25e édition du Festival du Haut-Jura France et Suisse. Du 4 au 27 juin 2010

Festival du Haut-Jura
Musiques anciennes, renaissantes et baroques.

France et Suisse
Du 4 au 27 juin 2010

Le Festival du Haut-Jura, -25è édition en 2010-, fondé il y a un quart de siècle autour de Saint-Claude, rayonne sur les départements français du Jura, du Doubs et de l’Ain, mais aussi sur le versant suisse, en des lieux chargés d’histoire et de beautés archéologiques. Sa dominante est cette année autour de la dynastie familiale Bach ; et on itinère de l’histoire médiévale (trouvères et troubadours) jusqu’à la fin du XVIIIe, et d’Italie ou Espagne jusqu’aux rives orientales de la Méditerranée et en Amérique Latine.

Ecologie sonore et thématisme

Un quart de siècle, déjà ! Le Festival du Haut-Jura, sur les deux versants du massif – le français, où il est né, l’helvétique, où il ne dédaigne pas de passer pour mieux voir le Lac d’en-bas -, est bien dans le paysage des musiques anciennes, tendance dominante baroque. Les lieux qu’il a choisis pour ses concerts se rattachent à l’art roman ou ogival puis classico-baroque, mais il aime aussi les sites naturels pour y pratiquer une écologie sonore qui n’a pas toujours été à la mode. Il a suffisamment de « bouteille » – et antérieurement, de flair – pour rallier à sa cause les illustres comme Jordi Savall ou le désormais-célébrissime Philippe Jaroussky, mais il sait s’appuyer sur des ensembles plus « régionaux » (« Arsys » bourguignon et donc voisin géographique, Pierre Cao), voire des ensembles jeunes, qui ne se sont pas encore implantés en « baroquie ». Et puis, sans emboucher les trompettes de la renommée comme d’une systématique parfois un rien cuistre, il regroupe ses interventions en thématisant discrètement.


De Veit à Carl-Philipp

Ainsi, sur les 14 concerts de l’édition 2010, 4 – en « ouverture » de l’édition –sont réservés à Bach, ou plutôt à la vaste Gens-Flumen (auraient dit les Romains pour pré-traduire une Famille-Rivière très ultérieure), une Bach-Familie dont le rayonnement commença bien avant le Père de la Musique, alias Johann-Sebastian. Sept générations depuis l’ancêtreVeit (mort en 1557), müller (meunier) qui savait écouter et traduire le chant de l’eau en son moulin, en bon « cithariste », jusqu’aux fils de J.S, dont quatre très remarquables compositeurs qui vécurent jusqu’à la toute fin du XVIIIe , et même une descendance moins glorieuse qui rejoindra…les temps du post-romantisme. Le plus grand donc, aura comme l’explique Pierre Cao, « au cœur de cette immense famille d’être le passeur : dépositaire de toute une tradition à la fois musicale et spirituelle, puisant ses racines dans les premiers mots de Luther et les premières mesures de Schütz, à la croisée d’une Europe où déjà les musiciens ne connaissent pas de frontières, J.S. va naturellement opérer une synthèse des siècles accumulés en s’imprégnant de sa propre légende familiale ». Cette légende, il l’avait prise suffisamment au sérieux pour dresser en 1735 une généalogie et des notices biographiques sur 53 membres de la famille, constituant ainsi un « lexique qui semble tracé d’une main quelque peu anxieuse et subtilement orgueilleuse » : cette dynastie-là valait bien celles où circulait un « sang bleu » mais pas forcément autant de dons d’intelligence sensible et où on se donnait seulement « la peine de naître ».Le père de J.S., Johann Ambrosius, nous apprend Umberto Basso, avait déjà rassemblé en anthologie de nombreuses œuvres de la Maison Bach, et J.S. continua ce recueil (Alt-Bachisches Archiv), le transmettant à son fils Carl-Philippe, ce qui a permis de retrouver au début du XXe 9 motets, 6 cantates, 4 arias et un lamento de Johann, Heinrich, Johann-Christoph, Georg-Christoph et Johann-Michael. De toute façon, l’on s’y perd un peu à a cause des prénoms en homonymie : les formateurs de Johann-Sebastian s’appelaient tous deux Johann-Christoph, oncle et grand frère. L’oncle (1642-1703) était une « sorte de préfiguration de son illustre neveu, et au demeurant – selon Luc-André Marcel –un pète-sec, assez agressif, ayant souci de son renom comme de son art, protestant sans cesse devant le Conseil de l’insuffisance de sa rémunération qui l’astreint à train de vie trop médiocre, exigeant la reconstruction complète des orgues de son église »…Bref, la part la moins conviviale d’un comportement intransigeant qui laissera plus que des traces chez J.S…


Une famille formidable

Arsys Bourgogne cherche donc des œuvres auprès de Johann (1604-1673), Johann-Christoph l’oncle, Johann-Michael (1648-1694), un autre oncle, avant de donner la parole au sublime Motet Jesu Meine Freude (BWV 227) de J.S., puis à deux des fils, Johann-Christoph-Friedrich, et l’encore plus connu, inventeur et libertaire Carl Philipp. Pierre Cao donne un fil conducteur au récitant qui nous entraîne en cette saga : « un griot, comme dans la tradition africaine, qui fait à nouveau résonner toutes ces voix chuchotant par delà les siècles une histoire hors du commun, une parcelle d’enchantement ».En Suisse, le lendemain, un autre récitant – le musicologue Gilles Cantagrel, (« Herr absolut Bach » en langue française) – fait « revivre Johann-Sebastian dans le rôle du père de famille, donnant des conseils à sa jeune femme (la 2nde) Anna Magdalena – celle du Petit Livre de Clavier -, voulant écouter des œuvres de son fils Carl-Philipp, de ses collègues allemands (Hasse, quoi deviendra en Italie « il divo Sassone » ; Petzold) ou français (le plus illustre d’une autre dynastie, François Couperin)» . Nul doute que cette évocation « chaleureuse ambiance de Hausmusik –musique à la maison – ne ressemblera guère à l’atmosphère du film-culte de J.M.Straub, « La Petite Chronique d’Anna-Magdalena », où Gustav Leonhardt jouait un J.S.d’une austérité quasi-glaciale ! Puis Michel Laplénie dirige 4 chanteurs et 2 instrumentistes de son groupe Sagittarius. Encore un voyage de noces chez les Bach avec les Talens Lyriques de Christophe Rousset qui, avec la soprano Céline Scheen, interprètent la Cantate BWV 202, dite du Mariage, et sans l’autre Cantate profane (le Café) font revivre les transcriptions par J.S. de ses concertos pour les « vendredi (du Café) Zimmermann », où l’on musiquait très joyeusement. Quant au 4e « Dynastie Bach », il revient aussi vers le seul J.S. et ses œuvres pour deux clavecins : Elisabeth Joyé – une grande concertiste et enseignante -, qui a formé le talent de Benjamin Alard, « révélation aux Victoires 2008 » – et son jeune disciple sont aux claviers.


Solitude où je trouve une douceur secrète

Philippe Jaroussky, « forcément sublime », comme aurait dit Marguerite Duras… Avec l’ensemble Aratserse qu’il a fondé il y a huit ans, le voici en une « Purcell Night » qui lui permettra de faire rayonner la joie mais aussi la mélancolie du musicien anglais mort aussi jeune que Mozart. Le contre-ténor a récemment déclaré à Bertrand Dernoncourt que comme pour beaucoup d’artistes, la musique classique aide « à trouver des réponses à l’angoisse de la mort ». En amont de ce « terminus », n’y-a-t-il pas le « O Solitude », par lequel Purcell enchante et rêve, comme en écho de ce que les poètes français de son siècle ont su dire : « J’écoute le bruit des ailes du silence qui vole dans l’obscurité …Oh que j’aime la solitude, que ces lieux sacrés plaisent à mon inquiétude… », selon Saint-Amant. Et bien sûr, La Fontaine : « Solitude où je trouve une douceur secrète, lieux que j’aimai toujours… ». Puis les Sacqueboutiers de Toulouse (Jean Pierre Canihac) et Ludus Modalis (Bruno Boterf) s’unissent pour la grandiose cathédrale monteverdienne des Vêpres, qui trois ans après Orfeo – début de l’histoire de l’opéra – ouvrent en gloire un chapitre de l’histoire sacrée d’Occident. Le travail interprétatif est ici renouvelé par les colorations instrumentales très pures et vivantes des Sacqueboutiers, par l’emploi d’un diapason élevé (celui de l’Italie du nord au début du XVIIe) et du tempérament « mésotonique » favorisant la netteté des intervalles. Tout un travail en amont dont le musicologue français ultra-spécialiste de Monteverdi, Denis Morrier, donnera en avant-concert les significations, en faisant le point sur la recherche actuelle dans ce domaine. C’est un musicien évidemment moins connu du grand public que l’ensemble Suonare e cantare (Jean Gaillard) met à l’honneur : John Dowland (1562-1626), dont au moins la devise latine en jeu de mots ne peut laisser insensible : « semper Dowland, semper dolens » (toujours souffrant). Et dont les compositions se rapportent aux manifestations de la peine, ses Lachrymae (Larmes), ses Flow of tears (idem dans la langue de Shakespeare) faisant foi. Mais il n’y a pas que tristesse chez Dowland, on s’en apercevra dans d’autres pièces de ce concert, notamment avec un écho du côté du pittoresque (Captain) Tobias Hume.


Colonnes d’Hercule et vol de la Fenice

Et d’ailleurs on se souvient que ce dernier compositeur-pas-comme-les-autres nous avait été révélé par Jordi Savall-instrumentiste. Voici notre Catalan universel qui revient avec ses Hesperion XXI et Capella Reial de Catalunya : avec Montserrat Figueras , ces artistes aux programmes si originaux et « humanistes alternatifs, proches de la culture populaire » échangent dans « L’Esprit de la Danse » quelque part dans un « Orient-Occident » où des musiciens de 5 nationalités jouent allemand, français,turc, berbère, rhodien, marocain, afghan, espagnol et latino-américain. Méditerranée comme Mère… de toutes les musiques, lieu géométrique selon les thèses et les recherches de l’historien Fernand Braudel, et encore au-delà des Colonnes d’Hercule (Gibraltar, pour les modernes) ou des routes de caravanes vers l’Asie, quels beaux voyages depuis le Haut-Jura ! Selon le même esprit, un autre grand voyageur, Gabriel Garrido l’Argentin et le « Flamboyant Baroque », nous emmène avec son ensemble Elyma vers le Siècle d’Or espagnol, là où le Soleil ne se couchait jamais sur terres et mers. En rétroaction chronologique, un Diabolus in Musica (naguère, c’était l’intervalle du triton, mon Dieu, comme on a fait plus diabolique-sonore depuis !) conduit par Antoine Guerber va en naissance de la chanson aux XIIe et XIIIe, donc vers la poésie subtile des trouvères et des troubadours contant » la fin amor ». Invités traditionnels du Haut-Jura, les « German Brass » dirigés par Enrique Crespo « sonnent en voix et cuivres le faste » du magicien vénitien Giovanni Gabrieli et du moins connu Mikolaj Zielenski. Et comme aime ici les « jeunes talents », l’Ornamento allemand (dirigé par le contre-ténor Flavio Ferri Benedetti) va de Monteverdi en Porpora et de Telemann en Haendel. Quant à la Fenice – le mythique oiseau qui rejaillit des cendres du temps -, son oiseleur-poète Jean Tubéry lui donne pour mission d’illustrer « Il canto degli uccelli », en renaissance et baroque, de Janequin à Monteverdi. Rejoignant ainsi une recherche d’écologie des sons, puisque ce concert est donné en liberté de plein air au Site du Niaizet…

25e Festival du Haut-Jura. Du 4 au 27 juin 2010. Saint-Claude, Morez, Saint-Lupicin, Pratz, Salins, Lelex, Moirans-en-Montagne (France) ; Le Sentier, Nyon (Suisse). 15 concerts, propos de présentation, visites de musée et bâtiments, conférences. Vendredi 4 juin, 20h30 ; samedi 5, 20h30 ; dimanche 6, 18h ; jeudi 10, 20h ; vendredi 11, 20h30 ; samedi 12, 20h30 ; dimanche 13, 17h et 20h ; vendredi 18, 20h30 ; samedi 19, 20h30 ; dimanche 20, 20h ; vendredi 25, 18h et 21h ; samedi 26, 20h30 ; dimanche 27, 16h. Information et réservation : T. 03 84 45 48 04 ; www.festivalmusiquehautjura.com

Robert Schumann: Genoveva. ONL, Jun Märkl Lyon, Paris, les 5 et 7 juin 2010

Robert Schumann,
Genoveva
, 1850

Lyon, Auditorium, samedi 5 juin 2010
Paris, Salle Pleyel, lundi 7 juin 2010

Version de concert
O.N.L. , Chœur Orchestre de Paris, solistes : dir. Jun Märkl


On a tellement dit que Schumann n’était pas un bon symphoniste…alors, son opéra ! Vous avez dit : opéra ? Oui, le seul qu’il ait mené à bon port : Genoveva, ici donné dans sa version de concert. Et en cette année d’anniversaire-naissance, voilà une superbe occasion de nuancer les jugements tout faits sur le compositeur qui, en 1849, et à travers une légende médiévale lance un regard d’une beauté troublante sur l’amour toujours menacé.

Prière du soir et du matin

« Connaissez-vous ma prière du soir et du matin ? C’est l’opéra allemand », disait Schumann en 1842. Très ressourcé à La Flûte Enchantée mozartienne, à Fidelio de Beethoven, à son prédécesseur immédiat Weber qu’il admire tant, et avec moins d’essais que n’en fit Schubert dans ce domaine, l’auteur du Dichterliebe ne figure pas au palmarès des « compositeurs lyriques allemands du XIXe ». Est-ce à cause de l’écrasante rivalité que lui fit subir – à Dresde même, où ils travaillèrent « ensemble », – l’œuvre géniale d’un certain Wagner, alors « père » de Tannhaüser et de Lohengrin ? Il y a surtout la pression sociale, culturelle et quasi-commerciale qui en cette époque exige qu’un compositeur digne de ce nom s’illustre avant tout à la scène, où l’on est cerné par les Italiens et Rossini – « Rossini über alles », disait à Vienne un Beethoven douloureusement ironique -, puis « la descendance » complexe et si riche où étincellera Verdi, et aussi par « Il Signor Giacomo », ce Meyerbeer dont le critique Schumann ferait volontiers sa « tête de turc » mais dont il ne peut que reconnaître et subir le rôle de modèle international…

J’hamlétise

Le même jeune Schumann, à vingt ans, ne jurait côté théâtre, que par Shakespeare – « j’hamlétise », aurait-il pu dire comme un poète du siècle suivant -, et il ne cessera plus de caresser l’idée d’adaptations lyriques de son idole anglaise. Tout comme, en littéraire absolu qu’il demeure toute sa vie, il songera à son cher Hoffmann, puis au fascinant Faust, à l’Espagnol baroque Calderon, puis à Byron, – en tout, une vingtaine de projets, esquisses et ébauches -, en recherche d’une « œuvre d’art totale » que son collègue sinon ami Wagner – dont il reconnaît avec objectivité le pouvoir créateur, la réciproque demeurant fluctuante de Richard à Robert – est en train de faire passer dans le réel. Des approches d’opéra, certes – les Scènes de Faust, vrai-faux opéra comme La Damnation berliozienne, une « musique de scène bâtie en mélodrame », Manfred d’après Byron – mais un seul opéra qui « joue le jeu », Genoveva, d’ailleurs vite passé aux profits et pertes de la postérité qui recopiera sans se lasser par un réexamen les stéréotypes sur Schumann invalide symphoniste et bien sûr « lyrique de scène ». L’affaire est embrouillée, parce que cela coexiste avec des musiques chorales et orchestrales, elles-mêmes voisinant avec l’oratorio, et dont Le Paradis et la Péri, Le Pèlerinage de la Rose et le Requiem pour Mignon donnent les images hautement poétiques. On voit bien aussi qu’avec son unique opéra Schumann puise dans la mode médiévale, revenue en honneur avec le romantisme qui joue avec la notion de paradis perdu (et parfois pour des raisons de re-conversion idéologique, vers la rédemption chrétienne contre la modernité dans l’histoire en marche par la Révolution).

« Une page d’histoire de la vie humaine »

Mais qu’en est-il en arrière-plan symbolique de cette œuvre commencée au printemps 1847 et achevée à l’été 1848 – c’est une marche sinon forcée, du moins fort convenablement rapide pour Schumann qui alterne l’écriture foudroyante et le perfectionnisme procrastinateur, d’autant qu’à la scène il continue son Faust et profile son Manfred -, mais qui souffre dès l’origine d’un bâti dramaturgique bien composite. Sur donnée de légende médiévale, Tieck et Hebell (à qui il empruntera le texte de son bouleversant mélodrame voix-piano, L’Enfant de la Lande) sont « retravaillés »pour adaptation par son ami Reinick. Car Schumann, le plus cultivé des musiciens, n’a pas la délicieuse et égoadmiratrice simplicité de Wagner qui s’écrit d’emblée ses livrets (peut-être aussi Richard n’a-t-il pas l’intime conviction du génie spécifique des poètes et des romanciers de tous les temps, mais c’est une autre histoire), et en déléguant il erre trop longtemps. Même si tardivement il cherche à réinstaurer davantage d’équilibre entre «Märchen hagiographique de Tieck, qui écrit d’après la Légende Dorée et le ténébreux romantisme de Hebbel », en court-circuitant la « fade adaptation » de Reinick et en composant « une page d’histoire de vie humaine »

Le fiasco de sa vie

On est en Haut-Moyen-Age, à Trêves, où un Siegfried (ne suivez pas mon regard vers…), comte palatin, part guerroyer avec Charles Martel contre les Infidèles, et confie sa belle et vertueuse épouse Geneviève (de Brabant) à son intendant Golo (ne confondez pas avec une autre orthographe de la 2nde syllabe). L’opéra nous contera les jeux de l’amour et de la machination remplaçant le hasard pour Golo, très épris de la châtelaine, et qui fait appel à sa nourrice Margaretha – un brin sorcière – pour perdre une Geneviève un temps sensible à ses avances. Sur le plan de l’écriture dramaturgique et musicale, Schumann innove à sa façon sophistiquée et en se montrant, dit Rémy Stricker… « tout à fait inefficace, avec un jeu de connexions thématiques infiniment plus subtil que le leitmotiv et qui fonctionne le plus souvent par allusions. » La durée, l’éloignement et le tressage des « citations » font que « cette manière de faire appel au subconscient auditif est moins repérable que les balises wagnériennes. » On y ajoutera que les « numéros s’enchaînent », les récitatifs sont plutôt mélodiques, et les arias tirent vers la déclamation. « Dans ce ton universellement lyrique, l’orchestration très fine » gomme les contrastes… Bref, une sorte d’anti-opératisme- au sens spectaculaire du terme – qui dessert la cause publique en intériorisant l’action et l’expression générale ou particulière. Et Schumann, qui croyait avoir composé une œuvre capable de l’imposer sur la scène européenne, se heurte à la concurrence « loyale » de Lohengrin, à la « déloyale » du Prophète de Meyerbeer ( son article de critique sera remplacé par…une croix mortuaire !), à des interprétations sans ressort et tardives (la révolution de I848 en Allemagne change les plans) : en tout trois représentations ( à Leipzig, juin 1850 :un succès d’estime), et une posthume par Liszt (en 1855, à Weimar), qui en 1850 lui avait préféré…Lohengrin. « Ce demi-succès, commente Brigitte François-Sappey dans son indispensable ouvrage chez Fayard, est le fiasco de sa vie ».

Robert et le rapt de Clara ?

Scrutant plus avant les structures musicales et psychologiques de Genoveva, B.François-Sappey tente une passionnante lecture en profondeur du livret et de sa traduction par Schumann, en s’appuyant notamment sur la complexité du personnage de Golo, qui pourrait se contenter d’être « le méchant-point-à-la-ligne », mais en réalité forme avec Siegfried et Geneviève un trio qui anticipe sur la géométrie du Tristan wagnérien (avec Isolde et le Roi Marke).En ces temps printaniers d’Onfrayosité galopante, la France redispute pour savoir si l’œuvre freudienne, comme un certain sonnet d’Oronte chez Molière, « est à mettre franchement au cabinet », et si l’interprétation par la psychanalyse est un vrai (cache ?) -« misère de la philosophie ». En tout cas, les ouvrages de qualité – et dans la seule langue française – n’ont pas manqué, ces 30 dernières années, pour évoquer un diagnostic rétrospectif des raisons et modalités de la folie schumanienne, de ses rapports avec le génie : Christian David, Philippe André, Michel Schneider, Rémy Stricker, Brigitte François-Sappey ont travaillé à la lumière de notions qui permettent de mieux sonder les énigmes : la folie et l’inspiration, la lecture de l’atteinte physiologico-psychiatrique (3e stade de la syphilis, paralysie générale, psychose maniaco-dépressive ?), la construction symbolique et subconsciente de l’œuvre autour des traumatismes enfantins et ultérieurs…. B.François-Sappey insiste, à partir de la très originale ambivalence de Golo – « est-il bon, est-il méchant ? », selon la question du théâtre de Diderot ? -, sur une identification possible et même fort lisible de Robert avec le «chevalier-musicien » qui dérobe la femme de son seigneur-mentor parti faire le héros, au cœur d’un trio où sa culpabilité du « rapt » de Clara Wieck enlevée à son Père n’aura cessé de le tourmenter jusqu’à se transformer, les derniers temps de sa vie, en obsession d’un rachat de la faute. Sont-ils tous « manipulés » d’en haut par un destin – pour reprendre la notion romantique -, ou d’en bas et en eux-mêmes par les pulsions d’un inconscient dont on saura « plus tard » la prégnance et, parfois, les moyens de le « raconter » pour tenter de l’exorciser ?

Une affligeante erreur judiciaire ?

Quoi qu’il en soit de ces lectures, la version de concert inscrite dans la saison lyonnaise et dirigée par Jun Märkl est superbement à sa place dans une célébration schumannienne (1810-2010) qui peut ici donner l’occasion de réparer « l’une des plus affligeantes erreurs judiciaires de toute l’histoire musicale », comme la dénonçait le musicologue Alfred Einstein. En l’absence remarquable de l’Opéra Lyonnais – qui eût bien fait de se pencher sur « le cas Genoveva », c’était l’année ou jamais… -, nous serons donc à l’Auditorium, puis les Parisiens à la Salle Pleyel, en situation idéale d’appréhender les beautés musicales complexes, même si trop peu « spectaculaires » de cet opéra si unique, ses tensions vers un lyrisme sombre et parfois éthéré, ses aspects de fantastique aussi où le fait basculer Margaretha. L’Orchestre National (ONL) qui sous la baguette de son chef titulaire, montre d’éminentes qualités symphonistes pour ce compositeur, sera renforcé par le Chœur de l’Orchestre de Paris (dir. Didier Bouture et Geoffroy Jourdain). Les quatre principaux solistes, eux aussi allemands, témoignent par leur présence et leur engagement, de l’importance d’un tel événement. Matthias Goerne (Siegfried) est probablement le plus éminent schumannien du quatuor– ses concerts et ses enregistrements de lieder en témoignent hautement -, Anna Schwanewilms – qui a déjà été Genoveva sur scène – est une éminente straussienne et wagnérienne, ainsi pour ce dernier domaine, que Birgit Remmert ; il reviendra au jeune Matthias Klink, plutôt connu comme mozartien, de traduire la sombre complexité de Golo. Puissent-ils tous nous faire atteindre, par les voies schumanniennes, au même pays rêvé que les lecteurs de Proust « reconnaissent » quand le Narrateur-enfant regarde les projections de la lanterne magique où Golo et Geneviève de Brabant cheminent et souffrent : « Je ne peux dire quel malaise me causait cette intrusion du mystère et de la beauté dans une chambre que j’avais fini par remplir de mon moi… » Allez, en avant la transtextualité, et vivez-la bien aussi dans les salles de concert !

Schumann: Genoveva, opéra romantique. Lyon, Auditorium, samedi 5 juin 2010, 20h30 ; Paris, Salle Pleyel, lundi 7 juin, 20h. O.N.L., Choeur Orchestre de Paris, Solistes, dir. Jun Märkl. Robert Schumann (1810-1856) : Genoveva (version de concert). Information et réservation : Lyon, T. 04 78 95 95 95 ; www.auditorium-lyon.com et Paris : www.sallepleyel.fr

Lire aussi notre dossier Genoveva de Robert Schumann

Illustrations: Robert et Clara Schumann (DR)

Rencontres Contemporaines Lyon, Haute Loire. Du 11 au 30 mai 2010

16èmes Rencontres Contemporaines
Lyon, Haute Loire

Du 11 au 30 mai 2010
Monastier, Moudeyres (43), Lyon (69)

Le « petit », modeste mais décidé festival de Haute-Loire, maintenant décentralisé dans l’agglomération lyonnaise pour certaines manifestations, présente en son édition printanière 4 programmes très variés : orgue (avec rappel baroque) et deux créations (Lenot, Campo) par J.C.Revel. Et aussi « Sextuor à cordes op.62 », trio hautbois-flûte-harpe (de K.P.Bach à Carter, Bacri et Pécou), et le Sextuor vocal d’Alain Goudard (de Lejeune à Evangelista, Forget à Combes-Damiens).


Ma prétendue froideur

« Si vous n’étiez pas vous-même, qui voudriez-vous être ? ». Il y a 25 ans, le compositeur Jacques Lenot répondait – dans le cadre du Questionnaire dit de Proust , vous savez, quand à 14 ans Marcel avouait qu’il aurait bien voulu être Pline le Jeune, mais que ses auteurs préférés s’appelaient Mozart, Gounod et Meissonnier, on peut avoir presque tout faux à cet âge- : « Un chat ». Si, enhardi par la formule conviviale des Rencontres Contemporaines – où l’on invite souvent les compositeurs à venir parler de leurs œuvres – , vous aviez envie d’apprendre si le compositeur a changé d’animal- double, vous pourriez toujours aussi lui rappeler qu’en 1985, il avouait que sa caractéristique principale était « ma prétendue froideur ». Et aussi, sur « la plus grande détestation » : « Ceux qui me dérangent et les indifférents ». N’étant pas dans les seconds – puisque vous poseriez des questions -, espérant éviter de rester dans les premiers, vous auriez en somme vos chances le 30 mai, lors du 5e concert de la session « Haute-Loire et Lyon ». D’autant qu’en vous référant au site de l’IRCAM, vous auriez noté que Jacques Lenot, auteur « autodidacte », sériel mais en liberté dans cette écriture, boulézien mais sans allégeance, solitaire et austère, est aussi depuis longtemps « interrogé » par la musique –de Renaissance en Baroque – donnant des « leçons de ténèbres » et énonçant « la grâce » en différents états (« déchaînement de la grâce », puis « enchaînement », et encore « soliloque », selon des titres dans son œuvre). Et ici, c’est pour l’orgue – dont claviers et pédalier l’inspirent autant que l’espace du piano – qu’il fait créer un « O vos omnes », « exercice d’artisanat furieux » (tiens, Char et Boulez ?) « pour stricte écriture en trio, avec ritournelles, figures obsessionnelles et références à Roland de Lassus dont le souvenir d’une audition en 1990 m’imprègne encore ».


L’orgue porte l’histoire

Car il y a de l’orgue à l’Abbatiale du Monastier-sur-Gazeille, parce que, disent les organisateurs des Rencontres haut-ligériennes, « en 2009 on a eu un 1er concert de cet instrument, et très bien reçu ». Donc, on avance, sans parti-pris, sans ligne éditoriale stricte avec risque de sectarisme. Un peu au coup de cœur, pour des auteurs, pour des œuvres, et bien sûr des paysages qui inspirent de hauts sentiments, le goût de la méditation réflexive, quelque part entre les plateaux « sous le Mézenc » (et leurs « vallées » plus habitées). A l’orée de la 16e année, plus que jamais le sous-titre de « work in progress » (l’œuvre en avancée) cher au XXe et à ses suites, s’impose. Monastier, mais on y ajoute le joli village de Moudeyres : tout comme en 2009 on avait décidé de décentraliser une partie des concerts, et de s’établir dans l’agglomération lyonnaise. La formule en deux époques est maintenue, volet ouvert sur le printemps « entre Ascension et Trinité »(la référence au calendrier liturgique n’est pas déplacée en ces vieilles terres chrétiennes !), et volet se refermant sur un automne déjà avare de lumière (fin octobre). Au printemps, 2 créations mondiales, 4 programmes en 5 concerts, et en raisonnable pédagogie, un mélange d’œuvres vraiment contemporaines et de partitions du baroque au romantisme. C’est justement le concert d’orgue au Monastier qui assemble le plus nettement l’ancien et le nouveau, selon un esprit de recherche qu’incarne bien l’interprète Jean-Christophe Revel, à la fois « baroqueux » et passionné par la musique d’aujourd’hui, persuadé que « l’orgue est plus que le témoin de l’histoire : il porte l’histoire». A hier (XVIe et XVIIe), J.C.Revel demande les témoignages des Italiens Claudio Merulo et Girolamo Frescobaldi, de l’Espagnol Juan Cabanilles et du Français Louis Couperin, dont les Fantaisies sont jouées en alternance avec O vos omnes de Jacques Lenot. A ce dernier aujourd’hui, J.C.Revel joint une autre création, Le Livre des Caractères, dont l’auteur Régis Campo est aussi en contraste –« une œuvre ludique, remplie d’humour et de couleurs »- avec celle, rigoureuse, complexe, d’inspiration sévère, parfois mystique, de Jacques Lenot. Régis Campo (né en 1968), élève de Gérard Grisey, conseillé par Henri Dutilleux, a eu beau écrire une « 2e Symphonie Moz’art », un « Happy Birthday » ou un opéra-bouffe d’après une pièce de Copi, une part de sa composition est tournée vers du moins fantaisiste, et son Livre des Caractères, « pour un orgue baroque ( dont J.C.Revel m’avait révélé la richesse en créant mon Livre de Sonates) s’inspire très librement des caractères humains que nous connaissons à travers nos semblables et nous-mêmes ». En écho du travail dédié à J.C.Revel, un « Ordinaire minimal gris » de Boris Clouteau qui décrit sa pièce en « immense jouet, déclinaison sur le gris, travail sur le fer, feuille d’ocre et de carmin zébrée », et un Capriccio du compositeur-organiste Bernard Foccroule.


Un op.62, du sextuor, et des Anges

Même principe d’équilibrage avec le concert de Sextuor op.62, et petit jeu de piste à propos de la partition brahmsienne que cet ensemble à cordes (l’un des rares sextuors permanents en Europe, ancré dans la région Nord-Pas-de-Calais) joue : un op.106 n°2, qui ne saurait être le Sextuor op.18 (1er , qui servit de leitmotiv aux « Amants » de Louis Malle) ou l’op.36 (2e). Peut-être une adaptation des lieder op.106 ? (Au fait, « op.62 », demandez-leur si c’est en hommage, via le catalogue beethovenien, à l’Ouverture de Coriolan ?)… Donc outre Brahms, une partition de Frank Bridge (1879-1941, « compositeur d’une extrême modestie, d’écriture et de métier remarquables », en disait Claude Rostand), et le Sextuor (2003) de Valéry Arzoumanov, dont les deux membres russes d’op.62 (Michel Gershwin et Paul Guerchovitch) ont introduit la musique dans leur groupe. V.Arzoumanov, né en Russie (1944) et émigré-expulsé en France (1974), a suivi l’enseignement de Messiaen, écrit une œuvre abondante où la musique de chambre tient une place privilégiée, et enseigne l’analyse musicale au Conservatoire de Rouen. Unité d’inspiration actuelle avec Résonance Contemporaine d’Alain Goudard, un ensemble vocal féminin (à 6), fondé en 1995 et qui a déjà créé 70 œuvres de 33 compositeurs. Et célébration, avec Messe Brève, du 1er auteur créé dès 1996 par « R.C », Jean-René Combes-Damiens, qui écrit : « Aucune envie d’un quelconque prosélytisme mais l’intégration au sein même d’une pratique liturgique particulière, un ensemble plus intime, porté au recueillement, sensible à la finesse de l’écoute ». « R.C. » s’est voué particulièrement au « sacré » dans un répertoire vocal large, et son concert est « placé sous le signe des anges musiciens » : extraits de la Messe des Anges, de Jacques Lejeune, Songs of innocence and experience, de José Evangelista, Magnificat de Jean-Claude Wolff, Litanie à la Vierge, de Philippe Forget. Gageons qu’il ne s’agit pas ici d’Anges Rebelles entraînés dans le thème de la Chute par les peintres Renaissants, ni de ceux présentés dans leur « hiérarchie » et « tous terribles », ainsi que les devine Rilke…


Un maître-livre d’écologie sonore

Et on retrouve au tout-début de la chronologie du Trio Hautbois flûte et harpe (P.A.Escoffier, Virginie Reibel, Valeria Kafelnikov) un clin d’oreille au franc-tireur et fils-prodig(u)e Bach, Karl-Philipp, avec une sonate en trio « sanguine et mélancolique ». Puis ça descend au XXe-XXIe, ne fût-ce qu’avec l’hommage à un des plus grands compositeurs américains, Elliott Carter, allègre centenaire et un peu au-delà (né en 1908…), dont l’opéra était titré en forme de question « What new ? ». Les aînés – Klaus Huber, Toru Takemitsu, Hanns Eisler, Franco Donatoni – y sont joints aux cadets Français, Nicolas Bacri et Thierry Pecou. La harpiste V.Kafelnikov ajoute avec enthousiasme « une pièce géniale », The Crown of Ariadne de Murray Schafer. Ce Canadien, né en 1933, compositeur généreux, est ici surtout connu pour son rôle d’écologiste du sonore, grâce à son livre pionnier (« le paysage sonore », diffusé en France dès 1979 aux éditions J.C.Lattès), et ce sera belle occasion d’écouter son imaginaire entre Ariane, Labyrinthe et symboles musicaux (les grelots de chevilles ..) du Moyen-Orient.

Haute Loire (Monastier, Moudeyres, 43) et Lyon, Rencontres Contemporaines. 5 concerts. Du 11 au 31 mai 2010. Mardi 11, 20h30, Lyon et jeudi 13, 18h, Monastier-sur-Gazeille (43). Samedi 15, 18h, Moudeyres (43). Samedi 22 , 18h ; dimanche 30, 17h, Monastier. Présentation du concert le 15 et 22 à 14h, le 30 à 15h30. Information et réservation : T. 04 78 64 82 60/ 78 27 39 64 ; www.rencontres-contemporaines.com

Andreï Korobeïnikov, piano. Récital Schubert, Beethoven Lyon, salle Molière. Mardi 27 avril 2010 à 20h30

Andreï Korobeïnikov,
piano

Lyon, Salle Molière
Mardi 27 avril 2010, à 20h30

recital Beethoven-Schubert Beethoven.

La série chambriste lyonnaise « Fortissimo » termine sa 1ère saison en invitant Andreï Korobeïnikov. Ce très jeune pianiste russe déjà fort reconnu internationalement s’affronte au défi capital de l’op.106 beethovenien, puis à une autre poésie, plus intime, celle des Impromptus de Schubert.

Beethoven et son bonheur

D’après une formule célèbre, « il faut imaginer Beethoven-Sisyphe heureux ». Beethoven remontant perpétuellement son rocher maudit, son caillou du Destin qui sait si bien « frapper à la porte », et d’Heiligenstadt (la conscience de l’irrémédiable surdité) en crises si douloureuses qui concernent l’intime affectif (la Bien Aimée Absente, l’impossible neveu Karl) et le face-à-face du Compositeur avec l’œuvre qui se dérobe en « exigeant » le tâtonnement perpétuel ( ah les Esquisses, l’inverse du « je ne cherche pas, je trouve » de l’heureux Picasso !)… On en oublierait que les temps de bonheur furent intenses, et que même à partir de 1802 (le Testament d’Heiligenstadt), la joie ne le déserte pas, non seulement quand il en vient à un ton de plaisanterie (« déboutonnée ») et à des affirmations libertaires qui marquent sa vie maintenue dans la société répressive de Vienne, mais aussi –et surtout ? – quand le compositeur surmonte l’angoisse de l’inspiration qui « résiste », et mène l’œuvre à son achèvement. A sa perfection ? Plus difficile à affirmer, car Beethoven n’est pas de ceux qui, malgré l’orgueil et la conscience du génie, ne reviennent pas sur la partition et ses chances d’être communiquée, fût-ce pour y ajouter quelque chose qui a été « oublié » et qui pourrait sembler minime. Donc en 1816, quand est terminée la 29e Sonate op.106 – l’un des monuments de toute l’histoire pianistique -, Beethoven est très conscient qu’il s’agit là d’une « œuvre pour le temps à venir », qu’elle donnera « de la besogne aux pianistes quand on la jouera…dans 50 ans », et que pour l’instant il convient de ne pas être trop intransigeant : il propose même à Ries qui mène des négociations pour la faire jouer en Angleterre d’en retrancher certaines parties , et incontestablement le « plus dur à avaler », du coté de la (Grande) Fugue, qui préfigure celle qui, autonomisée, deviendra son 17e Quatuor. Du côté de « l’oubli », il y a ce dont il semble même s’excuser d’avoir trouvé ce qu’on pourrait ajouter au début de l’immense largo – la partition est officiellement terminée depuis six mois -, deux « petites notes » qui en effet changent sinon tout, du moins sont comme un rayon de lumière incident qui modifie le paysage à venir…

Délivrance ou accomplissement

L’op.106 a été conçue « inter periculos », au milieu des dangers que l’Oncle traverse à propos de son neveu Karl, dont il a reçu en 1815 la tutelle et qu’il « dispute » à la mère soupçonnée de « mauvaise conduite ». Mais à l’été 1817, il y a aussi le havre de grâce que lui offre une modeste résidence dans la Nature pure, une vallée en prolongement des faubourgs de Vienne. Beethoven s’y promène dans la campagne, « barbouille » ( !) quelques idées, et met en marge de ces esquisses : « Mödling : une petite maison, si petite que même seul l’on n’y a que peu de place – seulement quelques jours dans cette divine Briel – nostalgie ou désir – délivrance ou accomplissement ». Est-ce de cet apaisement que jaillit l’adagio, qui paraît dans son atmosphère hymnique l’un de ces chants de reconnaissance de l’humain lors de certaines « guérisons » (en fait, des simples rémissions dans « la maladie de la mort »), ou en dehors de toute circonstance précise, une prière – religieuse ou non – devant la beauté du monde ? L’allegro initial avait été écrit d’abord sous la forme d’un chœur à quatre voix, en l’honneur de l’Archiduc Rodolphe à qui d’ailleurs l’ensemble de la Sonate continuera à être dédié. Il s’ouvre par l’un des gestes beethovéniens les plus volontaires et même agressifs, une série d’accords brutaux qui vont armaturer le mouvement. A l’inverse , le scherzo (le dernier à figurer dans le plan des 32 Sonates ) est d’abord joueur mais s’interrompt pour un épisode d’échos mystérieux. Quant au finale, il s’ouvre par de merveilleux appels, improvisation de qui cherche sa route en arrivant à l’ultime Poteau Indicateur, hésite en des ruptures lyriques, sacrées ou abruptes, avant de prendre le chemin « ancien » (archaïque, pour le temps de Beethoven), celui d’une fugue qui convoque la pensée de Haendel et de Bach, en le hérissant de difficultés et de violences inouïes.

Ce qui s’enfuit comme le reste…

A cette œuvre sans mesure autre que celle de l’esprit découvreur de terres inconnues semble s’opposer la 2e série des Impromptus (D.935, ou op.142) que l’intuitif et immédiat Schubert composa en décembre 1827, dix après l’op.106 et huit mois après la mort de celui que Franz révérait plus que tout autre au monde musicien. S’agirait-il pourtant, avec ce groupe de partitions que l’on a « toujours » jouées, en tout cas avant même que – dans le milieu du XXe- on ait fait retour au corpus complexe des 21 sonates, écrites entre 18 et 31 ans -, d’une Sonate déguisée ? Schumann le pensait, mais on peut contester son intuition : les 4 mouvements de cet op.142 ont leur autonomie, comme des improvisations entre violence et nostalgie, parfois intimement mêlées. Dans le n°1, c’est « comme si le musicien se penchait sur son passé », note Schumann : en effet, sur « le flux imperturbable des doubles croches », un chant ineffable, essence même du souvenir, déchirante et tendre. Le 2 est un allegretto dépouillé, davantage douce mélancolie que mémoire angoissée de se perdre. Le 3, un andante au thème charmeur et dont les variations ramènent à un schéma de pensée moins tourmenté que dans d’autres impromptus, sauf dans une coda songeusement suspendue. Le 4 (allegro scherzando) puise au fonds populaire que Schubert a si constamment exploré et qui l’a fasciné à travers les identités musicales dont l’Empire-Monarchie fédérateur (autoritaire) était riche. Et ici, en coda des deux séries d’impromptus, c’est – comme l’explique Brigitte Massin – « une furia, d’inquiétantes ruptures, un moment de déchaînement sauvage dans le vent des steppes que calme l’illusion fugitive d’un retour au calme ouaté des salons, avant la fin revenant au comble de l’excitation »… Dans les Danses – D.145 : mais ce numéro du catalogue ferait croire à une œuvre de toute jeunesse, alors que la composition s’en étage entre 1818 et 1823 -, c’est un kaléidoscope d’inspiration plus détendue sinon aimable, mais où fréquemment passe la nostalgie, précieux gage d’une mémoire qu’on voudrait toujours garder et qui s’enfuit, comme le reste…


L’intarissable source russe

On comprend que pour ce dernier concert d’une série dont nous avons déjà souligné les heureux choix chambristes, Fortissimo ait demandé à un « jeune pianiste » – de l’intarissable source d’école russe, qui plus est – d’aller pour nous en redécouverte de deux compositeurs aussi dissemblables, non seulement dans leur trajet compositionnel mais en leur conception du Temps et de l’Energie. Andreï Korobeïnikov – né à Moscou en 1986 – a son parcours…de petit prodige pianistique russe : à 7 ans, un 1er Prix au concours interrégional Tchaikovski, en attendant un prix au (Grand) Concours Tchaikovski, à 18 ans), et la lancée sur orbite nationale et internationale (sortie en 2005 du Conservatoire de Moscou mention « meilleur musicien de la décennie »). En France il a déjà fréquenté l’Auditorium du Louvre, les festivals de Montpellier et de Le Roque d’Anthéron, les Folles Journées de Nantes. Prix d’un concours Scriabine, il a enregistré un cd.de ce compositeur a-typique de naguère ( MIRARE , chez qui il a aussi publié des sonates de Beethoven). Sa biographie le montre aussi vivement intéressé par le jazz, la composition (qu’il semble pratiquer pour l’instant en toute discrétion), la poésie…et –non incompatible – le Droit, qu’il a orienté vers la profession d’avocat : tiens voilà qui ressemble à Schumann, y compris dans les arbitrages en faveur de la musique… Au demeurant : beethovénien sûrement. Et schubertien, on écoutera, mais c’est hautement probable…

Lyon, Salle Molière. Fortissimo. Andreï Korobeïnikov, piano. Beethoven (Sonate op.106). Schubert
(Impromptus D.935, Danses D.145). Mardi 27 avril 2010, Lyon, Salle Molière. Information et réservation : T.04 78 39 08 39 ; www.fortissimo-musiques.com

Lyon, Salle Varèse. 24 mars 2010. Trois cycles de lieder de Schumann, classes de chant et d’accompagnement piano du CNSMD de Lyon

Le CNSMD lyonnais a inscrit dans sa série « Ecoutons jouer les mots » plusieurs concerts thématiques dont celui où, guidés par Udo Reinemann, les élèves de classes chant et accompagnement ont interprété en collectif trois cycles de lieder schumanniens. Retour sur un exemplaire travail sur les 50 lieder de Dichterliebe, Myrthen et Frauenliebe…

50 fois raison

Comment « rendre hommage au génie de Schumann » si en célébrant un 200e anniversaire que nul ne peut plus ignorer on « oublie » l’un des domaines où son écriture a marqué à jamais l’histoire musicale ? Pour l’instant, si dans le cadre orchestral-instrumental-et pianiste, « Lyon » accomplit résolument sa tâche, la « musique de chambre » a plutôt laissé de côté le capital dialogue de la voix et du piano. Or que serait le récit du XIXe – et encore plus, universel dans la relation des « deux langages », le poétique et le musical – si disparaissaient les quelque 250 lieder de Schumann, dont la moitié composée dans la miraculeuse année 1840 ? Le C.N.S.M.D a donc 50 fois raison d’inscrire en sa série printanière « Ecoutons jouer les mots » et d’interroger celui qui fut le plus cultivé, le plus militant des compositeurs dans une relation intime, profonde, quotidienne avec mots, phrases et syllabes. Et cet établissement d’enseignement « supérieur » le fait en confiant ses « classes de maître » (chant et d’accompagnement-piano) à un artiste, qui est ici invité régulier, et dont le parcours s’est totalement investi dans le chant de la mélodie et du lied, pour les guider dans cet univers complexe et fascinant. Udo Reinemann, baryton allemand qui s’était très tôt fixé en France, a conduit sa carrière – concerts et enregistrements – autour de l’opéra (y compris pour le contemporain, ainsi dans Nietzsche d’Adrienne Clostre)- , de l’oratorio, du chant avec orchestre et surtout du lied, de Schubert à Schumann (Robert et Clara), Wolf et Strauss- où il eut pour partenaires pianistiques Erik Werba ou Christian Ivaldi. Fondateur du Lieder Quartet puis des Solistes Vocaux d’Utrecht, il dirige aussi son Festival des Heures Romantiques « entre Loir et Loire », il continue d’ailleurs à y exercer son talent d’interprète et une pédagogie cordiale qui complète son rôle de rassembleur de publics, sur cette terre toute de mesure harmonieuse qu’est la Touraine…

Contre la pensée unique du Marché culturel

Quoi qu’il en soit d’un heureux choix de « mentor », il faut par ailleurs une certaine audace pour proposer aux spectateurs d’ici (et d’ailleurs, ne soyons pas chauvins-négatifs !), vite frileux en leur mélomanie dès qu’on risque une sortie des sentiers battus médiatiquement, un programme aussi « en bloc », tout lied et avec trois cycles d’un auteur finalement plus difficile (exigeant ?) qu’il n’y paraît. Faut-il aussi évoquer l’idée (si mesquine !) qu’un concert en entrée libre risquerait d’être plus médiocre qu’un autre avec de confortables tarifs, et surtout si aux affiches à noms connus on substitue des collectifs de jeunes interprètes ? Disons-le bien net : le CNSMD – tout comme ses « collègues » d’enseignement, tel à Lyon, le CRR, qui, lui, la joue « Tout Chopin » – lutte ainsi contre la pensée unique du Marché qui gouverne le Concert, sans d’ailleurs que chacune des structures enseignantes soit exemptée de « choix », dans le cadre d’une restriction budgétaire «publique» fort préoccupante…Et aussi contre le manque de curiosité d’un certain tout-public (souvent évaporé en non-public, selon le jargon socio-cult.), souvent assaisonné d’ un jugement de (dé ?) goût fort péremptoire sur « ce qu’on a envie d’aller entendre ». Nous espérons instiller le regret au cœur de tous les…non-spectateurs qui ne se sont pas dérangés de leur confort chambriste et lied-mélodiste, et leur inspirer meilleures résolutions pour un avenir schumannien mais aussi schubertien, wolfien en 2010… et au-delà des nécessaires mais non suffisantes célébrations anniversaires. Soulignons enfin que les spectateurs – d’une exemplaire concentration d’écoute, avec des silences éloquents avant applaudissements – sont récompensés de leur présence active par un livret qui donne texte et traduction intégrale des lieder : ce n’est pas si courant !

Des lauriers collectifs pour les Myrthes

Donc, en 1ère partie, le long (26 lieder) et kaléidoscopique recueil des Myrthes (op.25), dont on chante parfois… des isolés (Le Noyer, Tu es comme une fleur, La fleur de lotus). L’inspiration poétique y est variée – de Goethe à Rückert et Heine, et de Byron à Burns, 8 fois nommé) -, mais le « chiffre » général permet d’identifier une dédicataire passionnée, Clara, en cette année 1840 qui sonne la fin des épreuves contre l’Amour. Pour nous conduire vers ces contrées, Ils sont sagement alignés sur leur chaise, de part et d’autre du piano, les Douze – à gauche pour les pianistes, à droite pour les chanteurs -, devant des spectateurs qui goûtent toujours, à « Varèse », l’absence de frontière entre eux (surtout au bas de la colline des gradins) et les musiciens, en une sorte d’intimité, donc. Et on ne va pas céder à quelque tentation rétrospective de palmarès ou de concours avec hiérarchie : simplement noter qu’à chaque lied, le compagnonnage pianistique est de haute valeur ; Catherine Garonne, Amandine Duchenes, Hiroko Ishigame, Caroline Marty et Ursula Alvarez sont audiblement conscientes d’avoir à dépasser l’inflexion pertinente et même le beau son – que toutes possèdent à l’évidence –, pour atteindre à cette fusion d’ardeur, de mélancolie sous-jacente, de pièges, de questionnement d’un Temps parfois rigoureux, parfois abandonné, qui coexiste en Schumann le tourmenté.

Heine et les autres

Du côté du chant, les tempéraments apparaissent plus immédiatement. Il y a discrétion chez Fabrice Alibert –pas très gâté par des lieder moins significatifs – mais qui s’extériorise dans le bel appel réitératif (« mein herz ») des Adieux du Montagnard, et mélancolie émouvante chez Anaïs Vintour. Chloé Chavanon, d’une autorité superbe en ouvrant « la dédicace » du recueil, est aussi l’une de ces voix qui portent, en arrière-plan d’elles-mêmes, l’ombre d’un mystère. La solidité de Guillaume Frey sait accéder au « sacré » de « Tu es comme une fleur », de même que la discrète élégance de Heather Newhouse atteint aussi la beauté complexe pour La Larme Solitaire heinienne. Violaine Le Chenadec est non moins inspirée par La Fleur de Lotus, avant de rythmer à folle allure le « o weh ! » de la Veuve des Montagnes. Et Solenn Le Trividic se montre tour à tour à tour subtile et passionnée dans Byron et Rückert. Frauenliebe und leben et son touchant poète Chamisso semblent exiger, eux, plus d’unité d’inspiration, jusqu’à la tombée dans le vide mortel du 8e et ultime lied. Le rôle pianistique est assuré impeccablement par Thomas Costille, en une louable retenue qui ne perdrait sans doute pas à se détendre un peu dans l’imaginaire. Pour le chant, on sent entre les deux interprètes une scission de la personnalité, en soi-même révélatrice. Runpu Wang est d’une harmonieuse douceur, et tout à coup embarquée dans sa passion (IIIe), quand elle « ne peut ni le croire ni le comprendre ». De Carole Porrier, on aurait quelque peine à oublier le rôle amusant et quasi-déjanté qu’elle jouait la semaine précédente en duo avec Jacques Rebotier, mais la voici en un tout autre et généreux engagement lyrique, dramatiquement conduit jusqu’à la rupture mortelle de la coda.

Disciples à Saïs

Quant au Dichterliebe, on y partage le rôle pianistique d’une seule coulée, sans le va-et-vient d’intervention des Myrten. Naoko Jo témoigne d’une sonorité de grande beauté, sans jamais forcer le ton mais en donnant une très intuitive relation à la complexité du lien entre poète et musicien. Alexis Dubroca est plus volontaire, parfois tenté par une éloquence un peu expressionniste mais conclut dans une juste ambiguïté le temps suspendu de l’admirable postlude pianistique, là où Schumann invente une autre structure au principe des lieder et ouvre la porte du Temps sur les mystères. Pour le chant, ils sont trois, ce qui conviendrait bien aux hétéronymies auto-portraiturées par le créateur lui-même. Rémy Matthieu serait un jeune et ardent Florestan, de franche et saine liberté vocale, presque joueuse. Etienne Bazola tiendrait d’Eusebius la gravité et de Maître Raro le sérieux, mais en y ajoutant le dramatisme intériorisé, la fêlure qui parcourt le cycle le plus « double » de la pensée schumanienne. La présence évidente de Samy Camps est, elle, d’un Johannes Kreisler venu prêter voix-forte aux doubles, du côté de l’inquiétante étrangeté et de l’angélisme du bizarre : saisissante intervention qui aide à sceller ce par quoi le compositeur avait « néologisé » sa compréhension du poète, le « heinismus » à l’œuvre secrète dans le génial cycle.

Ainsi va cet émouvant collectif, si bien conseillé par un grand maître d’œuvre, et qui impressionne par sa maturité, son sage renoncement à la mise en évidence personnelle, son sens de l’échange des talents. N’est-ce pas aussi écho de romans philosophiques, tel les Disciples à Saïs de Novalis ? Ou, plus tard, d’un Jeu des Perles de Verre inventé par Hermann Hesse, dans une « Castalie » utopique des jeunes gens « voués au silence, à la musique et à l’unité touchent l’univers spirituel » ?

Lyon. Salle Varèse. 24 mars 2010. Robert Schumann (1810-1856): Dichterliebe, Frauenliebe, Myrthen. Collectif classes chant et accompagnement-piano du CNSMD Lyon. Conseil Udo Reinemann.

Krystian Zimerman: récital Chopin Lyon, auditorium. Vendredi 2 avril 2010 à 20h30

Krystian Zimerman, piano
Chopin

(les Sonates, 2nd Scherzo, Barcarolle)

Vendredi 2 avril 2010
Lyon, Auditorium

Pour leur dernier concert de la saison à l’Auditorium, Les Grands Interprètes ont demandé à Krystian Zimerman d’exprimer par son pianisme si poétique des partitions essentielles de Chopin : les deux Sonates, le 2nd Scherzo et la Barcarolle. Des moments qui synthétisent et fixent l’ardeur tempétueuse et la rêverie cosmique du compositeur franco-polonais.

Une intégrale des Sonates ?

Le corpus des Sonates de Chopin comporte ordinairement deux opus complets (35 et 58). On a coutume de penser que c’est là intégrale, et les concertistes, en ne jouant que ces deux opus, feraient volontiers oublier un op.4, composé à 18 ans ? Même si les musicologues et spécialistes semblent d’accord pour considérer qu’il s’agissait davantage d’un « exercice appliqué, d’ailleurs dédié à son cher professeur Joseph Elsner, étonnamment scolaire si on le compare aux Etudes et Concertos qui vont naître ». Selon Marcel Marnat, cet op.4 « aligne gravement quatre mouvements selon l’esprit de la grande sonate néo-classique et non d’après la leçon, de Beethoven – que Chopin ignora longtemps -, selon le modèle de Hummel, voire Moscheles. Le jeune compositeur n’arrive pas à animer les éléments de cette lourde machine, et seul le larghetto manifeste un pouvoir poétique. » Dont acte, et on ne saurait faire grief au soliste – fût-il Polonais – de jouer « le duo » et non « le trio » de cette intégrale…Allons plus loin : dans l’éventail des titres de séries presque toujours objectifs (préludes, polonaises, scherzos, ballades…), les sonates choisies en leur cadre classique-maintenu par Chopin n’auraient-elles pas renforcé la tendance du compositeur à ne pas chercher des « solutions » au devenir de cette Forme qui traverse le romantisme, une fois que Beethoven en aura cassé le moule raisonné ?On ne trouvera qu’avec Liszt en 1853 une « sortie », par l’inspiration à retours cycliques et à une seule coulée. Ici encore, la lecture de M.Marnat donne une réponse plausible : « Chopin souhaite seulement que ces pièces ne soient pas séparées comme celles de ses autres séries, et en les composant à des moments différents – la Marche de la 2nde est antérieure au reste de l’op.35- inscrit plutôt chacun d’entre eux dans l’esprit des impromptus, ballades ou scherzos. »

Rafale dans le cimetière

Et donc le vieux Fontenelle peut continuer à poser en grommelant sa question : Sonate, que me veux-tu ? Et le jeune Schumann, qui avait fait mettre « chapeau bas » devant le génie de son ami Chopin est un peu embarrassé devant la 2e Sonate, où « il n’y a, en début et fin, que dissonances ». Son côté raisonneur-allemand s’exprime alors devant « l’accouplement de quatre parmi les plus extravagants enfants » en cette œuvre qui commence parfois à l’inquiéter. Il est vrai que cet op.35 est dérangeant pour qui se fie aux étiquettes. Un « grave » armaturé comme une ballade, un court et violent scherzo, puis une Marche funèbre dont les réemplois ultérieurs en cérémonies officielles ne peuvent occulter l’énigme en profondeur. Pour l’exilé qui lui-même évoque cet écho, il peut s’agir de sa Pologne écrasée par la répression russe… Mais aussi et surtout semble omniprésent un sentiment de « l’être-pour-la-mort » que Chopin sait installé en lui (sa maladie qui précise le destin n’épargnant aucun humain), et qui nous bouleverse, tout comme dans la 12e Sonate de Beethoven ou le Quintette op.44 de Schumann. Et encore « pis » : qui pouvait s’attendre au « presto » en guise de finale, dont tout a été dit dans le genre échevelé (« rafale dans le cimetière », et pourquoi pas film gore, comme le cite M.Marnat d’après document d’époque : « Lazare enseveli vivant déchire de ses ongles la pierre sépulcrale » ?). Mais dont justement Schumann pense à la fois que c’est « raillerie plutôt que musique », et « qu’un certain génie impitoyable nous souffle au visage, terrassant de son poing pesant quiconque voudrait se cabrer contre lui », voire même en coda de l’article : « nous écoutons jusqu’au bout, fascinés et sans gronder…mais aussi sans louer : car ce n’est pas là de la musique. Ainsi se termine la Sonate, semblable à un sphinx au sourire moqueur. » Ces deux génies-là, les « nés en 1810 », leur route est parallèle mais jusqu’à certains « poteaux indicateurs » où le chemin se divise. Pour nous habitants du XXIe commençant, plus de problème, n’est-ce pas, y compris l’embardée vers l’atonal rétablie in extremis par le double accord si consonant …mais ravageur ?

La nuit novalisienne

La Sonate op.58, de 1844, est sous cet angle moins déroutante. L’allegro initial n’est-il pas cependant une « 5e Ballade », tourmentée, en quête d’unité ? Le Scherzo, un mélange d’improvisation et d’impromptu parfois rêveur ? Le Finale convoque toute la ressource de séduction chopinienne après ses appels de solennité ardente, entre ses climats contrastants parfois chants de guerre (polonais ?) et des échos multiples d’Etudes. La merveille est dans le Lento, longuement épanché, qui semble voué à une nouvelle Marche Funèbre, mais où surgit un chant étoilé de nuit novalisienne, mélodie infinie à la façon si humaine de Chopin – et non philosophico-cosmique de Wagner -, dont on ne peut savoir si c’est pure adoration devant la beauté du monde ou désespoir d’avoir à tout quitter…
Le reste du programme est coups de sonde, eux aussi en échos des Sonates. Pour un côté « lent et rêveur », c’est le Nocturne op.15/2, pour le « combattif et déchiré », le 2nd Scherzo, de 1837 (« des canons sous les fleurs », comme Schumann le disait des Mazurkas). Et puis ce sera le temps suspendu de l’extraordinaire Barcarolle, où il faudrait pas seulement voir-entendre une description précise – cette « Venise la rouge où rien ne bouge, dormant sur l’eau qui fume », comme le chante Musset avant même de l’avoir visitée, et où Chopin ne sera jamais allé. Ici s’exprime la poésie des eaux miroitantes, tout l’espace qu’un « petit paysage » comme celui de Guardi (« la vue de la lagune ») avait inscrit dans la mémoire. Dans cette courte mais immense page, Chopin non seulement se montre précurseur de ce que Brahms, Fauré ou Ravel ont plus tard accompli, mais en « voyant » à la Rimbaud sait aller au principe de la substance sans perdre les délices du son, à l’essence qui capte et retient les brillances de l’instant. Comme le « décrivait » Marcel Beaufils parlant des Nocturnes : « Le reflet, en lumière de nuit, du même au-delà inapprochable…Et n’y a-t-il pas eu cette autre nostalgie : l’homme sans poumons écoutant comment le chanteur se vide du pneuma du monde ? » Ici, c’est le « soleil des eaux » qui anime le chant du gondolier et le conduit à sa conclusion éblouie. Il y faut un poète du clavier pour faire sentir la montée sans s’arrêter aux seules voluptés que causerait, selon Schumann, la capacité de traduire « les fanfreluches et pendeloques d’or ou de perles » de la matière sonore.

Culture, introspection et poésie

Or le Polonais Krystian Zimerman est très hautement qualifié pour faire naître cette magie. Son attention à la nature du son – il sait construire les pianos, et régler son instrument qu’il aime transporter de concert en concert-, sa modération dans le comportement soliste – sans vertige des vols internationaux : une cinquantaine de concerts par an -, sa culture instrumentale – organiste, il a aussi abordé la direction d’orchestre – vont de pair avec le sens de l’auto-analyse. Dans un entretien il a parlé d’un dédoublement fort schumannien : « un moi pensant, qui construit la vision de l’œuvre, un moi manuel, responsable de la concrétisation idéale », et au delà de ses perfections techniciennes, il veut continuer à se garder du tapage médiatique pour réfléchir (il en est sorti un Essai sur l’esthétique musicale). Cet ancien 1er Prix au Concours Chopin de Varsovie (en 1975, à 18 ans…) a bien sûr investi dans la musique de son compatriote romantique (il a enregistré trois fois les Concertos) mais a su aller vers Schubert, Liszt, Beethoven Brahms, Debussy, Szymanowski, d’ailleurs sans boulimie de réalisation en c.d. (à peine un tous les deux ans). Et aussi vers la musique du XXe récent, ainsi chez Lutoslawski, dont il a créé le Concerto à lui dédié par le compositeur. Sa vie familiale et son activité pédagogique (Académie de Bâle) l’ont fixé en Suisse. Peut-être de calmes rivages écoute-t-il mieux encore la sonorité poétique de « nouveaux interprètes » comme celle de son bien jeune « pays », Rafal Blechacz, qui 30 ans plus tard que lui, a aussi été 1er Prix du Concours de Varsovie ?

Lyon, Auditorium . Les Grands Interprètes, Récital par Krystian Zymerman. Vendredi 2 avril 2010, 20h30. Frédéric Chopin(1810-1849) : Sonates op.35 et 58, 2nd Scherzo, Nocturne op.15/2, Barcarolle. Information et réservation : T. 04 78 95 95 95 ;
www.auditorium-lyon.com ; G.I. : T. 04 37 24 11 66 ; www.grandsinterpretes.lyon@wanadoo.fr

Tout Chopin ou presque… cycle Bicentenaire Chopin 2010 Lyon, Conservatoire à rayonnement régional. Du 26 mars au 8 avril 2010

« Tout Chopin ou presque… »

Du 26 mars au 8 avril 2010
Lyon, Conservatoire à Rayonnement régional (CRR)

« Tout Chopin »…même si on y ajoute un prudent « ou presque » : le Conservatoire de Lyon entend bien « rayonner » » pour le 200e anniversaire de la naissance. Et donner la parole, à un collectif d’enseignants, d’élèves et anciens élèves qui en dix concerts donne sa vision de L’Oeuvre aux scherzos, préludes, sonates, valses, ballades, valses et mazurkas. Et nous rapproche, dans l’ardeur juvénile, d’un vrai visage du compositeur polonais, si essentiel au romantisme d’hier et à un idéalisme pour aujourd’hui.

Tristesse à tous les étages

Vrai visage de Chopin : le jeune homme de 23 ans, très élégant au fin visage, et qui pourrait n’être qu’un aristocrate parisien de plus ? le grand romantique au dessus du réel tel que Delacroix l’a saisi ? l’homme marqué par l’angoisse mortelle et déjà hors du monde photographié en 1849 par Bisson ? Sans doute, tour à tour, ces trois-là, et bien d’autres : portraits officiels, croquis à la hâte dans l’intimité familiale ou amicale, voire caricatures (mais à la différence de Berlioz, Liszt et Wagner, il n’inspire guère un geste transpositeur de l’ironie ou de la démesure). Le Polonais-Français était pudique – jusqu’à l’excès, mais cela rachète tant d’exhibitionnistes et vendeurs de leur propre moi, y compris dans le romantisme européen -, et c’est en quelque sorte malgré lui que plus tard, son œuvre et son personnage ont pu se trouver sinon détournés du moins « bémolisés par le clair de lune » et tirés (vers le bas ?) par une « communication » qui sous-titre genre « Tristesse à tous les étages » ou « George-Frédéric : la rupture ? »…

Comme c’est bien, mon ange !

D’autant que Frédéric Chopin, à la différence de son « frère en religion musicale », Liszt, n’aime pas du tout le concert-estrade. Et d’ailleurs il l’écrit à Franz, un brin perfide : « Je ne suis point propre à donner des concerts…tandis que toi, quand tu n’enchantes pas le public, tu as toujours de quoi l’assommer. » Au fait, il faudrait en cette année de célébration chopinienne œcuménique et consensuelle, se rappeler la formule « tous les morts sont de braves gens », et ne pas céder à l’hagiographie qui béatifie voire sanctifie….Car Frédéric n’était pas tout uniment le délicieux bon garçon et chic camarade qu’on voudrait voir quoi qu’il arrive. Comme il l’avouait de lui-même : « Je suis toujours à contre-temps avec les autres. » Jusqu’à cette auto-accusation : « Ce n’est pas ma faute si je suis semblable à un champignon malsain, qui empoisonne celui qui le goûte. » Ce côté « volontiers amer et injuste » tient-il uniquement au fait qu’il est en France « un étranger et un artiste, donc comme le notera Jane Stirling après sa mort, « un homme pas comme les autres ? » Dans un milieu international comme celui de la capitale française, expliquait Bernard Gavoty, « son dégoût de la vulgarité va de pair avec un certain snobisme. Dans les salons où il joue fréquemment, il ne dépare nullement par sa présence la société d’aristocrates qui l’acclame, car dès l’enfance, le hasard de la vie l’a mêlé à une élite… » Evidemment il déteste la « grande salle de concert » : tout est relatif, bien sûr, et comme il aurait été révulsé devant les halls de gare et d’aéroports où notre époque aime à faire « produire » les virtuoses ! En tout cas, il n’aime rien tant que le lieu « intime » des salons, où son art s’épanouit, où l’on demeure proche de ceux qui ne sont pas venus pour assister à des exhibitions, mais pour goûter entre personnes de qualité des sonorités, des émotions (sans violence, pourtant, ce serait commun), peut-être une pensée musicale (mais pas celle qu’on « écoute la tête dans les mains », comme l’écrivit un aristocrate viennois confronté aux audaces de Mozart ). Cela n’empêchait en rien que Chopin continue pendant toute sa vie –douloureuse car riche en maladies, mais aussi comblée par la quête amoureuse, et la recherche jamais épuisée d’une perfection créatrice – ce qu’il appelait « un voyage en d’étranges espaces ». Aimait-il donner aux autres ce qui était pour lui l’essentiel, la musique ? A Paris, il fut un professeur de piano très demandé, « tarifant » à très haut prix ses leçons, et vivant de cela, de préférence auprès des jeunes femmes et jeunes filles de la bonne société. Il s’y investit non seulement de façon « technicienne », mais affective, exigeant « le son poétique », se fâchant jusqu’à la colère quand il est déçu, s’exaltant jusqu’à dire « comme c’est bien, mon ange ! » à un(e) élève qui atteint le but.

Presque rien d’oublié

N’est-il pas juste qu’en souvenir de cet éventail pédagogique –au sens large du terme – un établissement comme un Conservatoire Régional s’investisse dans une audacieuse quinzaine de « Tout Chopin…ou presque » ? A vous, spectateurs, de découvrir ce qui, selon la formule de V.Jankelevitch, se cache entre le « je ne sais quoi » et le « presque rien » (d’oublié par le CRR) ! Bien sûr, les classes de piano sont à l’honneur et à la peine. Et il est sympathique de voir que chacun des 13 enseignants ( au nombre desquels se joint le Directeur, lui aussi homme du clavier ) en cette « discipline » (oh le vilain et ridicule terme, fait-il toujours fortune sur la Colline qui Prie Sainte Cécile : on préférera celui, plus géographique, de « département » ) « prend en mains et doigts » un chapitre ou un paragraphe de l’œuvre, et s’y mélange avec les élèves. Aussi notre description ne mentionnera-t-elle pas les noms de tous ces explorateurs du continent chopinien, on en trouvera la liste dans les informations diffusées par l’Etablissement, jour par jour et concert par concert. Le regroupement par thèmes et classifications raisonnées est plus intéressant, en commençant par le non-pianisme seul, pour une « musique de chambre » qui inclut la Sonate violoncelle-piano, l’Introduction et Polonaise brillante, et le Trio op.8. Ensuite on visitera les 2 Sonates, la Berceuse et la Barcarolle (un seul exécutant), puis, en situation de collectif, les Etudes (op.10 et 25), de même pour les Préludes augmentés des Impromptus et d’une paraphrase surprise-jazzifiée, puis les Valses (en « Invitation », bien sûr), les Ballades et les Scherzos, enfin les Polonaises et Mazurkas. Que ce soit à la Salle Debussy du Conservatoire ou à la Salle Molière « sur les quais de Saône », chaque concert – d’entrée libre, on le souligne – est précédé d’une introduction descriptive des œuvres (par Pascal Lacombe, le discothécaire du CRR). Deux conférences sur l’histoire de l’interprétation chopinienne à travers les 78 puis 33 tours (de Paderewski et Cortot à Samson François et Dinu Lipatti) par l’un des enseignants-pianistes, fort spécialiste de ce domaine. Des mélanges imaginés autour de « Chopin le mélodiste » (avec les élèves-chanteurs), un « aimez-vous Chopin ? » en grande audition d’élèves. Pour ouvrir la série, un amical concert-lecture sur « la gestique pianistique » du Maître, par Pierre Pontier, qui enseigna au CNSMD…Et du 26 mars au 6 avril, devant la Médiathèque du Conservatoire – un excellent lieu à découvrir, où les visiteurs peuvent venir lire partitions et livres, écouter-regarder cd et dvd -, une exposition réalisée par Marie-Paule Rambaud (auteur de « Chopin, l’enchanteur autoritaire », ed. L’Harmattan)….
En somme, une manière très communautaire de montrer qu’un siècle et demi après, on peut arriver à transmettre avec intuition et vérité – pour que les publics d’aujourd’hui s’y orientent et choisissent leurs chemins – ce qu’un personnage de la Recherche du Temps Perdu avait « appris à caresser dans sa jeunesse : des phrases, au long col sinueux et démesuré, si libres et flexibles, si tactiles, et viennent, d’un retour prémédité, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu’à faire crier – vous frapper au cœur. »

« Tout Chopin ou presque », du vendredi 26 mars au jeudi 8 avril 2010.
Entrée libre. Lyon, Conservatoire à Rayonnement Régional, 4 montée Cardinal Decourtray, 69005. Vend. 26, CRR (Salle Debussy), 20h30. Mardi 30, Salle Molière, 18h et 21h ; merc 31, Salle Molière, 18h et 21h ; jeudi 1er avril, CRR (Salle Debussy), 18h et 20h30 ; mardi 6, CRR, 18h et 20h30 ; merc. 7, CRR, 14h, 20h30 ; jeudi 8, CRR, 20h30. Information et réservation : T.04 78 25 91 39 ;
www.conservatoire-lyon.fr

Tout Chopin ou presque… cycle Bicentenaire Chopin 2010 Lyon, Conservatoire à rayonnement régional. Du 26 mars au 8 avril 2010

« Tout Chopin ou presque… »

Du 26 mars au 8 avril 2010
Lyon, Conservatoire à Rayonnement régional (CRR)

« Tout Chopin »…même si on y ajoute un prudent « ou presque » : le Conservatoire de Lyon entend bien « rayonner » » pour le 200e anniversaire de la naissance. Et donner la parole, à un collectif d’enseignants, d’élèves et anciens élèves qui en dix concerts donne sa vision de L’Oeuvre aux scherzos, préludes, sonates, valses, ballades, valses et mazurkas. Et nous rapproche, dans l’ardeur juvénile, d’un vrai visage du compositeur polonais, si essentiel au romantisme d’hier et à un idéalisme pour aujourd’hui.

Tristesse à tous les étages

Vrai visage de Chopin : le jeune homme de 23 ans, très élégant au fin visage, et qui pourrait n’être qu’un aristocrate parisien de plus ? le grand romantique au dessus du réel tel que Delacroix l’a saisi ? l’homme marqué par l’angoisse mortelle et déjà hors du monde photographié en 1849 par Bisson ? Sans doute, tour à tour, ces trois-là, et bien d’autres : portraits officiels, croquis à la hâte dans l’intimité familiale ou amicale, voire caricatures (mais à la différence de Berlioz, Liszt et Wagner, il n’inspire guère un geste transpositeur de l’ironie ou de la démesure). Le Polonais-Français était pudique – jusqu’à l’excès, mais cela rachète tant d’exhibitionnistes et vendeurs de leur propre moi, y compris dans le romantisme européen -, et c’est en quelque sorte malgré lui que plus tard, son œuvre et son personnage ont pu se trouver sinon détournés du moins « bémolisés par le clair de lune » et tirés (vers le bas ?) par une « communication » qui sous-titre genre « Tristesse à tous les étages » ou « George-Frédéric : la rupture ? »…

Comme c’est bien, mon ange !

D’autant que Frédéric Chopin, à la différence de son « frère en religion musicale », Liszt, n’aime pas du tout le concert-estrade. Et d’ailleurs il l’écrit à Franz, un brin perfide : « Je ne suis point propre à donner des concerts…tandis que toi, quand tu n’enchantes pas le public, tu as toujours de quoi l’assommer. » Au fait, il faudrait en cette année de célébration chopinienne œcuménique et consensuelle, se rappeler la formule « tous les morts sont de braves gens », et ne pas céder à l’hagiographie qui béatifie voire sanctifie….Car Frédéric n’était pas tout uniment le délicieux bon garçon et chic camarade qu’on voudrait voir quoi qu’il arrive. Comme il l’avouait de lui-même : « Je suis toujours à contre-temps avec les autres. » Jusqu’à cette auto-accusation : « Ce n’est pas ma faute si je suis semblable à un champignon malsain, qui empoisonne celui qui le goûte. » Ce côté « volontiers amer et injuste » tient-il uniquement au fait qu’il est en France « un étranger et un artiste, donc comme le notera Jane Stirling après sa mort, « un homme pas comme les autres ? » Dans un milieu international comme celui de la capitale française, expliquait Bernard Gavoty, « son dégoût de la vulgarité va de pair avec un certain snobisme. Dans les salons où il joue fréquemment, il ne dépare nullement par sa présence la société d’aristocrates qui l’acclame, car dès l’enfance, le hasard de la vie l’a mêlé à une élite… » Evidemment il déteste la « grande salle de concert » : tout est relatif, bien sûr, et comme il aurait été révulsé devant les halls de gare et d’aéroports où notre époque aime à faire « produire » les virtuoses ! En tout cas, il n’aime rien tant que le lieu « intime » des salons, où son art s’épanouit, où l’on demeure proche de ceux qui ne sont pas venus pour assister à des exhibitions, mais pour goûter entre personnes de qualité des sonorités, des émotions (sans violence, pourtant, ce serait commun), peut-être une pensée musicale (mais pas celle qu’on « écoute la tête dans les mains », comme l’écrivit un aristocrate viennois confronté aux audaces de Mozart ). Cela n’empêchait en rien que Chopin continue pendant toute sa vie –douloureuse car riche en maladies, mais aussi comblée par la quête amoureuse, et la recherche jamais épuisée d’une perfection créatrice – ce qu’il appelait « un voyage en d’étranges espaces ». Aimait-il donner aux autres ce qui était pour lui l’essentiel, la musique ? A Paris, il fut un professeur de piano très demandé, « tarifant » à très haut prix ses leçons, et vivant de cela, de préférence auprès des jeunes femmes et jeunes filles de la bonne société. Il s’y investit non seulement de façon « technicienne », mais affective, exigeant « le son poétique », se fâchant jusqu’à la colère quand il est déçu, s’exaltant jusqu’à dire « comme c’est bien, mon ange ! » à un(e) élève qui atteint le but.

Presque rien d’oublié

N’est-il pas juste qu’en souvenir de cet éventail pédagogique –au sens large du terme – un établissement comme un Conservatoire Régional s’investisse dans une audacieuse quinzaine de « Tout Chopin…ou presque » ? A vous, spectateurs, de découvrir ce qui, selon la formule de V.Jankelevitch, se cache entre le « je ne sais quoi » et le « presque rien » (d’oublié par le CRR) ! Bien sûr, les classes de piano sont à l’honneur et à la peine. Et il est sympathique de voir que chacun des 13 enseignants ( au nombre desquels se joint le Directeur, lui aussi homme du clavier ) en cette « discipline » (oh le vilain et ridicule terme, fait-il toujours fortune sur la Colline qui Prie Sainte Cécile : on préférera celui, plus géographique, de « département » ) « prend en mains et doigts » un chapitre ou un paragraphe de l’œuvre, et s’y mélange avec les élèves. Aussi notre description ne mentionnera-t-elle pas les noms de tous ces explorateurs du continent chopinien, on en trouvera la liste dans les informations diffusées par l’Etablissement, jour par jour et concert par concert. Le regroupement par thèmes et classifications raisonnées est plus intéressant, en commençant par le non-pianisme seul, pour une « musique de chambre » qui inclut la Sonate violoncelle-piano, l’Introduction et Polonaise brillante, et le Trio op.8. Ensuite on visitera les 2 Sonates, la Berceuse et la Barcarolle (un seul exécutant), puis, en situation de collectif, les Etudes (op.10 et 25), de même pour les Préludes augmentés des Impromptus et d’une paraphrase surprise-jazzifiée, puis les Valses (en « Invitation », bien sûr), les Ballades et les Scherzos, enfin les Polonaises et Mazurkas. Que ce soit à la Salle Debussy du Conservatoire ou à la Salle Molière « sur les quais de Saône », chaque concert – d’entrée libre, on le souligne – est précédé d’une introduction descriptive des œuvres (par Pascal Lacombe, le discothécaire du CRR). Deux conférences sur l’histoire de l’interprétation chopinienne à travers les 78 puis 33 tours (de Paderewski et Cortot à Samson François et Dinu Lipatti) par l’un des enseignants-pianistes, fort spécialiste de ce domaine. Des mélanges imaginés autour de « Chopin le mélodiste » (avec les élèves-chanteurs), un « aimez-vous Chopin ? » en grande audition d’élèves. Pour ouvrir la série, un amical concert-lecture sur « la gestique pianistique » du Maître, par Pierre Pontier, qui enseigna au CNSMD…Et du 26 mars au 6 avril, devant la Médiathèque du Conservatoire – un excellent lieu à découvrir, où les visiteurs peuvent venir lire partitions et livres, écouter-regarder cd et dvd -, une exposition réalisée par Marie-Paule Rambaud (auteur de « Chopin, l’enchanteur autoritaire », ed. L’Harmattan)….
En somme, une manière très communautaire de montrer qu’un siècle et demi après, on peut arriver à transmettre avec intuition et vérité – pour que les publics d’aujourd’hui s’y orientent et choisissent leurs chemins – ce qu’un personnage de la Recherche du Temps Perdu avait « appris à caresser dans sa jeunesse : des phrases, au long col sinueux et démesuré, si libres et flexibles, si tactiles, et viennent, d’un retour prémédité, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu’à faire crier – vous frapper au cœur. »

« Tout Chopin ou presque », du vendredi 26 mars au jeudi 8 avril 2010.
Entrée libre. Lyon, Conservatoire à Rayonnement Régional, 4 montée Cardinal Decourtray, 69005. Vend. 26, CRR (Salle Debussy), 20h30. Marfdi 30, Salle Molière, 18h et 21h ; merc ; 31, Salle Molière, 18h et 21h ; jeudi 1er avril, CRR (Salle Debussy), 18h et 20h30 ; mardi 6, CRR, 18h et 20h30 ; merc. 7, CRR, 14h, 20h30 ; jeudi 8, CRR, 20h30. Information et réservation : T.04 78 25 91 39 ;
www.conservatoire-lyon.fr

Lyon. Auditorium, Les Grands Interprètes, vendredi 5 mars 2010. Grigory Sokolov, piano. J.S.Bach (1685-1750), 2nde Partita ; Robert Schumann (1810-1856), 3e Sonate, op.14 ; Johannes Brahms (1833-1897), Fantaisies op.116

Par leur seconde invitation au pianiste russe désormais quelque peu mythique, Les Grands Interprètes ont permis aux Lyonnais d’écouter Grigory Sokolov selon les univers contrastés de J.S.Bach solaire (2e Partita), de Brahms au crépuscule (Fantaisies op.116) et d’un Schumann dans l’ardeur tourmentée de sa 3e Sonate, enfin reconstituée en ses 5 mouvements.

Uomo di sasso

Il y a toujours « le personnage » comme on dirait au théâtre. A moins qu’il ne s’agisse d’un monolithe, « uomo di sasso » mozartien, ou « calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur » à la façon mallarméenne ? En transposition pirandellienne, on parlerait d’« un personnage en quête de six auteurs (et plus, si affinités) » ? Et cette disponibilité permanente de Grigory Sokolov à devenir plusieurs compositeurs – succession brutale, « montage cut » d’un 7e art opérant par séquences, se verrouille avant tout récit sur l’homme privé en ses affects et même ses parcours d’interprète : définitivement hors sujet. Là où tant de stars du clavier ou de l’archet brillent de leur auto-clignotement jusqu’à ce que les piles s’usent pour avoir trop servi, notre Russe s’en tient au rituel minimaliste et obstiné de ses entrées et sorties de scène – avec un rien de conjuratoire : comment contourner le piano ? -, ou de ses saluts raides mais pas si automates- hoffmanniens que ceux de son « jeune » compatriote Kissin, venu nous visiter cet hiver… Comme disait le Monsieur Teste de Valéry : « Otez toute chose que j’y voie ! »

Calme puissance du Père de la Musique

« On y entend », d’autant mieux qu’à chaque auteur, le pianiste – non encombré de son propre théâtre, donc ne nous l’infligeant pas – apporte en chaque auteur son imparable technicité, à partir de laquelle il peut « construire » l’objectivité d’une interprétation renouvelée. Ainsi de J.S.Bach et de sa 2nde Partita, où il ne faut jamais perdre de vue la calme puissance du Père de la musique, son infaillible scansion –tantôt tendant au contrepoint pur, tantôt s’incarnant en danse -… Mais le plus « impressionnant » n’est-il pas, en sarabande, cette rive d’un étang où l’on croirait voir tomber une tranquille et rassurante pluie, et les petits cercles de ses gouttes à la surface d’un miroir de géométrie, presque murmure et havre inespéré avant que dynamique et ardeur rigoureuse ne s’imposent à nouveau.

Finis terrae

Puis on gagne un autre monde que cette lumière de midi, eût-elle bien de la retenue septentrionale : crépuscule brahmsien de l’op.116. Et voilà notre Russe devenu « germanique jusqu’à la moelle des os », mais docile à l’esprit contrastant des 7 pièces. Tantôt rattaché à la terre, observant et portant le grondement au loin d’un orage ou de la Baltique brisante, tantôt faisant « venir » des appels mystérieux, au seuil de l’informulé, pensée dans une lenteur qui paraîtrait sollicitation du texte s’il n’y avait la justesse de l’ observation construite au tréfonds de soi. Voici encore le heurt du lyrisme ardent par réminiscence, puis l’hésitation devant un miroir brisé qui s’émiette toujours davantage. Au passage, on saisit mieux la célèbre formule schoenbergienne d’un « Brahms le progressiste », en écoutant Sokolov cueillir les petites grappes de sons – debussystes aussi ? -, isolées de leur cause tonale (Intermezzo 1). Et on n’oublie pas la fascination qui entraine de nouveau vers un horizon du nord, un de ces « finis terrae » où un tableau de Friedrich hasarde et laisse en vigie romantique quelque «moine au bord de la mer ». Il y a là – et dans la fureur interne de l’agitato – une conception pianistique d’orgueilleuse solitude qu’exalte, mais sans nulle grandiloquence, le pianiste russe.

Une beauté convulsive ?

De ce récital on attendait aussi – surtout ? – la monumentale 3e Sonate de Schumann, dite « concert sans orchestre », d’autant que G.Sokolov la joue dans son intégralité, y replaçant les deux scherzos dans l’ordre voulu, ce qui rééquilibre l’œuvre dont l’apparence est… déséquilibre. Enfin, il semble que ça aura donc toujours été la même gêne – frayeur, en arrière-plan ? – qui accompagna certaines tentatives schumaniennes de faire dire à la Forme ce dont débordaient son élan, sa passion, parfois sa fureur… 200 ans après la naissance de Robert, on pourrait sortir de cela et d’autres stéréotypes de jugement sur l’auteur des 4 Symphonies, non ? La Sonate sans Orchestre, elle, témoigne bien que le compositeur trouve son clavier « trop étroit », et c’est ce désir des limites à franchir – pour se délivrer, de quoi au fait, simplement du génie qui ne (se) libère jamais qu’en avançant, dont la folie est de pas revenir en arrière ? – qu’un artiste sans faille ni complaisance à l’anecdote comme Sokolov construit et paraît pourtant presque improviser. Dès le « cri-appel »initial- comme à l’orée de la Fantaisie op.17, mais « en descendant » -, jusqu’aux accords sauvages de la coda du 5e mouvement, Sokolov tend l’arc d’une prodigieuse énergie, de même nature profonde. Cela paraît seulement céder dans la (fausse ?) « clairière de Clara », ce thème à variations donné par l’amoureuse éloignée de force, là où le recours à la forme « variée » pourrait calmer le jeu mais ne dissipe guère les menaces mortifères. Bien sûr, Hoffmann et Jean-Paul Richter sont dans les coulisses d’un Carnaval devenu métaphysique : Sokolov paraît les avoir « lus dans le texte » pour déchiffrer ces énigmes, pour traverser des paysages intérieurs en des temps sans cesse changeants. A se demander s’il ne fréquente pas aussi du côté de chez Breton une « beauté qui doit être convulsive », et dont l’un des attributs serait la vitesse en vertige qui commande le 5e mouvement….

Chopin

4e et dernier monde, celui de Chopin, auquel G.Sokolov fait accéder par la générosité de ses bis. Et là, tantôt la brièveté de ce qui bute contre l’obstacle se rétractant, tantôt le mystère d’une question sans réponse ou d’un tourbillon. Et surtout, 15e Prélude, la dramaturgie, possible reflet des éléments qui disent, par l’obsession d’une note indéfiniment répétée et sous le calme apparent d’un chant de nostalgie, une montée d’orage et sa symétrique décrue. Sans forcer l’émotion, Grigory Sokolov y parachève en synthèse éblouissante les deux versants de son pianisme : la force percussive qui, rythme ou piliers d’accords, traduit l’intelligible envahissement par le destin, la caressante imploration par le ressenti de la si belle douceur du monde sensible….Il ne reste alors plus, en au-revoir, qu’à entrouvrir les horizons d’un Scriabine : fragment de poésie pure, elliptique et mystérieuse, autre destin d’une musique russe qui aura su, en son temps et à jamais, chercher l’avenir.

Lyon. Auditorium, Les Grands Interprètes, vendredi 5 mars 2010. Grigory Sokolov, piano. J.S.Bach (1685-1750), 2nde Partita ; Robert Schumann (1810-1856), 3e Sonate, op.14 ; Johannes Brahms (1833-1897), Fantaisies op.116.

Festival Archipel Genève, Annemasse. Du 19 au 28 mars 2010

Festival Archipel

Genève (Suisse)
Annemasse, Annecy (74)…
Du 19 au 28 mars 2010

20 événements, 13 concerts, 3 spectacles, 2 installations… En ces temps d’anniversarite galopante – 200 bougies par ci, 35 par là, on s’épuise à souffler pour éteindre sur les pâtisseries – , la discrétion d’Archipel sur le rappel de sa date fondatrice (secret bancaire ?) fait plaisir. La Xième édition, donc, de cet inventif et indispensable Festival des bords Lémaniques s‘articule autour de dualités : même / différent, dedans/dehors. Une occasion pendant 10 jours d’interroger les grands aînés (Schnebel, Boulez, Huber, Nono, Crumb, Bayle, Ligeti, Xenakis ) et les héritiers ( Rihm, Murail, Pauset, Jarrell), la musique « en face » de la littérature (Darwich, Borges), tout en privilégiant la découverte des foisonnants essais de la jeune création internationale.

Et les premiers jouets de la jeune lumière

Archipel…, un beau nom : tiens, au singulier, un titre boucourechlevien… de navigation entre les îles, « Salut ! divinités par la rose et le sel, Et les premiers jouets de la jeune lumière, Iles…Dans la rumeur des ceintures de mer, Vous m’êtes à genoux de merveilleuses Parques, Rien n’égale dans l’air les fleurs que vous placez, Mais dans la profondeur, que vos pieds sont glacés ! » …Non, rien n’égale la splendeur antiquissime de Paul Valéry, et on a plaisir – pour soi-même, égoïstement, puis pour les lecteurs conviés à la navigation métaphorique sur le Net – à placer la nouvelle session genevoise sous un tel patronage. Archipel a la saine habitude des thématiques vigoureuses, et 2010 n’échappe pas à la règle, mais installe des couples-antithèses : identité-différence, modèle-reprise, dedans-dehors…Avant d’examiner cela, rappelons les données statistiques et le bon vieux quantitatif, miroir du plus discret qualitatif : « 13 concerts, 3 spectacles, 2 installations, 2 conférences. Au total 63 œuvres de 62 compositeurs par 82 ensembles et solistes, dont 27 en créations mondiales et 1ères suisses. Auteurs originaires de 18 pays. Et côté jeunes, 25 moins de 40 ans (dont 14 Suisses) »… N’en jetez plus, la coupe est pleine, cette page aussi. Mais c’est gage d’inventivité pendant les dix jours de ce Festival de haute culture, piloté par le compositeur Marc Texier, qui multiplie les rapprochements avec la littérature et l’histoire visuelle…

Des séries infinies de temps

Ainsi de ce chapitre-concert des « Sentiers qui bifurquent », haut-lieu des divagations fascinantes par leur écriture rigoureuse et anti-émotive que Jorge Luis Borges a imaginées au coeur de ses Fictions. « Je sais que de tous les problèmes, aucun ne l’inquiéta et ne le travailla autant que le problème abyssal du temps. Eh bien c’est le seul problème qui ne figure pas dans Les Sentiers. Il n’emploie pas le mot qui veut dire temps. C’est une énorme devinette ou parabole dont le thème est le temps ; cette cause cachée lui interdit la mention de son nom…Car il ne croyait pas à un temps uniforme, absolu, mais à des séries infinies de temps, à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles, cette trame de temps qui s’approchent, bifurquent ou s’ignorent pendant des siècles embrasse toutes les possibilités… ». Les jeunes compositeurs – Pauline Julier, pour la scénographie, Xavier Lavorel, pour l’électronique _, sont nés en la même année, 1981 : revoilà le labyrinthe helvétique à convergences, bifurcations (et pourquoi pas ? poteaux indicateurs de la Maison Müller-Schubert pour un Voyage (de fin) d’Hiver) sur les rives du Léman, qui se met en place ! Au spectateur-auditeur-wanderer qu’est implicitement l’Archipélien de choisir son parcours dans cette installation – une forme de Hall qui mentalement doit reconstituer Le Sentier borgésien – , dont les « compositeurs » disent qu’il comporte « autant de stations où réfléchir à la recherche d’une solution au crime que « raconte » le récit d’espionnage borgésien».


Et la gueule…

Poussé à l’imaginaire via la culture du XXe, pourquoi ne pas également placer le spectacle « Ouvrages de gueule » que 2 chorégraphes (Prisca Harsch et Pascal Gravat) et un vidéaste (Keija Ho Kramer) installent le 20 mars au Théâtre du Grütli dans l’écho peut-être lointain d’un des romans les plus symboliques et forts de l’Allemagne du XXe, Doktor Faustus de Thomas Mann ? On se rappelle que le compositeur (inventé) Adrian Leverkühn avait signé le pacte faustien avec Mephisto, lui assurant des années de génie inspirateur mais le condamnant à la perte dans la folie. Et dans l’ultime chapitre, Leverkühn donne « la première audition » (un délire verbal, hors sens, pour les auditeurs) de son « Chant de douleur » : « …il plaquait des accords dissonants ; en même temps il ouvrit la bouche comme pour chanter, mais seul un cri de douleur, demeuré à jamais dans mon oreille, s’exhala de ses lèvres. Il ouvrit les bras dans un geste d’étreinte, puis soudain, comme foudroyé, il tomba et glissa du tabouret sur le sol. » Ne pourrait-on voir en cette fin tragique le début d’une réflexion – ancrée dans l’histoire allemande des temps nazis, selon Thomas Mann – sur l’inarticulé (le cri), mais aussi, au-delà du désastre, le nouveau départ d’une possible écriture ? Qui serait, elle, fondée sur l’inarticulé, l’inharmonieuse absence de langage signifiant, le souffle, le geste à l’état brut. Deux auteurs allemands, hantés par la catastrophe historique de leur nation, ont ainsi commencé une œuvre à partir du constat de cette négativité absolue : Dieter Schnebel (né en 1930) et Helmut Lachenmann (né en 1935, auquel Archipel s’est particulièrement intéressé). Avec les « Maulwerke » (Ouvrages de gueule, dans les années 1970), Schnebel avait peut-être encore davantage scandalisé que Lachenmann, plus passionné par la (re)naissance du son instrumental, et s’était tourné vers le « corps (à l’état) pur, donc impur » (parce que diabolisable et sans transcendance). Le travail sur Schnebel désire traduire « par le corps et le souffle une musique notée comme une tablature articulatoire, et le spectacle propose une double interprétation musicale puis dansée ».

« Dieu ! le fracas que fait un poète qu’on tue »

A l’inverse de cette origine bouleversée, si proche du néant, le concert du 23 mars réunit trois compositeurs autour d’une parole poétique, somptueusement articulée, à la fois universelle et enracinée dans la vie et le génie même d’un peuple déraciné, exilé ou opprimé. L’écrivain qui symbolise sans doute le mieux son peuple, par sa vie et son écriture, est le Palestinien Mahmoud Darwich (disparu brutalement en 2008, à 67 ans), et à côté du plus ancien « Upon Silence » de George Benjamin, inspiré par le message esthétique de son compatriote Purcell, deux compositeurs s’y affrontent à la parole du poète. Brice Pauset (né en 1965) tente « un portrait de Darwich, dont son Concerto II est le mouvement lent : il pose la question de l’écriture concertante dans un contexte de dialogue presque impossible et de l’empreinte culturelle propre à certains instrumentariums », selon le musicologue Philippe Albera, « âme pensante et écrivante» du groupe Contrechamps dont l’ensemble orchestral et des solistes (conduits par Peter Hirsch) apportent ici leur contribution au Festival.(C’est leur 6e concert d’une saison qui marque par ailleurs, et de façon autonome, la vie musicale à Genève et bien au-delà…) Quant au 3e intervenant, Klaus Huber, né en 1924, « frère en esprit » de Bernd Aloïs Zimmermann dont il partageait les préoccupations éthiques, on n’est pas étonné de l’avoir vu consacrer en 2005 un Concerto de chambre (violoncelle, baryton, contreténor et 37 instruments) de grande ampleur à la poésie de M.Darwich. Ce musicien si attentif aux malheurs et aux espoirs du monde – telle est sa morale, religieuse et politique -, et ne négligeant rien de l’antériorité musicale – le Moyen-Age – comme d’une « géographie » de l’extra-européen, notamment moyen-orientale(instrumentarium arabe), prend aussi parti pour un poète voyant et persécuté au nom de son peuple. Il l’avait fait à propos d’Ossip Mandelstam, l’écrivain russe assassiné par le totalitarisme stalinien, et il reprend cette idée de soutenir à travers l’oeuvre de Darwich « l’homme une fois encore exploité et humilié ».

L’infini turbulent de la chute

Vous avez dit espace descendant et inspiration picturale ou vidéaste ? Au commencement, était aussi l’expérience breughelienne dans la Chute des anges rebelles et surtout l’amère constatation du monde indifférent à Icare qui se noie, petit bouillonnement entre laboureur et navires du lourd commerce ralliant la sécurité du port… Autour du vidéaste Paolo Pachini, trois compositeurs immergent dans le tourbillon de ce que Michaux nomma, par expérience extrême des drogues une « Connaissance par les gouffres », au bord de « l’Infini turbulent ». Michael Jarrell, lui aussi élève de Klaus Huber, et très attiré par la peinture, est « chantre de la beauté idéale », tout en donnant en « Assonance IIIb » la sensation de cette série, « chaque nuit n’est qu’une trêve entre deux jours ». Martin Matalon, l’Argentin qui a évidemment été inspiré par l’univers de Borges et sa Bibliothèque Infinie, donne dans Tunneling un exemple de sa « luxuriance sonore », et Raphael Cendo dans Charge celui de ses « saturations furieuses ». Ici donc, trois visions « d’un archétype universel, l’idée de chute et trois Vanités, méditations sur le devenir de l’homme et sa fin certaine ». Ce concert du 22 est réalisé en co-production avec les Musiques Inventives d’Annecy (M.I.A,Philippe Moënne-Loccoz), partenaires français d’Archipel, et donné à Annecy même.

Dans A travers le miroir, on « multiplie les perspectives et lignes de fuite, dans la théâtralité du geste musical et les strates de la réminiscence ». Un autre « jeune Argentin », Luis Naon, y propose donc un Speculum Memoriae (borgésien, peut-être ?) ; Pierre Boulez, dans l’optique valéryenne du Narcisse («ô semblable et pourtant plus parfait que moi-même ») réinstaure le « dialogue de l’ombre double» , entre clarinette et bande magnétique. Quant à Tristan Murail, l’un des instaurateurs – avec Gérard Grisey et Hugues Dufourt – de la pensée « spectrale », ses Winter-Fragments opposent « l’immobilité glacée d’un lac gelé, l’éblouissement paradoxal et statique de la lumière hivernale, aux mouvements tourbillonnants de la neige soulevée par les rafales. Infinie lecteur, turbulence chaotique : la nature nous offre des modèles dont la complexité, surpassant l’entendement, ne peut s’appréhender que par imagination poétique. » (Ici donné à Annemasse le 24 sous la direction de William Blank ; rappelons que ces Winter-Fragments, et les 13 Couleurs du Soleil Couchant, avaient été enregistrés par Les Temps Modernes lyonnais, chez ACCORD 472 511. Et qu’un DVD avec travail du vidéaste H.Bailly-Basin , en avait été réalisé avec les M.I.A.). D’autres pièces des jeunes Adam Maor, Riyo Kojim, A. Servière, J.Bucchi et M.Garcia Vitoria voisinent en « fixé-live » avec 13 Couleurs de T.Murail, le 20 mars.

Les eaux murmurantes et les fleurs haut-parleurs

Et puis voulez-vous écouter « le murmure des eaux » ? Les jeunes compositeurs Ruben Abrahamyan (Arménie) et Miguel Farias(Chili) y rêvent sous la haute autorité de leur aîné François Bayle, dont une version octophonique de Jeïta nous rappellera que le Français demeure un poète-fondateur. Jeïta, c’est une grotte libanaise découverte à la fin des années 1960, et dont F.Bayle a fait un lieu magique de recréation sonore, qui a marqué l’évolution de la musique acousmatique. Comme l’écrivait Maurice Fleuret dès la parution de l’œuvre en 1970, ce « Murmure des eaux va suivre son cours tortueux dans le conscient et le subconscient, sculptant ici et là des objets de parfaite gratuité, semblables aux fleurs de pierre de la grotte, des concrétions dures obéissant à la plus exigeante rigueur. » Et pour évoquer les grands exemples, « Points-Lignes » rassemble 3 œuvres de Klaus Huber ( dont un Kammerkonzert, « Intarsi », à la mémoire de Lutoslawski et en réminiscence de l’ultime concerto (K.595) de Mozart), un Ligeti (Melodien) et un Nono (Polifonica). Même, différent, prolongé, reproduit, « palimpsesté »(le jeu de grattage sur manuscrit qui peut rapporter gros du côté de l’imaginaire)… Tout cela et aussi George Crumb, Wolfgang Rihm, le Pierrot Lunaire en cabaret sous l’affiche schoenbergienne (l’ami du compositeur, Max Kowalski, en avait écrit un « double »)… Un Data, où percussions et électronique (de Xenakis et Grisey, de Hurel et Cendo ou Bedrossian –« distorsion du temps, ambiguïtés des timbres,oscillations à la frontière de la note et du bruit, architectures souterraines en strates ») ont tendance à faire Scratch. Ou encore, pour rejoindre la Nature mariée à la technologie, un Ec(h)osystème, installation où le jeune Colombien Daniel Zea avec ses 180 fleurs haut-parleurs fait des visiteurs de sa plantation « des insectes butinant les sons ». Pour mieux y trouver « l’absente de tout bouquet » ?

Genève et autres lieux. Festival Archipel. Genève (Plainpalais, Grütli,RadioSuisse Romande,Victoria Hall) ; Annecy, Annemasse (France, 74). Du vendredi 19 au dimanche 28 mars 2010. 20 événements, 13 concerts, 3 spectacles, 2 installations, 3 conférences, films. Information et réservation : Tél.: 041 22 329 42 42 ; www.archipel.org

Choeur Calliope: 10è anniversaire Lyon, salle Garcin. Dimanche 21 mars 2010 à 17h

Choeur Calliope
10ème anniversaire

Dimanche 21 mars 2010 à 17h
Lyon, Salle Garcin

De Schubert à Chausson…

Le Chœur de voix féminines Calliope, fondé et dirigé par Régine Théodoresco, fête en 2010 son 10e anniversaire. En «musique profane », le voici entre romantisme (Schubert), chant français fin XIXe et début XXe, évocations de musiques d’autres terres. La création d’une œuvre commandée à Gilles Schuehmacher, dans une formule originale de 12 voix et 2 accordéons, permet à partir de textes poétiques du romantisme et de la modernité, de méditer sur le thème de la Beauté.

La 1ère des Muses

« Calliope, chœur de femmes », certes, mais qui était Calliope ? La première des neuf muses, et une des épouses d’Apollon « Musagète » (leur conducteur, dit l’étymologie). « La 1ère inspire la poésie épique : son air majestueux, son front ceint d’une couronne d’or indiquent déjà sa suprématie sur les autres Muses. Elle tient un stylet et des tablettes, parfois une trompette. Les poètes la considèrent souvent comme la mère d’Orphée. » Lourde responsabilité, donc, pour le groupe fondé et dirigé par Régine Théodoresco ! D’autant que la 1ère des Muses invoquée par ce groupe se caractérise par des interventions multi-directionnelles, et rien moins que soumises à « l’air majestueux »… Depuis dix ans – en 2010, c’est « happy birthday to you, Miss Calliope ! » -, le Chœur (féminin) a cherché sa voie en un vaste territoire, fuyant la spécialisation dans un genre ou une époque, et aussi – c’est une tendance actuelle, mais cela ne serait « tendance » que si on se contentait d’un suivisme à la mode -, ne cherchant pas à trouver et garder un public mélomane dans les seules salles de concert, s’investit « sur le terrain » social, en milieu des scolaires et du 3e âge, entre autres. Les concerts sont souvent thématiques et ratissant large dans la chronologie, comme celui de janvier dernier, d’Hildegarde von Bingen – la poétesse et musicienne du sacré médiéval – et des Renaissants italo-espagnols (Palestrina, Morales) au contemporain-et-ancêtre mystico-sonore, Giacinto Scelsi , ainsi qu’à de plus jeunes écrivants aux frontières du sacré, David Mc Intyre, Libby Larsen et Jean-Denis Michat.

Des Métissages de style et d’inspiration

Celui du 21 mars « commence » au romantisme allemand pour s’achever en écriture de création très récente. Une sorte de « Métissages » des cultures, pour reprendre le titre du dernier disque de Calliope (lire dans classiquenews), là aussi où, selon la leçon de Shakespeare ou Hugo, le comique ne souffre en rien d’être adossé au tragique, et d’alterner ses pouvoirs avec lui. Ou tout simplement en faisant alterner une certaine gravité du propos avec la légèreté ou son environnement. En arc en ciel d’inspiration : des « histoires de bêtes », comme dirait Colette, avec un « mille pattes » de Florent Schmitt, des fables de La Fontaine, le lièvre et la tortue de G.Lacroux, Le corbeau et le renard de Marie-Madeleine Duruflé. Dans un registre un peu autre, et du même Florent Schmitt – dont Calliope a gravé l’intégrale des Voix de femmes – , « si la lune rose » ; un Chausson,sur texte de Leconte de Lisle, Hélène, ou chez des contemporains, « il pleut des voix de femmes », de M.Graziato, et O Vent du Soir, de P.Burgan, un ancien élève de Ivo Malec et G.Grisey, auteur de deux opéras. Egalement un peu ailleurs, et dans la veine explorée par Calliope dans « Métissages », Urok, du compositeur slovène Lojze Lebic, « où les enfants mettent en scène les sortilèges permettant d’extirper du corps les envoûtements ».

Berceuse de la douleur et culte de la beauté

Mais le programme des « Calliope » s’ouvre aussi au romantisme qui, par le monde de la forêt et de la chasse sublimée, ouvre sur la méditation. Le chœur « Coronach » figure dans un groupe de lieder ou chants avec accompagnement qu’en 1825 Schubert a choisis dans un recueil (La Dame du Lac), de l’auteur européen alors très « mode », Walter Scott. « Coronach »(D.836) est une berceuse de la douleur pour le héros Duncan, dont « le bras nous menait vers la gloire » : au-delà du prétexte, et comme bien souvent chez Schubert, il faut saisir l’inspiration de cette œuvre chorale pourtant sans pathétisme spectaculaire dont le piano assume, comme le disait Brigitte Massin, le rôle du « roulement insistant des tambours voilés, qui attire irrésistiblement le chant des femmes vers une gravité du registre qui n’était pas donnée au départ ». Belle introduction à la gravité du propos de Gilles Schuehmacher, un jeune compositeur à qui le Chœur a « commandé » une œuvre dont déjà la formation instrumentale originale attire l’attention : accompagnant les 12 voix féminines, ce sont ici deux accordéonistes ( Mélanie Brégand et Philippe Bourlois) qui laissent « au repos » le pianiste (Nicolas Jouve) intervenant dans d’autres partitions et notamment Schubert. Ces « Elégies Romantiques » sont vouées « au culte de la beauté, pour questionner musicalement ce vocable certes un peu démodé et bien chahuté par nos temps », explique G.Schuehmacher qui évoque aussi le « Pourquoi des poètes en temps de manque ? » (ou temps de détresse ?),jadis instauré par Hölderlin. Le compositeur a commencé sa quête dans le XIXe, et a trouvé chez le poète errant Lenz, transfiguré par Büchner, l’affirmation : « Les plus belles images, les sonorités les plus variables s’assemblent et se défont. Il ne reste qu’une chose : une beauté infinie, qui passe d’une forme à une autre, toujours épanouie, toujours transformée. »

Tout ange est effrayant

Chez le reclus en bibliothèque et monde des livres Giacomo Leopardi, vient l’évocation mélancolique à Silvia, « quand la beauté brillait dans tes yeux fugitifs et riants ». Pour Percy Shelley, le chantre de L’Ode au vent d’ouest, pour qui « la musique est clé d’argent de la source des pleurs », « L’Esprit de beauté » demeure dans la perte : « Où es-tu parti ? Pourquoi quittes-tu notre état, cette obscure et vaste vallée, vide et désolée ? » Selon l’Américaine Emily Dickinson, une autre prisonnière (apparente) de ses pensées et de ses rêves, « la Beauté assiège à en mourir, et si j’expire aujourd’hui, que ce soit en vue de toi ! ». A ces « élégiaques romantiques, nostalgiques d’une beauté disparue ou inaccessible », le musicien a joint Juan Ramon Jimenez un grand Espagnol du XXe (comme Lorca), interrogeant : « Où est le mot, mon cœur, qui embellira d’amour le monde laid, qui lui donnera une force d’enfant et une défense de rose ? » Et bien sûr en ce domaine mystérieux, on croise le tremblant regard de Rilke dans la 1ère Elégie de Duino : « Le beau n’est rien que le premier degré du terrible ; …si nous l’admirons ainsi, c’est qu’il néglige avec dédain de nous détruire. Tout ange est effrayant. » G.Schuemacher, dans cette œuvre dont on sent qu’elle encore et déjà « ouverte » (« in progress »), aura ainsi puisé en poésie « la richesse de contrastes et de liens, plusieurs dizaines de courtes sections alternant des fragments de textes », mais s’interroge en toute modeste lucidité : « J’ai gardé une identité musicale forte pour chaque poème, ce qui entraîne une certaine rigidité, mais moins de caractérisation eût conduit à moins de lisibilité, et la confrontation doit garder son relief, en permettant variations et contrastes ». En ces temps où la composition affiche volontiers une…tonalité docte, abstraite et péremptoire, un tel esprit de recherche et d’interrogation des concepts de la grande tradition poétique et humaniste est ici bienvenu, surtout quand on sait la singularité compositionnelle de cet auteur, certes « indépendant des écoles », mais très lié à l’émotion en rapport avec l’écriture littéraire. Gilles Schuemacher (32 ans), qui a fait ses études musiciennes à Lyon, a travaillé dans le cadre des enseignements d’Emmanuel Nunes, Michèle Reverdy, Jonathan Harvey et Klaus Huber. Privilégiant la musique de chambre et le vocal, « il envisage volontiers son œuvre (une trentaine d’opus) comme relevant de l’abstraction lyrique, lui assignant la tâche d’exprimer le spirituel au moyen de la forme ». Interprété par – entre autres Pierre Strauch, Lionel Bringuier, Rachid Safir, Jacques Mercier ou Kanako Abe, G.Schuemacher est membre fondateur des associations Création Musicale XXI et Multilatérale, Etincelles et Ellipse (dédiées au cinéma). Il est donc bien « légitime », selon Régine Théodoresco, qu’en ce concert « allant d’une atmosphère intimiste jusqu’à la jubilation », Calliope soit « fidèle à sa philosophie de défense de la production contemporaine et crée à cette occasion une œuvre qui se fait véritable méditation sur la beauté. »

Lyon, dimanche 21 mars 2010, 17h, Salle Garcin, Impasse Flesselles(Lyon-1er). Chœur féminin Calliope, Nicolas Jouve (piano), Mélanie Brégand et Philippe Bourlois (accordéon), dir. Régine Théodoresco. Information et réservation : T. 04 78 08 45 85 ; www.chez.com/ccalliope

Illustration: Giovanni Baglione: Calliope, muse de la poésie épique (DR)

Rossini: Le Voyage à Reims Marseille, Bordeaux. Du 11 au 30 mars 2010

Rossini
Le Voyage à Reims
Il Viaggio a Reims

Co-production « jeune » par le Centre Français de Promotion Lyrique.

Marseille, Opéra
(du 11 au 14 mars 2010)

Bordeaux, Grand Théâtre
(26,28,29 et 30 mars 2010)

Un opéra pas comme les autres (même de Rossini), ce Viaggio a Reims qui sur un prétexte de fêtes monarchistes réunit en situations merveilleusement musiciennes des personnages un rien déjantés… Pour cette œuvre si jeune d’esprit, une distribution tout aussi jeune, réunie par le CFPL, et qui achève en mars une large tournée dans 16 maisons d’opéra françaises.

Des chefs-d’œuvre au minimalisme

« Quand j’entends parler du consolateur et sauveur Rossini et de son école, j’en frémis jusqu’au bout des doigts…. », écrivait Schumann quand il était Florestan dans le rôle du critique musical. Et à propos d’une visite de Rossini à Beethoven : « Le papillon vola sur le chemin de l’aigle, mais celui-ci se rangea, pour ne pas l’écraser d’un battement d’aile. » Bien vu, dans la symbolique ? Si Rossini n’avait pas eu le physique de plus en plus…imposant au fil des ans, on serait tenté de l’appeler comme le Cherubino de Mozart dans Les Noces : « farfallone (papillon) amoureux ». L’enveloppe corporelle du compositeur n’y était pas, mais ô combien le caractère de sa musique, légèrissime et parlant si bien de jeunesse et d’amour, peut-être comme nul ne l’avait encore fait et d’ailleurs ne le ferait plus ! Au fait, qui était ce Rossini, insaisissable mélange de crescendo-decrescendo et de prestissimo, de profondeur à force d’apparente désinvolture, qui entre 20 et 37 ans aligne les plus éblouissants chefs-d’œuvre, et semble en 1829 (presque à l’âge où Mozart meurt) ,sur un coup de mauvaise humeur ( l’échec de son opera-sérieux Guillaume Tell), renoncer à composer pour le théâtre d’opéra, qui paraissait sa vie même. Mais Rossini survit en apparent joyeux convive du banquet de la vie (surtout parisienne) pendant…40 ans, préférant désormais laisser son nom à des recettes culinaires (le fameux Tournedos, qu’il faisait d’ailleurs plutôt mauvais), qu’à quelques oeuvres minimalistes (religieuses pour certaines, dont un Stabat Mater très novateur) qu’il appelle « péchés de vieillesse ». Tout cela en plein épanouissement du romantisme européen, qui voit du sacré et une sorte d’obligation morale dans l’écriture. Certes ses biographes noteront qu’il y avait dans ce renoncement une part de forte inclination dépressive, mais au-delà de l’ »explication » psychologique, le paradoxe demeure, voire même le scandale…, en tout cas la perplexité.

Un monarchiste inspiré

Et parmi la floraison des opéras, dire qu’au moins l’un d’entre eux, Le Voyage à Reims, eût pu demeurer un quasi-souvenir ! Cet opéra, le dernier «pleinement italien par la langue originale du livret, et surtout la folle insouciance qui l’anime, la légèreté rieuse de ses figures mélodiques incroyablement savantes, et toujours d’une radieuse transparence « (Frédéric Vitoux), son auteur ne voulut plus le voir jouer, bien qu’il en ait aussitôt réemployé une partie de la substance pour un opéra-comique qui transportait la donnée de 1828 au…Moyen-Age (Le Comte Ory). Les manuscrits furent dispersés, et après quelques représentations trafiquées, la partition « disparut »…jusqu’à la fin du XXe, où le travail patient des musicologues –quelques rossiniolâtres… pour notre plus grand plaisir, Janet Johnson, Philip Gossett…- permit une résurrection en 1984, au Festival de Pesaro. Dans la ville natale de Rossini, Claudio Abbado y réunit une éblouissante distribution selon son intuition tellement italienne pour des représentations qui ont fait date et qu’heureusement le disque perpétue ( Deutsche Grammophon).

Le compositeur, en bon…antiromantique, n’était pas du tout sensible aux idées novatrices en politique, et d’ailleurs prenait son bien partout où sonnait la monnaie trébuchante des commandes et des représentations. Monarchiste parce que c’était l’ordre établi, dans l’Italie d’après la faillite napoléonienne, puis selon le va-et-vient de ses résidences en France, ou dans la péninsule, et pour finir – quand il s’installe à Paris en 1855- « impérial » du temps de Napoléon III : un « apolitique », en somme, heureux de l’être. Et donc, il n’hésite pas lorsque lui est commandée une « cantate scénique » pour le Couronnement du Comte d’Artois. Devenu roi en 1825, Charles X était le 3e des « frères Capet »( Louis XVI et Louis XVIII), et le plus léger, « un bel homme caracolant sur un beau cheval » dont l’inconscience politique « ultra » amènera le renversement par le peuple de Paris, lors des Trois Glorieuses de juillet 1830. Apparemment œuvre d’un fervent monarchiste – comme en témoignent certaines séquences « hymniques » au cours de l’opéra -, ce Viaggio à Reims (on note le clin d’œil du titre franco-italien) est du genre « inclassable ». C’est un « acte manqué » collectif, puisque la donnée implique la présence dans une station d’eaux vosgienne – Plombières, où aura lieu sous Napoléon III une entrevue décisive pour l’unité italienne entre l‘Empereur français et le Premier Ministre piémontais Cavour – d’une pittoresque collection internationale de « touristes » désirant rallier la proche Reims pour les fêtes du Couronnement. Des petites histoires de costumes en lambeaux puis de voitures à chevaux défaillantes compromettraient tragiquement le Voyage si l’annonce d’autres festivités à Paris, après le couronnement, ne venait rétablir la joie.

Du cabaret au théâtre musical

« Opéra-cabaret d’actualité, où chacun des protagonistes dispose d’un « sketch » à sa mesure, où l’on ménage quelques scènes d’ensemble, un semblant d’intrigue et un grand finale » ? Oui, quelque part entre les futurs offenbach-scenic et théâtre musical ou cabaret, mais tout cela sublimé par une « vision » et un étourdissant « savoir-faire » qui dissimulent une très savante « mise en abyme » interrogeant le « théâtre dans le théâtre ».Les personnages réunis dans l’hôtel de Madame Cortese, Le lys d’Or, sont à la fois des ridicules, des symboles et des êtres parfois touchants avec leurs manies-passions, leurs amours rêvées et impossibles. Le baron Trombonok ( !) est un Allemand fou de musique, le comte russe de Libenskof et l’espagnol Don Alvaro ne pensent qu’à la marquise polonaise Mélibéa, l’Italien Don Profondo chasse l’antiquité fantasmatique, la frivole comtesse française de Folleville est obsédée par ses parures et poursuivie par le chevalier Belfiore, puis intervient dans le jeu la Poétesse Corinne, qui évoque évidemment l’héroïne du roman de Madame de Stael et fait chavirer les cœurs de ces messieurs… Et coetera, suivant la fantaisie du librettiste qui enthousiasme notre musicien, ravi de « caractériser » chacun par l’hymne national et qui se livre surtout à une alternance d’arias amoureux (ou révoltés par le destin contraire) et d’ensembles (Sextuor « una gran gabbia », Gran Pezzo Concertato a 14…) non indignes de la science opératique mozartienne.


L’aventure de la bella gioventu

On conçoit que 25 ans après la « résurrection » de la fin XIXe, et pour cet opéra dont une des clés est la jubilation des mots, des gestes et des notes, des expériences soient tentées qui en fassent un beau terrain de formation et d’affirmation pour la jeunesse des interprètes. C’est ainsi que le C.F.P.L.(Centre Français de Promotion Lyrique), « attaché à la découverte de nouveaux talents et à leur insertion dans le milieu professionnel » a suscité une co-production entre 16 maisons lyriques de l’hexagone (et deux hongroises), « dans la continuité du concours de 1988, les Voix Nouvelles, qui au cours des ans a révélé les talents de Natalie Dessay, Karine Deshayes ou Stéphane Degout. Des concours de recrutement international ont eu lieu pour déterminer la distribution mais aussi la direction musicale. Puis chaque maison a participé au choix de la distribution et des équipes de plateau pour la réalisation des décors, des costumes et des éclairages. Le parrainage musical est rossinien en diable, puisque assuré par Alberto Zedda, directeur de l’Accademia Rossiniana dui Festival de Pesaro. D’ailleurs la forme même de cet opéra-pas-comme-les autres favorise une situation d’effort collectif sans prime incitative à la starisation lyrique, puisque dans les 18 rôles, 13 « sont principaux » et que toutes les tessitures sont réunies, l’ensemble tenant primordialement par l’ardeur du groupe. C’est fin 2006 que l’aventure a commencé, le Théâtre de … Reims- comme il se doit – a accueilli tout le travail préparatoire et les premières représentations ; début 2010, on arrive à la 3e année de réalisation, et le périple français va s’achever en deux villes…portuaires, Marseille et Bordeaux. La distribution est donc internationale – à vous de découvrir les futurs « grands » de la scène lyrique et tous les autres -, et chante en alternance selon les villes et les représentations. La direction musicale est assurée par l’Italien Luciano Acocella, formé à Rome et à Copenhague, qui a travaillé avecY.Temirkanov, D.Gatti et Myung Whun Chung et a remporté un prix Prokofiev à Saint-Pétersbourg. La mise en scène est confiée à un Italien de 30 ans, Nicola Berloffa, violoncelliste de formation, et qui a été assistant de Daniele Abbado et de Luca Ronconi. Allez, il ne vous reste que deux villes et huit soirées pour admirer toute cette « bella gioventu », comme chante Don Giovanni, un connaisseur, dans l’opéra de Mozart !

Giacomo Rossini (1792-1868): Il Viaggio a Reims (Le Voyage à Reims). Co-Production du C.F.P.L. dir.Luciano Acocella, mise en scène Nicola Berloffa. Distributions en alternance.
Opéra de Marseille, Orchestre de l’Opéra. jeudi 11 mars 2010, vendredi 12, samedi 13, 20h ; dimanche 14, 20h30. Information et réservation : T. 04 91 55 11 10 ; www.opera.marseille.fr
Opéra de Bordeaux, Orchestre et chœurs ONBA. Vendredi 26 mars 2010, lundi 29, mardi 30, 20h ; dimanche 28, 15h. Information et réservation : T. 05 56 00 85 95 ; info@opera-bordeaux.com

Illustrations: © A.Julien

Rhin, fleuve sacré. Orch nat de Lyon. Christian Zacharias Lyon, Grenoble. Les 4, 5 et 6 mars 2010

Rhin, fleuve sacré
Christian Zacharias

Orchestre National de Lyon. Christian Zacharias, dir. et piano, … K.P.E.Bach, Schumann, B.A.Zimmermann.


Jeudi 4 et samedi 6 mars 2010
Lyon, Auditorium

Vendredi 5 mars 2010
Grenoble, MC2

Les paysages extérieurs et intérieurs du Rhin allemand sont toile de fond pour le concert qu’à trois reprises donne l’ONL., sous la direction de Christian Zacharias. Le pianiste y sera aussi soliste dans un concerto du fils prodigue de J.S.Bach, Karl Philip Emmanuel. La 3e Symphonie de Schumann et son grand choral en hommage au fleuve immémorial voisineront avec des Danses de kermesse, elles aussi rhénanes, de B.A.Zimmermann, l’auteur tourmenté de l’opéra des Soldats.

Qui était le Grand Bach ?

Vous auriez « habité » les années 1760, et on vous aurait parlé du « grand Bach », vous auriez dit aussitôt « ah oui ? Karl-Philip-Emmanuel… ». Cette évidence historique – rappelée par une remarquable notice de Joël-Marie Fauquet – souligne la relativité du « jugement de goût » kantien, rectifiée-sociologie-de-l’art. Qui, de nos jours, – hormis les « spécialistes » – clicquant sur Bach ne s’étonnerait pas de voir apparaître d’abord non Johann Sebastian, mais K.P.E., ou Wilhelm-Friemann, ou Johann-Christian ? Et pourtant les Fils musiciens – chacun avec son parcours et sa personnalité de compositeur – ont eu leur importance, à vrai dire reconnue par leurs successeurs immédiats et géniaux. Ainsi de Johann-Christian, « le Bach de Londres » – pour Mozart qui en était admirateur inconditionnel – ou de Wilhelm-Friedmann, aux intuitions étonnantes et à la vie tourmentée. Mais K.P.E.attira encore plus les hommages des trois Grands Classiques Viennois : Mozart encore (K.P.E. est le père, nous sommes les enfants »), Haydn (« Tout ce que je sais, je le lui dois »), et même Beethoven. Il fut d’abord le « Bach de Sans-Souci » (le Versailles de Frédéric II, prince et flûtiste), influencé par la musique de France et d’Italie, avant que de devenir « le Bach de Hambourg », encore plus adonné à son individualité tourmentée. Il introduisit dans la musique post-baroque (et même « archaïque » de son père !) le concept appliqué de l’empfindsamkeit (sensibilité, à défaut d’un meilleur terme en français), encore plus insoumis aux règles de toutes sortes – bienséance de l’expression, logique du discours des émotions – que le légèrement ultérieur Sturm und Drang, à quoi donnèrent ses lettres de noblesse la littérature passionnée de Goethe et ses amis et se rallièrent en accès de fièvre Haydn symphoniste et le jeune Mozart, dans les années 1770. C’est son frère Wilhelm Friedmann qui inventa le bi-thématisme, mais il diffusa le principe et les modalités dans sa propre cvomposition. K.P.E fut l’ami du philosophe Lessing, des dramaturges et poètes Lessing, Klopstock et Claudius, auprès desquels il trouva l’approbation, et parfois une grande réserve vis-à-vis de ses recherches ; vers la fin de sa vie (il disparaît un an avant la Révolution française), il « passa de mode », même s’il acceptait, suivant sa propre expression, de « mettre du sucre » pour ne pas effaroucher son public…
Intermittences du coeur
Il n’est guère étonnant que ce « curieux » et promeneur Christian Zacharias mette K.P.E.B à son programme , et n’entraîne l’O.N.L. dans deux œuvres des années 1748 (deux ans avant la mort du Père) et 1756 (la naissance de Mozart), dont on entendra tout de suite qu’y souffle par avance l’esprit fiévreux du Sturm und Drang La Symphonie Wq. 179 « encadre » son larghetto rêveur de pur sentiment par deux « rapides » intenses. Le Concerto pour clavier Wq.23 illustre encore davantage la façon dont K.P.E. entend « la véritable manière de toucher du clavier » (c’est le titre de son Essai théorique et pratique) pour mieux faire en « concertation » – lutte et dialogue – avec l’orchestre : pathétisme, dramaturgie permanente, silences qui trouent le discours par moments imprévisible, force de l’armature jamais scolastique. On y approche ce par quoi le génie solitaire du compositeur aura marqué son époque et même ce que Beethoven appellera « un temps à venir » : ses improvisations (clavecin, piano-forte, piano, tout est bon pour essayer d’en faire sentir l’étrange violence intérieure !) où le clavier recueille les intermittences du cœur et de l’esprit, rondos, fantaisies, mouvements de sonates. Peut-être, spectateurs réclamant quelque bis, pousserez-vous le chef à se remettre au clavier pour un « petit K.P.E. » ?

Sur le Vater Rhein

Année de deux anniversaires, on ne peut plus l’ignorer. A l’orchestre, ce sera évidemment Schumann et sa 3e Symphonie dont les mélomanes n’ignorent guère qu’elle a, comme la 1ère(« Printemps ») un surnom, « Rhénane ». Et tiens, si on cherchait en ce concert un lien entre Schumann et la part K.P.E.Bach, on le trouverait dans E.T.A. Hoffmann l’indispensable ( pour les amateurs de fantastique, et surtout pour Robert, qui puisa là ses Kreisleriana) : le Maître de chapelle Johannes Kreisler, évoquant son enfance, y raconte que dans les séances familiales de musique, on jouait « et prononçait avec vénération (le nom de)¨Philippe Emmanuel Bach »….Cette 3e, Schumann la compose pourtant dans sa dernière époque avant La Chute : en 1850, il a été installé dans ses fonctions de chef permanent à Düsseldorf,il a reçu un accueil chaleureux à l’image de la cordialité ici traditionnelle, et la maison du couple musicien –Robert, Clara, les enfants – « on ne saurait en avoir trop », avait dit…le père) – permet de contempler le fleuve, ce « Vater Rhein » (Père Rhin), pour la pensée allemande toute une symbolique. Le pays rhénan – dont l’atmosphère ouverte, plus gaie, semble au premier abord « faire du bien » au « bi-polaire » qu’a toujours été Robert – permet au musicien de se remémorer les textes poétiques de sa jeunesse – à 19 ans, il chantait le fleuve « calme, pacifique, grave et fier comme un ancien dieu » – et de retrouver ce que jadis il célébrait dans « le pays fleuri et ses environs paradisiaques ». La cathédrale de Cologne, toute proche et que le couple va bientôt visiter, impressionne, et s’agrandit dans l’imaginaire ; Robert l’avait déjà inscrite dans le Dichterliebe de 1840, sur les poèmes de Heine.

Les fêtes d’un archevêque à Cologne

Comme avec le tableau de leur contemporain Schinkel (La cathédrale au bord d’un fleuve »)….où figurent des mariniers…à l’image de ceux qui sortiront Robert du fleuve glacé quand, 4 ans plus tard, il aura voulu se suicider par noyade. Mais n’anticipons pas : en 1850, Schumann compose vite, large, profond, et en assemble les éléments dans un cadre qui dément sa réputation de classicisme-romantisé : 5 mouvements pour la Symphonie, dont le centre de gravité spirituelle de l’œuvre se situe en avant-dernier temps, après l’animé initial, le scherzo empli de danses joyeuses, et un grand Lied. Peu importe que ce Maestoso rende « socialement » hommage à l’archevêque de Cologne promu cardinal : sous les pavés d’un prétexte festivo-ecclésiastique, la plage de l’hymne extasié au Fleuve, aux eaux nourricières mais captivantes (et potentiellement ravisseuses), la méditation philosophique sur le Temps où « Tout s’écoule » selon la pensée du Grec Héraclite….Et il y a dans ce mouvement d’une rare originalité comme l’écho solennel et intime à la fois d’une poésie en recherche, qui fait penser au destin d’un autre « foudroyé par les dieux », Hölderlin, qui chantait un demi-siècle plus tôt « loin des montagnes abandonnées, goûtant le repos d’un lent voyage à travers les campagnes allemandes, lorsqu’il donne apaisement à sa nostalgie, ce Bâtisseur du pays, le Rhin, le Père ! »

Le moine rhénan

C’est aussi près de Cologne, en pays rhénan, qu’était né Bernd Aloïs Zimmermann, à la fin de la 1ère Guerre Mondiale. L’un des musiciens allemands du XXe les plus porteurs d’angoisse et de mystère, qui, profondément dépressif, se donna la mort en 1970, avait parfois écrit des œuvres plus « joueuses », hors du monde métaphysique dont son recours aux textes de Jacob Lenz – l’opéra « Les Soldats » -, Dostoievski ou Joyce constituait la part sombre d’une inspiration tourmentée. Et d’une écriture qui mettait en coexistence la rigueur post-sérielle, le jazz, le folklore et l’électronique… Comme le rappelle P.A.Castanet, c’est plutôt le « côté moine rhénan » (ou rhénan tout court ?) qui domine dans les Danses de kermesse (écrites dans les années Cinquante) cinq courtes pièces pour instruments à vent, « issues de schémas archétypiques relativement simples, manières de la tradition musicale populaire sur le Rhin allemand, dans l’illustration des valeurs d’hybridation esthétique autour de dualités contrastantes ».
Une double culture
La composition d’un tel programme porte en tout cas la marque d’un esprit ouvert à multiples talents et facettes comme celui de Christian Zacharias, pianiste (ancien Prix des Concours Van Cliburn et Ravel), chef d’orchestre (actuellement « permanent » de la Chambre de Lausanne), dont l’éblouissante culture esthétique – à double source, allemande et française – a fait aussi l’un des conférenciers et écrivains sur la musique (essai sur l’espace poétique de Schubert…) les plus passionnants de notre époque. Son film, réalisé pour l’I.N.A., « Schumann : le poète parle » ne sera-t-il pas en arrière-plan de la 3e Symphonie, qu’il fait jouer par les musiciens de l’O.N.L. ? Et des paysages « rhénans » de Zimmermann, eux-mêmes échos du scherzo de la 3e, dans un temps soustrait au destin tragique des deux compositeurs allemands, du XIXe et du XXe ? Sans oublier le jeu de miroirs entre pianiste et directeur symphoniste que C.Zacharias aime instaurer, et qui passera ici par la médiation du génial et imprévisible 2e fils du « Grand Bach »…

Lyon. Auditorium. Jeudi 4 mars 2010, 20h30, samedi 6, 18h ; Grenoble, MC 2, vendredi 5, 20h.Orchestre National de Lyon, Christian Zacharias (direction et piano). K.P.E.Bach (1714-1788), Concerto clavier Wq.23, Symphonie Wq 179 ; R.Schumann (1810-1856), 3e Symphonie ; B.A.Zimmermann (1918-1970), Danses de kermesse. Information et réservation : T.04 78 95 95 95 ; www.auditorium-lyon.com. T. 04 76 00 79 00 ; www.mc2grenoble.fr

Les Illustres Lyonnais (XVIIe-XVIIIe).Concert de l’Hostel Dieu Lyon, Temple Lanterne. Les 7, 9 et 10 mars 2010

« Les Illustres Lyonnais »
du XVIIe et XVIIIe.

Lyon, Temple Lanterne
Les 7, 9 et 10 mars 2010

Le Concert de l’Hostel Dieu consacre une partie de sa saison aux compositeurs et ouvrages baroques dont il assure la recherche d’édition et les critères d’interprétation dans les bibliothèques et les publications d’époque. La triade de mars 2010 est consacrée à des pièces sacrées et profanes de Lyonnais comme Estienne, Leclair ou Gouffet, y joignant des Méridionaux qui ont écrit pour les institutions ou académies d’entre Rhône et Saône, Campra et Mondonville, sans oublier le plus illustre des Bourguignons, Rameau.

L’assassiné musicien à Paris et les bourgades

Il y a les Lyonnais(es) célèbres une fois passé les ponts de Rhône et Saône, et au rayon poésie du XVIe, c’est, plutôt que l’ésotérique Maurice Scève, l’enchanteresse Louise Labé. Au XVIIIe, et pour la musique, il s’agira surtout de Jean-Marie Leclair, « l’assassiné musicien » en 1764 (le coupable, probablement mais sans certitude son neveu…), « monté à Paris » où il était devenu violoniste de légende et plus discrètement très grand compositeur. Et les un peu moins célèbres, que les efforts des musiciens d’aujourd’hui – baroqueux de toutes obédiences, unissez-vous ! – tendent à redécouvrir. Non point par chauvinisme rétrospectif, mais parce que l’Histoire est souvent injuste, porteuse de modes qui un temps portent à la lumière et le temps suivant peuvent mettre sous le boisseau… Et aussi parce qu’au XVIIe, au XVIIIe….voire plus tard (suivez nos regards vers la carte de France monarchique, impériale ou républicaine), il vaut mieux ne pas être – et en tout cas – rester au fond de sa province, fût-ce une grande ville et non point l’une de ces « bourgades » où, comme raillait l’adorable La Fontaine, « Jupiter envoie quand il veut qu’on enrage ». Au fait, il est bien d’un peu plus grandes « bourgades » dans le rayonnement du Phare Français, cette capitale des arts dont on ne se moque un brin que pour mieux l’admirer, n’est-ce pas chers Parisiens ? Lyon, donc, en matière musicale, n’a pas eu à rougir de ses compositeurs –même si certains ont dû « s’exiler » au nord pour réussir -, ni d’ailleurs de ses institutions. Dans le prolongement du XVIe où il fut vraiment carrefour d’un humanisme à dimension européenne et avait su se faire capitale d’une Imprimerie sans laquelle il ne pouvait désormais y avoir de liberté intellectuelle.

La fresque sonore

Donc sans esprit de clocher mais avec détermination et opiniâtreté, des groupes comme le Concert de l’Hostel Dieu continuent ici leurs recherches à travers manuscrits et copies que conservent les bibliothèques et les archives de toutes sortes. Ainsi que nous l’avions souligné ici même dans notre tour d’horizon du baroque lyonnais, le groupe fondé et dirigé par Franck-Emmanuel Comte est praticien de cette attitude active, qu’on encourage d’ailleurs dans les institutions pédagogiques et notamment le Conservatoire Supérieur des quais de Saône (CNSMD). Cela se traduit évidemment par des concerts qui se tournent vers « le bel avant-hier », et offrent à un plus large public que celui des mélomanes spécialisés le résultat des recherches. La 4e séquence est ainsi consacrée à ceux que le C.H.D. nomme « les illustres Lyonnais », en descendant l’échelle chronologique lyonnaise jusqu’au XVIIIe, « à l’aube du Siècle des Lumières en ce qui n’est pas encore la Ville-lumières ». En ce temps d’ «ouverture » sur un futur qui s’annonce plus gai en Régence puis en jeunesse de Louis XV qu’en tristes années de l’interminable fin de règne louis-quatorzien, la Cité rhodanienne s’est dotée d’institutions sur le modèle parisien et qui décentralisent la fonction musicale lyrique de l’Opéra (ouvert à Lyon en 1688 avec Phaetoin de Lully) , ou celle, plus austère et liée au sacré, des œuvres religieuses. Sur le modèle du Concert Spirituel de la capitale, voici deux Académies en situation d’émulation : les Beaux Arts (active de 1713 à 1774), les Jacobins (à partir de 1727). Ces sociétés rassemblent – ah , la belle époque ! – professionnels et amateurs, dont la « mélomanie » de pratique et d’écoute permet de constituer un fond très important de manuscrits italiens et de partitions commandées aux Locaux ou Nationaux, « non sans susciter quelques débats internes » sur la rivalité franco-italienne…. Les formes intimistes de cet art sacré sont laissées aux cercles et salons, et les Académies prennent « les grandes formes, comme le grand motet à la française ou l’oratorio italien, porteuses de valeurs morales élevées et d’un narratif qui associe chœurs, symphonies, airs et récitatifs au sein d’une même fresque sonore. »

Louis XV guéri et les Leçons de ténèbres

Le travail de restitution opéré par l’Hostel Dieu (comme par des groupes voisins) cherche donc non seulement dans les manuscrits mais aussi dans les descriptions de l’époque, les articles de presse, les livres de compte, de quoi nourrir ce goût de l’authenticité qui a toujours animé les baroqueux. Une heureuse centralisation a d’ailleurs permis que les manuscrits, transitant par le Fonds du Concert aboutissent il y a un siècle à la Bibliothèque Municipale, où leur conservation et leur classement se sont depuis lors opérés en bonnes conditions. Si on ajoute que les échevins lyonnais avaient décidé de commander chaque année après la guérison du jeune Louis XV des partitions exécutées au Collège des Jésuites (l’actuelle Chapelle de la Trinité), on a une idée de cette intense vie musicale « spirituelle » de Lyon tout au long du XVIIIe. Et maintenant au spectateur de jouer entre les auteurs, mais pourrait-on reconnaître qui est Lyonnais, ou Provençal, ou Parisien ? Et parmi les Lyonnais, brille le nom de Jean-Marie Leclair dont l’œuvre est surtout instrumentale, mais cela lui avait permis de briller en tant que violoniste au Concert Spirituel parisien et certains se rappellent qu’au temps de la splendeur baroque de l’Opéra Nouveau (avant Nouvel), Lyon avait pu faire recréer son seul et grand ouvrage lyrique, Scylla et Glaucus. Ici, on entendra donc des extraits de la 2nde Récréation Musicale. Un François Estienne – d’une dynastie de musiciens, comme les Couperin du Marais parisien – est encore moins connu (un extrait de son motet Confitebor), et si Jean-Baptiste Gouffet a été remis … en lumière, c’est grâce au travail de l’Hostel Dieu (concerts, disque Pierre Vérany) sur les Leçons de Ténèbres écrites par ce musicien-Père-Cordelier, tout voué en son couvent au Service Divin. Et cette œuvre très émouvante illustre une conception du sacré austère, voire pessimiste, comme chez les plus illustres Charpentier et Couperin.

Il y aura les « Méridionaux », Mondonville le Narbonnais (ici, motet Jubilate), et Campra l’Aixois (cette fois ce sera plutôt le rayon airs d’opéra pour inviter les Chasseurs à leurs Sport s et Divertissements, ou les galanteries de l’Amour s’envole…), qui écrivirent pour la Cérémonie lyonnaise des Vœux du Roy. Et le Dijonnais Jean-Philippe Rameau (sans risque de neveu meurtrier, « simplement » le sublime interlocuteur imaginé par Diderot !), dans son grandiose motet In Convertendo, histoire de nous rappeler que l’auteur des Indes Galantes fut aussi organiste en 1713-15 au couvent des Jacobins de Lyon. Quant à Bernard de Bury dont on nous annonce des airs extraits des Caractères de la Folie, il était Versaillais, claveciniste dans la mouvance de François Couperin, et on répondra par la négative à l’un de ses discours chantés : « Devez-vous craindre ma présence ? »…. Et on ira demander au Concert d’Hostel Dieu pour une prochaine séquence de Lyonnais que nous soient présentées des œuvres d’autres nés- natifs- d’ici et dont le programme fait état : Nicolas Bergiron, Jean-Baptiste Prin, Paul de Villessavoye…

Lyon, Temple Lanterne, dimanche 7 mars 2010, 17h ; Amphithéâtre de Lyon II, mardi 9 et mercredi 10 mars, 20h. Concert de l’Hostel Dieu, clavecin et direction F.E.Comte, Marina Venant, soprano, Benoît Arnould, baryton. Œuvres de F.Estienne (1671-1755), Jean.B.Gouffet (1669-1729), Mondonville (1711-1772), J.P.Rameau (1683-1764), B.de Bury (1720-1785), J.M.Leclair (1697-1764), A.Campra ( 1660-1744). Information et réservation : T. 04 78 42 27 76 ; www.concert-hosteldieu.com

Illustration: Jean-Marie Leclair (DR)

Lyon, Auditorium. Samedi 13 février 2010. Chopin, Schumann, Debussy: Orch. National de Lyon, dir. Jun Märkl ; Evgeny Kissin, piano

Année Chopin, année Schumann obligent : comme on le verra tout au long de 2010, les célébrations par incursion dans tous les domaines explorés par chacun des deux compositeurs romantiques – solisme instrumental, chambre, orchestre, voire dialogue vocal, du lied à l’oeuvre chorale – n’ont pas seulement, pour le mélomane conscient et organisé, le mérite de reconstituer les approches d’une intégrale virtuelle.

Ce cher Frédéric, ce pauvre Robert

Elles permettent aussi de remédier, en certains chapitres, à l’incroyable vitalité du Stéréotype recopié de génération en génération, irritant Dictionnaire des Idées Reçues dont on s’étonne qu’il ait fortune si longue. Au moins devrait-on admettre le principe du doute méthodique et du droit permanent à révision esthétique, contre le consensus de la paresse et de la soumission à l’Autorité autoproclamée, dont la bénédiction s’étend d’âge en âge sur ceux qui (par timidité ?) la craignent. Chapitre Chopin, ç’aura été : « Heureusement que ce cher Frédéric est presque partout demeuré uniquement pianiste, car du côté des autres instruments et de la voix, il n’aurait rien eu de spécial à dire. » Chapitre Schumann, « l’extension du domaine de la lutte » est plus sournoisement diffuse, et va sur deux fronts : 1) Ce pauvre Robert ne savait pas orchestrer. 2) De toute façon, à partir de (ici remplir à vot’bon cœur la case des dates, entre 1847 et 1853) la folie incapacite la créativité… Le tout suivi d’un C.Q.F.D., postulat qui ne s’auto-critique jamais , et tourne en boucle jusqu’à la consommation des temps …

Une sonorité baudelairienne

Le concert « Evgeny Kissin joue Chopin » n’aura ainsi pas été seulement l’occasion d’admirer l’un des interprètes les plus admirés – et parfois aussi contestés – du Gradus ad Parnassum pianistique. Car les joies qu’il aura dispensées venaient tout autant d’un orchestre placé en état de grâce par son chef titulaire, Jun Märkl. Et certes le titre – qui prend valeur thématique dans le « descriptif » des concerts de la saison ONL – pouvait laisser craindre un culte de la personnalité autour d’un soliste par ailleurs fort original et, à sa façon, un rien « autarcique » . Et on eut d’emblée l’intuition que l’un écoutait les autres – donc dès la longue introduction orchestrale de l’allegro -, se préparait à une fusion, un dialogue – et que les autres, guidés par leur chef, allaient l’accueillir pour mieux porter une œuvre non tant à son flamboiement qu’à l’intériorité trop souvent dissimulée par une forme de routine « supérieure ». Dans le parcours du concerto, il y a bien sûr, et comme par accès de fièvre qui brûle le « corps adolescent » de l’encore très jeune compositeur, des moments de haute virtuosité : mais ce sont, comme disent les historiens de « la longue durée », l’écume sur les sommets de la vague . A ceux-là, E.Kissin se donne sans réticence ; on dirait même : avec plaisir, si en apparaissaient sur son visage et dans son attitude générale de telles marques. Mais, étrange fascination continument opérée par l’artiste russe, rien ou presque rien n’affleure : ni évidemment gesticulation, ni même liens entre ce qui est surmonté et le « siège des émotions », quelque part comme on disait naguère, dans la région du cœur. Le côté « hoffmannien » – parfois double-et-automate – de la personnalité-Kissin continue à intriguer : y a-t-il souffrance d’être si « parfait » dans le contrôle de soi et la Beauté baudelairienne de la sonorité (« et jamais je ne pleure et jamais je ne ris »), alors même qu’il s’agit du romantisme ? Comme si tout se consumait dans une attention morale et quasi-amoureuse à l’abstraction du perfectionnisme…

La magie du temps suspendu

Pourtant une évolution – perceptible ailleurs, notamment en situation « de chambre » – s’est accomplie, et quand E.Kissin joue aux approches de la quarantaine les concertos de Chopin qu’il « découvrait » en public….dès 12 ans, un frémissement d’eau courant sous la glace se rend perceptible, et sans doute pas seulement parce que, pour une telle partition, la mémoire irrigue le jeu. On s’en apercevra, au moment des saluts, quand Jun Märkl (pour lui-même et au nom de son orchestre visiblement vibrant) et Evgueny Kissin se réjouissent d’un esprit de communion. Celui-ci aura permis de mettre en relief dans le concerto ce mélange audacieux d’ampleur et de foisonnement – le Maestoso , exemple d’héroïsme, d’ordonnancement, de tendresse -, de discours instrumentaux plus « autonomes » ( ainsi ce qui est confié au basson ou au cor), et aussi de temps « élargi » par un chant échangé entre piano et orchestre (tout le larghetto). Ainsi le chef, en faisant estomper des sonorités trop conquérantes, des rythmes trop incisifs, et en interrogeant l’oeuvre jusque dans la profondeur ne donne pas à un soliste cet écrin dont tout le monde pourrait se contenter : il équilibre, éclaircit mais sans ôter le mystère, cette relation unique entre le soliste et l’orchestre. Car en « catégorisant » des aspects du génie de Chopin, au risque du cloisonnement – ici, l’héroïsme, là une fluidité d’élégance ou une émotivité « trop humaine » -, on figerait et même emprisonnerait la liberté souveraine du compositeur si adonné au rêve. Justement, les deux bis accordés sans affectation, deux valses parmi les moins tournoyantes de ces compositions, auront offert au public la part la plus secrète, la rêverie la plus préservée de l’inspiration. E.Kissin s’y dévoile à sa façon toujours distanciée, inclus dans l’imaginaire sonore quintessencié qu’il semble inventer dans la progression même du texte, comme s’il était le compositeur, jusqu’à la coda suspendue qui interroge la trame du temps. Magie, purs instants d’une magie qui ne doit plus rien à l’effet, à la technique, et se contente merveilleusement d’exister avant que de fixer, comme distraitement, l’être qui pourtant justifie cette errance en imaginaire et ce temps suspendu.

Il faut imaginer Robert heureux

Debussy écrivant pour deux pianos l’ « en blanc et noir » de sa pensée complexe avait-il « besoin » d’une expansion orchestrale ? On en doute avec la très oubliable encore qu’hyper décibélienne version (2004…) de Robin Holloway, ni post-debussyste ni davantage XXIe-en-recherche. Ici et dans la majeure partie de ce quart d’heure le compositeur anglais surligne et « redonde » à tour de bras, comme pour un de ces écrans panoramiques dont une certaine télévision – toujours plus « hénaurmément » large – semble habiller sa prétention mégalomaniaque. On dira pour se consoler que c’était par antiphrase de ce qui viendrait après Chopin et l’entracte….

Dans la 1ère Symphonie de Schumann, donc – un « Printemps » ardemment espéré en cet hiver qui s’attarde indécemment -, Jun Märkl fait accomplir à ses musiciens un voyage rigoureusement mené mais constamment inventif. Sonorités éclaircies, embellie que traverse la lumière de cette Symphonie écrite si prestement par un Schumann délivré de l’angoisse, légende introductive exempte de tout théâtre pompeux, épanchement tendre et amoureux du larghetto, sens du jeu – dans la nature que peut aimer le couple Schumann en ses promenades aux frontières de la ville, dans les métaphores de l’ardeur amoureuse entre les jeunes mariés de 1841 -, écho des danses « hors salon » par un scherzo pourtant sans pesanteur… Cette traduction montre à quelle pertinence, quelle agilité sonores (ah ! ces bois, ces vents qui « échangent » vraiment d’une zone à l’autre d’un orchestre par ailleurs redistribué dans l’espace pour les cordes…) l’ensemble rhodanien atteint désormais en un romantisme auquel Jun Märkl le fait adhérer de si consubstantielle façon. S’il faut imaginer Robert-Sisyphe heureux, c’est bien là et ainsi…

Un supplément d’âme

Et puisse l’O.N.L. continuer, tant que c’en est encore le temps, à « fusionner » avec un chef qui l’accompagne avec ferveur, culture et distinction vers ce « supplément d’âme » que le philosophe Bergson demandait, et que jamais le tapage publicitaire, l’agitation d’ autorité, le déni de la vraie imagination – qui sait, elle, douter de ses fins et moyens- ne sauraient occulter.

Lyon. Auditorium, Samedi 13 février 2010. Orchestre National de Lyon, dir. Jun Märkl ; Evgeny Kissin, piano. Frédéric Chopin (1810-1849), 2e concerto. Robert Schumann (1810-1856), 1ère Symphonie. Claude Debussy, En blanc et noir, adaptation orchestrale Robin Holloway(né en 1943).

Illustrations: Evgeny Kissin, Chopin, Schumann (DR)

Mendelssohn, Haydn… Quatuor George Sand Ecully (69), Maison de la Rencontre. Jeudi 11 février 2010 à 20h30

Felix Mendelssohn

Quatuor George Sand

Ecully (69), Maison de la Rencontre
Jeudi 11 février 2010 à 20h30

Chopin et Schumann, 2010, certes. Mais Mendelssohn 2009 peut être prolongé en 2010, comme le propose la saison musicale d’Ecully qui a en a fait son thème. En 4e concert, c’est le Quatuor George Sand qui interprète le 2e Quatuor op.13, et le tragique 7e, op.80, « Requiem » pour la sœur de Félix, Fanny. L’occasion de remettre en doute certains stéréotypes sur le compositeur du « Songe d’une nuit d’été » et de la Symphonie Italienne ?


Grand-père et Père

Du temps où « beaucoup » faisaient leurs humanités latines et où l’on pouvait citer des formules ou proverbes sans recourir à autre adjuvant que les pages roses du dictionnaire Larousse, « felix qui potuit » enclenchait « rerum cognoscere causas », et bien sûr sa traduction : « heureux qui a pu connaître les causes des choses » et coetera. De nos jours, merci M.Google et Mme Wikipedia qui nous apprennent en 3 clics l’origine littéraire de la phrase, tirée des Géorgiques de Virgile. Je suis sûr que vous irez plus loin ensuite. Histoire de savoir – et c’est rechercher une « cause des choses »- qui se (pré)nommant Felix, mérite l’adjectif latin. Donc, aux Etats Unis et sur toute la planète, Félix le Chat. Et sur la planète satellite de « musique classique », Felix Mendelssohn-Bartholdy. Il fut prénommé ainsi parce qu’on le voulait heureux. Et que cela portait bonheur ? Ces mômeries, ce n’était pas le genre de la maison, ni du père Abraham le banquier, ni surtout du grand-père, Moses, un philosophe de l’Aufklärung(Les Lumières, en Allemagne), ami indéfectible de Lessing qui fit son portrait transposé –tolérance entre les trois religions du Livre- dans sa pièce Nathan le Sage. Et en effet, Félix Mendelssohn fut heureux en sa vie d’enfant-prodige devenu compositeur à un âge quasi-mozartien, de jeune homme doué pour tous les arts – écrivain de talent, mais aussi dessinateur et peintre – , de chef d’orchestre international, de conciliateur entre le classicisme dont la structure mentale l’enchante et le romantisme dont il sent la nécessité historique, de « passeur » pour son époque du message du « vieux J.S.Bach » , de rassembleur des modernes et des plus effarouchés par les musiques de l’avenir.

Le barbouilleur à petite moustache

Trois sortes de bémolisation à ce tableau presque idyllique au milieu d’un XIXe à tempêtes, comme pour nous rappeler que la belle ouverture de Félix, « Mer tranquille et voyage heureux », pouvait dissimuler des troubles. Et d’abord la brièveté du parcours vital : 1809-1847, à peine plus que Mozart. Un peu moins que Chopin (mais sans les souffrances de la phtisie, il est vrai). Mais ceci aussi : dans le souterrain – la vieille taupe avait commencé son travail, sans doute du vivant même du compositeur, et c’est à Wagner que revient le déshonneur d’avoir écrit le pamphlet nauséabond « La judéité dans la musique » – où Mendelssohn était cité en exemple du caractère dégénératif que ne peut qu’apporter un musicien juif au sain(t) art allemand. On connaît la suite, à travers les récidives de Wagner lui-même, et via une partie de la descendance familiale, jusqu’à la belle-fille Winifred, adoratrice d’Adolf et installant le barbouilleur autrichien au Walhalla de Bayreuth….Hitler dont les éructations verbales et éditoriales firent de la chasse aux Juifs musiciens (pour ne parler que de ceux-ci) un devoir allemand sacré. Ou même rétrospectivement et symboliquement exercé, puisque à Leipzig les nazis abattirent la statue de Mendelssohn, dont bien sûr ils avaient interdit l’audition dans le Reich millénaire.

Félix et Fanny

Retour à la vie même de Félix, sa part de bonheur et d’admiration devant la beauté du monde naturel et recomposé par l’art. Parmi les voyages que le jeune homme fit, il y eut celui de 1830 en Italie, dont il laissa un très vif agenda, séduisant par les qualités d’observation des paysages et des gens, d’écriture transpositrice des émotions (éd.Stock : « Voyages de jeunesse »). Les destinataires de ces Lettres, c’étaient ses parents et ses sœurs restées en Allemagne. En particulier sa chère Fanny, sœur et double, toujours consultée dans les démarches musicales – et à juste titre, car la « soeurette » était elle-même compositrice. « Chère Fanny, écrit-il en mai 1830, tu vas recevoir la copie de ma Symphonie. Faut-il l’appeler : Symphonie de la Réformation, de la Confession, Pour une fête religieuse, Symphonie d’enfants ? Au lieu de toutes ces sottes propositions, fais-m’en une sensée, et aussi que tu m’envoies les plus saugrenues ! » Et une fois à Naples, il cite une fois de plus Goethe (il a été très tôt admis dans le premier cercle de l’illustre vieillard, qui éprouvait pour lui une vive amitié) : « C’est la misère du Nord, dit Goethe, qu’on y veut toujours faire quelque chose, qu’on y poursuit toujours un but, et il donne raison à un Italien qui lui conseille de ne pas tant penser, attendu qu’on y gagne des maux de tête. » Un Goethe auquel, à Weimar, il avait voulu faire écouter du Beethoven, et le plus hard (« il ne voulait pas du mordre à cela ») : la 5e Symphonie avait donc « frappé à la porte », et le retraité-du-romantisme avait conclu : »Etonnement, grandiose, mais pas d’ émotion ! ». Puis « On dirait presque que la maison va crouler ; que serait-ce donc si les hommes ensemble se mettaient à jouer comme cela ? ». Après l’Italie – où il y a aussi la passion de la peinture et de la sculpture, d’Antiquité en Renaissance -, le chemin mène en Suisse – oh le beau récit du paysage sur le Righi ! -, et dans la vallée de « Chamounix » : autant de délicieux récits emplis de descriptions paysagères et de notations avec croquis des gens rencontrés. Heureux Félix ! Et heureuse Fanny ?

Un grand frère

Ici le tableau se fait plus nuancé, du rose-bleu-et-or au gris-ombreux. La « soeurette » – en fait son aînée de 4 ans – avait elle aussi manifesté des dons étonnants pour la musique (Moscheles, « prince des pianistes », l’avait jugée – bon prince masculin-XIXe ! – « un bon musicien »)… mais drame : elle composait, elle aussi. Elle, vouée par son père à « la seule profession d’une jeune fille, celle de maîtresse de maison », ce sur quoi le petit frère – en excellent « grand frère » au sens d’alors et même d’aujourd’hui ! – s’empressa d’obtempérer par une politique d’agent double au sein de la famille. D’un côté il publie sous son nom les lieder de Fanny (paravent pour les parents ? et appropriation ? ) puis il l’associe pleinement à la redécouverte de la Passion selon Saint Matthieu, de l’autre il semble trop… heureux de la mettre dans les bras de Wilhelm Hensel, un, excellent peintre qui d’ailleurs ne se comporta point en misogyne-esclavagiste du foyer. Le père mourant en 1835, Félix prend le relais du garde-chasse , et écrit à la mère qui voudrait davantage pour les dons de sa fille : »Elle n’aurait ni le goût, ni la mission du compositeur, elle est trop femme dans la meilleure acception du mot, elle songe à ses devoirs de mère et d’épouse avant de se préoccuper de la musique » (Tout cela est rapporté dans un livre de Françoise Tillard, éd.Belfond, relayé par des articles de Constance Muller). Voie moyenne : Fanny se contentera, en public, d’être l’âme et le cerveau de brillantissimes Sonntagsmusik, où vint l’élite de la musique européenne ( Liszt, les Schumann, Marie Pleyel, Pauline Viardot, Joachim…). Trois enfants, la vie de « maîtresse de maison », et pourtant de la composition en catimini, malgré les surmoi-paternel-fraternel. Si bien qu’à 40 ans, Fanny songe à « se démasquer », fait éditer ses lieder… Et meurt d’attaque cérébrale en mai 1847, en faisant répéter au piano « La nuit de Walpurgis » du petit-frère.

Clara, Fanny et Louise

Félix, bouleversé à jamais, meurt six mois plus tard (d’un identique foudroiement cérébral). Non sans avoir traduit dans son ultime quatuor (op.80) tout ce que la retenue « classique » comprimait en lui. Plus avant dans la connaissance de Félix, et en prolongeant en 2010 le « 200e de naissance »,« Ecully Musical » (la banlieue occidentale, et donc résidentielle, de Lyon) en a fait l’axe de sa saison de 6 concerts chambristes. On y aura entendu ou entendra 6 pièces pour piano, les 2 Trios, l’Octuor, la 2e Sonate piano-violoncelle et 2 quatuors. C’est le « George Sand » qui porte le 2e et le 7e de ces quatuors : quatre enseignants et solistes en orchestre (Montpellier, Languedoc, entre autres…), Aude Périn-Dureau, Anne-Marie Regnault, Eric Rouget, Yves Potrel. Ils y joignent le 3e de l’op.76, où Haydn médite de façon sublime sur le thème convenu de l’hymne impérial autrichien. Et un programme de conférences est joint à cet ensemble, où resteront (1er mars) la 6e d’une série « Mendelssohn » par Patrick Favre-Tissot, et (8 mars) une étude de Patrick Barbier sur « Pauline Viardot ». Retour, ainsi, au destin des femmes XIXe célèbres et/ou occultées : on ne peut que songer, dans le milieu de Sontagsmusik, à Clara (finalement moins étouffée par Robert que Fanny ne le fut par Félix), ou en France à Louise Farrenc, qui s’en tira mieux en face de ces beaux messieurs-protecteurs-tyrans. En tout cas, pour Félix la confrontation du 2e Quatuor (1827) et du 7e (1847) est passionnante. Même avant la révélation de l’ultime(surnommé « Requiem pour Fanny »), on percevra l’injustice et la stupidité d’idées fausses sur l’inspiration de Félix : ainsi qu’il n’aurait rien compris aux Quatuors de Beethoven. Alors que déjà cet op.13 entre intensité, tumulte intérieur, effusions tendres et fugatos d’Ariels en liberté rayonne de beauté « moderne-classique ». Quant au « Requiem », c’est cri de douleur, tourbillon, tremblement halluciné que calme un instant l’adagio de nostalgique méditation, avant que ne reprenne la cavale des elfes (ceux du Songe d’une nuit d’été, la géniale partition de Félix à 17 ans) devenus messagers de mort et de vide.

Voilà qui dément la rosserie debussyste sur la musique de ce « notaire élégant et facile » que n’aurait pu s’empêcher de rester… Mendelssohn. Quant à nous, sachons écouter au-delà des stéréotypes – fussent-ils simplement paresseux -, le redécouvrir, nous laisser surprendre là on ne l’attendait nécessairement pas, et dans les heures ultimes, en son tragique. Et n’oubliez pas, les George Sand, que Fanny écrivit un quatuor et un trio…

Jeudi 11 février 2010. Ecully, Maison de la Rencontre, 20h30. Quatuor George Sand. Josef Haydn (1732-1809), Quatuor op. 73/3 ; Félix Mendelssohn (1809-1847), Quatuors op.13 et 80. Conférences, Collège Mourguet, 14h15 : lundi 1er mars, Mendelssohn, par Patrick Favre-Tissot ; lundi 8 mars, Pauline Viardot, par Patrick Barbier. Concert le 11 mars, Maison de la Rencontre, 20h30 : Mendelssohn, Beethoven, par Virginie et Bruno Robilliard. Information et réservation : T.06 85 29 11 90 ; www.ecully-musical.fr

Illustrations: Félix et Fanny Mendelssohn (DR)

Philippe Cassard, piano. Récital Chopin, Brahms,… Lyon, Salle Molière le 5 février 2010 à 20h30

Philippe Cassard
Piano


Récital Chopin, Schumann, Brahms
Lyon, salle Molière, vendredi 5 février 2010


L’Association lyonnaise Chopin honore Frédéric à chacun de ses concerts ; et en 2010 – double 200e anniversaire oblige -, on peut y joindre Schumann le « frère d’armes » qui avait tout de suite écrit : « Chapeau bas, un génie ! ». La présence de Philippe Cassard laisse augurer d’une interrogation en profondeur du côté de la Fantaisie op.17, toute dédiée par Robert à Clara, de la Polonaise op.61 de Chopin, et des crépusculaires op.118 et 119 de Brahms. Une grande leçon de romantisme annoncée.


Le stupéfiant-image

« Le compositeur – et lui seul – sait comment on doit interpréter ses compositions. Si tu t’imagines le savoir mieux que lui, tu es semblable à un peintre qui prétendrait faire un arbre mieux que Dieu qui crée l’arbre. Il vaut toujours mieux que le virtuose nous rende l’œuvre, et non pas lui-même. » Il a raison le compositeur, non ? C’est Robert Schumann qui s’exprime avec un rien de docte sévérité devant sa Clara qui prétend trop en faire ou en savoir : tant pis si cet avertissement sonne au début du Journal à deux voix par les jeunes et rayonnants époux un mois plus tôt… A quoi fait écho, fin 1841, le récit par Clara d’une série de concerts – éblouissants – donnés par Liszt à Leipzig, où cependant, de l’aveu même de Clara , « la Fantaisie » de Robert a été jouée « avec un effroyable mauvais goût »… Car si Clara est « bouleversée » par le pianiste hongrois, elle tient en piètre estime le « compositeur aux dissonances » : rien n’est simple ! On ajoutera que la Fantaisie op.17 est un lieu magique entre Robert et Clara. Un carrefour où désormais nous reconnaissons une sorte de charte du romantisme musical , là où souffle le vent de l’Esprit qui inspire toute Fantaisie – au sens profond, allemand, du terme, pas la bulle de savon inconséquente et charmante de ces êtres incurablement légers que demeurent les Français… -, selon l’étymologie grecque : apparition de choses extraordinaires, faculté de se représenter par l’imagination. Et Dieu sait que les Romantiques, comme leurs frères en descendance, les Surréalistes, auront fait usage du « stupéfiant-image » !

Une lettre pour traverser les écrans

Au demeurant la Fantaisie op.17, a des origines et un processus complexes : écrite puis remaniée et retitrée entre 1836 et 1839 , elle est « air national des amours » pour les séparés par la haineuse volonté de Wieck, sorte de « lettre perdue » ou incomplète qui traverse les écrans d’une distance cruelle entre eux dans l’espace et le temps. Côté cœur, voici les « aveux » de Robert : « Pour comprendre la Fantaisie, il faut que tu te reportes à ce malheureux été de 1836 où j’avais renoncé à toi. » Et surtout : « Le 1er mouvement est ce que j’ai écrit de plus passionné, un cri désespéré vers toi ». Côté rationalité dans l’intention et la réalisation : Liszt voulait ériger un, monument public à la mémoire de Beethoven (n’oublions pas la chronologie : le Maître des 32 Sonates était mort moins de 10 ans avant), et sollicitait des compositeurs de la modernité. Schumann s’était donc dédoublé, et son Obole donnait la parole alternée à Florestan (le passionné) et Eusebius (le sage) dans un triptyque « Ruines, Trophées, Palmes ». Liszt jugea cela « magnifique et merveilleux », mais le triptyque sera rebaptisé en s’orientant vers une autonomie de projet vers Clara : « Ruines, Arcs de triomphe, Clartés stellaires ». Ainsi commencera la glorieuse carrière – au concert, et surtout en histoire de la musique – de cet op.17, foisonnant de thèmes et de « développements » qui justement « ne méritent pas » cette classification scolastique, mais expriment le pur jaillissement. Voici au piano, celle des partitions schumanniennes la moins marquée au sceau de la fracture, de la faille mentale, et du kaléidoscope d’arrière-plan inquiétant. Elle est aussi véritable hommage au Beethoven de la dernière époque créatrice qui fit éclater cadres et formes d’un classicisme qu’il avait pourtant aidé à définir, et pas uniquement parce que le 3e mouvement semble citer l’esprit de la Sonate « Clair de lune » : après la passion du 1er, l’énergie constructrice du 2nd, voici le temps confié aux étoiles, à la nuit surtout, en son sens hymnique tel que l’a fixé Novalis : « Le flot de mélancolie est allé se résoudre en un nouveau et insondable monde. O nocturne enthousiasme, toi le sommeil du ciel, tu m’emportas. Le tertre n’était plus qu’un nuage de poussière, que transperçait mon regard pour contempler la radieuse transfiguration. Depuis lors, à jamais, je sens en moi une foi éternelle en le ciel de la Nuit et sa lumière, la Bien-Aimée. » Oui, Schumann, jamais bien loin de son cher Jean-Paul(Richter) ou d’Hoffmann, mais ici en communion avec la poésie métaphysique de Novalis…

Le pianiste-passeur

Si on insiste sur une partition aussi « évidente » que la Fantaisie de Schumann, c’est que le beau programme du 5e concert « Association Chopin » concerne un des interprètes les plus capables de faire sentir à quel point –dans le XIXe particulièrement, et en tout cas dans le romantisme – « tout est plein d’âmes », selon Hugo, et bientôt tout est « correspondances » selon Baudelaire. N’eût-il pas accepté de prendre la parole (mais ici on souhaite qu’il le fasse, bien sûr, en dérogeant à la fâcheuse règle implicite selon laquelle le pianiste de récital est mieux en muet du clavier), Philippe Cassard serait capable de faire écouter entre les deux étages de portées une « voix intermédiaire, non directement exprimée », comme dans l’Humoresque de Schumann ! Elève de Dominique Merlet et Geneviève Joy, de Nikita Magaloff, Hans Graf et Erik Werba, Philippe Cassard ne se contente pas d’être devenu l’un des interprètes les plus prestigieux de sa génération – concertiste, soliste, chambriste – , mais il a inventé un mode de relation avec les publics, via la pédagogie de son instrument, évidemment, mais aussi dans le cadre des concerts qu’il présente, et désormais à la radio (France-Musique, dont il est une des voix les plus connues). Sans raideur analytique, sans égoïsme (mais peut-être avec cette variante stendhalienne plus distanciée, l’égotisme qui est aussi introspection), et même avec générosité souriante, présence affective et vivacité sans jamais de familiarité, gravité intériorisée ou parfois affleurante, il est l’inter-locuteur que vous avez toujours rêvé, et comme on dit de nos jours, le passeur idéal entre les compositeurs et nous. Son exigence de la vérité sur les œuvres, il la montre aussi dans ses enregistrements, et aussi sur Schubert, qui est un de ses « lieux » d’idéal recréateur, dans un livre, précieux accompagnateur de notre recherche (Actes-Sud).Est-ce au fond, en paraphrasant René Char, pour mieux puiser à « une sérénité (secrètement) crispée » ? Chi lo sa !

Chopin offert aux vallées

Qui peut dès cette fin janvier prétendre ignorer les deux « 200e anniversaires de naissance » rythmant le calendrier 2010 ? D’ailleurs, salle Molière ce 5 février, on sera chez Chopin (Association). Retour au Journal de Robert et Clara, donc : en été 1841, quand tout va presque bien pour Robert (oui mais, il avoue une crise d’« angoisse » devant la descente d’un « effroyable pont » à l’Alselgrund), les époux font un voyage en Suisse (saxonne), et à Schandau, le « mémorialiste » raconte : « Sur un méchant piano à l’hôtel, Clara s’est lancée dans une Etude de Chopin. C’est bien certainement la première fois que la musique de Chopin faisait retentir les échos de cette vallée. Tout Schandau serait accouru si on avait pu seulement se douter un instant de la personnalité de l’exécutante, et si on avait su qui exerçait la critique, aux côtés de cette artiste. » Vous penserez au méchant piano de Schandau, au couple ami, à Frédéric qui alors est en France, et pour sa Polonaise-Fantaisie op.61, à cet étrange appel suivi d’arpège qui par cinq fois ouvre ce temps de Fantaisie et de nostalgie. Et en écho bien tardif, quand Clara est une veille dame irrémédiablement à jamais loin de Robert, et le naguère-jeune-génie Johannes Brahms devient un presque-vieux monsieur qui s’adonne à la mélancolie, il y aura les op.118 et 119, chants de la brume nordique et adieux au monde : quelle chance à ne pas négliger, d’écouter cela, guidés par le passeur de Saône et des pays romantiques !

Lyon, salle Molière, Vendredi 5 février 2010, 20h30. Association Chopin : Philippe Cassard. Frédéric Chopin (1810-1849), Polonaise op.61, 35e Mazurka ; Robert Schumann (1810-1856), Fantaisie op.17 ; Johannes Brahms ( 1833-1897), op.118 et 119. Information et réservation : T. 04 72 71 81 93 ; 06 10 91 26 26 ; www.chopin-lyon.com

Cd
Philippe Cassard fait paraître son nouvel album discographique dédié à Johannes Brahms (Klavierstücke opus 116-119), le 22 février 2010 chez Accord.

Agenda Lyonnais: sélection des concerts événements 2013 Festivals, récitals, opéras et programmes symphoniques

Agenda Lyonnais


Sélection des événements


Présentation des concerts incontournables, cycles, festivals, événements… à Lyon et dans sa région.
Sélection coordonnée par notre correspondant permanent à Lyon, Dominique Dubreuil.





Justice-Injustice : Claude de Thierry Escaich…
Lyon, Opéra

Du 27 mars au 15 avril 2013

Idée riche d’échos et de résonances que ce thème d’Opéra lyonnais
groupant quatre œuvres entre injustice et justice. La plus «
spectaculaire » est création d’une partition de Thierry Escaich, sur
livret de Robert Badinter : prison, châtiment suprême, solitude sont le
lot de Claude Gueux, tel que l’avait raconté Victor Hugo d’après un fait
divers tragique. En lire +





Lyon, concert événement, le 1er février 2013

Rossini et Stendhal: Péchés d’Italie

Qui n’a rêvé d’un voyage en Italie avec le plus sensible des
compagnons français du XIXe, Stendhal ? Dans le cadre du baroque Palais
Saint Pierre (Musée des Beaux Arts), un Quatuor vocal et instrumental
préparé par Bernard Tétu ira du côté de chez Rossini, guidé par les
divagations et rêveries d’Henri Beyle s’interrogeant sur l’amour et la
beauté.

En lire + , lire notre pr
ésentation spéciale du concert à Lyon, ” Péchés d’Italie “…





Rihm, Webern, Stücke…
Lyon, Auditorium Maurice Ravel

Mardi 15 janvier 2013

Lyon. Auditorium Ravel. Mardi 15 janvier 2013. Cornelius Meister, direction. Rihm, Stücke, Widmann. L’Intercontemporain, réinvité par l’Auditorium pour immerger le public
lyonnais dans un programme de musique XXe-XXIe, centre son concert
autour de Wolfgang Rihm : immense musicien, mais finalement est-il si
connu de ce côté du Rhin ? Jagden und Formen, vaste partition
symphonique à l’écriture complexe, a aussi une dimension symbolique et
imaginaire. Cornelius Meister dirige aussi Freie Stücke de Jorg Widmann,
et l’op.21 de Webern. En lire +

Haendel: Le Messie
Lyon, Opéra

du 3 au 14 décembre 2012

C’est un oratorio, tout mélomane le sait. Mais ce Messie haendélien qui a
figuré depuis 1741 dans tant de sanctuaires et salles de concert
peut-il être mis en scène dans le cadre opératique ? C’est le pari de
l’Opéra de Lyon qui fait confiance à la dramaturge anglaise Deborah
Warner. A découvrir dans la conception musicale d’un spécialiste du
baroque européen, le claveciniste et chef Laurence Cummings. Lire notre présentation générale

Fortissimo-Musiques
Lyon, Salle Molière
4 concerts


du 21 novembre 2012 au 9 avril 2013

Trio Wanderer : Schubert, Brahms, Tchaikovski, 21 novembre, 20h30.
La musique de chambre lyonnaise a son temple presque intime, sur la
rive droite de Saône : la Salle Molière, qui abrite plusieurs
associations de concerts. Fortissimo propose un programme en quatre
épisodes, dont le premier fait aborder, grâce au Trio Wanderer, les
ardeurs brahmsiennes (op.8), la rêverie schubertienne (Notturno), et
une superbe méditation si russe de Tchaikovski sur l’amitié, la vie et
la mort, l’ample poème en deux mouvements de son Trio op.50. Lire notre présentation générale

Bellini: I Puritani, 1835
Lyon, Opéra. Version de concert
Les 13 et 18 novembre 2012

Chef-d’œuvre du lyrisme italien, les Puritains – sur donnée historique
anglaise du XVIIe, un peu arrangée – constitue un sommet de l’art
bellinien, avec le regard attendri et subtil sur l’évolution de la «
folie » intermittente chez l’héroïne Elvira. La version de concert qui
en est proposée par l’Opéra de Lyon, et au TCE à Paris, sous la
direction d’Evelino Pido doit permettre un centrage sur les vertus plus
purement musicales de cette partition entre bel canto et romantisme.

. Lire notre présentation générale

Massenet à Saint-Etienne
Du 20 octobre au 7 décembre 2012

Il y aurait donc encore de l’inédit dans les opéras de Jules Massenet,
l’auteur tant aimé de la fin du XIXe qui enchanta les générations
d’ensuite avant d’être quelque peu… minimisé par l’évolution de
l’histoire musicale ? La ville natale – Saint-Etienne – a entrepris
depuis 1989 de favoriser une célébration de son compositeur le plus
célèbre, en une Biennale qui aborde sa 11e édition en 2012. Cette année, on ressuscite Le Mage,
alias Zoroastre ou Zarathoustra, sur un sujet exotico-passionnel qui
devrait réserver quelques surprises dans le traitement musical.
En lire +

Johannes Brahms à Lyon
Lyon, Auditorium
Du jeudi 25 au dimanche 28 octobre 2012.


Emanuel Ax, dans le 2e Concerto et le Quintette op.34 de Brahms. O.N.L. dirigé par Léonard Slatkin.
Une demi-semaine brahmsienne en fin octobre à l’Auditorium : le pianiste
Emanuel Ax, fervent romantique, interprète le 2e concerto sous la
direction de Leonard Slatkin, et se joint à quatre solistes de l’O.N.L.
pour le Quintette op.34, l’une des partitions majeures et très aimées du
compositeur allemand. Lire notre présentation générale

CNSMD de Lyon: Semaine du Wanderer
Lyon, du 17 au 24 octobre 2012

Lyon, Oullins, Semaine du Wanderer (17 au 24 octobre 2012). Concert
symphonique Schubert, Winterreise ; Histoire du Soldat : CNSMD,
Goethe-Institut, Théâtre de la Renaissance.
Wanderer, romantisme allemand, Winterreise : système planétaire autour duquel le CNSMD lyonnais,
en association avec le Goethe-Institut, construit dans les jours
d’automne commençant un centre d’intérêt. Un concert symphonique
Schubert dirigé par Peter Csaba ,(la Fantaisie Wanderer revue par Liszt
– J.F.Heisser -, la 6e Symphonie), le Winterreise (François le Roux,
David Selig), un colloque, et l’écho stravinskyen de l’Histoire du
Soldat… En lire +


Festival de Musique Baroque
30e anniversaire
Lyon, Chapelle de la Trinité.

D’octobre 2012 à mai 2013.

Lyon est et n’est pas tout à fait une ville baroque. Mais elle a ses
groupes très vivants de musique ancienne, et même son Festival – un
trentenaire ! -, installé depuis 1999 dans la Chapelle restaurée de la
Trinité. La session 2012-2013 est ouverte, avant Noël, sur une diversité
baroque : un dialogue de laudes XVIe et de chants soufis, le Magnificat
de Bach et Mondonville, des Folias antiguas et criollas par Hesperion
XXI, Haendel et Hasse par Vivica Genaux, King Arthur de Purcell,
Amandine Beyer jouant Bach, et même des Chœurs Russes pour la liturgie
orthodoxe…

Lire notre présentation complète des 30 ans du Festival Baroque à Lyon

Festivals d’été
Saoû chante Mozart, jusqu’au 27 juillet 2012
Cordes en ballades, du 5 au 15 juillet 2012

Ils sont du nord-encore et d’un midi-au-sud, les deux départements de
part et d’autre du Rhône. La Drôme offre en début d’été une 23e édition
du seul Festival-Mozart français, autour de Saoû, où « l’adolescent aux
semelles de vent », alias Wolfi, est célébré sous l’angle de l ’amitié.
L’Ardèche des Cordes en Ballade présente une session « américaine »,
avec un portrait du compositeur Marc Mellits, et multiples interventions
sous la houlette du Quatuor-fondateur, les Debussy, qui n’oublient pas
un 150e anniversaire de naissance pour Claude-Achille.
En lire +

Opéra de Lyon: Ravel: L’Enfant et les sortilèges. Zemlinsky: Le Nez
Du samedi 19 au mardi 29 mai 2012



Assembler deux « opéras en un acte
», de chronologie
symétrique (le début des années 1920), deux compositeurs – Ravel et
Zemlinsky – que pourtant l’essentiel éloigne, mais rapprocher les
composantes de récits où réalisme et fantastique, conscience et
inconscient s’imbriquent… Enfance ,« véritable » et prolongée,
sortilèges, cruauté absolue, mort et résurrection : Le Nain et l’Enfant
sont riches de « tragique beauté », et en tout cas de mystère. La
coproduction du Staatsoper et de l’Opéra de Lyon avait été donnée début
2011 à Munich, et l’Opéra lyonnais l’accueille en création française
dans une distribution musicale renouvelée, sous la direction de Martyn
Brabbins, et dans la mise en scène de Grzegorz Jarzyna.

Opéra de Lyon, jusqu’au 29 mai 2012. En lire +

Lyon, salle Molière
Le 6 avril 2012

La saison de musique de chambre Fortissimo, après avoir reçu le Trio
Pennetier-Pasquier-Pidoux, Anne Queffélec et A.Rahmann El Bacha,
accueille Alain Planès. Le pianiste d’origine lyonnaise, Alain Planès,
au ton et parcours si originaux – des Etats Unis à l’Intercontemporain,
de Haydn en Schubert et Chopin – rouvre son intégrale debussyste, et
commence … par les œuvres de jeunesse d’Achille-Claude, jusqu’à ce «
Pour le Piano » qui révèle l’entrée en maturité créatrice.
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Ecully (69), maison de la rencontre
Le 5 avril 2012

Ecully (69), Duo de pianos Mario Stantchev et Alain Jacquon, chemins croisés classique et jazz, à partir de Liszt. La 29e saison d’Ecully Musical a été placée sous le signe lisztien :
l’avant-dernier programme propose non pas un affrontement de pianistes
(style pugilat d’époque Thalberg-Liszt…), mais des regards et des
gestes croisés. Le « classique » Alain Jacquon et le « jazzman » Mario
Stantchev
lisent les ultimes et énigmatiques dernières pièces du
compositeur, « tuilent », improvisent, inventent un dépaysement qui ne
manquera pas d’intriguer les mélomanes en voyage dans l’Ouest lyonnais… En lire +

Lyon, Auditorium
Les 15, 17 et 18 mars 2012

Un concerto du romantisme, et pour certains, le concerto de piano
romantique par essence : l’op.54 de Schumann subjugue par son double
visage Florestan-Eusebius. « En face », la symphonie majestueusement
classique (4e) d’un Brahms assagi mais non sans mystère. Pour une fusion
du piano et de l’orchestre comme pour une exaltation symphonique, le «
double rôle » d’un Christian Zacharias – un familier de l’O.N.L. – doit
éclairer d’une frémissante lumière deux partitions capitales du XIXe… En lire +


Lyon, Auditorium
Vendredi 9 mars 2012 à 20h



Un jeune et très reconnu pianiste ? Mais le Gotha européen croule sous les noms d’interprètes plus parfaits les uns que les autres…sinon un rien sortis du même moule impeccable. On aime donc bien les irréprochables mais discrets et inventifs dans leur manière d’être et de choisir des programmes en miroir de leur personnalité. Voici à Lyon Rafal Blechacz, hyper-lauréé Chopin, mais qui de Bach en Beethoven et bien sûr Chopin… En lire +


Lyon, salle Molière
Vendredi 2 mars 2012 à 20h30

Piano à Lyon. Encore un jeune issu de l’inépuisable école pianistique russe… L’Association Chopin de Lyon, découvreuse de talents, invite Denis Kozhukhin, qui à travers les sauvageries du 3e Scherzo de Chopin, celles qui parcourent les Etudes lisztiennes d’exécution transcendante puis qui armaturent la rude 6e Sonate de Prokofiev, fera aussi entrer dans les répits plus lyriques de ces partitions puissamment motoriques et violentes… En lire +

Saint-Etienne, Festival Nouveau Siècles II
Samedi 21 janvier 2012 à 20h

Ayant créé voici deux ans à Grenoble l’une des importantes partitions
que Hugues Dufourt consacre au lien avec la peinture « dramaturgique »
(Les Chardons de Van Gogh), l’E.O.C de Daniel Kawka reprend l’oeuvre
avec Le Temps du souffle (III) de Gilbert Amy, et une création de
Jean-Marie-Morel. Ce concert s’inscrit dans une semaine stéphanoise,
Festival Nouveau Siècle (2e édition). En lire +

Chambéry, Saint-Etienne, Lyon…
Tricentenaire Jean-Jacques Rousseau 2012
Les 20, 24 janvier; 8 février 2012

Chambéry (73), Espace Malraux, 20 janvier 2011 (puis Saint Etienne, 24
janvier ; Lyon, 8 février) : Création des Rêveries de Philippe Hersant,
direction musicale Bernard Tétu. 2012 année Rousseau, Rhône-Alpes et
Suisse.
Tricentenaire de naissance en 2012 pour Jean-Jacques, alias le Citoyen
de Genève…. Non seulement parce que Rousseau compositeur laissa un Devin
du Village, mais (surtout) parce que son apport d’écrivain à la musique
de la pensée demeure essentiel, un Quatuor (compositeur, chef, metteur
en scène, plasticien) imagine autrement les Rêveries du Promeneur
Solitaire, Philippe Hersant transférant lui-même les 12 Promenades du
côté d’un autre immense rêveur du romantisme, Friedrich Hölderlin….
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Lyon, Auditorium Maurice Ravel
Mardi 10 janvier 2012 à 20h

Musique française à l’Auditorium… Dubois, Fauré, Caplet, Duruflé, Escaich. Solistes et Chœur d’Oratorio de Lyon, Musiciens ONL. Bernard Tétu, direction. Dans le cadre d’une 2e année de Festival « Musique Française »,
l’ouverture se fait par choeur et orgue, et selon une thématique en
recherche à la fois austère et intime. Bernard Tétu y dirige ses
excellents Solistes et Chœur d’oratorio de Lyon, des instrumentistes de
l’ONL et l’organiste Vincent Wargnier. Au très connu Requiem de Maurice
Duruflé répondent Théodore Dubois, Gabriel Fauré, André Caplet et
Thierry Escaich.
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Labeaume en musique
Quartiers d’hiver
Du 8 janvier au 20 mai 2012

Labeaume et autres lieux en Ardèche (07)
Le 8 janvier 2012 puis 7 concerts de février à mai 2012

On connaît le festival estival de Labeaume en musiques, qui prolonge
d’automne en hiver et printemps une activité de concerts en plusieurs
bourgs du Bas Vivarais. La pianiste Zhu Xiao Mei pour Mozart et
Schubert, le groupe baroque Il Delirio Fantastico, le trio japonais
Hijiri-Kaï, des chants sacrés gitans, y entourent une écriture de
Philippe Forget pour le Macbeth de Shakespeare.
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Lyon, Cathédrale Saint-Jean
mardi 15 novembre 2011


Gabriel Marghieri: Par dessus l’abîme
Lyon, Cathédrale Saint-Jean. Mardi 15 novembre 2011

Est-ce
musique sacrée ? Ou plus spécifiquement catholique ? C’est surtout
musique en création que ce « Par-dessus l’abime » , tendu par Gabriel
Marghieri sous les voûtes de la cathédrale Saint-Jean. Le Diocèse de
Lyon a commandé l’œuvre pour son Triennium, mais G.Marghieri affirme son
autonomie d’inspiration et d’écriture… Une partition très liée à la
poésie – de Péguy à Suarès ou Rilke – à découvrir dans un cadre qui
incite à la réflexion et à l’admiration
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Lyon, Hôtel de Ville
mardi 15 novembre 2011


Les Temps Modernes: Fedele, Wen Dequing…
Lyon, Hôtel de Ville. Mardi 15 novembre 2011

Le
groupe à géométrie variable instrumentale des Temps Modernes poursuit
son chemin,…et parfois est réinvité dans sa Cité. Le 15 novembre, à
l’Hôtel de Ville, 5 compositeurs contemporains– trois Français, un
Italien, un Chinois- aux langages certes divergents, mais que réunit une
écriture à la fois rigoureuse et séduisante, pour explorer des paysages
intérieurs.
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Lyon, Fourvière
les 12 et 14 novembre 2011


Choeur & orchestre 19: Requiem de Fauré
Lyon, Crypte de la Bas. de Fourvière, les 12 et 14 novembre 2011

Choeur
et orchestre défricheurs à Lyon… Fondé à Lyon depuis 20 ans (1991),
l’ensemble Choeur & orchestre 19 défend le répertoire pour choeur et
orchestre en particulier les oeuvres romantiques (19 renvoie au XIXème
siècle). Les 12 et 14 novembre prochain dans la crypte de la Basilique
de Fourvière, Jean-Philippe Dubor son fondateur présente un programme..
. En lire +


Lyon, CNSMD
Venise, vision sérénissime
du 10 novembre au 14 décembre 2011

Et si on partait en musique pour Venise ? Le CNSMD de Lyon a
l’humeur voyageuse, pendant les jours d’avare lumière, en novembre et
décembre 2011. Et du médiéval au XXIe, les classes et départements du quai de
Saône explorent les cent façons instrumentales et vocales, symphoniques
et solistes, pour honorer la beauté de la Fascinante Sérénissime. Dépaysement annoncé,
de Landini à Britten ou Nono… Cycle de concerts événements.

Montbrison, du 13 au 18 juin 2011

Montbrison (42). Hommage à Pierre Boulez en sa ville natale. E.O.C.
(Daniel Kawka)
, répétitions publiques et concert. Cela s’était déjà
produit pour un anniversaire du Maître : au solstice de juin 2011,
Pierre Boulez revient à Montbrison, où lui est rendu un nouvel hommage
par l’Ensemble Orchestral Contemporain que dirige Daniel Kawka. Des
répétitions publiques – dont l’une verra le compositeur commenter pour
les spectateurs l’une de ses partitions, Dérive 2 – précéderont un grand
concert, et l’enregistrement d’un disque de Mémoriale et de Dérives 1
et 2. En lire +

Le Bourget du Lac, du 9 au 16 juin 2011

Le Bourget du Lac (73). Les Voix du Prieuré, du 9 au 16 juin 2011. « La voix dans tous ses états », titre pendant
deux semaines et depuis 2003 ; un Festival vocal à la pointe nord du
Lac du Bourget. Bernard Tétu anime, entre autres avec ses Chœurs et
Solistes de Lyon, un ensemble de concerts, d’ateliers, de rencontres où
la création joue un grand rôle, et où par de multiples exemples choisis
entre Monteverdi et le XXIe est interrogé le concept d’art sacré… En lire +

Mézenc, les 2,4 et 12 juin 2011

Pour leur 17e saison, sur les plateaux vellaves du Mézenc, les
Rencontres Contemporaines proposent trois jours de duos, trios
instrumental et vocal-organistique, 3 œuvres en création (Schuehmacher,
Breschand, Clouteau), et un regard neuf sur la relation texte-musique.
Scènes aux champs avec dépaysement certifié… En lire +
Lyon, du 18 au 22 avril 2011

Lyon, du 18 au 22 avril 2011. C’est la 7e édition du “CIMCL” pour Concours International de Musique de Chambre de Lyon qui
a pris place internationale, et se consacre cette année au Trio avec
piano. Le public est invité aux épreuves, dont les partitions imposées
font large place à la musique française XIXe-XXe. Concerts d’ouverture
et de coda, classes de maître (Menahem Pressler, membre du jury, doit
assurer l’une d’entre elles), et aussi un Colloque de l’Université
Lyon-2 marquent cette nouvelle session qui fera « émerger » de jeunes
ensembles, qui sont 25 sur « la ligne de départ ». En lire +
Lyon, du 8 avril au 20 mai 2011

Journées Grame à Lyon, du 8 avril au 20 mai 2011. Concerts, installations , performances
« Un temps plus dilaté, en continuité et alternance avec les Biennales »
: Le Centre de Recherches Musicales GRAME (Lyon) pour sa 6e édition
joue les thématiques. Référence et révérence au grand ancêtre engagé
Luigi Nono accompagnent des incursions vers l’Asie, vers le Mexique, et
bien sûr divers aspects de la créativité en Rhône-Alpes, notamment avec
le collectif de l’Inventaire. En lire +
Les 31 mars, 2 et 5 avril 2011


Lyon, Auditorium. Edith Canat de Chizy. Création de Pierre d’Eclair, Vega… Compositrice en résidence auprès de l’Orchestre National de Lyon, Edith Canat de Chizy
est la première à occuper ces « fonctions » à l’Auditorium d’entre
Rhône et Saône, en une ville qui est aussi son lieu de naissance – mais
elle ne semble pas tenir un tel « retour » pour déterminant-. Les
années de formation se sont déroulées à Paris. Grand entretien et annonce des concerts à Lyon… En lire +

Jeudi 17 février 2011


Ecully (69), Maison de la Rencontre. Musiques au féminin, Trio Carpe Diem: Farrenc, Mendelssohn, Schumann, Boulanger…
On se souvient de l’injonction d’un célèbre misogyne antique, Paul de
Tarse (alias Saint Paul) : « Que la femme se taise à l’église ! ».
Longtemps il s’est agi d’une défense de chanter ou de jouer des
instruments. Et puis, le temps passant, on en est venu à considérer que
cette défense continuerait, église ou pas, à viser au moins le droit
de la femme à composer… En lire +
Les 28 et 30 janvier 2011

Lyon, Auditorium, église de La Rédemption. La formation « trio à cordes » n’est pas aussi richement dotée dans
l’histoire musicale que son extension glorieuse, le quatuor. Mais les
grandes partitions y sont riches d’enseignement et d’émotion : parmi
elles, le Trio Zimmermann (avec Antoine Tamestit et Christian Poltéra) a
choisi les œuvres capitales de Mozart et Schoenberg, y ajoutant un
Schubert de jeunesse…Ce qui renvoie, en temps hivernal, à un
Winterreise, interprété par un duo de Lyonnais J.B.Dumora et M.Grégoire :
à (re)découvrir… En lire +
Les 26 et 29 janvier 2011

Lyon, Chapelle de La Trinité. La Trinité lyonnaise reçoit à trois jours d’intervalle
deux ensembles qui célèbrent la grandeur baroque. Philippe Herreweghe et
son Collegium Vocale montrent cinq visages de J.S.Bach, par deux motets
et trois cantates. Simon Heyerick, guidant les jeunes interprètes du
Conservatoire de Lyon et deux instrumentistes à cordes solistes
(N.Geoffray-Canavesio, Anne-Sophie Moret), voyage en Europe, de Haendel
italien puis anglais en J.G.Graun, et organise le « Chaos »des Eléments
conté par J.B.Féry-Rebel au cœur du XVIIIe... En lire +

Du 19 au 22 janvier 2011

Lyon, CNSMD, salle Varèse. 2 opéras de Rossini et Luciano Chailly: La Cambiale di matrimonio, Procedura penale… par les étudiants musiciens du CNSMD de Lyon… Au nom de l’ « italianitude », le metteur en scène Jean-Daniel Senesi et
le chef (XX-21) Fabrice Pierre proposent de rassembler pour les
étudiants du CNSMD lyonnais deux opéras en un acte, de Rossini et
Chailly. Ils voient dans La Cambiale di matrimonio et Procedura Penale
un esprit commun, des situations d’absurde et de critique sociale, des
variations sur le mécanisme et des personnages et du langage. A
découvrir…… En lire +
Le 19 janvier 2011

societe musique chambre lyon, concerts lyonnais, lyon, concerts
Lyon, salle Molière. Mozart, Schumann, Reinecke… Trios & Duos. Eric Lesage, piano.

La Société de Musique de Chambre lyonnaise propose dans son 1er
concert 2011 (le 3e de sa saison) des alliages de timbres
piano-clarinette-alto. Eric Le Sage, Lise Berthaud et Nicolas Baldeyrou
vont en particulier explorer des partitions schumanniennes sous le signe
du « märchen » ( conte, en allemand), donner son éclat au Trio
mozartien « des Quilles », et révéler un peu connu Trio de Carl
Reinecke. En lire +
Les 12, 13 et 14 janvier 2011


Oullins (69), Vienne (38). Franz Schubert: Les Conjurés. Les Solistes de Lyon. Bernard Tétu, direction. Des Conjurés à redécouvrir. Domaine réservé, domaine bien méconnu : l’opéra schubertien. En
variations sur le thème « Les femmes au pouvoir ! », voici Les
Conjurées, écrit par Schubert
en 1823, d’après Lysistrata d’Aristophane
transposé au Moyen-Age.
Bernard Tétu dirige ses Solistes de Lyon,
accompagnés au piano par Philippe Cassard, et dans une mise en espace
minimaliste de Jean Lacornerie. Bernard Tétu et les Solistes de Lyon excellent à dévoiler les perles oubliées du romantisme lyrique…
Du 14 au 23 novembre 2010


serge prokofievLyon, Auditorium, CNSMD, Opéra; Saint-Etienne… 2010, année russe, et novembre sibérien-russe à Lyon, entre autres dans
le cadre de « Sibérie inconnue » pilotée par la Fondation Prokhorov, et
d’une série Auditorium de concerts
Lyon-Moscou-Saint-Pétersbourg,
A l’Auditorium on célèbre en particulier Prokofiev (avec le 2e joué par
E.Leonskaia ; et Alexandre Newski, « sous l’écran » de projection le
National de Russie et le Choeur Mariinski). Le CNSM invite le Studio New
Music Moscou (Igor Dronov) pour des partitions du XXe récent et
notamment Denisov (joué aussi à Saint-Etienne par l’EOC de D.Kawka), Les
Subsistances présentent A.Aigui et P.Aidu…. En lire +

Du 10 novembre au 16 décembre 2010


Lyon, CNSMD. Transylvania, “au-delà des frontières”. Du 10 novembre au 16 décembre 2010. Concerts et rencontres « autour de la musique roumaine, hongroise et
au-delà », de Bartok à Kurtag, d’Enesco à Antignani et Yeznikian…
En 2010, novembre est particulièrement russe à Lyon, et le CNSMD y
ajoute quelques touches de couleur de Hongrie et de Roumanie, ordonnant
le dessin grâce au massif des Carpates, en mystérieuse et légendaire
Transylvania. Bartok et Kodaly, Enesco : bien sûr. Mais aussi, des échos
de Dracula – films et musiques -,Kurtag, des chants et danses
traditionnels revisités, la présence du cymbalum, joué par le virtuose
Luigi Gaggero – à travers des œuvres de L.Antignani et F.Yeznikian -,
des rencontres et des conférences…
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Le 23 octobre 2010

antoine tamestit, lyon, ravel, debussy, orchestre national de lyon, jun MarklLyon, Auditorium, Orchestre national de Lyon. Berlioz, Debussy, Ravel. Antoine Tamestit, alto. O.N.L., dir. Jun Märkl. Qu’est-ce donc, Harold en Italie ? Un poème
symphonique de Berlioz ? Une Symphonie avec alto principal ? Un des
rares concertos pour alto du répertoire ? Une confession d’Hector
déguisé en Harold ? Un peu tout cela, et c’est cet auto-portrait que
proposent le jeune altiste Antoine Tamestit et Jun Märkl dirigeant son
O.N.L.La musique française ultérieure est aussi en regard, puisque
« l’eau et les rêves » content avec Debussy La Mer et avec Ravel Une
barque sur l’océan…
Le 22 octobre 2010


Saint-Etienne, Opéra à 20h. Ensemble Orchestral Contemporain. Daniel Kawka, direction. Botter, Jarrel, Denisov… Raffinement sonore de Denisov, mouvements et
spatialisation requis pour Secret Theatre de Birtwistle…, hautbois en
phase critique pour And at the end, the… Scream de Botter… le
concert de l’EOC Ensemble Orchestral Contemporain , premier volet de sa
nouvelle implantation à l’Opéra de Saint-Etienne, ne manque pas
d’attraits. Son éclectisme recèle plusieurs joyaux de la musique
contemporaine qui sont au coeur de la démarche et du répertoire de
l’orchestre fondé et dirigé par l’excellent Daniel Kawka, toujours aussi
passionné que convaincant dans la défense des oeuvres modernes et
contemporaines. L’élément clé en est assurément la Symphonie n°2
d’Edison Denisov…

Le 9 octobre 2010

Lyon, Salle Molière, le 9 octobre 2010. Fortissimo, association de concerts en musique de chambre et tout
particulièrement piano, propose sa 2nde saison lyonnaise. Laurent Korcia
le violoniste est en duo avec la pianiste Dana Ciocarlie pour Ravel,
Franck et le moins connu Enesco ; Abdel Rahman El Bacha met en Miroirs
Ravel et Chopin. Zhu Xiao Mei médite en Mozart de l’improvisation
solitaire et Schubert de l’ultime Sonate. Brigitte Engerer célèbre
Schumann et l’anniversarié de 2011, Liszt.

Les 10 et 23 octobre 2010

rencontres contemporaines, lyon melanie brégandLyon, Monastier sur Gazelle, les 10 et 23 octobre 2010. Rencontres Contemporaines. C’est la mini-session automnale des Rencontres Contemporaines de
Haute-Loire « décentralisées à Lyon » pour un concert
d’accordéon-aujourd’hui. Mélanie Brégand y adapte Mendelssohn et Franck
puis joue et/ou crée Gubaidulina, Lindberg, Cavanna, Martin, Dubugnon et
Borrel. Du bon usage d’un instrument pas si musette qu’un vain peuple
mélomane croyait

Du 2 au 14 juillet 2010


Ardèche. Festival Cordes en ballade. 12e édition de ce festival « début d’été », centré sur l’Ardèche – le
long du fleuve-dieu rhodanien, les garrigues, la montagne cévenole -,
et qui s’articule autour d’un travail de formation supérieure des
instrumentistes en formation de chambre. Les « Debussy »,
fondateurs-directeurs, inscrivent cette année deux thématiques : la
musique tchèque, et les cordes graves (violoncelle, contrebasse).


Du 4 au 6 juin 2010

Saint-Germain au Mont-d’Or (69). Festival Les Pianissimes. C’est la 5e session de ce Festival-début-juin, et les Pianissimes se
consacrent en 2010 à ce qu’a vu le vent d’est, qui porte aussi les
harmoniques d’une Année France-Russie. En 6 concerts, Chopin, Liszt,
Dvorak, Moussorgski, Scriabine, Rachmaninov ou Prokofiev, dans un parc
sur les hauteurs de la rive droite de Saône et à quelques encablures
septentrionales des ports et quais lyonnais…

Le 5 juin 2010

Lyon, Auditorium. Robert Schumann: Genoveva, 1850 (version de concert). ONL. Jun Märkl, direction. On a tellement dit que Schumann n’était pas un bon symphoniste…alors,
son opéra ! Vous avez dit : opéra ? Oui, le seul qu’il ait mené à bon
port : Genoveva, ici donné dans sa version de concert. Et en cette
année d’anniversaire-naissance, voilà une superbe occasion de nuancer
les jugements tout faits sur le compositeur qui, en 1849, et à travers
une légende médiévale lance un regard d’une beauté troublante sur
l’amour toujours menacé.

Du 11 au 30 mai 2010




rencontres contemporaines lyon haute loire 16è rencontres contemporaines 2010

Lyon, Haute Loire. 16ème Rencontres Contemporaines. Le « petit », modeste mais décidé festival de Haute-Loire,
maintenant décentralisé dans l’agglomération lyonnaise pour certaines
manifestations, présente en son édition printanière 4 programmes très
variés : orgue (avec rappel baroque) et deux créations (Lenot, Campo)
par J.C.Revel. Et aussi « Sextuor à cordes op.62 », trio
hautbois-flûte-harpe (de K.P.Bach à Carter, Bacri et Pécou), et le
Sextuor vocal d’Alain Goudard (de Lejeune à Evangelista, Forget à
Combes-Damiens).

Le 27 avril 2010

Lyon, salle Molière: Récital du pianiste Andreï Korobeïnikov. La série chambriste lyonnaise « Fortissimo » termine sa 1ère saison en
invitant Andreï Korobeïnikov. Ce très jeune pianiste russe déjà fort
reconnu internationalement s’affronte au défi capital de l’op.106
beethovenien, puis à une autre poésie, plus intime, celle des Impromptus
de Schubert.
Le 2 avril 2010

krystian zimerman, piano, concert chopin, France

Lyon, Auditorium: Récital du pianiste polonais
Krystian Zimerman: Sonates de Frédéric Chopin.
Pour leur dernier
concert de la saison à l’Auditorium, Les Grands
Interprètes ont demandé à Krystian Zimerman d’exprimer par son pianisme
si poétique des partitions essentielles de Chopin : les deux Sonates, le
2nd Scherzo et la Barcarolle. Des moments qui synthétisent et fixent
l’ardeur tempétueuse et la rêverie cosmique du compositeur
franco-polonais.

Du 26 mars au 8 avril 2010

Lyon, Conservatoire à rayonnement régional (CRR). “Tout Chopin ou presque…”. « Tout Chopin »…même si on y ajoute un prudent « ou presque » : le
Conservatoire de Lyon entend bien « rayonner » » pour le 200e
anniversaire de la naissance. Et donner la parole, à un collectif
d’enseignants, d’élèves et anciens élèves qui en dix concerts donne sa
vision de L’Oeuvre aux scherzos, préludes, sonates, valses, ballades,
valses et mazurkas. Et nous rapproche, dans l’ardeur juvénile, d’un vrai
visage du compositeur polonais, si essentiel au romantisme d’hier et à
un idéalisme pour aujourd’hui.
Le 21mars 2010

Lyon, Salle Garcin. 10è anniversaire du Choeur Calliope (Régine Théodoresco, direction). Le Chœur de voix féminines Calliope, fondé et dirigé par Régine
Théodoresco, fête en 2010 son 10e anniversaire. En «musique profane »,
le voici entre romantisme (Schubert), chant français fin XIXe et début
XXe, évocations de musiques d’autres terres. La création d’une œuvre
commandée à Gilles Schuehmacher, dans une formule originale de 12 voix
et 2 accordéons, permet à partir de textes poétiques du romantisme et
de la modernité, de méditer sur le thème de la Beauté.

Du 16 mars au 6 avril 2010

conservatoire national superieur de musique et de danse de lyon, cnsmd de lyon, écoutons les mots jouer mars avril 2010

Lyon, CNMSD. Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon. Cycle “écoutons les mots jouer”… Sur la rencontre inusée / inusable du verbe et de la note, entre
littérature et musique, chant et poésie, écriture littéraire et
musicale…, le premier conservatoire de France, le CNSMD de Lyon
propose un cycle événement intitulé “Ecoutons jouer les mots”:
concerts, cours publics, conférence, rencontres autour des rapports
entre musique et littérature avec les professeurs et les élèves du
Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon. Cycle
événement.

Les 7, 8 et 9 mars 2010

Lyon, temple lanterne. “Les illustres Lyonnais”, du 17 et 18è. Concert de l’Hostel Dieu. Le Concert de l’Hostel Dieu consacre une partie de sa saison aux
compositeurs et ouvrages baroques dont il assure la recherche
d’édition et les critères d’interprétation dans les bibliothèques et
les publications d’époque. La triade de mars 2010 est consacrée à des
pièces sacrées et profanes de Lyonnais comme Estienne, Leclair ou
Gouffet, y joignant des Méridionaux qui ont écrit pour les
institutions ou académies d’entre Rhône et Saône, Campra et
Mondonville, sans oublier le plus illustre des Bourguignons, Rameau.
Les 4, 5 et 6 mars 2010

Lyon, Auditorium. Grenoble, Mc2. “Rhin, fleuve sacré”… KPE Bach, Schumann, BA Zimmermann… Christian Zacharias, piano et direction. Les paysages extérieurs et intérieurs du Rhin allemand sont toile de
fond pour le concert qu’à trois reprises donne l’ONL., sous la
direction de Christian Zacharias. Le pianiste y sera aussi soliste
dans un concerto du fils prodigue de J.S.Bach, Karl Philip Emmanuel.
La 3e Symphonie de Schumann et son grand choral en hommage au fleuve
immémorial voisineront avec des Danses de kermesse, elles aussi
rhénanes, de B.A.Zimmermann, l’auteur tourmenté de l’opéra des Soldats.
Le 11 février 2010

Ecully (69), Maison de la rencontre à 20h30. Félix Mendelssohn par le Quatuor George Sand… Chopin et Schumann, 2010, certes. Mais Mendelssohn 2009 peut être
prolongé en 2010, comme le propose la saison musicale d’Ecully qui a en
a fait son thème. En 4e concert, c’est le Quatuor George Sand qui
interprète le 2e Quatuor op.13, et le tragique 7e, op.80, « Requiem »
pour la sœur de Félix, Fanny. L’occasion de remettre en doute certains
stéréotypes sur le compositeur du « Songe d’une nuit d’été » et de la
Symphonie Italienne ?
Le 5 février 2010

philippe cassard, piano, concert, récital

Lyon, salle Molière à 20h30. Philippe Cassard, piano. Récital Chopin, Schumann, Brahms… L’Association lyonnaise Chopin honore Frédéric à chacun de ses
concerts ; et en 2010 – double 200e anniversaire oblige -, on peut y
joindre Schumann le « frère d’armes » qui avait tout de suite
écrit : « Chapeau bas, un génie ! ». La présence de Philippe Cassard
laisse augurer d’une interrogation en profondeur du côté de la
Fantaisie op.17, toute dédiée par Robert à Clara…

Le 30 janvier 2010

Pierre Robert, louis XIV, motets, versailles, cnsmd lyon, chapelle trinite

Lyon, chapelle de la Trinité à 20h30. Pierre Robert: Motets. Classes du CNSMD de Lyon.Et si on explorait plus avant les richesses du baroque français
XVIIe ? Et si on s’apercevait mieux que ces musiques sont
« classiques » aussi, et en tout cas, noblement austères? Le travail
de recherche d’une jeune génération de baroqueux (au CNSMD de Lyon)
permet d’écouter 4 des Motets de Pierre Robert, qui fut à la Chapelle
Royale de Louis XIV avec Henry Du Mont l’un des hauts artisans de la
musique sacrée.

Le 14 janvier 2010

Grenoble, Musée en musique. Jeudi 14 janvier 2010 à 12h30. Robert Schumann: Les amours et la vie d’une femme... Musée en musique, de Grenoble, est comme le titre l’indique une
incitation à écouter-regarder les œuvres d’art visuel et sonore. Pour
commencer l’année Schumann, une « excursion romantique » centrée sur
les deux cycles essentiels, Dichterliebe et Frauenliebe und Leben :
mais la parole n’y est pas seulement donnée aux chanteurs et au piano.
Le Dichterliebe est contrepointé par une création filmique, évidemment
sans pléonasme, et en correspondance poétique.

Le 13 janvier 2010

Lyon, Salle Molière. Récital Zhu Xiai Mei, piano. Bach: Les Variations Goldberg. Au tout début 2010, la pianiste chinoise Zhu Xiao Mei – une longue,
douloureuse et espérante histoire – vient donner « tout un monde (qui
lui fut par force longtemps) lointain », les grandioses Variations
Goldberg, partition fondatrice et mythique d’un Jean-Sébastien Bach au
sommet de sa puissance créatrice.

Le 6 janvier 2010

Lyon, Salle Molière. Récital de Mélodies françaises par Philippe Jaroussky. Le contre-ténor Philippe Jaroussky – sans doute le chanteur baroqueux
français le plus aimé des publics actuels – sait « descendre la
chronologie », et s’intéresse à la mélodie fin de siècle et belle
époque. Avec le pianiste Jérôme Ducros, il offre à la Société de
Musique de Chambre un récital où Fauré voisine avec Reynaldo Hahn,
Chausson avec Cécile Chaminade, Massenet avec Gabriel Dupont. Jolies
occasions d’amabilités et aussi de surprises vocales…

Le 18 décembre 2009

Lyon, Salle Molière. Récital de Juliana Steinbach, piano. Saison Blüthner 2009-2010. Beethoven, Bartok, Schubert, Liszt… La pianiste doit la richesse de son jeu et de son approche des
répertoires à la grande variété des enseignements reçus: après
l’Académie de musique d’Imola en Italie qu’elle a intégrée pendant 3
années, Juliana Steinbach fut aussi l’élève au Portugal de Maria Joao
Pires, dont elle a su recueillir, 2 ans durant, les précieux conseils,
en particulier sur le plan de la respiration…

Pierre Robert: Motets. C.N.S.M.D.Lyon Le 30 janvier 2010. Lyon, Chapelle de la Trinité

Pierre Robert
Motets

Samedi 30 janvier 2010
Lyon, Chapelle de la Trinité

Chanteurs, instrumentistes , direction de chœur : C.N.S.M.D.Lyon

Et si on explorait plus avant les richesses du baroque français XVIIe ? Et si on s’apercevait mieux que ces musiques sont « classiques » aussi, et en tout cas, noblement austères? Le travail de recherche d’une jeune génération de baroqueux (au CNSMD de Lyon) permet d’écouter 4 des Motets de Pierre Robert, qui fut à la Chapelle Royale de Louis XIV avec Henry Du Mont l’un des hauts artisans de la musique sacrée.

Dieu et sa présence absente
« Qu’est-ce que l’homme ? Un néant capable de Dieu ». Ce n’est point Blaise Pascal dans les Pensées, mais au début du XVIIe – qu’on appela « le grand siècle des âmes » – le cardinal de Bérulle, réformateur de l’Eglise catholique après la ruine des guerres de religion, qui écrivit cette définition. Elle pourrait servir d’exergue non seulement à la littérature « sacrée » mais aussi à la musique de l’époque, et jusque très avant dans ce qu’on nomma ensuite « le siècle de Louis XIV ». Siècle tourmenté , obsédé par la présence de Dieu, et d’un Dieu dont Pascal, justement, dira qu’il est « caché » (absconditus), qu’ « il faut le chercher ». Un Dieu de présence absente qui murmure en consolation : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé » : sorte de cache-cache tragique dont le génie de l’écrivain-philosophe fait une lutte existentielle en combat avec l’ange, et qui traverse tous les débats du siècle autour de la primordiale interrogation sur la possibilité – la certitude ? – d’être sauvé par la venue du Christ rédempteur sur la terre, il y a 17 siècles. Avec les deux extrêmes que l’Eglise du Centre – la Papauté, les théologiens – condamne à tour de crosses : les trop confiants dans le salut à la portée de tous (molinistes, partisans du Jésuite Molina ; quiétistes, adeptes de la voie mystique du pur amour), et surtout les si angoissés qu’ils croient à une prédestination dont Dieu serait le manipulateur omniscient (jansénistes, suivant l’enseignement de l’évêque hollandais Jansenius). Cette dernière doctrine – à laquelle s’attacheront de très grands esprits comme Pascal ou sa sœur Jacqueline, Arnaud, ou avec éclipses, Racine – a l’inconvénient de faire déserter le « vain combat du monde » à ceux qui sont le plus utiles au pouvoir monarchique et qui s’en vont fonder dans « les solitudes de Port-Royal » un territoire en rébellion intellectuelle et spirituelle. Louis XIV adulte les persécutera autant que des adeptes d’une R .P.R. (religion prétendument réformée) à qui Henri IV avait consenti l’Edit de Nantes protecteur des consciences. Un Roi-Soleil qui ne se montrera cagot que dans la dernière partie de son interminable règne, longtemps préfère les plaisirs d’une Ile Enchantée dont la capitale serait Versailles et se délecte d’une vision baroquissime, chorégraphiée, harmonieuse où les musiciens ont une place éminente, qu’ils soient Français de France ou Immigrés-porteurs d’un message ensoleillé, tel Gian Battista Lulli encarté de long séjour sous le nom de Jean Baptiste Lully, devenu aussi Très Grand Entrepreneur des spectacles royaux et génial inventeur d’un Opéra Français.

« Le Roy dont l’oreille est çavante »…
Lully n’a pratiquement jamais été oublié, justement à cause de sa découverte d’une « tragédie lyrique » dont l’héritier sera au XVIIIe Rameau, et aussi pour ses œuvres sacrées. Mais ceux qui firent surtout de la musique religieuse en une époque fortement consommatrice de cette catégorie privilégiée dans l’expression de la foi mais aussi d’une politique des cultes ont connu des fortunes de souvenir fort diverses. Marc-Antoine Charpentier – aussi grand que Lully – n’a ressurgi que dans la 2nde moitié du XXe (à partir d’un heureux accident de Te Deum eurotélégénique !), François Couperin, M.R.Delalande, A.Campra sont sur le versant du XVIIIe, et côté profane, Marin Marais a bénéficié de la résurrection selon Quignard et Corneau… Et tous de l’effort intense, opiniâtre des « baroqueux » revenant à l’authenticité instrumentale et interprétative. Ainsi se souvient-on maintenant qu’un certain Henry du Mont avait écrit une Messe austère et longtemps chantée par les fidèles catholiques, mais aussi qu’un encore plus oublié, Pierre Robert (1616-1699) ; en poste à la Chapelle de 1663 à 1683) étaient au temps de Lully chargés de fournir en motets la Chapelle Royale : « Le Roy, dont l’oreille est çavante En cette science charmante, Par un vrai jugement d ’expert A choisi Du Mont et Robert », commentait le versificateur- flatteur de service en 1763, ainsi que le rapporte le livre de James Anthony sur la musique baroque en France.

… « mais endurci(e) sur des maux terribles »
Dans la réalité du culte royal (la Chapelle)– au sens actif et passif de cette notion, tout ce qui concerne le Souverain, représentant de Dieu sur terre, est public et théâtralisé – , le cérémonial de ce qui n’est plus pour nous qu’éléments d’histoire musicale revêt un fort degré de polyvalence. D’autant que la politique religieuse du Roi a été de plus en plus « indépendante » de la Papauté Romaine, en instaurant une Eglise « gallicane » avec ses territoires de franchises , du théologique à l’administratif et au financier. On comprend qu’avec Louis XIV, l’Etat (Religieux), c’est (tout aussi) Moi. « L’amour n’entre point dans le cœur par contrainte », écrit Fénelon, dont il sera bien aise de faire condamner par le Pape le « Quiétisme » et les thèses du « pur amour » (« Cet état passif ne renferme qu’une paix et une souplesse infinie de l’âme pour se laisser mouvoir à toutes les impressions de la grâce. ») Et l’archevêque de Cambrai, dans les années 1690, écrivit au Souverain une Lettre que son destinataire ne lut sans doute jamais : « Vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants, meurent de faim. La France n’est plus qu’un grand hôpital désolé et sans provision. Vous n’aimez point Dieu, c’est l’enfer et non pas Dieu que vous craignez. Votre religion ne consiste qu’en petites pratiques superficielles. Vous êtes scrupuleux sur des bagatelles, et endurci sur des maux terribles. »

Remise au pli droit classique
Voilà ce qu’il faut écouter en arrière de ce « grand siècle des âmes » qui « traduit » les combats de la foi et surtout de l’expérience intérieure. Et tout cela, en littérature comme en peinture et en musique, est au contact parfois rugueux, parfois en tuilage, d’une France baroque – de la fin XVIe aux années 1665 – et d’une France remise au pli droit classique (mais le temps de la centralisation louis-quatorzienne, à la fin de Louis-le-trop-long : à partir de 1715, ce sera autre monde). Avec une musique religieuse parfois extravertie – quand elle chante la gloire du Tout-Puissant des cieux et du Très-Puissant de la terre -, et une autre, plus douce, voire mystique, ou angoissée (les Leçons de ténèbres). Il est en tout cas fort louable qu’en prolongement du Festival Baroque du début d’hiver, les Concerts de la Chapelle inscrivent ce compositeur presque « à découvrir » – mais le disque vient d’en donner un superbe exemple, chez K.617, chroniqué ici même – , et confie à des interprètes de la génération baroqueuse montante le soin d’en sonder et révéler les beautés. Car c’est la classe de direction de chœurs,(hautement appréciée en novembre dernier salle Varèse pour Schubert, Schumann et Brahms) avec les classes de chant et le département de musique ancienne du CNSM qui fera interpréter De Profundis, Deus Noster, In exitu, Ego flos, 4 des 24 motets de Pierre Robert. C’est pour eux l’aboutissement de toute une formation spécifique : leur professeur de direction, Nicole Corti (qui ici a fondé et « gouverne » le Chœur Britten), a « placé » dans ses sujets de travail (musique romantique allemande, intégrale de l’œuvre de Duruflé, chœurs et récitatifs dans les Passions de Bach, musique lyrique du XVIIe,) une part très importante consacrée aux motets de Robert. Une collaboration avec le Centre de Musique Baroque de Versailles a été réalisée : visites d’études pour les chefs de chœur, travaux sur la réédition des motets, colloque à Lyon avec Olivier Schneebeli (le « directeur musical » du disque K.617), les musicologues Thomas Lecomte et Gérard Geay, études sur la prononciation du latin au XVIIe…

L’Aigle de Meaux et le Cygne de Cambrai
Ainsi sont-ils – et rendront-ils les spectateurs « Trinitaires » – plus à même de faire saisir les enjeux esthétiques et spirituels en ces musiques dont la complexité n’est pas seulement celle d’un « héritier de la grande polyphonie française, à l’écriture si raffinée ». Entendra-t-on, surtout avec un sublime De Profundis, s’élever la voix de Bossuet, « l’Aigle de Meaux », orateur sacré tumultueusement baroque et pourtant soumis aux pouvoirs d’Eglise et de royauté : « Notre corps dans la mort devient on je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue ; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu’à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes. » Mais la voix de Fénelon, « le Cygne de Cambrai », son rival, n’est-elle pas d’une harmonie plus pacifiante, humaine ? : « Il est plus court de menacer que d’instruire ; il est plus commode à la hauteur et à l’impatience humaine de frapper sur ceux qui résistent que de les édifier, de s’humilier, de prier, de mourir à soi, pour leur apprendre à mourir eux-mêmes. » ?

Motets de Pierre Robert. Chapelle de la Trinité, Concerts de la Chapelle. Samedi 30 janvier 2010, 20h30. Choristes et instrumentistes du CNSMD de Lyon. Pierre Robert (1616-1699), motets. Information et réservation. T. 04 78 38 09 09 ; www.lachapelle-lyon.org.


CD

Pierre Robert (1625-1699): Motets (De
profundis, Quare fremuerunt gentes, Te decet hymnus, Nisi Dominus).
Solistes: Olivier Cesarini, Dagmar Saskova, Damien Guillon, Robert
Getchell, Jean-François Novelli, Alain Buet, Arnaud Richard. Les Pages
& les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles. Musica
Florea (Direction, Marek Stryncl). Olivier Schneebeli, direction

Schumann : Amours et vie d’une femme, Amours du poète Grenoble, Musée en musique. Jeudi 14 janvier 2010 à 12h30

Robert Schumann

Amours et vie d’une femme,


Amours du poète

Grenoble, Musée en musique.

Jeudi 14 janvier 2010

Musée en musique, de Grenoble, est comme le titre l’indique une incitation à écouter-regarder les œuvres d’art visuel et sonore. Pour commencer l’année Schumann, une « excursion romantique » centrée sur les deux cycles essentiels, Dichterliebe et Frauenliebe und Leben : mais la parole n’y est pas seulement donnée aux chanteurs et au piano. Le Dichterliebe est contrepointé par une création filmique, évidemment sans pléonasme, et en correspondance poétique.

Ton portrait comme un retable

1840, la belle année pour Clara Wieck : une décision de justice prise contre son père( abusif) l’autorise enfin à se marier avec Robert Schumann. Celui qui était encore séparé d’elle lui écrivait : « Ma chambre est arrangée comme une chapelle, le piano à la place de l’orgue et ton portrait comme le retable. » 1840 verra aussi le piano solitaire se laisser « envahir » par la voix et sera l’année d’éclosion des lieder (la moitié du total des 280 !) : Schumann est ainsi, il se jette, enthousiaste, à corps perdu et un rien obsessionnel dans chaque domaine. Ici la culture « littéraire » sans laquelle le jeune compositeur serait asphyxié s’exprime avec richesse et intuition : « Je voudrais chanter comme le rossignol, à en mourir » ; et les poètes choisis sont parmi les contemporains les plus capitaux qu’un musicien peut élire pour compagnons de sa recherche. Eichendorff et Heine, surtout, qui lui permettront d’accéder aux œuvres les plus « hautes ». Sans oublier Chamisso, dont la personnalité – le doux exilé tragique – ne transparaît pas dans la « touchante naïveté » de son cycle « L’Amour et la vie d’une femme », que peut-être Schumann « emprunte» comme amulette et talisman pour une quête de sécurité dans le tout proche mariage. Car le compositeur qu’on a pu surnommer « l’homme au double » (tout à fait le héros de Chamisso, Peter Schlemihl, qui « perdu son ombre ») exprime, en même temps que l’amour fou pour sa belle « héroïne », le rassurant avenir conjugal et familial qu’il a besoin d’épanouir avec Clara. Le foyer, la vie réelle qui contrepointe la « vraie vie »( qui est « ailleurs », comme dira un poète français, dans le fantasme et le désir), bientôt les enfants…Dès la cérémonie du mariage , le couple tiendra sa promesse de co-écrire un « Journal intime à deux », où chacun notera – dans le partage des jours et des semaines – sa propre vision du quotidien et de l’amour « assagi ». Ce « Journal de raison » (autre titre) a son côté « popote et bourgeois », puisqu’en exergue, Robert y place « les trois mots qui contiennent tout le bonheur de cette vie : Travail, Economie, Fidélité ».

Heinismus et prémonition

Et alors, Heine…le poète de l’ironie, de la contradiction qui loge en chaque texte le serpent pour étouffer la foi amoureuse ? Oui, Heine aussi et avant tout, parce que le Dichterliebe demeure l’une des intuitions les plus accomplies de toute l’histoire du lied, et que contrairement à ce que croient pouvoir affirmer bien des commentateurs (Debussy, qui ne s’était pas contenté de nier Schubert ), Schumann sait raduire dans sa dimension de grimace ce qu’il nommait lui-même le « Heinismus », regard sur l’adoration de l’amour mais de trahison par la bien-aimée. Prémonition schumanienne, fraternité avec le poète tourmenté ? En fait, la prophétie du désastre porte ici non sur une trahison virtuelle et ultérieure de Clara, mais sur le très involontaire abandon par Robert lui-même de l’amour où aboutissait sa vie antérieure : la folie, la fuite dans le suicide seulement retardé par l’internement, la mort. Jeu terrible de transfert et de miroirs, où même dans l’édifiant recueil de Chamisso, le 8e et dernier poème passe sur la rive des morts : là le poète aimant dit à la morte tant célébrée en sa vie que désormais « le monde est vide ». Et là pourtant, exorcisme du musicien : le postlude revient en arrière et cite longuement le lied initial, cri de l’amour et du coup de foudre.

Trois musiciens et une cinéaste

De telles complexités, à l’image même de ces âmes tourmentées par l’angoisse, ne peuvent qu’inspirer de jeunes interprètes comme les quatre participants au concert « midi en musique » du 14 janvier. Quatre ? Comptons : un pianiste, Sébastien Jaudon, formé par Jean Martin puis Pierre Pontier, conseillé par Jules Bastin et Christa Ludwig ; particulièrement actif autour des formes théâtrales et des spectacles transversaux, de l’accompagnement des chanteurs et de la direction orchestrale, S.Jaudon enseigne au Conservatoire Régional de Grenoble. Il en va de même pour le baryton Emmanuel Cury, qui, lui, dirige ce même établissement, et a commencé son parcours dans la danse contemporaine avant de rejoindre le chant – conseillé par Régine Crespin – qu’il pratique dans l’opéra, la mélodie ou l’oratorio (baroque). La soprano Nadia Jauneau-Cury est également pianiste de formation, cofondatrice du Trio Athena, interprète en création d’œuvres contemporaines, notamment de Vincent Paulet, et enseignante. La 4e, travaillant également à Grenoble, illustre la transversalité du propos demandé par « Musée en musique » à ces schumanniens inventifs : car Agathe Cury, la benjamine du Quatuor, est cinéaste. Elle a œuvré dans le cadre d’un collectif, Productions-Bled (série « Aventuriers »), et a été récompensée au festival « Tout Court » pour son film « Ether ».

Le réel n’est vrai que jusqu’à un certain point

« Les balances entre désir et angoisse, rêve et représentation, refuge de la solitude et soif de la femme sont le sujet du Dichterliebe, avait écrit Emmanuel Cury à la cinéaste. Nous n’attendons pas de toi, bien sûr, une illustration. Les libertés que tu cherches à prendre me semblent précieuses. Bannir la femme réelle de l’image me paraît un geste fort. » Et en effet Agathe Cury précisait : « J’ai envie de me sentir libre de créer entre musique et image un lien, qui sera différent à chaque film : ce pourra être une illustration exacte de l’histoire racontée par Heine, mais aussi un détachement de cela pour souligner une relation structurelle à la musique, l’ironie pourra répondre à la mélancolie, l’histoire se détachant alors du récit… » Il est résulté de cette réflexion sur les principes un « découpage » qui sépare la séquence récital au sens classique du terme : « L’amour et la vie d’une femme » donné en continu, et Dichterliebe, contrepointé par l’image qui attend la fin du 5e lied (ich will meine… ») pour 6 interventions qui font respirer la musique. Ainsi avec le mystérieux « ich grolle nicht » (sur la traduction duquel on a beaucoup varié : « je ne gronde pas », proposait Rémy Stricker – en son remarquable commentaire des « Lieder de 1840 » – pour annuler le traditionnel « j’ai pardonné » ; Emmanuel Cury essaie : « je ne te hais pas »…), la réalisatrice note « des sentiments violents, haine, rage, dissimulation ». Et d’imaginer « la douce violence d’objets que l’on casse au ralenti, une image lisse, lumineuse, un intérieur de femme que l’on saccage ». Pour l’ultime « Die alten… lieder » (Les vieux chants méchants, enterrons-les…) : « un petit garçon qui joue à être le roi et utilise la forêt comme décor de l’histoire qu’il se fabrique ». Cette vision décalée fait « songer » aux films des Surréalistes – qui ont tant aimé le romantisme allemand -, et en tout cas emmène vers la double affirmation des romantiques intransigeants : « La poésie c’est le réel absolu », dit Novalis, et « Le réel n’est vrai que jusqu’à un certain point », commente Ludwig Tieck.

Grenoble, Musée en musique. Jeudi 14 janvier 2010, Auditorium du Musée, 12h30. Robert Schumann (1810-1856) : Dichterliebe, Frauenliebe und Leben. Emmanuel Cury, baryton ; Nadia Jauneau-Cury, soprano ; Sébastien Jaudon, piano; Agathe Cury, film. Information et réservation : T.04 76 87 77 31 et www.musee-en-musique.com

Illustrations: Robert Schumann et Clara Schumann (DR)

Zhu Xiao Mei, piano. Jean-Sébastien Bach : les Variations Goldberg Lyon, Salle Molière. Mercredi 13 janvier 2010 à 20h30

Zhu Xiao Mei, piano.
Jean-Sébastien Bach
Les Variations Goldberg

Lyon, Salle Molière.
Mercredi 13 janvier 2010

Proverbe lyonnais : plus on est de sages un peu fous (de musique), plus on sourit. Une 5e Association de concerts est venue investir par musique de chambre la Salle Molière. Au tout début 2010, la pianiste chinoise Zhu Xiao Mei – une longue, douloureuse et espérante histoire – vient donner « tout un monde (qui lui fut par force longtemps) lointain », les grandioses Variations Goldberg, partition fondatrice et mythique d’un Jean-Sébastien Bach au sommet de sa puissance créatrice.

Les 5 mousquetaires

E t donc de cinq en musique de chambre abritée par la Salle Molière ! A côté de la « Société de Musique de Chambre » (au Dictionnaire flaubertien : « S.M.C. : dire toujours vénérable »), de l’un peu plus récente mais tout aussi respectable Association Chopin, de Musicades à la fixation thématique et quasi festivalière, et d’un Piano à Lyon en permanent dynamisme jeuniste, il y a bien place pour un « Fortissimo Musiques », 5e mousquetaire dont le programme a commencé de se développer à l’automne 2009, et s’est placé sous « le fruit d’une intime collaboration avec René Martin, qui a accepté d’apporter sa précieuse expérience et son soutien inestimable ». La référence du Patron de la Folle Journée Nantaise et de la Roque d’Anthéron est en effet caution pour définir un « répertoire exigeant, joué par des musiciens exceptionnels que nous aimons depuis longtemps ou que nous avons découverts plus récemment ». Après trois concerts – Anne Queffélec, le Trio Wanderer, et dans les « à-découvrir », la jeune violoncelliste russe Tatiana Vassiljeva – , voici pour inaugurer 2010 une personnalité pianistique hors du commun, qui ne multiplie pas les angles de vue annexes dans ses concerts, et s’affronte ici à un sommet décisif de l’histoire musicale, les Variations Goldberg de Bach.

La liberté avant tout

On commence à « bien connaître » l’histoire exemplaire de la musicienne chinoise, enfant très précocement douée pour le clavier, élève du Conservatoire de Pékin et très jeune concertiste. Puis arrive le délire maoïste de la Révolution Culturelle, qui « diabolise » tout lien avec les musiques occidentales, et envoie méditer l’adolescente en camp de rééducation aux frontières de la Mongolie sur la pensée unique du Petit Livre Rouge. Cela fera « vingt saisons en enfer », où après être entrée dans la voie d’une autocritique repentante et même ravageuse (contre sa famille et ses professeurs), Zhu Xiao Mei redécouvre, grâce aux sons d’un accordéon, l’univers des claviers et de l’harmonie. Rusant avec le système carcéral des corps et des esprits, elle arrive à obtenir un piano (dans quel état !, mais qu’importe) dont elle déguise les préludes et fugues retrouvés en musique populaire… Travail, travail après première mort et transfiguration : à la fin de ses « dix ans perdus » et la Révolution culturelle desserrant son étreinte, Zhu échappe à la Chine et gagne les Etats Unis, où de petits boulots en derrière-la-vitre- de- la- Consommation, elle arrive à redevenir une pianiste de premier rang, grâce à l’amitié pédagogique de Rudolf Serkin. Et retraversée de l’Atlantique pour se fixer en France, y devenir au bout de 20 ans une concertiste reconnue et une enseignante de haut niveau. Son parcours « exemplaire », elle l’a relaté dans un livre de mémoire, La Rivière et son secret. Mais le secret qui demeure en elle, c’est avant tout celui de la musique essentielle, source jamais tarie d’une vie qui continue à chercher des voies de sagesse (la philosophie chinoise « traditionnelle », des partitions capitales de Bach, Beethoven ou Schubert), sans donner des leçons de courage et de morale. En étant elle-même, avec une haute exigence de ses dons prolongés par le travail et la réflexion sur le sens des œuvres. C’est implicitement que son histoire demeure « exemplaire » et fait songer à celle des « martyrs » qu’il faut « croire », disait Pascal, parce qu’ils se « font égorger » : ainsi, au sens plein du terme, du côté des dictatures sud-américaines, le chanteur chilien Victor Jara (torturé et assassiné au stade de Santiago par les sbires de Pinochet), ou le pianiste Miguel Angel Estrella, « seulement » « disparu » dans les prisons d’Uruguay pendant plus de deux ans, et qui a décidé de continuer son combat de vie pour une musique transmise à tous.

Un ambassadeur des Lumières

Donc lorsque Zhu Xiao Mei joue les Goldberg – et encore une fois, « cela seulement », dans un concert -, les spectateurs sont invités à écouter « d’une oreille autre », en tout cas plus intérieure. Bien sûr, on peut songer au fait que cette partition de Bach est devenue un peu (autrement) fétiche depuis qu’un célèbre Canadien (G.G.) l’a enregistrée multiplement, accédant ainsi au panthéon des Pianistes. Il faudrait pourtant « oublier » ces versions qui ont fait autorité mais nullement le vide pour mieux réaccéder à la grandeur magnifique de cette œuvre, point de départ d’emblée complexe et vaste, qui « veille » sur une postérité d’écriture européenne. Et en cette ouverture d’opéra compositionnel, il ne manque même pas le petit côté d’anecdotisme déjà augmenté de quelques variations sur le thème « pourquoi Goldberg ? ». A l’origine de cette partition qu’on pourrait nommer le IVe Livre d’un ensemble pour clavecin nommé Clavier Ubung, un Trio concertant : Jean-Sébastien Bach, le comte Carl von Keyserlingk et un jeune homme si doué que la mort ne put s’empêcher de le vite rappeler (à 29 ans !) en ses domaines d’outre-Styx, Johan Gottfried Goldberg. Le comte Keyserlingk, ambassadeur éclairé (académicien scientifique, musicien) de l’empire russe, et au début des années 1730, à Dresde, avait joué un rôle médiateur auprès du Prince saxon (devenu ensuite roi de Pologne) pour que J.S.Bach, très admiré par lui, obtienne davantage de « reconnaissance » que dans son rôle ingrat et très surveillé par le consistoire de Leipzig. Protégeant aussi la famille Bach – le tumultueux fils prodigue Wilhelm-Friedmann, parrainage du premier enfant de Carl-Philippe…-, Keyserling avait pris en affection le jeune Goldberg, envoyé auprès du Père J.S.B. et de Wilhelm-Friedmann parfaire son éducation musicale. Et comme le diplomate souffrait d’insomnie chronique, il fut demandé à J.S.Bach de composer pour « émollier les entrailles cérébrales de Monseigneur » une partition que jouerait Goldberg. La Faculté n’avait d’ailleurs pas conseillé une Grande Berceuse, mais une œuvre dont le principe charmerait et « distrairait » le comte-musicien. Avec les Variations, l’on peut supposer que tous furent comblés… (C’était l’époque musicothérapique où en Espagne le castrat Farinelli « soignait » de son chant un souverain malade-grave des nerfs.) Fin de la rubrique star-ac and people : il se murmure que le compositeur aurait reçu en cadeau de gratitude une coupe remplie de pièces d’or. Paris-Match enquête encore avec l’appui de Stéphane Bern. Rien à faire sur cet à-côté de la savante et grandiose partition, éditée à Nuremberg entre 1742 et 1745.

Quodlibet et rêve éveillé

Ce qui est admirable en ces Variations fondatrices – comme toujours chez Bach Majeur – , c’est la simplicité claire d’énonciation et de parcours, sous-tendue par une complexité d’architecture qui voisine avec la symbolique d’écriture à « divines proportions ». En attendant, trois quarts de siècle plus tard, le geste décisif et refondateur de Beethoven en ses 33 Variations Diabelli, Bach fascine avec son Aria et ses 30 Variations. Même si on n’en suit pas en spécialiste « les dix sections comportant chacune trois épisodes, la parfaite symétrie interne, les intervalles uniformément croissants des Triades, le croisement d’une polyphonie fuguée et d’une polyphonie canonique, les études systématiques – trilles avec extension simultanée des autres doigts ou tremolos d’accords à mains alternées-, ou même le repérage du passepied –la 4e -, de la Canarie –la 7e – et de l’Ouverture Française –la 16e -… », les Goldberg entraînent en leur progression de kaléidoscope miroitant. Apparaît en 30e épisode un Quodlibet (traduction familière du latin de clavier : « c’est-comme-tu-veux »), plaisanterie savantissime d’époque où s’entrelacent la basse initiale, et deux chansons populaires (« il y a si longtemps que je n’ai été près de toi », « chou et rave »), mais on n’aura surtout pu éviter de s’émouvoir avec la « très longue » 25e : songe éveillé (le comte aurait pu jouer là au somnambule), domaine enchanté, invention sublime d’hésitation et de fragilité apparentes, poème de la transparence indéfinissable. On peut penser qu’en ce lieu privilégié, la pianiste chinoise – si pudique dans l’expression de sa vie tourmentée – rêvera aussi devant nous, pour nous, à l’intérieur de ces Variations qu’elle a élues en symbole de l’art reconquis, de la liberté retrouvée. De la vraie vie, en somme. Il n’y a pas de plus beau don à un public.

Lyon, Salle Molière, mercredi 13 janvier, 20h30. Jean Sébastien Bach (1685-1750), Variations Goldberg par la pianiste Zhu Xiao Mei. (Association de concerts Fortissimo). Information et réservation : T. 04 78 39 08 39 ;www.fortissimo-musiques.com

Philippe Jaroussky, contre-ténor: mélodies françaises Lyon, Salle Molière. Le 6 janvier 2010 à 20h30

Philippe Jaroussky, contre-ténor
Mélodies françaises

Lyon, Salle Molière
Le 6 janvier 2010 à 20h30


Le contre-ténor Philippe Jaroussky – sans doute le chanteur baroqueux français le plus aimé des publics actuels – sait « descendre la chronologie », et s’intéresse à la mélodie fin de siècle et belle époque. Avec le pianiste Jérôme Ducros, il offre à la Société de Musique de Chambre un récital où Fauré voisine avec Reynaldo Hahn, Chausson avec Cécile Chaminade, Massenet avec Gabriel Dupont. Jolies occasions d’amabilités et aussi de surprises vocales…

Un doigt de kitsch ?

Qui eût dit, lorsque parurent en France les premiers disques d’Alfred Deller, qu’un chanteur à la voix « surprenante » ne se contenterait pas d’un répertoire de « baroqueux » (le terme allait mettre un certain temps à s’acclimater en perdant sa connotation circonspecte, sinon ironique) et aborderait à d’autres rivages plus « tardifs » ? Que des stars du chant international naîtraient de cette transformation du goût lyrique ? Et que parmi ces stars, pourquoi pas ?, une étoile de première grandeur » s’en viendrait porter son éclat jusque dans un domaine où là aussi certaines partitions passaient pour un rien kitsch ? Or prononcez le nom de Philippe Jaroussky et vous verrez le sourire du mélomane plutôt attaché à la « spécialisation » des répertoires s’élargir en une complice indulgence : ne peut-il pas « tout » chanter de sa voix dorée ? Et naviguer du côté « fin de siècle » (l’avant-dernier, déjà !) ou belle-époque, de Fauré-l’incontestable en Reynaldo Hahn-le-petit-maître ? Toujours avec une identique maîtrise stylistique, une rare compréhension des rapports complexes et parfois sournoisement rivaux où s’affrontent « la musica e poi le parole », l’intelligence de la diction, l’harmonie des notes et la prosodie des vers ? Donc dans la salle Molière au décor si Belle Epoque (d’acoustique, mais pas seulement), et pour les fidèles d’une Musique de Chambre qui a priori ne sont pas prenables en flag d’état d’ivresse baroqueuse, voici le récital de tout début 2010 qui jette passerelle par-dessus Saône avec la Chapelle-de-Trinité-en-Presqu’île.

Du côté de chez Madame Verdurin

Ce qui est excitant dans un tel récital – dont le programme recoupe, à très peu d’exceptions près, celui d’un récent disque Virgin classics intitulé “Opium”-, c’est qu’il est, in situ proprio, on ne plus « atmosphère, atmosphère ». Et le chanteur ayant, comme Arletty le dit à Jouvet, une vraie « gueule d’atmosphère », on peut au-delà du charme garanti qu’annonce l’affiche de prestige, prolonger les interrogations. Ainsi sur « la mauvaise musique » dont le jeune Marcel Proust fit « l’éloge » avec ses premières gammes de mondain subtil : « Un cahier de mauvaises romances, usé pour avoir trop servi, doit nous toucher comme un cimetière ou un village. La place de cette mauvaise musique, nulle dans l’Histoire de l’Art, est immense dans l’histoire sentimentale des sociétés. » Et on est sûr qu’avec clins d’œil et d’oreille, Philippe Jaroussky, le pianiste Jérôme Ducros et chaque spectateur sauront s’attendrir même à ce qui sans être sublime ou même digne de grande estime témoigne pour une époque, une sensibilité, un auteur que des documents font revivre. Et excitent la curiosité qui part alors sur des chemins de traverse et se pose des questions entre esthétique et sociologie, plaisir musical et flânerie chez les antiquaires (voire les brocanteurs). Quel fut le rôle des salons, les véritables et ceux qui, transfigurés par de grands romanciers, nous paraissent encore plus authentiques ? Chez les Sainte-Euverte et les Saint-Marceaux, les Greffulhe, les Lemaire et les Verdurin , les Polignac ou les Strauss, que d’écoutes (exigeantes et superficielles, classiques et « révolutionnaires en art », snob et réactionnaires) et d’attitudes (monarchistes, apolitiques ou même « socialistes », et au temps de l’Affaire, dreyfusardes – minoritaires – ou anti-dreyfusardes) ! Avant même que chez les Noailles, Marie-Laure (descendante de Sade), amie de René Crevel, ne patronne les surréalistes et co-produise L’Age d’Or de Bunuel …

Jeunes gens en fleurs et petit Mozart

Tiens, qui était musicalement Reynaldo Hahn, dont on entendra l’Heure Exquise et 4 autres mélodies moins « célèbres » ? L’un des « jeunes gens en fleurs » ( Fénelon, Daudet, Guiche, Bibesco, Flers…) dont son ami génial, Marcel Proust,(« Buncht, vous êtes trop moschant », « hasdieu mon bunibuls, vous aime », s’écrivaient-ils) fit mais jusqu’à un certain point seulement son mentor musical ? Pas davantage que le compositeur de « Ciboulette », qui enchanta des générations d’opérettomanes ? Un Vénézuélien chanteur séduisant et aussi un citoyen-du-monde-esthétique ? Qui était Cécile Chaminade, que Bizet surnommait « le petit Mozart », aussi célèbre en son temps de compositrice (jusque vers les années 1910, ensuite elle se fit très discrète) et aussi de pianiste internationale, « celle qui déclarait : mon amour, c’est la musique, j’en suis la religieuse, la vestale » ? Le Sombrero qui est au programme a de l’habile gaieté tournoyante, « Mignonne » (allons voir si la rose…) ronsardise avec grâce et subtilité, et il manque l’Anneau d’argent, un rien autobiographique, dont Gérard Condé vante « l’absence de pathos, les accords arpégés lumineux comme le métal poli » (notice du disque Deutsche Grammophon à elle consacré par Anne-Sofie von Otter). Quid de Gabriel Dupont (1878, et mort le lendemain de la déclaration de guerre en août 1914), dont on écoutera résonner une Mandoline ? Les autres noms sont certes connus ou plutôt célèbres, mais qu’en est-il précisément d’une Nuit d’Espagne dont Massenet, le Stéphanois tant aimé des femmes, propose de humer les effluves ? D’un Tournoiement (Songe d’opium !) où Camille Saint-Saëns prétend nous entraîner ? De Sur une tombe où Guillaume Lekeu, mort si prématurément, a peut-être mis un peu de son inspiration sévère et douloureuse ?

Plus vague et soluble dans l’air

Et puis Chausson est-il si fréquenté du côté de ses mélodies ? Son Colibri a des charmes hésitants, un peu fanés avant l’heure, son Papillons tournoie habilement, mais Les Heures, de haute inspiration, est nocturne plutôt funèbre, économe d’effets, d’une éloquence vraie. Quant à Fauré, on sait qu’il est plusieurs : un charmeur de salon parfois presque banal et attendu par les « belles écouteuses », un classique touché par la grâce de la modulation perpétuelle, un explorateur des intermittences du Temps. Ici, Nell est ruisseau d’écoulement limpide, presque voluptueux ; Automne a sa courbe presque solennelle de nostalgie. Dix ans plus tard, au début des années 90, En sourdine est magie du frémissement amoureux, quelque chose n’osant froisser le tissu si soyeux du présent qui déjà s’enfuit. Verlaine alors n’a plus que cinq ans à vivre, et Debussy, et Fauré célèbrent celui qui, préférant « l’Impair, plus vague et plus soluble dans l’air » requiert « de la musique avant toute chose », le reste étant littérature.
Cependant, le croiriez-vous, ce poète de « l’Heure exquise » n’était alors aux yeux des gens de bien(s) qu’ « un vieux Socrate Chauve » en quête d’absinthe, et « il en faut quatre pour être ivre : il aime mieux être ivre que semblable à aucun de nous. Que Sully-Prudhomme garde sa gloire, ce grand poète ! Verlaine refuse de recevoir sa patente en cuivre avec une belle casquette. » C’est Paul Claudel – futur « ambassadeur-de-France-et-poète » – qui a écrit ces irrévérences sur des « choses qu’on ne peut lire sans indignation car elles ont treize pieds quelquefois et aucune signification » : il s’était converti mais gardait encore foi en Rimbaud, Verlaine et autres vagabonds qui « font de la peine à la gendarmerie ». Bien sagement assis sur les sièges (grinçants, attention à eux et aux portes qui battent) de la salle Molière et si attentifs au charme des mélodies si françaises, vous ne manquerez pas de vous rappeler que la Beauté a cent visages, du plus aimable au plus convulsif. Et que poètes, musiciens et messagers de tous (dés)ordres ont aussi droit et devoir de nous inquiéter.

Mélodies françaises, par Philippe Jaroussky (chant) et Jérôme Ducros (piano). Lyon, Salle Molière, mercredi 6 janvier 2001, 20h30.
Œuvres de Fauré, Saint-Saëns, Reynaldo Hahn, Chausson, Franck, Massenet, Cécile Chaminade, Gabriel Dupont. Information et réservation : T. 04 78 38 09 09 ; www.musiquedechambre-lyon.org

Illustrations: Philippe Jaroussky (DR)

Lyon. Auditorium, le 23 novembre 2009. Josef Haydn (1732-1809) : Les Saisons. Orchestre Révolutionnaire et Romantique,Monteverdi Choir : dir. J.E.Gardiner. Rebecca Evans, Matthew Rose. James Gilchrist

L’Auditorium-ONL continue avec raison la formule des orchestres invités : c’est le Révolutionnaire et Romantique de J.E.Gardiner qui nous conduit à travers les Saisons de Haydn, dans la beauté sonore et le climat spirituel. Beau premier retour du chef anglais qui avait donné sa couleur baroque à l’Opéra de Lyon, il y a deux décennies.

L’exigence éthique d’un art

Evidemment, des retrouvailles, c’est « atmosphère, atmosphère ». Mais – consultons les archives – il faut avoir déjà…un certain âge de mélomane pour saluer un retour du chef anglais à ce qui fut son homeland entre Rhône et Saône : de 1983 à 1989, ce n’était même pas encore la salle Nouvel et noire de l’Opéra dans laquelle John Eliot Gardiner donnait des couleurs magico-baroques à un Orchestre qui depuis n’a jamais retrouvé telle Natura Sonorum et Timbrorum. En tout cas, dans un Auditorium très rempli, certains sont venus pour réactiver leurs souvenirs et entendre comment « ça sonne » maintenant avec un Gardiner qui entre temps a ajouté à ses English Baroque et Monteverdi Choir un Révolutionnaire et Romantique descendant la chronologie vers un XIXe revisité. Eh bien, tout le monde a aussi glissé sur la pente de l’âge, et en face de nous qui pensons parfois que les miroirs « feraient mieux de réfléchir »…autre chose que notre image, le Grand Monsieur à l’air d’éternel étudiant du côté des Universités Distinguées a pris de la majesté en démarche et silhouette. Mais avec son élégance musicale et son ardeur sous la réserve pudique, ni pontificat, ni conscience de siéger « au dôme baroque » : le sérieux nuancé d’humour, la rigueur, l’exigence éthique d’un art qui continue de s’ouvrir à l’imagination. On le sent aussitôt avec les musiciens anglais : l’histoire continue avec des moyens encore plus appropriés, éprouvés, probablement expérimentés avec de tendres soins – pour parler le langage-Couperin – que le temps accepte de laisser au temps, et aussi un dosage Klangfarbenmelodie – en langue Webern-, délicieux lors même que calculé. Et il y a toujours la maîtrise architecturale des proportions qui commande jusqu’au détail infinitésimal et le remet en place dans l’inspiration.

Un guide de lecture attentif et synthétique
Avec Haydn des Saisons, il est vrai que nous ne sommes plus dans le tournoiement, le vertige, l’accumulation, la rupture, le collage de citations réalistes d’un baroque (non religieux), fût-il tardif. Une dimension philosophique – à la fois Encyclopédiste-masquée, fraternelle-maçonnique et Flûte-Enchantée, chrétienne ou même catholique-et-autrichienne-toujours – a investi le récit, l’aiguille parfois vers une grandeur communautaire et humaine qui sublime l’ordre social d’un monde pourtant cloisonné en ses tâches et stéréotypes. Une morale travail-famille-patrie s’y humecte d’un rousseauisme rural qui exalterait la tradition et gommerait toute sa charge révolutionnaire. Et une conception qui se livre à la Nature, la ressent comme écho de l’aventure humaine, amène vers un romantisme dont le musicien avait déjà senti les assauts intérieurs au temps du Sturm und Drang. Pour élargir le débat musical, on conseillera rétrospectivement (et ultérieurement : il n’est jamais trop tard pour bien lire) le regard attentif sur le commentaire-livret remis à chaque spectateur, et où Gérard Condé se fait guide attentif, subtil et synthétique. L’introduction permet d’y mesurer comment par d’ultérieures générations Haydn put être pris – Berlioz, Wagner – pour un ravi de la ferme Esterhazy, de même –ajouterons-nous in petto – que plus tard Schubert fut renvoyé à une nullité sentimentale de vieille fille et d’ado boutonneux par Debussy ou Boulez, quand « on » ne veut rien comprendre il vaudrait mieux avouer qu’ « on » n’est pas dans sa tasse de thé, e basta !

Le kaléidoscope des Saisons
Le génie éclate en ces Saisons où Haydn mit – plus encore que dans sa Création, plus solennelle et compartimentée – sa science et son intuition d’écriture, sa dramaturgie orchestrale et soliste, sa distanciation d’avec les moyens pour exalter la fin poétique. Ce que donne à mieux déchiffrer le « guide » de G.Condé pour une écoute-curiosité, c’est aussi la dimension sociologico-historique de ces « Quatre Saisons » écossaises (le poème de James Thompson) retouchées par le baron Van Swieten puis réorientées vers la prédominance du Style par le compositeur. Le Printemps émeut par sa tonalité souvent naturaliste qui s’élève choralement à une tonalité sacrée. L’Eté se fait merveilleux polyptique où la terre que nous habitons est vue d’en haut, physiquement et en esprit. par le compositeur. L’Hiver mélange en une pure harmonie les scènes rustiques et leur inclination vers l’ombre de la vie et de la mort où la lumière finit par s’imposer. Et on s’amuse dans un Automne où la baisse de tension inspirée n’introduit guère de propos sur le crépuscule qui vient, avec un regard paternaliste et prosaïque (le paysan enrichi par les récoltes, la chasse, les vendanges et la vinification), d’un esprit que J.Brel avait superbement résumé en « oui, not’monsieur, oui, not’bon maître ». Et les tableaux intermédiaires, les transitions entre saisons, les baroques « sommeils » (caniculaires) et les « orages » qui puisent à l’imitatif et le transcendent aussitôt ont, dans leur concision synthétique, l’ampleur de la peinture : Breughel, Poussin, et bientôt Friedrich (le wanderer, même sauvé du désastre par l’optimisme du livret), puis Millet et Van Gogh pour la vérité du lien entre homme et monde. Ou alors « rivalisent » avec une toute proche « Symphonie Pastorale » d’impressions de la Nature sur l’homme. Le matériau transposé instrumentalement – gouttes de pluie, tonnerre grondant, trait de foudre, insectes vibrionnants dans la canicule, chants d’oiseaux diurnes et nocturnes, libres ou domestiques – se joint au texte pour des « climats » qui suggèrent « la fuite du temps », et parfois la crainte de la disparition.

Des interprètes inspirés
Et c’est dans la vision d’ensemble, dans l’unité spirituelle qui cimente le disparate des épisodes, dans le refus de céder à l’effet anecdotique ( réjouissant, jamais grossi) que J.E.Gardiner donne la pleine mesure de ce qu’il fait mettre en évidence par ses interprètes. La grandeur est toujours en arrière-plan du pittoresque des évocations, elle est à la fois gardienne et témoin du petit théâtre rural. Et ce n’est pas seulement en ce que certains pupitres – ah, les cors ! et les timbales-percussions…– soulignent leur excellence : l’Orchestre a une matière timbrique, des couleurs nimbées, une homogénéité poétique – « poudreuse » parfois, comme le dit G.Condé, et aussi d’une lumière qui tourne dans le Temps et les temps du récit – et qui « fait voir-entendre » tout ce qui raconte le passage des Saisons., sur terre et dans la conscience des hommes. Pour ce récit qu’on situe logiquement dans l’Europe du Centre, le Révolutionnaire et Romantique semble avoir puisé en sa « culture de paysage » une vibration lumineuse insulaire et britannique, une imprégnation d’humidité heureuse – l’embellie toujours possible n’est jamais oubliée – qui ravissent, comme si on transportait en pensée l’auditeur dans une brumisation argentée ou dorée. C’est là, dans l’intérieur des terres, et c’est au loin, dans l’approche des falaises et des grèves quand on respire l’océan avant de le voir, et partout le ciel a de l’immensité… Quant à la fusion avec les voix du Monteverdi Choir, elle est admirable d’aisance, de naturel, souvent dans la grandeur avec les processus fugués, comme dans le dialogue avec les trois solistes. La soprano Rebecca Evans, constamment impeccable, réchauffe progressivement son interprétation, et devient particulièrement émouvante à la fin du cycle des saisons. La basse Matthew Rose – un air de personnage d’Ingmar Bergman… – est constamment en noblesse et gravité. Mais c’est au ténor James Gilchrist que semblent revenir l’ardeur sans emphase ni raideur, « l’admirable tremblement du temps », une simplicité franciscaine de communion avec la nature. Sans sa voix, sa diction, son attitude, il manquerait un peu de cette essence rendue audible par l’existence affective, et ressentie avec la direction de John-Eliot Gardiner. (Quel bel interprète de lieder doit être ce ténor dans l’univers schubertien ! )… Tant il est vrai que Les Saisons, cet inclassable ensemble d’oratorio et de cantates, demeure avant tout l’illustration d’un persuasif humanisme et du « spirituel dans l’art ».

Lyon. Auditorium, le 23 novembre 2009. Josef Haydn (1732-1809) : Les
Saisons.
Orchestre Révolutionnaire et Romantique,Monteverdi Choir :
dir. J.E.Gardiner. Rebecca Evans, Matthew Rose. James Gilchrist.

Chopin, Rachmaninov: Trios Lyon, Salle Molière. Vendredi 14 décembre 2009

Chopin, Rachmaninov: Trios


Lyon, Salle Molière,
vendredi 14 décembre 2009

Pour son 3e concert de la saison, l’Association Chopin à Lyon, propose, en trio piano-violon-violoncelle l’op.8 de Chopin et le 2e Trio Elégiaque où Rachmaninov a chanté sa douleur à la mort de son maître Tchaïkovski. Ces œuvres de compositeurs dans leur prime jeunesse sont jouées par des interprètes en fortes réflexion et action pédagogiques.

Chopiniens de tous les pays, unissez-vous !

Savez-vous combien il y a de Sociétés Chopin de par le monde ? Une quarantaine, et 3 en France : une à Paris, une à Chateauroux (près Nohant, bien sûr), une à Lyon. Ne cherchez pas un « Lyon » qu’aurait écrit en passant entre Rhône et Saône le compositeur des Scherzos et des Polonaises : c’est Liszt qui le fit, en hommage aux ouvriers canuts révoltés contre leur sort – ce que Chopin n’eût de toute façon pas consenti pour une telle cause sociale et politique. Non, Lyon qui a créé voici presque 30 ans son Association Chopin et l’a rattachée à Varsovie (là où se fait tous les 5 ans le Concours International) se contente de dire : « Chopiniens de tous les pays, unissez-vous », et de s’assigner des buts modestes mais ô combien louables, en particulier de « promouvoir les jeunes artistes lauréats des concours internationaux et faciliter ainsi leurs débuts professionnels ». En donnant la « parole » à un trio, le 4 décembre, l’Association Chopin remplit, mine de rien, deux énoncés de son cahier des charges : jouer la musique de chambre autour du noyau-piano, et aussi par la médiation de ses interprètes (particulièrement le pianiste), souligner l’importance d’une réflexion et d’une action sur les années de formation et d’apprentissage musicaux.

Les mignons petits doigts de la Princesse Wanda

« Vivent les auteurs dans leur jeunesse ! », pourrait-on lire sur une pancarte brechtienne hissée par le trio que composent la violoniste Catherine Montier, la violoncelliste Patricia Néels et le pianiste Alain Jacquon. « Leur » Chopin – de chambre – ne peut de toute façon guère puiser à une nappe phréatique trop éloignée de la surface. Car hormis la Sonate violoncelle-piano – de 1847, souvent si douloureuse, « en arrière », par la mémoire nostalgique, « en avant » par l’écriture -, on ne saurait affirmer qu’une part de l’essentiel chopinien soit hors du clavier-roi. Donc ce soir, et puisque Sonate il n’y aura pas, le violoncelle et le piano « se contentent » d’une Introduction et Polonaise brillante. Comme le dit l’adjectif, ça brille, et selon l’aveu d’un Chopin de 19 ans, c’était pour avoir « le vrai bonheur d’aider à placer les mignons petits doigts de la Princesse Wanda sur le clavier », Son Altesse-Père (Radziwill), bon interprète, jouant la partie de violoncelle à la création et les utilités intermédiaires entre l’auteur– qui appelle son œuvre « brillant colifichet destiné au salon et aux dames » – et la grande fille de 17 ans. A nous de découvrir s’il n’y a pas mieux que ces termes auto-dévalorisants, d’autant qu’une introduction ultérieure poétise davantage le propos. En fait le Prince Radziwill était aussi compositeur – un Faust que peut-être il faudrait réexplorer ? -, et c’est dans le cadre de son hospitalité que l’année précédente Chopin avait commencé à écrire une partition plus consistante, un Trio qui deviendra l’op. 8, joué en 1833. Les musicologues notent tout ensemble le bon accueil fait non seulement dans les salons mais surtout par une critique où Schumann ajoute sa note d’autorité – lui qui avait lancé le fameux « Chapeau bas, Messieurs, un génie ! » pour les Variations La ci darem la mano -, et les réserves sur le choix du violon, dans un trio pour lequel Chopin lui-même déclara qu’il aurait mieux valu inscrire un alto. « Les innovations formelles sont ici frappantes : le compositeur prend visiblement ses distances avec les schémas classiques : l’allegro est puissant et dramatique, l’adagio mêle idée dramatique et thème lyrique, le finale reprend un rythme polonais, joyeux, de grâce rustique », selon J. A. Ménétrier.

Le Tombeau d’un grand artiste

L’essentiel vient ensuite, avec ce que Boileau nommait « la plaintive élégie en longs habits de deuil ». Mais ce 2nd Trio Elégiaque (op. 9) inscrit la démarche de Rachmaninov dans la vérité d’une tristesse qui étreint sa mémoire affective, déjà ébranlée deux mois plus tôt par la mort de son maître Zverev ; la reconnaissance de Serguei vis-à-vis de Piotr-Illych (Tchaikovski), disparu brutalement en 1893 et dans des conditions jamais établies avec certitude (choléra ? ou plutôt suicide « imposé » par les autorités morales – ?- pour raisons de mœurs ?) est immense, comme le vide désormais ressenti. Ainsi que Tchaikovski l’avait fait en 1881 pour la mort d’Anton Rubinstein, le trio est dédié « à la mémoire d’un grand artiste », et commencé le jour même où la disparition est connue. Un motif descendant obsessionnel armature l’allegro initial, et on est étreint par la profondeur de ce qui sonne en profération d’hymne orthodoxe – cela, est-ce marque de la mort qui toujours gagne, ou prière pour franchir cette barrière ? -, d’un climat fiévreux de marche, haché de silences brutaux, parfois consolé par de tendres fragments mélodies, ou se perdant en renoncement comme dans une coda qui épuise ses forces. Le thème du 2nd mouvement est une auto-citation de sa Fantaisie orchestrale, La Falaise, qu’avait aimée Tchaikovski, et en version originale, le thème devrait en être joué à l’ « harmonium de maison » : la très longue phrase mélancolique avec retards et soupirs est bien de tonalité religieuse, et son système de variations évoque lui aussi le trio de Tchaikovski. A ces deux mouvements de grande ampleur succède un finale bref, ardent et parfois virtuose qui revient aussi au lamento initial. Comme bien souvent au cours de sa vie – et ici en raison du caractère de « Tombeau pour un grand artiste » – Rachmaninov a douté, s’est découragé : des modifications ultérieures (1907,1917) témoignent du « repentir » et du désir d’une perfection jamais atteinte – selon lui -par le compositeur même….Comme nous aimons à (nous) le rappeler d’après une leçon d’interprétation aux Musicades par Alain Meunier, « les Russes ne peuvent jouer ces musiques-là qu’en pleurant », et on peut avancer que les interprètes français auront sûrement à cœur de ne pas faire seulement « de la belle musique ».

Des partenaires engagés

La violoniste Catherine Montier a travaillé avec J. J. Kantorow, Patrick Bismuth, Christophe Coin et le Quatuor Talich. Elle est lauréate du concours Long-Thibaud. Intégrée à l’Ensemble Carpe Diem dont elle est soliste, elle joue avec l’Intercontemporain et la Chambre Philharmonique (E.Krivine), et en musique de chambre, avec P. Amoyel, N. Angelich, H. Demarquette, J. M. Philipps. Elle enseigne au Conservatoire de Boulogne-Billancourt. La violoncelliste Patricia Néels, professeur dans le même Conservatoire, est soliste à l’Orchestre des Concerts Colonne ; elle aussi pratique de façon très engagée la musique de chambre, et a formé avec Dana Altabbaa –une pianiste franco-syrienne- un duo qui intervient dans de nombreux concerts, notamment dans les pays du Moyen-Orient ; elle a ainsi créé, entre autres, des œuvres du compositeur syrien Dia Succari. Une formation universitaire l’a menée à des études sur l’élaboration du lien culturel dans les sociétés contemporaines. Ce souci de formation des autres, elles le partagent évidemment avec leur partenaire du concert à la Salle Molière, Alain Jacquon, qui l’assume pleinement, surtout depuis qu’il est devenu au début de 2009 le Directeur du Conservatoire de Lyon.

Le 25e Prélude de Chopin

En se réinstallant au travail pédagogique en pays natal, Alain Jacquon ne met pas pour autant en veilleuse son activité de concertiste, on dira qu’il la canalise ou adapte en fonction de ses tâches contraignantes : ainsi les vacances estivales continuent-elles à inclure le festival états-uniens de Newport, comme depuis une décennie. C’est d’ailleurs là qu’il avait créé un inédit absolu, redécouvert par le Professeur Kalberg, un 25e Prélude de Frédéric Chopin, surnommé Trille du diable, « et si court que le public en a été interloqué, j’ai dû rejouer le texte ! ». Chopin est bien son domaine, comme ailleurs en romantisme, Liszt, Schumann, Brahms, et « un peu de Schubert, mais il m’émeut trop, j’ai peur de ne pas le jouer assez bien ! ». La formation au Conservatoire de Paris a été celle de l’école française de piano (Lucette Descaves), « on y privilégiait la primauté grandiose d’une technique ultra-rigoureuse, une clarté des plans et des sonorités très exigeante, mais c’est vrai qu’il y a – surtout pour les plus jeunes générations – une autre façon de révéler le piano, moins défiante du romantisme et de l’émotion, moins « l’insecte net gratte la sécheresse », comme dit Paul Valéry. » La musique française du premier XXe est en tout cas un territoire privilégié dont la discographie d’Alain Jacquon (chez Timpani) témoigne très largement ; le pianiste s’est en particulier attaché à faire resurgir…des fonds océaniques l’œuvre trop longtemps oubliée de Jean Cras (1879-1932). Ce compositeur n’eut pas une vie banale, puisque comme Albert Roussel il eut la vocation maritime, mais il mena en parallèle l’écriture musicale et le métier de marin (il devint contre-amiral, inventa une « règle de navigation », et embarquait un piano sur les navires dont il était commandant). Alain Jacquon – qui joue en soliste et chambriste pour cette « résurrection » discographique – est actuellement tourné vers l’unique opéra de Jean Cras, Polyphème. On pourrait croire ce Lyonnais fort bretonnant, puisqu’il a également gravé un disque d’œuvres de Paul Le Flem… Auric, Caplet et Lili Boulanger figurent aussi dans ses enregistrements. Dans son rôle nouveau de Directeur, la notion de « catalyse d’énergies » est fort présente, et on sera amené ici même à évoquer début 2010 la façon dont A.Jacquon a décidé associer enseignants et enseignés dans une grande célébration Chopin… Et voilà une boucle harmonieusement bouclée, qui ramène au plaisir que prendront sans dissimulation mélomanes et musiciens, jeunes et qui-l’ont-davantage-été, au 3e concert de la très louable Association du culte frédéricien.

Lyon, Salle Molière, Vendredi 4 décembre 2009, 20h30. Concert en trio (Alain Jacquon, Catherine Montier, Patricia Néels) . Frédéric Chopin (1810-1849) : Introduction et Polonaise, Trio op.8. Serguei Rachmaninov ( 1873-1943) : 2e Trio Elégiaque, op.9. Information et réservation : T. 04 72 71 81 93 ; www.chopin-lyon.com

Richard Strauss: Symphonie Alpestre Lyon, Auditorium. Les 3 et 5 décembre 2009

Richard Strauss
Symphonie Alpestre

Lyon, Auditorium Ravel
Les 3 et 5 décembre 2009.

Mozart, 4e concerto pour cor (David Guerrier)
Orch. national de Lyon. Direction : Jun Märkl

Tantôt on l’oublie, tantôt on la reprend au sérieux : l’ Alpestre (1915) de Richard Strauss, mi poème symphonique, mi musique à programme est aussi une passionnante leçon de lecture et d’écriture orchestrale. Jun Märkl a choisi en écho du cor omniprésent à cet horizon straussien le 4e concerto K.495 de Mozart et en a confié le solisme à David Guerrier.


Tartarin sur les Alpes ?

Interrogez votre moteur de recherche préféré pour savoir quel musicien a écrit : « Je ne vois pas pourquoi je ne ferais pas une symphonie sur moi-même. Je me trouve aussi intéressant que Napoléon ou Alexandre» ? On va vous le dire tout de suite : c’est Richard Strauss l’insaisissable, l’auteur si double (divisé en soi-même ?) qui a pu écrire en 1909 Elektra – la modernité lyrique par excellence – et en 1911 Le Chevalier à la Rose – le délicieux opéra post-mozartien. Et encore restera-t-on ici – pour une partition de 1915 – en dehors du troublant débat sur l’ultérieure compromission du « plus grand musicien allemand vivant » avec le nazisme qui s’en servit mais qu’il servit (Hymne des Jeux Olympiques, Berlin 1936) « à l’insu de son plein gré» et jusqu’à la fin… « Considérations d’un apolitique » avait écrit le romancier Thomas Mann en 1918, avant de se consacrer au combat pour la démocratie puis contre le nazisme : un titre que R.Strauss aurait pu signer toute sa vie pour « s’excuser »… Oui, déroutant Strauss, même avant l’irréparable… La citation initiale concernait sa « Symphonie Domestique »(1904) dont on peut croire qu’elle est un autoportrait « familial en pantoufles » : en réalité une partition consacrée à « décrire » aussi bien les jeux d’enfant (Franz, 5 ans) que la vie conjugale (avec Pauline) dont une « scène d’amour » « décrit » une intimité qui pouvait irriter les prudes. Et dix ans plus tard une Symphonie Alpestre venait conduire les auditeurs en souliers cloutés sur les sentiers montagnards, pour toute une journée (« de l’aube à midi et puis minuit sur les monts »), en un Parcours Vita dont les spécialistes exigeants du « vrai Strauss » trouveront que cela sentait un peu trop le Guide Baedeker (le Guide Bleu germanique). Voire Tartarin (straussien) sur les Alpes, s’amuseront les lecteurs français du charmant roman d’Alphonse Daudet…


Et aussi Nietzsche….

Mais comme le réel est plus complexe ! En se documentant, on s’aperçoit que cette Symphonie dont seul subsiste du projet grandiose un premier épisode (lui-même proliférant : presque une heure de musique, avec un effectif de 125 instrumentistes) aurait dû se nommer…L’Antéchrist, en hommage au texte de Nietzsche : le récit « d’une purification morale par nos propres forces, la libération par le travail, le culte de la nature glorieuse et éternelle. » Chez Nietzsche donc : « Toi, ô mon vouloir, garde-moi de la petite victoire ! Toi, destinée de mon âme, réserve-moi pour un grand Destin ! Qu’un jour je sois prêt et mûr dans Le Grand Midi, pareil à une nuée grosse de foudre, au délice des flèches anéantissantes du Soleil ! » Cette journée d’excursion et de hors-sac en montagne révise donc à la baisse le programme « philosophique » dont les étapes naturalistes et les paysages demeurent métaphore du voyage de l’humain à travers le monde. Ainsi l’un des pères du « poème symphonique » (ou musique à programme, pittoresque ou philosophique : Zarathoustra, Don Juan, Une Vie de Héros, Mort et Transfiguration…) slalomait-il entre définition sérieuse et minimalisme d’intentions: « Pas autre chose, un programme poétique, que le prétexte à l’expression et au développement purement musical de mes émotions, et non une simple description de faits précis de la vie », écrivit-il à Romain Rolland…


Les cloches de vache et l’aérophone

Oui, curiosité que cette Symphonie Alpestre – sans les 4 ou 5 mouvements traditionnels, et récit comme d’une seule haleine en 23 fragments inégaux – et qui permet de « suivre » , comme si vous étiez dans votre Alpe estivale préférée un programme de moyenne et journalière randonnée. Vous avez pris votre ticket de promenade en groupe à l’Office du Tourisme de la station . On part très tôt – entre chien et loup de l’aube -, le soleil se lève derrière les crêtes vers lesquelles on monte, on passe en forêt, on chemine au long du torrent, tiens, une barre rocheuse et sa cascade, et puis des plaques de névés, beaucoup de caillasse, la moraine terminale du glacier, une petite peur avant le sommet, et là-haut, pause-méditation-et-casse-croûte, mais le mauvais temps annoncé par la météo de la veille (il y a l’âne sur le Mont-Blanc) ne serait-il pas en train de monter, donc on amorce la descente… And so on but, cool, the end will be happy. Même dans l’orage dont on s’abritera tant bien que mal, on pourra se raconter l’anecdote de Richard en répétition avec l’Orchestre de la création : après les coups de tonnerre et au milieu d’un pianissimo apaisant, un violoncelliste laisse tomber son archet, et le chef-compositeur demande gentiment : « Vous avez perdu votre parapluie ? ». Bien des traits rapportent l’humour tranquille de Strauss : serait-ce politesse de la complexité qui se masque ? Les 125 instrumentistes, un défi à la légèreté tant aimée par l’admirateur inconditionnel de Mozart ? « J’ai tout de même fini par apprendre à orchestrer », avouait Strauss. La démesure des 20 cors ? Oui, mais c’est dans l’ombre de Franz Strauss, le corniste chef de l’Orchestre à Munich, figure freudienne de Père terrible et indispensable… Le sérieux de la Nuit à la belle forme « en arche » ouvre et ferme l’Alpestre : récemment, le chef Philippe Jordan soulignait sa parenté avec l’Origine du Monde qui commence dans la Tétralogie l’Or du Rhin. (A propos, l’Alpestre est tantôt un rien délaissée au concert, tantôt choyée : l’exécution lyonnaise survient après 3 Parisiennes cet automne…). Et on a déjà vu le caractère crypto-nietzschéen du projet de cette étrange Symphonie. Alors, vivent les instruments qui fleurent bon la sonnaille, le troupeau, le gasthaus d’alpage et la tome fraîche : un aérophone, un glockenspiel, un tam-tam, un heckelphone, des cloches de vache, un orgue ! En somme, d’un côté « le réel, trop réel » si délectable « en temps (presque)réel », et pourtant au lointain d’horizon, gronde ce que le polémiste Karl Kraus appelait chez Berg « les catastrophes de l’âme ». Sans atteindre l’espace raréfié de la 6e de Mahler, mais tout le monde ne tutoie pas le sublime comme Gustav !


L’Enlèvement à l’œil de Dieu

A propos de cor…et de tome : sûrement en clin d’œil programmatique, le choix de Jun Märkl s’est porté, pour « accompagner » l’Alpestre, sur le 4e Concerto K.495, que Mozart écrivit en 1786 pour son ami et souffre-plaisanterie Leitgeb : cet instrumentiste de haut talent avait quitté Salzbourg pour tenter à Vienne sa chance en…ouvrant un commerce de fromages. Papa Leopold lui avait prêté de l’argent, Wolfgang intercéda pour un délai de remboursement, lui écrivit des concertos, le traita d’ « âne, bœuf et sot », l’humilia par plaisanteries pas toujours bien fines (en composant, Wolfie jette les feuilles par terre, et Leitgeb, à quatre pattes, les ramasse), ça c’est son côté mini-scato-sadique . On remontera sur les hauteurs avec l’instrument si pré-romantique-autrichien, qui dans le K.495 sonne poétiquement, parfois avec gravité ( Romanze), en un paysage émouvant sinon alpestre. David Guerrier, notre Drômois trompettiste-corniste national, y sera soliste plein d’énergie et d’âme. En Ouverture, celle de l’Enlèvement au Sérail, l’opéra où il y a un vrai sadique – Osmin -, un père noble et généreux –le Pacha Selim -, une Constance admirable d’amour et de liberté. Tout à fait le portrait d’une des filles de Madame Weber (Aloysia était partie plus tôt mais pas avec ce gueux de Mozart ) qui tenait sa pension, « A l’œil de Dieu » : il faudra une stratégie compliquée à Wolfgang pour ravir à la mère geôlière une Constance réelle. Le compositeur dira de ce combat : c’est l’« Enlèvement à l’œil de Dieu ». Très cher Amadeus !

Lyon, Auditorium, Orchestre National , direction Jun Märkl. Jeudi 3 décembre 2009, 20h30; samedi 5, 18h. W.A.Mozart (1756-1791), 4e Concerto pour cor (David Guerrier); Richard Strauss (1864-1949) : Symphonie Alpestre. Information et réservation : Tél.: 04 78 95 95 95 ; www.auditorium-lyon.com

Festival de musique baroque de Lyon Lyon, du 28 novembre 2009 au 26 mai 2010

28e Festival
de Musique Baroque

Lyon, Chapelle de la Trinité.
Du 28 novembre 2009 au 26 mai 2010

La Chapelle lyonnaise de la Trinité accueille en son cadre rénové un Festival Baroque. Jouant sur les anniversaires – Purcell, Haendel, Pergolèse -, on présente pour sa 28e édition des pages relativement peu connues – Athalia, de Haendel, motets pour la Chapelle du Roy, de Pierre Robert -, des mélanges savoureux – chants sacrés de Venise et du soufisme persan , et des recréations de climats –Irlande et Ecvosse du XVIIe, Café Zimmermann de J.S.Bach à Leipzig.


La longue vue magique des enfants

« Lorsque j’ai posé ma plume, que l’appréhension de la page blanche est derrière moi, que j’examine ma programmation artistique d’un œil mi-critique, mi-satisfait, il me semble voir, à travers la liste des œuvres et des artistes invités, ces figures géométriques improbables et colorées, variant à l’infini dans ces longues vues magiques qui fascinent les enfants. » Confessions d’un Directeur Artistique, à tout le moins mode d’emploi pour une fonction qui tient de la direction d’entreprise culturelle, du management d’artistes, et –pour ce qui concerne la Chapelle de la Trinité – de la gestion patrimoniale… Le texte d’Eric Desnoues, directeur artistique de ce Festival lyonnais quasi-hivernal, a aussi le mérite de poser avec humour sous-jacent et en trompe-l’œil la question du renouvellement des programmations quand, parti naguère d’un festival de musique sacrée, on arrive à la 28e expérience de ce qui est devenu aux yeux et oreilles de toutes générations l’évidence baroqueuse pour les musiques des XVIe au XVIIIe… Autrement dit : comment se renouveler, et aussi naviguer entre la demande réitérative et majoritaire des trop seuls chefs-d’œuvre et le désir un peu « happy few » d’explorer des territoires « neufs »(dans l’ancien) ? Sans parler d’une « balance » à établir entre les interprètes sur-aimés et des « à_connaître » qui n’ont pas encore fait toutes leurs preuves médiatiques…

Happy birthday to you, Henry and Giovanni Battista

Heureusement pour les directeurs artistiques, on a inventé…les birthday (happy, élémentaire, mon cher Purcell) et les deathdays (very sad, but necessary, and so useful ), à répartir tous les 50 ou 100 ans pour comptes ronds (et éventuellement décennies en temps de détresse célébratoire). 2010 est richissime en ce domaine – et certes romantiquement béni à cause de Schumann et Chopin , mais Pergolèse, comme nul ne l’ignore, vit le jour de sa vie si brève il y aura 3 siècles -…au fait, le Festival Baroque de la Trinité semble se terminer à Noël 2009, non ? Exact, mais il a une coda décalée en échos, 6 concerts en suite d’hiver et de printemps, donc va pour Pergolèse-010. Et 2009 : 350e birthday de Purcell, 250e deathday pour Haendel. L’âme rassurée, cherchons d’abord chez l’auteur du poignant O solitude – un des plus beaux autoportraits qui aient été mis en musique au siècle européen de Rembrandt et de Pascal – le diptyque composé pour la Reine Mary, la protectrice de Purcell, chérie par le musicien et d’ailleurs le peuple anglais. Une Ode joyeuse célébra le 32e anniversaire de la souveraine ; deux ans plus tard, Mary mourait brutalement. Purcell écrivit pour ses funérailles une Musique funèbre troublante de vérité et de beauté. Encore un an, et lui-même – à 36 ans – mourait de la phtisie qui le minait : alors on joua cette Ode funèbre : voilà bien des mises en abyme, vitales et esthétiques, constateront les doctes. Nous, pleurons sur ces destins, en nous rappelant que « morte la mort, plus rien n’est à mourir », comme le chanta un baroque… La Fenice – l’Oiseau qui renaît de ses cendres, 4e abyme – et Jean Tubéry traduiront à merveille cet enchevêtrement, et lui adjoindront des extraits de King Arthur. Fin mai, l’encore-plus-tendre victime-de-la-Camarde (à 26 ans !), Giovanni- Battista Pergolese, sera célébré par le Theater of Early Music abat Mat(er(D.Taylor) dans le glorieux Salve Regina et le bouleversant Stabat Mater, Pieta digne du tableau (XIVe) de Villeneuve les Avignon ou de la sculpture de Michel Ange…

Doulce Mémoire du Concile de Trente

Côté Haendel (250e de la disparition), on retourne paradoxalement vers la France, et on pourrait recommencer à réciter, comme du temps où La Princesse de Clèves n’était pas mise à l’étude ou à la mémoire par les seuls imbéciles et sadiques : « Oui je viens dans son temple adorer l’Eternel. Je viens, selon l’usage antique et solennel, Célébrer avec vous la fameuse journée Où sur le Mont Sina la loi nous fut donnée. » Car à la Chapelle ce soir sera donné l’Athalie de Racine, adaptée (et traduite : à vos dictionnaires !) pour un Oratorio composé par Haendel –Anglais avant le Messie. C’est un chef anglais Paul Goodwind, qui dirige choeur allemand (Vocalconsort Berlin, ) et orchestre suisse (Kammerorchester Basel). Côté post-castrats, un autre programme Haendel sera donné au printemps, avec des airs d’opéras (Serse, Faramondo) que l’ex-Petit Chanteur de Vienne Max Emanuel Cencic contre-ténorisera au milieu de I Barocchisti (Diego Fasolis). Evidemment sans date trop précise, on se portera vers les expériences et dosages toujours originaux de Denis Raisin-Dadre, qui avec sa Doulce Mémoire Renaissante, recherche des liens entre confréries catholiques post-tridentines (adjectif savant : « d’après le Concile de Trente », vous ne perdez pas votre temps culturel en lisant attentivement classiquenews), usant des langues parlées localement et donc moins élitistes que les musiques contrapuntiques, et celles, à tendance mystique, du soufisme en terre d’Islam, « aux mélodies entêtantes, aux rythmes répétitifs, qui mettent le fidèle dans un état proche de la transe sacrée ». Jordi Savall délaisse son espace méditerranéen pour se porter vers les brouillards d’Irlande et d’Ecosse qui résonnent des chants mélancoliques des immigrés, déracinés et affamés de là-bas : « aux racines de la musique celtique et à travers des manuscrits du XVIIe, ce sont la force et la beauté nue de mélodies à caractère spirituel », la viole du Catalan et la harpe irlandaise d’A.Lawrence-King traduisent cette harmonieuse et parfois déchirante mélancolie. Et bien plus à l’est de tout cela, la Trinité accueille aussi, – selon sa tradition quasi-immémoriale d’ouverture slave – le Chœur du Monastère Vyssoko de Moscou (pour le pré-Noël), puis celui de Yaroslav (pour la Pâque Russe).

Au Café Zimmermann

Restent des classiques du baroque violonissime , avec Giuliano Carmignola et son Venice Baroque Orchestra, dans les concertos vivaldiens et leclairiens. Et aussi une intéressante invitation faite à l’Ensemble Vocal et Instrumental du CNSMD lyonnais, que mène en pédagogie et concerts l’enseignante et chef Nicole Corti : les Motets pour la Chapelle du Roy permettront de mieux connaître l’œuvre considérable, à haute teneur mystico-sacrée, de Pierre Robert, qui fut avec Du Mont et Lully le co-créateur du Grand Motet français. On ne négligera pas une incursion en territoire classique par la Maîtrise de la Primatiale Saint-Jean (J.F.Duchamp) qui naviguera en la Messe PUR Lord Nelson, de Haydn. Ni non plus le concert baroque trinitaire par les « musiciens en herbe » du Jardin de la Chapelle, sur l’initiative des Amis du Festival et de la Chapelle.
« …Le type protestait qu’il ne pouvait pas se rappeler la commande de tous les quidams qui passaient par là, et qui demandaient qui un p’tit blanc qui un ballon qui un noir un perroquet ou un ricard. Et j’en passe, vous vous rendez compte du boulot… » Etes-vous déjà allé au « Café Zimmermann », non pas le vrai du temps de J.S.Bach mais celui du beau roman qui porte ce titre grâce à la transcription à notre époque de Catherine Lépront (Seuil, 2001) ? La flûtiste Diana Baroni et le claveciniste Dirk Börner feront revivre à la Trinité « l’esprit du Café de Leipzig » grâce aux Sonates de Bach et de Mattheson, là où le Père de la Musique montrait combien il savait apprécier la convivialité, les nourritures terrestres et les amitiés agissantes sans déroger ou s’encanailler. On dégustera chocolat chaud, thé, café et viennoiserie en après-concert. Aux autorités de tutelle patrimoniale sinon aux ecclésiastiques vous pourriez même demander l’ouverture d’un Zimmermann en Presqu’île : allez, pétition ?

Lyon, Chapelle de la Trinité. 28e Festival de Musique Baroque. Du 28 novembre 2009 au 26 mai 2010. Samedi 28 novembre 09, 17h ; mardi 1er décembre, 20h30 ; mercredi 2 décembre, 20h30 ; dimanche 6 décembre, 16h ; mercredi 9, 20h30 ; samedi 12, 20h30 et dimanche 13, 10h30, 17h ; jeudi 17, 20h30 . Samedi 30 janvier 2010, 20h30 ; samedi 27 mars, 15h ; mardi 30 mars, 20h30 ; jeudi 1er avril, 20h30 ; mercredi 26 mai, 20h30. Information et réservation : T. 04 78 38 09 09 ; www.lachapelle-lyon.org

Hugues Dufourt: La Maison du sourd… Grenoble, MC2. Le 27 novembre 2009 à 20h30

Ensemble Orchestral Contemporain
saison 2009-2010

Hugues Dufourt :
La Maison du Sourd,
Les Chardons

Vendredi 27 novembre 2009 à 20h30
Grenoble (38), MC2

Dans la 20e édition des 38e Rugissants de Grenoble (« sens et sons »), place est faite à 2 partitions de Hugues Dufourt, d’après Goya (La Maison du Sourd) et Van Gogh (Les Chardons, en création française). L’Ensemble Orchestral Contemporain (Daniel Kawka) et deux solistes aident à pénétrer l’univers du compositeur spectral, si lié aux explorations conjointes de matière en peinture et musique.

Je ne me tairai jamais
Qui a écrit sur Goya : « Cet homme dont le rêve est la seconde vie, et peut-être la première, délivre du rêve la peinture. Il lui donne ce droit de ne plus voir dans le réel qu’une matière première, non pour en faire un univers orné comme le tentaient les poètes, mais l’univers spécifique que connaissent les musiciens » ? Et plus loin : « Le vieil exilé tentait de faire entendre encore la voix la plus avide de l’absolu et la plus séparée de lui que l’art ait connue… Et ensuite commence la peinture moderne. » ? Disons que c’est un regardeur quelque peu passé de mode, au moins dans sa façon de faire du panoramique éloquent, au lieu du zoom à va-et-vient structurant qu’on préfère aujourd’hui chez les personnes de qualité. Qu’importe : les peintures noires dont la Maison du Sourd portent la charge murale si troublante ont bien des modes d’approche, par lesquels on demeurera toujours bouleversé en même temps que perplexe devant leur côté Villa des Mystères, comme à Pompéi. Là s’exprima en ses dernières années de reclus espagnol un Goya pourchassé par l’Autorité, « vieil homme recru d’épreuves » (la surdité absolue, le commencement de la cécité, l’écroulement des illusions sur un « eût pu enchaîner « les monstres »), et en même temps affranchi de toute convention, de sommeil de la raison » qui toute décence, de toute habileté composant avec l’Ordre (moral, idéologique, esthétique). Un homme libre, comme en même temps le fut Beethoven, mais sans doute encore plus « en fuite » devant la Société. A ne plus savoir comment « l’abstraction » des formes et des matières conduit le regard : pour prendre la plus terriblement imprécise de ces menaces fixées sur les murs de la Quinta del Sordo, « le Chien » – notre fraternel compagnon de désastre métaphysique ? – est-il plus « enterré dans le sable » que « noyé dans l’inondation » ou « se débattant dans le vide » ? Au-delà des catégories de langages articulés – dans les livres, les partitions, les tableaux -, il reste un Innommable : « Il doit y avoir d’autres biais. Sinon ce serait à désespérer de tout. Mais c’est à désespérer de tout…Je ne sais plus, ça ne fait rien. Cependant je suis obligé de parler. Je ne me tairai jamais. Jamais. »

Le Vieillard Temps et la Tempesta
Parmi les compositeurs actuels, Hugues Dufourt semble le plus obstinément lié à la culture « visuelle » : Giorgione, Tiepolo, Piero di Cosimo, Guardi, Poussin, Giacometti, Pollock, Goya, Van Gogh, Charles Nègre, Courbet, Rembrandt sont « en arrière de » nombreuses partitions jalonnant son parcours créateur. On dira que c’est « normal » qu’un philosophe de métier comme Hugues Dufourt adosse également sa réflexion aux significations générales de l’œuvre d’art en tous ses domaines, en toutes ses époques, de même que dans un territoire encore plus généraliste (son livre : « Musique, pouvoir et écriture », éditions Bourgois). Mais qu’on n’attende évidemment pas des œuvres qui « commentent », « illustrent », « racontent » les tableaux : la bêtise (pléonastique) n’est pas plus son fort que pour le Monsieur Teste de Valéry. Il s’agit plutôt d’une confrontation du langage musical avec « le récit » visuel (ou, plus tard, sa suppression ou au moins son brouillage), de sa matière, et des écritures sonores les plus adaptées à ceux-ci. Une sorte de « commentaire »,aussi, du travail mené par Dubuffet avec ses « matériologies et texturologies »… Car la Vie des Formes dans son universalité exige choix et adéquations stylistiques, en allant d’un domaine à l’autre : on sent bien, en écoutant les œuvres de Hugues Dufourt, que contre tout héritage du post-sérialisme, la dimension « spectrale » du timbre et de ses errances dans le temps-espace musical convient « idéalement » à l’univers des peintres qui semblent hanter l’inspiration du compositeur. Ce qu’écrivait H.Dufourt présentant son Saturne (déjà les parages de Goya, même si c’était commentaire d’Erwin Panofsky sur « le Vieillard Temps, cannibale et porte-faux ») demeure valable à 32 ans de distance : « au lieu d’avoir prise sur des configurations stables, il faut s’aventurer dans les franges obscures du son». Car ne s’agit-il pas aussi – à travers les « prétextes » d’œuvres picturales en attente, menaçantes, fixées dans un instant qui s’éternise en silence : La Tempesta d’après Giorgione en demeurant un modèle révélateur – de révéler un univers sonore en mutation à la fois perpétuelle et infiniment lente, sans prédominance de la brisure ou de l’éclat, plus « malléable » que fracturable, masse élastique plutôt que bloc. La durée y est davantage celle que connaissent et analysent les scientifiques de la géomorphologie (l’histoire des formes du matériau terrestre). « C’est le drame que je recherche dans la plastique sonore, aussi bien celui des structures dispersées que de l’amplification indéfinie des actes, celui de la violence des masses tumultueuses comme celui du surgissement ou de l’essor », précise H.Dufourt dans un commentaire récent de l’autre partition (qui figure au programme du concert de Grenoble), « Les Chardons » d’après Van Gogh.

Ruminement métaphysique
Et ici l’élément primordial serait plutôt, à travers la végétation de l’été provençal ardent, le feu d’une « perpétuelle fournaise » : la musique s’attache « à restituer la vitalité sourde de la toile, son atmosphère d’embrasement, sans contours ni limites ni schèmes d’organisation, des agencements formels doués d’une valeur dynamique, donnant au modelé de la masse sonore un rôle ambigu. » Vincent écrivait à son frère Théo quand il faisait à l’été 1888 ses « études de chardons » : « Une très glorieuse forte chaleur sans vent, un soleil, une lumière que faute de mieux je ne peux appeler que jaune, soufre pâle, citron pâle or. Que c’est beau le jaune ! » Il ne s’agit évidemment pas pour le compositeur de tenter équivalence ou même correspondance entre couleur et son, en une fusion expérimentant dans le « naïf » domaine de la synesthésie pathologico-esthétique dont « souffrait » Messiaen (qui « entendait-traduisait » aussitôt les couleurs). Le projet est plus audacieux, lié à l’intuition des qualités de « la matière-timbre », et naviguant au large « sceptique des méthodes scientifiques et raisonnées s’appliquant au traitement des propriétés acoustiques du son », s’écarte de tout positivisme. Car il s’agit avant tout d’imaginaire, qui a ses lois où le mystère et l’imprévisible ont droit de cité. La contradiction y règne comme avec le paradoxe des Grecs antiques (« la flèche qui vole et ne vole point »), ou le temps violemment strié par l’éclair d’un orage immobile. Et la rationalité du grand intellectuel français n’y est pas à l’abri (humaniste ?) du ruminement métaphysique aux limites de l’angoisse, tout comme la distanciation pudique exprimée par description objective des processus sonores (un rassurant « concerto pour piano ») s’efforcerait de dissimuler la fascination érotique, symbolique et mystérieuse dans l’Origine du Monde qu’interrogea Courbet.

Pétrissage de la pâte imaginaire
Il est ainsi tout à fait légitime qu’aux frontières des langages, des mots et des sens, 38e Rugissants installe la méditation de Hugues Dufourt « entre centre et absence » des tableaux, solisme (flûte, alto) et déploiement orchestral, couleur « sèche » d’un Flamand sous le soleil aveuglant et indicible tourment hispanique, éclat blessant du zénith et ombre sans repères du cauchemar. La complicité d’une demi-décennie entre l’Ensemble Orchestral Contemporain, Daniel Kawka, Fabrice Jünger, Ancuza Aprodu et le compositeur y souligne leurs affinités électives : « une grande histoire de travail commun, d’amitié, de confiance réciproque où l’aventure discographique ( Sismal Records HL Prod : L’Origine du Monde, Hommage à Charles Nègre, The Watery Star, Antiphysis) s’est accompagnée de nombreux concerts en Europe, Asie et Amérique Latine » . Daniel Kawka, conscient de la nécessité de toujours réinventer pour aller à la rencontre des spectateurs, fût-ce accompagné de l’auteur lui-même (comme ce sera le cas à Grenoble) écrit encore : « La restitution fidèle est une donnée toujours subjective, l’interprétation n’étant souvent qu’un écho, un reflet, une strate d’un langage pluridimensionnel, polysémique, où richesse et mystère se déclinent à l’infini. » Sans doute en effet la temporalité très particulière qu’instaure dans la musique spectrale (déjà une vision de l’espace-temps « à part » des autres langages actuels) l’univers d’Hugues Dufourt encourage-t-il, malgré la précision quasi-féroce de l’écriture, ce que Bachelard et Michaux nomment un (re) »pétrissage de la pâte imaginaire : quel boulanger vit-on pareillement accablé par la montagne mouvante, montante, croulante d’une pâte qui cherche le plafond et le crèvera ? ». Ainsi le « cogito pétrisseur » pourrait-il être partagé, peut-être même avec le spectateur…

Opacifier les nuits ou éclaircir les aurores ?
Est-ce à dire que l’on ne pourrait non plus interpeller le compositeur sur sa conception-Michaux : « Il ne trouve pas les nuits suffisamment noires : il voudrait encore les opacifier. » ? A quoi Hugues Dufourt répondrait, qui sait, que son univers n’est pas si «uniforme et unimatériel ». Parfois avec son piano violence et faille envahissent le discours, ainsi dans une partie du cycle inspiré par Goethe et Schubert (An Schwager Kronos, Erlkönig). La flûte d’Antiphysis, cette partition où « tout est gauche, oblique, indirect, labyrinthique », se fait anti-pastorale, « torride, âcre ». L’orchestral – augmenté des nappes du son informatique – fait aussi « Surgir » des éruptions paradoxales. Mais il y aurait aussi, au cœur tragique des Goya dans les projets pour « La Maison du Sourd »(Le Chien, le Grand Bouc, Judith, Les Parques, le Combat d’hommes, Saturne dévorant ses enfants…) ce qui évoque « les vastes paysages, bleus et verts, radieux, le rêve luministe de Tiepolo ».
Et alors le compositeur ne serait plus uniformément philosophe dans les ténèbres sous l’escalier de Rembrandt, Moine au bord de la mer ou Voyageur contemplant les nuages de la montagne (des « Variations » sur la peinture de Friedrich).Ou alors ce serait un « Dévoilement », poétique sans âpreté ni drame comme dans le « Brouillard matinal des montagnes » du même Friedrich. On suggèrerait même une composition d’après l’ultime Laitière de Bordeaux ( attribuée à Goya avec doute, qu’importe !), hymne rose et bleu à l’amour « ressurgissant » dans les ruines de l’âge. Une Laitière qui est comme la grande sœur de celle qui pour le narrateur proustien en voyage ferroviaire vient offrir le café au lait, au « lever du soleil sur un quai de gare montagnarde », et figure de l’aurore, inspire « ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons à nouveau conscience de la beauté et du bonheur ».

38e Rugissants, 20e édition. Vendredi 27 novembre 2009. Ensemble Orchestral Contemporain (Daniel Kawka), Geneviève Strosser, alto, Fabrice Jünger, flûte. Hugues Dufourt (né en 1943) : La Maison du Sourd (d’après Goya) ; Les Chardons (d’après Van Gogh), création française. Grenoble, MC 2 : concert à 20h30 ; rencontre avec H.Dufourt et D.Kawka, 18h. Information et réservation : T. 04 76 51 12 92 ; /www.38rugissants.com

Agenda Lyonnais: concerts à Lyon et sa région Sélection des événements: festivals, opéras… 2008

Agenda Lyonnais


Sélection des événements


De janvier à décembre 2008

Présentation des concerts incontournables à Lyon et dans sa région.
Sélection coordonnée et établie par notre correspondant permanent à
Lyon, Dominique Dubreuil.

Le 17 décembre 2008

Lyon, Salle Molière à
20h30. Haydn et Schulhoff en quatuor, Schubert en quintette, par le Quatuor
Vogler et Alain Meunier. La Société de Musique de Chambre lyonnaise
propose, au milieu des festivités baroques à la Chapelle de la Trinité,
un concert en son temple acoustique de la Salle Molière : le Quatuor
Vogler et le violoncelliste Alain Meunier font redécouvrir l’abîme
intérieur du Quintette op.163 de Schubert, après qu’aient été évoqués
Haydn et le plus rare Erwin Schulhoff.

Le 16 décembre 2008

Lyon, Auditorium de l’Opéra.
A 12h30, puis 20h30. Plus qu’une séance d’apprentissage magistrale, les deux rv de la
journée de ce 16 décembre 2008, offre aux 14 musiciens de l’Ensemble
Orchestral Contemporain, ainsi qu’à leur chef et fondateur, Daniel
Kawka
, l’opportunité exceptionnelle et vivante d’évoquer nos
classiques du XXème siècle. Le chef au cours de la présentation à 12h30
souligne combien en chercheurs sur le timbre, Boulez (né en 1925),
Dalbavie (né en 1961) et Leroux (né en 1959) créent un rapport
dynamique entre temps, espace et monde environnant.

Le 12 décembre 2008

Lyon, salle Molière. Piano à Lyon.
Wilhem Latchoumia, piano. Récital. Les humeurs latines du pianiste, au touché scintillant et voluptueux, voyagent ainsi chez Villa-Lobos
(auteur déjà joué à Orléans en 2006) qui, guitariste, a souvent écrit
pour le piano en pensant guitare. Le pianiste a approché et reconnu
l’éclat virtuose et solaire du compositeur brésilien par l’écoute de
Bacchianas Braslieiras n° 5 par Villa-Lobos accompagnant Victoria De
Los Angeles. L’interprète dévoile le croisement des exotismes:
Villa-Lobos jusqu’à son séjour à Paris n’était pas estimé au Brésil. A
son retour dans son pays de natal, le héros national suscite un
mouvement autour du chant et de l’éducation musicale.



Les 4 et 6 décembre 2008

Lyon, Auditorium
. William Kraft: Concerto pour timbales n°2 (création). Des concertos pour timbales, il n’y en a pas des dizaines au
répertoire…L’ONL avec le soliste B.Cambreling propose la création
européenne du 2nd Concerto du compositeur américain W.Kraft, sous la
direction de Gabriel Chmura qui fait aussi entendre la 7e de Dvorak et
la 7e (Le Midi) de Haydn. « Il est parti pour l’Aquitaine Comme timbalier, et pourtant On le
prend pour un capitaine, Rien qu’à voir sa mine hautaine, / Et son
pourpoint d’or éclatant ! ». Cette fière image, Victor Hugo la chante
dans ses juvéniles Odes et ballades..

Du 30 novembre au 3 décembre 2008

Lyon, El Concerto Criolo. Le Concert de l’Hostel Dieu. Franck Emmanel Comte, direction.
Ce que le Concert lyonnais de l’Hostel Dieu, fidèle à ses principes de
(re)découverte (« création de programmes interdisciplinaires, associant
musique savante et populaire des temps baroques »), propose dans ses
concerts d’avant-Noël, c’est un regard sur des musiques fort peu
connues depuis nos rives continentales. Et même si la ressemblance
stylistique avec l’Europe du XVIIe est sans doute forte, il y aura
beaucoup à découvrir dans ce travail mené par un Trio de l’Hostel
Dieu : F.E. Comte, le Patron, Paulin Bündgen et Henri-Charles Caget, …

Du 23 novembre au 20 décembre 2008

Lyon, Festival de Musique baroque, Chapelle de la Trinité
. 26e édition, 11 concerts, Chapelle de la Trinité. Un peu au-delà du
cap « quart de siècle », ce Festival d’hiver au cœur de l’architecture
baroque lyonnaise et en espace toujours mieux restauré, présente des
grands classiques, notamment de J.S.Bach. Et aussi, selon la thématique
de Noël proche ou autrement, des œuvres anglaises, italiennes,
françaises, brésiliennes ou russes…
« Dieu dit : que la lumière soit ! (fiat lux ! ), et la lumière fut.
Dieu vit que la lumière était bonne et il sépara la lumière des
ténèbres. Dieu appela la lumière Jour et les ténèbres Nuit. Il y eut un
soir et il y eut un matin : c’était le Premier jour. ». Au début de la
Genèse figure ce récit capital qui inaugure la Création…et ouvre un
espace de poésie, même si en lisant Le Livre, on s’abstient de croire
selon l’ordre de la foi. Côté symbolique, et pour la restauration
complète de la Chapelle lyonnaise de la Trinité, sans doute manquait-il
encore une lumière à la fois traditionnelle et moderne : depuis
septembre la voici « en place »…

Les 21 et 22 novembre 2008

Piano à Lyon, Salle Molière

L’année
Messiaen offre aux lyonnais une excellente occasion d’écouter les
oeuvres d’Olivier Messiaen par l’un de ses plus fidèles interprètes qui
fut aussi son ami, le pianiste Roger Muraro (récital exceptionnel le 21
novembre), puis c’est Jean-François Zygel qui dédié une leçon de
musique aux… oiseaux, qu’Olivier Messiaen a scrupuleusement observés
et dont il a noté et transcrit les chants spécifiques… le 22 novembre
2008.

Du 18 novembre au 5 décembre 2008

Lyon, CNSMD. Cycle de concerts exceptionnel “Messiaen / Florentz: partage d’exotsime”… Jean-Louis Florentz
(1947-2004) fut compositeur à Lyon en résidence auprès de l’O.N.L., et
enseignant au CNSM, qui lui consacre – en miroir avec son maître
Olivier Messiaen – une large quinzaine de concerts et de rencontres. Ce
« partage d’exotisme » des deux auteurs français souligne leur
inspiration extra-européenne et dans le cadre d’une Nature où ils
écoutaient, chacun à sa manière, les chants d’oiseaux…

Le 17 novembre 2008

Lyon. Auditorium à 20h30. A l’invitation des Grands Interprètes et de l’Auditorium de Lyon, le
pianiste anglais joue la 1ère des 4 Sonates ultimes de Schubert –
domaine d’élection pour ce disciple d’Alfred Brendel -, deux pages
tourmentées de Mozart et la Musica Ricercata d’un tout jeune Ligeti. « Je suis aujourd’hui un vieux monsieur, disait Ligeti en 1997, mais
j’ai conservé intacte une forme de curiosité. Je ne me suis pas engagé
dans la direction qui consiste à cultiver sa propre grandeur comme
certains cultivent leur style. Je ne suis jamais content de ce que j’ai
fait. Je cherche toujours.
» Le « jamais vieux compositeur », mort
six ans plus tard à 83 ans, n’aura cessé de tenir parole, et avec
humour : toujours « chercher », en effet, même si on a la sensation que
selon la formule de Picasso, ce musicien-là « trouvait » d’abord et
avant tout. Ecouter les premiers opus – de 1951-1953 – renvoie à ce
que le compositeur appela plus tard, mais sans dérision et avec une
certaine tendresse critique, du « Ligeti préhistorique »,


Les 13, 14 et 15 novembre 2008

Lyon, Auditorium Maurice Ravel. Symphonies n°6 de Tchaïkovski et Tüür.

La 6e de Tchaikovski est Pathétique ; la 6e du compositeur estonien
E.S.Tüür est « Stratiforme ». L’Orchestre National de Lyon, sous la
direction de la chef estonienne Anu Tali, met en miroir ces deux œuvres
et permet ainsi au public de l’Auditorium d’avancer dans sa
connaissance du musicien balte déjà joué en 2007, pour une partition
interprétée en création française. e chiffre 9, on le sait, a hanté les compositeurs depuis la mort de
Beethoven en 1827 : du moins du côté des symphonies, et il ne faisait
pas bon atteindre ce 9 pour en rester là : superstition ? crainte de
vouloir égaler la Perfection du Maître allemand ? Donc les successeurs
s’arrangèrent pour tricher, intégrer une n° 0 comme Bruckner, aller
au-delà du côté d’une 10e comme Mahler, tout en laissant de l’inachevé
(symbole d’après la mort qui passe ?), ou simplement ne pas aller «
jusque là », comme Sibelius (une 8e commencée) et à plus forte raison
comme Brahms paralysé par le surmoi qui le laisse pourtant aller
jusqu’à sa 4e…


Les 22 et 23 octobre 2008

Piano à Lyon. Martha Argerich et Akiko Ebi, récital à quatre mains. Pour inaugurer sa nouvelle saison musicale désormais idéalement
implantée dans la salle Molière, Piano à Lyon crée l’événement de la
scène pianistique en invitant deux monstres sacrés du piano féminin:
Martha Argerich et Akiko Ebi. Point d’orgue de ce programme à deux sensibilités, qui comprend aussi en un jeu mêlé, le fameux Scaramouche de Milhaud, et surtout la version pour quatre mains de Ma Mère l ‘Oye de Maurice Ravel. La partition s’inspire des contes de Charles Perrault: La belle au bois dormant et Le petit poucet,
volets de Ma Mère l’Oye, recueil onirique édité en 1697. Le compositeur
écrit tout d’abord la musique pour piano à quatre mains entre 1908 et
1910, version originale donnée à Lyon… Lire notre présentation du récital Martha Argerich et Akiko Ebi présenté par Piano à Lyon

Les 16 et 17 octobre 2008

CNSMD
de Lyon, Salle Varèse à 20h30. Robert Schumann: Konzerstück pour 4
cors, Concerto pour violon… Orchestre du CNSMD de Lyon. Peter Csaba,
direction.
Trois œuvres qui reposent la question d’un affaiblissement créateur
dans les dernières années de Schumann : l’Orchestre du CNSMD lyonnais,
dirigé par Peter Csaba, interrogera notamment le Concerto pour violon,
longtemps minimisé, et le passionnant Concerto pour 4 cors (couplés
avec la Symphonie n°2). Il y a des légendes qui ont la vie tenace, et quand on écrit « légendes
», c’est un trop beau mot pour désigner d’un terme plus énergique et
bref la… sottise des « idées reçues ». Sur Schumann, le Dictionnaire
flaubertien (inédit) contient deux types d’opinions toutes faites, que
musicologues, interprètes et mélomanes ont volontiers recopiées…


Les 9 puis 11 octobre 2008

Les Solistes de Lyon, Bernard Tétu. Félix Mendelssohn: Symphonie n°2 “Lobgesang”. Plus rare au concert que les Symphonies dites Ecossaise (3) ou
Italienne (4), la Symphonie n°2 de Mendelssohn est une partition
grandiose pour solistes, choeur et orchestre, entre suavité mondaine
et exaltation mystique. A 31 ans, Mendelssohn fait après l’Allemagne,
créer son oeuvre en Angleterre et remporte, standing ovation à la clé,
l’un de ses plus grands succès publics. Trois premiers mouvements
purement instrumentaux, préludent au quatrième qui sollicite
l’intervention des solistes et du grand choeur. Le sujet proclame
l’élévation de l’humanité vers la lumière grâce à l’invention de
l’imprimerie après la découverte de Gutenberg… Louange à l’imprimerie. Lire notre présentation des concerts Symphonie n°2 “Lobgesang” de Mendelssohn par les Solistes de Lyon, Bernard Tétu

Du 29 juin au 6 juillet 2008

Festival Les Pianissimes, Neuville sur Saône (69). 17 concerts du 29 juin au 6 juillet 2008. Autour de la musique
française, piano(s), musique de chambre, musique symphonique.¨Pour sa
3e édition, le festival des Pianissimes (nord de Lyon, bords de Saône)
consacre sa semaine, en 17 concerts, conférences, expositions et
animations, à la musique française. De Rameau à Messiaen et Beffa, et
surtout dans le cercle enchanté de la Triade Debussy-Fauré-Ravel, bien
sûr en piano, mais aussi en musique de chambre et même symphonique.

Pianissimes : néologisme bâti sur piano, et superlativé au pluriel. Le
terme veut-il dire qu’on ne s’occupe là que de claviers ? A l’origine,
peut-être, mais cela se perd dans la (très relative, d’accord, trois
ans ! ) nuit des temps, ou se joue telle une Ondine dans les flots de
Saône… Les Ultra-piano (pour les dénommer autrement) ne se contentent
donc pas d’explorer le clavier, mais aussi bien dans leur dimension de
programmes tout au long de la saison que dans l’ouverture estivale,
offrent un éventail de musique de chambre – autres instruments, et voix
accompagnée -, voire de « symphonie » au sens large du terme… Lire notre présentation complète du Festival Les Pianissimes 2008

Du 25 au 29 juin 2008

Les Musiques de Beauregard, Saint Genis Laval (69). Un petit festival dans le cadre mozartien de l’Orangerie à
Beauregard : en peu de concerts, de Juan Vasquez à Jean-Philippe
Rameau, en passant par le harpiste irlandais Carolan et Joseph-Pancrace
Royer, une programmation précieuse en cadre de nuits d’été, sous les
étoiles…
Lyon-sud (et rive droite du Rhône), c’est pour les habitants de
l’agglomération une référence hospitalière peu contournable (encore que
très encombrée), mais culturellement les choses paraissent moins
glorieuses. Certes, se profile de plus en plus nettement « Confluence »
(du Rhône et de la Saône), vaste quartier où l’artistique – notamment
avec un Musée multi-objets – se fera grandiose, certes et depuis
longtemps le Théâtre de la Renaissance à Oullins est foyer culturel
déterminant, certes des points plus précis animent le paysage, tels
l’Espace Musical de l’Ecole de Pierre-Bénite ou plus encore le
Sémaphore d’Irigny se consacrent en continu à l’art des sons. Mais à la
jonction du printemps et de l’été, un « petit et court festival »
attire, pour la 5e année, un public mélomane. Le territoire communal
est celui de Saint-Genis-Laval,
… Lire notre présentation complète du festival Musiques de Beauregard à Saint Genis Laval (69).

Du 22 juin mai au 14 septembre 2008

Les Boréades: “La battue des fées”. Château de la Bâtie d’Urfé, à Forez (42). e Château de la Bâtie d’Urfé, en Loire forézienne, est un haut-lieu de
l’architecture remaissante. Les Boréades et leur directeur artistique,
Pierre-Alain Four, ont imaginé une suite moderne au roman pastoral
d’Honoré d’Urfé, Astrée et Céladon, « La Battue des Fées », qu’ils
musicalisent vocalement et instrumentalement. « Qu’il ne puisse jamais penser que son amour doive passer ; qui
d’autre sorte le conseille soit pour ennemi réputé, car c’est de lui
prêter l’oreille crime de lèse-majesté » : voilà une 12e Loi d’amour,
déposée sur les Tables par le berger Céladon dans le temple de la
déesse Astrée. En somme, on ne saurait badiner avec l’amour, du côté
de chez Honoré (d’Urfé), au point que, chante la belle Bergère des
bords du Lignon forézien : « Peut-on mourir pour trop aimer ? Lire notre présentation complète de La battue des fées” par l’ensemble Les Boréades

Du 29 mai au 28 juin 2008

17 èmes Vendredis Baroques de Dardilly (69).
Rossi, Biber, Couperin, Purcell, Dowland, Rameau… Un petit festival
baroque avec de grandes ambitions pour vous faire réfléchir… Dans le
nord-ouest de l’agglomération lyonnaise se tient tous les ans un
festival baroque invitant ensembles confirmés ou médiatiquement moins
en lumière, selon une programmation qui fait appel à thématique : en
2008 : « plaintes, complaintes et lamentations », une belle occasion
musicale de se réjouir ! Le baroque, c’est gai ? c’est triste ? c’est mélancolique ? De toute
façon, elle échappe à la classification, cette « perle irrégulière »
comme disaient les Portugais consacrant l’inverse de la rigueur. Le
baroque ne cesse de naître, de se ramifier, semble incliné vers la mort
mais c’est pour mieux renaître, tel un certain Phénix ressorti de ses
cendres. Et puis le baroque, c’est un tout (double) continent
d’espace-temps, deux siècles d’Europe et d’Amérique complexement soudés
entre Renaissance et classicisme, avec de telles variations d’un pays à
l’autre, d’un domaine artistique à l’autre, qu’on se désespère de le
saisir en son être.
Illustration: Henry Purcell. Lire notre présentation des 17 èmes Vendredis Baroques de Dardilly (69)



Du 27 mai au 11 juin 2008


5 èmes Voix du Prieuré au Bourget du Lac (73)
. 9 groupes vocaux français et allemand sur le thème du sacré. C’est un
grand rendez-vous choral, initié et conduit par Bernard Tétu qui
rassemble ses Solistes de Lyon, les Neue Solisten de Stuttgart, Le
Jeune Chœur de Paris et 6 autres chœurs régionaux, pour faire vivre
« la musique au présent ». Mais en partant de Gesualdo pour aboutir aux
partitions de 9 jeunes compositeurs, et en s’interrogeant sur la notion
de sacré dans l’écriture musicale. Lire notre présentation des 5 èmes Voix du Prieuré au Bourget du Lac (73)

Du 14 au 27 mai 2008

Saint-Etienne (42). Festival Piano Découverte. Il y a Robert, le romantique par excellence, en ses exaltations,
ardeurs et excès tragiques. Mais aussi sa femme Clara, compositrice
plus discrète et dont l’action fut en son siècle décisive pour l’art du
piano. C’est ce qu’entend explorer, à travers bien des partitions
majeures et d’autres moins connues, le festival Passion Découverte,
grâce à une pléiade d’interprètes fort connus ou entrant dans la
carrière, et réunie par l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne. Lire notre présentation complète de Piano Découverte à Saint-Etienne

Les 13 et 14 mai 2008

Lyon, Salle Molière. Quatuor Ebène, Claire-Marie Leguay, piano. Du romantisme « dur » avec le Quintette de Schumann (si faussement
« trop classique »), du post-romantisme optimiste avec celui de Dvorak,
du modernisme fondateur avec le 3e Quatuor de Bartok : beau programme
lourd de signification pour la fin de saison SMC lyonnaise, qui a
invité Claire-Marie Le Guay et le jeune Quatuor Ebène. Lire notre présentation du concert du Quatuor Ebene et de Claire-Marie Le Guay, piano

Les 9 et 10 avril 2008

Lyon, Cnsmd. Orchestre symphonique du Conservatoire. Pascal Verrot, direction. Passions
tchèque et morave, signées Janacek et Smetana, crise et tension de
Chostakovitch, surtout, défi pour l’orchestre et l’art suggestif des
instrumentistes, appel de la grande bleue du symphoniste génial Albert
Roussel (Symphonie n°3, 1930), le programme défendu par l’orchestre
symphonique du Cnsmd de Lyon promet beaucoup ces 9 et 10 avril 2008. Présentation des concerts de l’Orchestre Symphonique du Cnsmd de Lyon par Dominique Dubreuil

Du 3 au 8 avril 2008

Lyon, et sa région. La Folle Tournée 2008. Les Solistes de Lyon-Bernard Tétu: Brahms et Schubert. Rien de mieux pour célébrer les noces du vent, de l’eau et l’esprit voire le souffle romantique que Le Chant des esprits sur les eaux
de Franz Schubert. Voyageurs doués d’imagination et d’accents
dramatiques, les Solistes de Lyon participent au “Voyage sur le fil du
Danube”, thème générique de la première édition de la Folle Tournée, à
Lyon et dans sa périphérie. En plus de Schubert, de ses visions
inspirées par Goethe, les interprètes chanteurs, accompagnés par les
instrumentistes de l’Orchestre National de Lyon, interprètent aussi Quatre Chants pour voix de femme, opus 17. Tournée événement. Lire notre présentation Les Solistes de Lyon et la Folle Tournée 2008 par Camille de Joyeuse

Lundi 10 mars 2008

Lyon, Salle Molière à 20h30. Duo contrebasse et piano : sonates de Beethoven, Brahms et Reiner par Bruno Robilliard
et Botond Kostiak
. La contrebasse est d’habitude dans l’orchestre
symphonique, sur les gradins, en haut à droite, et en groupe…On la voit
plus rarement en instrument concertiste ou chambriste. Botond Kostiak,
soliste à l’ONL, et le pianiste Bruno Robilliard, dialoguent dans des
œuvres transcrites (Beethoven, Brahms) et une Sonate écrite pour leurs
deux instruments par le compositeur tchèque Karel Reiner. Lire notre présentation complète du concert de Bruno Robilliard (piano) et Botond Kostiak (contrebasse)


Les 4, 5 et 9 mars 2008

Guillaume Bouzignac: Ecce Homo par Le Concert de l’Hostel Dieu. Un Languedocien du premier XVIIe, une œuvre religieuse mal connue, et
la manière de mieux comprendre l’approche d’un style profondément
original : le Concert de l’Hostel Dieu (F.E.Comte) donne à écouter
motets et dialogues sacrés de ce « musicien-énigme ». Quand vous voyez dans la notice d’un artiste « né vers… » et « mort
vers… », suivis d’une date, c’est qu’il y a du souci à se faire sur
l’intervalle biographique, même si on possède un bon nombre d’œuvres.
Si vous cherchez Guillaume Bouzignac, musicien français du XVIIe, voilà
ce qui vous arrivera. Encore possède-t-on la province de naissance,
« avé l’assent » : en Languedoc, et précisément à Saint Nazaire-d’Aude,
d’où il alla étudier à la cathédrale de Narbonne, et en repartir jouer
le « Wanderer-Kapellmeister » de la France d’oc, et puis vers l’ouest –
cathédrale d’Angoulême -, et à nouveau en Languedoc, et puis à
Grenoble, et encore en quittant la France. Puis en retournant au cœur
de la France – cathédrale de Bourges, il est même ordonné prêtre -,… Lire notre présentation complète du concert Bouzignac par Le concert de l’Hostel Dieu, Franck Emmanuel Comte


Vendredi 15 février 2008

Lyon, le 15 février 2008 à l’Hôtel de Ville, Le groupe chambriste Les Temps Modernes – ici, 7 instrumentistes autour
du clarinettiste Jean-Louis Bergerard – mêle des esthétiques du XXe,
cette fois plus douces et facilement accessibles : Ravel décoratif, du
Jongen (un Wallon post-franckiste), Penderecki néo-tonal, et les
subtilités-poèmes du Japonais Takemitsu, « de natura ventorum »… Lire notre présentation complète du concert des Temps Modernes à l’Hôtel de Ville de Lyon




Les 7, 9 et 16 février 2008


Lyon, Grand Auditorium
. Un compositeur-organiste en résidence à l’ONL jusqu’en 2010, un
brillantissime spécialiste de musique française au piano, un chef de
culture allemande qui aime lui aussi beaucoup la musique française : le
trio Märkl-Escaich-Tharaud se lance dans les solennités de la 3e avec
orgue de Saint-Saëns, et les intimités si debussystes des Nuits dans
les Jardins, de Falla. Lire notre présentation complète des concerts Saint-Saëns, De Falla, Escaich

Vendredi 11 janvier 2008


5 ème concert des
Quartiers d’Hiver de Labeaume (07). Trio Elysée et Michel Moraguès (flûte):
Boccherini, Beethoven, Schubert et Debussy. Vendredi 11 janvier 2008, Eglise de Saint-Alban-Auriolles, 20h30. Les Festivals d’été en climat très estival, c’est bien. Mais dans le
reste de l’année, en des lieux un peu enclavés culturellement ? A
Labeaume, Quartiers d’Hiver joue les prolongations par des concerts en
différents villages de la Basse Ardèche : le Trio Elysée et Michel
Moraguès (flûte)
clôturent la saison d’automne-hiver avec 4 compositeurs, du
classicisme au modernisme. Un festival d’été quand il fait beau à peu près sûrement – donc, par
exemple, dans le domaine provençal – c’est agréable et motivant, si on
ne veut pas bronzer idiot. Mais une fois « les touristes partis »,
comme chantait justement par là-bas « l’Ardéchois » Jean Ferrat, et
« comment peut-on s’imaginer en voyant un vol d’hirondelles que
l’automne vient d’arriver » ? Lire notre présentation complètes Quartiers d’Hiver de Labeaume

Du 18 au 20 janvier 2008


12 ème Week-end Voyage d’Hiver. “Mozart et les 3 Viennois”. Lyon, Salle Molière, Musée des Beaux-Arts. Du 18 au 20 janvier 2008. Il y a bien des manières de voyager en hiver, et si les Winterreise
schubertiens sont nombreux cette saison 2007 – 2008 en Rhône-Alpes, le
week-end chambriste qui porte ce titre pour la 12e année à Lyon se
consacre cette fois non à Schubert ou Brahms, mais à une mise en miroir
de Mozart et des Trois Viennois du XXe. Aperçu des lieux de
programmation sur cette fin de semaine en janvier.
« C’est bien cette peinture de Janmot qui convient à une ville de
comptoirs, bigote et méticuleuse, où tout, jusqu’à la religion, doit
avoir la netteté calligraphique d’un registre. »
Et vlan ! De la part
de quelle autorité ? Du plus flamboyant, du plus impitoyable des
critiques picturaux de la modernité, Charles Baudelaire, bien sûr. Et
ceci encore, qui nous paraît si juste, un siècle et demi plus tard :
« Lyon est une ville philosophique, singulière, bigote et marchande,
catholique et protestante, pleine de brumes et de charbons, les idées
s’y débrouillent difficilement. Tout ce qui vient de Lyon est minutieux, Lire notre présentation complète du Week end Voyage d’Hiver: “Mozart et les Trois Viennois”

Les 23, 24, 25 et 26 janvier 2008

Gian-Carlo Menotti: Le Consul. Lyon, Cnsmd, solistes des classes de chant. Du 23 au 26 janvier 2008. Mise en scène: Jean-Daniel Senesi.
Créé au Broadway Ethel Barrymore Theatre, en 1950, Le Consul
épingle les lenteurs et l’inertie de l’administration au moment où
Magda désirant obtenir un visa pour rejoindre l’homme qu’elle aime, se
heurte aux rouages aberrants du système officiel. L’individu contre
l’appareil, le bureau, l’autorité: le sujet est bien connu sur la scène
lyrique, mais la partition musicale de Menotti déploie une dramaturgie
prenante… Lire notre présentation du Consul
de Gian-Carlo Menotti par les élèves des classes de chant du
Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon
. Rédaction: Stéphanie Bataille.

Les 29, 30 et 31 janvier 2008

Franz Schubert: Le Voyage d’hiver. Lyon, Maison de la danse. Les 29, 30 et 31 janvier 2008. Philippe Cantor, baryton. Didier Puntos, piano. Saison musicale 2007 – 2008 des Solistes de Lyon

Alors que Nantes pour sa Folle Journée 2008 vit à l’heure schubertienne, que le pianiste Philippe Cassard
crée l’événement discographique dans une lecture attentive et
confidentielle des Impromptus (1 cd Accord), la programmation de la
saison musicale des Solistes de Lyon célèbre elle-aussi la voix
intérieure du créateur de tant de lieder qui ouvrent l’écoute sur les
mondes parallèles, ceux du rêve, de l’insouciance, de la féérie,… Lire notre présentation complète du Voyage d’hiver par Philippe Cantor et Didier Puntos (Saison 2007/2008 des Solistes de Lyon-Bernard Tétu. Rédaction: Ernst Van Beck.

Agenda Lyonnais: concerts à Lyon et sa région Sélection des événements: festivals, opéras… 2008

Agenda Lyonnais


Sélection des événements


De janvier à décembre 2008

Présentation des concerts incontournables à Lyon et dans sa région.
Sélection coordonnée et établie par notre correspondant permanent à
Lyon, Dominique Dubreuil.

Le 17 décembre 2008

Lyon, Salle Molière à
20h30. Haydn et Schulhoff en quatuor, Schubert en quintette, par le Quatuor
Vogler et Alain Meunier. La Société de Musique de Chambre lyonnaise
propose, au milieu des festivités baroques à la Chapelle de la Trinité,
un concert en son temple acoustique de la Salle Molière : le Quatuor
Vogler et le violoncelliste Alain Meunier font redécouvrir l’abîme
intérieur du Quintette op.163 de Schubert, après qu’aient été évoqués
Haydn et le plus rare Erwin Schulhoff.

Le 16 décembre 2008

Lyon, Auditorium de l’Opéra.
A 12h30, puis 20h30. Plus qu’une séance d’apprentissage magistrale, les deux rv de la
journée de ce 16 décembre 2008, offre aux 14 musiciens de l’Ensemble
Orchestral Contemporain, ainsi qu’à leur chef et fondateur, Daniel
Kawka
, l’opportunité exceptionnelle et vivante d’évoquer nos
classiques du XXème siècle. Le chef au cours de la présentation à 12h30
souligne combien en chercheurs sur le timbre, Boulez (né en 1925),
Dalbavie (né en 1961) et Leroux (né en 1959) créent un rapport
dynamique entre temps, espace et monde environnant.

Le 12 décembre 2008

Lyon, salle Molière. Piano à Lyon.
Wilhem Latchoumia, piano. Récital. Les humeurs latines du pianiste, au touché scintillant et voluptueux, voyagent ainsi chez Villa-Lobos
(auteur déjà joué à Orléans en 2006) qui, guitariste, a souvent écrit
pour le piano en pensant guitare. Le pianiste a approché et reconnu
l’éclat virtuose et solaire du compositeur brésilien par l’écoute de
Bacchianas Braslieiras n° 5 par Villa-Lobos accompagnant Victoria De
Los Angeles. L’interprète dévoile le croisement des exotismes:
Villa-Lobos jusqu’à son séjour à Paris n’était pas estimé au Brésil. A
son retour dans son pays de natal, le héros national suscite un
mouvement autour du chant et de l’éducation musicale.



Les 4 et 6 décembre 2008

Lyon, Auditorium
. William Kraft: Concerto pour timbales n°2 (création). Des concertos pour timbales, il n’y en a pas des dizaines au
répertoire…L’ONL avec le soliste B.Cambreling propose la création
européenne du 2nd Concerto du compositeur américain W.Kraft, sous la
direction de Gabriel Chmura qui fait aussi entendre la 7e de Dvorak et
la 7e (Le Midi) de Haydn. « Il est parti pour l’Aquitaine Comme timbalier, et pourtant On le
prend pour un capitaine, Rien qu’à voir sa mine hautaine, / Et son
pourpoint d’or éclatant ! ». Cette fière image, Victor Hugo la chante
dans ses juvéniles Odes et ballades..

Du 30 novembre au 3 décembre 2008

Lyon, El Concerto Criolo. Le Concert de l’Hostel Dieu. Franck Emmanel Comte, direction.
Ce que le Concert lyonnais de l’Hostel Dieu, fidèle à ses principes de
(re)découverte (« création de programmes interdisciplinaires, associant
musique savante et populaire des temps baroques »), propose dans ses
concerts d’avant-Noël, c’est un regard sur des musiques fort peu
connues depuis nos rives continentales. Et même si la ressemblance
stylistique avec l’Europe du XVIIe est sans doute forte, il y aura
beaucoup à découvrir dans ce travail mené par un Trio de l’Hostel
Dieu : F.E. Comte, le Patron, Paulin Bündgen et Henri-Charles Caget, …

Du 23 novembre au 20 décembre 2008

Lyon, Festival de Musique baroque, Chapelle de la Trinité
. 26e édition, 11 concerts, Chapelle de la Trinité. Un peu au-delà du
cap « quart de siècle », ce Festival d’hiver au cœur de l’architecture
baroque lyonnaise et en espace toujours mieux restauré, présente des
grands classiques, notamment de J.S.Bach. Et aussi, selon la thématique
de Noël proche ou autrement, des œuvres anglaises, italiennes,
françaises, brésiliennes ou russes…
« Dieu dit : que la lumière soit ! (fiat lux ! ), et la lumière fut.
Dieu vit que la lumière était bonne et il sépara la lumière des
ténèbres. Dieu appela la lumière Jour et les ténèbres Nuit. Il y eut un
soir et il y eut un matin : c’était le Premier jour. ». Au début de la
Genèse figure ce récit capital qui inaugure la Création…et ouvre un
espace de poésie, même si en lisant Le Livre, on s’abstient de croire
selon l’ordre de la foi. Côté symbolique, et pour la restauration
complète de la Chapelle lyonnaise de la Trinité, sans doute manquait-il
encore une lumière à la fois traditionnelle et moderne : depuis
septembre la voici « en place »…

Les 21 et 22 novembre 2008

Piano à Lyon, Salle Molière

L’année
Messiaen offre aux lyonnais une excellente occasion d’écouter les
oeuvres d’Olivier Messiaen par l’un de ses plus fidèles interprètes qui
fut aussi son ami, le pianiste Roger Muraro (récital exceptionnel le 21
novembre), puis c’est Jean-François Zygel qui dédié une leçon de
musique aux… oiseaux, qu’Olivier Messiaen a scrupuleusement observés
et dont il a noté et transcrit les chants spécifiques… le 22 novembre
2008.

Du 18 novembre au 5 décembre 2008

Lyon, CNSMD. Cycle de concerts exceptionnel “Messiaen / Florentz: partage d’exotsime”… Jean-Louis Florentz
(1947-2004) fut compositeur à Lyon en résidence auprès de l’O.N.L., et
enseignant au CNSM, qui lui consacre – en miroir avec son maître
Olivier Messiaen – une large quinzaine de concerts et de rencontres. Ce
« partage d’exotisme » des deux auteurs français souligne leur
inspiration extra-européenne et dans le cadre d’une Nature où ils
écoutaient, chacun à sa manière, les chants d’oiseaux…

Le 17 novembre 2008

Lyon. Auditorium à 20h30. A l’invitation des Grands Interprètes et de l’Auditorium de Lyon, le
pianiste anglais joue la 1ère des 4 Sonates ultimes de Schubert –
domaine d’élection pour ce disciple d’Alfred Brendel -, deux pages
tourmentées de Mozart et la Musica Ricercata d’un tout jeune Ligeti. « Je suis aujourd’hui un vieux monsieur, disait Ligeti en 1997, mais
j’ai conservé intacte une forme de curiosité. Je ne me suis pas engagé
dans la direction qui consiste à cultiver sa propre grandeur comme
certains cultivent leur style. Je ne suis jamais content de ce que j’ai
fait. Je cherche toujours.
» Le « jamais vieux compositeur », mort
six ans plus tard à 83 ans, n’aura cessé de tenir parole, et avec
humour : toujours « chercher », en effet, même si on a la sensation que
selon la formule de Picasso, ce musicien-là « trouvait » d’abord et
avant tout. Ecouter les premiers opus – de 1951-1953 – renvoie à ce
que le compositeur appela plus tard, mais sans dérision et avec une
certaine tendresse critique, du « Ligeti préhistorique »,


Les 13, 14 et 15 novembre 2008

Lyon, Auditorium Maurice Ravel. Symphonies n°6 de Tchaïkovski et Tüür.

La 6e de Tchaikovski est Pathétique ; la 6e du compositeur estonien
E.S.Tüür est « Stratiforme ». L’Orchestre National de Lyon, sous la
direction de la chef estonienne Anu Tali, met en miroir ces deux œuvres
et permet ainsi au public de l’Auditorium d’avancer dans sa
connaissance du musicien balte déjà joué en 2007, pour une partition
interprétée en création française. e chiffre 9, on le sait, a hanté les compositeurs depuis la mort de
Beethoven en 1827 : du moins du côté des symphonies, et il ne faisait
pas bon atteindre ce 9 pour en rester là : superstition ? crainte de
vouloir égaler la Perfection du Maître allemand ? Donc les successeurs
s’arrangèrent pour tricher, intégrer une n° 0 comme Bruckner, aller
au-delà du côté d’une 10e comme Mahler, tout en laissant de l’inachevé
(symbole d’après la mort qui passe ?), ou simplement ne pas aller «
jusque là », comme Sibelius (une 8e commencée) et à plus forte raison
comme Brahms paralysé par le surmoi qui le laisse pourtant aller
jusqu’à sa 4e…


Les 22 et 23 octobre 2008

Piano à Lyon. Martha Argerich et Akiko Ebi, récital à quatre mains. Pour inaugurer sa nouvelle saison musicale désormais idéalement
implantée dans la salle Molière, Piano à Lyon crée l’événement de la
scène pianistique en invitant deux monstres sacrés du piano féminin:
Martha Argerich et Akiko Ebi. Point d’orgue de ce programme à deux sensibilités, qui comprend aussi en un jeu mêlé, le fameux Scaramouche de Milhaud, et surtout la version pour quatre mains de Ma Mère l ‘Oye de Maurice Ravel. La partition s’inspire des contes de Charles Perrault: La belle au bois dormant et Le petit poucet,
volets de Ma Mère l’Oye, recueil onirique édité en 1697. Le compositeur
écrit tout d’abord la musique pour piano à quatre mains entre 1908 et
1910, version originale donnée à Lyon… Lire notre présentation du récital Martha Argerich et Akiko Ebi présenté par Piano à Lyon

Les 16 et 17 octobre 2008

CNSMD
de Lyon, Salle Varèse à 20h30. Robert Schumann: Konzerstück pour 4
cors, Concerto pour violon… Orchestre du CNSMD de Lyon. Peter Csaba,
direction.
Trois œuvres qui reposent la question d’un affaiblissement créateur
dans les dernières années de Schumann : l’Orchestre du CNSMD lyonnais,
dirigé par Peter Csaba, interrogera notamment le Concerto pour violon,
longtemps minimisé, et le passionnant Concerto pour 4 cors (couplés
avec la Symphonie n°2). Il y a des légendes qui ont la vie tenace, et quand on écrit « légendes
», c’est un trop beau mot pour désigner d’un terme plus énergique et
bref la… sottise des « idées reçues ». Sur Schumann, le Dictionnaire
flaubertien (inédit) contient deux types d’opinions toutes faites, que
musicologues, interprètes et mélomanes ont volontiers recopiées…


Les 9 puis 11 octobre 2008

Les Solistes de Lyon, Bernard Tétu. Félix Mendelssohn: Symphonie n°2 “Lobgesang”. Plus rare au concert que les Symphonies dites Ecossaise (3) ou
Italienne (4), la Symphonie n°2 de Mendelssohn est une partition
grandiose pour solistes, choeur et orchestre, entre suavité mondaine
et exaltation mystique. A 31 ans, Mendelssohn fait après l’Allemagne,
créer son oeuvre en Angleterre et remporte, standing ovation à la clé,
l’un de ses plus grands succès publics. Trois premiers mouvements
purement instrumentaux, préludent au quatrième qui sollicite
l’intervention des solistes et du grand choeur. Le sujet proclame
l’élévation de l’humanité vers la lumière grâce à l’invention de
l’imprimerie après la découverte de Gutenberg… Louange à l’imprimerie. Lire notre présentation des concerts Symphonie n°2 “Lobgesang” de Mendelssohn par les Solistes de Lyon, Bernard Tétu

Du 29 juin au 6 juillet 2008

Festival Les Pianissimes, Neuville sur Saône (69). 17 concerts du 29 juin au 6 juillet 2008. Autour de la musique
française, piano(s), musique de chambre, musique symphonique.¨Pour sa
3e édition, le festival des Pianissimes (nord de Lyon, bords de Saône)
consacre sa semaine, en 17 concerts, conférences, expositions et
animations, à la musique française. De Rameau à Messiaen et Beffa, et
surtout dans le cercle enchanté de la Triade Debussy-Fauré-Ravel, bien
sûr en piano, mais aussi en musique de chambre et même symphonique.

Pianissimes : néologisme bâti sur piano, et superlativé au pluriel. Le
terme veut-il dire qu’on ne s’occupe là que de claviers ? A l’origine,
peut-être, mais cela se perd dans la (très relative, d’accord, trois
ans ! ) nuit des temps, ou se joue telle une Ondine dans les flots de
Saône… Les Ultra-piano (pour les dénommer autrement) ne se contentent
donc pas d’explorer le clavier, mais aussi bien dans leur dimension de
programmes tout au long de la saison que dans l’ouverture estivale,
offrent un éventail de musique de chambre – autres instruments, et voix
accompagnée -, voire de « symphonie » au sens large du terme… Lire notre présentation complète du Festival Les Pianissimes 2008

Du 25 au 29 juin 2008

Les Musiques de Beauregard, Saint Genis Laval (69). Un petit festival dans le cadre mozartien de l’Orangerie à
Beauregard : en peu de concerts, de Juan Vasquez à Jean-Philippe
Rameau, en passant par le harpiste irlandais Carolan et Joseph-Pancrace
Royer, une programmation précieuse en cadre de nuits d’été, sous les
étoiles…
Lyon-sud (et rive droite du Rhône), c’est pour les habitants de
l’agglomération une référence hospitalière peu contournable (encore que
très encombrée), mais culturellement les choses paraissent moins
glorieuses. Certes, se profile de plus en plus nettement « Confluence »
(du Rhône et de la Saône), vaste quartier où l’artistique – notamment
avec un Musée multi-objets – se fera grandiose, certes et depuis
longtemps le Théâtre de la Renaissance à Oullins est foyer culturel
déterminant, certes des points plus précis animent le paysage, tels
l’Espace Musical de l’Ecole de Pierre-Bénite ou plus encore le
Sémaphore d’Irigny se consacrent en continu à l’art des sons. Mais à la
jonction du printemps et de l’été, un « petit et court festival »
attire, pour la 5e année, un public mélomane. Le territoire communal
est celui de Saint-Genis-Laval,
… Lire notre présentation complète du festival Musiques de Beauregard à Saint Genis Laval (69).

Du 22 juin mai au 14 septembre 2008

Les Boréades: “La battue des fées”. Château de la Bâtie d’Urfé, à Forez (42). e Château de la Bâtie d’Urfé, en Loire forézienne, est un haut-lieu de
l’architecture remaissante. Les Boréades et leur directeur artistique,
Pierre-Alain Four, ont imaginé une suite moderne au roman pastoral
d’Honoré d’Urfé, Astrée et Céladon, « La Battue des Fées », qu’ils
musicalisent vocalement et instrumentalement. « Qu’il ne puisse jamais penser que son amour doive passer ; qui
d’autre sorte le conseille soit pour ennemi réputé, car c’est de lui
prêter l’oreille crime de lèse-majesté » : voilà une 12e Loi d’amour,
déposée sur les Tables par le berger Céladon dans le temple de la
déesse Astrée. En somme, on ne saurait badiner avec l’amour, du côté
de chez Honoré (d’Urfé), au point que, chante la belle Bergère des
bords du Lignon forézien : « Peut-on mourir pour trop aimer ? Lire notre présentation complète de La battue des fées” par l’ensemble Les Boréades

Du 29 mai au 28 juin 2008

17 èmes Vendredis Baroques de Dardilly (69).
Rossi, Biber, Couperin, Purcell, Dowland, Rameau… Un petit festival
baroque avec de grandes ambitions pour vous faire réfléchir… Dans le
nord-ouest de l’agglomération lyonnaise se tient tous les ans un
festival baroque invitant ensembles confirmés ou médiatiquement moins
en lumière, selon une programmation qui fait appel à thématique : en
2008 : « plaintes, complaintes et lamentations », une belle occasion
musicale de se réjouir ! Le baroque, c’est gai ? c’est triste ? c’est mélancolique ? De toute
façon, elle échappe à la classification, cette « perle irrégulière »
comme disaient les Portugais consacrant l’inverse de la rigueur. Le
baroque ne cesse de naître, de se ramifier, semble incliné vers la mort
mais c’est pour mieux renaître, tel un certain Phénix ressorti de ses
cendres. Et puis le baroque, c’est un tout (double) continent
d’espace-temps, deux siècles d’Europe et d’Amérique complexement soudés
entre Renaissance et classicisme, avec de telles variations d’un pays à
l’autre, d’un domaine artistique à l’autre, qu’on se désespère de le
saisir en son être.
Illustration: Henry Purcell. Lire notre présentation des 17 èmes Vendredis Baroques de Dardilly (69)



Du 27 mai au 11 juin 2008


5 èmes Voix du Prieuré au Bourget du Lac (73)
. 9 groupes vocaux français et allemand sur le thème du sacré. C’est un
grand rendez-vous choral, initié et conduit par Bernard Tétu qui
rassemble ses Solistes de Lyon, les Neue Solisten de Stuttgart, Le
Jeune Chœur de Paris et 6 autres chœurs régionaux, pour faire vivre
« la musique au présent ». Mais en partant de Gesualdo pour aboutir aux
partitions de 9 jeunes compositeurs, et en s’interrogeant sur la notion
de sacré dans l’écriture musicale. Lire notre présentation des 5 èmes Voix du Prieuré au Bourget du Lac (73)

Du 14 au 27 mai 2008

Saint-Etienne (42). Festival Piano Découverte. Il y a Robert, le romantique par excellence, en ses exaltations,
ardeurs et excès tragiques. Mais aussi sa femme Clara, compositrice
plus discrète et dont l’action fut en son siècle décisive pour l’art du
piano. C’est ce qu’entend explorer, à travers bien des partitions
majeures et d’autres moins connues, le festival Passion Découverte,
grâce à une pléiade d’interprètes fort connus ou entrant dans la
carrière, et réunie par l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne. Lire notre présentation complète de Piano Découverte à Saint-Etienne

Les 13 et 14 mai 2008

Lyon, Salle Molière. Quatuor Ebène, Claire-Marie Leguay, piano. Du romantisme « dur » avec le Quintette de Schumann (si faussement
« trop classique »), du post-romantisme optimiste avec celui de Dvorak,
du modernisme fondateur avec le 3e Quatuor de Bartok : beau programme
lourd de signification pour la fin de saison SMC lyonnaise, qui a
invité Claire-Marie Le Guay et le jeune Quatuor Ebène. Lire notre présentation du concert du Quatuor Ebene et de Claire-Marie Le Guay, piano

Les 9 et 10 avril 2008

Lyon, Cnsmd. Orchestre symphonique du Conservatoire. Pascal Verrot, direction. Passions
tchèque et morave, signées Janacek et Smetana, crise et tension de
Chostakovitch, surtout, défi pour l’orchestre et l’art suggestif des
instrumentistes, appel de la grande bleue du symphoniste génial Albert
Roussel (Symphonie n°3, 1930), le programme défendu par l’orchestre
symphonique du Cnsmd de Lyon promet beaucoup ces 9 et 10 avril 2008. Présentation des concerts de l’Orchestre Symphonique du Cnsmd de Lyon par Dominique Dubreuil

Du 3 au 8 avril 2008

Lyon, et sa région. La Folle Tournée 2008. Les Solistes de Lyon-Bernard Tétu: Brahms et Schubert. Rien de mieux pour célébrer les noces du vent, de l’eau et l’esprit voire le souffle romantique que Le Chant des esprits sur les eaux
de Franz Schubert. Voyageurs doués d’imagination et d’accents
dramatiques, les Solistes de Lyon participent au “Voyage sur le fil du
Danube”, thème générique de la première édition de la Folle Tournée, à
Lyon et dans sa périphérie. En plus de Schubert, de ses visions
inspirées par Goethe, les interprètes chanteurs, accompagnés par les
instrumentistes de l’Orchestre National de Lyon, interprètent aussi Quatre Chants pour voix de femme, opus 17. Tournée événement. Lire notre présentation Les Solistes de Lyon et la Folle Tournée 2008 par Camille de Joyeuse

Lundi 10 mars 2008

Lyon, Salle Molière à 20h30. Duo contrebasse et piano : sonates de Beethoven, Brahms et Reiner par Bruno Robilliard
et Botond Kostiak
. La contrebasse est d’habitude dans l’orchestre
symphonique, sur les gradins, en haut à droite, et en groupe…On la voit
plus rarement en instrument concertiste ou chambriste. Botond Kostiak,
soliste à l’ONL, et le pianiste Bruno Robilliard, dialoguent dans des
œuvres transcrites (Beethoven, Brahms) et une Sonate écrite pour leurs
deux instruments par le compositeur tchèque Karel Reiner. Lire notre présentation complète du concert de Bruno Robilliard (piano) et Botond Kostiak (contrebasse)


Les 4, 5 et 9 mars 2008

Guillaume Bouzignac: Ecce Homo par Le Concert de l’Hostel Dieu. Un Languedocien du premier XVIIe, une œuvre religieuse mal connue, et
la manière de mieux comprendre l’approche d’un style profondément
original : le Concert de l’Hostel Dieu (F.E.Comte) donne à écouter
motets et dialogues sacrés de ce « musicien-énigme ». Quand vous voyez dans la notice d’un artiste « né vers… » et « mort
vers… », suivis d’une date, c’est qu’il y a du souci à se faire sur
l’intervalle biographique, même si on possède un bon nombre d’œuvres.
Si vous cherchez Guillaume Bouzignac, musicien français du XVIIe, voilà
ce qui vous arrivera. Encore possède-t-on la province de naissance,
« avé l’assent » : en Languedoc, et précisément à Saint Nazaire-d’Aude,
d’où il alla étudier à la cathédrale de Narbonne, et en repartir jouer
le « Wanderer-Kapellmeister » de la France d’oc, et puis vers l’ouest –
cathédrale d’Angoulême -, et à nouveau en Languedoc, et puis à
Grenoble, et encore en quittant la France. Puis en retournant au cœur
de la France – cathédrale de Bourges, il est même ordonné prêtre -,… Lire notre présentation complète du concert Bouzignac par Le concert de l’Hostel Dieu, Franck Emmanuel Comte


Vendredi 15 février 2008

Lyon, le 15 février 2008 à l’Hôtel de Ville, Le groupe chambriste Les Temps Modernes – ici, 7 instrumentistes autour
du clarinettiste Jean-Louis Bergerard – mêle des esthétiques du XXe,
cette fois plus douces et facilement accessibles : Ravel décoratif, du
Jongen (un Wallon post-franckiste), Penderecki néo-tonal, et les
subtilités-poèmes du Japonais Takemitsu, « de natura ventorum »… Lire notre présentation complète du concert des Temps Modernes à l’Hôtel de Ville de Lyon




Les 7, 9 et 16 février 2008


Lyon, Grand Auditorium
. Un compositeur-organiste en résidence à l’ONL jusqu’en 2010, un
brillantissime spécialiste de musique française au piano, un chef de
culture allemande qui aime lui aussi beaucoup la musique française : le
trio Märkl-Escaich-Tharaud se lance dans les solennités de la 3e avec
orgue de Saint-Saëns, et les intimités si debussystes des Nuits dans
les Jardins, de Falla. Lire notre présentation complète des concerts Saint-Saëns, De Falla, Escaich

Vendredi 11 janvier 2008


5 ème concert des
Quartiers d’Hiver de Labeaume (07). Trio Elysée et Michel Moraguès (flûte):
Boccherini, Beethoven, Schubert et Debussy. Vendredi 11 janvier 2008, Eglise de Saint-Alban-Auriolles, 20h30. Les Festivals d’été en climat très estival, c’est bien. Mais dans le
reste de l’année, en des lieux un peu enclavés culturellement ? A
Labeaume, Quartiers d’Hiver joue les prolongations par des concerts en
différents villages de la Basse Ardèche : le Trio Elysée et Michel
Moraguès (flûte)
clôturent la saison d’automne-hiver avec 4 compositeurs, du
classicisme au modernisme. Un festival d’été quand il fait beau à peu près sûrement – donc, par
exemple, dans le domaine provençal – c’est agréable et motivant, si on
ne veut pas bronzer idiot. Mais une fois « les touristes partis »,
comme chantait justement par là-bas « l’Ardéchois » Jean Ferrat, et
« comment peut-on s’imaginer en voyant un vol d’hirondelles que
l’automne vient d’arriver » ? Lire notre présentation complètes Quartiers d’Hiver de Labeaume

Du 18 au 20 janvier 2008


12 ème Week-end Voyage d’Hiver. “Mozart et les 3 Viennois”. Lyon, Salle Molière, Musée des Beaux-Arts. Du 18 au 20 janvier 2008. Il y a bien des manières de voyager en hiver, et si les Winterreise
schubertiens sont nombreux cette saison 2007 – 2008 en Rhône-Alpes, le
week-end chambriste qui porte ce titre pour la 12e année à Lyon se
consacre cette fois non à Schubert ou Brahms, mais à une mise en miroir
de Mozart et des Trois Viennois du XXe. Aperçu des lieux de
programmation sur cette fin de semaine en janvier.
« C’est bien cette peinture de Janmot qui convient à une ville de
comptoirs, bigote et méticuleuse, où tout, jusqu’à la religion, doit
avoir la netteté calligraphique d’un registre. »
Et vlan ! De la part
de quelle autorité ? Du plus flamboyant, du plus impitoyable des
critiques picturaux de la modernité, Charles Baudelaire, bien sûr. Et
ceci encore, qui nous paraît si juste, un siècle et demi plus tard :
« Lyon est une ville philosophique, singulière, bigote et marchande,
catholique et protestante, pleine de brumes et de charbons, les idées
s’y débrouillent difficilement. Tout ce qui vient de Lyon est minutieux, Lire notre présentation complète du Week end Voyage d’Hiver: “Mozart et les Trois Viennois”

Les 23, 24, 25 et 26 janvier 2008

Gian-Carlo Menotti: Le Consul. Lyon, Cnsmd, solistes des classes de chant. Du 23 au 26 janvier 2008. Mise en scène: Jean-Daniel Senesi.
Créé au Broadway Ethel Barrymore Theatre, en 1950, Le Consul
épingle les lenteurs et l’inertie de l’administration au moment où
Magda désirant obtenir un visa pour rejoindre l’homme qu’elle aime, se
heurte aux rouages aberrants du système officiel. L’individu contre
l’appareil, le bureau, l’autorité: le sujet est bien connu sur la scène
lyrique, mais la partition musicale de Menotti déploie une dramaturgie
prenante… Lire notre présentation du Consul
de Gian-Carlo Menotti par les élèves des classes de chant du
Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon
. Rédaction: Stéphanie Bataille.

Les 29, 30 et 31 janvier 2008

Franz Schubert: Le Voyage d’hiver. Lyon, Maison de la danse. Les 29, 30 et 31 janvier 2008. Philippe Cantor, baryton. Didier Puntos, piano. Saison musicale 2007 – 2008 des Solistes de Lyon

Alors que Nantes pour sa Folle Journée 2008 vit à l’heure schubertienne, que le pianiste Philippe Cassard
crée l’événement discographique dans une lecture attentive et
confidentielle des Impromptus (1 cd Accord), la programmation de la
saison musicale des Solistes de Lyon célèbre elle-aussi la voix
intérieure du créateur de tant de lieder qui ouvrent l’écoute sur les
mondes parallèles, ceux du rêve, de l’insouciance, de la féérie,… Lire notre présentation complète du Voyage d’hiver par Philippe Cantor et Didier Puntos (Saison 2007/2008 des Solistes de Lyon-Bernard Tétu. Rédaction: Ernst Van Beck.

Brahms via Hambourg: festival au CNSMD Lyon, CNSMD. Du 24 novembre au 18 décembre 2009

Brahms
via
Hambourg

Lyon (69) CNSMD

Du 24 novembre au 18 décembre 2009

Le CNSMD de Lyon est « jumelé » avec la Hochschule de Hambourg : excellente raison pour composer une série (sur trois semaines) de célébration brahmsienne… Dans la programmation où enseignants et élèves portent une attention particulière – outre la 4e Symphonie et le Concerto pour violon – sur les œuvres chorales et les partitions de clavier (piano, mais aussi orgue), figurent aussi des rappels de musique ancienne et des échos du XXe.

Les Trois B et le paysan de l’Elbe
Tiens pour une fois il ne semble pas s’agir d’un anniversaire (naissance, mort, composition majeure, mariage, que sais-je), et avec Johannes Brahms, 2009 n’a rien de particulièrement significatif. Quant à la question « Aimez-vous Brahms ? », les jeunes n’en savent sans doute même plus guère la référence littéraire… Non, en novembre-décembre, le CNSMD accroche plutôt avec la géographie musicale européenne, et parce qu’il est en partenariat avec la Hochschule de Hambourg, et parce que Brahms vit le jour brouillardeux en ce port, et pour d’autres motifs plus contemporains qu’on lira ensuite. Bref, tout un événement thématique centrant pendant trois semaines les activités internes et publiques du Quai Chauveau, avec coup de projecteurs sur la figure du 3e B – à côté de Bach et Beethoven, comme l’inventa en une formule très médiatique Hans de Bulow , ci-devant guère fanatique du B de Hambourg -, une figure au demeurant contradictoire, physiquement et compositionnellement. Quand en 1853, Schumann note à la première visite de Johannes : « Brahms, un génie », le grand jeune homme blond a tout pour « conquérir » les cœurs romantiques, même s’il sort des basses classes du port, où son père – musicien ambulant – l’emmenait pour la tournée des bouges. Et il finira – gourmandise aidant – à prendre son allure d’image pour la joie des caricaturistes : un barbu grassouillet certes toujours amateur de promenades en campagne mais fréquentant avec plaisir la terrasse des cafés et les tavernes, mains derrière le dos et tenant le parapluie bourgeois qui protège des averses. La vraie vie est…ailleurs que dans la sienne, du moins ce qu’il en donne à voir. Son côté – un rien provocateur ? – de paysan du Danube ou plutôt de l’Elbe, son rudiment de culture littéraire et philosophique – un abîme avec son Maître Schumann ! -, le côté peu flamboyant de la personnalité, voire son air de sédentaire bougon qui fuit l’itinérance, intriguent.

Brahmines et progressistes
D’autant que l’histoire amoureuse du « jeune génie » se place au bord d’un tourbillon tragique. Quelques mois après la rencontre de 1853, Robert et Clara vont être cruellement séparés par la tentative de suicide, l’entrée à l’asile d’Endenich et la mort trois ans plus tard. Veuve irrémédiable, Clara, cessant de composer, se consacrera aux tournées pianistiques – qui propageront le message de son mari disparu -,et à l’éducation des sept enfants. Brahms sera toujours auprès d’elle – plus encore que leur ami violoniste Joachim – et du noyau familial : soupirant inlassable et vain (même si les restes de la correspondance échangée témoigne de tendres sentiments, il faut faire la part de l’exaltation amoureuse des écrits en ce temps post-romantique), recevant même le conseil de mettre un terme à sa vie d’éternel célibataire en se soumettant aux liens du mariage. Et là, réitération de l’acte manqué, puisqu’à plusieurs reprises il ira jusqu’au bord des fiançailles… pour mieux rompre de lui-même sur des prétextes fallacieux. Sauf avec Julie…Schumann, la fille de Robert et Clara, « substitut » idéal mais tout de même un peu « déplacé » de sa maman, et qui ne tardera pas à se choisir un autre destin. Embellies et temps gris se succèderont dans la relation affective si complexe avec Clara, dont symboliquement Johannes manqua… de manquer l’enterrement en 1896 (les biographies semblent diverger sur son heure d’arrivée à la cérémonie après un interminable voyage ferroviaire), mais à laquelle il ne survécut que d’un an. On s’interrogera évidemment de façon (plus ?) fructueuse sur sa place dans l’histoire de la musique du second XIXe. Et là il faut dépasser l’apparence du tumulte qui en fit – à son corps défendant ? ce n’est pas certain ni surtout entier – le héraut des tenants d’une musique du passé-présent contre ceux (Liszt, Wagner et son adorateur Bruckner) d’une musique de l’avenir, « brahmines » contre « incendiaires ». N’a-t-on déjà pas bien de la peine à le qualifier synthétiquement : « le dernier des romantiques » ? « le mainteneur de la tradition architecturale » ? voire « le progressiste » (comme l’écrivit un jour Schoenberg en humeur d’absolution paradoxale) ? La connaissance acquise des « musiques anciennes » (aux yeux de son époque : Renaissance, « Baroque » au sens large) renforça ses croyances en la nécessité d’une Forme rigoureuse. Mais aujourd’hui ne sommes nous pas surtout fascinés par les partitions de ses dernières années, quand il pressent que devant passer de l’autre côté du miroir il s’adonne à la mémoire dispersée, au désenchantement, à la nostalgie de l’insaisissable, à quelque chose qui s’effiloche dans le brouillard de l’hiver baltique ?

En lisière des forêts germaniques
Le concert qui ouvre la série souligne aussi combien les romantiques « allemands » furent à la fois sensibles à ce ressourcement sévère, collectif mais parfois épris d’un ailleurs libertaire que constitue la musique chorale. La classe de direction de chœurs (préparée par Nicole Corti) se tourne d’abord vers « l’ancêtre » (et voyant) Schubert, qui en 1828 sut aussi aller vers les grands modèles du contrepoint (Haendel, Bach) dans un Chant de Victoire de Miriam (la sœur de Moïse criant sa joie pour son peuple « traversant » la Mer Rouge) : musique de soliste lyrique jubilant au milieu des voix, si opposée à d’autres partitions où Schubert traduit les chants de l’ombre et de la métaphysique… Puis ce seront les rares Romances et Ballades pour chœur mixte, où Schumann en 1849 – l’année fertile avant les tourments ultimes – dit sa foi dans cet art « en lisière des forêts germaniques ». En pleine lumière aussi, celle du peuple libre des Tziganes : les 11 pièces op.183, où un Brahms de 1887 s’exalte et se réjouit en traduisant les chants d’amour des errants : « Le ciel resplendit dans son incandescence, et je rêve jour et nuit de mon doux petit amour ». Alors pourront se succéder les évocations « autour de » Brahms. Avant lui, dans le nord-ouest allemand de Lübeck et de Hambourg, ce sont les Abendmusiken (veillées musicales de l’Avent) de Buxtehude prolongé par Reinecken, Berhnard, Becker ou Weckman : classes d’orgue et de musique ancienne. Un récital d’orgue de François Ménissier en sera l’écho terminal, avec J.S.Bach si passionnément interrogé par Brahms, (continuateur en esprit de Schumann déclarant que le Clavier Bien Tempéré devrait être le pain quotidien des musiciens), et qui après la mort de Clara écrivit des Préludes de Choral (op.122) aux allures de testament avant d’entrer dans la nuit…

Dans l’ombre de Ludwig Van
L’Orchestre CNSMD, conduit par son chef titulaire Peter Csaba aborde « le grand répertoire brahmsien » : après l’Ouverture pour une fête académique – pas si académique, un rien « déboutonnée » -, voici l’un des grands concertos romantiques, en moule classique, diablement virtuose aussi, et où en 1879 Johannes célèbre le talent de son ami Joseph Joachim, qui porte l’œuvre au triomphe. Marion Desbruères mettra en lumière la radieuse architecture de l’allegro, la danse Europe Centrale du finale, et l’ardent lyrisme épanché de l’adagio. C’est en face du Semmering – un lieu « où les cerises n’ont jamais un goût sucré » – que fut composée en 1885 la 4e et ultime Symphonie par un Brahms qui avait attendu l’âge de 45 ans pour se risquer dans l’ombre de l’Immense Ludwig Van. Cette fois, le monument est impressionnant de maîtrise, de complexité formelle, de hauteur de vues. La dernière symphonie classico-romantique ? En un temps où travaille Bruckner enfin reconnu et où le jeune Mahler commence ses insolences, la 4e brahmsienne semble plutôt le crépuscule grandiose, non exempt de nostalgie, pour un monde qui s’achève, célébrant le passé en son finale-chaconne, et disant sans trêve le combat solitaire du créateur.

De la Belle Maguelonne à Ligeti
Vers la musique ancienne aussi ? On pourrait le penser, tant La Belle Maguelone vit ses aventures amoureuses dans le cadre l’amour courtois médiéval, et il n’y aurait plus eu pour Brahms qu’à « s’inspirer » de ce qu’il connaissait de l’écriture d’avant la Renaissance. Mais les 15 lieder qu’il compose le sont d’après l’adaptation d’un romantique allemand, compagnon de route pour Novalis, Ludwig Tieck, poète et romancier. Le Comte Pierre de Provence y est devenu un jeune voyageur pour années d’apprentissage, et les poèmes sont romances qui séduisent un Brahms de 35 ans. En écoutant le chanteur Jean-François Rouchon et le pianiste Jamal Moqadem – avec récitation en français et surtitrage à l’écran – , on ne manquera pas d’ouvrir son imaginaire aux souvenirs du merveilleux site languedocien de Maguelone (près de Montpellier) : évêché, cathédrale romane et murmure du vent éternel dans les arbres ou portant le chant marin tout proche… Plus près au sud de l’agglomération (Ecole Normale Supérieure Lettres…), les classes de piano puiseront dans le vaste clavier de Brahms (Variations Haendel, Ballades op.10, Klavierstücke op.76 et 119, Fantaisies op.116, 1ère Sonate…), et au Centre Presqu’île (Amphi Opéra) seront données la 1ère Sonate piano-violon, les troublants Märchenerzählungen op.132 d’un Schumann près de sombrer, et aussi le bouleversant « D’un amour éternel », déclaration à peine cryptée par Brahms en lied-ballade. Des éléments du puzzle pour un autoportrait sont donc dans le jeu, à nous de compléter en nous plongeant dans l’œuvre si vaste du « dernier des romantiques ». Et puis le CNSMD cultive son partenariat du bord de l’Elbe : à la Hochschule de Hambourg le Directeur Erik Lampson compose aussi, ses Drei Klavierstücke seront joués dans un programme de l’ENS ; il y a succédé à Ligeti dans l’enseignement de la composition, un Ligeti qui ne peut donc manquer d’être trois fois présent dans la session, notamment avec son Concerto de chambre. Et là, c’est le Francis Pierre hambourgeois, le chef d’orchestre René Gulikers, qui dirigera l’Atelier XXI lyonnais dans une création de Peter Häublein et des partitions de H.Oehring, W.A.Schultz et A.Schnittke. On continue à être « progressiste »… ou rien, quand on célèbre Johannes Brahms ?

Lyon, CNSM, salle Varèse (et autres lieux). Brahms via Hambourg. Du 24 novembre au 18 décembre 2009. Johannes Brahms (1833-1897). Mardi 24 novembre, 20h30 ; mardi 1er décembre, 20h30 ; jeudi 3 et vendredi 4, 20h30 ; jeudi 10 décembre, vendredi 11, 20h30 ; lundi 14, 30h30 ; mardi 15, 12h30, 15h, 20h ; mercredi 16, 12h30, 20h30 ; jeudi 17, 20h30 ; vendredi 18, 12h30. Information et réservation : T. 04 72 19 26 61 ; www.cnsmd-lyon.fr

Illustrations: Johannes Brahms (DR)

Festival 38 èmes Rugissants Grenoble et agglomération (38). Du 17 au 28 novembre 2009

Festival 38 èmes Rugissants
Du 17 au 28 novembre 2009
Grenoble et agglomération (38)
21è édition en 2009
24 concerts et spectacles de nouvelles musiques

Les 38e rugit pour la 21e année à Grenoble et s’est installé dans le paysage d’expérimentation contemporaine. La session 2009 se consacre à une interrogation sans frontières sur le sens et le son au miroir des musiques et des textes. Les descendances du théâtre musical et instrumental s’y croisent avec les transes poétiques, les récitations, le concert-conversation et le slam. Une presque-quinzaine de créations et de reprises récentes, de relectures et de regards enrichissants.

L’om dans tous ses états sur erre
Et l’homme en son langage, comment le préférez-vous ? A la Michaux de Passages ? « L’homme se promène volontiers au bord des fleuves, ne pensant à rien. Croyant contempler le fleuve ou simplement sans rien faire, il contemple son propre fleuve de sang, dont il est une île délicate, malgré ses organes, ses os durs, ses principes, plus durs encore, qui voudraient lui en faire accroire. Ce radotage, indéfiniment répété, de soi mis devant soi, plaît. Prolongé il constitue une cure, ou du moins une villégiature… » A la Joyce de Finnegan’s Wake ? « La chute(bababadagharaghtakaminarronkonnbronntonnerrertuonthuntrovahurnuk !) d’un ci-devant inframurs est détaillée ore au lit et encore dans la vie tout au long de la christiomathie. » A la Diablerie d’Andrei Stetszenko (alias Andrioucha Joyce, Lucien Vsevichnii ou Héloïse Prokoptchouc) ? « trunch prunch criunch bronk bronk bronk monk monk monk un homme marche marche dans la ville il parle dans un mégaphone et les passants sont convaincus que c’est quelqu’un L’HOMME… » A la François Rabelais de Pantagruel parcourant le catalogue de la Librairie Saint Victor ? « Bragueta Juris. Pantofla Decretorum. Le Vistempenard des Prêcheurs, composé par Turlupin. La Couille d’éléphant des Preux. L’apparition de Sainte Gertrude à un nonnain de Poissy étant en mal d’enfant. Le Cabas des Notaires . Le Paquet de Mariage. Le Creuset de contemplation. Les Fanfares de Rome ; La Croquignole des Curés. Le Chat Fourré des Procureurs. La Profiterolle des indulgences. De Modo faciendi boudinos. Le Couillage des promoteurs. La Marmite des Quatre Temps. Le Rêvasseur des cas de conscience… » A la Valère Novarina convoquant Adam au théâtre vide : « Pendant toute la durée de votre mort vous prononcerez le chant le chant suivant : Je tiens le bouillon de toutes choses, j’ai tenu le bouillon de toutes choses, voici pourquoi, voici de quoi. Dix fois, 100 fois, 1000 fois, 118.810.000.1800.10.000.800.008 fois, alors le corps mort parlera. » A la Jacques Rebotier de Les omes se divisent en pauvres et riches ? « 1111.1 Les pauvres nourrissent les riches. 11.2 Mouvements de opulation. Les riches se déplacent vite. Les pauvres lentement. 11.3 Les riches se déplacent assez souvent pour leur plaisir. Les pauvres pour leur malheur. 11.5 Pauvres riches. 11.8 Après leur mort, on suppose que les ommes ont une autre vie. On suppose encore que les pauvres alors deviennent riches, et les riches pauvres. Mais ce ne sont que suppositoires.11.22 L’opulation des riches n’a pas cessé de vivre dans l’opulence. 11.32 L’erre est errible, erratique, errifiante, errifique. »

Passerelles sur Isère, Drac et Romanche
On peut aussi poser les questions avec davantage de sérieux théorique, ainsi le Patron des 38e Rugissants, Benoît Thibergien, à l’orée d’une 20e édition consacrée aux « Langages, entre le sens et le son » : « La musique est-elle consubstantielle à la langue ? La musique pure est-elle universelle, affranchie des barrières linguistiques, ou bien indissociable de la langue et de la culture de ceux qui lui donnent naissance ? La diversité des musiques du monde contemporain ne serait-elle qu’une babélisation sonore ? » Dans toutes les langues (mais combien en disparaît-il chaque année à la surface de « la pauvre erre » ?), selon tous les glissements et intertextualités, rigoureuses notations et harmonieuses disharmonies, plaisanteries, bouffonneries, variations et thématiques, Les 38e va donc interroger en rugissant (de plaisir aussi ?) les correspondances – comme un célèbre disait au XIXe : les parfums, les couleurs et les sons se répondent – en y ajoutant le couple (pas toujours béni par la constitution des langages rationalisés) sens-son –(et Dalila ? demanderait un amateur de calembours, « cette fiente de l’esprit qui vole bas » selon Victor Hugo). Dans la musique savante qui s’est prise à s’encanailler avec la populaire de « l’erre d’ampli », il y a donc bien des domaines : à côté de l’opéra, de la mélodie (aria, lied…), voire de la chanson, figurent désormais théâtres musical et instrumental, contes et récits, « poésie sonore, slam, spoken work, concert-conversation, théâtre sonore, transes poétiques », tout cela « en lisière du verbe, des mots, de la langue et des langages d’ici et d’ailleurs ». Car en domaine d’expériences et de confrontations, « les 38e R. » peut en remontrer à beaucoup, y compris en « matière d’image institutionnelle de la fin des Eighties à transposer » … au point que « les partenaires institutionnels d’aujourd’hui sont attirés par lui », et ses 20 ans sont jalonnés d’audaces en représentation (opéra subaquatique, récitals d’oiseaux et d’insectes, concerts gustatifs, musiques pour espaces sidéraux et profondeurs telluriques, symphonies de clochers…), « d’arts sonores et numériques , de satellites-cabarets », et de ponts lancés entre des rives a priori peu franchissables : c’est d’Isère à Drac ou Romanche une « nouvelle migration des esthétiques, les créations transculturelles par artistes Nord et Sud, de la terre et de la modernité ». Bilan chiffré de la double décennie : plus de 150 créations mondiales, 300 artistes représentant 600 concerts ou spectacles, 10.000 spectateurs à chaque session…

De Rebotier à Panizza
En 2009 et selon un parcours d’agenda fin novembre, désignons les temps forts. Jacques Rebotier, poète, compositeur, performeur, l’un des voyageurs les plus attirés par « la constante proximité des marges et le malin plaisir à transgresser les codes » – met en profil « l’oreille droite » d’un pianiste très aimé du public, le jeune Alexandre Tharaud – celui qui au Théâtre Antique de Lyon « parlait à l’oreille des chevaux » (de Bartabas) l’encerclant d’une Ronde sans fin -, dans une « partition de sons, de gestes et de mots, avec forts relents d’enfance et bouffées inopinées de Bach et de Scarlatti ». (On aura une pensée émue pour Bernard Haller, le multi-créateur genevois parti fin avril faire écouter sa sidérante et post-beethovénienne « Sonate au clair de lune » aux habitants de l’espace sidéral). Puis ce sera Awatsihu, le spectacle inspiré d’un conte amazonien à Philippe Forget pour et par les Solistes de Lyon, dont classiquenews parle plus longuement dans un article voisin. « De 7 à 177 ans», venez y apprendre « comment les oiseaux trouvent leur voix », et les artistes lyonnais ne nous en voudront sans doute pas de renvoyer à l’immortel recueil de…Chaval, « les oiseaux sont des cons » (un must des années 60, à bientôt 77 ans, mais pas 177 –j’ai déjà remarqué que mes citations ne me rajeunissent pas )… Liste, énumération et transformation parodique chères à Valère Novarina s’interpénètrent en langue Dzig(slam), échos-Nougaro et grâce au « français toulousain mâtiné de langue d’oc » avec Capitaine Slam pour poser l’inusable Question pataphysique : « A quel Dieu parles-tu ? ».Re-Reb(elo)tier , qui cette fois se saisit des textes du psychotique Ernst Herbeck (confié dans les années 50 à son anti-psychiatre, Léo Navratil, dont le traitement était : « un poème par jour sur un mot imposé ») pour un « Vous avez la parole, vous avez ma parole » dont l’ensemble Court-Circuit traduit les sautes de fusible. Erick Abecassis sort dans l’espace urbain avec ses 250 musiciens (professionnels et amateurs venus du Conservatoire Jean Wiener) et son dispositif électromobile promener « Strom », où « le corps de l’auditeur est aussi acteur dans l’espace musical ». Le Grand Slam compilera des créations sur textes de Pérec , Artaud, Jodlowski, Didier Malherbe, Sébastien Lespinasse et joués par Bastien Mots Paumés. Le chanteur basque Benat Achiary s’allie à Serge Pey (écrivain, enseignant, rédacteur de textes sur bâtons et piquets de tomate, installations rituelles de poèmes). Un David -Krakauer (créateur new-yorkais et recréateur de la musique Klezmer)- se joint à un autre – Greilsammer (pianiste réexplorateur de Mozart et marathonien de la Sonate classique) et à Will Holshouser (accordéoniste) pour Beyond Crossover. Et le poète allemand Oscar Panizza (1853-1921), ci-devant médecin aliéniste mort aliéné, célébré en 1917 par le torrentiel tableau de George Grosz (L’Enterrement), est repris en son œuvre la plus célèbre : à cause de son Concile d’Amour (1895), où 46 figures blasphématoires montrent en scène le très vieux Dieu le Père, l’érotomane Marie, le phtisique Jésus-Christ concoctent avec le Diable un châtiment des Papes Borgia, Panizza fit un an de prison helvétique… Les Ateliers du Spectacle (Michel Musseau, J.P.Larroche) en font un « opéra pour voix , instruments, marionnettes et machineries », présenté dès le 5 novembre 2009 par Angers Nantes Opéra, nouvelle production lyrique majeure de cette rentrée 2009.

Tout ce que vous n’avez jamais osé demander
Philippe Foch et Brigitte Lallier-Maisonneuve inventent dans Kernel et avec chaque spectateur des rituels –miniatures sonores en milieu du tout-petit-enfant. L’Ensemble Györg Projekt nous emmènera vers un autre Sidéral où se tient la Statue du Commandeur Stockhausen, qui en 1975 confiait à des boîtes à musique les mélodies des 12 signes célestes et ne verra nul inconvénient à ce que cet ensemble rhône-alpin fasse descendre en Grésivaudan une nouvelle version de Tierkreis. Le Libanais Zad Moultaka embarque les Musicatreize de Roland Hayrabédian et le groupe Mezwej dans une méditation d’enfant et d’adulte sur « Et si j’étais né de l’autre côté »(des lignes de démarcation), le public lui-même changeant de salle (MC 2)et de langue à l’entracte… Le Sabar Groupe de Fodé Diop (un compositeur Sénégalais, d’une famille de griots et tambourinaires) sera en pré-écho de La Langue d’après Babel, une conception musicale de Sylvain Kassap, jouée par un ensemble Burkinabé et l’Ars Nova, l’un des témoins et acteurs de la création contemporaine, et de Sabar Ring (groupe Thöt, Ivan Ormond). La « partition-culte » du théâtre musical et langagier, les Récitations de Georges Aperghis (célèbre Grec descendant d’Aristophane et acclimateur de phonèmes en bord de Seine) est chorégraphié-chanté par Michèle Wattez et Béatrice Soum : « J’en perds la tête ». Le grand style classique-apparent de Michel Tournier acclimate son Vendredi en Une Ile Solaire où débarquent Samuel Sighicelli, Elise Caron et Wilhem Latchoumia. Et l’un des événements de cette session sera donné par le concert de l’Ensemble Orchestral Contemporain (Daniel Kawka) jouant deux partitions de Hugues Dufourt inspiré – comme bien souvent – par les sons-couleurs-sens picturaux, cette fois chez Goya et Van Gogh : nous parlerons ici plus longuement de La Maison du Sourd et des Chardons. Projections de films en « musiques atypiques », colloque, rencontres avec les artistes (en toutes langues de la planète y compris le langage-Michaux, la langue-zaoum des futuristes russes, la Lettriste d’Isidore Isou, et mieux encore si vous en inventez une) avec qui vous pourrez débattre de toutes les questions que vous n’avez jamais osé poser à vos papa-maman, confesseur, psychanalyste, copains, chef d’orchestre ou pianiste préférés…

Grenoble et autres lieux (38): 21e édition des Festival 38 ème Rugissants. Mardi 17 novembre 2009, 20h30. Mercredi 18, 19h30 ; jeudi 19, 14h30, 20h et 20h30 ; vendredi 20, 20h : samedi 21, 15h15 et 16h, 20h ; dimanche 22, 11h15 et 12h ; 15h et 16h30 ; mardi 24, 20h ; mercredi 25, 19h30 ; jeudi 26, 12h30, 19h30 ; vendredi27, 12h30, 20h30 ; samedi 28 10h et 11h ; 12h30 ; 17h30 ; 19h30 ;21h30. Rencontres, colloque, projections. Information et réservation : T. 04 76 51 12 92 ;

Festival 38 èmes Rugissants Grenoble et agglomération (38). Du 17 au 28 novembre 2009

Festival 38 èmes Rugissants
Du 17 au 28 novembre 2009
Grenoble et agglomération (38)
24 concerts et spectacles de nouvelles musiques

Les 38e rugit pour la 20e année à Grenoble et s’est installé dans le paysage d’expérimentation contemporaine. La session 2009 se consacre à une interrogation sans frontières sur le sens et le son au miroir des musiques et des textes. Les descendances du théâtre musical et instrumental s’y croisent avec les transes poétiques, les récitations, le concert-conversation et le slam. Une presque-quinzaine de créations et de reprises récentes, de relectures et de regards enrichissants.

L’om dans tous ses états sur erre
Et l’homme en son langage, comment le préférez-vous ? A la Michaux de Passages ? « L’homme se promène volontiers au bord des fleuves, ne pensant à rien. Croyant contempler le fleuve ou simplement sans rien faire, il contemple son propre fleuve de sang, dont il est une île délicate, malgré ses organes, ses os durs, ses principes, plus durs encore, qui voudraient lui en faire accroire. Ce radotage, indéfiniment répété, de soi mis devant soi, plaît. Prolongé il constitue une cure, ou du moins une villégiature… » A la Joyce de Finnegan’s Wake ? « La chute(bababadagharaghtakaminarronkonnbronntonnerrertuonthuntrovahurnuk !) d’un ci-devant inframurs est détaillée ore au lit et encore dans la vie tout au long de la christiomathie. » A la Diablerie d’Andrei Stetszenko (alias Andrioucha Joyce, Lucien Vsevichnii ou Héloïse Prokoptchouc) ? « trunch prunch criunch bronk bronk bronk monk monk monk un homme marche marche dans la ville il parle dans un mégaphone et les passants sont convaincus que c’est quelqu’un L’HOMME… » A la François Rabelais de Pantagruel parcourant le catalogue de la Librairie Saint Victor ? « Bragueta Juris. Pantofla Decretorum. Le Vistempenard des Prêcheurs, composé par Turlupin. La Couille d’éléphant des Preux. L’apparition de Sainte Gertrude à un nonnain de Poissy étant en mal d’enfant. Le Cabas des Notaires . Le Paquet de Mariage. Le Creuset de contemplation. Les Fanfares de Rome ; La Croquignole des Curés. Le Chat Fourré des Procureurs. La Profiterolle des indulgences. De Modo faciendi boudinos. Le Couillage des promoteurs. La Marmite des Quatre Temps. Le Rêvasseur des cas de conscience… » A la Valère Novarina convoquant Adam au théâtre vide : « Pendant toute la durée de votre mort vous prononcerez le chant le chant suivant : Je tiens le bouillon de toutes choses, j’ai tenu le bouillon de toutes choses, voici pourquoi, voici de quoi. Dix fois, 100 fois, 1000 fois, 118.810.000.1800.10.000.800.008 fois, alors le corps mort parlera. » A la Jacques Rebotier de Les omes se divisent en pauvres et riches ? « 1111.1 Les pauvres nourrissent les riches. 11.2 Mouvements de opulation. Les riches se déplacent vite. Les pauvres lentement. 11.3 Les riches se déplacent assez souvent pour leur plaisir. Les pauvres pour leur malheur. 11.5 Pauvres riches. 11.8 Après leur mort, on suppose que les ommes ont une autre vie. On suppose encore que les pauvres alors deviennent riches, et les riches pauvres. Mais ce ne sont que suppositoires.11.22 L’opulation des riches n’a pas cessé de vivre dans l’opulence. 11.32 L’erre est errible, erratique, errifiante, errifique. »

Passerelles sur Isère, Drac et Romanche
On peut aussi poser les questions avec davantage de sérieux théorique, ainsi le Patron des 38e Rugissants, Benoît Thibergien, à l’orée d’une 20e édition consacrée aux « Langages, entre le sens et le son » : « La musique est-elle consubstantielle à la langue ? La musique pure est-elle universelle, affranchie des barrières linguistiques, ou bien indissociable de la langue et de la culture de ceux qui lui donnent naissance ? La diversité des musiques du monde contemporain ne serait-elle qu’une babélisation sonore ? » Dans toutes les langues (mais combien en disparaît-il chaque année à la surface de « la pauvre erre » ?), selon tous les glissements et intertextualités, rigoureuses notations et harmonieuses disharmonies, plaisanteries, bouffonneries, variations et thématiques, Les 38e va donc interroger en rugissant (de plaisir aussi ?) les correspondances – comme un célèbre disait au XIXe : les parfums, les couleurs et les sons se répondent – en y ajoutant le couple (pas toujours béni par la constitution des langages rationalisés) sens-son –(et Dalila ? demanderait un amateur de calembours, « cette fiente de l’esprit qui vole bas » selon Victor Hugo). Dans la musique savante qui s’est prise à s’encanailler avec la populaire de « l’erre d’ampli », il y a donc bien des domaines : à côté de l’opéra, de la mélodie (aria, lied…), voire de la chanson, figurent désormais théâtres musical et instrumental, contes et récits, « poésie sonore, slam, spoken work, concert-conversation, théâtre sonore, transes poétiques », tout cela « en lisière du verbe, des mots, de la langue et des langages d’ici et d’ailleurs ». Car en domaine d’expériences et de confrontations, « les 38e R. » peut en remontrer à beaucoup, y compris en « matière d’image institutionnelle de la fin des Eighties à transposer » … au point que « les partenaires institutionnels d’aujourd’hui sont attirés par lui », et ses 20 ans sont jalonnés d’audaces en représentation (opéra subaquatique, récitals d’oiseaux et d’insectes, concerts gustatifs, musiques pour espaces sidéraux et profondeurs telluriques, symphonies de clochers…), « d’arts sonores et numériques , de satellites-cabarets », et de ponts lancés entre des rives a priori peu franchissables : c’est d’Isère à Drac ou Romanche une « nouvelle migration des esthétiques, les créations transculturelles par artistes Nord et Sud, de la terre et de la modernité ». Bilan chiffré de la double décennie : plus de 150 créations mondiales, 300 artistes représentant 600 concerts ou spectacles, 10.000 spectateurs à chaque session…

De Rebotier à Panizza
En 2009 et selon un parcours d’agenda fin novembre, désignons les temps forts. Jacques Rebotier, poète, compositeur, performeur, l’un des voyageurs les plus attirés par « la constante proximité des marges et le malin plaisir à transgresser les codes » – met en profil « l’oreille droite » d’un pianiste très aimé du public, le jeune Alexandre Tharaud – celui qui au Théâtre Antique de Lyon « parlait à l’oreille des chevaux » (de Bartabas) l’encerclant d’une Ronde sans fin -, dans une « partition de sons, de gestes et de mots, avec forts relents d’enfance et bouffées inopinées de Bach et de Scarlatti ». (On aura une pensée émue pour Bernard Haller, le multi-créateur genevois parti fin avril faire écouter sa sidérante et post-beethovénienne « Sonate au clair de lune » aux habitants de l’espace sidéral). Puis ce sera Awatsihu, le spectacle inspiré d’un conte amazonien à Philippe Forget pour et par les Solistes de Lyon, dont classiquenews parle plus longuement dans un article voisin. « De 7 à 177 ans», venez y apprendre « comment les oiseaux trouvent leur voix », et les artistes lyonnais ne nous en voudront sans doute pas de renvoyer à l’immortel recueil de…Chaval, « les oiseaux sont des cons » (un must des années 60, à bientôt 77 ans, mais pas 177 –j’ai déjà remarqué que mes citations ne me rajeunissent pas )… Liste, énumération et transformation parodique chères à Valère Novarina s’interpénètrent en langue Dzig(slam), échos-Nougaro et grâce au « français toulousain mâtiné de langue d’oc » avec Capitaine Slam pour poser l’inusable Question pataphysique : « A quel Dieu parles-tu ? ».Re-Reb(elo)tier , qui cette fois se saisit des textes du psychotique Ernst Herbeck (confié dans les années 50 à son anti-psychiatre, Léo Navratil, dont le traitement était : « un poème par jour sur un mot imposé ») pour un « Vous avez la parole, vous avez ma parole » dont l’ensemble Court-Circuit traduit les sautes de fusible. Erick Abecassis sort dans l’espace urbain avec ses 250 musiciens (professionnels et amateurs venus du Conservatoire Jean Wiener) et son dispositif électromobile promener « Strom », où « le corps de l’auditeur est aussi acteur dans l’espace musical ». Le Grand Slam compilera des créations sur textes de Pérec , Artaud, Jodlowski, Didier Malherbe, Sébastien Lespinasse et joués par Bastien Mots Paumés. Le chanteur basque Benat Achiary s’allie à Serge Pey (écrivain, enseignant, rédacteur de textes sur bâtons et piquets de tomate, installations rituelles de poèmes). Un David -Krakauer (créateur new-yorkais et recréateur de la musique Klezmer)- se joint à un autre – Greilsammer (pianiste réexplorateur de Mozart et marathonien de la Sonate classique) et à Will Holshouser (accordéoniste) pour Beyond Crossover. Et le poète allemand Oscar Panizza (1853-1921), ci-devant médecin aliéniste mort aliéné, célébré en 1917 par le torrentiel tableau de George Grosz (L’Enterrement), est repris en son œuvre la plus célèbre : à cause de son Concile d’Amour (1895), où 46 figures blasphématoires montrent en scène le très vieux Dieu le Père, l’érotomane Marie, le phtisique Jésus-Christ concoctent avec le Diable un châtiment des Papes Borgia, Panizza fit un an de prison helvétique… Les Ateliers du Spectacle (Michel Musseau, J.P.Larroche) en font un « opéra pour voix , instruments, marionnettes et machineries ».

Tout ce que vous n’avez jamais osé demander
Phiippe Foch et Brigitte Lallier-Maisonneuve inventent dans Kernel et avec chaque spectateur des rituels –miniatures sonores en milieu du tout-petit-enfant. L’Ensemble Györg Projekt nous emmènera vers un autre Sidéral où se tient la Statue du Commandeur Stockhausen, qui en 1975 confiait à des boîtes à musique les mélodies des 12 signes célestes et ne verra nul inconvénient à ce que cet ensemble rhône-alpin fasse descendre en Grésivaudan une nouvelle version de Tierkreis. Le Libanais Zad Moultaka embarque les Musicatreize de Roland Hayrabédian et le groupe Mezwej dans une méditation d’enfant et d’adulte sur « Et si j’étais né de l’autre côté »(des lignes de démarcation), le public lui-même changeant de salle (MC 2)et de langue à l’entracte… Le Sabar Groupe de Fodé Diop (un compositeur Sénégalais, d’une famille de griots et tambourinaires) sera en pré-écho de La Langue d’après Babel, une conception musicale de Sylvain Kassap, jouée par un ensemble Burkinabé et l’Ars Nova, l’un des témoins et acteurs de la création contemporaine, et de Sabar Ring (groupe Thöt, Ivan Ormond). La « partition-culte » du théâtre musical et langagier, les Récitations de Georges Aperghis (célèbre Grec descendant d’Aristophane et acclimateur de phonèmes en bord de Seine) est chorégraphié-chanté par Michèle Wattez et Béatrice Soum : « J’en perds la tête ». Le grand style classique-apparent de Michel Tournier acclimate son Vendredi en Une Ile Solaire où débarquent Samuel Sighicelli, Elise Caron et Wilhem Latchoumia. Et l’un des événements de cette session sera donné par le concert de l’Ensemble Orchestral Contemporain (Daniel Kawka) jouant deux partitions de Hugues Dufourt inspiré – comme bien souvent – par les sons-couleurs-sens picturaux, cette fois chez Goya et Van Gogh : nous parlerons ici plus longuement de La Maison du Sourd et des Chardons. Projections de films en « musiques atypiques », colloque, rencontres avec les artistes (en toutes langues de la planète y compris le langage-Michaux, la langue-zaoum des futuristes russes, la Lettriste d’Isidore Isou, et mieux encore si vous en inventez une) avec qui vous pourrez débattre de toutes les questions que vous n’avez jamais osé poser à vos papa-maman, confesseur, psychanalyste, copains, chef d’orchestre ou pianiste préférés…

Grenoble et autres lieux (38): 20e édition des Festival 38 ème Rugissants. Mardi 17 novembre 2009, 20h30. Mercredi 18, 19h30 ; jeudi 19, 14h30, 20h et 20h30 ; vendredi 20, 20h : samedi 21, 15h15 et 16h, 20h ; dimanche 22, 11h15 et 12h ; 15h et 16h30 ; mardi 24, 20h ; mercredi 25, 19h30 ; jeudi 26, 12h30, 19h30 ; vendredi27, 12h30, 20h30 ; samedi 28 10h et 11h ; 12h30 ; 17h30 ; 19h30 ;21h30. Rencontres, colloque, projections. Information et réservation : T. 04 76 51 12 92 ;

Les Solistes de Lyon. Philippe Forget: Awatsihu Du 12 novembre 2009 au 18 mars 2010

Les Solistes de Lyon-Bernard Tétu

Saison 2009-2010

Philippe Forget
Awatsihu

Création, piccolo opéra
Bron, Rillieux La Pape (69), Echirolles (38), La Celle, Magny (78).
Du 12 novembre 2009 au 18 mars 2010

Il y a l’opéra pour enfants, et aussi l’opéra pour tous, de 7 à 177 ans… Awatsihu, de Philippe Forget, est dans cette dernière catégorie… Ce conte, inspiré par la forêt amazonienne, dit « comment les oiseaux trouvent leur voix ». Il est créé en agglomération lyonnaise puis emmené en tournée. Le compositeur y dirige 5 chanteuses et un clarinettiste, des Solistes de Lyon.

Pas si tristes tropiques
Avez-vous déjà rencontré – dans vos rêves, au moins – un oiseau-mouche qui vous dit : « Tu es parmi nous aujourd’hui, prêt à te battre contre le monstre. » ? Et un toucan qui vous encourage : « Nous pouvons aider un homme courageux en le parant du bec et des ailes de l’aigle ainsi que de la patte puissante du jaguar ! » Ou tout simplement un perroquet : « Pour demeurer dans ces forêts, proches de nos familles et de nos amis, le Soleil et la Lune nous ont offert l’apparence des oiseaux. Voilà pourquoi tu apprends depuis la nuit des temps à nous appeler fils et frères. » ? A moins qu’ayant une fois encore cité-appliqué : « longtemps je me suis couché de bonne heure » vous n’ayez joint à ce début du monde romanesque l’initial (et presque aussi célèbre désormais ?) « je hais les voyages et les explorateurs »…Ou que pour mieux vous réfugier dans du Levi-Strauss un peu plus hard que Tristes Tropiques, vous n’ayez plutôt médité, au chapitre VII de La Pensée Sauvage : « Les oiseaux sont disjoints de la pensée humaine par l’élément où ils ont le privilège de se mouvoir…L’oiseau est épris de liberté. Et la relation métaphorique, imaginée entre la société des oiseaux et la société des hommes, s’accompagne d’un procédé de dénomination qui lui est d’ordre métonymique…. » Et caetera. .. Parce que si vous allez voir le spectacle musical inspiré d’un conte amazonien, « Awatsihu, comment les oiseaux trouvent leur voix », vous aurez le droit jusqu’à un âge très avancé d’y emmener votre progéniture, c’est annoncé pour « de 7 à 177ans », et la dite progéniture ne lit peut-être pas encore Levi-Strauss dans le texte ?

Des forêts luxuriantes et mystérieuses
Soyons sérieux, juste ce qu’il faut, et réjouissons-nous que les Chœurs Solistes de Lyon (BernardTétu), ensemble à géométrie variable généraliste du baroque au contemporain – et tout de même un peu spécialisé dan le XIXe – offre un « piccolo-opéra » qui fait voyager petits et grands « par les sons, les mots, la voix, la peinture et l’imaginaire ». D’autant que le directeur musical de ce concert, Philippe Forget, est…tombé du nid « Solistes de Lyon » où il était chanteur professionnel, puis y est remonté pour seconder son Maître, Bernard Tétu, « dans un travail artistique, pédagogique et de réflexion sur la vie de l’Ensemble ». Compositeur, il a été lauré à Ramsgate et Edimbourg ; il est co-fondateur de l’Orchestre Régional des Jeunes de Bourgogne et d’un Conservatoire à titre prometteur, Le Bateau Ivre. Depuis 2005, il est aussi présent pédagogiquement au Brésil…de là peut-être aussi l’inspiration qui guide son Awatsihu. « Au cœur de la forêt des pluies, entre les milliers d’affluents de l’Amazone, une légende du Xingu nous apprend comment les oiseaux extraordinaires de ces forêts vierges ont trouvé leurs chants : cinq chanteuses et un clarinettiste incarnent les voix dans ces forêts luxuriantes et mystérieuses. » Philippe Forget dit aussi avoir été conduit par des images muséales, celles des Confluences – un musée lyonnais, à la jonction du Rhône et de la Saône, qui en reprenant les collections de l’ancien Museum sera, à l’horizon 2013, un très vaste ensemble incluant entre autres toutes les démarches des sciences humaines, mais dans son état actuel de préfiguration mène déjà des actions d’exposition et de pédagogie -, ainsi qu’on pourra les voir dans un module d’exposition (« Expo’graph ») , en « dossiers virtuels », ou dans certains lieux, regroupées en « mobilier muséographique ».

L’art : décalage et distanciation
L’opéra de Philippe Forget est « accompagné » d’une scénographie d’Etienne Yver, un peintre et sculpteur qui a travaillé pour des pièces d’Olivier Greif, Nicolas Bacri et Régis Campo affirme : « L’art n’est pas réponse à l’immédiateté, il réclame lenteur, attention, décalage et distanciation. Je veux relier ces îlots où dans des langues différentes on parle finalement de la même chose, l’humanité de l’homme. » Pour ce « lieu inventé à la frontière de l’homme et de l’animal, naviguant entre création et tradition », la chanteuse et comédienne Claire Monot a inventé une « mise en espace, en suggestion poétique ». Le spectacle, créé- baptisé dans les eaux lustrales sinon amazoniennes le 12 novembre, va ensuite entamer une large tournée qui le mènera (11 fois) en agglomération lyonnaise, puis grenobloise (les 38e Rugissants) et aussi en… Francilie Occidentale (du côté des tribus Yvelinaises). Allez, petits et grands, jeunes de 7 à 14 ans, retraités de 67 à 177, et actifs intermédiaires : l’ornithologie musicale est au bout de chez Awatsihu !

Philippe Forget: Awatsihu. Conte de la forêt amazonienne. Solistes de Lyon-Bernard Tétu. Du 12 novembre 2009 au 18 mars 2010. Bron (69) Jeudi 12, 14h30 ; vendredi 13 novembre 14h30 et 20h30 ; Echirolles (38), jeudi 19 novembre, 14h30 et 20h ; La Celle Saint Cloud (78), vendredi 11 décembre, 20h45 ; Rillieux-la-Pape (69) jeudi 17 décembre, 9h30 et 14h30 ; vendredi 18 décembre, 14h30 et 20h30 ; Magny-les-Hameaux (78), jeudi 18 mars, 14h30 et 19h30.

Illustration: Awatsihu 2009 © B.Pichène 2009

Lyon. CNSMD, salle Varèse, le 14 octobre 2009. J.Canteloube : Chants d’Auvergne ; M.Ravel, Concerto en ré ; G.Bizet, Symphonie en ut. Orchestre du CNSMD, dir. Peter Csaba

Concert de rentrée au CNSMD, avec son Orchestre d’étudiants que dirige Peter Csaba, et un très beau Concerto « pour la main gauche », de Ravel, par Alexandra Roshchina. Solenne Le Trividic et Chloé Chavanon chantent quelques extraits des Chants d’Auvergne de Canteloube, en un sentiment poétique.


Sur les hauts plateaux d’Auvergne

C’est la rentrée, comme on disait dans les cours de récré (quel vocabulaire antique, mais que voulez-vous, certains critiques portent leur âge !), les « grands » du CNSMD n’échappent point à la règle. Revoici donc l’Orchestre, guidé par son bienveillant et exigeant Patron, Peter Csaba, et pour inaugurer la saison, un programme-français-mais-sans-intention-nationaliste : rien que de la belle musique, d’ailleurs en définitions fort diverses de cette beauté. Le moins attendu, c’est Marie-Joseph Canteloube (de Malaret, 1879-1957) qui à l’école d’Indyste ( Vincent le vieux gentilhomme cévenol, doctrinaire musical, compositeur de haut talent, monarchiste, antisémite de combat…) donna l’essentiel de son œuvre en (re)cueillant sur les hauts plateaux et les vallées d’Auvergne la flore des chants populaires, qu’il publia entre 1923 et 1955. Les 8 extraits choisis l’étaient fort pertinemment, et ouvraient bien l’éventail, du réaliste au nostalgique, du poétique au « bien-vu(ou entendu »). La notation précise et amoureusement conduite par Canteloube n’a pas seulement en sa force d’évocation de la vérité ethnomusicologique mais s’accompagne d’une harmonisation très raffinée, qui met en valeur les études d’espace en ces partitions de paysages naturels et sociologico-historiques : on en a eu dès le début un exemple lumineux dans le Baïlero –chant de bergère et son écho à l’horizon -, qui emmène dans son cortège quelque enfant ressuscitant les sortilèges de notre passé, enraciné ou non dans un terroir, ou plutôt une histoire qui s’attache aux « mythologies », désirantes ou enfouies, de chacun. Deux sopranos, Solenn Le Trividic et Chloé Chavanon, alternaient dans les récits, et la seconde joignait aux nécessaires qualités interprétatives ce que Bergson en promenade-quête des deux sources de morale et religion eût nommé « supplément d’âme », une distance (le contraire de l’indifférence) qui avec une justesse rare s’élevait en poésie mélancolique, quelque part entre délices du passé et plaisir de l’instant qui le fait resurgir à la conscience. Cette émotion donnant envie d’en savoir davantage sur le compositeur, on est allé ensuite à la pêche aux informations là-où- vous- savez- que-c’est-trouvé-en-quelques-clics. Et on a constaté que le Vieil Ardéchois disciple du Vieux Gentilhomme ci-dessus mentionné professait les idées monarchistes de l’Action Française, journal où il écrivit jusqu’aux années de l’Occupation, et poussa la logique du « pur chant français et paysan » jusqu’à inscrire son zèle musical dans le giron du régime de Vichy . « La terre, elle, ne ment pas », chevrotait Pétain : la terre d’Auvergne, vieux socle gaulois et caisse de résonance, reprit donc là du service idéologique après la poignée de mains (Hitler-Pétain) à Montoire. En cet automne où la Télévision diffuse « Apocalypse » et « Un village français », voilà un clic en écho canteloubien qui aère la culture des salles de concert et incite à réfléchir…


Un chef-d’œuvre absolu

En tout cas, si Maurice Ravel n’avait pas été immergé dans sa terrible maladie cérébrale dès 1931 et jusqu’à sa mort en 1937, il n’aurait certainement eu que détestation pour des idées complaisantes à la force primant le droit et la justice. Son attitude et ses engagements antérieurs l’avaient constamment situé du côté des victimes des oppressions…Et son concerto « pour la main gauche », « commande » du pianiste mutilé Paul Wittgenstein, est aussi en filigrane une déclaration de guerre…à la 1ère Mondiale, et à toute guerre. Un des chefs-d’œuvre absolus du XXe, comme de l’histoire du Concerto. Mais on sait qu’il y eut plusieurs manières d’aborder cette œuvre étrange et dérangeante, dès l’origine où son dédicataire « interpréta » (et modifia) de telle façon que Ravel dut la lui retirer, quitte à ce que plus tard –après la mort du compositeur – Wittgenstein reconnaisse son erreur. Trop souvent la partition a été placée sous l’angle de l’exploit, d’ailleurs indiscutable, pour une main gauche qui doit seule faire face au déchaînement de l’orchestre. On sait donc gré aux interprètes qui ne se croient pas obligés ici de faire primer une conception pianistique-athlétique de recours au martèlement virtuose. Et Alexandra Roshchina, peut-être renforcée dans son intention par la topographie de la salle Varèse – qui tend à immerger l’instrument soliste dans la masse symphonique et en rapproche le public, c’est un de ses charmes -, et par un piano…de peu d’éclat, a sans nulle faiblesse, très intuitivement « tiré » l’œuvre non vers l’affrontement, mais vers une dialectique émouvante, un jeu de chat et de souris aussi entre ce qui écrase et ce qui échappe par l’esprit. Il y avait de la désespérance fugitive dans le piano, et la bouleversante inclusion de ce qu’on pourrait nommer « le thème-et-chant fragile du temps de paix » y prenait un sens profondément juste, désirable, comme d’une étoile vacillant au fond de la nuit terrible sur l’Europe. Même si l’orchestre, galvanisé par la direction de Peter Csaba, grondait le chaos du début, proférait l’ironie, martelait des rythmes et finissait par clamer la sauvagerie du « non ! » à toute imploration.

Après cette interprétation lucide et poétique, il ne restait plus au jeune Ensemble qu’à retourner aux rivages plus aimables de l’âge adolescent – Bizet « à 17 ans » n’était-il pas très « sérieux » comme Rimbaud l’affirme en ces années de 2nd Empire triomphant ? -, et donner à la Symphonie en ut du futur Père de Carmen son poids…de légèreté ludique. Les cordes, un peu acides au premier allegro, devenaient ensuite plus lumineuses, tout le monde jouant un espiègle contrepoint rythmique et coloré dans l’ardeur juvénile et l’ensoleillement.

Lyon. CNSMD, salle Varèse, le 14 octobre 2009. J.Canteloube (1879-1957): Chants
d’Auvergne ; M.Ravel, Concerto en ré ; G.Bizet, Symphonie en ut.
Orchestre du CNSMD, dir. Peter Csaba. Cholé Chavanon, Solenn Le
Trividic, sopranos ; Alexandra Roshchina, piano.

Lyon. Auditorium, samedi 10 octobre 2009. Schubert, 8e Symphonie ; Escaich, Concerto pour violon ; Janacek, Sinfonietta. Orchestre National de Lyon, dir. Christian Arming, David Grimal.


Thierry Escaich commence sa 3e et dernière année de résidence compositrice à l’Orchestre National de Lyon. Ce n’est pas à l’orgue – son instrument de prédilection, dont il est interprète privilégié, notamment dans la salle de l’Auditorium – qu’il confie sa création d’automne, mais au violon. Son concerto, partition ample et tourmentée, est créée par David Grimal et l’ONL, que le chef autrichien Christian Arming conduit aussi avec inspiration dans Schubert et Janacek.

Les portes d’ivoire et de corne

L’Inachevée schubertienne commence par un murmure aux frontières du vide, et il y a vingt façons pour un chef de faire naître cela, qui n’est pas loin de l’indicible. Ce frémissement mystérieux, Christian Arming l’obtient sans presque de geste, et sans la forme (inversée) de théâtralisation qui consisterait à « en remettre » en cette absence… De superbes contrebasses vraiment cœur battant, puis l’eau des violons sous la glace, le chant nostalgique des bois, et voici ouvertes « les portes d’ivoire et de corne » nervaliennes par le rêveur éveillé que fut d’abord Schubert… Ensuite pour le jeune chef autrichien viendra une gestuelle plus ample, vigoureuse, mais jamais il ne quittera ce comportement de qui cherche avec humilité les voies d’une des symphonies les plus explorées du répertoire et dont pourtant le mystère et la force d’émotion demeurent neufs. Plus loin ce seront fugitivement des abîmes hantés – à la Friedrich ? plutôt Goya -… Dans l’andante, Christian Arming procède selon le même esprit de délicatesse, allant chercher jusque dans le légendaire et pastoral ou une certaine véhémence des vertus de lointains tendres qu’on ne met pas toujours en avant à l’Orchestre lyonnais. Pour une conception si respectueuse de l’œuvre, une telle poésie, on ne peut que se réjouir de la présence d’un chef à qui l’Orchestre se confie.

Poème pour héros et orchestre

D’autres qualités d’ample maîtrise, d’organisation architecturale des tensions, de souffle vont se faire jour dans la création de l’ample Concerto pour violon de Thierry Escaich. « Emporté », comme on le lit dans certaines partitions schumaniennes : cela ne pourrait-il désigner le courant d’énergie qui irriguerait un mouvement, voire une œuvre entière ? Il semble que le Concerto pensé par T. Escaich pendant sa résidence lyonnaise réponde à une demande intérieure de cette violence lyrique, non dans un mouvement mais un élan perpétuel. Souvent chez ce compositeur le prisme ou le bloc multi-sonore de l’orgue, cet instrument avec lequel il semble né, qui lui reste consubstantiel, « emporte » l’inspiration, et il pourrait écrire comme Liszt : « Mon (orgue), c’est pour moi ce qu’est au marin sa frégate, ce qu’est à l’Arabe son coursier, plus encore peut-être… c’est m parole, ma vie. » Et même quand il n’a qu’un clavier sous les mains et qu’il redevient pianiste, Thierry Escaich n‘est-il pas dans cette disposition essentielle qui fait de ce territoire-là son champ de bataille, ou mieux, de forces magnétiques ? Dans le concerto, il semble s’y joindre quelque chose de scandé, avec l’avancée qui ancre la pièce « dans une réalité tellurique » (selon l’excellent commentaire de Claire Delamarche). Va donc aussi pour l’évocation de « Sisyphe roulant son rocher toujours retombant » : alors, comme chez Berlioz dans « Harold en Italie », « Symphonie avec violon principal », et poème pour héros et orchestre ? Ou bien parce qu’il y a un rien de démesure antique (ubris) dans ces affrontements, un écho de quelque « Combat de géants » ? Selon la définition classico-romantique du concerto (je lutte), s’agirait-il d’un nouvel épisode guerrier entre pluriel (orchestral) et singularité(soliste) ? Il est vrai que le violon se voit le plus souvent confier la part « haute », aiguë, immatérielle de la vocalise, de la volubilité et de la voltige. Mais ce serait injuste erreur que d’en rester à ce regard prisonnier des apparences et de suspecter en cette écriture une concession à l’ivresse virtuose. Tout au plus une tentation à laquelle il est parfois délicieux de succomber, mais pour laisser entrevoir des arrière-plans…

Je suis une force qui va

Avec panache et concentration, David Grimal déjoue tous les pièges avec une aisance confondante, jouant le Paganini et le Fra Diavolo de l’instrument, mais c’est pour mieux signifier une réalité intérieure, tantôt presque angoissée, tantôt triomphante des pesanteurs de la matière sonore. Parfois, comme dans les gravures d’ « Une Semaine de bonté » où Max Ernst montre les insectes fascinés par le réverbère nocturne, les milliers de fragments sonores engendrés par le tourbillon violonistique paraissent être là pour eux-mêmes, le plaisir admiratif qu’ils provoquent.Et aussi comme conducteurs d’imaginaire… Et ils prennent leur sens dans la gangue matricielle d’un orchestre au discours généralement en blocs, avec des trous de silence, où l’élan se reprend sur ce vide même, et qui laisse envahir sa compacte éloquence d’éclaircies sonores – la séduisante transparence du piano et de la harpe – ou d’événements plus bruitistes (déflagrations, claquement, sifflements, crépitements). Une référence au XIXe est par ailleurs plausible par impression fugitive d’un pandemonium, de lave coulant du volcan explosé, de fabrique dans un temps géologique d’extrême ralenti. Tout cela ne concourt-il pas à un écho d’exaltation autobiographique, en même temps que l’intuition selon laquelle orchestre, violon, compositeur, et pourquoi pas public (captivé), deviennent partie agissante de la proclamation hugolienne : « Je suis une force qui va. » ? Entre ténèbres et lumière, entre Harold et Confession d’un enfant du siècle, la figure tutélaire d’un romantisme où se lova Hector(Berlioz) rayonne, tout comme les modalités d’un Grand Traité – théorique et pratique- d’une Harmonie revisitée. Et l’histoire dont on suit les péripéties musicales « en quatre sections » se clôt et se sublime en une Passacaille tumultueuse, exaltée, violemment ponctuée et vertigineusement menée par un violon en transes, « déchaîné » de toute pesanteur, vers « l’abîme et la perte ».

Le territoire de la joie de vivre

Après l’entracte, on verra que Christian Arming sait aussi bien conduire l’auditeur dans la 3e « histoire » de ce programme original, voire un peu inattendu en ses contrastes. Lyrique « engagé » dans le concerto d’Escaich, Christian Arming revient en spécialiste de Janacek pour la Sinfonietta, merveilleux territoire de la joie de vivre et de composer arpenté en fin de vie par l’inaltérablement jeune compositeur tchèque. Dans un esprit ludique, avec une mise en scène de « théâtre instrumental surélevé »– les cuivres en haut pour une Fanfare très sonnante, retrouvée en Mairie -, le chef autrichien installe et maintient un bonheur sonore qui sait se diversifier, et « raconte » bien le scenario de cette étrange situation « militaire». Les jeux de la campagne et leur écho rêveur (au Château) conduisent à un Monastère de la Reine où Christian Arming, galvanisant ses musiciens, les conduit vers l’étrange – une superposition mentale et affective qui va aussi loin que les « collages » de Charles Ives, dont il sera d’ailleurs davantage question dans La Rue. Dans Janacek cette souplesse instrumentale, ce sentiment d’assister à un opéra spatial mais aussi intériorisé donnent à cette interprétation – et au concert entier – une couleur et une diversité en justesse à chaque étape tout à fait attachantes.

Lyon. Auditorium, samedi 10 octobre 2009. Franz Schubert ( 1797-1828), 8e Symphonie ; Leos Janacek ( 1854-1928), Sinfnietta ; Thierry Escaich (né en 1965), Concerto pour violon. Orchestre National de Lyon, direction Christian Arming ; David Grimal, violon.

Illustrations: Thierry Escaich, Christian Arming (DR)

Lyon. Salle Molière, du 24 au 30 septembre 2009. 20 èmeFestival Les Musicades 2009. Intégrale des Quatuors de Beethoven: Quatuor Auryn

Les Musicades de Lyon fêtent leur 20e anniversaire : pour cette association qui a joué et joue un rôle déterminant dans l’activité musicale de la Ville et de la Région, ç’aura été l’occasion d’un beau coup de dés, avec une intégrale des Quatuors de Beethoven, en six concerts, par le Quatuor Auryn. Pari réussi, tant par la splendeur de l’interprétation que par l’écho dans le public fidélisé et renouvelé de musique chambriste entre Rhône et Saône.

Es muss sein

Un vrai quatuor, les Auryn, habitant « la même maison » depuis l’acte de fondation voici bientôt 30 ans, et se consacrant ensemble à la même tâche, non point obscure mais d’une lumière irradiant de l’intérieur… : l’invitation des Musicades était particulièrement pertinente. On n’a donc guère envie de souligner des traits individuels, souligner l’air d’éternel étudiant pour l’un, la concentration souriante qui se détend à chaque fin d’œuvre pour un autre, car ici ce qui compte c’est le parcours rassemblé, abouti, et ce qui en sort pour une histoire aussi démesurée que celui d’une intégrale des quatuors beethovéniens. La beauté du « geste » est dans l’unité voulue, qui ne saurait s’accommoder de la parole prise et gardée au détriment des autres, ce « sur moi les projos » qui –formule familière ou non, énonciation ou désir – gâte ou du moins entache bien des réussites en collectif. Chez ces instrumentistes d’irréprochable morale, il y a aussi une simplicité de comportement, ou – par écho de ce que nous avait dit cet été un pianiste schubertien -, une « humilité » du Quatuor en face du Voyage auquel est convié le public. Et ainsi rien qui cherche à distraire de l’essentiel. C’est que d’évidence on ne s’engage en ce pari sublime sans se savoir, à quatre, une exceptionnelle capacité de synthèse comme de renoncement à l’ostentation virtuose. Il ne s’agit pas de surmonter telle ou telle somme de difficultés –déjà d’une effarante complexité technicienne – mais de communiquer la vue cavalière sur toute une existence de compositeur. Sans donner – jouons un brin sur les termes de philosophie – la fausse vision qu’ici l’existence précéderait l’essence : tout au plus la parachèverait-elle, en transcendant « le misérable petit tas de secrets » : « es muss sein »(il le faut, 16e quatuor) en donne l’exemple quasi-ludique, mais aussi et surtout le rapport avec le réel vécu par Beethoven, ses liens avec la maladie (largo du 15e) et l’emmurement de la surdité, ou les allusions à la maladie d’amour (une Bien-Aimée à multiples visages), tout cela qui alimente l’écume sur la vague et non la houle profonde chère aux Historiens modernes. Céder à l’anecdote contre le génie de l’inspiration, ce serait briller par éclats de virtuosité au détriment de la pensée austère et (se) disperser ou (se) divertir, perdant de vue les lignes de crête.

L’Intranquillité beethovénienne

Un exemple entre 100, ou plutôt entre 11 (puisque nous n’avons pu suivre que 4 des 6 concerts), et prenons-le dans l’ultime soirée, en sa clôture : l’op.59/2, le 2nd de la « manière intermédiaire » selon la classification traditionnelle. Dans ce paysage de hauts plateaux, et avant le Massif Central Rocheux et Glaciaire des Cinq derniers, les Auryn concluent et jettent un regard sur le chemin balise – ils ont eu évidemment raison de ne pas suivre l’ordre chronologique strict, mêlant à chaque étape les diverses époques… Dès l’allegro de ce 2e Razoumovsky, ils font bien sentir à quel point ce Livre aux 15 chapitres obéit aussi au principe d’œuvre ouverte ou in progress, avec ses trous de silence dont pourrait dire scherzando(en plaisantant) qu’ils sont marque de l’Intranquillité chère à Pessoa. Cette dramaturgie, sismographe de ce qui va et doit suivre, doit-elle aussi à l’improvisation ? Sûrement moins que chez d’autres plus intuitifs et « premier jet » que Ludwig-Van-aux-carnets-d’esquisses, et les Auryn jouent le jeu d’une avancée parfois farouche, parfois inquiète, ou simplement interrogatrice dans l’humour de situation (« et là, qu’est-ce qu’on fait ? »). Alors ils se regardent, sans théâtralisation, c’est naturel et « sans affectation », comme s’ils se consultaient à un carrefour. Ainsi que la pensée de Beethoven – qui inclut la plaisanterie, fût-elle un peu « brutale », même en projet titanesque, le leur demande. Plus loin, dans « la méditation sous un ciel étoilé » (l’adagio, selon l’auteur), ce sera céder à l’intensité du questionnement, ralentir avec précaution, faire envelopper par un son velouté du violoncelle, et en coda effacer intuitivement concentration et beauté de la mélodie qui avait surgi. A l’inverse, ce sera donner au finale sa charge (au double sens du terme) aux limites de l’étrange, mettre en valeur des frottements rudes jusqu’à la laideur, et en coda s’enrager follement. Tout ce sacrifice à l’harmonieux du sonore, parce qu’une lecture depuis longtemps menée l’aura exigé. D’autres très hauts moments dans ce dernier concert ? Op. 135 – ce 16e mal compris parmi les ultimes – : déconstruction, fragmentation, mystérieux entrelacement de l’allegro (pointilliste ? hyper-abstrait ? en approche d’une vérité géologique sur plusieurs niveaux, voire éparpillée, telle que la donneront à voir plus tard et ailleurs les nouvelles conceptions du roman, de Faulkner à Butor ou Simon). A l’allegretto, consentement à la disgrâce répétitive pour mieux montrer la pertinence. Et après le refuge en émouvante méditation du lento, retour en dramaturgie pour le finale aux unissons déchaînés, frénésie pour en finir avec le mythe du trop beau son, et en coda, une petite chanson irrévérencieuse en pizz…


King Lear ou La Nuit des Rois

Evidemment, il y a – au centre des concerts I,III,IV et V, les op.127,130,131 et 132 (ce dernier que nous n’avons pu entendre, hélas). C’est sans doute le 13e (op.130), à cause de la Grande Fugue, qui est sommet absolu, dont toutes les voies d’accès demeurent intimidantes, voire porteuses d’effroi. Les Auryn ne dissimulent rien de cette Altitude aux faces en dièdres glacés, de cette pensée faillée qui s’aborde par le discours déconcertant de l’adagio e allegro : alternance vertigineuse et permanente d’une cellule méditative et d’un tourbillon anguleux (risquons l’oxymore) qui commande cette aventure de la dialectique beethovénienne, faisant semblant de chercher alors qu’elle a déjà trouvé son chemin. Passage d’elfes, mais pas mendelssohniens pour 2 kreutzer, dans le presto, marche arthrosique d’un philosophe plus humoriste que Kant à sa promenade quotidienne dans Koenigsberg, danse chaloupée « alla tedesca », en avant de la Cavatine, qui est abordée humblement, et qui fait songer à une matière affective en fusion infiniment lente. Le chant si tendre du 1er violon s’y affirmera, puis le halètement plaintif (« asphyxié ») qui se perdra en silence. Et alors ce sera l’unisson sauvage pour la Grande Fugue, blocs encore brûlants, splendeur de l’enjeu dans la rigueur orthogonale, là où comme l’écrit René Char, « le balancier lance sa charge de granit réflexe », coup de théâtre métaphysique d’irruption chorale avant que ne reprenne l’unisson et son triomphe terminal. Les Auryn jouent la Fugue en état d’exaltation néanmoins calibrée et font de ce poème d’aspérité un haut-lieu de la création. Follement acclamés, ils reviennent, tout autres et porteurs du finale de substitution que Beethoven consentit à ses pusillanimes Viennois : et alors là, promenade joueuse, moqueuse, pourtant semée d’embûches un rien sournoises. N’empêche : dans cette pièce en 6 actes, vous préférez, si c’était du Shakespeare, un Roi Lear jusqu’au bout, ou bien un 6e acte conclusif genre Nuit des Rois ? Certes pas une pensée en solde (ce ne saurait être chez Ludwig), mais au jeu de dés l’apparition d’autres figures…


Une Arche d’Alliance

Au fait, le Saint des Saints, l’Arche d’Alliance de sentiment et esprit, ne serait-ce pas, encore mieux, le 14e, avec ses 7 mouvements, eux, insécables, inégaux dans le temps et d’ordre immuable ? Les Auryn y sont aussi magnifiques de concentration, avec la question désolée du début, ce creuset lent de fugue serpentine (toujours l’oxymore), le passage d’autres elfes surgis des horizons du doute, pour aller s’immerger dans la noble variation infinie d’un andante qui se révèle tour à tour prière, danse, tractatus logicus ou berceuse au trille de vie intérieure, adulte et pourtant sans protection – sauf si se maintient le Spirituel dans l’art… Etonnants aussi les chants éperdus d’oiseaux pour un presto qui a la folie de l’étrange et d’un variateur de vitesse avec trous de silence glacial, avant la désolation solitaire d’un court adagio (« L’Inachevé » ?) et la lancée dans la chevauchée d’un finale n’obéissant qu’à la seule injonction poétique : « il faut être absolument moderne »… Fonction qu’accomplissait déjà le 12e (op.127), ouvert par ses Propylées aux vides silencieux et aux piliers solennels sur l’adagio et ses variations si lentes, hymne à la joie intérieure et au progrès de l’âme. Pour que se conclue dans le tourbillon joyeux mais haché du scherzo puis la danse tantôt très terrestre et tantôt immatérielle d’un finale qui s’échappe à soi-même vers les hauteurs imaginaires d’un autre monde que prépare le trille généralisé.


Les promenades de Ludwig

Mais encore quelles beautés dans le parcours des op.18 ! L’adagio du 1er – Roméo, Juliette ou pas de théâtre du tout – s’asphyxie de sanglots, la Malinconia du 6e retentit d’appels mystérieux, tandis que son 1er allegro en son allant de gaieté zoome sur la promenade ludwigienne, mains derrière le dos, cherchant d’oreille malade les oiseaux pour les faire entrer dans son quatuor… Avec le 4e, éloge de la fuite au prestissimo, tourbillon sur les collines et dans la plaine, en écho du 10e (op.74) où « Les Harpes » ponctuent de très délicieuse légèreté un discours complexe, puis tout à coup en presto se prennent à tourner sans fin sur un motif motorique en boucle et digne d’une Ferrari… Selon son âge – et donc sa culture beethovénienne, puisqu’il paraît que Ludwig Van n’est plus, même chez les musiciens en années d’apprentissage, l’indispensable, l’évident maître-compagnon -, on se reporte donc, après concerts, aux témoignages discophiliques de naguère, non pour un palmarès, mais pour mieux situer les Auryn. Les Budapest ? Plus rudes, presque abrupts, un peu comme les Vegh. Les Italiano, à l’inverse égaux, métaphysiciens harmonieux. Ici, peut-être synthèse « moderne », et plus ouverte à tous les vents d’une inspiration sinon changeante, du moins tour à tour très rigoureuse puis éprise de liberté sonore. Peut-être le travail sur les œuvres d’aujourd’hui dont on sait les Auryn volontiers artisans communique-t-il à leur intégrale ce souffle vers l’inconnu ? Mais quand il se retournent vers le Père du quatuor, Haydn, dont ils sont des interprètes privilégiés, ne puisent-ils pas à cette source d’intelligence novatrice et humoristique des forces que leurs bis de chaque soir, si généreusement dispensés, illustrent en toute inventive relecture : ainsi d’extraits dans l’op.76/4, un doux et complexe recueillement préfigurant Beethoven, l’op.64/4, pause tranquille de promenade au Prater, l’op.31/1, tourbillon hanté qui vire à la valse, ou l’op.76/6, descente en soi-même pour y retrouver la liberté de la pensée.


Et ensuite…

« Enseignements à tirer » de cet événement ? D’abord : il ne suffit pas de « programmer » une série si séduisante soit-elle, il y faut un témoin qui prépare et prolonge les concerts. A ce titre, le « petit livre » d’analyse et de synthèse, confié à un spécialiste du Quatuor et de Beethoven, constituait un compagnon précieux, d’écriture précise, sans jargon, et riche en échappées historiques et poétiques. Grâces en soient rendues à son auteur, Bernard Fournier, lui-même conférencier en deux « avant-concert ». Ensuite, et sous forme de proverbe rassurant : « Patience active est souvent récompensée ». Car arriver, fin septembre, à remplir aux 2/3 – ou davantage : début et fin du cycle – la Salle Molière pour 6 concerts exigeants signifie qu’on n’a pas seulement réussi à refédérer les « Musicadiens ». Ce qui est déjà bien, et témoigne de la fidélité de ce sympathique microcosme – mais celui-là aussi prend de l’âge, et il faut y ajouter « un sang neuf ». Celui des étudiants-musiciens se renouvelle constamment (Conservatoire Régional ; Villeurbanne ; CNSM : mais « le Quai Chauveau » n’abrite plus la session des Musicades comme aux années 90,et « rentre » tard, tout comme l’Université), et des enseignants de lycées ont pris la relève pour amener d’encore plus jeunes spectateurs, ce qui est certainement une « voie à continuer d’explorer ». D’une façon plus générale, l’exemple réussi est à analyser pour le(s) public(s) d’une grande agglomération : non en termes de concurrence entre les «honorables sociétés » organisatrices, mais pour une incitation renforcée et coordonnée. La musique de chambre, y compris dans ses formes de récital plus « soliste », peut rassembler, notamment par un projet cohérent et audacieux ; une réussite « isolée » ne soustrait pas, elle additionne, et multiplie les «désirs d’avenir ». En d’autres termes, tout cela ne doit pas se faire combat d’aînés vitupérant les supposées inculture et paresse des cadets, mais dialogue constructif qui sans nier les obstacles agit pour les réduire, en s’efforçant aussi d’associer à ce « service public » de la culture musicale ce que des pouvoirs…publics (ou davantage privés) accepte(ro)nt d’encourager.
Allez, au-delà des vœux qu’inspire cette intégrale, une devinette en coda : qui a écrit – peut-être entre Rhône et Saône, si on s’en tient à la 2nde invocation scientifique ? – : « Audace aussi géniale peut-être que celle d’un Lavoisier, d’un Ampère, l’audace d’un (Beethoven) expérimentant, découvrant les lois secrètes d’une force inconnue, menant vers le seul but possible, l’attelage invisible auquel il se fie et qu’il n’apercevra jamais ! » Réponse sur le site de classiquenews, comme si « nous y étions »….

Lyon. Salle Molière, du 24 au 30 septembre 2009. 20 ème festival Les Musicades : intégrale des Quatuors de Beethoven par le Quatuor Auryn (Matthias Lingenfelder, Jena Oppermann, Stewart Eaton, Andreas Arndt). Enregistrement des Quatuors de Beethoven par le Quatuor Auryn chez Tacet.

Rencontres Contemporaines. Monastier-sur-Gazeille (43) et Dardilly(69) Les 24 et 25 octobre 2009

Rencontres Contemporaines

Monastier-sur-Gazeille (43) et Dardilly(69). Les 24 et 25 octobre 2009

Œuvres de Graciane Finzi, Sophie Lacaze, Ivan Bellocq, Mozart par l’Ensemble Hélios

La Haute-Loire : son art roman, son Festival de la Chaise-Dieu, ses lentilles. Et pas forcément pour les happy few, depuis 15 ans, ses Rencontres Contemporaines. Pour la 15e édition, on décentralise aussi, et après Le Monastier, Dardilly près de Lyon. L’Ensemble Hélios joue Graciane Finzi (création), Sophie Lacaze et Ivan Bellocq, des partitions à découvrir…

Les grands frères et les grandes soeurs
Selon le « petit » festival de Monastier sur Gazeille, il y a eu « les grands frères, Manca de Nice, Musica à Strasbourg, Présences à Paris, Why Note à Dijon » et leur dynamique permettant justement le surgissement de ce qu’on ne saurait pourtant appeler par citation analogique des « histoires minuscules », fût-ce en pays vellave (du Velay, pays volcanique en Massif Central). Mais pas de complexe d’infériorité : 14 ans « d’improvisations, de créations, de présentations des jeunes talents, et d’un mode original (et très « terrain ») de relations avec le public ». Juste le temps d’un week-end, et aussi de proposer aux spectateurs, souvent en dialogue avec les auteurs, des partitions neuves ou toutes récentes de Thierry Escaich, Adrienne Clostre, Gilbert Amy, Luis de Pablo, Philippe Gouttenoire, Bruno Ducol, Jean-Christophe Rosaz, Daniel d’Adamo, Robert Pascal et bien d’autres. Et sans jouer les oppositions faciles entre Ville et Espace Rural, de « faire résonner au cœur de la Haute-Loire une musique trop fréquemment réservée aux citadins ». Car le public, « là-haut, est majoritairement local : se mélangeant à ceux plus habitués et venus de loin, des gens qui vont rarement ou jamais au concert, ou pas pour cette musique-là », selon le témoignage d’une compositrice. Ou pour reprendre le prière d’insérer de 2009 : « Montrer avec simplicité et enthousiasme que derrière son voile intellectualisant et son image hermétique, la musique contemporaine est avant tout source de plaisir…Sans a priori de courant, d’école ou de style, compositeurs et interprètes présentent les œuvres, grâce à une approche musicale, historique et esthétique, et invitent à une rencontre informelle après chaque représentation. »

Et la mer l’amour ont l’amer pour partage
On disait : compositrices. Et c’est vrai que par le passé tout comme cette année, les auteures et musiciennes interprètes ont ici gagné le droit de parité. En 2009, elles inversent même la tendance : Graciane Finzi et Sophie Lacaze en face d’Ivan Bellocq, et l’Ensemble Helios, 3 instrumentistes à cordes et une flûtiste. Il est vrai que dans le quatuor compositeur s’invite Wolfgang-Amadeus, mais celui-là aimait tant les femmes, en « parlait » si bien que c’est comme s’il en était une aussi, « parla d’amore con me », ainsi que dit cet ardent-encore-ambivalent de Chérubin… De Graciane Finzi (née en 1945), multi-laurée (Prix SACEM, Georges Enesco, SACD, Institut de France), dont l’œuvre est riche d’une centaine d’opus dont 7 opéras, on peut rappeler la déclaration d’amour à « La Musique : la lire, la jouer, l’inventer, la travailler, la chanter, la pleurer, l’oublier, la retrouver toujours. » Les Hélios créent « Océan, mer » dont la compositrice dit qu’il « ne faut pas imager les mots par des sons : simplement s’en imprégner, les suggérer et se laisser porter par l’atmosphère qui se dégage de chaque texte. » Et ces 6 textes, majoritairement XIXe (Hugo, Corbière, Verlaine,Rimbaud…) sont ouverts par l’un de ceux qui seraient les oubliés du baroque français si les livres de Jean Rousset n’avaient pas attiré l’attention sur ce moment capital de la poésie française qu’on disait jadis « classique » pour le XVIIe. De Pierre de Marbeuf, donc :

« Et la mer et l’amour ont l’amour pour partage, Et la mer est amère et l’amour est amer, L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer, Car la mer et l’amour ne sont point sans orage…. »

Au jeu de la splendeur, de « l’ostentation et de la métamorphose » baroque ou…hugolienne, Graciane Finzi oppose « La lune à la fenêtre », une partition établie en 2004 sur le hai-ku japonais (également du XIXe), dans une nouvelle version de cette partition pour les Hélios qui célèbre aussi la solitude : « Nuit courte. Courte est la nuit. Je longe la rivière. Aucun pont pour traverser. Longue journée. Le reste de ta chanson, je l’écouterai dans l’autre monde. L’autre monde. Coucou. » Ici, les musiciennes sont aussi récitantes du texte ou le déclament. Sophie Lacaze (née en 1963, qui a suivi l’enseignement de Donatoni, Manoury et Aperghis, récompensée par un tout jeune Prix Lycéen pour les compositeurs) cherche aussi du côté de la fin du XIXe, mais de l’autre côté de la planète. Henry Kendall, « l’un des pères de la poésie moderne australienne », est inspirateur pour pour Broken words (2000) : « ce sont les mots cassés d’occasions aveugles, quand le monde était venu entre moi et mes rêves… » : d’abord évocation des paysages immenses du bush, puis rythmes des cérémonies rituelles des Aborigènes, et la fusion de ces deux cultures.

Le Soleil Noir d’un Desdichado russe
Ivan Bellocq (né en 1958), compositeur d’abord autodidacte puis élève de Max Deutsch et Olivier Greif, et aussi flûtiste, montre un art intrigant des titres : Symphonie déconcertante, Hallucination, L’envol de la locomotive sacrée. Et un choix de poésies exigeant (René Char) et très original, ainsi pour son Soleil Noir (2004) , du Russe Alexandre Karvoski (1932- 2005), persécuté par le régime stalinien et à peine connu en France dont pourtant il utilisait la langue pour son écriture « d’espace surréaliste ». « Très-petit » (« petit tas de très petites choses très petit monde de frémissements de conciliabules très amoureux très petitement durée très-petite durée très précieuse »…) doit être joué sous écran reproduisant la mise en espace typographique très…particulière de l’auteur. Et Ivan Bellocq a composé « effets spéciaux pour climat musical déroutant : la parole est présente pour dire un contenu verbal mais aussi comme élément sonore de scansion, sifflement, percussion ». Karvoski avait approuvé cette musicalisation, et Ivan Bellocq témoigne ainsi de sa fidélité admirative pour les souffrances et le courage d’un poète maudit….

Ce « Soleil noir » (d’une plus-que-mélancolie nervalienne) sera contrepointé par les deux Quatuors avec flûte (K.285) de Mozart : on sait que l’instrument de Pagapeno…n’enchantait guère Wolfgang (« du concerto pour flûte de 1778 : « Sitôt que je dois écrire sans arrêt pour un instrument que je ne peux pas souffrir je deviens complètement ankylosé »), mais ce sont œuvres où le mouvement lent a du lyrisme, voire du pathétique. Graciane Finzi, Sophie Lacaze et peut-être Ivan Bellocq (« Mozart, j’ai renoncé à l’avoir au téléphone », avoue l’inlassable et enthousiaste fondatrice-directrice des Rencontres, Pyet Vicard) commenteront les partitions pour le public, et même Graciane Finzi le fera avec les collégiens du Monastier. La nouveauté de 2009, c’est que la Haute-Loire « descend » vers la métropole lyonnaise pour présenter une version de son concert vellave, et que cette évangélisation culturelle de plaines et collines devrait attirer l’attention des Rhodaniens soucieux d’art contemporain….

Rencontres Contemporaines, samedi 24 (Monastier sur Gazeille, 43, Bibliothèque, 18h) et dimanche 25 octobre (Dardilly, 69, « L’Aqueduc », 11h). Ensemble Hélios. Œuvres de Graciane Finzi, Sophie Lacaze, Ivan Bellocq, Mozart. Information et réservation : 04 78 64 82 60, 06 22 62 20 60 ; www.rencontres-contemporaines.com

Illustration: Ensemble Hélios (DR)

Entretien avec Martin Engstroem, directeur du Festival de Verbier Réalisé en août 2009

Martin Engstroem, Directeur du Festival de Verbier
Entretien au Festival, juillet 2009

Le fondateur et directeur artistique du Festival de Verbier, Martin Engstroem, était « venu du froid », plus précisément de Stockholm où il est né et a passé sa jeunesse. Très tôt en contact avec l’art et tout spécialement avec la musique, il est devenu « accompagnateur et passeur » des artistes internationaux. Et ses activités de multiples formulations – conseil, organisation, contact – lui ont permis, le moment venu – au début des années 1990 – de « faire jouer » à tous les sens du terme bien des interprètes dont beaucoup étaient devenus des amis, dans le cadre d’une station suisse où l’été semblait un rien somnolent. Ce grand professionnel de la communication et de la réalisation musicales, tout spécialement tourné vers le monde russe – Evgueni Kissin, Maxim Vengerov, Anna Netrebko, pour évoquer seulement quelques uns des « moins aînés » -, « n’a eu qu’à ouvrir ses carnets pour faire de son Festival un haut-lieu exigeant et prestigieux. Un Festival qui est marqué par la belle aventure d’Orchestres spécifiquement réservés aux jeunes musiciens, placés sous la direction d’illustres chefs, et qui donnent des concerts à Verbier même, puis en tournées internationales. Au cours de la session du 16e anniversaire, rencontre-évocation avec Martin Engstroem des grands principes et objectifs du Festival, à 1500 m. d’altitude….

Dominique Dubreuil Dans votre « message de bienvenue » pour la plaquette du 16e Festival, vous évoquez « une véritable communauté d’amis, d’artistes et de fidèles qui se construit inlassablement année après année » et « un programme reflet de l’excellence artistique dont je suis particulièrement fier ». Vous vous placez ainsi dans le collectif, vous qui êtes le « Patron »…
Martin Engstroem D’une certaine manière, on pourrait en effet mettre en avant le côté « chef d’entreprise » de cette grande communauté : 50 concerts en 17 jours, 260 artistes présents, 35.000 billets vendus. Et pour concevoir, organiser, réaliser tout cela, un groupe installé en permanence à Vevey qui en juillet compte environ 120 personnes, salariées ou bénévoles. Avec des structures techniques non négligeables : un mois de chantier pour 40 personnes, 40 semi-remorques et 80 tonnes de matériel. Et un chiffre d’affaires tout de même considérable : plus de 7 millions de francs suisses . Avec un impact estimé sur l’économie régionale de 12 millions…
D.D. Et des particularités d’ordre financier ?
M.E. Oui, nous sommes assez contents d’annoncer que la billetterie elle-même assure 34% des recettes, tandis que ce que nous appelons « les subsides » (les subventions) est à hauteur de 24%, le reste (42%) venant des sponsors, fondations et amis….
D.D. Mais avant tout vous êtes un musicien…
ME. Dans l’âme, certainement ! Pas au-delà d’un honorable niveau instrumental, malgré des études de piano et de violon dans ma jeunesse… Mais prolongées à l’Université Suédoise en Histoire de la Musique, où parallèlement à la musique, j’ai aussi fait un cursus complet de russe. Ma « carrière » professionnelle a commencé par l’organisation de concerts au Musée de Stockholm , puis dans la capitale avec D.Fischer-Diskau, Antal Dorati, Wolfgang Sawallisch, et des «jeunes compatriotes » qui ont ensuite fait leur chemin : Staffan Scheja, Frans Helmersson, Roland Pöntinen… Au début des années 1970, j’ai gagné Londres, puis 3 ans plus tard Paris, et j’ai continué cette activité passionnante et multiforme de conseiller, d’agent musical, de consultant puis de vice-présidence dans des éditions de disques (Deutsche Grammophon), d’organisateur de concerts. Travailler avec Birgit Nilsson, Jessye Norman, Lucia Popp , Leonard Bernstein et tant d’autres, quelle chance ! Mes études puis de nombreux voyages en Russie m’ont mis tout particulièrement au contact des artistes slaves, et des amitiés de dizaines d’années se sont nouées, ainsi avec Youri Temirkanov, Stefan Kovacevic, Micha Maisky, comme autrement avec Martha Argerich.
D.D. Et vous avez au début des années 90 «découvert » la vocation musicale d’une station suisse, Verbier…
M.E. Oui, habitant en Suisse depuis 1987, j’avais fait du ski à Verbier, j’y ai acheté avec ma famille un chalet, et j’ai adoré cette station…que je trouvais un peu « désoccupée » en été… 7 ans plus tard naissait donc le « Verbier Festival & Academy », pour créer « une communauté d’esprits créateurs ». Et pour faire que les artistes trouver là une atmosphère unique, où le travail individuel et collectif se vit au milieu d’une très belle nature qui favorise la solitude si on la désire, et d’une ambiance de « grand et haut village » de vacances, conviviale, pas mondaine, décontractée… Le public participe à cette vie studieuse des artistes qu’il retrouve non seulement dans des répétitions « ouvertes », des classes de maître, mais dans les lieux de détente… C’est aussi pour les artistes qui ne se sont pas encore rencontrés de faire connaissance en préparant des programmes pour eux nouveaux, ou dans une configuration originale d’interprétation.
D.D. Et puis il y a eu l’aventure de création orchestrale ?
M.E. Oui, c’est bien mieux que d’inviter des orchestres, même prestigieux ! Nous sommes en 2009 au 10e anniversaire de la fondation du Verbier Festival Orchestra, dont l’idée forte a été et demeure d’offrir aux jeunes musiciens de très bon niveau et de talent prometteur une armature de formation sous la direction de grands chefs, avec la possibilité de jouer non seulement dans le cadre du festival mais aussi dans des tournées internationales. Les jeunes ainsi sélectionnés aux quatre coins de la planète – plus de 1000 candidats en 2009, pour une centaine de « postes » ! – travaillent à Verbier sous la direction de « coaches » venus du Metropolitan Opéra, avec le parrainage de celui sans lequel il n’y aurait pas eu cette aventure, James Levine. En 2009, c’est Charles Dutoit qui nous a fait l’honneur de prendre le relais, et qui sera sûrement par son charisme, par son attention aux jeunes, le digne successeur pédagogue de J.Levine. Il a accepté de diriger des partitions passionnantes et rares, la Symphonie Alpestre de Richard Strauss et la Turangalila de Messiaen… Et « dans la foulée », il y a eu le Verbier Chamber Orchestra, qui depuis cinq ans applique à la Chambre les principes de son « aîné » : ce sont là aussi des « anciens »-tout est relatif !- du Symphonique, et cette année ils jouent sous la direction de Gabor Takacs-Nagy.
D.D. D’une façon générale, on peut dire que vous avez toujours voulu mettre à l’essai et en avant les jeunes talents, et que dans certains cas vous êtes en « avant-garde »…
M.E. Le cas le plus « spectaculaire » dans la période récente, c’est évidemment un certain pianiste chinois, parfait inconnu des médias quand nous l’avons invité pour la 1ère fois, et qui s’est fait…une petite réputation internationale : Lang Lang ! L’esprit de Verbier permet d’ailleurs qu’ensuite des rencontres fort importantes pour le mûrissement du soliste se produisent, comme lorsque Valeryi Gergiev a « fait travailler » Lang Lang et sans doute l’a fait évoluer. Mais je suis aussi heureux d’apprendre que des jeunes du Verbier Orchestra se font admettre sur concours et titres dans les plus grandes formations mondiales : parmi eux il y a sans doute de futurs et virtuels solistes dont on reparlera, et en tout cas des instrumentistes de premier plan dans les collectifs orchestraux. Le dispositif actuel se complète avec la Verbier Festival Academy, qui offre aux jeunes artistes tout un ensemble de classes de maître, d’ateliers ; en 2009, c’est Kurt Masur qui a accepté d’ouvrir la classe de direction d’orchestre. Et je ne citerai qu’un autre nom d’immense conscience artistique, qui ne se donne pas seulement dans les concerts, mais rayonne pédagogiquement : Thomas Quasthoff… Tout cela est accessible au public, qui peut ainsi se former, en, tout cas se passionner pour l’échange. Et puis il y a les « déjà confirmés » par la voix internationale, que j’invite après les avoir écoutés en concerts et qui montreront ici leur talent – parfois à « tempéraments « opposés, comme les deux violoncellistes Sol Gabetta et Marie-Elisabeth Hecker-, ou avec une fougue très spectaculaire – la pianiste chinoise Yuja Wang (qui revient cette année) -, ou un pianiste déjà très en réflexion sur son art, comme David Fray… Ou alors une personnalité particulièrement originale et riche comme la toute jeune Lera Auerbach, une grande virtuose qui est tout autant poète et compositrice – un opéra qui sera créé en 2010 par le Theater an der Wien.
D.D. Vous préférez en musique contemporaine les compositeurs-interprètes, et de toute façon vous n’aimez pas ce qui est trop abrupt, difficile….
M.E. Disons que le trop-rigoureux, le trop-expérimental n’appartient pas à mon domaine ni privé, personnel, et encore moins pour le « public », qui, ici, comprendrait mal des programmations trop audacieuses et en recherche d’un langage en évolution rapide, à plus forte raison en rupture. Ou alors je suis davantage en osmose avec des compositeurs au langage plus « traditionnel » – mais que veut dire ce terme, en fait ? -, en osmose et en amitié comme avec Rodion Shchedrin . Pour ces partitions du XXe, et en fonction des demandes du public, je préfère des événements ponctuels et spectaculaires à la fois, ainsi la Turangalila en 2009.
D.D. C’est vous qui décidez, en 1ère et dernière instance !
M.E. Ah oui, je suis le seul maître à bord, en tout cas le grand maître, et j’assume ! Il en va de même pour des domaines qui peuvent sembler absents des programmations…
D.D. Comprendre : le baroque !
M.E. Pas dans tous ses états, puisque nous nous occupons cette année des 4 Saisons de Vivaldi, mais en version 4 pianos, ce n’est pas très baroqueux ! Que voulez-vous, je ne sens pas trop cette musique-là, jouée dans cet esprit. Ou alors j’invite un peu « à contre-emploi » : Jean-Christophe Spinosi dirige certes ici le Verbier Orchestra dans Vivaldi, mais en même temps Mozart et Fauré, et Philippe Jaroussky fait de la mélodie française fin XIXe !
D.D. Une « structure » importante et originale demeure celle des Amis de Verbier ?
M.E. Oui, ils sont là depuis le départ, ces Amis véritables sans qui le Festival ne serait pas ce qu’il est devenu. Regroupés en trois associations, ils sont maintenant un millier, dont le rôle est souligné par leur part des achats des billets : dans chaque session, presque la moitié du total des billets achetés. Leur contribution financière « spéciale » leur apporte aussi, comme c’est légitime, des avantages par rapport aux placements dans les concerts, aux informations en avant-1ère, et la participation à des activités spécifiques. Il y a leur présence de bénévolat dans le déroulement du Festival, et leur action auprès des Verbier Orchestra les « distingue »- comme visiblement leur badge bleu et blanc !- : ils accueillent des jeunes musiciens, mettent des logements à la disposition du Festival, organisent des dîners d’après-concert avec les artistes. Et leur contribution financière « exceptionnelle » permet de surmonter des difficultés conjoncturelles, ou de réaliser un projet audacieux qui oriente Verbier au-delà de sa réussite ponctuelle, comme ce Don Giovanni qui vient de se dérouler dans des conditions artistiques saluées par tous.
D.D. En somme, Verbier, ce n’est pas seulement le très visible et…un rien de mondanité qui se montre !
M.E… Il y a cet aspect des choses que vous dites. C’est vrai que la clientèle du Festival est plutôt…socialement aisée, mais Verbier c’est aussi un rayonnement qui touche les jeunes – musiciens, bien sûr, mais aussi « spectateurs », par les concerts ouverts qui ont lieu tard le soir, le off sous différentes formes qui anime rues et carrefours de la station, les classes et les répétitions. Et puis, toute l’année, il ne faut pas oublier notre action pédagogique de sensibilisation « sur le terrain » du Val de Bagnes, les ateliers pour enfants par exemple, nos concerts pendant le Festival même… C’est notre « réponse » à l’aide des partenaires institutionnels –ainsi, au-delà du Val, le Canton du Valais lui-même –, et à la conception que nous avons de la musique-partage. D’ailleurs nos « visiteurs » demeurent majoritairement « suisses » (57% du total en 2008, dont 80% de Suisse Romande), si parmi les autres nationalités presque le quart (23%) vient de France. Et puis il faut désormais compter avec le rayonnement internautique : 800.000 connexions pour les concerts diffusés en direct ou différé sur medici-arts et arte-tv !
D.D. Vous m’avez dit que votre œuvre préférée du domaine russe était Guerre et Paix de Tolstoï.
M.E. Au-delà de l’immensité esthétique de l’œuvre, un beau titre pour évoquer la stratégie, militaire, politique, intellectuelle ! Cela symbolise surtout les combats… pacifiques pour l’art, n’est-ce pas ?

Propos recueillis par Dominique Dubreuil au Festival de Verbier. 24 et 26 juillet 2009

Nelson Goerner, piano. Entretien au Festival de Verbier , juillet 2009

Nelson Goerner, piano.

Entretien au Festival de Verbier , juillet 2009

« Grande humilité de l’interprète »
Nelson Goerner peut être regardé comme un généraliste du piano romantique. Et un hôte privilégié de la Suisse, où Martha Argerich lui permit de venir très tôt suivre l’enseignement de Maria Tipo. Particulièrement attaché aux œuvres de Chopin – qu’il joue et enregistre aussi sur instruments d’époque -, de Schumann et de Schubert, il a inscrit ces compositeurs dans les programmes du festival de Verbier qui l’a réinvité en 2009. Mais cette « spécialisation » ne limite pas du tout ses curiosités et ses interventions, dans le domaine soliste comme chambriste. Nous avons justement pu le rencontrer au moment où il interprétait le 1er Quatuor op.15 de Fauré puis revenait en duo à Schubert…

Dominique Dubreuil. A l’image de Martha Argerich, vous avez d’abord essentiellement porté votre répertoire vers les grands romantiques du XIXe…
Nelson Goerner. C’est vrai que Martha Argerich a follement impressionné le jeune adolescent que j’étais quand elle est venue en Argentine donner son premier grand récital de retour au pays, après la chute de la dictature militaire; elle constituait pour moi un mythe vivant… Et alors j’ai eu beaucoup de chance : elle a voulu écouter des jeunes pianistes de sa terre natale. J’ai joué devant elle une Ballade de Liszt, je crois qu’elle a trouvé mon travail intéressant. La bourse qui m’a été décernée grâce à elle – il me semble qu’il n’y en a pas eu d’autre ensuite – a permis à mes parents de m’envoyer étudier en Europe. Et là, en Suisse, j’ai pu suivre entre autres l’enseignement formidable de Maria Tipo. Martha, elle, a toujours manifesté un souci très sincère et enthousiaste pour la jeunesse musicienne. C’est aussi par admiration pour elle que j’ai exploré Chopin, Rachmaninov, Liszt et Schumann avant tout, ceux qu’elle joue comme personne.

D.Dubreuil. Mais vous n’avez pas forcément choisi les œuvres les plus fréquentées…
N.Goerner. Oui, par exemple, j’ai travaillé la dernière partition écrite par Schumann, les « Variations Geisterthema », qui sont très « controversées », et où d’ailleurs il reprend un thème de son récent concerto pour violon en « croyant » que cela lui a été dicté par « les esprits ». Cette œuvre ultime n’est pas du tout spectaculaire, elle ne met pas en valeur le virtuose, mais elle pose la question de l’inspiration dans ce qu’on peut appeler le cadre de la folie qui arrive. Car à cette époque, Schumann est en train de « passer de l’autre côté du miroir ». Sont-elles un peu une redite, une répétition monocorde et sans réelle inspiration, ou au contraire – ce que je pense – un regard sur ce que nous ne savons pas voir et entendre ?

D.Dubreuil. Toutes vos « affinités électives » vous reconduisent le plus souvent vers le monde allemand ?
N.Goerner. Sauf Chopin, et Liszt qui est un peu citoyen européen ! Mais c’est vrai, ma grande période passionnelle va de Beethoven à Liszt. Ce qui n’empêche pas que je sois fortement sollicité , « plus tard », par la musique française, fin XIXe et début XXe en particulier. Ainsi j’ai joué les deux concertos de Ravel que j’aime particulièrement. Et puis il y a Fauré qui me fascine dans cette période complexe, où j’ai par ailleurs peu touché aux Grands Russes comme Moussorgski puis Scriabine.

D.Dubreuil. Et où il y a la figure intimidante de Debussy…
N.Goerner. C’est bien le problème, le père de Pelléas et des grands recueils de piano fait de l’ombre à tous par son génie « universel », dans tous les domaines de l’écriture. Mais il y a dans Fauré –même si on peut penser que c’est « un cran en dessous » dans l’ordre de la création et de la modernité – un ton, une subtilité, une sensibilité harmonique extraordinaires. Et quand il entre dans les années de la vieillesse, où par ailleurs sa surdité contribue à l’emmurer, ses œuvres pour piano comme sa musique de chambre deviennent presque un continent nouveau, et qui est très établi sur une idée forte de la mémoire, d’une reconstruction du Temps : les derniers Nocturnes, surtout le 13e, les Barcarolles, les Quintettes, le Quatuor, le Trio…

D.Dubreuil. Et même le 1er Quatuor qui leur est bien antérieur, encore très fin XIXe…
N.Goerner. Mais c’est ce qui est exceptionnel dans cette partition : l’op.15 a la grâce, la fraîcheur, l’élégance de la jeunesse. Un ton aristocratique, une noblesse dans les thèmes, une pudeur aussi qui ne cache pourtant pas la tendresse et la profondeur, comme pour toute la méditation douloureuse qu’est le mouvement lent. Oui, c’est la jeunesse du monde qui s’exprime là, et il faut se montrer digne de ce que confie Fauré à ses interprètes, ne pas vouloir s’imposer en soliste parmi ses partenaires.

D.Dubreuil. On pourrait penser de façon analogue pour le génie de Schubert, même s’il n’a pas eu le temps de connaître cette durée de l’âge, qui fait voir autrement les lignes et les couleurs de la vie : cela ne s’impose jamais par le fracas d’une virtuosité, ou même l’ardeur d’un héroïsme de spectacle…
N.Goerner. Schubert, je l’ai eu en vénération depuis l’enfance, mais je l’ai abordé pianistiquement bien plus tard que Chopin. Peut-être parce qu’il faut plus de temps pour saisir son originalité, sa situation dans l’écriture de son époque, et aussi son rapport essentiel avec le monde poétique, à la différence de Chopin qui construit son œuvre dans une sorte d’abstraction par rapport aux mots, aux phrases… Dans Schubert , il y a très souvent le « souvenir » d’un lied, y compris pour des œuvres instrumentales : écoutez la figure du tremolo dans son 15e Quatuor ou au début de la Fantaisie D.934 pour piano et violon, on la retrouve aussi dans des lieder sur des textes de Schiller.

D.Dubreuil . Et pour vous elle prend une signification précise ?
N.Goerner. Il me semble que c’est un tremblement de tout l’être, un pressentiment…

D.Dubreuil. Il faut pressentir quoi ?
N. Goerner. La mort qui vient, même si Schubert est à ce moment-là encore un homme jeune, mais déjà marqué par la maladie qu’il a découverte en lui… Il y a aussi le pressentiment du risque de vieillesse, de la perte des forces. Et ces sentiments très forts surgissent quand on ne s’y attend pas , avec une violence terrible, comme dans les 3 Klavierstücke de 1828 que je viens de jouer en concert…

D.Dubreuil. Iriez-vous jusqu’à voir en lui une sorte de maître de philosophie, au-delà du génie compositionnel ?
N.Goerner. A son époque, d’autres sont bien plus cela : Beethoven, évidemment, et les poètes, Hölderlin, Novalis. Et il reste toujours chez lui, à n’importe quel moment de l’oeuvre, un très haut degré de spontanéité, un rejaillissement possible qui est l’envers immédiat de son pressentiment mortel.

D.Dubreuil. Dans quel état d’esprit faut-il continuer à l’aborder, même quand on sait avoir maîtrisé bien des problèmes, de technique, d’écriture, d’architecture ?
N.Goerner. Dans un sentiment de grande humilité. De toute façon, nous les interprètes devons toujours rester dans cette humilité, nous qui ne sommes que des transmetteurs de message. Mais avec Schubert plus particulièrement, cela ne fait aucun doute.

Propos recueillis au Festival de Verbier, 24 et 26 juillet 2009. Lire aussi notre compte rendu du récital de Nelson Goerner avec le violoniste Julian Rachlin au festival de verbier 2009

David Fray, piano. Entretien Festival de Verbier 2009

Entretien avec le pianiste David Fray au Festival de Verbier, le 23 juillet 2009

« Grand monde, où es-tu ? »
Le jeune pianiste David Fray s’est rapidement fait connaître au concert, et aussi au disque ou même au dvd (chez Bruno Montsaingeon) : là , davantage Bach, « fût-ce associé » à Boulez… Invité en 2009 à Verbier il a pu écouter et rencontrer Radu Lupu – intensément admiré – , avant de jouer en duo avec le violoniste Valeriy Sokolov : nous avons pu l’entendre en récital « chanter dans son arbre généalogique », celui de J.S.Bach, mais aussi venir au concert en interprète de Schubert, bien différent. Et comme il l’a « cité » par le second bis de son concert, il peut arriver qu’en bon romantique allemand, on vienne, par les Scènes d’enfants schumaniennes, « de pays étrangers »… Echange d’impressions…

Dominique Dubreuil. Votre récital donnait presque la sensation que vous étiez « double », Schubert d’abord, très « réservé », puis Bach, avec l’image plus « familière » que vous avez pu en donner dans vos disques et les émissions qui vous ont été consacrées….
David Fray. Ce qui est fait est fait, et on a le temps de changer : je revendique le droit de « bouger », d’une période à l’autre de la vie. Un concert, c’est une image photographique, arrêtée, un instantané de notre évolution. Et la particularité de notre vie artistique, c’est que notre métier, le résultat de notre apprentissage, tout cela se fait devant des spectateurs, qui eux-mêmes sont rarement les mêmes d’un temps, d’un lieu à un autre. Et puis il y a tout ce que nous décidons de modifier dans l’interprétation des œuvres, tout ce qui est flexible d’un soir à l‘autre, selon l’inspiration, selon la façon dont nous sentons le public – et peut-être que nous nous trompons, mais cela peut se passer presque à notre insu, en particulier si nous nous sentons « portés » ou au contraire si nous constatons ou imaginons des réticences…

D.Dubreuil. Et d’ailleurs Schubert n’est pas tout à fait un compositeur comme les autres. Il est un « monde » pleinement original, il emmène très loin.
D.Fray. Oui, et l’interaction entre sa musique et les auditeurs fait qu’avec lui nous nous sentons « en charge » du public, comme si nous avions à le prendre par la main, pour l’emmener dans un voyage essentiel. Où ? Vers « un grand monde », ou un « beau monde » dont on se demande, comme dans le lied « Schöne welt » : « ou es-tu ? ». Qui le sait vraiment ? C’est en tout cas un lieu de solitude, comme Schubert, dans sa vie et quand il composait, l’a expérimenté constamment. On ressent bien que ce voyage qui figure dans les textes de bien des lieder et en esprit dans les œuvres instrumentales, c’est une grande métaphore de l’homme dans la nature, dans l’univers. Le rapprochement avec des tableaux romantiques allemands comme ceux de Friedrich est trop évident, je préfère interroger les « descriptions de la nature » dans la poésie des lieder. Car il y a là – et dans la musique instrumentale – toutes les questions qu’à son époque et encore maintenant on peut se poser. Nous aussi, les interprètes, il faut que nous trouvions une distance juste entre ce que « cherche à faire imaginer » la musique –même instrumentale seule – et ce que nous pouvons en traduire au de là de la technique surmontée. C’est une musique de la contemplation, et c’est cela que l’auditeur devrait ressentir en nous écoutant. Et aussi une musique où il faut accepter d’aller se perdre, parce que tout à coup « ça » nous échappe…


Un schubertien précoce ?

D.Dubreuil. Il semble que vous ayez été un schubertien très précoce…
D.Fray. Oh n’exagérons rien … Certes à 4 ou 5 ans, mon frère et moi avions été très concernés par un livre-disque sur Schubert ! Mais c’est bien plus tard que j’ai commencé à vouloir chercher ce qui peut se passer dans ses grandes partitions. Et curieusement c’est vers 16 ans, quand je travaillais au Conservatoire avec mon maître de piano, Jacques Rouvier, que je me suis mis à vouloir jouer…une immense partition comme la dernière Sonate en si bémol, la D.960. Rouvier a été un peu surpris, d’autant que ce n’était pas tellement son monde pianistique, et que je n’étais pas moi-même à ce moment dans ce type d’écriture et de travail. Mais comme il était très libéral avec ses élèves, il m’a encouragé à continuer d’interroger un musicien comme Schubert, à mon rythme.

D.Dubreuil. D’ailleurs Schubert, à l’intérieur du romantisme « invente » une conception du Temps.
D.Fray. Oui, et c’est par exemple ce que j’essaie de restituer dans les « Moments Musicaux » : un éclairage toujours changeant, mais comme si on était sur une scène complètement immobile. Et cela paradoxalement amène à une notion de pérennité, ou même d’éternité – comme l’a conçue Jean-Sébastien Bach. En ce sens, on pourrait parler de Schubert comme d’un compositeur philosophe, implicitement au moins.

D.Dubreuil. Vous parlez de cette musique – et sans doute des autres ! – dans un état d’esprit qui met en valeur l’ouverture sur les autres arts, sur la réflexion ?
D.Fray. J’ai eu culturellement beaucoup de chance « au départ », puisque mes parents enseignent la philosophie et l’allemand. Mais je suis certain que tout musicien – tout pianiste, en particulier ! – doit savoir ajouter à l’indispensable apprentissage d’une haute technicité une culture musicale et générale qui s’acquiert progressivement, se renouvelle au contact des personnes rencontrées, même dans le cadre des voyages qui sont imposés aux solistes errants que nous sommes : il y a les musées, les galeries, les librairies… Schumann et Liszt ne disaient rien d’autre que cela en « conseils aux musiciens » ! Et ce « savoir » que nous cherchons, il se découvre de plus en plus complexe : comme quand on ouvre une poupée russe…

D.Dubreuil. Pierre Boulez avec qui vous avez joué – et qui figure maintenant dans votre répertoire au disque – dit aussi la nécessité d’une culture très forte et ouverte, même si son opinion sur Schubert n’a jamais été très positive !
D.Fray. Sur ce dernier chapitre, il faut faire la part d’un certain esprit de provocation et d’une ironie… dont les formes évoluent d’ailleurs beaucoup. En tout cas j’ai trouvé auprès de Pierre Boulez un accueil qui m’a beaucoup aidé dans mes débuts publics, en me conseillant notamment pour accéder à des concours en Allemagne. Il m’a aussi aidé à mieux comprendre quelles lignes de force il pouvait y avoir dans l’histoire de la musique « rigoureuse », comment la construction polyphonique chez Bach se prolongeait vers l’Ecole de Vienne et ce qui a suivi. Je suis persuadé, en partie grâce à lui, qu’il faut un équilibre entre la culture musicale – y compris en y intégrant sans faiblir l’indispensable technicité – et « le reste », qui éclaire les années de formation, puis tout ce que nous devenons. Il faudrait que nous soyons des artistes avant d’être des musiciens, et à plus forte raison avant de vouloir devenir à n’importe quel prix des « grands pianistes » !

Propos recueillis par Dominique Dubreuil, Verbier, le 23 juillet 2009

Lire aussi notre compte rendu du récital de David Fray au festival de Verbier 2009, le 23 juillet 2009