Compte-rendu, concert. Montreux et Vevey, les 28 & 29 août 2017. Verdi, Bruch, Tchaïkovski, Mozart. R. Capuçon, L. Viotti, T. Currentzis

MONTREUX VEVEY compte rendu review by classiquenews thumbnail_ViottiCompte-rendu, concert. Montreux et Vevey, les 28 & 29 août 2017. Verdi, Bruch, Tchaïkovski, Mozart. R. Capuçon, L. Viotti, T. Currentzis. Depuis soixante-douze ans, le Septembre Musical de Montreux-Vevey est le rendez-vous des mélomanes sur la Riviera vaudoise, et en premier lieu des amateurs d’orchestre. Après le fidèle Royal Philharmonic Orchestra dirigé par l’indétrônable Charles Dutoit, et avant le Russian National Orchestra dirigé par son chef Michael Pletnev, c’est l’European Philharmonic Orchestra of Switzerland qui est dans la fosse du vaste Auditorium Stravinsky à Montreux. A sa tête, une des chefs les plus enthousiasmants de sa génération : Lorenzo Viotti. A 27 ans seulement, le jeune homme originaire de Lausanne a déjà remporté des concours aussi prestigieux que ceux de Cadaquès ou de Salzbourg, et nous avons aussi récemment pu admirer son talent dans le répertoire lyrique puisqu’il dirigeait « Viva La Mamma » de Donizetti à l’Opéra de Lyon en juin dernier.

Sortant des sentiers battus, et clin d’œil à sa patrie d’origine (son père était le grand chef d’orchestre italien Marcello Viotti, disparu aussi brutalement que précocement alors qu’il dirigeait La Fenice de Venise), Viotti offre au public la (rare) musique de ballet du Macbeth de Verdi en guise de tour de chauffe, un morceau plein d’audaces instrumentales qui est généralement coupé lors de l’exécution de l’ouvrage. Après cette mise en bouche, c’est notre violoniste national Renaud Capuçon qui fait son entrée pour interpréter le fameux Concerto pour violon de Max Bruch. Fidèle à sa réputation, c’est à dire avec hardiesse et panache, le soliste fait preuve d’une imagination rafraîchissante et d’une musicalité subtile, notamment dans le magnifique Adagio, qui chante comme jamais. Technique impeccable, sensibilité à fleur de peau, lyrisme ardent, qu’admirer le plus chez le virtuose ? Face à l’enthousiasme du public, il offre en bis un très touchant extrait de l’Orphée et Eurydice de Gluck.

En seconde partie, La 5ème Symphonie de Tchaîkovski permet au chef comme à l’orchestre de démontrer tout leur art. Jouant avec tout son corps, le jeune chef impose un Tchaïkovski puissamment construit qui avance à l’énergie, profitant de la moyenne d’âge de sa phalange dont les membres ne doivent pas dépasser les 25 ans ! Même si la force discursive ne renvoie pas au fatum russe du regretté Svetlanov (que nous avons entendu dans cette pièce), sa direction garde le sens de la progression et de la tension nécessaires à cette partition. L’autre bonne surprise vient de l’orchestre que l’on n’attendait pas à un si haut niveau dans ce cheval de bataille du répertoire : qualité des chefs de pupitres, justesse de style et cohésion d’ensemble renvoient bien à une phalange de rang international. L’énergie qui se dégage du finale (un Allegro vivace vraiment dément !) est tellement communicative que le public applaudit debout, mais Viotti transforme l’exaltation en émotion en donnant, en bis, le bouleversant Intermezzo extrait de Cavalleria Rusticana de Mascagni. Un chef que nous allons continuer à suivre de près…

La veille, nous avons pu assister à une étonnante et déroutante exécution du Requiem de Mozart par le trublion russo-grec Teodor Currentzis à la tête de son ensemble musicAeterna et du ChÅ“ur de l’Opéra de Perm (qu’il dirige). Positionnés debout, en robes noires, instrumentistes et choristes alternent les tempi distendus à l’excès (l’ « Hostias ») ou au contraire à un rythme d’enfer (le « Dies Irae »). Ainsi théâtralisé, le Requiem de Mozart semble plus une ode à la vie que destiné au repos des trépassés. Un quatuor d’exception – dont nous détacherons la voix lumineuse et aérienne de la soprano colorature russe Julia Lezhneva – soulève également l’enthousiasme du public. Mais la palme de la soirée revient cependant au formidable chÅ“ur de l’Opéra de Perm qui subjugue l’auditoire dans une première partie où il a interprété des pièces sacrées chantées « a capella », dont le sublime – et quasi mystique – « Lux Aeterna » de Gyorgy Ligeti.

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Compte-rendu, concert. Montreux et Vevey, les 28 & 29 août 2017. Verdi, Bruch, Tchaïkovski, Mozart. Renaud Capuçon, Lorenzo Viotti, Teodor Currentzis, European Orchestra of Switzerland, Chœur de l’Opéra de Perm, musicAeterna.

Illustration © Céline Michel

Compte-rendu, concert. Strasbourg, Salle Erasme du Palais de la Musique et des Congrès, le 17 avril 2017. Hector Berlioz : Les Troyens. John Nelson, direction.

Compte-rendu, concert. Strasbourg, Salle Erasme du Palais de la Musique et des Congrès, le 17 avril 2017. Hector Berlioz : Les Troyens. John Nelson, direction. Annoncé comme « l’événement musical de l’année », ces Troyens de Berlioz donnés en version de concert par l’Orchestre philharmonique de Strasbourg en vue d’une édition discographique à paraître chez Warner ont tenu leurs promesses au-delà de toute espérance. Il faut dire que l’institution alsacienne a vu (et fait) les choses en grand en invitant l’américain John Nelson, chef Berlozien émérite, ainsi que la fine fleur du chant francophone en plus de deux stars incontournables de l’art lyrique pour incarner Didon et Enée : Joyce DiDonato et Michael Spyres.

 

 

 

Troyens

 

 

 

Reine des trois derniers actes, la mezzo américaine incarne sans jamais faillir la dignité tour à tour altière et blessée de Didon. Port de souveraine, diction parfaite, chant magnifiquement mené de bout en bout, elle subjugue l’auditoire et toutes ses interventions atteignent la plus irréelle beauté. De son côté, Michael Spyres offre un chant plein de fougue et d’éclat, malgré son timbre clair, à la fois lyrique et léger, ce qui nous change (agréablement) des ténors wagnériens auxquels on attribue généralement (à tort) le rôle d’Enée. Après un air d’entrée empli d’une énergie abrupte, il convainc plus encore dans le duo d’amour du IV « Nuit d’ivresse et d’extase infinie », délivré en voix mixte. Dans le rôle de Cassandre, le contralto québécois Marie-Nicole Lemieux offre un portrait saisissant de son personnage, qu’elle aborde avec une énergie qui emporte tout sur son passage, notamment dans ses imprécations à la fin du II « Thessaliennnes ! ». La mezzo polonaise Hanna Lipp se montre touchante en Anna, avec un beau timbre assez corsé, tandis que Stéphane Degout est le Chorèbe le plus élégant que l’on puisse imagine. Quant à Marianne Crebassa, elle s’impose d’emblée comme un Ascagne de référence. On se régale par ailleurs de la justesse avec laquelle les rôles de moindre importance ont été distribués : la grandeur de Narbal, portée par la voix tonitruante et majestueuse de Nicolas Courjal, la solennité du Spectre d’Hector, campée depuis les coulisses par Jean Teitgen (également imposant Mercure), la splendide apparition d’Iopas, dont l’air « Ô blonde Cérès » s‘orne d’un contre-Mi subtil lancé par le fringant Cyrille Dubois, ou encore la mélancolie de l’Hylas d’un Stanislas de Barbeyrac en grande forme. Mais tous seraient à citer tant chaque rôle a été distribué avec un soin parfait.

Excellente, également, la direction du maestro John Nelson, en pleine possession de ses moyens, modelant dans le marbre une palpitante masse chorale (les ChÅ“urs réunis du philharmonique de Strasbourg, de l’Opéra national du Rhin et de la Badischer Staatsoper), et régnant sur un Orchestre philharmonique de Strasbourg qui sonne ce soir comme un océan instrumental, passant de la fraîcheur aux feux grégeois. Telles furent donc ces pérégrinations troyennes : une ivresse de musique, une fête de timbres et de voix portés jusqu’à l’incandescence. Alors vivement l’enregistrement pour revivre ce concert historique !

 

 

 

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Compte-rendu, concert. Strasbourg, Salle Erasme du Palais de la Musique et des Congrès, le 17 avril 2017. Hector Berlioz : Les Troyens. Par ordre d’entrée sur scène, Un soldat et un capitaine grec : Richard Rittelmann, Cassandre :Marie-Nicole Lemieux, Chorèbe : Stéphane Degout, Enée : Michael Spyres, Ascagne : Marianne Crebassa, Panthée : Philippe Sly, Hylas : Stanislas de Barbeyrac, Priam : Bertrand Grunenwald, Hécube : Agnieszka Sławińska, Ombre d’Hector et Mercure : Jean Teitgen, Didon : Joyce Di Donato, Anna : Hanna Hipp, Iopas : Cyrille Dubois, Narbal : Nicolas Courjal, Sentinelle I : Jérôme Varnier, Sentinelle II : Frédéric Caton. Chœur de l’Opéra national du Rhin (direction du chœur : Sandrine Abello), Badischer Staatsopernchor (chef du chœur : Ulrich Wagner), Chœur philharmonique de Strasbourg (chef du chœur : Catherine Bolzinger). Orchestre philharmonique de Strasbourg. John Nelson (direction musicale)

 

 

 

Compte-rendu, Opéra. TCE, le 26 mars 2017. Giordano : Andrea Chénier : Kaufmann / Harteros. Omer Meir Wellber.

Compte-rendu, Opéra. Opéra, Théâtre des Champs-Elysées, le 26 mars 2017. GIORDANO : Andrea Chénier. Jonas Kaufmann/Anja Harteros/Luca Salsi. Omer Meir Wellber (direction). Entre deux représentations scéniques à l’Opéra de Bavière, c’est au Théâtre des Champs-Elysées qu’Andrea Chénier était proposé, dans une version de concert « améliorée » (les chanteurs évoluent sur les quelques mètres carrés laissés vacants par l’orchestre placé sur scène), mais avec le même duo vocal qui fait délirer les salles du monde entier : Jonas Kaufmann et Anja Harteros. De fait, pas le moindre strapontin de disponible : les tickets s’étaient tous arrachés dès le premier jour de la location… et avouons que le traumpaar des scènes lyriques internationales n’a pas déçu nos attentes.

kaufmann-jonas-homepage-582Jonas Kaufmann prête à la figure centrale de Chénier une force de conviction et une vitalité électrique peu communes, à l’engagement ardent et à l’héroïsme incandescent. Certes, de très passagères incertitudes de justesse se font entendre, séquelles de ses récents ennuis de santé, mais le lyrisme inouï de « Ora soave » au II et de « Come un bel di » au III ravissent l’âme au plus haut point. Idéalement accordée, sa Madeleine, première grande triomphatrice de la soirée au milieu d’un plateau qui a déchaîné, à maintes reprises, les plus bruyants enthousiasmes, offre les qualités qu’on lui connaît : chaleur et douceur d’une voix du plus subtil métal, une palette de nuances irisées et ses légendaires pianissimi. Tragédienne hors-pair, le personnage lui convient merveilleusement bien aussi, pour cette alliance de volonté et de douceur, de tendresse et d’énergie, et sa grande beauté en scène. Avec ses deux figures d’une intense présence vocale et dramatique, le duo final rayonne de toute sa splendeur, l’un et l’autre ayant su intelligemment su préserver leurs forces. Auparavant, Anja Harteros aura atteint au maximum d’émotion, dans une remarquable performance d’actrice, à sa grande scène de l’acte II (« La Mamma morta », d’une expressivité et d’une sobriété admirable), où elle trouve à nouveau, avec le Carlo Gérard de Luca Salsi, un partenaire parfaitement complémentaire. Puissant, noir, et en même temps d’un raffinement psychologique inattendu, son Gérard est un des plus saisissants que nous ayons entendus.

Mais Andrea Chénier est un opéra éminemment théâtral dans la mesure où il implique un certain nombre de comprimari, destinés à faire partie du mécanisme avec une autonomie fonctionnelle précise, et garantissant par leur présence le succès de l‘œuvre. De ces emplois « secondaires » proviennent de bien belles satisfactions vocales aussi. On en détache en premier lieu l’extraordinaire Elena Zilio, véritable légende du chant, qui, dans le rôle de Madelon, continue d’impressionner par la profondeur des graves et l‘émotion qu‘elle suscite dans le bouleversant air « Son la vecchia Madelon ». Déception, en revanche, pour La Comtesse de Doris Soffel dont les ans n’ont pas épargné un timbre désormais dur et rêche. De leurs côtés, J’Nai Bridges incarne une piquante Bersi, Christian Rieger un incisif Fouquier-Tinville, Kevin Conners un Incroyable efficace et Andrea Borghini un solide Roucher.

A la tête d’un Orchestre et d’un Chœur de la Bayerische Staatsoper dans une forme olympique, le chef israélien Omer Meir Wellber impose une lecture d’un superbe raffinement, très attentive à l’opulence et aux détails chatoyants de l’orchestration de Giordano. On perçoit son constant souci d’équilibrer les différents pupitres, même s’il verse parfois dans la surenchère dans les débordements orchestraux, ce qui permet néanmoins au tableau final de baigner dans une jouissance sonore absolument irrésistible.

Aux saluts, triomphe : en cadence, le public si huppé des Champs-Elysées tape des mains et même des pieds, et offrira de très nombreux rappels aux héros de cette mémorable soirée.

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Compte-rendu, Opéra. Opéra, Théâtre des Champs-Elysées, le 26 mars 2017. Avec Jonas Kaufmann (Andrea Chénier), Anja Harteros (Maddalena di Coigny), Luca Salsi (Carlo Gérard), J’Nai Bridges (Bersi), Doris Soffel (La Comtesse de Coigny), Elena Zilio (Madelon), Andrea Borghini (Roucher), Kevin Conners (L’Incroyable), Christian Rieger (Fouquier Tinville), Nathaniel Webster (Pietro Fléville), Tim Kuypers (Mathieu), Ulrich Ress (L’Abbé). Orchestre et Chœur de la Bayerische Staatsoper de Munich. Omer Meir Wellber (direction).

DVD. LIRE aussi notre critique du dvd Andrea Chénier par Jonas Kaufmann (Londres, Pappano, janvier 2015)

Compte-rendu, Opéra. Paris, Palais Garnier, le 24 mars 2017. Berlioz : Béatrice et Bénédict. D’Oustrac / Apppleby. Philippe Jordan

berlioz Hector Berlioz_0Compte-rendu, Opéra. Paris, Palais Garnier, le 24 mars 2017. Berlioz : Béatrice et Bénédict. Stéphanie d’Oustrac/Paul Apppleby. Stephen Taylor (mise en espace). Philippe Jordan (direction musicale). Aujourd’hui mal aimé parmi les Å“uvres lyriques de Berlioz – bien qu’il ait connu un triomphe lors de sa création à Baden-Baden en 1862, Béatrice et Bénédict apparaît comme une tentative de concilier le rêve italien de Shakespeare, dans Beaucoup de bruit pour rien (dont le livret est tiré), et l’opéra-comique français. Avec cet ouvrage, Berlioz semble n’avoir d’autres soucis que de s’amuser ouvertement et d’émouvoir discrètement. Car, au-delà de l’héritage de Weber et de Boieldieu, assimilé à son langage propre, le compositeur français offre une partition étincelante où alternent l’humour et la poésie, le charme tendre et la vivacité. Et pour rendre plus vivante, justement, cette version de concert, on a demandé à Stephen Taylor de mettre en espace le spectacle – ou plus exactement de coordonner les déplacements sur scène des différents interprètes. Heureuse idée – d’autant que la réalisation est réussie – qui permet aux chanteurs de déployer leur énergie et faire valoir leurs dons de comédiens. Moins réussie, en revanche, celle d’avoir confié à deux acteurs le soin de déclamer les récitatifs des deux personnages principaux (et des passages de la pièce de Shakespeare) : cela complique inutilement l’intrigue et ralentit le rythme de la soirée.

Stéphanie d’Oustrac campe un pulpeuse amazone face au Bénédict narquois et fanfaron du ténor américain Paul Appleby (pour Stanislas de Barbeyrac initialement annoncé). Elle prête à Béatrice la riche étoffe de son ample mezzo, son personnage a du panache et de la drôlerie, mais sous l’arrogance, elle laisse transparaître la vulnérabilité et le frémissement de sa passion retenue : elle se montre ainsi pleine d’émotion dans son solo du deuxième acte, où elle évoque la naissance de l’amour. Dans le duo final, sa voix sombre fait à nouveau merveille, tandis qu’Appleby, très à l’aise en scène, lui donne la réplique avec l’insolence et le charme qui conviennent ; style impeccable, phrasé nuancé, demi-teintes subtiles, une certaine vaillance dans le dernier air… Très différent, le duo nocturne que chantent Héro et Ursule dans la « nuit paisible » est empreint d’une bouleversante mélancolie, que Sabine Devieilhe – avec sa voix éthérée – et Aude Extrémo – avec un timbre proche du contralto – traduisent avec ferveur, offrant un moment de pur ravissement. On regrette que le rôle de Claudio ait été sacrifié par Berlioz, car Florian Sempey lui prête sa voix de bronze et son panache coutumier. Interprétant le personnage (qui n’existe pas dans Beaucoup de bruit pour rien) du maître de chapelle Somarone, la basse française Laurent Naouri fait preuve de beaucoup d’humour quand il dirige les choristes pour son ridicule épithalame. Ces derniers, ceux bien sûr de l’Opéra de Paris, s’avèrent tout aussi à l’aise dans la truculente scène du banquet qu’au début quand ils célèbrent le retour des vainqueurs. L’excellent François Lis (Don Pedro) et le comédien Didier Sandre (rôle parlé de Léonato) complète avec brio cette distribution réunissant la fine fleur du chant français.

 

jordan - Philippe-Jordan-008Vive sans précipitations, légère et ferme, la direction de Philippe Jordan séduit dès les premières mesures d’une ouverture jamais bruyante malgré les éclats de cuivres, soutenant la ligne mélodique au-dessus des incises thématiques qui tentent toujours de l’éparpiller. C’est affaire d’équilibres et de dosages subtils entre les pupitres, et l’on cherche en vain un moment où les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris ne donnent pas à leur directeur musical tout ce qu’il peut attendre de cette lumineuse partition. Il faut espérer que le succès remporté par la soirée incitera l’Opéra de Paris à proposer ultérieurement une version scénique de l’ouvrage…

 

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Compte-rendu, Opéra. Paris, Palais Garnier, le 24 mars 2017. Berlioz : Béatrice et Bénédict. Avec Stéphanie d’Oustrac (Béatrice), Paul Appleby (Bénédict), Sabine Devieilhe (Héro), Aude Extrémo (Ursule), Florian Sempey (Claudio), François Lis (Don Pedro), Laurent Naouri (Somarone), Didier Sandre (Léonato). Orchestre et cœurs de l’Opéra national de Paris. Philippe Jordan (direction musicale). Stephen Taylor (mise en espace).

Compte-rendu, opéra. Anvers, Opéra, le 23 mars 2014. Haendel : Agrippina. Mariage Clément / Stefano Montanari

Compte-rendu, opéra. Anvers, Opéra, le 23 mars 2014. Georg Friedrich Haendel : Agrippina. Mariame Clément (mise en scène). Stefano Montanari (direction musicale). Créé au Teatro San Crisostomo de Venise en 1709, Agrippina est le premier triomphe scénique de Georg Friedrich Haendel, à tel point qu’il fut joué vingt-sept soirées d’affilée. Un succès inhabituel, même à l’époque. Ce qui est plus étonnant avec cet ouvrage, c’est que la partition contienne tant d’éléments susceptibles de procurer du plaisir à l’auditeur d’aujourd’hui. A commencer par son livret, écrit par le noble Vincenzo Grimani, cardinal de Naples, protecteur de Haendel et propriétaire du San Crisostomo.

 

 

 

Agrippina anvers clement tim mead

 

 

 

handel-haendel-portrait-classiquenewsAvec toute la fantaisie théâtrale du XVIIIe siècle, le cardinal-poète transforme en fantaisie joyeuse l’histoire de l’ignoble Agrippine, qui avait épousé en troisième noces l’empereur Claude, puis empoisonné son mari pour mettre sur le trône son fils Néron. Mal lui en prit puisqu’elle fut tuée à son tour par le tyran ingrat. Ces faits sinistres deviennent sur la scène une comédie licencieuse dans laquelle le souverain et ses deux jeunes rivaux – Néron et Otton – se disputent outre le pouvoir, l’amour de la belle Poppée. L’attirante jeune femme, assiégée de toutes parts, fait de son mieux pour tenir en respect ses soupirants, les renfermant à tours de rôle dans des placards. Agrippine, de son côté, manœuvre ses propres amants pour mettre son fils sur le trône et supprimer les concurrents. En fin de compte, ses intrigues seront dévoilées mais, dans un dernier sursaut, elle réussira à redresser la situation : Néron aura la couronne, Otton sa chère Poppée, tandis que Claude restera les mains vides. Dans l’intrigue théâtrale, comme on le voit, la politique disparaît au profit d’un jeu érotique auquel s’ajoutait, pour les contemporains, la satire des puissants. A Venise, en 1709, tout le monde reconnaissait, sous les vêtements de l’orgueilleux empereur Claude, le pape Clément XI, ennemi du cardinal Grimani et compromis dans les querelles pour la succession impériale entre les Habsbourg et les Bourbons.

Signataires de plusieurs mises en scène à l’Opéra de Flandre, Mariame Clément dresse un parallèle entre l’univers de la Rome antique et celui des soap operas américains des années 80, Dallas et Dynasty en tête. Avec un aplomb ravageur, la française applique à toute chose le second degré et l’ironie, au point que lui reprocher son mauvais goût est la complimenter. Tous les personnages sont insincères, vénaux et brutaux, à l’image des figures mythiques des séries précitées. Mais la représentation fait mouche et, malgré sa longueur, captive l’auditeur le plus difficile à dérider, comme l’attestent les rires accompagnant de nombreuses scènes, telle celle où Agrippina – nymphomane en plus de tous ses autres défauts – se retrouve à essuyer la semence de Pallante et de son fils sur sa jupe… en éjaculateurs précoces qu’ils sont !

Le point fort de la soirée reste toutefois l’exécution musicale avec une distribution bien choisie qui surmonte les difficultés inhumaines de la partition. La mezzo suédoise Ann Hallenberg s’impose comme une Agrippine intrigante, ici accroc au sexe et à l’alcool, et sait se montrer irrésistible dans la pure comédie autant que dans la déclamation tragique, avec sa voix impérieuse et sombre. « Ogni vento » est son triomphe, tout comme le finale, lorsque l’impératrice, ayant enfin installé son fils sur le trône, remâche un arrière-goût d’inachevé. Malgré un italien insuffisant, la soprano russe Dilyara Idrisova incarne une Poppea fraîche et rusée, à la voix ductile, qui se déjoue des pièges d’une ligne de chant fort capricieuse. Elle n’éprouve aucun mal à envoûter l’Ottone svelte du contre-ténor britannique Tim Mead dont le timbre magnifique, la projection sûre et le style impeccable conviennent idéalement à l’univers de Haendel. La basse hongroise Balint Szabo souligne à merveille le ridicule du personnage de Claudio, empereur léger et imbu de lui-même, qu’il joue et chante avec beaucoup d’ironie, tandis que le timbre et la silhouette assez androgynes de la mezzo croate Renata Pokupic conviennent parfaitement à Nerone, ici adolescent veule (et incestueux) sans cesse pendu aux jupes de sa mère. Enfin, Jake Arditti (Narciso) et Toby Girling (Pallante) montrent tout leur talent dans des rôles certes secondaires, mais que le compositeur a gratifiés de beaux airs assez développés.

A la tête de l’Orchestre philharmonique de l’Opéra de Flandre, le chef italien Stefano Montanari fait mousser la partition du Caro Sassone avec une réjouissante décontraction. Les récitatifs et les airs s’enchaînent sans répit, assurant à la représentation un rythme vif qui rend parfaitement justice à l’incroyable diversité de l’écriture musicale.

 
 
 

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Anvers, Opéra, le 23 mars 2014. Georg Friedrich Haendel : Agrippina. Mise en scène : Mariame Clément. Décors & costumes : Julia Hansen. Lumières : Bernd Purkrabek. Avec Ann Hallenberg (Agrippina), Renata Pokupic (Nerone), Dilyara Idrisova (Poppea), Balint Szabo (Claudio), Tim Mead (Ottone), Jake Arditti (Narcisso), Toby Girling (Pallante). Orchestre philharmonique et Chœur de l’Opéra de Flandre.  Direction musicale : Stefano Montanari. Illustration © Annemie Augustijns

 
 

Compte-rendu, opéra. Rennes, Opéra, le 15 mars 2017.Beethoven: Fidelio. Philippe Miesch / Grant Llewellyn.

Compte-rendu, opéra. Rennes, Opéra, le 15 mars 2017.Beethoven: Fidelio. Philippe Miesch / Grant Llewellyn. Alors qu’il vient tout juste d’être nommé à la direction d’Angers Nantes Opéra (fonction qu’il assumera dès janvier 2018), Alain Surrans – à la tête de celui de Rennes depuis douze années – propose actuellement dans son théâtre une coproduction entre les deux maisons (qui ne devrait faire qu’une, sous son impulsion, d’ici peu…) : Fidelio de Beethoven.

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Confiée au plasticien strasbourgeois Philippe Miesch, la mise en scène ne restera pas dans les annales du Théâtre, mais il est vrai qu’une simple mise en espace était à l’origine prévue. Transposée à notre époque, la production ne nous fait grâce d’aucun des clichés à la mode depuis vingt ou trente ans, tel le bunker aux parois noires et suintantes, évoquant une dictature plus ou moins actuelle, décor par ailleurs unique qui vaudra donc pour les trois actes. Seuls moments de respiration, la lumière vive qui en transperce les parois lors de la sortie des prisonniers au grand air et au moment de l’heureuse résolution finale. Bref, pas le moindre élément ici pouvant ouvrir les portes d’une lecture approfondie, et il ne faudra pas non plus compter sur la direction d’acteurs – aussi statique que conventionnelle – pour éveiller notre intérêt.

Les bonheurs de la soirée sont ailleurs, et notamment dans la direction musicale de Grant Llewellyn, parfait à la tête de l’Orchestre de Bretagne dont il est le directeur musical : le chef galllois enflamme littéralement les différents pupitres – bien que quelques flottements du côté des cors soient à déplorer – et offre une lecture exaltée et passionnée de la sublime partition de Beethoven, à l’image de l’amour romantique et libérateur de Leonore et Florestan. Magnifique de plénitude et de musicalité se révèle également le Chœur de l’Opéra de Rennes (en fait composé de jeunes intermittents), superbement préparé par Gildas Pungier.

La distribution vocale apporte également son lot de satisfactions, dont se détache en premier la jeune soprano française Olivia Doray, dont la qualité et la rondeur du timbre lui permet de camper une Marzelline de grand relief, tandis que l’actrice se révèle plein de charme, avec un engagement émouvant. Dans le rôle-titre, la suissesse Claudia Iten fait valoir un timbre plus mince que celui que l’on attend généralement ici, avec par ailleurs un timbre assez métallique et des aigus souvent forcés, mais son tempérament nerveux et l’urgence de son chant la rendent néanmoins très humaine. Dans le rôle de Florestan, le ténor allemand Martin Homrich se montre capable de rendre justice à l’écriture périlleuse de son air du II « Gott, welch Dunkel hier !», avec un beau mélange de lyrisme et d’héroïsme extrêmement convaincant. Le baryton russe Anton Keremidtchiev campe un Pizzaro sonore et autoritaire, comme le veut la tradition, tandis que l’allemand Christian Hübner incarne un Rocco faible et touchant, mais avec une émission étrange, souvent à la limite de la justesse. Enfin, si le Jaquino du ténor allemand Andreas Früh paraît un peu pâle, le Don Fernando de Philippe-Nicolas Martin captive, quant à lui, par la conjonction de la beauté du timbre et de l’élégance du phrasé.

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Rennes. Opéra. 15 mars 2017. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Fidelio, singspiel en 2 actes sur un livret de Joseph Ferdinand von Sonnleithner d’après Léonore ou l’Amour conjugal de Jean-Nicolas Bouilly. Mise en scène, scénographie et costumes : Philippe Miesch. Lumières : François Saint-Cyr. Avec : Martin Homrich, Florestan ; Claudia Iten, Leonore ; Anton Keremidtchiev, Pizzaro ; Christian Hübner, Rocco ; Olivia Doray, Marzelline ; Andreas Früh, Jaquino ; Philippe-Nicolas Martin, Fernando. Chœur de l’Opéra de Rennes (direction : Gildas Pungier), Orchestre Symphonique de Bretagne, direction : Grant Llewellyn. Illustration : © Opéra de Rennes / Laurent Guizard

Compte rendu, critique. Madrid, Teatro Real, le 25 février 2017. BRITTEN : Billy Budd. Ivor Bolton

britten_benjamin_portrait_448Billy Budd de Benjamin Britten a souvent fait l’objet de traductions scéniques marquantes, voire inoubliables, notamment celle de Willy Decker vue dans l’autre grande institution lyrique d’Espagne, au Liceu de Barcelone. Il semble pourtant d’emblée que la production offerte maintenant par le Teatro Real de Madrid – en coproduction avec Paris, Rome et Helsinki et signée par Deborah Warner – les surpasse encore, tant en densité psychologique qu’en impact visuel.

Ici, la mort de l’innocent, trop beau, trop bon, coupable d’avoir éveillé autant chez Vere que chez Claggart, un désir qu’aucun des deux hommes ne veut accepter est autant, sinon plus, l’œuvre du Capitaine de l’Indomptable – ici symbolisé grâce aux seuls accessoires de la machinerie du théâtre (cordages, poulies, tringles, quelques voiles…) – que son Maître d’armes. Ce n’est pas par sens du devoir et par respect de la réglementation que Vere refuse de sauver Billy, mais parce que c’est le seul moyen pour lui – croit-il – de refouler à jamais le sentiment que lui inspire, à son corps défendant, le jeune et beau marin. Tout au long de l’opéra, Vere nous apparaît ainsi mal dans sa peau, coincé, hagard, quand il repousse avec force un Billy suppliant, décomposé et suant au moment du procès, quand il tente désespérément de se donner une contenance…

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Le plateau n’appelle aucune réserve, à commencer par le Captain Vere du ténor britannique Toby Spence, maîtrisant une large palette de couleurs, capable de soutenir sans effort une tessiture particulièrement aiguë et de traduire toute la complexité du personnage. Depuis Peter Pears, le rôle n’a connu que des interprètes d’envergure (James King, Philip Langridge, et plus récemment Rodney Gilfrey, Christopher Maltman ou Bo Skovus) : Jacques Imbrailo peut, sans crainte, soutenir la confrontation avec eux. En dehors de son avantageux physique, le jeune baryton sud-africain possède toute la candeur de Billy, son innocence et son sens de la justice. Son cri « I’d have died for you, save me » transperce littéralement le cœur ! Quant à la ballade Billy in the darbies, elle est phrasée avec un timbre ferme et clair, sans aucune trace de sentimentalité. Le Claggart de la basse américaine Brindley Sherratt fait d’autant plus frémir que son jeu et son chant, alliant une belle musicalité à une émission franche et percutante ne rendent pas de suite sensible la dimension presque métaphysique de cette incarnation du mal que le compositeur a voulue particulièrement perverse. Du reste de la distribution, nous retiendrons David Soar qui tire le meilleur parti du petit rôle de Mr Flint, l’émouvant Novice de Sam Furness, l’aimable Mr Redburn de Thomas Oliemans, le solide Dansker de Clive Bayley, le Red Whiskers de Christopher Gillet et le Squeak de Francisco Vas. De son côté, le Chœur du Teatro Real tient vocalement son rôle avec bravoure, et fait preuve d’un engagement physique proprement exceptionnel.

Sous la direction flamboyante et exacerbée de leur directeur musical Ivor Bolton, qui sait ménager des moments de pur lyrisme dans les interludes, l’Orchestre du Teatro Real contribue, par ses couleurs et la sonorité de ses cordes, à faire de ce Billy Budd madrilène un des grands moments d’émotion de la saison lyrique européenne.

 

 

 

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BillyBudd 2070Compte-rendu, opéra. Madrid, Teatro Real, le 25 février 2017. Benjamin Britten : Billy Budd. Avec Jacques Imbrailo (Billy Budd), Toby Spence (Captain Vere), Brindley Sherratt (John Claggart), Thomas Oliemans (Mr Redburn), David Soar (Mr Flint), Torben Jürgens (Lieutenant Ratcliffe), Christopher Gillet (Red Whiskers), Duncan Rock (Donald), Clive Bayley (Dansker), Sam Furness (Un Novice), Francisco Vas (Squeak), Bosun (Manel Esteve). Deborah Warner (mise en scène), Michael Levine (décors), Chloé Obolenski (costumes), Jean Kalman (lumières), Kim Brandstrup (chorégraphies). Chœur et Orchestre du Teatro Real. Ivor Bolton (direction musicale).

Compte-rendu, Opéra. Reims, Opéra de Reims, le 10 décembre 2016. Frederick Loewe : My Fair Lady. Fabienne Conrad, Jean-Louis Pichon, George Beller, Mathieu Lécroart, Raphaël Brémard… Benjamin Pionnier, direction musicale. Paul-Emile Fourny, mise en scène.

Compte-rendu, Opéra. Reims, Opéra de Reims, le 10 décembre 2016. Frederick Loewe : My Fair Lady. Benjamin Pionnier, direction musicale. Paul-Emile Fourny, mise en scène. Après avoir fait les beaux soirs des Opéras de Metz, Avignon et Massy, c’est à l’Opéra de Reims que la production imaginée par Paul-Emile Fourny de My Fair Lady – la célèbre comédie musicale de Frederick Loewe – était proposée. Créé à Broadway en 1956 (et représenté plus de 2700 fois in loco depuis !). Popularisé par le film de George Cukor (1964), ce musical s’est imposé dans le monde entier. Même s’il détourne quelque peu le Pygmalion de George Bernard Shaw, dont il s’inspire, le livret d’Alan Jay Lerner est un roc ; la partition de Loewe lui offre une parure étincelante, des airs qui mêlent adroitement le charme et l’humour, et qui n’ont pas pris une ride.

my fair lady loewe opera de reims pionnier fernyA propos de la version française, ici retenue, on peut certes préférer l’accent Cockney à la gouaille cht’i, et avoir en tête les airs en anglais, mais force est de constater que cette mouture imaginée par Alain Marcel ne manque pas d’attrait. Le même qualificatif peut s’appliquer au travail du metteur en scène belge Paul-Emile Fourny – actuellement à la tête de l’Opéra de Metz – qui signe également les beaux décors qui sont autant de clins d’œil à la ville de Metz… puisqu’on y reconnaît l’Opéra, comme les Halles ou encore une célèbre brasserie locale. Une mention doit également être faite pour les superbes costumes conçus par Dominique Burté. La direction d’acteurs est à l’avenant, précise et enlevée, en total accord avec l’esprit de l’ouvrage.

La distribution de chanteurs-acteurs réunie à Reims, entièrement française, s’avère en tout point formidable, d’une évidente justesse dans la caractérisation de leur personnage, avec une même facilité et un même naturel dans le chanter comme dans le parler, au point où on oublie très vite le recours à l’amplification des voix au moyen d’un micro. Aucun problème pour Raphaël Brémard, Freddy de grande classe et dont la passion pour Eliza est dévorante, ni pour Mathieu Lécroart dont l’Alfred Doolittle est épatant, éboueur truculent à la faconde inépuisable. A leurs côtés, George Beller a de l’autorité et du style en Colonel Pickering, Marie-Emeraude Alcime de la verve et de la truculence en Mrs Pearce, tandis que Sylvie Bichebois incarne une Mrs Higgins mère éminemment distinguée.

Dans le rôle de Eliza Doolittle, Fabienne Conrad passe avec brio de l’accent ch’ti au parler affecté de la haute société, chante remarquablement bien (ses aigus rayonnants donnent envie de l’entendre dans les grandes héroïnes du répertoire lyrique) et séduit sans peine son mentor, le récalcitrant et misogyne Henry Higgins, incarné ici par le protéiforme homme de théâtre Jean-Louis Pichon. On le savait grand « dénicheur » de (nouvelles) voix, metteur en scène talentueux, directeur de théâtre avisé, et on le découvre excellent comédien et remarquable chanteur, alliant élégance scénique et diction parfaite. Cet homme a décidément tous les talents…

Enfin, si l’Orchestre de l’Opéra de Reims n’est pas toujours d’une précision exemplaire, le jeune chef français Benjamin Pionnier – directeur général et musical de l’Opéra de Tours – ne lui laisse cependant aucun répit et l’entraîne dans une danse irrésistible. Le public rémois ne boude pas son plaisir et fait une incroyable fête à tous les artisans de cette formidable soirée !

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Compte-rendu, Opéra. Reims, Opéra de Reims, le 10 décembre 2016. Frederick Loewe : My Fair Lady. Avec Fabienne Conrad (Eliza Doolittle), Jean-Louis Pichon (Henry Higgins), George Beller (Colonel Pickering), Mathieu Lécroart (Alfred Doolittle), Raphaël Brémard (Freddy), Sylvie Bichebois (Mrs Higgins), Marie-Emeraude Alcime (Mrs Pearce). Paul-Emile Fourny, mise en scène et décors ; Elodie Vella-Pionnier (chorégraphie classique), Jean-Charles Donnay (chorégraphie claquettes et danse), Patrice Willaume (lumières), Dominique Burté (costumes). Chœurs ELCA. Orchestre de l’Opéra de Reims. Benjamin Pionnier, direction musicale.

Compte-rendu, opéra. Berlin, Deutsche Oper, le 17 novembre 2016. Meyerbeer : Les Huguenots. Juan Diego Florez, Patrizia Ciofi…Michele Mariotti, direction.

Fidèle à l’enfant du pays Giacomo Meyerbeer, la Deutsche Oper de Berlin – après avoir mis à l’affiche Vasco de Gama la saison passée et Dinorah celle d’avant – propose actuellement une nouvelle production du chef d’œuvre du compositeur berlinois : Les Huguenots. Donnée ici dans sa quasi intégralité, la partition de Meyerbeer retrouve sa cohérence et sa théâtralité, et emporte le public dans un tourbillon d’émotions, de coups de théâtre – dramatiques et musicaux – qui ne lui laissent aucun répit.

 

 

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Premier artisan de la réussite, le jeune chef italien Michele Mariotti dirige avec beaucoup d’autorité un Orchestre de la Deutsche Oper concentré à sa tâche et précis, jusque dans les nombreux soli réclamés par la partition. Son principal mérite – qui se confirme ici authentique chef d’opéra (il est directeur musical de celui de Bologne) – est de conférer une unité dramatique à une fresque de très vastes proportions, puisant aux esthétiques les plus différentes. Sans jamais sacrifier au théâtre, il réussit à rendre justice aux raffinements de l’écriture instrumentale, tout en gardant un Å“il sur les exigences du chant.
Confiée à l’américain David Alden, la proposition scénique n’est pas inintéressante mais inclue des partis pris discutables. Pour commencer, la scénographie imaginée par Gilles Cadle restera identique pour les cinq actes, ce qui ne rend pas justice au « Grand opéra » (et la profusion de décors qui va avec), de même que l’aspect bucolique de l’acte II passe à la trappe. C’est vers la comédie musicale qu’Alden semble avoir trouvé son inspiration (il est surtout connu pour avoir signé des productions « comiques »), et si cela fonctionne bien dans les deux premiers actes, le renversement dramatique à l’acte III n’est guère souligné ni rendu lisible ici. Il manie en revanche très habilement les foules (on a compté plus de cent choristes !) mais ne montre pas la même maestria à diriger les solistes, qui doivent compter la plupart du temps sur leurs seules ressources.

 
 

Stylistiquement aguerrie, la distribution contribue à la réussite d’ensemble, mais le héros de la soirée est incontestablement Juan Diego Florez (sur un cheval blanc, ci dessus) dont la prestation en Raoul de Nangis balaie toutes les réserves que l’on pouvait se formuler avant le spectacle. En plus d’un timbre et d’un legato maintenant légendaires (qui font merveille dans le célèbre « Plus blanche que la blanche hermine »), il apporte à son personnage une vaillance, une endurance et une puissance que l’on ne soupçonnait pas chez le ténor péruvien. Dans le rôle de Marguerite de Valois, Patrizia Ciofi n’impressionne pas moins par des coloratures électrisantes et précises, notamment dans le magnifique « O beau pays de la Touraine ».
La Valentine d’Alesya Golovevna est une révélation : en plus d’un timbre de toute beauté, la soprano russe possède le rayonnement vocal et la fulgurance dans l’aigu requis par sa partie. Ajoutons que les médiums sont riches, les graves nourris, et que l’actrice se montre pleinement investie. De son côté, la basse croate Ante Jerkunica apporte à Marcel des moyens imposants et une juste vocalité, avec des notes graves d’outre-tombe et un français plus que correct. Très satisfaisant également le Urbain d’Irène Roberts, tout de vivacité et d’esprit, à qui on restitue le rondeau « Non, vous n’avez jamais, je gage » écrit par Meyerbeer à l’intention de Marietta Alboni. Le baryton-basse australien Derek Welton est un excellent (et implacable) Saint-Bris face au Nevers efficace de Marc Barrard (seul français de la distribution), la nombreuse équipe de seconds rôles n’appelant guère de reproche hors la prononciation de notre langue par certains. Excellente, enfin, la prestation du Chœur de la Deutsche Oper, fort bien préparé par Raymond Hugues. Au final, une salle en délire, trépignant d’enthousiasme, qui ne se videra qu’après d’innombrables rappels.

 
 

Compte-rendu, opéra. Berlin, Deutsche Oper, le 17 novembre 2016. Giacomo Meyerbeer : Les Huguenots. Juan Diego Florez, Patrizia Ciofi, Alesya Golovevna, Ante Jerkunica… Chœur et Orchestre de la Deutsche Oper Berlin. Michele Mariotti, direction. David Alden, mise en scène.

 
 

Avignon, le 15 octobre 2016. Widor, Poulenc, Puccini… Concert de Musique Sacrée et Orgue en Avignon

Compte-rendu, concert. Avignon, Collégiale Saint Didier, le 15 octobre 2016. Widor, Poulenc, Puccini. Ludivine Gombert, Florian Laconi, Yann Toussaint. ChÅ“ur de l’Opéra Grand Avignon. Aurore Marchand (chef des ChÅ“urs). Luc Antonini (Orgue)

 

 

 

Gloria

 

 

En co-réalisation avec Musique Sacrée en Avignon et Orgue en Avignon (deux structures qui viennent de fusionner sous le nom de « Musique Sacrée et Orgue en Avignon »), l’Opéra Grand Avignon vient de proposer – à la Collégiale Saint Didier – un intéressant concert regroupant trois Å“uvres de musique sacrée : la « Marche pontificale » issue de la Première Symphonie pour Orgue (1870) de Charles-Marie Widor, le « Gloria » (1961) de Francis Poulenc et la « Messa di Gloria » (1880) de Giacomo Puccini.
Entièrement accompagnée à l’orgue sous les doigts experts de Luc Antonini, la soirée débute par l’ouvrage de Widor précité, la « Marche pontificale » en étant un des sept mouvements, pièce qui illustre parfaitement le style « pompier » en cours à la fin du XIXe siècle. Magie due probablement à la fois à l’instrument, au lieu, et à la dextérité de l’instrumentiste, l’auditoire ne peut être que saisi par une ambiance, une acoustique – et une force évidente – qui l’enveloppe. C’est une émotion non moindre qu’il éprouve ensuite à entendre la voix de la soprano Ludivine Gombert dans le superbe « Gloria » de Poulenc. Cet ouvrage est une commande de la Fondation Koussevitzky à la fin des années 50, époque où Vivaldi était l’objet d’un important regain d’intérêt, et Poulenc voulut rendre hommage au « prêtre roux » à sa manière. A la fois pimpante, émouvante et jubilatoire – derrière ses clins-d’œil à Stravinski et au jazz -, cette pièce laisse sourdre un vraie mélancolie que le beau timbre riche et prenant de la jeune soprano française parvient à distiller magistralement. Même satisfecit pour le ChÅ“ur de l’Opéra Grand Avignon, dirigé par sa chef Aurore Marchand, qui accompagne avec beaucoup de justesse la chanteuse, pendant ou en dehors de ses interventions. Avec l’Orgue, ce sont donc trois masses distinctes qui tantôt dialoguent, tantôt s’opposent, ou encore se corroborent, dans un jeu d’échange mélodique flexible et fluide. Comme une sorte de bis – mais plutôt pour poursuivre l’hommage à Puccini -, Ludivine Gombert délivre ensuite un bouleversant « Senza mamma », aria tirée de son court opéra en un acte « Suor Angelica ».
Après un court précipité, place à la rare « Messa di Gloria » composée par Puccini à l’âge de 22 ans, et qui forme un ensemble un peu décousu de numéros où se sentent les influences diverses du jeune compositeur : Verdi, Rossini et Bellini notamment. Il y fait montre de son habileté à traiter toutes les formes musicales, du chÅ“ur à la manière de Verdi (« Qui tollis peccata mundi »), jusqu’à la fugue la plus recherchée (« Cum santo spirito »). L’œuvre fait avant tout la part belle au chÅ“ur, n’offrant que quelques interventions au solistes, et c’est donc sur lui avant tout que repose le succès de l’interprétation. Comme dans le « Gloria », le chÅ“ur « maison » fait ici preuve d’une belle homogénéité. Quant aux solistes, le ténor Florian Laconi et le baryton Yann Toussaint, ils offrent une prestation particulièrement nuancée. Laconi fait valoir une voix très bien timbrée et puissamment projetée, tandis que Yann Toussaint apporte à sa partie une autorité et une présence supérieures. A l’issue du concert, tous les talents réunis pour cette soirée sont acclamés par moult vivats… amplement mérités !

 

 

Compte-rendu, concert. Avignon, Collégiale Saint Didier, le 15 octobre 2016. Charles-Marie Widor : « Marche pontificale » extraite de la Symphonie N°1 pour Orgue, en ut mineur, opus 13 ; Francis Poulenc : Gloria pour soprano, chÅ“ur mixte et orgue ; Giacomo Puccini : Messa di Gloria, pour ténor, baryton, chÅ“ur mixte et orgue. Ludivine Gombert (soprano), Florian Laconi (ténor), Yann Toussaint (baryton). ChÅ“ur de l’Opéra Grand Avignon. Aurore Marchand (direction des ChÅ“urs). Luc Antonini (Orgue)

 

 

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 10 octobre 2016. Camille Saint-Saëns : Samson et Dalila. Damiano Michieletto, mise en scène. Philippe Jordan, direction musicale.

Voilà 25 ans que Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns, l’un des fleuron de notre patrimoine lyrique national, n’avait pas connu les honneurs d’une représentation scénique dans la Capitale. C’est chose réparée avec cette nouvelle production, coproduite avec le Metropolitan Opera de New-York, et signée par Damiano Michieletto dont on se souvient du génial Barbier de Séville - in loco – il y a deux saisons. Las, l’essai n’a pas été transformé et sa transposition à l’époque contemporaine, qui flirte dangereusement avec le Regietheater (et ses inévitables soldats bardés de mitraillettes !) est loin d’être une réussite. La scénographie de Paolo Fantin évacue ainsi complètement la poésie et le souffle biblique dont l’ouvrage ne peut, selon nous, faire l’économie. Comment accepter, également, la façon dont le metteur en scène italien revisite le livret (et la légende) à son bon gré, qui confine au plus complet contre-sens. Ici, c’est Samson lui-même qui se coupe les cheveux pour les offrir à Dalila tandis que c’est cette dernière qui met le feu au Temple (en s’immolant) dans la scène finale !…

 

 

Samson et Dalila

 

 

Le plateau vocal offre, heureusement, une tout autre satisfaction. A commencer par la Dalila superlative de la mezzo géorgienne Anita Rachvelishvili qui séduit dès son premier air « O mon bien aimé » et plus encore dans « Printemps qui commence », chanté avec un respect des annotations et de l’alternance du piano/forte qu’on trouve chez peu de ses rivales… si tant est qu‘il y en ait une aujourd’hui dans cet emploi ! Sa voix dense, d’une palette extrêmement variée, possède la projection nécessaire dans « Samson recherchant ma présence » ainsi que dans le duo avec le Grand Prêtre, où Saint-Saëns a appris la leçon de l’affrontement entre Ortrud et Telramund ; elle a surtout le mordant et cette autorité rageuse que toute Dalila se doit de posséder, mais sait également retrouver l’accent et l’élégance de la ligne, dans un bouleversant « Mon cÅ“ur s’ouvre à ta voix »… qui lui vaut un beau triomphe personnel (amplement mérité).
De son côté, le ténor letton Aleksandrs Antonenko campe un Samson à tout épreuve, capable de maîtriser la tessiture de bout en bout sans l’ombre d’une fatigue. Le timbre, sombre et dense (qui fait parfois penser à celui de Jon Vickers), est projeté avec insolence tandis que la diction s’avère tout à fait satisfaisante. Le sublime air de la meule, phrasé avec beaucoup de nuances, et des accents qui traduisent toute la souffrance intérieure du héros, émeut profondément. Bref, l’auditeur ne peut que s’abandonner au plaisir d’écouter cette grande voix, généreuse et vibrante.
Malgré des moyens d’envergure, la basse lettone Egils Silins est un discutable Grand-Prêtre tandis que Nicolas Testé chante le rôle d’Abimélech avec une voix d’un format bien trop confidentiel. En revanche, Nicolas Cavallier sait conférer noblesse et dignité au Vieillard hébreux, dans la prière du premier acte, avec son assurance tranquille et à son legato parfait.
Coté fosse, l’Orchestre de l’Opéra national de Paris en état de grâce nous fait entendre la partition de Saint-Saëns que l’on n’avait jamais entendue aussi wagnérienne, grâce à la direction magistrale d’un Philippe Jordan tour à tour recueilli et haletant, avec un instinct génial de la dynamique et des couleurs. Saluons, enfin, le ChÅ“ur de l’Opéra national de Paris : il s’acquitte de sa tâche avec un éclat et une force de conviction qui forcent, comme toujours, l’admiration.

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 10 octobre 2016. Camille Saint-Saëns : Samson et Dalila. Alexandrs Antonenko, Samson ; Anita Rachvelishvili, Dalila ; Egils Silins, Le Grand Prêtre ; Nicolas Testé, Abimélech ; Nicolas Cavallier, Un Vieillard Hébreu ; Luca Sannai, Premier Philistin ; Jian-Hong Zhao, Second Philistin ; John Bernard, Un Messager. Mise en scène : Damiano Michieletto ; décors : Paolo Fantin ; costumes : Carla Teti ; éclairages : Alessandro Carletti. Chef de chÅ“ur : José Luis Basso. Orchestre et ChÅ“urs de l’Opéra de Paris. Direction : Philippe Jordan. A l’affiche de l’Opéra Bastille, Paris, jusqu’au 5 novembre 2016.

Compte-rendu, concert. Montreux & Vevey, les 29, 30 & 31 août 2016. JS Bach, E Grieg, W. A. Mozart, L. van Beethoven… James Ehnes, Mikhaïl Pletnev, Midori, Orchestre des Jeunes de Bahia.

Fêtant cette année ses 70 ans, le Septembre musical de Montreux-Vevey continue de s’imposer comme l’un des festivals majeurs de la Suisse Romande, et donc un rendez-vous incontournable pour le mélomane amateur de grands orchestres comme de grands solistes. L’édition 2017 a vu ainsi défiler des solistes de la trempe de Martha Argerich, Leonidas Kavakos, Daniil Trifonov, mais aussi – nous les avons entendus – James Ehnes, Mikhaïl Pletnev et Midori.

 

 

James Ehnes

 

 

Le premier s’est lancé – au Temple Saint-Martin de Vevey – dans la folle aventure de l’intégrale des Sonates et Partitas pour violon seul de J.S. Bach. Le violoniste canadien ne s’y avère pas qu’un simple exécutant de la partition, mais avant tout un traducteur et un acteur dont la maturité d’interprétation fait forte impression. Dans ces Å“uvres fameuses, l’instrument entre dans une symbiose permanente, et sonne à nos oreilles comme une déclaration d’émotion, avec notamment de très beaux aigus. Même si certaines pièces accusent une certaine rapidité d’exécution – par exemple dans la fameuse Chaconne de la Partita n°2 -, il émane de son jeu une respiration artistique forte et une sensibilité à fleur de peau qui font de cet artiste, l’un des plus talentueux et attachants de sa génération. Visiblement très ému par ce qu’il vient d’entendre, le public lui offre une vive ovation à l’issue de sa performance.

 

Trois soirées au Septembre musical de Montreux-Vevey

 

Pletnev

 

Le second, assez rare en tant que concertiste depuis qu’il dirige l’Orchestre National de Russie, a offert – au Reflet-Théâtre de Vevey – un programme plus éclectique, réunissant Bach, Grieg, Mozart. Dans le Prélude et Fugue en la mineur de Bach, le virtuose russe gratifie l’auditoire de sa technique hors pair : sens de la construction, clarté du contrepoint, expressivité, capacité à faire chanter l’instrument. Avec Grieg, on trouve des moments de poésie et d’apaisement dans la Ballade op. 24 et une sincère tentative de faire ressortir le romantisme échevelé de la juvénile Sonate op. 7.  Après l’entracte, c’est Mozart qui est à l’honneur au travers de trois de ses Sonates (les KV 311, 457 & 533). Pletnev – cela se voit et s’entend – vit dans l’intimité de Mozart, qu’il joue avec un respect et une affection touchantes, et son interprétation relève le défi de ce grand voyage dans les tréfonds de l’âme mozartienne avec beaucoup de finesse, d’élégance, de fraîcheur. Avec un très beau sens des nuances et un jeu d’une grande clarté, il retrouve la pureté mélodique de ces Sonates, leur brillance et leur virtuosité, en toute simplicité. Il offre, en bis, le fameux Rêve d’amour de Liszt puis le Scherzo de Borodine.

 

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Entre ces deux soirées, nous avons pu également assisté à un concert qui affichait le Youth Orchestra of Bahia (YOBA), orchestre composé de jeunes issus des quartiers défavorisés de la cité brésilienne (à l’image du plus connu El Sistema vénézuélien fondé par Gustavo Dudamel). Dirigée par son fondateur et directeur musical Ricardo Castro, la jeune phalange s’échauffe d’abord avec une pétillante Ouverture de Candide de Leonard Bernstein avant d’accueillir en son sein la célèbre violoniste japonaise Midori pour une exécution du Concerto pour violon de Beethoven. Dès le premier mouvement, l’interprète montre qu’elle est aujourd’hui en pleine maturité artistique et technique : la puissance et la beauté du son, la fiabilité de la tenue d’archet, le contrôle de l’interprétation dans ses moindres détails, l’économie du comportement (tout de concentration et d’intériorité) concourent à créer un moment de musique vraiment mémorable.

Midori

La seconde partie de soirée propose une pièce aussi rare qu’originale avec le Chôros n°6 d’Heitor Villa-Lobos, le Chôro étant une tentative étonnante de fusionner la musique orchestrale et la musique des rues du Brésil. Le cycle des douze Choros composés par le compositeur brésilien nécessite des effectifs instrumentaux variés de la guitare seule au grand orchestre, et c’est tout le Brésil avec ses percussions caractéristiques, sa lumière et sa joie intrinsèque qui s’exprime à travers les instruments de l’orchestre classique. Et disons-le tout de go, le YOBA – en terme de richesse des timbres et de fini instrumental – n’a ici rien à envier aux grandes phalanges européennes sous la baguette de Ricardo Castro qui, de son côté, allie énergie et précision. Bref, une double belle découverte que cette partition et cet orchestre au Septembre Musical de Montreux-Vevey !

Compte-rendu, concert. Montreux & Vevey, les 29, 30 & 31 août 2016. JS Bach, E Grieg, W. A. Mozart, L. van Beethoven… James Ehnes, Mikhaïl Pletnev, Midori, Orchestre des Jeunes de Bahia.

Illustrations : JamesEhnes, Pletnev, Midori (DR)

Compte-rendu, concert. Tannay, Tente du Festival. Les 25 et 26 août 2016. JS BACH, F. MARTIN, R. STRAUSS, SCHUMANN… R. Capuçon, E. Revaz

capuçonCompte-rendu, concert. Tannay, Tente du Festival. Les 25 et 26 août 2016. JS BACH, F. MARTIN, R. STRAUSS, SCHUMANN… R. Capuçon, E. Revaz. Depuis 2010, la petite ville de Tannay – située au bord du Lac Léman, à quelques encablures de Genève – propose un festival de musique classique à la fin août sous une tente qui offre une acoustique très satisfaisante. Certes moins connu que les prestigieux festivals de Lucerne, Montreux ou Gstaad, celui de Tannay vaut d’abord pour sa convivialité… et n’en invite pas moins des artistes de renommée internationale (cette année Vadim Repin, Andreï Korobeïnikov ou Renaud Capuçon), tout en mettant en avant la jeune génération (Edgar Moreau, Estelle Revaz ou Romain Leleu). Le Festival de Tannay acquiert ainsi peu à peu sa place dans le paysage musical suisse durant la période estivale.

 

 

Deux (belles) soirées aux Variations Musicales de Tannay

 

La première soirée à laquelle nous avons pu assister accueillait un invité régulier de Serge Schmidt (directeur-fondateur du festival et maire de la ville), le célèbre violoniste français Renaud Capuçon,placé à la tête de l’Orchestre de Chambre de Bâle. Le concert débute
par une des pièces incontournables du corpus violonistique de Bach, le Concerto BWV 1041, dans lequel Capuçon fait valoir son jeu époustouflant et un phrasé fluide et subtil, tandis que se dégage de la formation suisse allemande une agréable fraîcheur, chaque
instrumentiste jouant avec ferveur, énergie et engagement, sans jamais tomber dans l’excès. Le morceau qui suit sort résolument des sentiers battus (une autre des caractéristiques du festival) : le « Polyptique » pour violon et orchestre du compositeur suisse Frank Martin. Ecrite à l’intention et dédiée à Yehudi Menuhin, la partition fut créée par l’Orchestre de Chambre de Zürich en 1973, et s’inspire de la Passion du Christ… et de son propre Oratorio « Golgotha », composé en 1948.
De moindre ampleur que l’ouvrage précité, le Polyptique n’en atteint pas moins la même intensité de pensée et d’émotion, à travers six images sonores d’un dramatisme bouleversant. Capuçon gratifie l’auditoire d’une interprétation en tout point digne de son illustre confrère et prédécesseur, et l’on aimerait que tout violoniste digne de ce nom manifeste autant d’éclectisme dans le choix des Å“uvres inscrites à son répertoire.

Après l’entracte – où le public a loisir de se promener dans l’immense parc du château possédant des cèdres centenaires et jouissant d’une vue saisissante sur le lac et les Alpes françaises -, Richard Strauss est à l’honneur au travers de ses bouleversantes « Métamorphoses » pour 23 cordes. Composée en 1945, au lendemain de la guerre, et au soir de sa vie, l’Å“uvre raconte l’éclatement intérieur de celui qui n’était que musique, et dont la folie des hommes a détruit un à un les lieux où il avait connu une rare succession de triomphes : Berlin, Dresde, Vienne, Munich… Cet ultime chef-d’œuvre, d’une épure totale, est une lente confession faussement paisible que Capuçon et ses musiciens délivrent dans tout son déchirement et sa nostalgie. Le long silence qui suit est le meilleur des hommages que l’auditoire pouvait offrir tant à la partition qu’à ses défenseurs ce soir…

 
 
 

revaz

 
Le lendemain,
le festival invitait une enfant du pays, la violoncelliste suisse Estelle Revaz (27 ans). Après avoir fréquenté les conservatoires de Sion (sa ville natale), le CNSM de Paris et la Musikhochschule de Cologne, elle a gagné de nombreux prix internationaux, dont le « Prix Rotary » l’an passé au festival de Verbier. Pour l’accompagner, l’Orchestre du Festival de Tannay, composé de membres de l’Orchestre de la Suisse Romande, dont le contrebassiste solo Jonathan Haskell tient ce soir la baguette. Après avoir chauffé sa phalange avec l’Ouverture Egmont de Beethoven, interprétée avec une belle intensité dramatique, Estelle Revaz s”attaque aussitôt au Concerto pour violoncelle de Schumann. Composé alors que le musicien était victime d’hallucinations auditives,
l’ouvrage ne fait aucune concession à la virtuosité, sans en être pour autant moins poignante. Ce qui séduit d’emblée chez cette jeune soliste, c’est sa grande capacité à se détacher de l’orchestre… malgré sa flagrante complicité avec le violoncelle solo de l’orchestre. D’une justesse quasi exemplaire, son jeu s’avère très proche du chant et, comme lui, est rythmé par les respirations de l’artiste. Après une première salve d’applaudissements, elle se jette dans la page la plus connue du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns : le Cygne. Revaz joue cette pièce avec un grand engagement artistique et une perception musicale particulièrement émouvante. Quel phrasé superbe ! La musicienne habite son archet avec une magnifique intensité, et elle récolte à nouveau de nombreux vivats.

Après s’être remis de ses émotions dans la fraîcheur de la nuit tombante, le public est convié à entendre la Deuxième Symphonie de Beethoven, la plus optimiste du compositeur allemand. Haskell et l’Orchestre du Festival l’abordent avec joie et vitalité dans un premier mouvement à l’allure un peu martelée, mais à l’énergie communicative. Le larghetto est une belle illustration d’un Beethoven volontaire, qui avance droit et sans traîner, mais qui sait respirer et chanter avec un lyrisme apaisé. Joie de jouer ensemble, cela s’entend, dans les deux derniers mouvements : espiègle et enjoué dans le scherzo puis virtuose et fougueux dans un finale savoureux et
puissant.

Les festivals qui allie à un tel degré qualité artistique et convivialité ne sont pas légion, et Tannay est de ceux- là !

Compte-rendu, opéra. Lyon, Opéra, le 11 juillet 2016. Mozart : L’Enlèvement au sérail. Wajdi Mouawad/ Stefano Montanari

Compte-rendu, opéra. Lyon, Opéra, le 11 juillet 2016. W. A. Mozart : L’Enlèvement au sérail. Wajdi Mouawad, mise en scène. Stefano Montanari, direction musicale. L’Opéra de Lyon a choisi de clore sa saison avec Mozart, en confiant à Wajdi Mouawad – futur directeur du Théâtre de la Colline – le soin de mettre en images une nouvelle production de L’Enlèvement au sérail (qui est, soit dit en passant, sa première mise en scène d’opéra). En optant pour une réécriture de pans entiers du livret, l’homme de théâtre libano-canadien parvient à mettre à distance l’exotisme convenu et les histoires d’amour contrarié. Sa régie replace au centre des débats l’idéal féminin comme figure tutélaire des sentiments amoureux. En refusant de rejeter et de se moquer des turcs qui les ont retenu prisonnières, Constance et Blondine affirment haut et fort qu’il n’y a pas de frontière à l’amour, et que leur épisode carcéral avait tout d’une belle aventure. La tentative de libération de Belmonte et Pedrillo apparaît paradoxalement comme une initiative maladroite qui contrevient aux amours de leurs fiancées. Mais ce manichéisme Orient-Occident pèche sur la longueur par son systématisme appuyé, et Mouawad manie par trop les bons sentiments en agitant des panneaux sémantiques assez lourds. Le décor très abstrait et peu perturbant d’Emmanuel Clolus justifie néanmoins la lisibilité des messages, et permet à la direction d’acteurs de se déployer sans obstacle.

Longtemps Premier violon au sein de l’ensemble Accademia Bizantina, Stefano Montanari se révèle – à la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Lyon dans une forme superlative – comme l’un des triomphateurs de la soirée. Le chef italien marie en effet avec un art consommé l’approche symphonique d’une formation traditionnelle, et les impératifs d’une relecture à l’ancienne. Magnifique de souplesse, de présence, de relief sonore, une telle direction donne à la partition un coup de jeune, car elle en souligne les nombreuses audaces instrumentales qui annoncent clairement des réussites postérieures. (NDLR: l’apport des chefs de la nouvelle génération, pour lesquels la pratique historiquement informée, ne pose aucun problème, ne cesse de démontrer ses bienfaits, appliqués aux orchestres traditionnels, sur nutriments modernes : voir ici toute la démarche d’un jeune maestro comme Bruno Procopio, chef et claveciniste, récent chef invité à l’Orchestre royal Philharmonique de Liège)

mozart-serail-constanze-belmonte-mouawad-montanari-opera-de-lyon-539La distribution réunie par Serge Dorny tire avec éclat son épingle du jeu. La soprano colorature candienne Jane Archibald est une Constance dont chaque intervention soulève l’enthousiasme ; la vocalise est aisée jusque dans les notes interpolées, alors que les moments introspectifs bénéficient d’un traitement tout en rondeur. Il en va de même pour le Belmonte ardent du jeune et talentueux ténor français Cyrille Dubois, qui fait preuve d’un panache indéniable dans ses quatre airs : généreux, pénétrant, charmeur, son chant frise tout simplement l’idéal. Si l’acteur Peter Lohmeyer ne fait croire à aucun moment aux tourments qu’il menace de faire subir à sa prisonnière (Mouawad en fait au contraire une sorte de philosophe plein de sagesse), la basse bavaroise David Steffens s’avère, lui, très convaincant dans le rôle du gardien du harem (Osmin), dégraissant agréablement son chant pour éviter de conférer des couleurs trop sombres à son sadique personnage. En Blondine, la soprano polonaise Joanna Wydorska fait feu de tout bois, avec sa voix tellement assurée, tirant même un peu la couverture à soi avec une espièglerie presque éhontée dans son affrontement avec Osmin. Enfin, le ténor allemand Michael Laurenz est un Pedrillo simplement parfait, en acteur accompli doublé d’une voix d’une éclatante santé.

Compte-rendu, opéra. Lyon, Opéra, le 11 juillet 2016. W. A. Mozart : L’Enlèvement au sérail. Konstanze : Jane Archibald, Blonde : Joanna Wydorska, Belmonte : Cyrille Dubois, Pedrillo : Michael Laurenz, Osmin : David Steffens, Selim : Peter Lohmeyer. Décors : Emmanuel Clolus ; Costumes : Emmanuelle Thomas ; Lumières : Eric Champoux ; Dramaturgie : Charlotte Farcet. Mise en scène : Wajdi Mouawad. Choeur et Orchestre de l’Opéra National de Lyon. Stefano Montanari, direction musicale.

Serail

NDLR : Jane Archibald est d’autant plus familière du rôle de Constanze qu’elle l’a magnifiquement défendu lors d’une représentation mémorable à Paris, TCE en septembre 2015, récemment édité au disque sous la direction de l’excellent Jérémie Rhorer, version de l’Enlèvement au Sérail, couronnée par le CLIC de classiquenews de l’été 2016).

NDLR : Note de la Rédaction.

Compte-rendu, opéra. Liège, Opéra Royal de Wallonie, le samedi 21 mai. Giuseppe Verdi : La Traviata. Stefano Mazzonis di Pralafera, mise en scène. Francesco Cilluffo, direction musicale.

Créée en 2009 à l’Opéra Royal de Wallonie, reprise en 2012, cette production de La Traviata de Giuseppe Verdi – signée par Stefano Mazzonis di Pralafera, également directeur artistique et général de l’institution liégeoise – est redonnée in loco avec une distribution entièrement différente.

 

 

Traviata

 

 

La soprano d’origine roumaine Mirella Gradinaru est une Violetta très convaincante, affrontant sans sourciller les coloratures de l’acte I, malgré quelques notes stridentes. Mais c’est face à Germont que cette Traviata se révèle, intelligente et émouvante, comédienne et chanteuse accomplie : « Dite alla giovine », attaqué sur le fil de voix, sera un moment d’exception, de même que son « Adddio del passato », longuement salué par la salle.

Dans le rôle d’Alfredo, le jeune ténor espagnol Javier Tomé Fernandez a pour lui un timbre plutôt séduisant et d’incontestables moyens naturels, mais l’assise technique doit encore être travaillée car des soucis récurrents de justesse se font jour, ainsi que des problèmes de souffle perceptibles notamment dans le fameux air « De’ miei bollenti spititi ». Le Germont du baryton italien Mario Cassi est plus faible, avec un fâcheuse tendance à chanter « vériste » et à faire « du son », au mépris le plus élémentaire du style et du phrasé verdiens. Il se montre également incapable d’exprimer – que ce soit vocalement ou scéniquement – la moindre empathie ou compassion que son personnage est censé éprouvé à la fin de la scène du duo avec Violetta. Dommage…

Dans la mise en scène de Stefano Mazzonis di Pralafera, la critique sociale est plus féroce que jamais. Mais, contrairement à d’habitude, le sommet de la cruauté n’est pas atteint par avec la diabolique intervention de Germont père. C’est ici beaucoup plus l’inhumanité d’une société tout entière qui est en cause, que les mesquines démarches d’un bourgeois soucieux de considération. Pour le reste, nous renvoyons le lecteur vers les judicieux commentaires de notre confère Adrien de Vries qui avait rendu compte de la reprise du spectacle en 2012. (Compte rendu critique, opéra : La Traviata de Verdi à l’Opéra royal de Wallonie, Liège, 2012)

Le jeune chef italien Francesco Cilluffo allie rigueur musicale et sens du théâtre, à la tête d’un excellent Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie, et d’un très bon chÅ“ur. L’enthousiasme de ce dernier à jouer les intermèdes des gitanes et des matadors et la solidité des rôles de complément achèvent de faire de ce spectacle un succès auprès du public liégeois.

 

 

Compte-rendu, opéra. Liège, Opéra Royal de Wallonie, le samedi 21 mai. Giuseppe Verdi : La Traviata. Violetta Valery : Mirela Gradinaru ; Alfredo Germont : Javier Tomé Fernández ; Giorgio Germont : Mario Cassi ; Flora Bervoix : Alexise Yerna ; Gastone de Letorières : Papuna Tchuradze ; Barone Douphol : Roger Joakim ; Marchese d’Obigny : Patrick Delcour ; Dottor Grenvil : Alexei Gorbatchev ; Annina : Laura Balidemaj. Mise en scène : Stefano Mazzonis di Pralafera ; Décors : Edoardo Sanchi ; Costumes : Kaat Tilley ; Lumières : Franco Marri. Francesco Cilluffo, direction musicale.

 

 

Compte-rendu, opéra. Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 18 mai 2016. R. Wagner : Tristan und Isolde. Pierre Audi, mise en scène. Daniele Gatti, direction musicale.

Dans une interview du Maestro Daniele Gatti, retranscrite dans le programme de salle, celui-ci affirme à propos de cette (nouvelle) production de Tristan und Isolde au Théâtre des Champs-Elysées : « Avec Pierre Audi, nous avons choisi de nous engager dans une direction chambriste ». Une production chambriste donc, intime, recentrée, dans un théâtre de dimension humaine : c’est le vrai atout de cette production de Tristan, qui cherche ainsi à débarrasser Wagner de son décorum lourd, de l’image massive de son Å’uvre.

Tristan

 

 

Le drame intime est donc sur scène. Exit les vaisseaux, la nature luxuriante et les châteaux moyenâgeux. Tout sur scène respire la simplicité et l’épuration absolue. Le plateau est recouvert d’un plancher noir. En arrière scène, un demi cercle blanc vient clôturer l’espace. Celui-ci est donc fermé et les personnages ne parviennent qu’à entrer sur le plateau que par une trappe disposée en fond et sous la scène. Pas d’échappatoire possible ni à cours ni à jardin. C’est dans cet espace clos que le drame intime va prendre racine. Au premier acte, des grands panneaux métalliques viennent symboliser le bateau. Au II, des troncs d’arbres morts symbolisent la nature et viennent rendre le lieu terriblement inquiétant. Enfin, au III, une simple cabane et des rochers viennent occuper l’espace.

Si ce dispositif scénique permet de confronter les spectateurs à l’essentiel et à retranscrire justement l’inéluctable accomplissement du destin, force est de constater que la proposition a également les défauts de ses qualités. A l’esthétique épurée se plaque un statisme dangereux. Le soucis de ne pas montrer les choses pose notamment problème lors de l’acte deux où le duo d’amour montre les héros assis dos à dos presque quarante-cinq minutes durant. Quand les chanteurs ne sont pas statiques, la direction d’acteurs semble se limiter à un enchaînement de postures fixes aux quatre coins du plateau.

Pour Emily Magee initialement annoncée, c’est finalement la soprano britannique Rachel Nicholls qui endosse les habits de la princesse irlandaise. Si le timbre n’est pas d’une séduction immédiate et que certains aigu accusent quelques stridences, ils émergent cependant sans peine au-dessus de l’orchestre wagnérien, avec une puissance et une précision qui montrent que n’est pas révolu le temps des grandes Isolde. Elle arrive par ailleurs au Liebestod – cela mérite qu’on le souligne – sans le moindre signe de fatigue. Grand habitué du rôle de Tristan, le ténor allemand Torsten Kerl en possède aussi bien le lyrisme que l’éclat, la voix ayant gagnée en rondeur, puissance et projection ces derniers temps. En plus d’une diction exemplaire, il est doté d’une intelligence musicale inouïe, et affirme bien, autant physiquement que dramatiquement, la stature requise. Kerl fait preuve ce soir d’une infaillible vaillance, se montrant par ailleurs bouleversant dans le délire extatique qui s’empare du héros au moment des retrouvailles avec Isolde.

Le mezzo sud-africaine Michelle Breedt se révèle une solide Brangäne. Bien timbrée, la voix fait montre d’une puissance et d’une projection tout à fait satisfaisantes. Satisfecit total pour le baryton canadien Brett Polegato qui incarne un Kurwenal d’une bouleversante humanité. Son jeu expressif et son chant racé en font tout simplement un serviteur de Tristan exceptionnel. Déception, en revanche, pour le Roi Marke de la basse américaine Steven Humes, à cause d’un timbre trop clair, d’une carence de puissance et de graves, et d’une présence scénique trop discrète pour rendre pleinement justice son personnage. Dans les rôles secondaires, Andrew Rees est un Melot correct, Francis Dudziak un Timonier efficace et Marc Larcher, un Berger de bonne tenue.

Mais la plus grande satisfaction de ce « drame intime » se trouve en premier lieu dans la fosse, où Daniele Gatti subjugue par une direction d’une incroyable richesse. À tête d’un Orchestre National de France des grands soirs, le chef italien alterne entre direction chambriste et véritable exaltation symphonique. La proposition est d’une incroyable urgence, d’une passion débordante, vibrante et soutenue par des cordes magnifiquement homogènes. Les vents, et notamment le cors anglais, transportent et emportent toute l’adhésion. On reste également saisi par l’équilibre parfait atteint entre la fosse et le plateau. La subtilité obtenue tout le long de l’ouvrage permet ainsi de rendre justice à l’incroyable écriture orchestrale de Wagner, un pari d’autant plus méritant que Gatti dirige là son premier Tristan…

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Compte-rendu, opéra. Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 18 mai 2016. R. Wagner : Tristan und Isolde. Torsten Kerl (Tristan), Rachel Nicholls (Isolde), Michelle Breedt (Brangäne), Steven Humes (König Marke), Brett Polegato (Kurwenal), Andrew Rees (Melot), Marc Larcher (Un pâtre, Un Jeune marin), Francis Dudziak (Un Timonier). Pierre Audi : mise en scène ; décors et costumes : Christof Hetzer ; éclairages : Jean Kalman ; vidéos : Anna Bertsch ; dramaturgie : Willem Bruls. Chœur de Radio France & Orchestre National de France. Daniele Gatti : direction musicale.

 

 

Compte-rendu, concert. Angers, Centre des Congrès, le 19 mai 2016. Mozart,Wagner, Poulenc : La Voix humaine. Vourc’h, Dune, ONPL, Pascal Rophé

C’est un programme pour le moins éclectique que dirige le chef français Pascal Rophé – à la tête de l‘Orchestre National des Pays de la Loire qu’il dirige depuis 2014 – avec des Å“uvres de Mozart, Wagner et Poulenc. D’abord donné à la Cité de Nantes, c’est au Centre des Congrès d’Angers, à l’acoustique très satisfaisante, que nous assistons à ce concert donné en partenariat avec Angers Nantes Opéra. Après la mise en bouche que constitue le Divertimento pour cordes K. 136 de W. A. Mozart, joué avec un allant et une allégresse bienvenus, chef et orchestre s’attaquent à l’ouvrage symphonique de Wagner intitulé « Siegfried Idyll ». Ensemble, ils abordent cette page extraordinaire avec un souci tout chambriste, fuyant prudemment tout effet de masse, avec des phrasés chaleureux et sensuels, ainsi qu’un rubato très expressif. Rophé tire des sonorités pleines et généreuses de cordes particulièrement moelleuses, qui forment un beau tapis dont émergent des bois saillants et des cors très inspirés.

vourc h soprano catherine dune compte rendu critique spectacle opera CLASSIQUENEWS Karen-Vourch-soprano_14Mais le « plat de résistance » de la soirée est bien cette « Voix humaine » interprétée par la soprano française Karen Vourc’h. Le superbe monologue de Jean Cocteau, créé à la scène par Berthe Bovy, puis mis en musique par Francis Poulenc et créé par Denise Duval en 1959, impose à son interprète quarante-cinq minutes de lamento solo, à mi-chemin entre la diction et le chant. C’est donc à un exercice sans filet (puisque sans partenaire) que se mesure la cantatrice qui interprète le rôle de la Femme, pour lequel des dons de comédienne sont tout autant nécessaires que des qualités de chanteuse. Karen Vourc’h se montre ici à la hauteur de nos attentes, réalisant un très beau moment de théâtre. Au cours de la soirée, la chanteuse semble adapter une partition, somme toute malléable, à sa propre sensibilité. La voix déploie toute une gamme subtile de nuances (les plaintes épousent le cri de douleur sans jamais être hurlées, les confidences mezza voce s’avèrent d’une exquise suavité) et offre un chant parfaitement maîtrisé. Si quelques mots se perdent dans les moments de douleur, l’émotion est, quant à elle, constamment présente, comme surgissant du plus profond d’elle-même. La cantatrice campe très habilement son personnage : une femme séduisante, jetée au bord du gouffre par son amant, mais capable de masquer sa souffrance, de faire face avec élégance. Ni hystérie (il faut voir, dans ce registre, Anna Magnani se rouler par terre sous la caméra de Roberto Rossellini), ni mièvrerie (le texte de Cocteau accuse quand même de sacrées rides). Cette femme « rompue » telle que Vourc’h nous la restitue appartient à toutes les époques, à toutes les douleurs, et symbolise toutes les séparations.

La soprano étant seule en scène, il est normal que la réussite de la soirée tienne avant tout de sa présence et de son chant. Mais il convient de mentionner également la mise en espace de Catherine Dune, qui fait évoluer son héroïne comme si elle marchait dans un rêve, avec une vraie économie de gestes. De son côté, Pascal Rophé sait trouver les couleurs nécessaires pour suggérer la détresse insoutenable de la bouleversante partition de Poulenc. Une bien belle soirée !

Compte-rendu, concert. Angers, Centre des Congrès, le 19 mai 2016. Wolgang Amadeus Mozart : Divertimento pour cordes K. 136 ; Richard Wagner : Siegrfried Idyll ; Francis Poulenc : La Voix humaine. Karen Vourc’h (soprano). Catherine Dune (mise en espace). Orchestre National des Pays de la Loire. Pascal Rophé (direction).

Compte-rendu, opéra. Leipzig. Opéra de Leipzig, le 6 mai 2016. R. Wagner : Die Walküre. Rosamund Gilmore, mise en scène. Ulf Schirmer, direction musicale.

Cette production de Die Walküre à l’Opéra de Leipzig, étrennée in loco en décembre 2012, s’avère une vraie réussite, à la fois vocale et scénique. Loin du Regietheater qui règne en Allemagne, la mise en scène de Rosamund Gilmore adopte en effet une position plutôt prudente et classique, respectueuse de l’Å“uvre, où rien ne vient perturber en tout cas l’audition de la musique, si ce n’est peut-être l’omniprésence de personnages zoomorphes (à tête de bélier, munis d’ailes de corbeaux, etc.) qui accompagnent ou épient les différents personnages. On les découvre sur le toit du bunker qui sert de demeure à Hunding et sa femme, où ils exécutent une sorte de danse rituelle pendant l’ouverture. Mais nous garderons surtout en mémoire le magnifique décor du dernier acte (conçu par Carl Friedrich Oberle), une immense arcade très « mussolinienne » dans laquelle prennent place – pendant la scène des adieux – les huit Walkyies ainsi que huit héros tout de blanc vêtus (photo ci contre).

 

 

 

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Dans le rôle de Sieglinde, la soprano allemande Christiane Libor fait preuve d’une belle santé vocale, en assumant avec plénitude l’un des plus magnifiques personnages de la mythologie wagnérienne, et en exprimant une réelle émotion à travers un jeu sensible et naturel. Elle forme avec Andreas Schager le couple des Walsung d’autant plus convaincant que le ténor autrichien impose le plus bel instrument et le chant le plus nuancé de la soirée, avec des aigus d’une incroyable franchise (chacun des deux « Walse » sont tenus plus de 10 secondes !). D’emblée, il se place parmi les meilleurs Siegmund du moment.

La soprano suédoise Eva Johannson est également une Walkyrie sur laquelle on peut compter. Confrontée aux épreuves, cette Brünnhilde sait trouver profondeur et conviction dans l’incarnation, figure centrale autour de laquelle le drame se joue. La précision de ses attaques et sa pugnacité dans l’aigu ne font cependant pas toujours oublier la monotonie engendrée par l’ingratitude du timbre, ainsi que quelques stridences dans les fameux « Hoïtohos ». Elle n’en phrase pas moins avec beaucoup de sensibilité l’« Annonce de la mort », puis le dernier face à face avec Wotan.  Ce dernier est incarné par le baryton allemand Markus Marquadt qui offre un phrasé et un legato particulièrement raffinés, un registre grave superbe, mais les nuances de l’aigu, il faut le reconnaître, lui causent parfois difficulté. Dans le rôle de Hunding, la basse finlandaise Runi Brattaberg campe un personnage tout d’une pièce et fort menaçant, avec une voix dont on goûte la noirceur du timbre et la perfection de la ligne de chant. De son côté, la Fricka vindicative de Kathrin Göring ne démérite pas tandis que les huit Walkyries forment un ensemble assez homogène.

 

 

 

En véritable expert de cette partition, Ulf Schirmer – directeur général et musical de l’Opéra de Leipzig – dirige avec précision et une pertinence sans faille le fameux GewandhausOrchester, en se montrant constamment soucieux de dynamique et de coloris. Nous n’avons assisté qu’à la première journée de ce Ring leipzigois, mais précisons au lecteur qu’il sera possible d’assister au Cycle entier du 28 juin au 2 juillet prochain.

Compte-rendu, opéra. Leipzig. Opéra de Leipzig, le 6 mai 2016. R. Wagner : Die Walküre. Avec Christiane Libor (Sieglinde), Andreas Schager (Siegmund), Runi Brattaberg (Hunding), Markus Marquardt (Wotan), Eva Johannson (Brünnhilde), Kathrin Göring (Fricka). Rosamund Gilmore, mise en scène et chorégraphies. Carl Friedrich Oberle, décors. Nicola Reichert, lumières. Ulf Schirmer, direction musicale.

 

 

Compte-rendu, opéra. Barcelone, Gran Teatre del Liceu, le 25 avril 2016. Giuseppe Verdi : Simon Bocccanegra. Massimo Zanetti, direction musicale. José Luis Gomez, mise en scène.

De tous les opéras de la « seconde période » de Verdi, Simon Boccanegra reste le plus méconnu. Son intrigue passablement compliquée et les invraisemblances de son livret – associées à une musique qui est presque continue, d’où ne se détachent quasiment pas d’airs destinés à servir les chanteurs – en font une Å“uvre encore difficile pour le grand public. Pourtant, derrière la couleur sombre dans laquelle baigne tout le drame – et par delà les rebondissements rocambolesques de l’intrigue- perce une lumière humaniste qui est parfaitement représentative de son auteur.

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Étrennée in loco en 2009 – avant d’être reprise l’année d’après au Grand-Théâtre de Genève, maison coproductrice du spectacle – cette production signée de José Luis Gomez nous a procuré la même satisfaction qu’à sa création. L’homme de théâtre espagnol ne propose ici ni reconstitution passéiste ni relecture risquée, mais un travail rigoureux, à la fois sobre, épuré et efficace. En s’attachant principalement à sa dimension politique, il n’oublie pas pour autant ce qui – dans cet opéra présenté dans sa version de 1881 – touche aux sentiments humains. Grâce à ce processus général de simplification – auquel répond la scénographie simple et mobile de Carl Fillion, constituée de grands panneaux de miroirs -, José Luis Gomez rend l’ouvrage de Verdi intelligible à tous.

Parmi les images fortes, on se souviendra notamment du tableau final, en forme de Pietà (photo ci dessus).

Alternant avec les vétérans Leo Nucci et Placido Domingo, Giovanni Meoni campe un Simon d’un bel aplomb et d’une belle solidité. Doté d’un timbre racé, le baryton italien offre également une belle musicalité qui lui permet de nombreuses nuances, mais surtout ce surplus d’humanité qui fait qu’il est pleinement le personnage. Face à lui, la basse ukrainienne Vitalij Kowaljow réussit la gageure d’offrir un adversaire de poids, composant un Fiesco plein de grandeur, avec une belle voix profonde d’émission éminemment slave. Dans le rôle d’Amelia, la soprano milanaise Barbara Frittoli déçoit quelque peu. Si son engagement et ses qualités de musicienne la sauvent plus d’une fois, les sons flottés du magnifique air d’entrée « Come in quest’ora bruna » lui font complètement défaut. De son côté, le ténor italien Fabio Sartori incarne un Gabriele Adorno au timbre généreux, à l’aigu épanoui, à l’articulation claire et au phrasé élégant, tandis que le baryton catalan Angel Odena campe un Paolo Albiani, conspirateur à souhait. Remarquablement préparé par Conxita Garcia, le ChÅ“ur du Gran Teatre del Liceu n’appelle que des éloges. Enfin, si le chef italien Massimo Zanetti se montre extrêmement attentif aux détails de l’orchestration, en tirant de l’excellent Orchestre du Gran Teatre del Liceu de beaux effets instrumentaux, il ne se cantonne pas moins dans une approche malheureusement superficielle de la sublime partition de Verdi.

Compte-rendu, opéra. Barcelone, Gran Teatre del Liceu, le 25 avril 2016. Giuseppe Verdi : Simon Bocccanegra. Giovanni Meoni (Simon Boccanegra), Barbara Frittoli (Amelia Grimaldi), Fabio Sartori (Gabriele Adorno), Vitalij Kowaljow (Jacopo Fiesco), Angel Odena (Paolo Albiani). Massimo Zanetti, direction. José Luis Gomez, mise en scène

Compte-rendu, opéra. Limoges, Opéra-Théâtre, le 8 avril 2016. Piotr Illytch Tchaïkovsky : Eugène Onéguine. Robert Tuohy, Marie-Eve Signeyrole.

Eugene OneguineAprès avoir été présentée à l’Opéra National de Montpellier en janvier 2014, cette production d’Eugène Onéguine atteint, pour deux représentations, les bords de la Vienne. Le chef d’Å“uvre de Tchaïkovsky – drame du malentendu, du dépit amoureux et de l’ennui -, traite un sujet intime et universel qui fait partie des opéras que l’on peut sans danger transposer à toute époque et en tout lieu. La metteure en scène française Marie-Eve Signeyrole (déjà auteure, ici-même, de « L’Affaire Tailleferre ») fait un choix à priori facile : situer l’action dans la Russie des années 90, et plus précisément dans un appartement communautaire de Saint-Pétersbourg, dont Madame Larina est la propriétaire, mais qu’elle se voit contrainte à partager, dans une totale promiscuité, avec une bonne quinzaine de personnes. Ce qui ravit avant tout dans cette mise en scène, c’est la manière dont elle paraît se dérouler avec naturel, alors qu’elle est en réalité extraordinairement fouillée, avec des scènes fortes comme celle où Onéguine et Olga s’étreignent pendant que Tatiana écrit sa lettre, ou celle qui montre Lenski arracher le pistolet des mains d’Onéguine pour se suicider. Si on peut recenser un ou deux clichés, ils sont balayés par une profusion d’idées justes qui font de cette mise en scène un modèle de compréhension intime des enjeux de l’ouvrage.

Très attendu pour ses débuts dans le rôle-titre, le baryton serbe David Bizic impressionne par son aisance stylistique, avec un instrument d’une homogénéité et d’un mordant rares. Scéniquement, il apporte au héros une vraie densité humaine et, à la scène finale, toute la folie désespérée qui lui convient. Tout aussi solide, mais également enclin aux nuances et aux demi-teintes, le ténor russe Suren Maksutov compose un Lenski touchant, au timbre solaire, et son fameux air « Kuda, kuda » constitue un des moments les plus frappants de la soirée. Déjà présents à Montpellier, Mischa Schelomianski, à la voix sonore et profonde, chante un saisissant Prince Grémine, tandis que Loïc Félix incarne un Triquet tout à la fois subtil et savoureux.

Du côté des dames, la soprano russe Anna Kraynikova campe une Tatiana juvénile, gracile, fraîche et spontanée. Maîtrisant tous les registres de son personnage, elle offre – de surcroît – un chant radieux, expressif et nuancé. L’Olga de la mezzo ukrainienne Lena Belkina s’avère aussi charmante que bien chantante, la Madame Larina de Svetlana Lifar affiche une belle santé vocale, qualité qu’on ne retrouve malheureusement pas dans la voix d’Olga Tichina (Filipievna) dont admire, en revanche, l’aplomb scénique.

Soulignons, enfin, l’heureuse exécution musicale de cet Eugène Onéguine, avec des cordes souvent brillantes, des cuivres en place et des bois moelleux. Une réussite à mettre à l’actif de son excellent directeur musical, le chef américain Robert Tuohy.

Compte-rendu, opéra. Limoges, Opéra-Théâtre, le 8 avril 2016. Piotr Ilitch Tchaïkovsky : Eugène Onéguine. Eugène Onéguine : David Bizic, Anna Kraynikova : Tatiana, Suren Maksutov : Lenski, Lena Belkina : Olga, Mischa Scheliomanski, Gremine, Svetlana Lifar, Madame Larina, Olga Tichina, Flipievna, Triquet : Loïc Félix, Gregory Smoliy : Zaretski. Mise en scène : Marie-Eve Signeyrole, Direction des Chœurs : Jacques Maresch, Direction musicale : Robert Tuohy.

Crédit photo © Marc Ginot

Compte-rendu, concert. Opéra Grand Avignon, le 1er avril 2016. Weber, Falla,Beethoven. Orch. Régional Avignon-Provence, Jean-François Heisser (piano et direction).

Pour l’avant dernier concert de sa saison, intitulé « Virtuosité et charmes ibériques », l’Orchestre Régional Avignon-Provence – toujours placé sous la férule de Philippe Grison – a invité le chef-pianiste Jean-François Heisser (portrait ci-dessous) à le diriger dans un programme mêlant Weber, de Falla, Beethoven.

JFHeisser-196Inversant l’ordre des pièces, tel que mentionné dans le programme, c’est donc par les enivrantes Nuits dans les jardins d’Espagne de Manuel de Falla que débute le concert. Le pianiste français est un grand familier de la partition, d’autant qu’il a enregistré l’intégrale de la musique pour piano du compositeur andalou. La poésie qui se dégage de ces Nuits provient de ce que l’orchestre démontre sa capacité à offrir les couleurs chaudes et généreuses exigées par la partition, tandis que Heisser joue concomitamment avec beaucoup de panache sa partie qui – sans être celle d’un concerto pour piano – en est cependant bien proche…

Suit le rare Konzerstück de Carl Maria von Weber, ouvrage qui évoque le départ puis le retour d’un chevalier parti pour les Croisades, et plus précisément les tourments, les espoirs, puis la joie éprouvés par sa bien aimée restée au château. Cette délicate partition, à mi chemin entre Chopin et Mozart, est interprétée avec beaucoup de précision, de détails, mais surtout de vitalité par la phalange provençale, qui emporte l’adhésion du public.

Après s’être remis de ses émotions de la première partie, l’audience est invitée à entendre la Symphonie n°2 de Ludwig van Beethoven. L’Adagio molto qui l’initie révèle un son massif et musclé à la fois, tandis que les accents très marqués de l’Allegro con brio sont délivrés avec beaucoup de nuances.. Le cantabile pudique du Larghetto livre tous ses sortilèges grâce aux trésors de finesse que déploient le hautbois de Frédérique Constantini et la flûte de Jean-Michel Moulinet. Rendons également grâce à Heisser pour sa parfaite mise en place – et la netteté des plans sonores qu’il obtient -, tandis que dans l’Allegro molto final, il fait caracoler son orchestre avec une énergie proprement enthousiasmante.

Signalons au lecteur que le dernier concert de la saison de l’ORAP (qui sera diriger par Samuel Jean) donnera à entendre – le 20 mai prochain – l’ultime symphonie de Mozart ainsi que le sublime Stabat Mater de Pergolèse, avec Magali Léger et Aline Martin comme solistes.

Compte-rendu, concert. Opéra Grand Avignon, le 1er avril 2016. Carla Maria von Weber : Konzertstück en fa mineur op. 79 ; Manuel de Falla : Nuits dans les jardins d’Espagne ; Ludwig van Beethoven : Symphonie N°2 en Ré majeur op. 36. Orchestre Régional Avignon-Provence, Jean-François Heisser (piano et direction).

Compte-rendu, Opéra. Dijon, Auditorium, le 28 février 2016. W. A. Mozart : Mitridate. Emmanuelle Haïm, Clément Hervieu-Léger.

Les productions de Mitridate de W. A. Mozart sont plus que rares. Ces vingt dernières années, on les compte sur les doigts d’une seule main. La raison n’en est pas tant la méfiance des directeurs de théâtre pour le premier opera seria d’un gamin de quatorze ans, que la difficulté de réunir une distribution cohérente et à la hauteur des exigences inhumaines de l’écriture vocale. En 1770, Mozart avait attendu l’arrivée de ses interprètes à Milan pour composer les vingt-deux numéros de sa partition, à la mesure des ultimes possibilités de chacun. Près de 250 ans plus tard, il s’agit de faire le chemin inverse et de s’adapter aux volontés mozartiennes. Ce qu’a presque totalement réussi l’Opéra de Dijon, avec cette nouvelle production créée au Théâtre des Champs-Elysées quelques jours plus tôt.

MitridateAvec sa collection de contre-Ut, ses contre-Ré suraigus, ses intervalles diaboliques et toutes la variété de ses coloratures, c’est évidemment le rôle-titre qui pose les problèmes les plus épineux. Le ténor américain Michale Spyres triomphe des obstacles comme en se jouant, et sans faire l’économie d’un beau timbre au riche médium au profit de la volubilité. Il fait mieux : il donne une véritable épaisseur au personnage du roi cynique et rusé. Doté d’un timbre plutôt rêche mais sonore et véhément, le contre-ténor français Christophe Dumaux s’avère plus que crédible dans le rôle de Farnace, le traître et méchant de service. Celui de velours du jeune ténor Cyrille Dubois (Marzio), en revanche, agit comme un baume lors de son unique mais magnifique aria « Se di regnar ».
Côté féminin, il est difficile d’isoler les mérites de chaque voix, tant elles sont complémentaires et forcent l’admiration. Patricia Petibon impose une Aspasia d’une maîtrise absolue et qui, dès son air d’adieu à Sifare, trouve des accents d’une intensité bouleversante. Elle transfigure d’ailleurs, tout au long de l’opéra, une vertigineuse ligne de chant en pure musique. Et puis elle trouve en Myrto Papatanasiu (Sifare) une voix, certes autrement corsée, mais qui s’accorde cependant à merveille à la sienne, ce qui fait de l’unique duo de l’ouvrage un des sommets de la matinée. Dans un registre plus limité, mais avec une pureté de timbre et de style inouïe, des aigus stratosphériques, ainsi qu’une musicalité jamais prise en défaut, la jeune soprano française Sabine Devieilhe incarne la pus touchante des Ismene. Enfin, Jaël Azzaretti fait preuve d’une belle prestance dans le rôle d’Arbate.
C’est une litote de dire qu’Emmanuelle Haïm se sent parfaitement à l’aise dans cette partition tour à tour virtuose, tendre et impérieuse, libérant une belle fougue dans les sections rapides. En ce sens, l’Ouverture, d’une belle vitalité, et certains airs acrobatiques (« Al destin che la minaccia » d’Aspasia ou « Parto. Nel gran cimento » de Sifare…) sont étourdissants. Le Concert d’Astrée est, il est vrai, à son meilleur : les basses se montrent superbes et ronflantes, les cordes étincelantes et les bois ductiles à souhait.
Quant à Clément Hervieu-Léger – jeune pensionnaire de la Comédie Française qui avait signé une production de La Didone de Cavalli au TCE il y a quatre ans -, il est apparemment convaincu que, dans un opera seria de ce type où il ne se passe quasiment rien en termes de rebondissements et de coups de théâtre, il est parfaitement inutile d’imaginer une mise en scène… la sempiternelle mise en abyme du théâtre dans le théâtre ne pouvant plus – à nos yeux – en constituer une… Le soin de créer l’atmosphère revient alors aux superbes éclairages de Bertrand Couderc et au magnifique décor (figurant un vaste théâtre décrépi) qu’a imaginé Eric Ruf, le nouveau patron de la maison de Molière.
Malgré la longueur de l’ouvrage (plus de 3h30 entracte compris), le public bourguignon ne boude pas son plaisir et fait un triomphe à tout rompre aux artistes à l’issue de la représentation.

Compte-rendu, Opéra. Dijon, Auditorium, le 28 février 2016. W. A. Mozart : Mitridate. Avec Michael Spyres (Mitridate), Patricia Petibon (Aspasia), Myrto Papatanasiu (Sifare), Christophe Dumaux (Farnace), Sabine Devieilhe (Ismene), Cyrille Dubois (Marzio), Jaël Azzaretti (Arbate). Mise en scène : Clément Hervieu-Léger, Décors : Eric Ruf, Dramaturgie : Frédérique Plain, Costumes : Caroline de Vivaise, Eclairages : Bertrand Couderc. Le Concert d’Astrée. Emmanuelle Haïm (direction). Photo © Vincent Pontet.

Compte-rendu, opéra. Avignon, Opéra-théâtre, le 26 février 2015. Jacques Offenbach : La Vie parisienne. Dominique Trottein, Nadine Duffaut

Après avoir voyagé un peu partout en France et à l’étranger – Toulouse, Marseille, Toulon, Reims, Saint-Etienne, Liège, Prague… – la mise en scène de La Vie parisienne imaginée par Nadine Duffaut revient dans le théâtre où elle a été étrennée en 2005 : l’Opéra Grand Avignon. La femme du maître des lieux place l’action pendant les années folles et sa proposition scénique ne manque pas d’atouts, à commencer par le beau décor stylisé d’Emmanuelle Favre, élégant autant que fonctionnel. Les costumes conçus par Gérard Audier sont également superbes, bien que jouant sur une palette de couleurs très réduite : un camaïeu de blanc, de noir, et de gris. Les chorégraphies pensées par Laurence Fanon sont certes un peu sommaires, mais celle pendant l’air de la veuve du colonel s’avère très réussie, de même que celle de la tyrolienne (et la valse) qui achève le deuxième acte. Quant à l’apothéose finale, elle est digne des meilleures réalisations offenbachiennes que nous ayons vues : chatoyante, virevoltante, réglée au millimètre, rien moins que spectaculaire !

 

 

 

La Vie parisienne

 

 

Entièrement francophone, la distribution réunie à Avignon rend pleinement justice à la partition du « petit Mozart des Champs-Elysées » : en plus de posséder le physique de leur rôle, tous se montrent aussi bons acteurs que chanteurs. Clémence Tilquin prête ainsi à Gabrielle son timbre lumineux et fruité, tandis que la grâce de sa silhouette et l’aisance de son jeu complètent avantageusement la caractérisation de la mutine gantière. Lionel Peintre est un baron de Gondremarck, plein de gouaille et de truculence, débordant d’énergie. D’énergie, Guillaume Andrieux et Christophe Gay – alias Bobinet et Raoul de Gardefeu – n’en manquent pas non plus, et leur étonnant numéro d’acteur est un des bonheurs de la soirée. Marie-Adeline Henry campe une Métella de fière allure, sorte de « vamp » avant l’heure, tandis qu’Ingrid Perruche incarne une Baronne plus routinière. Si la rapidité du Brésilien éprouve quelque peu le ténor « maison » Florian Laconi, il se rattrape en revanche amplement dans les rôles de Frick et de Prosper. De leur côté, Amélie Robins campe une enjôleuse Pauline, Jeanne-Marie Lévy une impayable Madame de Quimper-Karadec, et Violette Polchi, une pétulante Mademoiselle de Folle-Verdure. Quant au reste de la distribution – de même que le ChÅ“ur de l’Opéra Grand Avignon -, ils n’appellent aucun reproche.

A la tête d’un pétillant Orchestre Régional Avignon Provence, Dominique Trottein – grand habitué de la partition – dirige avec brio et insuffle beaucoup de vie à l’ensemble. C’est tout naturellement une longue ovation que le public provençal adresse à l’ensemble de l’équipe artistique au moment des saluts, et c’est avec beaucoup d’entrain que tous reprennent – à moult reprises – le final endiablé de l’ouvrage… En ces temps de morosité ambiante, c’est toujours ça de pris !

 

 

 

Compte-rendu, opéra. Avignon, opéra-théâtre, le 26 février 2016. Jacques Offenbach : La Vie parisienne. Gabrielle : Clémence Tilquin, Metella : Marie-Adeline Henry, Pauline : Amélie Robins, Baronne de Gondremarck : Ingrid Perruche, Madame de Quimper-Karadec : Jeanne-Marie Lévy, Mademoiselle de Folle-Verdure : Violette Polchi, Léonie : Marie Simoneau, Clara : Julie Mauchamp, Louise : Wiebke Nölting, Baron de Gondremarck : Lionel Peintre, Bobinet : Guillaume Andrieux, Raoul de Gardefeu : Christophe Gay, Le Brésilien / Frick / Prosper : Florian Laconi, Urbain / Alfred : Jean-Claude Calon, Gontran : Patrice Laulan, Le douanier : Saeid Alkhouri, Alphonse : Jean-François Baron, Joseph : Xavier Seince, Le clochard : Franck Licari. Mise en scène : Nadine Duffaut, Chorégraphie : Laurence Fanon, Décors : Emmanuelle Favre, Costumes : Gérard Audier, Lumières : Philippe Grosperrin. Direction des Chœurs : Aurore Marchand. Direction musicale : Dominique Trottein. Photo © Cédric Delestrade

 

 

 

Compte-rendu, opéra. Anvers, Opéra de Flandre, le 19 février 2016. Verdi : Otello. Ian Storey, Corinne Winters, Vladimir Stoyanov…

Il serait difficile d’imaginer une production d’Otello plus noire que celle de Michael Thalheimer à l’Opéra de Flandre. Tout y est funèbre, au propre comme au figuré. Le visage peint en noir, Otello n’a droit également qu’a des vêtements noirs, comme d’ailleurs les membres du chÅ“ur et le reste de la distribution. Seules la robe de mariée et le mouchoir de Desdemona échappe à cette sombre teinte, de même qu’ils sont les seuls accessoires d’une scénographie (un bloc noir signé par Henrik Ahr) au dépouillement extrême. Et le spectacle ne laisse aucune place au moindre rayon lumineux, hors la scène finale où les parois pivotent légèrement pour laisser passer un peu de lumière blanche, pendant le meurtre de Desdemone, qu’Otello étouffe avec sa robe de mariée…

 

 

 

NOIR OTELLO à l’Opéra de Flandre

 

 

0tello2Prévu en seconde distribution, Zoran Todorovitch laisse finalement la place – dans le rôle-titre – à son collègue Ian Storey. S’il possède l’endurance requise, le ténor britannique offre, en revanche, un timbre plutôt ingrat et un chant qui manque de projection et de puissance, bémols néanmoins compensés par une crédibilité et une vérité scéniques saisissantes. La Desdemone de la soprano américaine Caroline Winters, dans sa rectitude psychologique, est convaincante dès sa première apparition. La voix est lumineuse et la technique appréciable, avec un beau legato qui fait merveille au dernier acte pendant la fameuse « chanson du saule » – et un refus de tout effet extérieur qui la rend profondément émouvante. Le timbre du chanteur bulgare Vladimir Stoyanov manque de cet éclat et de cette noirceur qu’on serait en droit d’attendre d’un grand Iago. Il joue le traître sur un mode retenu, avec classe et bonhomie, mais reste en dessous du rôle. Membre de la troupe de l’Opéra de Flandre (Opera Vlaanderen), Adam Smith (Cassio) confirme l’évolution positive d’un ténor dont l’émission gagne toujours en stabilité et en puissance, tout en conservant une souplesse fluide sur l’étendue de la tessiture. Du côté des emplois plus courts, personne ne retient l’attention, hors l’Emilia volontaire et bien timbrée de Kai Rüütel. Quant aux chÅ“urs maisons, ils sont dignes de leur réputation : puissants, colorés, d’une cohésion jamais prise en défaut. A la tête d’un Orchestre Symphonique de l’Opéra de Flandre admirablement disposé, le chef Alexander Joel – grand habitué de la maison flamande – offre une direction serrée, tendue et haletante de la partition de Verdi, conférant notamment beaucoup de force et de dynamisme aux scènes d’ensemble. Il est pour beaucoup dans le succès de la soirée, couronnée – comme toujours à Anvers (peu importe la qualité du spectacle…) – par une standing ovation.

 

 

 

Compte-rendu, opéra. Anvers, Opéra de Flandre, le 19 février 2016. Verdi : Otello. Avec Ian Storey (Otello), Corinne Winters (Desdemona), Vladimir Stoyanov (Iago), Adam Smith (Cassio), Kai Rüütel (Emilia), Stephan Adriaens (Roderigo), Leonard Bernad (Lodovico), Patrick Cromheeke (Montano). Michael Thalheimer (mise en scène), Henrik Ahr (décor), Michaela Barth (costumes), Stefan Bolliger (lumières). ChÅ“ur et Orchestre de l’Opéra de Flandre. Jan Schweiger (direction du ChÅ“ur). Alexander Joel (direction musicale).

Photo © Annemie Augustijns

 

 

Compte-rendu, Opéra. Barcelone, Liceu, le 30 janvier,1er février 2016. Verdi : Otello. Carl Tanner, Philippe Auguin.

Vague verdienne en juin 2014Provenant de la Deutsche Oper de Berlin, la production d’Otello signée par Andreas Kriegenburg – actuellement à l’affiche au Liceu de Barcelone – est un beau ratage auquel l’institution catalane ne nous a guère habitué jusqu’à présent. Le metteur en scène allemand semble en effet se moquer complètement du drame de Shakespeare (et du livret d’Arrigo Boito), lui préférant notre actualité la plus brûlante, celle des réfugiés affluant en Europe, ici parqués dans une structure métallique montant jusqu’aux cintres, aussi peu pratique qu’inesthétique. Les protagonistes passent ici au second plan, ce qui est une totale hérésie. Passons vite…
Contre toute attente aussi – même si ce n’est finalement pas si inhabituel au Liceu – c’est la seconde distribution qui nous aura le plus enthousiasmée, alors que la première affichait rien moins que José Cura (avec une voix qui a désormais perdu toute puissance et brillance) et Ermonela Jaho (dont le timbre sonnait étonnamment métallique le soir où nous l’avons entendue…).
Cette seconde distribution, en alternance, mettait à l’affiche, dans le rôle-titre, le ténor américain Carl Tanner qui possède véritablement une voix capable de rendre justice au personnage d’Otello : sombre, chaleureuse, sûre, arrogante dans l’aigu et robuste dans le médium, avec une diction et une tenue musicale par ailleurs probantes. Scéniquement, il campe un Otello aux abois, écorché vif, incapable de se maîtriser, dont il parvient à exprimer les tourments, notamment dans un bouleversant « Dio ! Mi potevi scagliar » et un non moins émouvant « Niun mi tema ».
De son côté, la soprano mexicaine Maria Katzarava prête à Desdémone son timbre dense et riche, sensuel et lumineux, qui convient parfaitement à l’épouse du Maure, et qui fait merveille dans le premier duo « Già nella notte densa », qu’elle délivre avec d’infinies nuances. On mettra également à son crédit des phrasés magnifiquement différenciés, des piani de toute beauté, un « air du saule » – puis un « Ave Maria » – à vous tirer les larmes.
Iago très intériorisé, d’une noirceur qui sourd de chacun de ses gestes, le baryton italien Ivan Inverardi incarne de saisissante façon cette figure shakespearienne, incarnation même du Mal. Très homogène et remarquablement puissante, sa voix impressionne par sa noirceur et son mordant, notamment dans le fameux « Credo », à faire froid dans le dos. On admire également chez l’artiste sa maîtrise du mot, qui flatte l’oreille dans son récit du rêve de Cassio. Ce dernier rôle est tenu par le jeune ténor sibérien Alexey Dolgov à la belle prestance et à la voix claire mais bien projetée. Quant aux voix de la basse moldave Roman Ialcic et du baryton andalou Damiàn del Castillo, elles permettent aux personnages de Lodovico et de Montano de se profiler comme d’authentiques ressorts de l’intrigue. Quant à Vicenç Esteve Madrid, il campe un Roderigo convaincant tandis qu’Olesya Petrova écorche l’oreille des auditeurs avec un timbre déjà usé (l’artiste est pourtant jeune).

A la tête d’un orchestre « maison » superbement sonnant, le chef français Philippe Auguin – directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Nice – dirige un Verdi sanguin, âpre, peu enclin à l’introspection: l’accompagnement soulignant les coups de théâtre et dépeignant les conflits psychologiques avec une luxuriance sonore absolument jouissive. Enfin, le ChÅ“ur du Gran Teatre del Liceu – admirablement préparé par Conxita Garcia – fait montre d’une virtuosité impressionnante, qui lui permet d’aborder notamment le long finale du troisième acte sans baisse rythmique.

Compte-rendu, Opéra. Barcelone, Gran Teatre del Liceu, le 30 janvier (et 1er février) 2016. Verdi : Otello. Avec Carl Tanner (Otello), Maria Katzarava (Desdemona), Ivan Inverardi (Iago), Alexey Dolgov (Cassio), Vicenç Esteve Madrid (Roderigo), Roman Ialcic (Lodovico), Damiàn del Castillo (Montano), Olesya Petrova (Emilia). Andreas Kriegenburg (mise en scène). Philippe Auguin (direction musicale).

Compte-rendu, Opéra. Paris, Théâtre des Champs Elysées, le 14 décembre 2015. Vincenzo Bellini : Norma. Avec Maria Agresta (Norma), Sonia Ganassi (Adalgisa), Marco Berti (Pollione), Riccardo Zanellato (Oroveso), Sophie Van de Woestyne (Clotilde), Marc Larcher (Flavio). Stéphane Braunschweig (mise en scène. Riccardo Frizza (direction musicale).

Bellini_vincenzo_belliniDéception relative pour cette production de Norma qui ne restera pas dans les annales du Théâtre des Champs-Elysées, où le chef d’Å“uvre de Vincenzo Bellini est donné pour cinq soirées. En cause, la mise en scène de Stéphane Braunschweig – actuellement directeur du Théâtre National de la Colline, et fraîchement nommé à celui de l’Odéon – qui paraît peu inspirée, dans une scénographie d’une incroyable laideur (toute l’histoire se déroule dans un bunker en béton) et des costumes d’une tristesse et d’un misérabilisme sans nom. Avec sa volonté d’épure et de minimalisme – on ne voit rien d’autre sur scène qu’un Bonzaï, un lit et un gong – la proposition scénique de Braunschweig lasse très vite, d’autant que la direction d’acteur n’est guère intéressante, et il n’y a guère que les lumières conçues par Marion Hewlett qui suscitent un tant soit peu d’intérêt.

Agresta : marquante Norma

NormaCôté distribution, commençons par oublier le Pollione de Marco Berti, que rien ne prédispose à chanter du belcanto (voire le reste du répertoire), ses carences techniques paraissant insurmontables : c’est une leçon de malcanto absolu que délivre, entre deux fausses notes, le ténor italien. C’est une prestation aux antipodes qu’offre – dans le rôle-titre – Maria Agresta. La magnifique soprano italienne – ovationnée par le public aux saluts – chante d’emblée un « Casta Diva » mémorable : pas seulement un moment de beau chant mais aussi une réflexion de l’héroïne sur sa condition. Au II, Agresta trouve le juste équilibre entre ligne et expression, legato et émotion, en jouant avec maestria sur l’alternance des couleurs. Au dernier tableau enfin, elle surprend par l’extrême intensité des accents, et bouleverse. Sonia Ganassi, grande habituée du rôle d’Adalgisa, fait preuve d’un chant sûr, orgueilleux et fier, voire nuancé, accordant cependant la primauté à la rondeur du son et à l’arrogance du timbre – qui se marie au demeurant fort bien avec celui de sa compatriote. Remarquable, enfin, l’Oroveso plein d’autorité et de prestance de Riccardo Zanellato, aux côtés de la belle Clotilde de Sophie Van de Woestyne et du Flavio plus que correct de Marc Larcher.
En fosse, Riccardo Frizza – à la tête d’un Orchestre de Chambre de Paris qu’on n’attendait pas aussi exemplaire dans un répertoire auquel il est peu rompu – prend très au sérieux l’instrumentation de Bellini et dirige avec une précision qui n’exclut nullement la flexibilité du rythme ou la richesse de l’expression. Une mention, pour terminer, pour le ChÅ“ur de Radio France, qui conjugue noblesse d’accent et précision dans les attaques.

Compte-rendu, Opéra. Paris, Théâtre des Champs Elysées, le 14 décembre 2015. Vincenzo Bellini : Norma. Avec Maria Agresta (Norma), Sonia Ganassi (Adalgisa), Marco Berti (Pollione), Riccardo Zanellato (Oroveso), Sophie Van de Woestyne (Clotilde), Marc Larcher (Flavio). Stéphane Braunschweig (mise en scène. Riccardo Frizza (direction musicale).

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 13 décembre 2015. Hector Berlioz : La Damnation de Faust. Avec Jonas Kaufmann (Faust), Sophie Koch (Marguerite), Bryn Terfel (Méphistophélès), Edwin Crossley-Mercer (Brander), Sophie Claisse (Voix Céleste). Alvis Hermanis (mise en scène). Philippe Jordan (direction musicale).

Jonas Kaufmann est RadamèsOn le sait, La Damnation de Faust du génial Hector Berlioz est une partition rebelle, à la fois opéra de l’imagination et anti-opéra , dont la fantaisie et la concision des scènes causent bien des soucis aux metteurs en scène qui s’aventurent à la traduire en images. Nouveau trublion des scènes lyriques internationales, le letton Alvis Hermanis – signataire d’une extraordinaire production des Soldaten de Zimmerman au Festival de Salzbourg – a essuyé une bronca historique à l’Opéra Bastille, à l’issue de la première, à tel point que Stéphane Lissner lui a demandé de revoir certains détails de sa copie, changements opérés dès la deuxième représentation (nous étions, quant à nous, à la troisième).

Mise en scène huée à l’Opéra Bastille

Bronca à Bastille

La DamnationNous n’avons donc pas vu certains « effets », tel la copulation d’escargots pendant le grand air de Marguerite « D’amour l’ardente flamme », qui a provoqué l’ire ou les rires du public, et qui pourtant ne faisait, nous le voyons ainsi, que traiter avec humour l’érotisme très accusé entre les deux principaux protagonistes. Pour notre part, donc, nous avons été séduits par la production, tant par son postulat de départ – Faust est ici un scientifique et non plus un philosophe, dédoublé par Stephen Hawking dans un fauteuil roulant (joué par le danseur Dominique Mercy), convaincu que la survie du genre humain passe par la colonisation de Mars – que par les fabuleuses images vidéo de Katarina Neiburga, projections d’une grande beauté visuelle (images de mars, champ de coquelicots d’un rouge flamboyant, baleines s’ébattant dans l’onde ou encore spermatozoïdes jetés dans une course frénétique pour aller féconder une ovule), jamais gratuites à nos yeux, à l’instar des superbes chorégraphies imaginées par Alla Sigalova.

Un bémol cependant à apporter à ses dernières, qui n’ont rien à voir avec leur pertinence et beauté intrinsèque, mais leur omniprésence nuit parfois à l’attention que l’on devrait porter au chant, comme à la musique. Autre point noir, Alvis Hermanis ne s’est pas assez investi dans la direction d’acteurs, les chanteurs – et plus encore le chÅ“ur – restant la plupart figés, ou ne faisant que passer de cour à jardin sans guère plus d’interaction entre eux.

 

Jonas Kaufmann, Bryn Terfel : Faust et Méphistofélès de rêve

Mais c’est plus encore pour le somptueux plateau vocal que le déplacement s’imposait. Le ténor star Jonas Kaufmann campe un Faust proche de l’idéal, capable d’assumer aussi bien la vaillance de « L’Invocation à la Nature » que les ductilités du duo avec Marguerite. A partir du sol aigu, son utilisation très subtile du falsetto délivré pianississimo (la « marque maison » du ténor allemand) est un authentique tour de force, et le raffinement avec lequel il intègre ces passages escarpés dans la ligne mélodique souligne une musicalité hors-pair. De surcroît, sa prononciation du français est parfaite, de même que celle du baryton gallois Bryn Terfel, tour à tour insinuant et incisif, qui ravit l’auditoire avec sa magnifique voix chaude et superbement projetée. La puissance de l’instrument, la beauté d’un timbre reconnaissable entre tous, comme la pertinence du moindre de ses regards, donnent le frisson. Enfin, comment ne pas être admiratif devant la multitude d’inflexions dont il pare la fameuse « Chanson de la puce », ou devant l’intelligence et l’élégance avec lesquelles il délivre sa magnifique « Sérénade ».

Face à ces deux personnages, Marguerite symbolise la vie qui résiste. La voix ronde et chaude de Sophie Koch donne beaucoup de douceur à l’héroïne, et la manière dont la mezzo française délivre avec maîtrise et émotion sa « Ballade », de même que sa « Romance », fait d’elle une Marguerite lyrique et grave à la fois, qui est la vraie opportunité offert à l’humanité d’être sauvée. La distribution est complétée par le Brander plus que convenable du baryton Edwin Crossley-Mercer. Quant aux ChÅ“urs de l’Opéra de Paris, magnifiquement préparés (désormais) par José Luis Basso, ils sont superbes de bout en bout, et la cohésion des registres impressionnent durablement dans la fugue de l’Amen ou encore dans la sublime apothéose finale.

Dans la fosse, Philippe Jordan veille aux grands équilibres, et si « La Marche hongroise » manque de clinquant, il sait toutefois – à certains moments – conduire à l’effervescence un Orchestre de l’Opéra de Paris qui fait honneur à l’extraordinaire et subtile orchestration berliozienne. Sous sa baguette, la phalange parisienne vit, les cordes chantent, les bois se distinguent, et les mille et un détails de la partition sautent ici à nos oreilles enchantées. A peu près seul et contre tous – et malgré les quelques réserves émises plus haut – la mise en scène imaginative et esthétique d’Alvis Hermanis nous a fait rêver.

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 13 décembre 2015. Hector Berlioz : La Damnation de Faust. Avec Jonas Kaufmann (Faust), Sophie Koch (Marguerite), Bryn Terfel (Méphistophélès), Edwin Crossley-Mercer (Brander), Sophie Claisse (Voix Céleste). Alvis Hermanis (mise en scène). Philippe Jordan (direction musicale).

Compte-rendu, concert. Opéra Grand Avignon, le 1er décembre 2015. Carla Maria von Weber : Ouverture de Peter Schmoll op. 8 ; Piotr Ilitch Tchaïkovski : Concerto pour violon et orchestre en Ré majeur op. 35 ; Franz Schubert : Symphonie N°4 en ut mineur D.417 dite « Tragique ». Orchestre Régional Avignon-Provence, Fanny Clamagirand (violon), Patrick Davin (direction musicale).

Phalange que nous apprécions toujours beaucoup quand elle est en fosse pour « accompagner » la saison lyrique de l’Opéra Grand Avignon, l’Orchestre Régional Avignon-Provence est ce soir « tout seul comme un grand » pour un concert symphonique intitulé « Accents tragiques, clarté solaire ! », consacré à Tchaïkovsky et Schubert, et dirigé par l’excellent chef belge Patrick Davin, actuellement premier chef invité de l’Orchestre Philharmonique de Liège et directeur musical et artistique de celui de Mulhouse. Comme mise en bouche – et pour « chauffer » l’orchestre -, Davin donne à entendre une Ouverture de Carla Maria von Weber que l’on a peu l’occasion d’entendre, celle de son second opéra Peter Schmoll, dans laquelle on peut entendre une instrumentation et des motifs que l’on retrouvera dans ses futurs chefs d’Å“uvre comme Euryanthe ou Obéron.

clamagirandfanny_clamagirand_2Entre ensuite la soliste, la violoniste française Fanny Clamagirand (née en 1984) – lauréate du Concours International Fritz Kreisler en 2005 à Vienne, puis des Violin Masters de Monte Carlo en 2007 – venue interpréter le fameux Concerto pour violon et orchestre en ré majeur de Piotr Ilitch Tchaïkovsky, dont l’énergie, la fougue – mais aussi le fort pouvoir émotionnel – ravissent toujours les auditeurs. Nombreux sont les violonistes qui l’ont à leur répertoire, mais nombreux également sont ceux qui s’y « brûlent » les ailes. On peut vanter l’ardeur de certains, mais parfois au détriment de la précision, quand d’autres, plus rarement, choisissent de soigner chaque trait, mais souvent au détriment de l’énergie et de la mélancolie intrinsèque à cette pièce ô combien difficile ! Fanny Clamagirand, quant à elle, nous offre : énergie, fougue, chaleur du son, lignes mélodiques soignées et justesse impeccable. Cela vous emporte, tout simplement, grâce à une déferlante de notes, de musique et d’émotions musicales. De son côté, la phalange provençale lui offre un magnifique soutien, avec la même chaleur, la même énergie, la même pâte sonore, qui se déroule sans jamais retomber. Visiblement émue par les récents et tragiques événements parisiens, elle dédie à la mémoire des victimes un bis d’une bouleversante intensité.

Après l’entracte, la soirée se poursuit par la Symphonie n°4 dite « Tragique » de Franz Schubert, et l’ORAP conquiert à nouveau le public. Avec fièvre, le chef prend l’ouvrage réellement au tragique, sans concession intimiste, et son Schubert est coulé dans le même bronze qu’un monument beethovénien : le ton est fervent, la scansion péremptoire, les crescendi expansifs. Pupitres consciemment en osmose, les bois épousent les cordes et rehaussent ainsi leur étoffe, tandis qu’aucune lourdeur ne transpire. Avec ses mouvements nerveux et belliqueux, Davin manie la baguette comme d’autre l’épée, et ce soir Schubert est défendu comme jamais…. Bravo à lui et au superbe orchestre avignonnais !

Compte rendu, opéra. La Traviata de Cristina Pasaroiu convainc à Nice

Compte-rendu, opéra. Nice, Théâtre de l’Opéra, le 17 novembre 2015. Giuseppe Verdi: La Traviata. Avec Cristina Pasaroiu (Violette Valéry), Ahlima Mhamdi (Flora Bervoix), Karine Ohanyan (Annina), Giuseppe Varano (Alfredo Germont), Vittorio Vitelli (Giorgio Germont), Frédéric Diquero (Gaston de Letorières), Thomas Dear (Baron Douphol), Luciano Montanaro (Marquis d’Obigny), Mattia Denti (Docteur Grenvil). Pascale-Sabine Chevroton (mise en scène). Philippe Auguin (direction musicale).

Signée par son ancien directeur Marc Adam (dont le contrat – à notre grande déception au vu de sa passionnante autant qu’ambitieuse programmation la saison dernière – n’a pas été renouvelé par la Mairie), la saison niçoise s’ouvre avec une valeur sûre: La Traviata de Giuseppe Verdi. Confiée à Pascale-Sabine Chevroton, chorégraphe et metteure en scène qui a surtout Å“uvré dans les pays germaniques – la production nous a déçu, et a été sanctionnée bruyamment par le public tant de la première que celui de la dernière à laquelle nous avons assisté. Car qu’y voit-on à part des clichés, des poncifs éculés, des principes scéniques rebattus, vus mille fois ici ou là. Cela commence par une énième mise en abîme du théâtre dans le théâtre, où un chÅ“ur voyeur assiste à la déchéance de l’héroïne depuis les loges d’une salle d’opéra reconstituée. Que penser aussi de la projection vidéo, en fond de scène, d’une mer houleuse et d’un ciel menaçant qui, s’il pourrait faire sens dans Otello, n’a nul rapport avec l’histoire de la courtisane et ne fait que dénoter une carence d’imagination. Quant aux costumes de Katharina Gault, qui mêlent allègrement toutes les époques et tous les styles, ils sont pour la plupart très laids.

 

 

 

Clichés, laideur, imagination en berne… heureusement s’affirme

La Traviata de Cristina Pasaroiu

pasaroiu cristina soprano traviata opera de nice review compte rendu critique classiquenews novembre 2015Après son éclatant succès in loco dans le rôle de Rachel (La Juive de Halévy) au printemps dernier (compte rendu opéra : La Juive de Halévy à l’Opéra de Nice avec Cristina Pasaroiu, mai 2015), Cristina Pasaroiu enthousiasme dans celui de Violetta Valéry. Dotée d’un timbre ample, corsée et rond à la fois, la soprano roumaine dispose d’un métier déjà très sûr (elle n’a que 30 ans!). Le premier acte ne met en péril ni son émission, homogène et libre dans le registre aigu (magnifique «Sempre libera» couronné par un contre-mi bémol), ni une vocalisation aussi impeccable que superbement projetée. L’évolution du personnage, de l’étourdissement passionnel à l’abattement et à la déréliction, du renoncement à l’amour jusqu’à la douleur et la mort, s’avère bouleversant de vérité dramatique. Les accents toujours justes de la cantatrice trouvent à se déployer dans les grands moments de ferveur, comme dans «Amami Alfredo», poignant en terme de puissance émotionnelle. Tout ce qui est écrit piano legato est également chanté avec un superbe raffinement tel le «Dite alla giovine», aux piani divinement dosés. Enfin, les colorations du «Addio del passato» sont remarquables de variété, et concourent à rendre très émouvante la mort de la phtisique, vécue ici de l’intérieur.

Nous serons moins disert sur le ténor italien Giuseppe Varano, dont la séduction vocale et scénique frôle le néant. Que doit-on lui reprocher le plus entre un timbre grisâtre, un registre aigu chevrotant et court, une projection vocale limitée ou encore une présence en scène morne et plate…?

C’est heureusement un tout autre bonheur que distille le chant du formidable baryton italien Vittorio Vitelli (dans le rôle de Germont père), qui subjugue tant par sa ligne de chant que par son legato exemplaires, ainsi que par son phrasé et sa musicalité hors pairs, sa prodigieuse palette de couleurs, autant de qualités qui, dans le fameux air «Di Provenza il mar», procurent à l’auditoire un intense frisson. Enfin, l’acteur n’enthousiasme pas moins par sa noble stature et sa présence saisissante.

Quant aux comprimari, ils s’avèrent efficaces, à commencer par la Flora d’Ahlima Mhamdi, l’Annina de Karine Ohanyan ou encore le Baron Douphol de Thomas Dear.

Malgré une carence de dynamisme au premier acte, le directeur musical «maison», Philippe Auguin mène ensuite fort bien le reste de la partition, soucieux de trouver des couleurs et des tempi aussi fluctuants que les situations du drame, par ailleurs très bien suivi par un Orchestre Philharmonique de Nice en belle forme et par un ChÅ“ur de l’Opéra de Nice impeccable.

Compte-rendu, opéra. Nice, Théâtre de l’Opéra, le 17 novembre 2015. Giuseppe Verdi: La Traviata. Avec Cristina Pasaroiu (Violette Valéry), Ahlima Mhamdi (Flora Bervoix), Karine Ohanyan (Annina), Giuseppe Varano (Alfredo Germont), Vittorio Vitelli (Giorgio Germont), Frédéric Diquero (Gaston de Letorières), Thomas Dear (Baron Douphol), Luciano Montanaro (Marquis d’Obigny), Mattia Denti (Docteur Grenvil). Pascale-Sabine Chevroton (mise en scène). Philippe Auguin (direction musicale).

Compte-rendu, opéra. Barcelone, Gran Teatre del Liceu, le 14 novembre 2014. Hector Berlioz : Benvenuto Cellini. Avec John Osborn, Kathryn Lewek, Maurizio Muraro, Annalisa Stroppa, Asley Holland, Eric Halfvarson. Terry Gilliam, mise en scène. Josep Pons, direction musicale.

Cellini au LiceuCompte rendu, opéra. Benvenuto Cellini de Berlioz au Liceu. Après Londres et Amsterdam, et avant Rome et Paris, c’est au Liceu de Barcelone qu’est proposée cette production du chef d’Å“uvre de Berlioz, Benvenuto Cellini, signée par l’ex-trublion des fameux Monthy Python : Terry Gilliam, qui parvient ici rien moins qu’à restituer à l’ouvrage son intégrité, sa puissance et sa beauté. Si on peut émettre des réserves quant au fait d’avoir réduit l’ouvrage berliozien à un opéra essentiellement comique, il faut reconnaître que la drôlerie, la vie tourbillonnante – mais aussi le panache du spectacle – répondent à l’esprit de comédie, tantôt burlesque, tantôt héroïque, qui est également celui de l’ouvrage. On se souviendra longtemps de cette arrivée colorée et chaotique – par l’arrière de la salle et pendant l’Ouverture – d’une troupe de comédiens, jongleurs, danseurs et acrobates qui investit la salle noyée sous une pluie de confettis (avant de réapparaître pendant la fameuse scène du Carnaval romain, à la fin du I). Inoubliable, également, l’arrivée du Pape dans l’atelier de Cellini, tel un Deus ex machina, monté sur un trône à roulette et flanqué de centurions romains. Avec son visage outrageusement grimé et ses ongles extravagamment longs, il fait immanquablement penser à Altoum dans Turandot !

 

 

Fougue et précision de Joseph Pons, nuances de John Osborn

Cellini étincelant au Liceu

 

Le ténor américain John Osborn (déjà présent à Londres et Amsterdam) campe un Cellini flamboyant. Sa fréquentation du répertoire belcantiste et celle de rôles plus lyriques (comme Des Grieux ou Hoffmann) lui permettent de donner toute sa crédibilité vocale à un rôle inhumain. Il livre un véritable leçon de chant dans son grand air « Sur les monts sauvages», avec un sens des nuances et du phrasé comme on l’entend rarement chez Berlioz : il est le grand triomphateur de la soirée.
De son côté, la jeune soprano colorature américaine Kathryn Lewek, dans le rôle de Teresa, apporte une vraie crédibilité à la jeune héroïne, avec sa voix fruitée et ductile, qui se joue des ornements du délicieux air « Quand j’aurai votre âge », passant par dessus l’orchestre avec aisance. Seul bémol, sa prononciation du français demeure elle, en revanche, vraiment perfectible.
On adressera le même reproche au chant du baryton italien Maurizio Muraro, Balducci au demeurant parfait de faconde comme d’autorité. La mezzo italienne Annalisa Stroppa – qui obtient une ovation méritée aux saluts – incarne un superbe Ascanio, avec un timbre à la fois rond et magnifiquement projeté, une prononciation très claire de notre langue, un entrain irrésistible dans ses deux airs. Le baryton britannique Ashley Holland fait de Fieramosca un personnage essentiel de l’Å“uvre – et non un comparse – en jouant sans complexe la carte du grotesque. Seul la basse américaine Eric Alfvarson, dépourvu du timbre, de la diction, et de la majesté sonore qu’exige le rôle du pape, s’investit en retrait de cette distribution.

On applaudira enfin le très bel engagement du Chœur del Gran Teatre del Liceu, et la belle santé vocale et scénique des ouvriers de ce Cellini, et on saluera plus encore la remarquable baguette de Josep Pons, actuel directeur musical du Liceu : sa fougue et sa précision font de lui un chef exemplaire de dynamisme et de sympathie avec cette musique. Bravo à lui et à un Orchestre du Gran Teatre del Liceu digne de tous les éloges.
Le lecteur l’aura compris, la soirée – couronnée par cinq ou six rappels – ne fut que feu, mouvement, crépitement des voix et des instruments. Signalons également, qu’avant le début du spectacle, une minute de silence a été observée par un public debout et recueilli, en hommage aux victimes des attentats de Paris survenus la veille. Pour le français que je suis, l’émotion en a été que plus forte.

 

 

 

Compte-rendu, opéra. Barcelone, Gran Teatre del Liceu, le 14 novembre 2014. Hector Berlioz : Benvenuto Cellini. Avec John Osborn, Kathryn Lewek, Maurizio Muraro, Annalisa Stroppa, Asley Holland, Eric Halfvarson. Terry Gilliam, mise en scène. Josep Pons, direction musicale.

Illustration : © A.Bofill : Benvenuto Cellini, avec John Osborn au Liceu de Barcelone

Compte-rendu, opéra. Nantes, Théâtre Graslin, le 2 novembre 2015. Viktor Ullmann : Der Kaiser von Atlantis. Avec Pierre-Yves Pruvot, Wassyl Slipak, Natalie Pérez, Sébastien Obrecht, Anna Wall. Louise Moaty, mise en scène. Philippe Nahon, direction

angers-nantes-opera-saison-lyrique-2015-2016-ullmann-empereur-d-atlantisDepuis son apparition à Amsterdam en 1975, le petit opéra de Viktor Ullmann n’a cessé de poser le cas (de conscience) de cette « musique des camps » sur laquelle la mort plane constamment comme un épée de Damoclès : Theresienstadt en l’occurrence, antichambre d’Auschwitz, où les artistes juifs trouvaient l’opportunité macabre d’une activité créatrice qu’ils n’avaient pas connue antérieurement ; il s’avère impossible d’oublier la force prégnante de ce contexte en écoutant cette modeste et délicate partition, que l’auteur n’a pu même voir représenter avant sa mort, gazé par les nazis qu’il fut en 1944. Avec ses personnages abstraits, esquissés à grand traits, la très courte durée de l’action de son acte unique (une petite heure) et la quasi-inexistence de l’action, l’œuvre paraît ainsi très problématique à la scène.

 

 

atlantis-tour-empereur-ullmann-opera-nantes-graslin-compte-rendu-critiqueC’était sans compter le travail intelligent, minutieusement élaboré, au souffle poétique constant – et dont la qualité première est celle d’une sobriété exemplaire – de Louise Moaty. La fidèle collaboratrice du célèbre metteur français Benjamin Lazar cultive ici le mystère – formidablement aidée par sa décoratrice Adeline Caron, qui a imaginé de grands parachutes blancs descendants des cintres, baignés dans d’irréelles lumières (conçues par Christophe Naillet), qui renforcent l’onirisme prégnant de la régie. Pour assurer plus qu’un succès d’estime à une entreprise aussi problématique, cette production confirme l’idée que la brièveté et la modestie apparente de l’ouvrage exige, en fait, une équipe vocale de toute première force. C’est ce qu’a su réunir l’ARCAL (dirigé par Catherine Kollen) pour la Maison de la Musique de Nanterre – où la production a initialement été montée – avant de tourner dans plusieurs théâtres, pour finir sa course au Théâtre Graslin à Nantes.

 

 

 

 

Les chanteurs-acteurs réunis dans la capitale des Pays de la Loire doivent affronter ici des tessitures particulièrement tendues, et tous s’acquittent de leur partie avec des rares talents de comédiens et des qualités vocales idoines. Dans le rôle-clé de l’Empereur, à qui revient la plus belle part dans son discours final, l’excellent baryton français Pierre-Yves Pruvot nous gratifie de son timbre clair et sonore à la fois, qui fait fi des notes aiguës dont sa partie est truffée ; il faut également saluer un engagement scénique qui force l’admiration. Très investi également, l’ukrainien Wassyl Slipak qui – dans le double rôle de La Mort et du Haut-Parleur – offre une superbe voix de basse, donnant toute leur portée aux deux belles tirades que lui offre la partition. Tout aussi exposé, le Tambour de la magnifique mezzo britannique Anna Wall éblouit autant par ses aigus souverains que par son registre grave, plutôt nourri. Enfin, bien qu’annoncé souffrant, le jeune Sébastien Obrecht ne démérite pas dans les rôles d’Arlequin et du Soldat, tandis que Nathalie Perez ravit grâce à son timbre lumineux et bien projeté.

 

 

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A la tête des treize solistes issus de l’Ars Nova Ensemble Instrumental leur directeur musical Philippe Nahon livre une lecture sans complaisance de la partition d’Ullmann, c’est à dire à la fois sarcastique, sèche, tranchante, voire burlesque. Ils comptent pour beaucoup dans la réussite de la soirée. Saluons – en guise de conclusion – l’audace de la saison concoctée par Jean-Paul Davois, qui outre ce titre-phare du XXe siècle, proposera – plus tard dans la saison – deux Å“uvres du XXIe siècle : Maria Republica de François Paris (en création mondiale) et Svadba d’Ana Sokolovic (créé cet été au Festival d’Aix-en-Provence).

Der Kaiser von Atlantis.de Viktor Ullmann à Nantes (Théâtre Graslin), à l’affiche les 2, 4 et 7 novembre 2015.

 

 

Illustrations : vue générale ; Pierre-Yves Pruvot, l’Empereur d’Atlantis © Nathaniel Baruch

Compte-rendu, concert. Paris, Philharmonie. Le 19 octobre 2015. Mahler : Symphonie N°3. The Cleveland Orchestra. Jennifer Johnston (mezzo). Franz Welser-Möst (direction).

Foule des grands soirs à la Philharmonie de Paris (Philharmonie 2) pour la venue de l’un des « Big Five » étatsuniens – le Cleveland Orchestra – dirigé par son directeur musical, le célèbre chef autrichien Franz Welser-Möst. Dès le grand fracas inaugural des huit cors, on reste impressionné par l’homogénéité et la puissance de l’articulation.

 
 

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Débute alors un état de grâce pour l’orchestre – comme pour les spectateurs – que l’on ne quittera pas de toute la soirée (1h40 sans entracte). Chaque pupitre se hisse à son summum : élégance des cordes, sonorité expressive des instruments à vents et infaillibilité des cuivres. Les trompettes et les trombones se couvrent notamment de gloire, à commencer par le trombone solo de Massimo La Rosa, au timbre velouté et doux, à lui seul porteur d’émotion, et la trompette de Michael Sachs, d’une virtuosité à toute épreuve dans les soli du « Kräftig » initial ou ceux du « Comodo scherzando », dont la dernière note semble ne jamais finir…

Si l’on se doit de citer également les percussions, saisissants par leur exactitude rythmique et stylistique, c’est bien la qualité collective de l’orchestre – et son extraordinaire équilibre de timbres – qui suscite ce soir notre admiration et soulève notre enthousiasme. Cependant, le moment le plus magique et bouleversant de la soirée, on le doit bien à la mezzo britannique Jennifer Johnston qui offre au public le plus beau « O Mensch ! » que l’on ait pu entendre : la tenue de la voix, la couleur du timbre, l’intelligence du phrasé, la pureté du grave, et surtout l’ineffable émotion qu’elle parvient à distiller par son chant, le public présent s’en souviendra longtemps comme un pur moment d’éternité…

 
 

Compte-rendu, concert. Paris, Philharmonie. Le 19 octobre 2015. Mahler : Symphonie N°3. The Cleveland Orchestra. Jennifer Johnston (mezzo). Franz Welser-Möst (direction).

  

Compte-rendu, Opéra. Reims, Opéra. Le 13 octobre 2015. Charles Gounod : Roméo et Juliette. Florian Laconi (Roméo), Kimy Mc Laren (Juliette), Jérôme Varnier (Frère Laurent), Mikhael Piccone (Mercutio), Carine Séchaye (Stéphano), Sylvie Bichebois (Gertrude), Marc Larcher (Tybalt), Marcel Vanaud (Capulet). Paul-Emile Fourny (mise en scène). Jacques Mercier (direction).

Compte-rendu, Opéra. Reims, Opéra. Le 13 octobre 2015. Charles Gounod : Roméo et Juliette. Créée à Tours en janvier 2013 (NDLR : déjà avec Florian Laconi et la sublime Anne-Catherine Gillet ; VOIR notre reportage vidéo Roméo et Juliette à l’Opéra de Tours ), et après avoir été donnée à l’Opéra-Théâtre de Metz le mois dernier, la production de Roméo et Juliette de Gounod imaginée par Paul-Emile Fourny fait escale à l’Opéra de Reims, pour deux représentations. Sans être passionnante, elle se laisse pourtant regarder. L’action se passe dans la bibliothèque des Capulets, truffés de têtes ou de bois de cerfs (très beau décor signé par Emmanuelle Favre), au milieu de laquelle trône un escalier à colimaçon qui se perd dans les cintres. Fourny fait de la famille de Juliette des chasseurs quand les Montaigus sont habillés en bohémiens, question de marquer une forte opposition (un peu facile) entre les deux familles.

Si la direction d’acteurs de l’homme de théâtre belge est un peu plus fouillée que de coutume, on est obligé de constater que la masse chorale – pour ce qui la concerne -, tente de faire de la figuration intelligente… sans toutefois y parvenir toujours.
L’interprétation musicale offre plus de satisfaction, grâce à une distribution dominée par le couple des amants malheureux et par l’impeccable Frère Laurent de Jérôme Varnier, qui sait conférer humanité et noblesse à son personnage. Florian Laconi campe un Roméo convaincant, au timbre chaleureux et ensoleillé : les aigus sont faciles et la caractérisation ne manque pas de charme, même s’il est permis de préférer Roméo plus élégiaque, qui fasse mieux ressortir cette extase morbide et cette langueur romantique propres au héros shakespearien. La lumineuse soprano canadienne Kimy Mc Laren possède la voix, la beauté et le style de Juliette. Elle sait faire passer dans son chant toute la véhémence de la passion qui la consume et la tuera. Outre ses qualités vocales, elle sait donner à cette héroïne infortunée une sincérité poignante qui a conquis le public rémois. Sylvie Bichebois tire vaillamment son épingle du jeu dans le rôle de Gertrude, sans éviter pourtant certaines minauderies.
Des autres comprimari, on distinguera le Mercutio élégant de Mikhael Piccone (à la place de Guillaume Andrieux, initialement annoncé), le Tybalt percutant de Marc Larcher et le Stéphano charmeur de Carine Séchaye.
La direction de Jacques Mercier – directeur musical de l’Orchestre National de Lorraine – offre une leçon de narration en musique : d’une précision remarquable, elle est tout entière soumise à l’unité et à l’efficacité. Sous sa battue, l’orchestre de l’Opéra de Reims, tour à tour haletant et envoûtant, ne néglige pas pour autant le raffinement de Gounod et les interludes témoignent d’un réel sens poétique.

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Compte-rendu, Opéra. Reims, Opéra de Reims. Le 13 octobre 2015. Charles Gounod : Roméo et Juliette. Florian Laconi (Roméo), Kimy Mc Laren (Juliette), Jérôme Varnier (Frère Laurent), Mikhael Piccone (Mercutio), Carine Séchaye (Stéphano), Sylvie Bichebois (Gertrude), Marc Larcher (Tybalt), Marcel Vanaud (Capulet). Paul-Emile Fourny (mise en scène). Jacques Mercier (direction).

Compte-rendu, opéra. Grand-Théâtre de Tours, le 11 octobre 2015. Puccini : Madama Butterfly. Anne-Sophie Duprels (Madama Butterfly), Avi Klemberg (Pinkerton), Suzuki (Delphine Haidan), Jean-Sébastien Bou (Sharpless), Antoine Normand (Goro), François Bazola (Oncle Bonze). Alain Garichot (mise en scène). Jean-Yves Ossonce (direction).

Puccini : Madama Butterfly à l’Opéra de Tours, avec Anne-Sophie Duprels… C’est avec un enthousiasme mérité qu’a été accueillie – au Grand-Théâtre de Tours – cette magnifique production de Madama Butterfly, signée par Alain Garichot et créée in loco en 2001. Il faut ici saluer son remarquable travail, très « wilsonien », dans sa volonté d‘épure. L’opéra s’ouvre ainsi sur un plateau nu avec, pour tout décor, un praticable bas qui symbolise la maison de Cio-Cio San. Sur les côtés ou tombant des cintres, des cloisons translucides délimitent des espaces clos et permettent de très esthétisants jeux d’ombres : le sacrifice de l’héroïne, vu ainsi au travers d’une de ses cloisons de papier, tandis que l’enfant joue juste devant, est particulièrement réussi et poignant. Mais les lumières sont ici au moins aussi importantes que les décors et l’on retiendra donc la qualité du travail de Marc Delamézière, dont les éclairages fortement dramatiques sculptent littéralement l’espace.

 

 

 

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Trop rare en France, la superbe soprano française Anne-Sophie Duprels investit le rôle de Butterfly de son tempérament de feu et de sa sensibilité passionnée. Sa voix se fait tour à tour porteuse de rêves, de nostalgie, de tourments, épousant les nuances de la partition. La chanteuse rappelle utilement que l’héroïne de Puccini n’a rien d’un papillon fragile ni d’un rossignol automate, mais requiert une tragédienne sachant doser ses effets.
(NDLR: Les tourangeaux ont pu déjà la découvrir dans La Voix Humaine précédemment produite ici même à Tours au cours de la saison dernière : voir notre reportage vidéo dédié à La Voix Humaine à l’Opéra de Tours, présentée alors en couplage avec L’heure espagnole de Ravel). La cantatrice est portée par la direction du maître des lieux, l’excellent Jean-Yves Ossonce (lequel vient d’annoncer son départ de l’institution tourangelle en 2016, après 16 ans de bons et loyaux services…) qui prend un plaisir contagieux à mettre en valeur une Å“uvre qu’il respecte visiblement.
Comme toujours sous sa direction, l’Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire Tours se montre sous son meilleur jour, c’est à dire admirable de précision et d’engagement.
On déchante par contre avec le Pinkerton d’Avi Klemberg qui n’a aucune des qualités requises par son personnage. La voix manque de puissance et de projection, l’émission est serrée et souvent brouillonne, l’acteur est falot ; bref, il livre une prestation vocale et scénique sans charme ni éclat. Jean-Sébastien Bou est en revanche un vrai luxe dans la partie de Sharpless, gratifiant l’auditoire de sa coutumière magnifique ligne de chant. Delphine Haidan possède également du répondant en Suzuki : elle allie profondeur d’approche à un portrait vocal attachant et précis. De son côté, Antoine Normand se montre suavement inquiétant dans le rôle de Goro, tandis que François Bazola demeure un solide Oncle Bonze. Enfin, Pascale Sicaud-Beauchesnais fait une élégante apparition en épouse américaine.

 

 

Compte-rendu, opéra. Grand-Théâtre de Tours, le 11 octobre 2015. Giacomo Puccini : Madama Butterfly. Anne-Sophie Duprels (Madama Butterfly), Avi Klemberg (Pinkerton), Suzuki (Delphine Haidan), Jean-Sébastien Bou (Sharpless), Antoine Normand (Goro), François Bazola (Oncle Bonze). Alain Garichot (mise en scène). Jean-Yves Ossonce (direction). Madama Butterfly à l’affiche de l’Opéra de Tours, encore le 13 octobre 2015.

 

 

Prochaine production à l’Opéra de Tours : La Belle Hélène d’Offenbach (Jean-Yves Ossonce, direction. Bernard Pisano : mise en scène et chorégraphie), du 26 au 31 décembre 2015.  

 

Illustration : © François Berthon / Opéra de Tours 2015

 

 

Compte-rendu, concert. Montreux, Auditorium Stravinsky. Le 8 septembre 2015. Hector Berlioz : Carnaval Romain. Ludwig van Beethoven : Symphonie n° 4 en si bémol majeur op. 60. Johannes Brahms : Concerto pour piano et orchestre n° 2 en si bémol majeur op. 83. Jean-Frédéric Neuburger (piano) ; Orchestre Français des Jeunes ; David Zinman (direction)

Depuis soixante-dix ans, le Septembre Musical de Montreux-Vevey est le rendez-vous des mélomanes sur la Riviera vaudoise, et en premier lieu des amateurs d’orchestre. Après le Russian National Orchestra dirigé par Hartmut Haenchen, l’Orchestre National de France placé sous la baguette d’Emmanuel Krivine et le European Philharmonic of Switzerland sous la direction de John Fiore, la manifestation vaudoise a accueilli l’Orchestre Français des Jeunes dirigé par son nouveau directeur musical, le chef américain David Zinman qui a longtemps présidé la destinée des Orchestres de Rotterdam et de la Tonhalle de Zürich.

zinman david maestro chef orchestreAprès le tour de chauffe que constitue le fameux Carnaval Romain d’Hector Berlioz, réalisé avec autant de sensibilité que de brio, la phalange hexagonale s’attaque à la Quatrième symphonie de Ludwig van Beethoven, opus plutôt discret entre les célébrissimes Troisième et Cinquième symphonies. Cette symphonie évoque un peu, par son romantisme délicat et sa poésie souriante, le Schubert de la Cinquième symphonie, avec ce même sentiment de mystère qui baigne les mesures de l’introduction lente, puis cette impression d’esprits errants dans l’Allegro vivace. Quant à l’Adagio – en référence aux sentiments amoureux qui auraient inspiré Beethoven à propos de ce thème -, Berlioz avait dit : « ce mouvement surpasse tout ce que l’imagination la plus brûlante pourra jamais rêver de tendresse et de pure volupté ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que David Zinman et l’OFJ rendent parfaitement justice à ces différentes atmosphères… avec un son qui subjugue l’oreille des auditeurs !

En seconde partie, le pianiste Jean-Frédéric Neuberger vient faire montre de son talent dans le Concerto pour piano N°2 de Johannes Brahms. Contrairement au Concerto N°1, l’opus 83 associe aussitôt l’orchestre et le pianiste. Neuberger déploie d’emblée un son profond et un phrasé parfaitement équilibré. Il fait ensuite preuve de beaucoup de fougue dans l’Allegro appassionato qui suit, s’avérant parfaitement en phase avec Zinman qui donne à son orchestre des couleurs automnales. L’Andante génère lui beaucoup d’émotion grâce à la longueur des phrases, étirées jusqu’à l’infini par le pianiste français.L’Allegretto grazioso conclusif est une conversation aussi aimable qu’enlevée, et si Neuburger fait encore preuve de moments d’éclats, il soigne surtout les transitions, offrant un babillage à la fois serein et optimiste. Après de nombreux rappels, il remercie le public en exécutant, en bis, une des nombreuses Etudes de Debussy.

En guise de conclusion, signalons au lecteur que Zinman et l’OFJ reprendront ce même programme le 18 décembre prochain à la Philharmonie de Paris – mais avec Nelson Freire comme soliste dans le Concerto de Brahms…

Compte-rendu, concert. Montreux, Auditorium Stravinsky. Le 8 septembre 2015. Hector Berlioz : Carnaval Romain. Ludwig van Beethoven : Symphonie n° 4 en si bémol majeur op. 60. Johannes Brahms  : Concerto pour piano et orchestre n° 2 en si bémol majeur op. 83. Jean-Frédéric Neuburger (piano) ; Orchestre Français des Jeunes ; David Zinman (direction).

Compte-rendu, Opéras. Festival George Enescu à Bucarest, Athénée Roumain. Les 18 et 19 septembre 2015. Deux opéras de Monteverdi. Richard Egarr, direction.

Tous les deux ans, durant une grande partie du mois de septembre (du 30 août au 20 septembre cette année), Bucarest vit en musique grâce au Festival George Enescu dont la réputation a largement dépassé les frontières de la Roumanie pour s’imposer comme l’un des plus importants d’Europe. Il propose en effet une impressionnante série de plus d’une centaine de concerts à spectre très large, en accueillant les plus grands orchestres du monde (Wiener Philarmoniker, Berliner Philharmoniker, Royal Concertgebouw Orchestra, Staatskapelle Dresden, Israel Philarmonic Orchestra, Orchestre Philharmonique de Saint Pétersbourg, San Francisco Symphony, London Symphony Orchestra…) et les meilleurs solistes (Anne-Sophie Mutter, Yuja Wang, Elisabeth Leonskaya, Fazil Say, Piotr Anderzewski, Andras Schiff, Murray Perrahia, Maria Joao Pires…). Il a aussi pour vocation de mettre en avant l’œuvre du compositeur George Enescu (1881-1955) – véritable héros national qui a longtemps vécu en France -, la plupart des concerts proposant une pièce du musicien roumain, généralement en début de programme. L’Opéra National a ainsi remonté son célèbre opéra Å’dipe, avec Davide Damiani dans le rôle-titre.

 

 

 

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L’opéra était d’ailleurs particulièrement à l’honneur de cette 22ème édition avec des exécutions concertantes d’Elektra (Pankratova, Baltsa, Schwanewilms, Pape), Wozzeck (Volle, Herlitzius) et de deux ouvrages de Monteverdi, Il Ritorno d’Ulisse in Patria et L’Incoronazione di Poppea, représentations auxquelles nous avons pu assister dans le magnifique Athénée Roumain, considéré comme l’une des plus belles salles de concert du monde.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le plateau réuni par Ioan Holender, ancien patron de la Wiener Staatsoper et désormais directeur artistique de la manifestation roumaine, s’est avéré d’une excellente tenue, parfaitement à même de rendre justice aux sublimes déclamations monteverdiennes.

Dans Le retour d’Ulysse, nous mettrons en tête la Pénélope altière de la magnifique mezzo britannique Christine Rice, qui a tout pour elle : le timbre, l’expression, la technique, l’émotion et la silhouette. Autre immense bonheur, l’Ulisse du célèbre ténor anglais Ian Bostridge, qui allie puissance à un sens rare de la nuance, passant avec génie du tonnerre à la confidence amoureuse. Excellent Télémaque d’Andrew Tortise qui sait manier l’humour. Elizabeth Watts est sensationnelle en Minerve après avoir été un délicieux Amour. Sophie Junker (La Fortune et Mélante) fait entendre un timbre richement velouté. Superbe Neptune de Lukas Jakobski, hiératique à souhait, tandis que la basse étasunienne James Cresswell apporte humanité et chaleur au berger Eumete. Enfin, n’oublions pas de citer la force burlesque d’Alexander Oliver, dans le rôle d’Iro, énorme de drôlerie jusque dans le désespoir.

Dans Le Couronnement de Poppée, le lendemain soir, la soprano anglaise Louise Adler excelle à exprimer tous les sentiments et stratégies de Poppea ; sa voix se révèle également apte à la sensualité et l’autorité, à la naïveté et à la rouerie. De son côté, Sarah Connolly fait le choix de camper un Nerone moins sensuel que juvénile, capricieux et orgueilleux au delà de l’inimaginable : elle aussi met en Å“uvre une grande palette vocale qui lui permet de nous faire croire à ses sentiments amoureux, puis de trembler à ses diktats irascibles. Marina de Liso est une belle tragédienne : son port noble et sa puissante projection vocale et déclamatoire lui permettent de composer une mémorable Ottavia. Dans le rôle d’Ottone, le contre-ténor britannique Iestyn Davies utilise les ressources de son timbre diaphane pour souligner la veulerie et la lâcheté de son personnage. David Soar campe un impressionnant Sénèque, à la voix de velours, tandis qu’Andrew Tortise fait vivre – aussi malicieusement que finement – une complexe Arnalta. Signalons également Sophie Junker (Drusilla et Virtu), Daniela Lehner (Amore et Damigella) et Joshua Ellicot (Lucano).

A la tête de la formation baroque anglaise The Academy of Ancient Music, le chef Richard Egarr privilégie la sobriété, avec un orchestre de dix musiciens seulement, qui donne un son plutôt faible et uniforme. L’objectif est de mettre le chant au premier plan en cherchant à faire naître, à l’intérieur des lignes vocales, le contraste – en nous penchant sur le second concert – entre la passion de Néron et de Poppée, la douleur des figures trahies ou la verve des personnages bouffes.

Ce sont deux grandes soirées monteverdiennes que nous avons vécues à Bucarest !

Compte-rendu, Opéra. Festival George Enescu à Bucarest, Athénée Roumain. Les 18 et 19 septembre 2015. Deux opéras de Monteverdi. Richard Egarr, direction.

Il Ritorno d’Ulisse in Patria. Ian Bostridge, tenor (Ulisse), Christine Rice, mezzosoprano (Penelope), Elizabeth Watts, soprano (Minerva), Sophie Junker, soprano (Amore & Melanto), Lukas Jakobski, bass (Tempo, Nettuno & Antino), James Creswell, bass (Seneca). L’Incoronazione di Poppea : Louise Alder - Poppea (soprano), Sarah Connolly - Nerone (mezzo-soprano), Marina de Liso - Ottavia (mezzo-soprano), Iestyn Davies – Ottone (countertenor), David Soar - bass (Seneca), Andrew Tortise - tenor (Arnalta), Sophie Junker - Drusilla/Virtù (soprano), Daniela Lehner - Amore & Damigella (mezzo-soprano), Joshua Ellicott - Lucano (tenor). The Academy of Ancient Music, Richard Egarr (direction)

 

 

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Compte-rendu, concert. Zermatt, Eglise Saint Maurice. Les 11 & 12 septembre 2015. Mozart : Concerto pour piano et orchestre n°25 en do majeur KV 503. Mozart : Trois Airs ; Schubert :Symphonie n°8 en si mineur D 759 dite « Symphonie Inachevée ». Beethoven : Symphonie n°6 en fa majeur op. 68 « Pastorale ». Brahms : Quintette avec piano en fa mineur op. 34. Scharoun Ensemble Berlin, Zermatt Festival Orchestra, Regula Mühlemann (soprano), Christian Zacharias (piano et direction)

Depuis 2005, la très chic station alpine de Zermatt, située au pied du majestueux Mont-Cervin, propose un festival de musique classique mi-septembre (cette année du 11 au 20 septembre 2015) dans différentes églises du village et de ses environs (plus un concert décentralisé à Martigny). Certes moins connu que le festival voisin de Verbier (à la programmation plus prestigieuse), celui de la cité valaisanne n’en invite pas moins des artistes de renommée internationale (Christian Zacharias, Stefan Genz ou Michel Dalberto cette année), tout en servant de tremplin à de jeunes artistes en devenir. Elle est aussi la base arrière du Scharoun Ensemble Berlin, formation composée de solistes du Philharmonique de Berlin qui, outre des concerts, animent une académie et enseignent leur savoir à de jeunes musiciens issus de conservatoires du monde entier (et qui forment le Zermatt Festival Orchestra).

  
  

  

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Le week-end d’ouverture permet de faire jouer ensemble le Scharoun Ensemble et le Zermatt Festival Orchestra, placés sous la baguette de Christian Zacharias. Le premier concert débute par le Concerto pour piano N°25 de Mozart qu’interprète Zacharias lui-même. Avec son toucher tout en délicatesse, l’allemand fait ressortir de la musique du divin Wolgang toute sa quintessence spirituelle et poétique. Même aux moments les plus calmes et les plus insouciants, le piano de Zacharias semble révéler une sorte de fragilité secrète, un doute. La grâce et la bonne humeur des échanges entre le pianiste et son orchestre sont par ailleurs un régal pour les oreilles. C’est ensuite la voix de Regula Mühlemann qui les caresse, avec trois airs composés par Mozart. La soprano suisse possède un timbre frais et juvénile, en même temps que lumineux. Son abattage est stupéfiant d’aisance et de vivacité : la netteté et la facilité des vocalises, l’agilité et la souplesse des notes piquées, la qualité des suraigus laissent pantois, notamment dans l’air de concert « Ch’io mi scordi di te ».

Le programme se poursuit avec la fameuse Symphonie inachevée de Schubert, dans laquelle le chant des contrebasses et des violoncelles retient positivement l’attention, tandis que le hautbois et la clarinette s’épanouissent dans un fondu de grande beauté. Bien qu’on aurait souhaité plus de tension dans le premier mouvement, la direction de Zacharias est efficace, et il fait en sorte que la fin du deuxième mouvement laisse l’auditeur dans l’indéfini, l’incomplet, l’éternel. Malgré de nombreux rappels, le public n’obtiendra pas de bis…

 

 

Le lendemain, on retrouve le chef et ses deux formations pour une exécution de la fameuse Symphonie Pastorale de Beethoven. Le premier mouvement est bondissant et étincelant, d’une clarté de ligne remarquable, qui permet d’entendre une palette d’effets et de nuances très large, ainsi que la suprématie d’un lumineux pupitre de premiers violons qui sont les inspirateurs de tout l’orchestre. L’Andante est phrasé avec une douceur extrême, offrant un admirable moment de contemplation calme et poétique. On revient ensuite à des impressions plus terrestres avec un troisième mouvement enjoué et allègre, dont le léger déhanchement évoque l’enivrement des danseurs après avoir bu quelques rasades de Fendant (le plus célèbre cépage suisse! ). L’orage est le moment le plus mémorable de la symphonie : l’atmosphère est chargé d’électricité, le timbalier est en pleine forme, énergique à souhait, et la tension ne se relâche que lorsque les nuages s’éloignent, pour un dernier mouvement tonique, acmé d’une joie simple et naturelle.

 

L’ouvrage beethovénien est couplé avec le Quintette avec piano de Brahms, sommet de la musique de chambre, maintes fois remanié par le compositeur, qui en avait d’abord fait un quintette avec deux violoncelles, puis une sonate pour deux pianos, avant de lui imprimer sa forme définitive. On y entend l’omniprésent Christian Zacharias entouré de quatre instrumentistes du Scharoun Ensemble, et dès le premier mouvement, le pari est gagné. L’Allegro non troppo captive dès les premières mesures du thème d’exposition, tandis que sa reprise fortissimo submerge l’auditeur. Les cordes sont naturellement très présentes, mais savent maintenir sa place au piano. Après le relatif temps mort que constitue l’Andante, le Scherzo vient redonner beaucoup de vie à l’ensemble, où Zacharias se distingue par une articulation exemplaire. Bien que le piano soit plus discret dans ce troisième mouvement, on prend grand plaisir à suivre son allure si déliée. Quant auFinale, il offre une résolution à l’avantage de tous en concluant brillamment le suprême épilogue… et on n’a pas vu passé les quarante minutes !

 

 

Jusqu’au 20 septembre, bien d’autres bonheurs et découvertes musicales attendent les mélomanes au Zermatt Music Festival… dans un cadre majestueux et à nul autre pareil.

 

 

 

 

 

Compte-rendu, concert. Zermatt, Eglise Saint Maurice. Les 11 & 12 septembre 2015. Mozart : Concerto pour piano et orchestre n°25 en do majeur KV 503. Mozart : Trois airs ; Schubert :Symphonie n°8 en si mineur D 759 dite « Symphonie Inachevée ». Brahms : Quintette avec piano en fa mineur op. 34. Beethoven : Symphonie n°6 en fa majeur op. 68 « Pastorale ». Scharoun Ensemble Berlin, Zermatt Festival Orchestra, Regula Mühlemann (soprano), Christian Zacharias (piano et direction).

Compte-rendu, concert. Gstaad, Tente du Festival. Le 5 septembre 2015. Johannes Brahms (1833-1897) : Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op.7 ; Franz Schubert (1797-1828) : Symphonie N°9 dite la « Grande ». Nikolaj Znaider (violon) ; Wiener Philharmoniker. Philippe Jordan, direction.

jordan-Philippe-Gstaad-festival-2015Célèbre pour ses pistes de skis, la petite bourgade qu’est Gstaad, située dans l’Oberland bernois, est aussi un havre pour le mélomane. Chaque été, étalé sur sept semaines, le Festival Menuhin – placé sous la houlette de Christoph Müller depuis 2002 - accueille les plus grands artistes internationaux : cette année Jonas Kaufmann, Jean-Yves Thibaudet, Cecilia Bartoli, Andras Schiff ou Zubin Mehta (avec « son » Orchestre Philharmonique d’Israël) – pour n’en citer que quelques-uns. En attendant la construction (toujours repoussée) d’une salle à l’allure futuriste commandée à l’architecte Rudy Ricciotti (Mucem de Marseille), les principaux concerts ont lieu sous la tente du festival, comme c’est le cas ce soir pour la venue de Philippe Jordan et des Wiener Symphoniker, dont il est directeur musical depuis l’an passé.

En première partie, le célèbre violoniste israëlo-danois Nicolaj Znaider, colosse de près de deux mètres, vient faire chanter son Guarnerius del Gesù, dans le célèbre Concerto pour violon de Brahms. Tour à tour, exalté, éloquent, charmeur, il subjugue autant que l’orchestre qui lui sert d’écrin. Au-delà d’une technique aguerrie et sans faille, c’est merveille d’entendre le lyrisme, le phrasé et les superbes nuances piano qu’il distille au moyen de son fabuleux instrument. Si l’Adagio possède toute la suavité attendue, l’allegro giocoso nous gratifie quant à lui d’une confondante virilité. Il offre en bis la Sarabande de Bach dont l’ineffable poésie suscite une intense émotion parmi l’auditoire… à en juger la qualité du silence qui suit !

 

 

 

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Après l’entracte, Jordan dirige la Symphonie N°9 de Franz Schubert (depuis longtemps un des morceaux de bravoure des grands orchestres symphoniques), qu’il vient d’enregistrer avec les Wiener : autant dire qu’il est en terrain connu, à tel point d’ailleurs qu’il la dirige sans partition. Le résultat est incontestablement beau, même si – dans l’Andante – le hautbois aurait pu sonner de manière plus émouvante. Prenant un tempo plutôt vif (surtout dans les deux premiers mouvements), Philippe Jordan bénéficie d’un orchestre de très haut niveau, qui fait entendre des couleurs assez automnales. Avec cette couleur sonore, l’angoisse et la tristesse demeurent bien au premier plan – lors même que Jordan se garde bien d’en rajouter en termes de pathos. Pour ne pas changer d’atmosphère, il propose en bis – après de nombreux rappels – la sublime ouverture « Rosamunde », du même Schubert, qui achève de faire fondre l’audience…

 

 

Compte-rendu, concert. Gstaad, Tente du Festival. Le 5 septembre 2015. Johannes Brahms (1833-1897) : Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op.7 ; Franz Schubert (1797-1828) : Symphonie N°9 dite la « grande ». Nikolaj Znaider (violon) ; Wiener Philharmoniker. Philippe Jordan, direction.

 

 

Compte-rendu, concert. Vilabertran (Espagne), Festival Schubert, Eglise Santa Maria. Le 20 août 2015. Lieder de Schubert, Shéhérazade de Ravel, Wesendonck Lieder de Wagner. Measha Brueggergosman, soprano. Justus Zeyen, piano.

Bien moins célèbre que son prestigieux voisin de Peralada – qui affichait cet été des noms tels que J. D. Florez, E.M. Westbroek, M. E. Cencic, K. F. Vogt ou encore Diana Damrau -, le Festival de Vilabertran, dédié au divin Schubert, n’a pourtant pas à rougir de sa programmation : D. Röschmann, Sarah Conolly ou le fidèle Matthias Goerne s’y produisent (jusqu’au 29 août) – pour ce qui concerne la musique vocale -, mais le piano (Ignasi Cambra, Ivan Martin) ou la musique de chambre (Quatuor Casals, Quatuor Klimt) y sont également fêtés. Pour cette Schubertiade 2015, c’est à la superbe soprano canadienne Measha Brueggergosman qu’est revenu l’honneur du concert d’ouverture, dans la magnifique abbatiale romane de la cité catalane, où se déroule tous les concerts.

 

 

 

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Après avoir reçu le Premier Prix du Concours de Chant de Montréal en 2002, la carrière de la chanteuse afro-canadienne a pris un formidable essor ; elle s’est produite depuis aux quatre coins de la planète. C’est l’une des personnalités artistiques les plus complètes de sa génération, et son répertoire comprend aussi bien la mélodie que le negro spiritual, l’oratorio que l’opéra. Elle ne pouvait débuter son programme sans rendre hommage au dédicataire du festival – par des lieder de Schubert donc. Le timbre chaleureux et habilement changeant de la cantatrice séduit d’emblée le public, qui peut apprécier aussi une approche très soignée du texte : une grande voix qui soit également une diseuse, voilà une magie rare…comme on peut l’apprécier dans les célèbres lieder Ganymed ou La jeune fille et la Mort (Der Tod und das Mädchen).

Après une pause qui permet à l’audience de profiter du superbe cloître roman attenant à l’église, Brueggergosman aborde le célèbre cycle Shéhérazade de Ravel. La caresse et la plénitude de sa voix – que l’on se surprend parfois à comparer à celle de Jessye Norman – y fait merveille. En plus d’une excellente diction de notre idiome, la rondeur du timbre, sa douceur chaude, la sensualité de la ligne transmettent l’émotion et la poésie du texte – comme de la musique – de Ravel. Elle poursuit avec les non moins sublimes Wesendonck Lieder de Richard Wagner, un compositeur qui met en valeur nombre de ses qualités. La précision de la diction permet là aussi une évocation poétique admirable, et la subtilité des nuances s’avère ensorcelante, notamment dans le dernier des cinq Lieder, le somptueux Traüme. En bis, elle offre un negro spiritual où son âme sensible et une émotion à fleur de peau imposent d’abord un long silence avant de laisser place à d’impétueux applaudissements.

Bref une soirée très réussie – à porter également au crédit du piano de Justus Zeyen, dont le toucher souple a su rendre justice aux atmosphères des différentes pièces. Vilabertran est un festival attachant dans un cadre enchanteur… qu’on languit déjà de retrouver l’été prochain !

 

 

Compte-rendu, concert. Festival Schubert de Vilabertran, Eglise Santa Maria. Le 20 août 2015. Lieder de Schubert, Shéhérazade de Ravel & Wesendonck Lieder de Wagner. Measha Brueggergosman, soprano. Justus Zeyen, piano.

 

 

Compte-rendu, concert. Festival Pablo Casals, Eglise St Pierre de Prades. Le 2 août 2015. Lieder de Schubert et Sextuor à cordes N°2 de Johannes Brahms. Charlotte Hellekant, mezzo-soprano. Shanghaï Quartett (& invités).

Sous le titre de « Notes croisées », la soixante-quatrième édition du Festival Pablo Casals propose, comme à sa bonne habitude, de se faire rencontrer les meilleurs musiciens de chambre du moment, habitués comme nouveaux venus, gloires consacrées comme jeunes artistes en devenir. Mais si la manifestation catalane est essentiellement dédiée à la musique de chambre, la musique vocale n’en est pas moins oubliée, comme le prouve le concert de ce soir, sis dans la magnifique église de Prades, et qui accueille la superbe mezzo suédoise Charlotte Hellekant dans un récital consacré aux plus célèbres Lieder de Schubert. Et avouons qu’il est passionnant de les entendre ici, non pas avec un accompagnement au piano – dont l’écriture s’avère pourtant comme une seconde voix répondant à celle du chant -, mais accompagnés par un petit orchestre de chambre (dont le cÅ“ur est le Shanghaï Quartett), et harmonisés avec bonheur par des musiciens aussi différents que Britten, Brahms, Reger ou Webern.

 

 

 

Brahms-Schubert © Hugues Argence

 

 

Le talent de la mezzo-soprano suédoise, sa versatilité, sa curiosité artistique, ne sont plus à prouver, puisque cette magnifique artiste est capable – de Monteverdi à Hosokawa – de se plier à tous les styles et à toutes les écritures musicales, si diverses soient-elles. Et force est de constater que l’univers schubertien convient de toute évidence à son tempérament très intériorisé et plutôt tourmenté. Belle, élégante, vêtue d’une très belle robe fleurie, Charlotte Hellekant se livre à un étonnant exercice de style et de théâtre, pliant sa voix ductile et lumineuse aux impérieuses exigences du texte et de la musique, faisant participer tout son corps – les mains, les épaules ou le dos – pour aboutir à une interprétation novatrice et totalement fascinante de ces mélodies pourtant célèbres. Elle accomplit le tour de force de passer, le temps d’un lied – souvent plus court qu’un air d’opéra – de la langueur crépusculaire (Im Abendrot) à l’humour attristé (Die Forelle) , du désespoir amoureux (Ihr Bild) à la louange hédoniste et sensuelle (Du bist Die Ruh) – avant de culminer vers l’expressionnisme bouleversant et terrible d’un Erlkönig d’anthologie.

Le temps d’un entracte pour nous remettre de nos émotions, et ce sont six instrumentistes d’exception – Hagai Shaham et Christian Altenburger au violon, Yuval Gotlibovich et Diemut Poppen à l’Alto et Arto Noras et Frans Helmerson au violoncelle – qui s’installent devant le somptueux retable évoquant la vie de St Pierre pour une exécution du Sextuor à cordes n°2 en sol majeur opus 36 de Johannes Brahms. A l’opposé d’une certaine tradition, les six instrumentistes en livre une version plutôt rude et tourmentée :les sonorités sont âpres, et l’ambiance est plus celle du brumeux port de Rotterdam une après-midi d’hiver que celle la rive ensoleillée du Rhin à Coblence d’un matin printanier. Bref, ce Brahms là – à l’aspect sauvage- ne cherche pas à plaire, et les musiciens n’hésitent pas à rudoyer parfois leur instrument pour en tirer un surplus d’expressivité. Une soirée placée sous le signe de l’émotion.

Compte-rendu, concert. Festival Pablo Casals, Eglise St Pierre de Prades. Le 2 août 2015. Lieder de Schubert et Sextuor à cordes N°2 de Johannes Brahms. Charlotte Hellekant, mezzo-soprano. Shanghaï Quartett (& invités).