’espĂ©rer: l’intimitĂ© d’un ultime intermezzo de Brahms. CrĂ©dit photo: © Caroline Doutre

Compte-rendu critique, piano. Bagatelle, 9 sept 2018, récital Anastasya Terenkova, piano, Beethoven, Shchedrin/Pletnev, Mendelssohn, Liadov, Rachmaninov

Compte-rendu critique, Les Solistes à Bagatelle, 9 septembre 2018, récital Anastasya Terenkova, piano, Beethoven, Shchedrin/Pletnev, Mendelssohn, Liadov, Rachmaninov.
terenkova-A_Terenkova_photo_Michael_TerrazConnaissez-vous Anastasya Terenkova? NĂ©e en 1981 Ă  Moscou, elle apprend la musique dĂšs son plus jeune Ăąge Ă  l’École SpĂ©ciale de Musique, puis poursuit ses Ă©tudes au CNSM de Paris. LaurĂ©ate de plusieurs prix internationaux, elle se produit encore trop peu en France, du moins est-ce le sentiment que l’on a aprĂšs avoir entendu son rĂ©cital du 9 septembre dernier, au festival Les Solistes Ă  Bagatelle. Cette jeune femme d’apparence discrĂšte mĂ©rite que l’on s’intĂ©resse de trĂšs prĂšs Ă  la musicienne accomplie et inspirĂ©e qu’elle est. Loin des programmes rebattus, elle nous donna Ă  Ă©couter un choix d’Ɠuvres dont le fil rouge Ă©tait la variation, assorties de belles dĂ©couvertes slaves. En nous ouvrant son Ăąme, elle a su capturer la nĂŽtre, en mĂȘme temps que notre oreille attentive.
Quelle personnalitĂ© et que de qualitĂ©s chez cette artiste! La finesse et la prĂ©cision de son jeu dans Beethoven et ses 32 variations en ut mineur, font de cet opus une Ɠuvre captivante, oĂč l’attention au dĂ©tail et l’imagination ne nuit en rien au tout, qui avance dans une cohĂ©rence, une Ă©vidence, au point que le passage d’une variation Ă  la suivante parfois se laisse oublier. La pianiste sait y concilier fermetĂ© et tendresse, ferveur et murmure, vivacitĂ© et rĂȘverie, sans hausser le ton plus que nĂ©cessaire. Elle a pris la mesure acoustique du lieu et joue opportunĂ©ment le pied lĂ©ger. Il en rĂ©sulte une grande clartĂ© de timbres et de lignes, une transparence qui permet d’en apprĂ©cier toutes les subtilitĂ©s. Rodion Shchendrin, compositeur russe nĂ© en 1932, s’est illustrĂ© dans la musique de ballet, et pour cause: la femme de sa vie fut la grande ballerine du BolchoĂŻ MaĂŻa PlissetskaĂŻa. MikhaĂŻl Pletnev fit un arrangement pour piano du ballet Anna Karenine composĂ© en 2009, dont Anastasya Terenkova joue Prologue et Horse-Racing. Vraiment deux belles piĂšces trĂšs contrastĂ©es: un monde de couleurs et de nuances dans l’opposition des registres de la premiĂšre, une rythmicitĂ© serrĂ©e et des dynamiques conduisant au paroxysme sonore dans la deuxiĂšme. On est Ă©bloui par tant de vigueur et d’énergie! Plus posĂ©es les Variations sĂ©rieuses opus 54 de Mendelssohn sont aussi un beau terrain d’expression pour la pianiste. Le chant y est superbement timbrĂ© sur une basse jamais pesante. Son jeu trĂšs Ă©quilibrĂ© est d’une grande Ă©lĂ©gance. LĂ  aussi la clartĂ© est remarquable, et la musique respire! Il fallait un intermĂšde avant l’Ɠuvre fleuve de Rachmaninov, Les Variations sur un thĂšme de Corelli opus 42; c’est encore une escale en terre russe que l’artiste nous propose, avec la grĂące et la dĂ©licatesse de trois prĂ©ludes d’Anatoli Liadov, jouĂ©s comme en prĂ©ambule. Puis dans un silence d’à peine un soupir, la main suspendue une fraction de temps au-dessus du clavier se pose dans le premier accord du thĂšme de Corelli, dans une profondeur solennelle. Si Rachmaninov en Ă©courta souvent l’exĂ©cution, son public exprimant haut et fort des « marques » de lassitude, Anastasya Terenkova nous captive et nous tient en haleine d’un bout Ă  l’autre des 20 variations. Écrites comme des improvisations, c’est ainsi qu’elle les joue. Suivant son mouvement intĂ©rieur, elle leur donne cette libertĂ© de ton, suspendant parfois le temps au grĂ© d’une phrase, d’une humeur, cela sans le moindre mauvais goĂ»t, laissant ailleurs libre cours aux Ă©lans de l’ñme, dans le plus pur esprit russe. Et quelle beautĂ© envoutante, quelle richesse du son! L’insondable nostalgie, et l’expression trĂšs retenue de la Mazurka opus 17 n°4 de Chopin offerte en bis touchent Ă  cƓur le public, qui submergĂ© d’émotion, restera coi de longues secondes de silence avant de le briser de ses applaudissements.
Musicienne instinctive? Anastasya Terenkova l’est assurĂ©ment avec ce sens qu’elle possĂšde de l’invention du moment qui fait que l’Ɠuvre semble naitre pour la premiĂšre fois sous ses doigts. L’artiste n’en est que plus vivante, authentique et admirable.

Compte-rendu festival Les Solistes à Bagatelle, 2 sept 2018, récitals S Mazari et J-P Gasparian, piano

selim mazari piano photo de B bezias portrait critique concert par classiquenewsCompte-rendu festival Les Solistes Ă  Bagatelle, 2 septembre 2018, rĂ©citals SĂ©lim Mazari et Jean-Paul Gasparian, piano, Scarlatti, Beethoven, Debussy, Chopin, Ravel, Boulez. Au festival Les Solistes Ă  Bagatelle, la scĂšne est offerte sans aucune hiĂ©rarchie aux artistes, que le pianiste soit une pointure internationale, ou qu’il fasse partie de la jeune et talentueuse gĂ©nĂ©ration Ă  dĂ©couvrir ou Ă  suivre: SĂ©lim Mazari, 26 ans (photo ci contre), et Jean-Paul Gasparian, 23 ans, sont de ceux qu’il faut absolument dĂ©couvrir, si cela n’est pas dĂ©jĂ  fait, et suivre. Ce dimanche 2 septembre, SĂ©lim Mazari, remplaçant au pied levĂ© NathanaĂ«l Gouin, souffrant, au concert de 18 heures, a conquis un public venu nombreux. Jean-Paul Gasparian a quant Ă  lui confirmĂ© sa dĂ©jĂ  solide rĂ©putation de valeur montante du piano français.

 

 

 

SĂ©lim Mazari et Jean-Paul Gasparian Ă  Bagatelle

 

 


Changement de programme en effet, pour commencer: on n’entendra pas comme prĂ©vu la crĂ©ation l’Ɠuvre de Rodolphe Bruneau-Boulmier « A las cinco de la tarde », que devait jouer entre autres NathanaĂ«l Gouin, mais un florilĂšge du plus beau rĂ©pertoire pianistique depuis Scarlatti jusqu’à Debussy. SĂ©lim Mazari dans un calme souverain ouvre le concert avec deux sonates de Scarlatti (K 87 en si mineur, et K 162 en mi majeur). L’air lĂ©ger et transparent, la lumiĂšre radieuse et douce de l’étĂ© finissant semblent avoir imprĂ©gnĂ© son jeu, dĂ©licat, aĂ©rĂ©, serein et ample, pĂ©tillant et spirituel Ă  souhait dans les Ă©pisodes vifs, doucement nostalgique dans la premiĂšre. Avec le mĂȘme naturel, et la mĂȘme sĂ©rĂ©nitĂ©, sa sonate n°31 opus 110 de Beethoven avance dans une fluiditĂ© allant de soi. Les enchaĂźnements, les transitions sont remarquablement rĂ©alisĂ©s, sans rupture aucune, laissant Ă  l’auditeur cette agrĂ©able sensation d’un chemin sans embuches, sans entraves. L’Ɠuvre se construit au fil des pas, dans une noblesse de ton et de pensĂ©e, qui n’exclut ni la ferveur (premiĂšre fugue), ni le sentiment de profond accablement, ni la jubilation triomphante. Une interprĂ©tation d’une grande hauteur de vue, dans un esprit d’humilitĂ© et d’humanitĂ© de bonne augure, dĂ©pourvue d’éclats superflus. Que de poĂ©sie ensuite dans Debussy, et cet indicible mystĂšre qui doit Ă©maner de sa musique! Admirables « Cloches Ă  travers les feuilles » au climat ici encore profondĂ©ment calme, onirique mĂȘme, aux arriĂšres plans fondus vibrant presque imperceptiblement, sous les sonoritĂ©s doucement timbrĂ©es des bribes mĂ©lodiques. SĂ©lim Mazari ne force pas le trait dans « Poissons d’Or » , ni mĂȘme la brillance, mais plutĂŽt traduit l’impalpable, l’insaisissable fugacitĂ© qui donne tout le charme Ă  cette « Image ». Chopin nous fait dĂ©couvrir une autre facette du musicien: le jeu est tourmentĂ©, Ă©ruptif, dans le centre du nocturne opus 55 n°1, puis surtout dans le Scherzo n°3 opus 39, parfaitement dominĂ© jusqu’à la tornade finale. En bis « la Fileuse » de Mendelssohn donne sa derniĂšre touche joyeuse au programme, dans une vivacitĂ© toute aĂ©rienne.

gasparian piano critique concert crtiique cd par classiquenewsJean-Paul Gasparian donne des Valses nobles et sentimentales de Ravel, une interprĂ©tation pensĂ©e, structurĂ©e, et loin d’en faire des piĂšces de salon enchaĂźnĂ©es avec superficialitĂ©, uniformitĂ©, les habite, va chercher au cƓur de chacune son esprit, son humeur, sa poĂ©sie, son univers intĂ©rieur, les confronte dans leur succession. Les timbres sont travaillĂ©s en profondeur dans un contrĂŽle absolu du son, du poids sur chaque note. Il y a quelques mois, on avait entendu « Incises » de Boulez alors qu’il venait Ă  peine de se pencher sur l’Ɠuvre. L’on avait dĂ©jĂ  remarquĂ© l’intelligence de son approche. Le temps faisant, elle a fait son chemin: le pianiste investit Ă  prĂ©sent l’Ɠuvre avec ardeur et vigueur, fiĂšvre mĂȘme, dans une Ă©nergie libĂ©rĂ©e, dĂ©ployĂ©e cette fois sans retenue. C’est prenant d’un bout Ă  l’autre! Jouer les quatre Ballades de Chopin en concert relĂšve d’une gageure qui n’est pas Ă  la portĂ©e de tous les pianistes. Jean-Paul Gasparian Ă  aucun moment ne faillit, maintenant, aprĂšs l’introduction d’Incises, une densitĂ© de jeu de tous les instants, avec une technique qui n’a plus rien Ă  prouver, et un sens de la construction non moins abouti, dans un engagement total. Des envolĂ©es Ă©piques aux passages suspendus, de l’intĂ©rioritĂ© aux effusions lyriques, tout est dominĂ© dans une plĂ©nitude du son et de l’expression encore plus manifeste qu’elle ne l’était dĂ©jĂ  chez ce jeune pianiste. Quelle rondeur et aussi quelle belle ligne au dĂ©but de sa troisiĂšme Ballade! Combien de pianistes morcellent ce dĂ©but! Une conception qu’il doit sans doute Ă  Pollini
PortĂ© par l’accueil sans rĂ©serve du public, il donnera en bis, sans doute pour faire Ă©cho au jardin environnant et Ă  ses folies, « Pagodes » et « Jardins sous la pluie » extraits des Estampes de Debussy: sonoritĂ©s somptueuses, chatoyantes comme la soie dans Pagodes, et toucher on ne peut plus vif et impĂ©tueux dans Jardins sous la pluie. Pour finir, la polonaise HĂ©roĂźque opus 53 de Chopin, triomphante et Ă©clatante, comme la cerise sur le gĂąteau!

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Compte-rendu festival Les Solistes à Bagatelle, 2 septembre 2018, récitals Sélim Mazari et Jean-Paul Gasparian, piano, Scarlatti, Beethoven, Debussy, Chopin, Ravel, Boulez.

ILLUSTRATIONS : Gasparian: ©Jean-Baptiste Millot / Mazari : ©Benjamin Bézias.

 

 

Compte-rendu, festival. Les Solistes à Bagatelle, 1er sept 2018, récital Lise de la Salle, piano, Bach / Liszt / Dutilleux.

Visuel Bagatelle 06Compte-rendu festival Les Solistes Ă  Bagatelle, 1er septembre 2018, rĂ©cital Lise de la Salle, piano, Bach / Liszt / Dutilleurx. Ainsi pourrait commencer un poĂšme, citant au passage Barbara, qui rĂ©sumerait l’atmosphĂšre de ce premier week-end du festival « Les Solistes Ă  Bagatelle » en ces tous premiers jours de septembre. Pour les parisiens qui se seront attardĂ©s dans de plus lointaines villĂ©giatures, ou en bord de mer, il sera encore temps de goĂ»ter les derniers plaisirs de l’étĂ© Ă  l’orangerie du parc de Bagatelle, les deux fins de semaines qui viendront, sous on l’espĂšre, un ciel aussi limpide et bleu qu’il le fut ces deux jours. D’autres brillants solistes les attendront: Gaspard Dehaene, Anastasya Terenkova ou encore par exemple François-FrĂ©dĂ©ric Guy, pour ne citer qu’eux. Dans cette exceptionnelle Ăźle de verdure Ă  la porte de Paris, les agrumes de sortie toute la belle saison laissent place Ă  la musique dans leurs quartiers d’hiver, l’orangerie. Deux concerts se suivent l’aprĂšs-midi, qui ont l’heureuse particularitĂ© d’offrir dans leurs programmes une crĂ©ation ou une Ɠuvre contemporaine. La jeune gĂ©nĂ©ration de musiciens y est largement Ă  l’honneur.

 

 

 

LISE DE LA SALLE À BAGATELLE

 

Au parc de Bagatelle,
Jamais la fin d’étĂ©
N’avait paru si belle


 

 

 

Lise de la Salle, pianiste prĂ©coce qui enregistra son premier disque Ă  l’ñge de quatorze ans, aujourd’hui ĂągĂ©e d’à peine trente, ouvre le bal le 1er septembre avec une carte blanche. Cette musicienne rare en France fait une brillante carriĂšre Ă  l’étranger. Il ne fallait donc pas manquer son rĂ©cital. Le Concerto Italien de Bach BWV 971, pour commencer, semble n’avoir jamais Ă©tĂ© Ă©crit pour clavecin! Lise de la Salle lui donne vie avec une Ă©nergie hors du commun; imagine-t-on un orchestre et ses couleurs tantĂŽt Ă©clatantes, le contrepoint toujours clair nonobstant l’amplitude sonore, tantĂŽt doucement rabattues dans la basse de l’andante sous une ligne de chant impeccable conduite sans affect. Bach encore mais revisitĂ© par Kempff, avec sa fameuse sicilienne BWV 1031. Ici de belles respirations, la calme pulsation d’une main gauche aux liĂ©s-dĂ©tachĂ©s phrasĂ©e comme il se doit, imperturbable. Du timbre et de l’émotion dans la simplicitĂ© du chant qui s’achĂšve comme dans un grand et profond soupir. B.A.C.H. cette fois imaginĂ© par Liszt: sa Fantaisie et fugue sur le nom de BACH a Ă©tĂ© composĂ©e Ă  l’origine pour l’orgue, puis transcrite par le compositeur pour le piano. Lise de la Salle ne se laisse pas effaroucher par l’acoustique gĂ©nĂ©reuse du lieu, et sans rien retenir de son jeu puissant, dĂ©cuple l’effet sonnant de l’Ɠuvre. Le piano se transforme en orgue monumental depuis les graves d’airain du dĂ©but jusqu’au plein jeu final en passant par les sĂ©raphiques voix de flĂ»tes. C’est une flamboyante cathĂ©drale qui s’érige, faisant oublier les quatre murs de l’orangerie. Une pause pour nos oreilles bourdonnantes avec la presque naĂŻve poĂ©sie d’ « Un petit air Ă  dormir debout » de Dutilleux (1981), tendrement hypnotique. Puis le Jeu des contraires, prĂ©lude de Dutilleux composĂ© en 1988, parfaitement architecturĂ©, la pĂ©dale prĂ©cise. Programme bien pensĂ© qui se boucle avec la chaconne BWV 1004 de Bach transcrite par Busoni, charpentĂ©e, sous les doigts, les bras de la pianiste dans un son qui pour le moins a du corps! Force et vigueur alternent, parfois jusqu’à saturation sonore, avec les fondus chromatiques, et la rondeur des nuances piano dans une parfaite Ă©galitĂ© de timbre et d’intensitĂ©. Ici la vision harmonique prime sur la linĂ©aritĂ© du discours. Un bis: l’étude-tableau opus 39 n°1 de Rachmaninov, rĂ©pertoire ĂŽ combien familier de la pianiste.

Quelques pas dans la roseraie encore fleurie, avant le second concert de Lise de la Salle, en duo avec le violoncelliste Christian-Pierre La Marca, dans FaurĂ© (ÉlĂ©gie, Sicilienne et Pavane), Lutoslawski, (MĂ©tamorphoses) et Rachmaninov (sonate en sol mineur opus 19). Un duo bien assorti dans le modelĂ© des sonoritĂ©s, mais avec une nuance cependant: le piano parfois un peu trop avantagĂ© par l’acoustique et le jeu engagĂ© de la pianiste, pourtant trĂšs Ă  l’écoute de son partenaire Ă  l’archet expressif. Un fort beau moment tout de mĂȘme, dans ce curieux programme aux univers si dissemblables!

 

 

 

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Compte-rendu festival Le Solistes à Bagatelle, 1er septembre 2018, récital Lise de la Salle, piano, Bach/Liszt/Dutilleurx.

 

 

 

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Compte-rendu, concerts. La Roque d’AnthĂ©ron 15-17 aoĂ»t 2018. Ensembles en rĂ©sidence, Lefebvre, Babayan, Hamelin / Vedernikov. 

Compte-rendu, concerts. La Roque d’AnthĂ©ron 15-17 aoĂ»t 2018. Ensembles en rĂ©sidence, Lefebvre, Babayan, Hamelin / Vedernikov. À la Roque d’AnthĂ©ron, le temps de l’étĂ© s’écoule de juillet Ă  aoĂ»t aux sons des pianos et des cigales, sur les places du village dans la chaleur des pierres aux heures des volets mi-clos, et Ă  l’ombre des platanes et sĂ©quoias gĂ©ants du parc Florans, oĂč nichent une scĂšne et sa conque blanche en flottaison sur l’ovale de sa piĂšce d’eau. Il y rĂšgne une atmosphĂšre dĂ©tendue, sereine, qui invite Ă  la flĂąnerie d’un concert Ă  l’autre. Les espaces des concerts, des plus intimistes au plus vaste, les allĂ©es caillouteuses et les rues Ă©blouies de lumiĂšre qui les relient, se laissent approprier par le festivalier, Ă  mille lieues d’imaginer, sur le moment, qu’ils seront 75499 Ă  en faire autant au fil de ces trente jours dĂ©diĂ©s au piano et Ă  ses serviteurs. La Roque d’AnthĂ©ron est devenu l’épicentre d’une onde musicale qui se propage jusqu’en Arles et Ă  Marseille, en passant par Aix-en-Provence, Lourmarin
 Pour peu que le ciel de Provence ait Ă©clairĂ© un pan de son enfance, on s’y sent chez soi, dans une harmonie rĂ©confortante, ressourçante, et la musique en fait un havre unique, aussi prĂ©cieux que les plus beaux paradis terrestres.

 
 
 

FESTIVAL INTERNATIONAL DE PIANO DE LA ROQUE D’ANTHÉRON:
DERNIERS TEMPS FORTS

 
 
 

1. Le 15 AOÛT 2018
 ENSEMBLES EN RESIDENCE
 En ce quinze aoĂ»t, le festival touche presque Ă  sa fin, avec sa traditionnelle journĂ©e consacrĂ©e aux ensembles en rĂ©sidence. Quatre concerts gratuits s’échelonnent, couronnĂ©s par la grande soirĂ©e au parc Florans. On s’attarde, Ă  l’heure oĂč l’on prendrait bien un thĂ© glacĂ©, sur la place de l’ancienne mairie, chapeau de paille et Ă©ventail de rigueur. Le quatuor Aurora joue Ă  l’ombre d’une tente blanche un extrait rafraĂźchissant d’un quatuor de DvorĂĄk. On rejoint ensuite le parc Florans pour le concert de 17h30 qui rassemble les ensembles de musique de chambre, autour d’un piano BlĂŒthner. Chacun livre ici une partie de son rĂ©pertoire travaillĂ© avec les professeurs concertistes accoutumĂ©s du festival (Olivier Charlier, Yovan Markovitch, Claire DĂ©sert, Emmanuel Strosser, Christian Ivaldi, Vincent Coq, Jean-Marc Phillips Varjabedian, RaphaĂ«l Pidoux). Ces mĂȘmes donneront un plus large aperçu de leurs talents le soir. Entre chien et loup, et sur fond de cigales, le concert s’ouvre avec la sĂ©rĂ©nade pour cordes en ut majeur opus 48 de TchaĂŻkovsky jouĂ©e avec conviction et Ă©nergie par les professeurs et leurs Ă©lĂšves. Le quatuor Aurora joue cette fois l’allegro non troppo du 2Ăšme quatuor avec piano opus 26 de Brahms, faisant montre d’un bel Ă©quilibre, et d’un lyrisme bien prĂ©sent chez chacun. Le coup de cƓur de la soirĂ©e va sans conteste au trio Eluard, excellent dans Beethoven entendu l’aprĂšs-midi (trio opus 1 n°3 – Allegro con brio), comme dans Mendelssohn (trio n°2 opus 66): la pianiste Fiona Mato captive par la finesse de son phrasĂ©, son jeu vĂ©loce et clair, en osmose avec les cordes de ThĂ©otime Langlois de Swarte et d’Hanna Salzenstein, Ă©voluant dans une mĂȘme respiration, un mĂȘme mouvement expressif. Il rĂ©sulte de cette unitĂ© un son remarquable et dĂ©jĂ  trĂšs caractĂ©risĂ© chez ce jeune trio. Le duo piano-violon de Bilal Alnemr et Jorge Gonzalez Buajasan convainc davantage dans FaurĂ© (sonate n°1 opus 13), offrant de beaux Ă©lans, que dans Beethoven (sonate opus 30 n°1) oĂč le piano aurait gagnĂ© Ă  plus d’ancrage et d’incarnation. Autre duo, celui des pianistes David Salmon et Manuel Vieillard, dans Debussy, avec des extraits de la Petite suite puis le soir, d’En blanc et noir. Ils se connaissent depuis quelques annĂ©es et cela s’entend, dans la concentration et la pensĂ©e du son. Remarquable duo encore que celui de la violoniste Misako Akama, au fort tempĂ©rament, et du pianiste Kishin NagaÏ: jeu lumineux, admirablement projetĂ© et ferme, au rythme bien plantĂ© dans Beethoven (sonate opus 12 n°3), puis trĂšs affirmĂ© dans la palette de textures et la tension rythmique soutenue au piano comme au violon, dans Prokofiev (Sonate n°1 opus 80). Le quintette Astreos a sĂ©duit avec DvorĂĄk (quintette pour piano et cordes opus 81) et un peu moins avec Schumann (quintette opus 44), oĂč l’on aurait attendu plus de relief lyrique. Dernier duo enfin avec Imgar Lazar au piano, et Brieuc Vourch au violon, dans la sonate de Franck. LĂ , c’est une toute autre histoire. Sans remettre en question les talents respectifs des deux musiciens, il faut bien admettre qu’ils ne sont pas sur la mĂȘme longueur d’onde, Lazar semblant avoir renoncĂ© Ă  dire son mot, Vourch faisant presque cavalier seul dans un jeu hyper dĂ©monstratif, quasi thĂ©ĂątralisĂ©, alors que cette partition est si belle lorsqu’on lui donne d’une mĂȘme voix, dans son premier mouvement, cette dĂ©licieuse et langoureuse dĂ©tente. La soirĂ©e se conclut joyeusement avec l’octuor Ă  cordes opus 20 de Mendelssohn, tandis que la nuit conduira Ă  l’aube d’une nouvelle journĂ©e de plaisir musical.

2. Lefebvre et Babayan: la fraĂźcheur et le feu
Le lendemain matin, l’équipe de Denijs de Winter est Ă  pied d’Ɠuvre: le tracteur achemine sur sa remorque cinq pianos sur la scĂšne. L’heure du choix pour les artistes du jour. Steinway ou Bechstein? Sergei Babayan, puis ClĂ©ment Lefebvre vont de l’un Ă  l’autre, Ă©coutent, sentent le clavier sous les doigts, Ă©valuent l’espace du son
sans se concerter, ils Ă©liront le mĂȘme Steinway. ClĂ©ment Lefebvre donne le rĂ©cital de fin d’aprĂšs-midi. RenĂ© Martin fut bien inspirĂ© de l’inviter dans la cour des grands (il fut des artistes en rĂ©sidence en 2016): un pianiste de grand talent, de par la richesse de sa personnalitĂ©, la suretĂ© et l’élĂ©gance de son jeu, l’intelligence de son programme et de son propos musical.

 
 
 

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Ses « Couperin » (les Rozeaux, le Point du jour et l’Arlequine) sont magnifiquement ourlĂ©s de leurs ornements subtilement rĂ©alisĂ©s, colorĂ©s de tout ce que peut offrir le piano, tendres ou facĂ©tieux, selon. Le plus naturellement Debussy prend sa place entre les deux grandes figures baroques françaises Couperin et Rameau. ClĂ©ment Lefebvre nous en offre le premier livre des Images dont l’Hommage Ă  Rameau constitue la clĂ© de voute, dans une conscience aboutie de la dimension crĂ©Ă©e par les plans sonores, servie par une riche palette de couleurs: les Reflets dans l’eau miroitent de mille Ă©clats de diamants, l’Hommage Ă  Rameau dĂ©ploie sa noble sarabande dans un rubato sans excĂšs, et les triolets de Mouvement ne touchent pas terre! Le clou de son programme, s’il en est un, c’est la Nouvelle suite en la de Rameau. Le pianiste y dĂ©ploie tout un art du timbre et de l’éloquence; le piano sonne, c’est le moins que l’on puisse dire, parfois comme un orchestre (dans la jubilatoire « Triomphante », et dans les doubles de la gavotte), et quel son! Quelle variĂ©tĂ© et fraĂźcheur d’expression! Autre facette toute aussi enthousiasmante de l’artiste, celle romantique, avec les Variations sĂ©rieuses opus 54 de Mendelssohn, tellement bien vues dans le fil du programme par leurs rĂ©fĂ©rences baroques. Enfin la poĂ©sie de deux bis en rĂ© bĂ©mol en offrande au public sous le charme: un moment musical opus 16 de Rachmaninov, suivi de Warum? des FantasiestĂŒcke opus 12 de Schumann.


roque antheron piano critique concertLa nuit venue on a la chance d’écouter le pianiste armĂ©nien, grand pĂ©dagogue et immense concertiste, SergeĂŻ Babayan. Curieusement Rameau, et sa suite en la sont aussi de son programme, ainsi que trois piĂšces de clavecin (l’Entretien des muses, les Sauvages, et le Rappel des oiseaux). Une approche totalement diffĂ©rente de celle de ClĂ©ment Lefebvre: un discours en unitĂ© de ton, en demi-teinte, nimbĂ© d’une douce mĂ©lancolie ne laissant rien saillir; les « tremblements », façon d’exĂ©cuter les ornements chĂšre Ă  Rameau, prennent tous leurs sens et sont particuliĂšrement efficaces dans le Rappel des oiseaux, tout en fluiditĂ© et dĂ©licatesse. RĂ©alisĂ©s comme au clavecin, ils desservent cependant la lisibilitĂ© des Sauvages et de la Gavotte, un rien alourdie. Auparavant il aura commencĂ© son rĂ©cital dans un enchaĂźnement hors du commun: celui de l’Ɠuvre minimaliste et mĂ©ditative d’Arvo PĂ€rt, FĂŒr Alina, et de la deuxiĂšme Ballade de Liszt. Un coup de gĂ©nie! Tout de l’art de ce pianiste s’y trouve: la dĂ©licatesse dans la raretĂ© sonore, la force, le tumulte et d’effroyables contrastes dans un Liszt parmi les plus brĂ»lants qui soient donnĂ©s Ă  entendre. Encore plus saisissante la Fantaisie opus 21 « A la mĂ©moire de Maria Yudina » de Ryabov, oĂč il conjugue grandes masses sonores et chant, brillance et matitĂ©. Quel contraste avec Rameau! La deuxiĂšme partie du programme est consacrĂ©e aux « grands classiques ». De Chopin la Polonaise opus 26 n°1  suivie d’une Ă©mouvante valse au ton rĂ©signĂ© (ut diĂšse mineur, opus 39 n°5), au pas mesurĂ©, murmurĂ©e dans un pianissimo bouleversant. Enfin la Barcarolle opus 60, prend les couleurs de la nuit, nous berçant dans une trĂšs belle atmosphĂšre, par le balancement dĂ©licat de la basse, jusqu’à la poĂ©tique liquiditĂ© des derniers traits. Dans Rachmaninov (moments musicaux opus 16 – 2 et 6), le pianiste revient au jeu puissant qui le caractĂ©rise, et nous emporte pour finir, dans la submergeante vague de fond du 6Ăšme, « Maestoso ». Au rappel du public secouĂ© et admiratif, il jouera l’Aria des variations Goldberg de Bach, rien d’autre. Retour au dĂ©pouillement, avant le silence.

3. Brahms au sommet par Marc-AndrĂ© Hamelin et l’O.S. d’Odense


Avant-dernier jour du festival: grand concert symphonique le soir avec la rencontre de l’Orchestre Symphonique d’Odense, phalange danoise, sous la baguette de son chef Alexander Vedernikov, et du pianiste montrĂ©alais Marc-AndrĂ© Hamelin. Au programme le 1er concerto de Brahms, en rĂ© mineur opus 15, suivi de sa quatriĂšme symphonie en mi mineur opus 98. Une alliance absolument remarquable d’un orchestre de trĂšs haute tenue, et d’un des plus grands pianistes de sa gĂ©nĂ©ration, trop rare sur les scĂšnes françaises.

 
 
 

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On ne saura que chaudement remercier RenĂ© Martin de l’avoir imposĂ© dans sa programmation. L’entente est parfaite entre le soliste et le chef, qui dirige avec une efficace Ă©conomie de gestes un orchestre aux pupitres Ă©quilibrĂ©s, dans une symbiose avec le piano. Quel bonheur que d’entendre l’instrument roi enchĂąssĂ© dans le tissu orchestral, faisant corps avec lui, et non pas en rapport de domination! Hamelin a cette intelligence, cette Ă©tique musicale et humaine, de placer son jeu toujours au bon endroit, inspirĂ©, habitĂ©, et en mĂȘme temps sobre et sans ego. L’Ɠuvre de jeunesse de Brahms devient alors partition symphonique, sa toute premiĂšre en somme, bien avant l’écriture de ses quatre symphonies. Le pianiste dans une concentration de tous les instants semble laisser la musique couler de source, tant elle sort naturellement sous ses doigts. Elle sonne juste, dans une parfaite maĂźtrise de l’expression. Hamelin en n’en faisant jamais trop, et jamais trop peu non plus, va Ă  l’essence mĂȘme de la musique. Tout est lĂ , et l’orchestre le lui rend admirablement dans l’adagio, s’effaçant lorsqu’il le faut pour laisser passer ses pianissimi magnifiques. Ils se font complices dans la jubilation sonore du 3Ăšme mouvement, emportant l’adhĂ©sion sans rĂ©serve du public. Hamelin jouera en bis « En avril Ă  Paris » de TrĂ©net, arrangĂ© par Weissenberg, puis l’impromptu n°2 D 935 de Schubert, dans une profondeur de sentiment rarement atteinte. Grand voyage dans le temps musical brahmsien, qui nous transporte dans sa quatriĂšme symphonie opus 98, l’ultime. Belle interprĂ©tation de l’orchestre, aux lignes mĂ©lodiques amples et gĂ©nĂ©reuses, dans une plĂ©nitude harmonique qui s’accommode si bien des grands espaces naturels, et en son finale, le dĂ©veloppement des variations quasi organique sous la conduite Ă  la fois souple et tenue de Vedernikov.

Quel vƓu former aprĂšs une telle soirĂ©e, sinon celui ardent de retrouver et le pianiste, et cet orchestre dans la prochaine Ă©dition du festival? Son grand ordonnateur puisse-t-il nous Ă©couter! Illustrations : © Ch. Gremiot / La Roque d’AnthĂ©ron 2018 – ClĂ©ment Lefebvre, Serguei Babayan, Pierre-AndrĂ© Hamelin

 
 
  
 
 

MONTPELLIER, Marathon Scarlatti. Festival Radio France – France Musique – 14 au 23 juillet 2018, intĂ©grale des sonates de Scarlatti


scarlatti-domenico-portrait-sonates-par-Adeline-de-preissac-critique-annonce-presentation-par-CLASSIQUENEWSMONTPELLIER, Marathon Scarlatti. Festival Radio France – France Musique – 14 au 23 juillet 2018, “SCARLATTI 555 “ : intĂ©grale des sonates de Scarlatti
 Il y a trente ans, le grand claveciniste Scott Ross enregistrait les 555 sonates de Domenico Scarlatti au chĂąteau d’Assas, dans l’HĂ©rault. Une somme qui a fait date, unique dans l’anthologie discographique de la musique pour clavecin. Pour fĂȘter cet anniversaire, France Musique et le Festival de Radio France Occitanie et Montpellier ont imaginĂ© ce projet fou et unique de donner en concert cette intĂ©grale du compositeur italien, du 14 au 23 juillet prochains.

 

 

 

SCARLATTI 555: L’ÉVÈNEMENT FRANCE MUSIQUE DE L’ÉTÉ

 

 

 

montpelier-festival-radio-france-douce-france-annonce-concerts-selection-par-classiquenews-MARATHON-SCARLATTI-55530 clavecinistes pour un dĂ©fi de taille
 Un dĂ©fi en effet que faire vivre en concert cette sĂ©rie hors-norme: pas moins de 35 concerts en 9 jours lui donneront l’espace nĂ©cessaire Ă  sa diversitĂ©, sa richesse, son incroyable profusion. Quelle formidable idĂ©e « pilotĂ©e » par le claveciniste FrĂ©dĂ©rick Haas! Pour ce monument, il fallait bien du renfort tant l’Ɠuvre est gigantesque. Autant dire que les meilleurs clavecinistes d’aujourd’hui ont Ă©tĂ© sollicitĂ©s. Ils sont 30 Ă  avoir rĂ©pondu Ă  l’appel, 30 Ă  relever le dĂ©fi. Parmi eux citons Kenneth Weiss, Jean-Marc Aymes, Justin Taylor, Bertrand Cuiller, Violaine Cochard, Olivier Baumont, François Guerrier, Maude Gratton, AurĂ©lien Delage, Olga Pashchenko


14 lieux patrimoniaux remarquables
 Pour ces sonates venues du Sud il fallait aussi le soleil de l’Occitanie, et le charme de son patrimoine. Le chĂąteau d’Assas, bien Ă©videmment sera le lieu de prĂ©dilection et accueillera les concerts d’ouverture et ceux de clĂŽture, le 23 juillet, date anniversaire de la mort de Scarlatti. Ces concerts seront diffusĂ©s en direct sur France Musique. On les entendra Ă©galement Ă  Montpellier, Perpignan, Fourques, Saint-CĂ©rĂ©, Cordes-sur-Ciel, aux chĂąteaux de Bournazel, d’Assier, d’Ampelle, de Flamarens, de LarĂ©ole, et Ă  l’Abbaye de SorĂšze. Un pĂ©riple passionnant pour qui prendra son bĂąton de pĂšlerin et choisira l’immersion.

Scarlatti de nuit
 On se préparera à vivre deux folles nuits, de minuit à 7 heures: la Nuit Scott Ross par Frédérick Haas entre le 13 et le 14 juillet, et la Nuit Scarlatti par Martin Mirabel entre le 22 et le 23 juillet.

On pourra suivre aussi l’aventure sur francemusique.fr, et francemusique.com, qui apporteront des lumiĂšres sur « 10 petites choses Ă  savoir sur Scarlatti », ou encore, « les sonates de Scarlatti, histoire et gĂ©nĂšse », ouvriront des dĂ©bats: « Le clavecin d’aujourd’hui, ringard ou rock’nroll », et publieront les interviews des artistes du projet. Fans de clavecin et de Scarlatti, ou curieux de connaĂźtre, ce sera le moment ou jamais! Destination Scarlatti 555, la plus branchĂ©e de l’étĂ©. Tous les concerts seront enregistrĂ©s, filmĂ©s et diffusĂ©s sur France Musique, francemusique.fr/concerts, et francemusique.com

 

 

 

INFOS & RESERVATIONS : http://lefestival.eu/fr/evenements/recherche?categories=27

 
 
 
 

 

 

 

 

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Approfondir (RĂ©daction de CLASSIQUENEWS) :

LIRE AUSSI
 L’ActualitĂ© Domenico Scarlatti ce sont aussi, nos focus sur 3 interprĂštes rĂ©cents, particuliĂšrement convaincants chez Scarlatti : preuve derechef que s’agissant de Domenico Scarlatti (comme des Variations Goldberg de Bach ou de Rameau), le sujet n’est pas tant le choix de l’instrument mais la conception musicale, la pensĂ©e artistique qui inspirent le geste de l’interprĂšte :

 

 

Adeline de Preissac : transcriptions pour harpe (juillet 2017)
http://www.classiquenews.com/cd-vivi-felice-sonates-de-d-scarlatti-adeline-de-preissac-1-cd-la-simplesse-2016/

 

AndrĂšs Alberto GOMEZ, clavecin (mai 2018)
http://www.classiquenews.com/cd-evenement-critique-d-scarlatti-andres-alberto-gomez-clavecin-17-sonates-1-cd-vanitas-2017/

 

Dmitry Masleev, piano (mai 2018)
http://www.classiquenews.com/cd-critique-scarlatti-chostakovitch-dmitry-masleev-piano-1-cd-melodyia/

 

 

 

 

COMPTE RENDU, concert piano. PARIS, le 12 juin 2018. RĂ©cital YUJA WANG, piano.

WAng_yuja_piano_rachmaninov_prokofiev_dudamel_cd_deutsche_grammophonCOMPTE RENDU, concert piano. PARIS, le 12 juin 2018. RĂ©cital YUJA WANG, piano / RACHMANINOV, SCRIABIN…. La pianiste d’origine chinoise Yuja Wang donnait un rĂ©cital le 12 juin, salle Pierre Boulez Ă  la Philharmonie de Paris. Un Ă©vĂšnement qu’il ne fallait pas manquer.  Force est de constater qu’à 31 ans Yuja Wang a fait un chemin considĂ©rable, tant sur le plan de la technique pianistique, dont elle n’avait pourtant pas Ă  rougir Ă  ses dĂ©buts, qu’en matiĂšre de maturitĂ© musicale, et surtout d’étendue de rĂ©pertoire. DotĂ©e d’une personnalitĂ© singuliĂšre, elle irradie, subjugue et Ă©lectrise son public, par sa technique Ă©poustouflante bien sĂ»r, mais aussi par son Ă©nergie qui n’a de cessĂ© de croĂźtre de la premiĂšre seconde de son entrĂ©e en scĂšne jusqu’à l’ultime jet d’accords du dernier bis. Et des bis, il y en eut pas moins de sept, ce soir-lĂ !

Yuja Wang enflamme la Philharmonie de Paris

Elle arrive sur scĂšne telle un rayon de soleil, moulĂ©e dans une longue robe d’un beau jaune tendre et lumineux, salue rapidement, et ajuste son assise. LĂ , le dos droit, dans un alignement parfait du corps et de l’esprit, elle se met Ă  jouer. Elle tiendra cette posture au fil du concert sans jamais y dĂ©roger, centrĂ©e, la tĂȘte commandant les bras, libres et agiles, les doigts, prĂ©cis et infaillibles. Pas un geste superflu. Pas de cinĂ©ma. Yuja Wang est plus sĂ©rieuse qu’on ne pourrait le penser. Elle est professionnelle. Aujourd’hui elle joue Ă  peu prĂšs tout, et rares sont les pianistes capables du programme audacieux qu’elle a choisi de prĂ©senter: sĂ©lection de PrĂ©ludes et Études-tableaux de Rachmaninov, la sonate n°10 opus 70 de Scriabin, 3 Ă©tudes de Ligeti, et rien moins que la huitiĂšme sonate de Prokofiev.

Tout Ă©tant relatif, Rachmaninov, par lequel elle commence son rĂ©cital, avec deux prĂ©ludes (opus 23 n°5 et opus 32 n° 10) et 5 Ă©tudes-tableaux des opus 33 et 39, est certainement le moins investi. Certes le son est beau, clair, mais la polyphonie est parfois troublĂ©e et le jeu volubile manque souvent de consistance et de poids dans les nuances piano, oĂč l’on attendrai moins d’effleurement et davantage de timbre. La palette dynamique est en revanche fort Ă©tendue et rend l’interprĂ©tation vivante et trĂšs captivante. Son Rachmaninov respire la santĂ©: il est plutĂŽt rayonnant, et mĂȘme parfois d’une lĂ©gĂšretĂ© incongrue. Le PrĂ©lude opus 32 n° 10 est sans doute la piĂšce la plus rĂ©ussie: elle parvient Ă  y rendre l’ atmosphĂšre de profonde dĂ©solation, d’intime nostalgie, de sombre tristesse qui lui est propre.

La sonate n°10 de Scriabin apparaĂźt d’une grande modernitĂ©: esthĂ©tiquement trĂšs aboutie, elle offre de beaux effets vibratiles. Les trilles trĂšs finement ciselĂ©s s’évaporent, volent d’un registre Ă  l’autre, dans une subtile ubiquitĂ©, dans un impalpable Ă©ther, sans jamais brĂ»ler leurs ailes. L’effet plastique est indĂ©niable et Yuja Wang contrĂŽle absolument tout des timbres aux intensitĂ©s, faisant de cette sonate un superbe « objet sonore », d’un fini proche de la perfection.

C’est assurĂ©ment dans Ligeti qu’elle donne le meilleur d’elle-mĂȘme. Elle en interprĂšte deux Ă©tudes: Touches bloquĂ©es et DĂ©sordre. Elle se meut comme un poisson dans l’eau dans ces piĂšces redoutables de difficultĂ©s, parfaitement Ă  son aise avec leur rythmicitĂ©, leur motorisme, leur profusion harmonique et sonore jusqu’à saturation. Son Ă©nergie et la lumiĂšre de son jeu, en mĂȘme temps qu’une construction intellectuelle sans faille, une conscience de tous les instants, servent cette musique et ces piĂšces en particulier, d’une façon exceptionnelle.

Tout est Ă  sa place Ă©galement dans la 8Ăšme sonate de Prokofiev, impeccablement construite, dans une bonne dĂ©finition sonore. il y a une forme d’objectivitĂ© « enthousiaste » dans l’interprĂ©tation de la pianiste, aux doigts toujours flamboyants, et Ă  l’énergie dĂ©cuplĂ©e, mais nĂ©anmoins dans le contrĂŽle et une forme de rĂ©serve Ă©motionnelle. Rien ne perce, rien ne dĂ©passe, si ce n’est que l’on est transportĂ©, subjuguĂ© par la vitalitĂ© du jeu, la personnalitĂ© hors du commun de l’artiste, attachante dans sa jubilation virtuose, comme dans la douceur candide de son Andante sognando.

Ce mĂȘme plaisir est palpable dans l’éventail de bis qu’elle offre Ă  un public qui n’a de cesse d’en redemander: la Romance sans paroles opus 67 n°2 de Mendelssohn, pour commencer, suivie des Variations Carmen d’Horowitz, de Marguerite au Rouet de Schubert/Liszt, de Rachmaninov le finale de la 7Ăšme sonate et l’opus 11, de la valse en do diĂšse mineur de Chopin, et pour rassasier enfin l’auditoire en surchauffe, la marche Turque de Mozart version Fazil Say! Un programme Ă  part entiĂšre!

S’il semble que les touches du piano soient cousues aux doigts de Yuja Wang, on ne retiendra pas seulement qu’elle est une virtuose incomparable, et comme il en existe peu: la musicienne qu’elle est dans toute sa singularitĂ© a une place d’exception dans le paysage musical. Un large chemin est ouvert devant elle, et gageons qu’elle nous surprendra encore, peut-ĂȘtre en rajoutant ce petit supplĂ©ment d’ñme que la vie et l’épreuve du temps peuvent Ă  la longue rĂ©vĂ©ler.

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COMPTE RENDU, concert piano. PARIS, le 12 juin 2018. RĂ©cital YUJA WANG, piano / RACHMANINOV, SCRIABIN…. Illustration : cover du cd Yuja Wang / Gustavo Dudamel : Rachmaninov et Prokofiev 1 cd DG 2013, critique sur classiquenews.

COMPTE-RENDU, Festival. LILLE PIANO(S) FESTIVAL 2018. Lille Piano(s) Festival

lille-pianos-festival-2018-par-classiquenewsCOMPTE-RENDU, Festival. LILLE PIANO(S) FESTIVAL 2018. Lille Piano(s) Festival a dĂ©roulĂ© sa 15Ăšme Ă©dition les 8, 9 et 10 juin, investissant ses lieux habituels dans la capitale des Flandres – le Nouveau SiĂšcle, le charmant auditorium du conservatoire, la gare  Saint-Sauveur – mais aussi, nouveautĂ© cette annĂ©e, la salle des moines de l’abbaye de Vaucelles Ă  proximitĂ© de Cambrai, sur les rives de l’Escaut. Voyageur, classique et audacieux Ă  la fois, il a rassemblĂ© une palette d’artistes venus de tous les horizons gĂ©ographiques et musicaux, comme AndreÏ Korobeinikov, CĂ©dric Pescia, NicolaĂŻ Lugansky, Aleksandar Serdar, Abdel Rahman El Bacha, Iddo Bar ShaĂŻ, David Kadouch, pour ne citer qu’eux.

La musique est partout en mĂȘme temps Ă  Lille Piano(s) Festival, et la concentration de concerts oblige au choix Ă©videmment parfois frustrant. Les pianos sont partout aussi, sur scĂšne, mais Ă©galement sur les lieux de passage dans le Nouveau SiĂšcle, en « libre service », et les festivaliers jeunes et moins jeunes ne se privent pas d’y toucher, esquissant Ă  l’envi une improvisation, une « TempĂȘte » de Beethoven, ou un « RĂȘve d’amour » 

 
 
 

Lille Piano(s) Festival 2018
Lille à l’heure du Piano

 
 

LILLE-PIANOS-FESTIVAL-edition-2018-par-classiquenews-compte-rendu-critique

 
 
 

Parmi les multiples temps forts, on Ă©voquera quelques concerts marquants, ou Ă©tonnants, comme celui du pianiste JosĂ© Menor, qui interprĂ©ta pendant une heure vingt, dĂ©bordant l’heure dĂ©volue, l’Ɠuvre intĂ©grale du compositeur HĂšctor Parra. Pour le coup il fallait oser une telle immersion, l’ »infliger »  Ă  un public, peu nombreux mais attentif. Un matĂ©riau sonore travaillĂ© dans la masse, dans la texture, des jaillissements virtuoses, un monde oscillant du tellurique au cosmique, tel est l’univers musical d’HĂšctor Parra, qui donna, entre nous, bien du fil Ă  retordre Ă  la tourneuse de pages!

Plus tard dans la fin d’aprĂšs-midi, l’interprĂ©tation du concerto n°19 en fa majeur K. 459 de Mozart par Iddo Bar ShaĂŻ, toute en sensibilitĂ©, en tendresse, en poĂ©sie, souffrit de la direction d’Arie van Beek, beaucoup moins subtile, et surtout peu Ă  l’écoute du soliste, l’Orchestre de Picardie Ă©touffant souvent le piano. Abdel Rahman El Bacha toujours souverain dans Chopin donna le meilleur de lui-mĂȘme dans son premier concerto et pĂątit beaucoup moins d’une partition orchestrale plus en retrait.

NicolaĂŻ Lugansky donna deux concerts. Le premier en solo avec une sĂ©lection de prĂ©ludes de Rachmaninov prĂ©cĂ©dĂ©e de la suite Bergamasque de Debussy, et de la Barcarolle opus 60 de Chopin. Il est chez lui avec le compositeur russe, qu’il interprĂšte avec sobriĂ©tĂ© et profondeur, dans la clartĂ© de l’écriture polyphonique, dont il dessine les contours avec tact et Ă©lĂ©gance. Ses Debussy sont baignĂ©s de lumiĂšre, y compris le Clair de Lune, irradiant comme en plein jour: on y cherchera en vain le mystĂšre, mais ses couleurs sont fort belles. Tout comme celles de la Barcarolle, jouĂ©e droite et Ă  vive allure, solaire, mais sans sa dimension nocturne. Le second concert avait lieu le lendemain, en duo avec le pianiste Vadim Rudenko. Un vĂ©ritable coup de cƓur! Au programme, la suite n°2 d’Arensky Ă©patante de joie, de fantaisie et pĂ©tillante de caractĂšre, la Valse de Ravel vertigineuse de rapiditĂ©, tendue d’un bout Ă  l’autre, exaltĂ©e, extatique, et enfin la suite n°2 de Rachmaninov dans une Ă©nergie comme on l’a rarement entendue, bouillonnante, Ă  la force soulevante! Les doigts en fusion, ils donneront en bis le Libertango de Piazzolla, tout aussi bouillant.

 

Ambiance nocturne et paix du soir avec le rĂ©cital ĂŽ combien contrastant de Guillaume Coppola intitulĂ© « Musiques du silence ». La nuit est tombĂ©e, les rangs des festivaliers se sont un peu Ă©claircis, il est 22 heures. Le piano tourne le dos cette fois au parterre. LumiĂšre bleutĂ©e, scĂšne sous des Ă©toiles imaginaires
le public s’installe sur les gradins de la scĂšne, certains sur des poufs ou des coussins prennent leurs aises, les jambes Ă©tendues.

 
 

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TrĂšs joli programme sous les doigts fins et sensibles de Guillaume Coppola, laissant la place au silence – et Ă  la mĂ©ditation – avec des Ɠuvres choisies de Mompou (MĂșsica Callada) Ravel, Satie, Debussy, Scriabine et Takemitsu. Une superbe parenthĂšse poĂ©tique dans ce festival, temps trĂšs apprĂ©ciĂ© de partage et d’intimitĂ© oĂč chacun se retrouve aussi un peu avec lui-mĂȘme, les yeux clos ou, sereins, posĂ©s sur la silhouette blanche du pianiste.

 
 

C’est dimanche. Et le dimanche matin, c’est Bach, forcĂ©ment. On ne s’en Ă©tonnera guĂšre de la part de la direction artistique. L’activitĂ© dominicale c’est aussi le sport, et les deux alliĂ©s, cela donne un marathon Bach, avec l’intĂ©grale du Clavier bien tempĂ©rĂ©, jouĂ© par l’excellent coureur de fond CĂ©dric Pescia, qui donna le premier livre la veille. On entendit le second ce dimanche, dans l’auditorium du conservatoire. Le pianiste franco-suisse enchaĂźna avec une conviction sans faille et une autoritĂ© non dĂ©nuĂ©e d’un sens chaleureux du discours et du chant les prĂ©ludes et fugues, telle une Ɠuvre-fleuve. L’écoute fut recueillie et fervente, dans cette immersion cette fois baroque. Chapeau bas Ă  l’artiste, dont on attend avec impatience la parution du CD.

 

Aleksandar Serdar, pianiste venu de Serbie, fut une dĂ©couverte. Sa Chaconne de Haendel fut d’une beautĂ© Ă  couper le souffle: noblesse de ton, souplesse des lignes, ornements magnifiquement rĂ©alisĂ©s, conduite du chant
tout y Ă©tait. Suivaient quatre sonates de Scarlatti, interprĂ©tĂ©es avec dĂ©licatesse, pudeur mĂȘme, et virtuositĂ© par ce pianiste Ă  la stature granitique.  Sa sonate « Appassionata » de Beethoven d’une fougue incroyable restera dans les mĂ©moires, mais pas tant sa quatriĂšme Ballade de Chopin, abordĂ©e par trop frontalement avec des attaques Ă©crasantes dans les passages forte.

 
 

kadouch-casadesus-concerto-lille-pianos-festival-par-classiquenews-comptes-rendusVint le concert de clĂŽture, rĂ©unissant de nouveau deux solistes et l’Orchestre de Picardie, cette fois sous la direction de Jean-Claude Casadesus. Une soirĂ©e Ă©clatante, avec David Kadouch au jeu brillant et raffinĂ©, parfaitement Ă  sa place dans le deuxiĂšme concerto de Saint-SaĂ«ns, et le jeune et trĂšs prometteur Alexander Ullman – encore une dĂ©couverte – vainqueur du Concours Franz Liszt, trĂšs convainquant dans le deuxiĂšme concerto de Liszt. On apprĂ©cia d’entendre l’orchestre dans un parfait Ă©quilibre avec le piano, que l’on doit Ă  l’écoute finement aiguisĂ©e  et certainement aussi Ă  cette forme d’approche chambriste dont Jean-Claude Casadesus a le secret et la maĂźtrise.

En trois jours, Lille Piano(s) Festival aura comblĂ© 15000 mĂ©lomanes, auxquels il est d’ores et dĂ©jĂ  donnĂ© rendrez-vous pour sa 16Ăšme Ă©dition. Illustrations : © Ugo Ponte pour ONL / LILLE PIANO(S) Festival 2018

 
 
 

COMPTE RENDU, Festival. LE CROISIC, festival Tempo piano : 10-13 mai 2018.

COMPTE RENDU, Festival. LE CROISIC, festival Tempo piano : 10-13 mai 2018. Il ne faut pas s’y tromper: classique, mais pas seulement! Piano, mais pas uniquement! Le festival Tempo Piano Classique du Croisic fĂȘtait, du 10 au 13 mai, son dixiĂšme anniversaire, avec une programmation hors normes et audacieuse, concoctĂ©e par le pianiste Romain David, son directeur artistique. DĂ©clinĂ© en cinq concerts, le festival a pris en dix ans une dimension qui va aujourd’hui bien au-delĂ  du rĂ©cital de piano de ses dĂ©buts. Retour sur cet Ă©vĂšnement.

 

 

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Festival Tempo Piano Classique du Croisic:
10 ans de fĂȘtes musicales

 TEMPO Concert 10 mai 2018 (6)

 

Le moment de l’Ascension est un temps fort de la vie musicale croisicaise. À en juger par la file qui s’allonge sur plusieurs mĂštres le long du quai quelques quarts d’heures avant chaque concert, la rĂ©putation de Tempo Piano Classique n’est plus Ă  faire, et ce festival est trĂšs prisĂ© du public local, fidĂšle. L’ancienne criĂ©e du Croisic, magnifique bĂątiment datĂ© de 1878, ornĂ© d’armoiries Ă  l’hermine bretonne, ne rĂ©sonne plus depuis 1982 des cris des marchands de poissons. En proue sur l’ocĂ©an, entourĂ©e de grĂ©ements au mouillage, elle vibre Ă  prĂ©sent des musiques qu’elle abrite le temps de ce festival. Cette dixiĂšme Ă©dition a Ă©tĂ© des plus festives et des plus vivantes: Romain David peut se fĂ©liciter de sa rĂ©ussite, qu’il doit Ă  son esprit d’unitĂ© et son Ă©clectisme tout Ă  la fois,  Ă  son ouverture sur des esthĂ©tiques et des genres Ă©loignĂ©s du rĂ©pertoire Ă  proprement parler « classique », et enfin Ă  son choix Ă©clairĂ© et exigeant de musiciens de trĂšs haut niveau.

Un duo de haut vol ouvrait l’édition, avec un premier concert Ă  deux pianos. La grand-voile hissĂ©e en fond de scĂšne et Ă©clairĂ©e d’un bleu profond (dispositif acoustique en mĂȘme temps qu’une belle Ă©vocation plastique) Adam Laloum et Tristan RaĂ«s ont tenu les barres de leurs pianos respectifs pour un voyage au long cours de Mozart Ă  Poulenc, traversant Brahms et Rachmaninov. De Mozart, la sonate pour deux pianos K.448 alliait deux musiciens aux personnalitĂ©s trĂšs diffĂ©rentes, et nĂ©anmoins en parfait dialogue: le toucher rond et chaleureux de RaĂ«s, son jeu toujours chantant, composant avec celui de Laloum, clair et vif, usant moins de la pĂ©dale. La sonate pour deux pianos de Poulenc, achevĂ©e en 1953, suivait avec ses contrastes, entre lenteur mĂ©lancolique et allure encanaillĂ©e. En deuxiĂšme partie Tristan RaĂ«s partageait le clavier d’Adam Laloum avec Brahms et ses danses, avant de regagner son piano pour la 2Ăšme suite opus 17 de Rachmaninov: un festival de couleurs que cette Ɠuvre sous leurs doigts, qui s’est finie en apothĂ©ose avec sa Tarentelle embrasĂ©e Ă  la dimension orchestrale. En bis, quel bonheur d’entendre Ă  nouveau la musique de Poulenc, avec son ÉlĂ©gie, magnifique de lyrisme et d’exaltation!

Le lendemain le quintette Syntonia formĂ© de Thibault Noally (violon), StĂ©phanie Moraly (violon), Romain David (piano), Caroline Donin (alto), Patrick Langot (violoncelle) donnait un programme inĂ©dit et passionnant avec la soprano Maya Villanueva, puisqu’il comportait en premiĂšre partie le PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune de Debussy, dans sa transcription pour quintette avec piano du compositeur BenoĂźt Menut. Suivait de Koechlin, ce compositeur contemporain de Debussy, le 3Ăšme mouvement de son quintette, Ɠuvre centrale du dernier CD de l’ensemble, qui notons-le, a Ă©tĂ© couronnĂ© des plus belles rĂ©compenses. L’exĂ©cution en concert n’a pas dĂ©menti ce succĂšs. Maya Villanueva, soprano, interprĂ©tait ensuite trois mĂ©lodies de Debussy avec charme et dĂ©licatesse, en plus d’une diction parfaite, sur le superbe nuancier sonore du piano de Romain David. Le concert s’achevait sur le Quintette de Franck, que Debussy apprĂ©ciait particuliĂšrement, jouĂ© avec bel engagement.

Inviter Thomas Enhco et Vassilena Serafimova, c’est plus que cĂ©der Ă  l’engouement – lĂ©gitime – gĂ©nĂ©ral pour cet extraordinaire duo, au sens propre du terme. C’est proposer d’emprunter les traverses du temps, c’est mettre des bottes de sept lieues pour parcourir le monde musical, de Bach Ă  Jagger, en passant par Mozart, FaurĂ©, la tradition bulgare, Piazzola, et tant d’autres encore. Tout cela dans un grand esprit de libertĂ©, celui de l’improvisation, oĂč ces deux musiciens atteignent des sommets d’excellence. Tout cela dans le mariage ĂŽ combien original et heureux des sonoritĂ©s chaudes et colorĂ©es du marimba et des timbres du piano. Ce fut le « Texto concert » du samedi 12 mai, concert passerelle entre classique et jazz.

Le soir, d’autres harmonies venues d’ailleurs, avec le Concert des LumiĂšres. On dĂ©couvrait avec bonheur le talent de Keyvan Chemirami, et ses percussions traditionnelles persanes, en dialogue avec le piano de Shani Diluka. Rencontre orient-occident entre la musique de Bach, intemporelle, universelle, et la musique « savante » persane, si proches par leurs mĂ©triques bien qu’éloignĂ©es par leurs langages, sur la scĂšne transformĂ©e en diwĂąn, ce lieu de dĂ©bats et de confrontation des idĂ©es et des cultures, matĂ©rialisĂ© ici par les tapis persans disposĂ©s au sol. Un choix de vers de Goethe et HĂąfez dits par les musiciens ponctuait les piĂšces pour clavier de Bach pĂšre et fils (C.P.E . Bach), et les rythmes souvent virtuoses et textures variĂ©es des zarb, santour et daf, les percussions en question, alternant ou se mariant avec le piano. Etonnant et magnifique programme, qui par sa poĂ©sie et la profondeur de son propos, autant que par l’émotion musicale qui s’en dĂ©gageait, sut toucher un public des plus rĂ©ceptifs. Le bis? un texte d’AimĂ© CĂ©saire et l’aria des variations Goldberg de Bach, ornĂ© d’une improvisation au daf
et d’un discret chant de mouette venu du dehors!

Le dimanche Ă©tait le jour de clĂŽture. Quoi de plus festif qu’un concert rassemblant l’ensemble, ou presque, des artistes invitĂ©s au festival? La tradition y veut que celui-ci se termine par un concert-brunch, Ă©clatant bouquet final de la manifestation. Ce fut en effet deux heures de musique bourrĂ©es de joyeuses surprises puisque le programme n’était pas Ă©crit, prĂ©sentĂ© par Laure MĂ©zan. Un voyage autour du monde avec des mĂ©lodies et les chansons argentines de Ginastera, la ballade pour piano du turc Fazil Say, la danse rituelle du feu de de Falla, l’esprit du nord dans un extrait du quintette avec piano de Brahms, Mare a Mare de V. Serafimova, La Chaconne en rĂ© mineur de Bach-Busoni et pour finir, la musique traditionnelle des Balkans dans un finale survoltĂ© aux piano et marimba, avec la participation impromptue du daf!  Quelle fĂȘte!

ENTRETIEN – PORTRAIT DE FRANÇOIS-XAVIER SZYMCZAK – Producteur Ă  FRANCE MUSIQUE

szymzcak-francois-xavier-france-musique-entretien-portrait-sur-classiquenews-mai-2018ENTRETIEN – PORTRAIT DE FRANÇOIS-XAVIER SZYMCZAK – Producteur Ă  FRANCE MUSIQUE. Le producteur de France Musique François-Xavier Szymczak, entrĂ© Ă  Radio France il y a 22 ans, vient d’ĂȘtre nommĂ© Chevalier des Arts et des Lettres par Françoise Nyssen, ministre de la culture, « pour sa contribution et son engagement au service de la culture de son pays ». Un homme au regard clair et au sourire enthousiaste, qui aime communiquer et partager sa soif de culture. Une rencontre passionnante rĂ©alisĂ©e par notre rĂ©dactrice JANY CAMPELLO.

 

  

 

François-Xavier SZYMCZAK
Entretien — Portrait

 

 

 

Vous venez d’ĂȘtre nommĂ© Chevalier des Arts et des Lettres par madame Françoise Nyssen, ministre de la culture. Que reprĂ©sente cette distinction pour vous? 

Ce fut une grande surprise! On m’a tĂ©lĂ©phonĂ© pour me demander mon accord, car vous savez, on a le droit de refuser. LĂ©o FerrĂ© avait refusĂ©. Comme je ne suis pas LĂ©o FerrĂ©, j’ai acceptĂ©! Cette distinction est une vraie marque de reconnaissance. Je viens d’une famille d’origine polonaise Ă©tablie dans le Nord-Pas-de-Calais, qui attache beaucoup d’importance aux valeurs de la RĂ©publique. Ma mĂšre ne m’a pas donnĂ© ce prĂ©nom « François-Xavier », par hasard. Elle l’a choisi pour sa racine, « France », par volontĂ© d’intĂ©gration, par gratitude envers la RĂ©publique Française. Travailler sur France Musique reprĂ©sente un grand honneur, et recevoir cette dĂ©coration m’a procurĂ© une joie que j’ai partagĂ©e avec mes proches, mais que je souhaite aussi partager avec mes auditeurs, pour les remercier. Et enfin, disons-le, j’en ressens une grande fiertĂ©!

 

 

Parlons de vos racines et de votre parcours. Comment vous ĂȘtes-vous orientĂ© vers la musique? 

La musique Ă©tait prĂ©sente dans ma famille, mais pas de façon savante. Mon grand-pĂšre jouait de la mandoline sans avoir jamais appris Ă  lire la musique. Il Ă©tait trĂšs jovial, aimait la fidĂ©litĂ© en amitiĂ©, et tĂ©moignait d’une Ă©poque oĂč la musique populaire Ă©tait charnelle: on la faisait soi-mĂȘme. Aujourd’hui les gens du peuple n’ont plus de contact avec les instruments de musique. Ils leur ont Ă©tĂ© volĂ©s d’une certaine maniĂšre. Ce lien a disparu, c’est un constat. Mon grand-pĂšre reprĂ©sentait une façon de partager la musique. On jouait en famille, entre amis
forts de ce souvenir, mes parents qui Ă©taient mĂ©lomanes sans plus – on avait seulement une poignĂ©e de disques Ă  la maison, et Brahms y cĂŽtoyait Brel et Presley – ont voulu que j’apprenne la musique et Ă  sept ans j’ai choisi le violon.

Vos origines polonaises ont-elles orienté vos goûts? 

Mes parents se sont rencontrĂ©s Ă  Douai, mais nous allions trĂšs souvent en vacances en Pologne. LĂ -bas, les fĂȘtes, notamment celles de NoĂ«l, Ă©taient associĂ©es Ă  un groupe qui s’appelle Masowsze. Tous ces rythme dansants, sautillants, les contretemps de cette musique, ont forgĂ© ma passion pour les musiques populaires d’Europe centrale, et en particulier celle des Balkans.  Avec tout cela, la figure de Chopin a toujours Ă©tĂ© prĂ©sente. Mes parents m’ont emmenĂ© voir sa tombe au PĂšre Lachaise, et une image de sa statue Ă  Varsovie Ă©tait accrochĂ©e au mur du salon!
 

 
 

Avez-vous un compositeur préféré?

Un jour un professeur m’a fait dĂ©couvrir les duos de BartĂłk. Je devais avoir onze ans. Ce fut une rĂ©vĂ©lation. Je me suis mis Ă  comprendre pourquoi je travaillais dur tous les jours! Avec BartĂłk, j’ai trouvĂ© la jubilation dans la musique.

Quelle autre musique vous a procuré cette jubilation? 

Le jazz!  À treize ans mon professeur de solfĂšge m’emmĂšne dans sa voiture et me dit: « je vais te faire dĂ©couvrir quelque chose que tu ne connais pas ». C’était le jazz. C’était Miles Davis! Le choc absolu! Je suis immĂ©diatement devenu fan. J’ai tapissĂ© ma chambre de posters de Miles Davis, je l’ai vu en concert en 1989, j’ai pleurĂ© comme une Madeleine quand ma sƓur est venue m’annoncer sa mort. Sa musique des annĂ©es 60-70 m’a beaucoup marquĂ©. Celle de Coltrane aussi. J’ai de nombreuses lacunes dans le jazz, mais je suis trĂšs sensible Ă  cette musique et je lui serai toujours fidĂšle.

 

 

Pourquoi n’ĂȘtes-vous pas devenu violoniste professionnel?

ArrivĂ© Ă  Paris, j ‘ai rĂ©alisĂ© que bien que violoniste de bon niveau, j’étais loin d’ĂȘtre le meilleur. J’ai continuĂ© Ă  jouer en orchestre, Ă  pratiquer la musique de chambre, j’ai fait mes Ă©tudes de musicologie Ă  la Sorbonne, et j’ai compris qu’il ne fallait pas rater la marche. A ce moment-lĂ  je suis entrĂ© Ă  France Musique. Ce fut la grande chance de ma vie.

 

 

Vous ĂȘtes entrĂ© Ă  France Musique, et vous n’en ĂȘtes jamais ressorti


C’est vrai. Mes premiers pas dans la Maison ronde datent d’il y a plus de vingt ans. Je m’en souviens encore parfaitement. C’était en novembre 1995, j’ai Ă©tĂ© recrutĂ© comme assistant dans l’émission « DĂ©pĂȘches notes ». A partir de lĂ , on m’a proposĂ© une interview, puis une autre, et de fil en aiguille je me suis rapprochĂ© du micro. Ensuite j’ai Ă©tĂ© appelĂ© sous les drapeaux. Une parenthĂšse Ă©tonnante, puisque Jean-Pierre Rousseau, actuellement directeur du Festival Montpellier-Occitanie, mais Ă  l’époque directeur de la chaĂźne, a bien compris que l’armĂ©e n’était pas mon choix, et m’a engagĂ©. Je me suis ainsi retrouvĂ©, la semaine, « bidasse », et le week-end, producteur sur France Musique, oĂč je prĂ©sentais les concerts du dimanche soir. Puis on m’a confiĂ© les matinales d’aoĂ»t deux Ă©tĂ©s consĂ©cutifs. En 1999, Pierre Bouteiller m’a demandĂ© de rĂ©aliser une Ă©mission quotidienne. Elle a durĂ© cinq ans. Ensuite j’ai eu mes enfants, et comme je suis papa-poule, je suis passĂ© Ă  un rythme hebdomadaire avec l’émission  « Le Jardin des Dieux ».

 

 

Quelle sens avez-vous donné à cette émission religieuse? 

Il Ă©tait de tradition de diffuser sur l’antenne de la musique sacrĂ©e le dimanche matin. J’ai pensĂ© que dans le contexte de la sĂ©cularisation de notre sociĂ©tĂ© il pouvait ĂȘtre intĂ©ressant de parler d’autres religions, et mĂȘme de mythologie. La musique chrĂ©tienne Ă©tait Ă©videmment bien reprĂ©sentĂ©e, mais il Ă©tait aussi question d’Apollon, de Jupiter, de l’Islam, et mĂȘme de l’athĂ©isme. Cette Ă©mission a Ă©galement durĂ© cinq ans. Ensuite je suis revenu Ă  une quotidienne, avec ce qui est ma marque de fabrique, la conception d’une Ă©mission autour d’un thĂšme.

 

 

C’est aussi le principe de votre Ă©mission actuelle, « Arabesques » 

Tout Ă  fait. J’ai rĂ©alisĂ© beaucoup de prĂ©sentations de concerts, et une Ă©mission qui s’appelait « À portĂ©e de mots » construite sur des interviews, mais la fabrication d’une Ă©mission autour d’un thĂšme m’a toujours sĂ©duit. Lorsque l’on m’a donnĂ© carte blanche pour la matinale en 1999, c’est ce que j’ai proposĂ©. Aujourd’hui avec Arabesques, je dĂ©veloppe en gĂ©nĂ©ral un sujet par semaine. Notre directeur Marc Voinchet m’a proposĂ© ce pari un peu fou de doubler le temps de l’émission: elle est passĂ©e Ă  deux heures. Accepter n’a pas Ă©tĂ© sans une certaine apprĂ©hension! Le travail que cela reprĂ©sente, ce n’est pas le problĂšme de l’auditeur: il faut fournir du contenu intĂ©ressant!  Il faut que l’émission soit captivante, qu’elle apporte de l’évasion, et qu’elle permette d’apprendre! Apprendre: voilĂ  une motivation trĂšs forte pour moi! Tous les jours, en prĂ©parant cette Ă©mission, j’apprends quelque chose. Je ne suis jamais dans la routine!

 

 

Faßtes-vous beaucoup de recherches en amont? 

Oui, et plus j’apprends, plus je me rends compte de l’étendue de mon ignorance! Un exemple: j’ai traitĂ© rĂ©cemment un sujet qui ne m’était pas vraiment familier, la musique de ballet. Vertigineux! J’ai rĂ©alisĂ© Ă  quel point mon ignorance Ă©tait grande dans ce domaine. Mais j’ai pris ce constat avec jubilation. J’ai appris Ă©normĂ©ment!

 

 

Comment choisissez-vous vos thÚmes? 

Le choix de la musique de ballet a Ă©tĂ© fait en partenariat avec l’opĂ©ration « Tous Ă  l’opĂ©ra » dont la marraine est AurĂ©lie Dupont. StĂ©phane Grant m’en avait suggĂ©rĂ© l’opportunitĂ©. L’émission est la plupart du temps dĂ©tachĂ©e de l’actualitĂ© et porte le plus souvent sur les grands anniversaires. Ici il s’agissait de la musique de ballet au XIXe siĂšcle. Ce qui Ă©tait en soi plus que copieux pour dix heures d’antenne. J’ai dĂ©couvert Ă  mon grand Ă©tonnement que les danseurs de l’ancien rĂ©gime devaient ĂȘtre masquĂ©s et coiffĂ©s de perruques sur scĂšne, et qu’un des premiers danseurs français Ă  se prĂ©senter sans masque et sans perruque a, au XVIIIe siĂšcle, choquĂ© l’assistance. Il faut rĂ©flĂ©chir en amont Ă  la pertinence d’un thĂšme, et Ă©valuer s’il va tenir dix heures. Parfois on a des surprises. Je me souviens d’une Ă©mission qui s’appelait « Par les rues,  par les chemins », dans laquelle j’avais voulu parler de la musique Ă  Lisbonne, mais en laissant de cĂŽtĂ© le fado. Je me disais que j’allais certainement trouver des choses fascinantes sur le sujet, en particulier sur la musique baroque. Or, en 1755, il y eut un tremblement de terre Ă  Lisbonne: toutes les archives ont Ă©tĂ© perdues! Cette amnĂ©sie sur la musique portugaise ne m’a pas permis de faire autant d’émissions que j’avais imaginĂ©. A l’inverse, Copenhague, et le monde de la musique danoise que je connaissais trĂšs mal,  ont Ă©tĂ© une dĂ©couverte fascinante! J’ai rĂ©alisĂ© huit Ă©missions!  Avec l’expĂ©rience, je parviens maintenant Ă  pressentir ce que je vais pouvoir faire d’un sujet.

 

 

Quels objectifs vous donnez-vous avec « Arabesques »? 

L’émission a un double cahier des charges: d’abord faire plaisir aux auditeurs. Il ne s’agit surtout pas de faire des confĂ©rences. Nous sommes lĂ  d’abord pour que l’auditeur Ă©coute des musiques qui lui plaisent, qui l’interpellent et qui lui procurent une Ă©motion. Ensuite il faut lui donner du grain Ă  moudre, il faut de la matiĂšre. Personnellement je dĂ©sire traverser avec lui non seulement l’histoire de la musique, mais aussi l’histoire tout court, celle de la danse, de la littĂ©rature, du cinĂ©ma, de la peinture
Aujourd’hui, l’émission portait sur les grandes rĂ©volutions de l’antiquitĂ©, en Ă©cho aux Ă©vĂšnements de mai 68. J’ai Ă©voquĂ© Spartacus, avec la musique du film de Stanley Kubrick, mais aussi des hĂ©ros comme Hermann (Arminius), trĂšs connu des allemands, et Boudicca (BoadicĂ©e), une grande hĂ©roĂŻne anglaise qui a sa statue Ă  Londres, et que l’on retrouve dans l’opĂ©ra. Une bonne occasion de les faire connaĂźtre. Une façon de sortir des sentiers battus tout en diffusant aussi des tubes. Cette dĂ©marche thĂ©matique me permet de diffuser des musiques ultra connues dans des contextes inattendus. Une approche trop musicologique rebuterait beaucoup d’auditeurs! L’émission est aussi prĂ©texte au dĂ©cloisonnement de la musique. On aurait tendance Ă  tout mettre dans des cases: le jazz, la variĂ©tĂ©, le classique: vous savez comme moi combien ce terme est problĂ©matique, c’est un terme qui dĂ©signe une pĂ©riode trĂšs courte de l’histoire de la musique, alors qu’on l’utilise comme un terme gĂ©nĂ©rique! La Rhapsodie in blue par exemple:  jazz ou classique? Les partitions de Gunther Schuller: classique ou jazz? J’aime la porositĂ© des frontiĂšres en musique; elle permet une vĂ©ritable Ă©vasion.

 

 

Vous tendez des passerelles entre les diffĂ©rentes formes d’art


Je n’ai pas une passion exclusive pour la musique. Adolescent j’enregistrais systĂ©matiquement le CinĂ©club et le CinĂ©ma de Minuit. Je passais des nuits blanches avec les films d’Antonioni, de Visconti ou de Bergman. J’adore l’histoire et la gĂ©opolitique. En musicologie je me suis passionnĂ© pour l’histoire de l’art; j’ai appris Ă  regarder la peinture, l’architecture. Un compositeur n’est pas nĂ© sur une Ăźle dĂ©serte. Il a cĂŽtoyĂ© des peintres, des hommes de lettres, des gĂ©nĂ©raux d’Empire
Cette approche est pour moi naturelle, et importante pour les mĂ©lomanes, et pour ceux en devenir. Par celle-ci, je suis persuadĂ© que l’on peut faire venir Ă  la musique des personnes qui ont des rĂ©ticences, qui craignent l’ennui ou qui se croient indiffĂ©rentes. J’ai eu l’occasion d’ĂȘtre rĂ©citant lors d’un concert autour de Tolkien. Je connaissais le Seigneur des Anneaux par le cinĂ©ma. Crayon Ă  la main, j’ai essayĂ© d’imaginer Ă  quoi me faisait penser les diffĂ©rentes scĂšnes. J’ai trouvĂ© des correspondances, avec le Roi des Aulnes de Schubert par exemple. Avec Wilhem Latchoumia, j’ai alors conçu un programme composĂ© de lectures ponctuĂ©es de piĂšces pour piano de Schumann et de Debussy comme par exemple Des pas sur la neige. Les passionnĂ©s de Tolkien, et les passionnĂ©s de musique se sont rencontrĂ©s Ă  ce concert. Ce fut un bon moyen de toucher un nouveau public. Il en est de mĂȘme pour mon Ă©mission: il s’agit de capter d’autres auditeurs en parlant aussi de CĂ©sar, de Spartacus, de l’amour
consacrer une semaine sur le thĂšme du sexe et de l’érotisme, tiens pourquoi pas? Parler de la vie, quoi! De la vie en musique!

 

 

Vous abordez aussi la spiritualité: avez-vous un lien personnel, intime avec la religion?

J’ai eu une Ă©ducation catholique. Comme beaucoup mon parcours avec la foi a Ă©tĂ© chaotique, mais lorsque j’entre dans une Ă©glise, je me sens dans mon monde. J’ai vĂ©cu des pĂ©riodes de rejet, d’attraction, mais jamais d’indiffĂ©rence. Le Jardin des Dieux m’a permis d’approcher d’autres spiritualitĂ©s, d’autres mondes: le monde de l’Inde est impressionnant de profondeur, de complexitĂ©. Six vies ne suffiraient pas pour connaĂźtre Ă  peu prĂšs correctement l’univers de la spiritualitĂ© indienne. J’ai Ă©galement conçu une Ă©mission sur l’Islam, considĂ©rant le rapport complexe des musulmans Ă  la musique. Je suis parti d’une sourate du Coran assez obscure, et je me suis demandĂ© comment en interprĂ©ter le sens, alors que certains se fondent sur celle-ci pour bannir la musique en terre islamique. J’ai fait appel Ă  des musulmans musiciens qui non seulement avaient une autre lecture de cette sourate, mais en plus chantaient Mahomet et Dieu en musique, et cĂ©lĂ©braient leur foi ainsi. Ce fut un tour du monde du Maroc jusqu’en IndonĂ©sie, avec des musiques religieuses musulmanes, ponctuĂ©es par des extraits d’opĂ©ras oĂč il Ă©tait question d’appels du Muezzin. Cette Ă©mission a Ă©tĂ© un enrichissement!

 

 

Vous Ă©voquez le tour du monde: Voyagez-vous aussi autrement qu’avec la musique?

Je n’en ai malheureusement pas le temps! je ne suis pas un grand voyageur, cependant rĂ©cemment je suis parti en vacances en Italie du Nord, et j’ai pu me trouver dans cet endroit merveilleux qu’est le Lac de Garde. Je suis allĂ© voir la maison de d’Annunzio Ă  Gardone, puis la chapelle des Scrovegni Ă  Padoue, et Venise. J’ai beaucoup voyagĂ© au dĂ©but de ma carriĂšre, en particulier au Mexique et au Guatemala, des pays oĂč la spiritualitĂ© est trĂšs forte, fondĂ©e sur la rencontre du christianisme et des rites indiens. Ce que  j’adore dans les voyages, ce sont les langues Ă©trangĂšres. Je suis captivĂ© par leur musique, et j’en parle quelques unes assez bien. Quand je suis dans le Nord, j’écoute des radios flamandes, bien que je ne comprenne rien Ă  la langue! Quand je vais en Bretagne, j’écoute France bleue Breizh Izel! J’éprouve un plaisir Ă  bien prononcer les mots et les noms Ă©trangers. Si je dois citer un compositeur norvĂ©gien dans mon Ă©mission, je vais tĂ©lĂ©phoner Ă  l’ambassade de NorvĂšge pour connaĂźtre la prononciation correcte. Ce n’est pas par snobisme, j’aime ça tout simplement! J’ai parfois des Ă©changes passionnants avec les auditeurs Ă  propos de la prononciation.

 

 

Connaissez-vous votre auditoire?

J’ai des auditeurs un peu partout dans le monde. Ils m’écrivent facilement. Internet y est Ă©videmment pour quelque chose. Ils apprĂ©cient la ligne directrice de l’émission, les Ɠuvres connues diffusĂ©es, et celles qu’on n’entend pratiquement jamais. Combien de gens Ă©coutent? C’est une question importante, que bien Ă©videmment nos patrons et les responsables politiques se posent. Celle qui m’intĂ©resse en prioritĂ© est « qui nous Ă©coute? ». Il est alors difficile de se positionner: est-ce que je m’adresse au musicologue, au spĂ©cialiste ou Ă  celui qui n’a pas une grande connaissance de la musique? Comment dois-je parler? Il y a un Ă©quilibre dĂ©licat Ă  trouver. Les auditeurs ou mĂȘme les techniciens qui m’entourent rĂ©agissent parfois. On peut me reprocher de fournir trop d’informations. C’est souvent mon travers, j’ai tellement de choses Ă  dire! Alors pour rendre le propos intelligible, il faut veiller Ă  une certaine parcimonie de parole devant le micro.

 

 

Que faĂźtes-vous Ă  l’extĂ©rieur de la Maison de la Radio? 

Je continue mes activitĂ©s de rĂ©citant auxquelles je suis trĂšs attachĂ©: j’aime beaucoup la scĂšne et le rapport direct au public. La prĂ©sentation des concerts est un des aspects de la scĂšne qui me plait aussi beaucoup. On me demande de plus en plus d’intervenir sur des confĂ©rences audiovisuelles. J’ai proposĂ© des thĂšmes pour ces confĂ©rences, tels que la pianiste Blanche Selva, Cendrillon, les pianistes de Debussy, les Tableaux d’une exposition de Moussorgski, oĂč j’ai associĂ© des versions de tous genres: piano, orchestre, rock, jazz..etc. Je suis trĂšs attachĂ© Ă  ces expressions actuelles: la vidĂ©o et l’image sont importantes pour le public d’aujourd’hui et permettent d’établir d’autres correspondances avec la musique. Une opportunitĂ© supplĂ©mentaire en faveur de celle-ci!

 

 

Propos recueillis par JANY CAMPELLO en mai 2018

 

 
  

 

 

François-Xavier Szymczak en quelques dates:

 

 
 

 

1996: dĂ©buts dans l’émission DĂ©pĂȘches notes.
Image 21-05-2018 Ă  20.16
août 1997 et 1998: présentation des matinales de France Musique.
1998-1999: reportages pour les émissions « Musique Matin » et « Ondes de choc »
De septembre 1999 Ă  juin 2004: assure le rendez-vous quotidien de 17 h avec “Au rythme du siĂšcle” (rĂ©trospective musicale du XXĂšme siĂšcle mĂ©langeant classique, jazz, rock), “MĂ©tamorphoses” (variations autour d’un thĂšme) puis “Ottocento” (l’histoire de la musique au XIXĂšme siĂšcle annĂ©e par annĂ©e).
De 2004 Ă  2008: Ă©mission “Par les rues, par les chemins”, tour du monde des grands lieux musicaux.
De 2008 Ă  2013: Ă©mission “Le Jardin des Dieux », le dimanche matin, oĂč musique et spiritualitĂ© se retrouvent dans le rĂ©pertoire judĂ©o-chrĂ©tien, mais Ă©galement dans d’autres religions ou mythologies.
2013-2014:  émission « Les Joueurs de Quartes »
2014-2016: Ă©mission « Dans l’air du soir »
Depuis septembre 2016, émission « Arabesques » sur des programmations thématiques variées.

 

 
 

 
 

 

Interview et compte-rendu, concert. PARIS, TCE, le 28 mars 2018 : François-Frédéric Guy, pianiste et chef

Interview et compte-rendu, concert. PARIS, TCE, le 28 mars 2018, Orch de Chambre de Paris, François-FrĂ©dĂ©ric Guy, direction et piano. Le pianiste François-FrĂ©dĂ©ric Guy, qui se produira Ă  Hong Kong en mai, puis Ă  Barcelone et Tenerife en juin, aprĂšs une tournĂ©e en Belgique et en Allemagne le mois dernier, a emportĂ© dans ses valises pas moins des cinq concertos de Beethoven, qu’il joue et dirige du piano, et comme il y avait encore de la place, le 2Ăšme concerto de Brahms. Une actualitĂ© riche et abondante pour cet artiste français dont la carriĂšre ne cesse de se dĂ©velopper autant Ă  l’étranger qu’en France. L’occasion d’une interview nous permet de revenir sur le concert du 28 mars dernier au ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es. Exceptionnel de par sa forme et sa qualitĂ©, son programme articulait le trio « Gassenhauer” opus 11, le Triple Concerto pour violon, violoncelle et piano opus 56, et la cinquiĂšme symphonie opus 67, dans une homogĂ©nĂ©itĂ© d’approche que l’on doit au talent de ce musicien, tour Ă  tour partenaire chambriste, soliste-chef, et enfin chef tout court devant la phalange parisienne.

Beethoven en une trilogie, par François-FrĂ©dĂ©ric Guy et l’OCP

Francois-Frederic GuyDans le trio opus 11, on a aimĂ© entendre la musique circuler du clavier aux cordes dans une conversation des plus vivantes, sans cesse animĂ©e et relancĂ©e par les Ă©lans dynamiques du piano, et le soyeux legato de la violoniste Lena Neudauer qui trouvait son expression dans son adagio, rĂ©pondant Ă  la mĂ©lodie tendrement Ă©noncĂ©e par le violoncelle de Xavier Phillips. Comment passe-t-on en un seul concert, de chambriste, puis soliste, Ă  chef? FFG:« On reste avant tout musicien et on montre ainsi qu’il n’y a aucune hiĂ©rarchie et que c’est toujours servir la musique et la servir, si je puis dire, au public avec humilitĂ© mais intensitĂ©. Cela reste cependant un dĂ©fi physique et intellectuel ». L’orchestre rejoignit le trio pour l’Ɠuvre de Beethoven sans doute la plus atypique, en tout cas unique en son genre: le Triple concerto en ut majeur opus 56. François-FrĂ©dĂ©ric Guy dirigeait du clavier une partition de chambre XXL, Ă  moins que ce ne fĂ»t une symphonie concertante. En fait l’Ɠuvre est inclassable, et la dimension donnĂ©e ici n’eut rien de la trop brillante performance, oĂč chacun tirerait la couverture Ă  soi, mais tint plutĂŽt d’un dialogue harmonieux entre les solistes d’une part mais aussi entre eux-mĂȘmes et l’orchestre, les voix s’échangeant dans la fluiditĂ© et l’écoute mutuelle. En connexion parfaite avec les musiciens, le pianiste-chef donnait cohĂ©sion et Ă©quilibre Ă  l’ensemble, insufflant une belle Ă©nergie dans le final. Le jouĂ©-dirigĂ© induit-il une approche chambriste du concerto? FFG: « Oui et non. Il inclut davantage le soliste dans le groupe orchestral d’autant que je place le piano dos au public et qu’il rentre littĂ©ralement « dans » l’orchestre. Mais la pensĂ©e musicale et les dĂ©cisions importantes sont dĂ©cidĂ©es par le soliste-chef qui de surcroĂźt dirige les tutti debout comme dans une symphonie ». Le dĂ©fi fut relevĂ© avec brio par cet artiste parfaitement Ă  l’aise dans l’exercice, qu’il maĂźtrise depuis de nombreuses annĂ©es. Dans le rĂ©pertoire du concerto peut-on tout diriger du piano? FFG: « Qui sait? Au dĂ©but on privilĂ©giait Mozart et Beethoven dont les concertos ont Ă©tĂ© conçus pour ĂȘtre dirigĂ©s du piano. Mais on s’aventure davantage dans le romantisme (Schumann Grieg mĂȘme Ravel, son concerto en sol que Bernstein dirigeait du piano) car les musiciens d’orchestre ont acquis un niveau et une autonomie exceptionnelle. Je donnerai moi-mĂȘme les deux concertos de Brahms dirigĂ©s du piano au TCE la saison prochaine avec l’OCP ».

De la 5Ăšme Symphonie, deuxiĂšme partie de ce concert, il existe foule de versions dont certaines aux antipodes. A tel point que parfois on aurait presque le sentiment d’entendre des Ɠuvres diffĂ©rentes. A commencer par le tempo, dĂ©terminant. Entre la lenteur grave voulue par BarenboĂŻm et la fĂ©brilitĂ© d’Harnoncourt, pour ne citer qu’eux, il y a une galaxie! François-FrĂ©dĂ©ric Guy prit cette fois l’habit de chef Ă  part entiĂšre. Le pianiste est-il dĂ©jĂ  en puissance un chef d’orchestre? FFG: « Certainement! Le chef d’orchestre est un peu l’homo erectus par rapport au pianiste!! Il se redresse et se lĂšve ! SĂ©rieusement, il doit possĂ©der cette capacitĂ© de synthĂšse entre l’individualitĂ© et le groupe, mais avec en plus la science du « son » et de l’attaque du son si diffĂ©rente du piano ». Autant dire que les premiĂšres mesures ont saisi l’auditoire, avec leurs deux motifs de quatre notes assĂ©nĂ©s coup sur coup, le premier point d’orgue rĂ©duit Ă  sa plus simple expression, Ă  sa durĂ©e la plus minimale. Pas le temps de se laisser choir sous leur poids! Dans un tempo rapide, parfaitement assumĂ©, François-FrĂ©dĂ©ric Guy donna de cette Ɠuvre mythique une version toute en Ă©nergie, et s’affaira Ă  la soulever, d’un bout Ă  l’autre, ne laissant jamais rien retomber de son Ă©loquence, de son souffle, dans une respiration serrĂ©e, courte. Une forme d’urgence dans ce premier mouvement, qui ne cĂ©da pas au pathos. L’intermĂšde de l’andante dĂ©veloppait ses lignes amples et la chaleur des timbres des violoncelles. L’allegro et le finale enchaĂźnĂ©s retrouvĂšrent la vivacitĂ© du dĂ©but: le tempo de l’allegro Ă  nouveau trĂšs rapide requiert une prĂ©cision des archets dans les diffĂ©rents pupitres de cordes, une articulation vigoureuse et nette parfois inĂ©galement atteinte d’un pupitre Ă  l’autre. On salua bien bas celui des contrebasses, particuliĂšrement efficace ici, et tellement essentiel Ă  la tenue de l’ensemble. Entendit-on un orchestre symphonique? C’est pourtant bien l’orchestre de chambre de Paris qui triompha, dans une envergure sonore q’on ne lui soupçonnait pas. A propos de la 5Ăšme symphonie, FFG: « C’est la premiĂšre Ɠuvre que j’ai dirigĂ©! Elle a constituĂ© la passerelle naturelle entre ma carriĂšre de pianiste et celle, naissante de chef d’orchestre. D’énormes dĂ©fis sont toujours prĂ©sents lorsqu’on dirige ne serait-ce que le dĂ©but de la 5Ăšme, mais l’énergie vitale qu’elle contient est irrĂ©sistible et en fait le marqueur dĂ©finitif du gĂ©nie Beethovenien. En 2019 je partirai Ă  la conquĂȘte de l’HeroĂŻque dans un programme qui inclura Ă©galement les variations « EroĂŻca »pour piano solo. »

Propos rapportés recueillis le 23 avril 2018, par Jany Campello. Illustration : FFGuy par Caroline Doutre.

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Interview et compte-rendu, concert. PARIS, ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es, le 28 mars 2018, Orchestre de Chambre de Paris, François-FrĂ©dĂ©ric Guy, direction et piano / Lena Neudauer, violon et  Xavier Phillips, violoncelle.

Compte-rendu, concert. PARIS, TCE, le 3 avril 2018, Fazil Say, piano, Camille Thomas, violoncelle, Orchestre de Chambre de Paris, direction Douglas Boyd.   

Compte-rendu critique, ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es, mardi 3 avril 2018, Fazil Say, piano, Camille Thomas, violoncelle, Orchestre de Chambre de Paris, direction Douglas Boyd. Sortir d’un concert irradiĂ© de bonheur, c’est chose rare Ă  ce point! Et pourtant c’est ce qui se produisit en quittant le ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es, ce soir du 3 avril, aprĂšs le concert si attendu rĂ©unissant le pianiste Fazil Say, la violoncelliste Camille Thomas, et l’Orchestre de Chambre de Paris (OCP) dirigĂ© par Douglas Boyd. De Beethoven et son troisiĂšme concerto opus 37 dont Fazil Say se fait l’ambassadeur depuis plus de quinze ans, de Fazil Say lui-mĂȘme compositeur dont on entendit Never give up, son concerto pour violoncelle en crĂ©ation mondiale, par Camille Thomas, Ă  Haydn enfin, et sa symphonie n°86, enjouĂ©e sous la baguette de Douglas Boyd, ce plateau de musiciens d’exception n’a cessĂ© de nous rĂ©jouir, de nous Ă©mouvoir, d’illuminer nos regards et nos Ăąmes: n’est-ce pas lĂ  la plus belle rĂ©ussite d’un concert?

Beethoven, Say, Haydn: soirée de lumiÚre au TCE

SAY_fazil_pianoIl est justice de rendre hommage Ă  Fazil Say, Ă  ce musicien accompli et authentique, cet artiste engagĂ© et vrai, gĂ©nĂ©reux et libre. Et l’opportunitĂ© nous en est donnĂ©e ici: quelle Ă©clatante vitalitĂ© dans ce troisiĂšme concerto de Beethoven! Sur scĂšne la figure de Fazil Say ne se rĂ©duit pas Ă  une thĂ©Ăątrale apparence, quoiqu’elle puisse y faire penser; elle est prĂ©sence vivante, et sa gestique est indissociable de la musique, au service de celle-ci. Avec l’OCP, il instaure un dialogue des plus conviviaux, des plus riches en couleurs et en humeurs. Son buste par moments est tournĂ© vers l’orchestre pendant sa longue introduction, et puis souvent par la suite, pour lui laisser la parole, l’inviter Ă  rĂ©pondre Ă  ses tirades poĂ©tiques et expressives: « qu’est-ce que vous dĂźtes de ça? je vous Ă©coute maintenant! », semble-t-il dire aux musiciens. On lit sur son visage ouvert et mobile tantĂŽt l’approbation, l’empathie, l’objection parfois, ou l’interrogation. Sa main gauche lorsqu’elle est libĂ©rĂ©e du jeu semble ĂȘtre le prolongement de sa pensĂ©e musicale, s’élevant au-dessus d’elle elle accompagne le phrasĂ© de la main droite comme un chanteur guiderait ainsi sa conduite vocale. Fazil Say joue et donne avec fougue. La confidentialitĂ©, pas pour lui! D’une sincĂ©ritĂ© sans Ă©gal, tout comme sa nature gĂ©nĂ©reuse, il ne retient pas la musique, et surtout pas par calcul ou stratĂ©gie, il n’est pas dans ce rapport humain avec son public. Du plaisir qu’il savoure en jouant, il fait une affaire collective, et l’orchestre n’a pas de mal Ă  s’entendre avec lui dans cet heureux partage. Le piano et l’orchestre sonnent de conserve, avec verve et enthousiasme. Quel moment!

« Ne jamais renoncer », telle est la traduction de Never give up, le titre donnĂ© au concerto pour violoncelle de Fazil Say. Le pianiste-compositeur vient Ă©largir son catalogue avec cette piĂšce de grande dimension, au thĂšme on ne peut plus explicite et militant. D’une Ă©criture fournie et inventive, ce concerto Ă  la riche orchestration n’en est pas moins accessible, et immĂ©diatement intelligible, apprĂ©hendable par l’oreille. De construction classique, en trois mouvements, dont le second est un adagio, les sonoritĂ©s, le propos, l’utilisation du violoncelle sont beaucoup moins conventionnels. Le premier mouvement commence par des bruissements, des bribes sonores Ă©parses, et Ă©volue de façon organique vers une sorte de danse scandĂ©e que le violoncelle initie Ă  l’orchestre aprĂšs la longue plainte d’une mĂ©lodie semblant sans fin. Le deuxiĂšme mouvement trĂšs figuratif dĂ©peint un paysage de dĂ©solation, de dĂ©sespĂ©rance, oĂč la violence brute des armes se fait entendre par les percussions, oĂč le violoncelle soutient un long et fragile chant, dans un filet de son tendu admirablement par l’archet de Camille Thomas. Le finale s’éclaire de chants d’oiseaux et de bruits de sources, rĂ©pond au premier mouvement par une danse de plus en plus effrĂ©nĂ©e, dans un regain vital portĂ© haut par le jeu bondissant de la violoncelliste, dont on mesure l’aisance virtuose, faisant corps avec les scansions de l’orchestre, serrĂ©es, et l’euphorie des rythmes et des couleurs. Le succĂšs est sans rĂ©serve, l’émotion Ă  son comble, et cette jeune violoncelliste dans sa robe de soleil peut ĂȘtre fiĂšre aux cĂŽtĂ©s de Fazil Say. Ce soir-lĂ , elle a magistralement servi le compositeur, son Ɠuvre, mais aussi elle a fait honneur Ă  son commanditaire, Bernard Magrez, dont l’Institut Culturel lui a Ă©galement confiĂ© ce magnifique instrument de Ferdinand Gagliano datant de 1788.

Douglas Boyd-JBM-00374©Jean-Baptiste MillotAprĂšs une telle premiĂšre partie, on aurait pu lĂ©gitimement s’inquiĂ©ter de l’intĂ©rĂȘt de la seconde, paraissant un peu « light » avec une symphonie de Haydn inscrite sur le programme. C’eut Ă©tĂ© nĂ©gliger le peps d’un orchestre qui sous la houlette de son chef sut donner une interprĂ©tation brillante et de trĂšs haute tenue de cette 86Ăšme symphonie Ă  la tonalitĂ© pimpante de rĂ© majeur. Une formation idĂ©ale qui plus est pour ce rĂ©pertoire. Saluons la direction de Douglas Boyd, prĂ©cise, fine, nuancĂ©e, insufflant Ă  l’Ɠuvre clartĂ©, esprit et humour, en plus de l’élĂ©gance. Ainsi Haydn n’eut pas Ă  souffrir de son imposant voisinage, et son Ɠuvre en quatre mouvements fut plus qu’une cerise sur le gĂąteau: le couronnement d’une soirĂ©e de lumiĂšre! Ci dessus : Douglas Boyd (© JB Millot).

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Compte-rendu critique, ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es, mardi 3 avril 2018, Fazil Say, piano, Camille Thomas, violoncelle, Orchestre de Chambre de Paris, direction Douglas Boyd.

 

 

Compte-rendu critique, salle Gaveau, Paris. 27 mars 2018. récital Ivo Pogorelich, piano. 

595d0eb5c2d84Compte-rendu critique, salle Gaveau, Paris. 27 mars 2018. rĂ©cital Ivo Pogorelich, piano.  Venir Ă©couter Ivo Pogorelich naĂźt d’une dĂ©marche, qui peut relever de la quĂȘte d’un graal musical dont on forme le vƓu qu’il apparaĂźtra, puissant et grandiose, comme un vestige intact surgi de ruines, Ă  l’instant le plus imprĂ©visible. Oh ce ne sont pas les compositeurs, les Ɠuvres – ce soir du 27 mars Ă  la salle Gaveau, on venait entendre de Mozart sa Fantaisie en do mineur, la sonate Appassionata de Beethoven, la troisiĂšme ballade de Chopin, des Ă©tudes d’exĂ©cution transcendante de Liszt et enfin la Valse de Ravel, bref du connu, et oserions-nous dire « la monnaie courante » du rĂ©pertoire pianistique – mais ce sont leur mĂ©tamorphose, leur transfiguration au sens christique du terme, bien que souvent inversĂ©, qui interpĂšlent, parfois rĂ©vulsent, ou a contrario forcent l’admiration. Venir Ă©couter ce musicien, c’est accepter d’ĂȘtre dĂ©routĂ© de son Ă©coute, des codes, c’est accepter la dĂ©stabilisation elle-mĂȘme, l’inconfort, et une autre temporalitĂ©, c’est s’attendre Ă  basculer dans un autre monde que celui lĂ©guĂ©, a priori, par les compositeurs: le NirvĂąna d’Ivo Pogorelich.

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Le Nirvñna d’Ivo Pogorelich

 

 

Dans la pĂ©nombre, la silhouette du pianiste s’avance en ombre chinoise sur le fond blanc de la scĂšne. On distingue Ă  peine son visage. Il joue partitions sous les yeux, mais que voit-il d’elles, du clavier lui-mĂȘme? Sans doute nous voit-il
Fantaisie en do mineur K475 de Mozart. Les avis sont partagĂ©s, comme toujours, et les dĂ©bats animeront l’entracte. Une autre temporalitĂ© disions-nous. Oui, ici, avec Mozart. Les premiĂšres notes dans le grave, semblent provenir d’une caverne et contrastent avec les accords grĂȘles qui les ponctuent. Puis le thĂšme avance lentement dans une courbe ample, d’une beautĂ© hors du temps, dans la longueur du son. Peut-ĂȘtre ici n’est-ce pas Mozart, mais en revanche quel musicien! Il nous impose la lenteur: lĂąchez prise avec votre propre Ă©nergie, votre volontĂ©, et laissez-vous couler dans le corps musicien de ce pianiste, dans son rythme intĂ©rieur
l’expĂ©rience commence, et elle n’est pas seulement musicale. Pogorelich dĂ©coud cette Fantaisie pour en accentuer davantage son opĂ©ratique dramaturgie, nous y plonge mais en nous perdant dans ses circonvolutions.

Difficile de discerner l’architecture du premier mouvement Allegro assai de la sonate opus 57 de Beethoven. TrĂšs contenu, il progresse comme habitĂ© de doutes, se cogne Ă  des murs invisibles. Le pianiste fait saillir Ă  l’obsession les note tonique et dominante dans l’Andante con moto, cassant toute fluiditĂ©, crĂ©ant une espĂšce de bancal ostinato. Et puis arrive le final. Voici qu’il nous aspire dans des trĂ©fonds, par les basses qu’il creuse et noircit toujours davantage, les doubles croches dans l’aigu ne devenant plus que les fantĂŽmes d’elles-mĂȘmes. Le presto se mue en un tourbillon macabre et plombĂ©. L’ensemble est saisissant, tiendrait presque du gĂ©nie. Pogorelich joue un anti-Beethoven, qui ne serait pas attirĂ© par les Ă©toiles, qui ne s’élĂšverait pas vers la lumiĂšre, toujours plus haut dans le ciel tel un aigle, mais qui s’enfoncerait toujours plus bas, aimantĂ© par des tĂ©nĂšbres abyssales,Thanatos versus HĂ©lios.

La deuxiĂšme partie du programme commence avec une troisiĂšme Ballade de Chopin opus 47 dĂ©cantĂ©e et lente Ă  l’extrĂȘme. Il lui manque d’emblĂ©e la tendre ardeur, « l’heureuse expansion d’un bonheur juvĂ©nile » selon les commentaires de Cortot. Dans cette retenue, elle apparaĂźt figĂ©e, morcelĂ©e. Il faut attendre la derniĂšre page de l’Ɠuvre pour entendre soudain un Ă©lan, une exaltation qui prend une allure de folie tragique. Les trois Ă©tudes d’exĂ©cution transcendante de Liszt, Allegro Agitato (n°10), Feux Follets (n°5) et WildeJagd (n°8), apportent enfin le lyrisme, le souffle – la vie en somme – et l’ivresse de la virtuositĂ© extrĂȘme. La derniĂšre s’achĂšve dans un sentiment dramatique sublime et bouleversant.

De la valse, que reste-t-il dans celle de Ravel? DĂ©montĂ©e, c’est Ă  peine si on en distingue les lambeaux Ă©pars. Les hĂ©mioles caractĂ©ristiques du rythme ne sont plus que relents. La Valse se dĂ©sagrĂšge, se dĂ©glingue mĂȘme par moments, et dans cette mise en piĂšces, Pogorelich rĂ©ussit le prodige d’en restituer l’atmosphĂšre. Dans le grave du clavier ce sont les ombres de fantĂŽmes qui se meuvent et nous frĂŽlent, nous tiennent enlisĂ©s dans les entrailles visqueuses d’un monde d’au-delĂ , trouble et morbide (les glissendi embourbent tant ils sont ralentis). De cette gangue informe s’élĂšve le tourbillon final, venu de loin, trĂšs loin, comme une pulsion effroyable, et la Valse se fracasse dans une tension inouĂŻe, mĂ©dusant le public, sous le choc.

Compte-rendu critique, salle Gaveau, Paris. 27 mars 2018. récital Ivo Pogorelich, piano.

COMPTE-RENDU, concert. PARIS, Philharmonie, les 17, 18 mars 2018. WE « Les Oiseaux » / Messiaen / Williams / Brahms


- La Leçon de musique : Olivier MessiaenCOMPTE-RENDU, concert. PARIS, Philharmonie, les 17 et 18 mars 2018. WE « Les Oiseaux », orchestre Pasdeloup, E. Schwarz, direction, D. Bismuth, V.Warnier, H. Demarquette
 L’hiver n’avait pas encore mis les voiles pour l’autre hĂ©misphĂšre, ce samedi 17 mars, et il fallut affronter une tempĂȘte de neige bien peu ordinaire pour regagner la Philharmonie et sa grande salle Pierre Boulez, oĂč tous les oiseaux parisiens et d’ailleurs, ayant dĂ©sertĂ© les arbres et pour cause, s’étaient rĂ©fugiĂ©s. Telle une immense voliĂšre, les virtuels volatiles semblaient y trouver aise pour ainsi joyeusement gazouiller via les bandes enregistrĂ©es. Un charmant accueil rĂ©servĂ© au public, augurant, le temps d’un concert, bien des moments de grĂące. On y entendit aussi le lendemain, ce concert en hommage Ă  Olivier Messiaen, avec au programme son Livre d’orgue, et le Quatuor pour la fin du Temps.

 

 

 

 

Les oiseaux nichent à la Philharmonie


 

 

 

Elena SchwarzOiseaux de feuen ce 17 mars, on ne saurait que remercier Marianne RiviĂšre pour son heureuse idĂ©e qui a donnĂ© naissance Ă  ce trĂšs beau programme musical, rĂ©unissant l’orchestre Pasdeloup sous la baguette de la talentueuse Elena Schwarz (photo ci contre / © P Ketterer), et le pianiste David Bismuth, avec la participation de Fernand Deroussen (sons) et de Guilhem Lesaffre (textes lus). Sur fond de chants d’oiseaux enregistrĂ©s, lumiĂšre de printemps offerte en refuge ce jour de froidure, la musique Ă©merge, paisible, avec un premier extrait: l’Envol de l’Alouette (The Lark Ascending) du compositeur britannique Ralph Vaughan Williams. Cette piĂšce bucolique interprĂ©tĂ©e avec grande finesse sous une direction prĂ©cise et sensible, met en valeur le jeu souple et aĂ©rien du violoniste Arnaud Nuvolone, violon solo de l’orchestre. La Grive des bois succĂšde au petit passereau, cette fois au son de la flĂ»te et du cor: court extrait des Canyons aux Étoiles d’Olivier Messiaen (1971-74), magnifique fresque orchestrale dont l’intĂ©gralitĂ© des douze mouvements furent donnĂ©s la veille par l’Ensemble Intercontemporain et l’Ensemble of the Lucerne Festival Alumni, sous la direction de Matthias Pintscher. Ce vrai bijou de timbres, ciselĂ© Ă  merveille, ouvre son bouquet de couleurs sur l’espace d’une autre grande fresque, celle de la troisiĂšme symphonie de Brahms, opus 90, composĂ©e un siĂšcle plus tĂŽt. On entend son troisiĂšme mouvement « poco allegretto », Ă  la douce mĂ©lancolie, jouĂ© ample, dans la respiration large et pleine du pupitre des violoncelles. Et comme un Brahms n’en cache pas un autre, David Bismuth s’empare du piano et rejoint l’orchestre dans le finale de son deuxiĂšme concerto opus 83, lumineux, Ă©clairĂ© de bonne humeur et de lĂ©gĂšretĂ©, avec la complicitĂ© d’ Elena Schwarz. Un rĂ©gal! On n’aurait pu imaginer pareil programme ornithologique sans Rautavaara et son fameux Cantus Arcticus (1972), « concerto pour oiseaux et orchestre ». L’alouette revient, mais celle des Ă©tendues polaires, avec Melankolia. Ici la bande magnĂ©tique mĂȘle les vĂ©ritables chants d’oiseaux aux cordes, qui parviennent Ă  dessiner les lignes d’une immensitĂ© en une fraction de minutes, dans la plus pure poĂ©sie. Quittant le Grand Nord, nous suivons le rossignol dans sa migration jusqu’aux Pins de Rome, de Respighi (1923). Son ambiance nocturne prĂ©lude Ă  l’Ɠuvre de Stravinski couronnant le concert, l’Oiseau de Feu. Elena Schwarz dirige avec prĂ©cision et Ă©clat la seconde suite tirĂ©e de la musique du ballet. Le bonheur se lit sur tous les visages, du public et des musiciens, qui ont fait le printemps par ce jour bien gris, tandis que dehors la neige recouvre les pavĂ©s.

Le lendemain (18 mars), la thĂ©matique trouvait une autre suite, l’aprĂšs-midi, avec un concert d’hommage Ă  Olivier Messiaen. De caractĂšre plus austĂšre, il rĂ©unissait deux Ɠuvres monumentales du compositeur: en premiĂšre partie son Livre d’orgue (crĂ©Ă© en 1952), intĂ©gralement donnĂ© sur l’orgue Rieger de la Philharmonie, par l’organiste Vincent Warnier, titulaire de la tribune de Saint-Étienne-du-Mont Ă  Paris, puis aprĂšs l’entracte, le Quatuor pour la fin du Temps, interprĂ©tĂ© par quatre musiciens d’exception: Henri Demarquette au violoncelle, Eric Le Sage au piano, Paul Meyer Ă  la clarinette, et Daishin Kashimoto au violon. La console munie de ses claviers et de son pĂ©dalier donne au dĂ©but un peu de fil Ă  retordre Ă  notre organiste, produisant Ă  sa mise en route, inopinĂ©ment une note continue. Un cornement, liĂ© Ă  un problĂšme Ă©lectronique, nous explique Vincent Warnier, sans perdre son sang froid. La solution est rapidement trouvĂ©e qui rend l’instrument plus docile, et apte Ă  obĂ©ir au jeu du musicien. Bien qu’il fasse rĂ©fĂ©rence Ă  la musique liturgique d’autrefois, le Livre d’orgue de Messiaen n’est pas destinĂ© Ă  l’office. FormĂ© de sept piĂšces, il est avant tout un « lieu » de recherche d’un langage musical poussĂ©e Ă  l’extrĂȘme, utilisant l’atonalitĂ©, et explorant une libertĂ© rythmique au-delĂ  de la mĂ©trique classique. Vincent Warnier en exprime toute sa force, tant dans les piĂšces les plus arides et les plus abstraites (Reprise par interversion, par exemple), que dans celles empreintes du mystĂšre divin (PiĂšce en trio) ou faisant rĂ©fĂ©rence aux oiseaux (Chants d’oiseaux). Il se joue de toutes les difficultĂ©s de ses piĂšces, et Dieu sait ce qu’elles requiĂšrent de maĂźtrise technique tout autant que de concentration, notamment la derniĂšre, vĂ©ritable explosion rythmique, si difficile Ă  apprĂ©hender par l’oreille. Enfin ce n’est pas un « petit » bis qu’il offre, avec Dieu parmi nous, extrait de la NativitĂ© du Seigneur. Chapeau bas Ă  ce musicien qui nous aura tant impressionnĂ©!

Ecrit en captivitĂ© en 1940, le Quatuor pour la fin du Temps, est une Ɠuvre inclassable en huit mouvements, inspirĂ©e de l’Apocalypse de Saint-Jean. On est lĂ  aussi impressionnĂ© par le niveau de l’interprĂ©tation et l’excellence de ces musiciens hors pair, exigĂ©e par la partition qui met Ă  nu chaque instrument. On pense notamment au solo de la clarinette dans l’AbĂźme aux oiseaux, virtuose et poĂ©tique, aux inflexions inspirĂ©es et Ă  la mystique profondeur du violoncelle, aux accords immatĂ©riels du piano.

Ce concert ne laissa pas indemne. Il rendit bien difficile le retour Ă  la vie ordinaire, au pavĂ© parisien, mais avec le cƓur et l’esprit baignĂ©s de couleurs intemporelles.

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concert. PARIS, Philharmonie, les 17 et 18 mars 2018. WE « Les Oiseaux », orchestre Pasdeloup, E. Schwarz, direction, D. Bismuth, V.Warnier, H. Demarquette


 

 

Compte-rendu, concert. PARIS, TCE, le 17 mars 2018. RĂ©cital d’Andrei Korobeinikov, piano

Compte-rendu, concert. PARIS, TCE, le 17 mars 2018. SCHUBERT, RACHMANINOV… RĂ©cital d’Andrei Korobeinikov, piano. Serait-ce le dernier assaut de l’hiver qui provoqua le 17 mars un exaspĂ©rant concert de toux au ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es? Toujours est-il que nous y Ă©tions pour entendre le pianiste russe AndrĂ©ĂŻ Korobeinikov, seulement lui, sans cette regrettable orchestration. LaurĂ©at de plus de vingt prix, ce musicien surdouĂ© ne laisse pas indiffĂ©rent celui qui se donne la peine de l’ Ă©couter. Si ses partis pris interprĂ©tatifs et stylistiques peuvent dĂ©router, il ne lasse jamais. La musique est lĂ , prĂ©sente dans les moindres recoins, servie par une technique Ă©blouissante et une aisance incomparable. Nous pĂ»mes le constater ce samedi soir, dans un programme qui lui est dĂ©sormais familier: Schubert, Rachmaninov, et Liszt.

ANDREÏ KOROBEINIKOV AU TCE

korobeinikov piano 156-andrei-korobeinikovLa musique ne saurait attendre: un salut rapidement esquissĂ© et le pianiste sitĂŽt assis commence l’impromptu variĂ© de Schubert D.935, opus 142 n°3 en si bĂ©mol majeur. Le pas est plutĂŽt dĂ©cidĂ©, qui lui permet de prendre ses aises dans les respirations, et le piano chantant. Son interprĂ©tation n’a ni la simplicitĂ© lumineuse et Ă©lĂ©gante de celle de Zimmerman, ni l’intĂ©rioritĂ© et la tendre poĂ©sie de celle de Maria JoĂŁo Pires, ni mĂȘme la droiture et le classicisme indĂ©modable de Brendel. Il l’imprĂšgne, pourrait-on dire, d’une vague romantique, notamment par l’emploi par endroits d’un lĂ©ger rubato, et par des effets dynamiques parfois un peu grossis. Elle n’en est pas moins captivante, notamment dans les reprises et leurs subtils changements d’expression, donnant une inflexion diffĂ©rente au propos. La derniĂšre variation surprend par sa rapiditĂ© d’exĂ©cution, qui nous donne l’illusion d’entendre des glissendi. Les doigts sont si vĂ©loces que le perlĂ© du jeu en est gommĂ©, qui prend une tournure lisztienne. On retrouve dans l’impromptu N°1 du mĂȘme opus, en fa mineur, cette mĂȘme inclination Ă  grossir le trait, accentuant le cĂŽtĂ© dramatique des accords introductifs, le caractĂšre obsessionnel des notes rĂ©pĂ©tĂ©es, voire parfois martelĂ©es, et les basses particuliĂšrement timbrĂ©es, qui nous entraĂźne dĂ©jĂ  dans le noir univers du Erlkönig (le Roi des Aulnes). L’opus 90 n°2, en mi bĂ©mol majeur reste dans la mĂȘme lignĂ©e, les gammes jouĂ©es dans l’élan et la prestesse plus que dessinĂ©es et phrasĂ©es, le jeu vigoureux et contrastĂ©, aux accents dramatiques dans les accords.

Dans sa tonalitĂ© homonyme, celle de mi bĂ©mol mineur, l’ElĂ©gie opus 3 n°1 de Rachmaninov succĂšde harmonieusement Ă  l’impromptu de Schubert. Korobeinikov nous en donne toute sa dimension lyrique et son Ă©perdue nostalgie. Cette Ɠuvre lui sied comme un gant, tant dans l’art de suspendre les phrases, ou de les tendre vers des sommets d’exaltation, jusqu’à la dĂ©chirure, que dans celui des couleurs. Les Variations sur un thĂšme de Corelli opus 42 de Rachmaninov, sont de la mĂȘme veine, travaillĂ©es de l’intĂ©rieur. ComposĂ©es en France, et au nombre de vingt, elles ressemblent pour la plupart Ă  des improvisations Ă©crites, animĂ©es de contrastes rythmiques et dynamiques, et de rĂ©sonances extrĂȘmes. Pas de quoi ennuyer, surtout ce soir-lĂ  avec cet artiste-là
et pourtant les toux redoublent dans l’orchestre. C’est Ă  croire que cette Ɠuvre les attire, Ă  en juger par les propos du compositeur lui-mĂȘme: « Je les ai jouĂ©es une quinzaine de fois, mais jamais dans leur continuitĂ©. Je me suis guidĂ© sur les toux du public. S’ils toussaient de plus en plus, je sautais la variation suivante. S’ils cessaient de tousser, je jouais normalement. A un concert, je ne me souviens plus lequel – c’Ă©tait dans une petite ville -, ils toussaient tellement que je n’ai pu jouer que 10 variations (sur les 20). J’ai atteint mon record Ă  New York, oĂč j’en ai jouĂ© 182. » Fort heureusement Korobeinikov ne se laisse pas inflĂ©chir et nous les livre intĂ©gralement. Le thĂšme Ă©noncĂ© comme avec des coups d’archets, dans une nuditĂ© sidĂ©rante, s’anime peu Ă  peu et ouvre sur les humeurs des variations, brillamment rendues par le pianiste, qui fait sonner lĂ  les basses comme un glas, ici en crie la dĂ©sespĂ©rance, en fait jaillir les accents, en Ă©panouit la splendeur des chants, dans des contrastes saisissants.

La deuxiĂšme partie du concert est consacrĂ©e Ă  Liszt. En Ă©cho Ă  la premiĂšre, les trois lieder de Schubert transcrits par Liszt, Sei mir gegrĂŒsst, au magnifique sotte voce, Auf dem Wasser zu singen, trĂšs contenu et davantage schubertien que lisztien, et un effroyable Erlkönig, prĂ©cĂšdent la Sonate en si mineur de Liszt. L’Ɠuvre emblĂ©matique du compositeur hongrois est ici coulĂ©e dans un moule qui n’appartient qu’à lui: dira-t-on qu’il exagĂšre, qu’il en fait trop, au dĂ©triment de l’unitĂ©? N’empĂȘche que lĂ  encore sa conception porte sur les oppositions, qu’il pousse Ă  l’extrĂȘme, entre les tensions et les dĂ©tentes, les accords compacts dans le grave, et le souple dĂ©liĂ© des lignes de chant dans l’aigu, les tornades foudroyantes et la mĂ©ditation cĂ©leste. Si son style est parfois un peu complaisant, cet
artiste a au moins une vision loin de l’abstraction sonore. Elle n’aura cependant pas eu raison du concert de toux. Sensible Ă  cette participation sonore du public, rĂ©pondant aux rappels, il lui offre de bonne grĂące en premier bis un espace d’expression privilĂ©giĂ© et unique: le fameux 4’33’’ de John Cage! On passera sur les rĂ©actions multiples et successives d’un public mĂ©dusĂ© dans un premier temps, puis agacĂ© et impatient, durant ces longues minutes de 
silence. On aura surtout apprĂ©ciĂ© l’humour d’un musicien sans rancune, qui ensuite gĂ©nĂ©reusement offrira trois Ă©tudes-tableaux et un prĂ©lude de Rachmaninov, et pour boucler le concert, l’impromptu hongrois de Schubert. Rien que ça!

 

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Compte-rendu, concert. PARIS, TCE, le 17 mars 2018. RĂ©cital d’Andrei Korobeinikov, piano. Illustration : © IrĂšne Zandel

Programme :

Schubert: Trois Impromptus op. 142 n°s 3 et 1, op. 90 n° 2
Rachmaninov: Elégie op. 3 n° 1,
Variations sur un thĂšme de Corelli op. 42
Schubert-Liszt: Sei mir gegrĂŒĂŸt, Auf dem Wasser zu singen, Erlkönig
Liszt: Sonate en si mineur

CD, compte-rendu critique. RACHMANINOV, SCRIABINE
 Jean-Paul Gasparian (1 cd Evidence classics)

Cover-EVCD048-Jean-Paul-Gasparian-1024x1024CD, compte-rendu critique. RACHMANINOV, SCRIABINE
 Jean-Paul Gasparian (1 cd Evidence classics). Aimez-vous Rachmaninov? Si vous n’en ĂȘtes pas encore certain, Ă©coutez ce CD. Le jeune pianiste Jean-Paul Gasparian aura tĂŽt fait de vous convaincre.
Jean-Paul Gasparian a seulement 22 ans, et son nom se dĂ©tache dĂ©jĂ  dans la sphĂšre ĂŽ combien Ă©levĂ©e aujourd’hui des jeunes pianistes de sa gĂ©nĂ©ration. Son premier disque est un coup de maĂźtre et ce mot n’est pas trop fort. ConsacrĂ© Ă  Rachmaninov, Scriabine et Prokofiev, un rĂ©pertoire qu’il joue depuis « longtemps », il offre une trĂšs belle cohĂ©rence tout en mettant en valeur les identitĂ©s respectives des trois compositeurs. On conçoit immĂ©diatement Ă  son Ă©coute qu’il ne s’agit pas lĂ  d’une tentation, d’une envie de dĂ©montrer, mais bien de rĂ©elles affinitĂ©s du pianiste avec la musique russe. Le choix et l’enchaĂźnement des Ɠuvres sont admirablement pensĂ©s, et l’on est sidĂ©rĂ© par la maturitĂ© avec laquelle le jeune homme aborde ce rĂ©pertoire.

 

 

 

Jean-Paul Gasparian joue Rachmaninov, Scriabine


COUP DE MAÎTRE

 

 

 

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Tout y est maĂźtrisĂ©: la technique est sĂ»re, le style impeccable, Ă©lĂ©gant, l’expression et les timbres caractĂ©risĂ©s dans tous les registres. Gasparian rĂ©ussit cet Ă©quilibre qui fait dĂ©faut Ă  certains interprĂštes de Rachmaninov, versant pour les uns dans l’épanchement, et pour les autres dans le dĂ©tachement 
 trop objectif. Chez lui, ni Ă©panchement ni dĂ©tachement. Il concilie une lecture claire de son Ă©criture polyphonique, une construction soigneusement dĂ©finie, avec un art du chant constamment prĂ©sent, la rondeur d’un toucher qui n’est jamais sec, magnifiĂ© par une prise de son dont on salue au passage la qualitĂ© et l’intelligence, et enfin avec un sens et une volontĂ© esthĂ©tique remarquĂ©s au concert qu’il confirme au disque.

L’artiste nous fait entrer dans l’univers complexe, dense, des dĂ©clinaisons sombres de l’opus 39, de ses nuances du gris au noir, de ses bouillonnements, ses fulgurances (premiĂšre Ă©tude), de sa pudique mĂ©lancolie (seconde Ă©tude). Des cloches Ă©perdues tintent Ă  toute volĂ©e (troisiĂšme Ă©tude) et font resplendir les coupoles dorĂ©es de Moscou, l’émotion tenue mais pas contenue de la submergeante cinquiĂšme Ă©tude prĂ©cĂšde une sixiĂšme Ă©tude oĂč les doigts du pianiste dessinent avec mordant et frĂ©nĂ©sie, une danse dĂ©moniaque. D’indĂ©finissables pensĂ©es voguent dans le ciel changeant de la huitiĂšme Ă©tude. Gasparian, en peintre du clavier, nourri de culture russe au sens large, donne sans conteste Ă  ces piĂšces leur dimension de « tableaux », parfois oubliĂ©e par d’autres au profit du vernis technique.

La Sonate de Scriabine aux deux mouvements si contrastĂ©s est superbe de poĂ©sie comme de dĂ©licatesse (premier mouvement), comme de souffle lyrique (deuxiĂšme mouvement). Encore d’esprit romantique, elle s’articule avec la modernitĂ© des Ă©tudes opus 65 admirablement servies par un sens de la sonoritĂ© et de leurs couleurs si particuliĂšres, aussi abouti que celui du mouvement dynamique. La sonate de Prokofiev, qui s’enchaĂźne naturellement, pĂȘcherait presque par trop d’esthĂ©tisme, trop belle pour lui! Peut-ĂȘtre, et ce n’est qu’une toute petite rĂ©serve, par endroits pourrait-on la souhaiter un peu plus rĂąpeuse, un peu plus insolente, mĂȘme si le pianiste nous dĂ©montre que le compositeur excelle dans l’art de la mĂ©lodie (premier mouvement), et si l’esprit du jeu est lĂ  (2Ăšme mouvement) comme la vivacitĂ© facĂ©tieuse (dernier mouvement).

Saluons l’ensemble du programme et la personnalitĂ© de cet interprĂšte au talent Ă  suivre absolument, qui nous offre, pour ce qui est de Rachmaninov, une version passionnante, heureuse alternative Ă  la fascinante radicalitĂ© moderniste d’Ovchinikov, et au flamboyant et subjuguant pianisme de Lugansky.

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CLIC D'OR macaron 200CD, compte-rendu critique. RACHMANINOV, SCRIABINE
 Jean-Paul Gasparian, piano (1 cd Evidence classics). Rachmaninov : Études-tableaux opus 39. Scriabine : Sonate n°2 opus 19 et trois Ă©tudes opus 65. Prokofiev : Sonate n°2 opus 14. Jean-Paul Gasparian, piano (1 cd Evidence classics).