Liszt: Alain Jacquon, Mario Stantchev… duo de pianosEcully-Musical (69), Maison de la Rencontre, Jeudi 5 avril 2012, 20h30

29ème saison d’Ecully musical
A partir de Liszt

Duo de pianos


Mario Stantchev


Alain Jacquon

Ecully (69), Maison de la Rencontre
Jeudi 5 avril 2012, 20h30

Ecully (69), Duo de pianos Mario Stantchev et Alain Jacquon, chemins croisés classique et jazz, à partir de Liszt, 5 avril 2012

La 29e saison d’Ecully Musical a été placée sous le signe lisztien : l’avant-dernier programme propose non pas un affrontement de pianistes (style pugilat d’époque Thalberg-Liszt…), mais des regards et des gestes croisés. Le « classique » Alain Jacquon et le « jazzman » Mario Stantchev lisent les ultimes et énigmatiques dernières pièces du compositeur, « tuilent », improvisent, inventent un dépaysement qui ne manquera pas d’intriguer les mélomanes en voyage dans l’Ouest lyonnais.


Musicam et circenses

On se rappelle une pièce très drôle de Mauricio Kagel – bientôt le demi-siècle, 1964 ! – où le compositeur argentin et grand maître du théâtre (musical) de l’absurde mettait en situation d’absolue rivalité deux violoncellistes sous « regard » d’arbitrage « à la console électronique » :un Match pour réaliser les fantasmes d’interprètes sur … court de tennis, pardon, sur scène, et de « cour à jardin »… En fait, Kagel ne faisait que prendre à la lettre une bonne vieille tradition des musiciens affrontés en leur ego, veillés voire excités par des spectateurs qu’émoustillent les idées d’excellence et d’affrontement. Les siècles antérieurs furent friands de ce « musicam et circenses » (transposons la formule romaine « du pain et des jeux » ) : on n’a pas oublié le « match » d’orgue franco-allemand (d’ailleurs manqué) de J.S.Bach et L.Marchand, ou les joutes au clavier du forte-piano entre Mozart et des rivaux comme Clementi (que le tendre-et-cruel Amadeus n’avait de toute façon pas en haute estime, pas plus que la plupart de ses confrères qu’il réussissait même à loger ironiquement au finale d’un opéra : les « tubes » de Sarti ou Soler dans le dernier souper de Don Giovanni )… Mais c’est aux temps du romantisme que la notion de spectacle s’épanouit, avec les matches « européens » des pianistes, ainsi Thalberg et Liszt s’affrontant sur le ring…d’un salon aristocratique parisien, sans qu’il y ait de vainqueur, fût-ce aux points (Marie d’Agoult jugeant « Thalberg est le plus grand, Liszt le seul ! »).

Une œuvre si ouverte

En dehors de cette rivalité aux accents souvent puérils, et même contre elle, on a pu et on peut encore confronter (hors notion de joute et de palmarès immédiat donné par jury ou même public) , deux instrumentistes – claviers identiques -, se rejoignant autour d’un compositeur privilégié et s’élançant de leurs rives culturelles pour suivre le même fleuve. Surtout si le choix de ce début du XXIe porte sur le musicien du XIXe le plus ouvert – comme on parle, avec Umberto Eco, d’« œuvre ouverte » -, de l’inspiration la plus hétérogène et paradoxale, de la générosité la plus folle. En cet homme-kaléidoscope on aura reconnu Franz Liszt, « franciscain et tzigane », qui s’autorisait à puiser partout son « bien » pour en opérer d’inouïes transformations – souvent pour mieux « diffuser » par transcriptions ses aînés (l’autre Franz, Schubert-aux-600 lieder). Et faisant de sa vie un roman, il en vivait les ultimes épisodes avec le détachement abandonné des séductions « mondaines », écrivant pour le piano des pages longtemps prises- après sa mort en 1886 – pour fonds de tiroir n’appelant qu’indulgence un rien navrée : on songe ici, toutes choses transposées, aux poèmes terminaux d’Hölderlin, si minimalistes en regard des complexes splendeurs de grande période créatrice.

Les nuages de l’âme

Alors que la modernité du XXe y a redécouvert des « clés pour l’avenir » – celui de Scriabine, de Bartok, voire – atonalité aidant – de Schoenberg qui aurait pu ajouter un « Liszt le progressiste » à sa formule qualificative sur Brahms…De ces dernières pièces qui forment une mosaïque au sens parfois énigmatique, on connaît à nouveau un peu moins mal des Nuages Gris (ceux de l’âme et de l’harmonie plus que les impressionnistes gonflables au ciel francilien), deux Lugubres Gondoles et un R(ichard)W(agner) mort à Venise, ou une Bagatelle sans tonalité. Mais il en est d’autres, et même des petits fragments pas loin de l’inédit, où sont allés puiser deux pianistes aux « sonorités…(pas si) opposées » qui pour la deuxième fois proposent un concert à deux pianos où se mêlent – se « tuilent » serait plus approprié ? -base textuelle romantique (et pré-moderne) et inventions stylistiques des deux bords.

L’un …

L’un est venu il y a un peu plus de trente ans de Bulgarie, où enfance-adolescence (éblouie par les concerts où il pouvait écouter Richter, Gilels, Van Cliburn, A.de Larrocha….),et premier âge adulte ont été vécues dans la musique – parents, enseignants, co-enseignés , Lycée, Conservatoir… Mario Stantchev, tout en optant pour le jazz prioritairement, a été (et demeure ) pianiste, chef et compositeur « en classique »et, comme il le dit avec un clin d’oeil, « en musique savante ». Arrivé entre Rhône et Saône, il a vite gravi la colline de Fourvière pour être d’abord enseignant de piano au Conservatoire de Région, et y fonder en 1984 un département jazz qui compte aujourd’hui 12 enseignants et une centaine d’ élèves. Il a évidemment beaucoup joué –Europe, Etats Unis, Chine – en soliste, duo ou big band (Ron Carter, Enrico Rava, Jay Anderson), créant un Sextet et un Trio Jazz, sans oublier de participer au « contemporain savant » avec Intervalles, ou 2 e2 m et Paul Méfano.

Et l’autre…

L’autre revient en son terroir d’origine (beaujolais) après de longs périples, à l’image (non maritime, cependant) du compositeur qu’il a contribué à faire (re)connaître, le pianiste et contre-amiral Jean Cras (1879-1932)… Alain Jacquon, même s’il est aussi chef d’orchestre et compositeur (notamment des musiques de scène pour le théâtre), est essentiellement pianiste, et ses qualités reconnues de « coloriste » l’ont dirigé tout à la fois vers le répertoire « classique » et dans une recherche des partitions rares, en esprit de redécouverte. Largement « lauréé » (prix du CNSM-Paris, Prix au Concours Marguerite Long 1981), il est soliste et concertiste européen, mais aussi en Extrême-Orient, il a des liens privilégiés avec les Etats Unis – concerts à la National Gallery de Washington, New-York, Boston : il y a même « créé » un très court Prélude inédit de Chopin… -, où il appartient à la « Family of Artist », premier cercle du Newport Music Festival. Ce généraliste du piano pratique beaucoup le « chambrisme », spécialement en duo (C.Ivaldi, P.Bianconi, M.Béroff, L.Peintre), et s’est consacré plus particulièrement à la musique française du premier- XXe ( Jean Cras, donc ; André Caplet, Lili Boulanger, G.Auric, P.Le Flem, bientôt Philippe Gaubert) que des responsabilités de direction artistique aux éditions Timpani ont permis d’enregistrer et de mettre en valeur. Pédagogue, il a aussi été directeur de Conservatoires à Boulogne-Billancourt, puis Montpellier, avant d’être appelé en 2009 au CRR de Lyon.

Gardien du Temple et improvisateur

Des affinités électives se sont vite nouées entre les deux pianistes -enseignants , et dans cet esprit de « transversalité » (le terme à la mode amuse Mario Stantchev !), une rencontre sur le terrain du concert s’était déjà opérée en 2010…., d’ailleurs peut-être plus expérimentale (sinon paradoxale) parce qu’il s’agissait de co-œuvrer sur le terrain de Chopin. Pour les concerts des Rencontres d’Ecully (ouest résidentiel de Lyon), A.Jacquon et M.Stantchev reprennent les idées directrices de leur travail en duo, centrant sur Liszt-dernière-période, tout en gardant du concert 2010 la base de transcription pianistique lisztienne pour quatre lieder empruntés au cycle de La Belle Meunière (l’errance-voyage, le drame violent du Chasseur, l’abandon douloureux au ruisseau). Les deux pianistes repartent donc du principe que l’œuvre – fût-elle parée des somptueux vêtements dont l’histoire musicale l’a ornée- n’est pas en deuil d’elle-même et de sa perfection, en tout cas figée dans l’histoire une fois pour toutes. Et si on admet ce principe à propos de l’interprétation, pourquoi ne pas « ouvrir » aussi sur d’autres horizons, par des chemins entrevus voire empruntés à certains « poteaux indicateurs » (pour reprendre le titre d’un lied du Voyage d’hiver) ? Bien sûr, Mario Stantchev réaffirme avec force son respect de textes fondateurs du romantisme qu’il connaît et pratique ou a pratiqués en toute admiration. Mais les deux pianistes se trouvent en accord amical… et actif pour échanger « en vie », l’un – « le gardien du Temple des textes » – jouant tout ou partie d’une partition que l’autre a le « droit » de prolonger – à la fin, ou même en cours de route – par une improvisation qui pourrait aussi devenir sa part de rêverie reconstructrice. Et où il pourrait même entraîner son partenaire… « Epanchement du songe dans la vie réelle » du texte, proposait Gérard de Nerval aux temps de Liszt….Et l’une des pièces choisies n’est-elle pas « En rêve, nocturne » ?

Interposition, fondu-enchaîné…

Les interprètes peuvent également distinguer plusieurs phases ou modes de jeu(x) : A.Jacquon évoque trois concepts dominants : question-réponse (« et la question sans réponse » de Charles Ives, interrogerait un plaisantin ?), superposition, contraste. M.Stantchev, qui n’aime pas l’idée de paraphrase, parle plutôt d’interposition (l’énoncé de la partition lisztienne est prolongé par sa proposition improvisante, et peut ensuite reprendre), on suggère la notion plus picturale-XXe de collage (c’est aussi le titre d’une de ses compositions, en 1992…), celle, cinématographique de fondu-enchaîné. Et pourquoi ne pas penser à ce que son compatriote André Boucourechliev donnait en exemple de Voyage des sons et de la pensée musicale à travers la série de ses Archipels ? On sait aussi combien de grands interprètes XXe-XXIe qui ont uni les domaines – ainsi l’Autrichien Friedrich Gulda en son style très « provoc et thomasbernhardien », le Français Michel Portal – ont toujours déploré le cloisonnement des Chapelles et la psycho-rigidité de leur(s) public(s)… Quoi qu’il en soit de la dénomination et de la référence qui « autorisent » des parcours inorthodoxes au regard de la tradition, il faut aussi se rappeler à quel point le père-fondateur choisi fut lui-même un improvisateur de légende, pour qui le « principe de plaisir et d’ivresse par le son » demeura tout au long de la vie une donnée capitale, comme d’ailleurs la notion de théâtralité en public (ce qui justement le séparait d’un Chopin viscéralement hostile à tout exhibitionnisme).

Il y aura donc probablement dans ce concert une part de surprise, d’inattendu, y compris dans « les gestes » pianistiques, voire le rapport salle et- scène. Les propositions « émiettées » du vieux compositeur-pianiste, qui ne sont pas du désenchantement mais de l’interrogation sur les voies-et voix de l’avenir, incluent ces virtualités, ces enchaînements, ces incitations mutuelles à la (re)créativité. Sans oublier que le romantisme a inlassablement inventé du côté du Temps, et que le rythme-tempo-climat de ce concert-proposition est à lui seul un bel hommage au plus européen des Franz… « Encore un jour et je pars, chantait Liszt dès 1837. Je pars pour des pays inconnus qu’habitent depuis longtemps mon désir et mon espérance. Libre enfin de mille liens, plus chimériques que réels…Cent fois heureux le voyageur, qui ne repasse pas dans les mêmes sentiers ! Heureux qui sait briser avec les choses avant d’être brisé par elles ! »

Ecully- Musical (69), Maison de la Rencontre, Jeudi 5 avril 2012, 20h30. Dernières pièces pour piano de Liszt (1811-1886), chemins croisés classique et jazz. Alain Jacquon, Mario Stantchev.
Information et réservation : T. 04 78 33 64 33 ; www.ecully-musical.fr

Christian Zacharias, piano. ONLLyon, Auditorium. Les 15, 17 et 18 mars 2012


Christian Zacharias, piano

Lyon, Auditorium
Les 15, 17 et 18 mars 2012. O.N.L
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, Christian Zacharias, direction et piano : Nicolai, Schumann, Brahms

Un concerto du romantisme, et pour certains, le concerto de piano romantique par essence : l’op.54 de Schumann subjugue par son double visage Florestan-Eusebius. « En face », la symphonie majestueusement classique (4e) d’un Brahms assagi mais non sans mystère. Pour une fusion du piano et de l’orchestre comme pour une exaltation symphonique, le « double rôle » d’un Christian Zacharias – un familier de l’O.N.L. – doit éclairer d’une frémissante lumière deux partitions capitales du XIXe.


Deux âmes habitent en mon sein

N’est-ce pas Le concerto de piano romantique par excellence ? Puisque Schubert n’en a écrit aucun, puisque chez Mendelssohn, les deux pour clavier n’atteignent pas à la perfection du concerto pour violon, que les deux de Chopin, dans leur séduction, n’y sont pas l’essentiel, que les deux de Liszt ont plus de brillant que de profondeur… Alors peut-être, les deux – tiens, « toutes ces bonnes choses vont par deux » ! – de Brahms ? Soit, mais ils sont légèrement « décalés » vers la fin de la chronologie. Donc, Schumann, avec son vrai concerto – il y a aussi en 1849 un Konzerstück, op.92, mais c’est seulement Introduction et Allegro -, nous paraît, à chaque écoute, saisir l’âme, l’envelopper, la rendre prisonnière de sortilèges… L’appel initial, si énergique, entraîne l’énonciation d’une merveilleuse phrase de tendresse, « microcosme musical achevé, dit André Boucourechliev, où se cristallise l’esprit de l’oeuvre entière : méditatif, il s’élève en modulations vers son point culminant pour enfin retrouver, dans une lente chute, son origine ». Il est ensuite passionnant de suivre ce qu’en termes scolastiques on appellerait un développement et procédant –au delà de mots d’ailleurs exacts, tel : conception cyclique – de cette dialectique permanente du double chez un Schumann qui dès son adolescence se nommait doppelgänger, et voyait en son « moi » un Florestan – ardeur, élan, parfois agressivité – et un Eusebius – équilibre, harmonie, compréhension -… Tout comme, rappelle Rémy Stricker, sans qu’il soit besoin d’ajouter un « hélas » à la plainte de Faust chez Goethe : « Deux âmes, hélas, habitent en mon sein. »


Je t’aime aussi

Car en 1841, quand Robert écrit sa Fantaisie – « je suis tenté d’écraser mon piano, il devient trop étroit pour contenir mes idées » – , il sait qu’après le mariage il peut entrer dans la voie de la musique de chambre, de l’orchestre et même de l’opéra (« ma prière du matin »)….Le jeune marié heureux, qui vient de terminer sa 1ère Symphonie, ne paraphrase-t-il pas l’inlassable dialogue amoureux qui deviendra chez Debussy : « Je t’aime » – « Je t’aime aussi » ? Tous ceux qui sont si touchés par cette partition unique seront en accord avec ce qu’en écrivait l’esthéticien Marcel Beaufils (1899-1985) : « Ce sentiment d’unité dans le calme, en dépit d’épisodes passionnés, cette idylle de rêve dans la joie, de couleur jusque dans l’harmonie, ce qui fait l’éternelle jeunesse et la lumière de l’op.54 ».


Quelque chose de plus proche de nous

Et même si les ouvrages d’extrême qualité sur Schumann ne manquent pas et sont aujourd’hui facilement accessibles, on a envie de citer ceci, devenu quasiment inédit : « Florestan s’est dressé avec sa claironnante allégresse qui chevauche motif et figures, leur imprime son agitation et les surmène. Là, c’est Eusebius qui tente de les faire rentrer dans leur orbite, qui jette sur eux ses fleurs de pieuse tendresse, si bien que la mélodie jaillit avec une inspiration double, et que les figures qui l’élaborent ont la trouble luxuriance de végétation appartenant à des climats différents… Œuvre étrangement composite, musique si tendre, si délicate, nous effleurant d’une caresse si légère qu’on dirait d’une fleur qui expire, et si âpre et rude, d’une fièvre si tumultueuse qu’on croit être emporté dans une tempête qui fait courber jusqu’à terre les arbres centenaires. La musique de Schumann est toute musique et cependant autre chose encore que de la musique….Quelque chose y est plus proche de nous, qui par tant d’indissolubles liens, sommes attachés à cette terre. » Ces lignes viennent d’un article écrit en 1935 pour la Revue Musicale par Victor Basch, dont on espère que l’année prochaine ne sera pas oublié le 150e anniversaire de la naissance (1863-1944) et dont on ferait bien de rééditer , entre autres, les ouvrages sur Schumann.


La noblesse du courage

Cet « esthéticien général » (qui écrivit aussi sur Le Titien, la poésie anglaise, la philosophie allemande, la pensée anarchiste) fut professeur d’université, philosophe engagé qui co-fonda la Ligue de Défense des Droits de l’Homme au moment de l’affaire Dreyfus, dénonça la montée du nazisme, puis soutint la formation du Front Populaire…. A 80 ans, il fut arrêté par la Milice Lyonnaise (dont Touvier était le chef), puis abattu au révolver dans les environs nord de Lyon en même que sa femme Hélène. En unje époque de réhabilitation plus ou moins sournoise d’artistes et créateurs collaborationnistes-racistes (« d’un côté il y a les actes, certes condamnables, mais de l’autre, les œuvres, et ça ne communique pas » ; ou tout simplement : « en fin de compte, l’art doit rester au dessus de la politique »), songeons à ceux qui mirent en harmonie leur pensée, leur imaginaire et la noblesse du courage en face d’une Histoire un temps gouvernée par l’idéologie des crimes contre l’humanité.


Monsieur, vous vous intéressez à la musique ?

En 1845, Schumann complète sa Fantaisie par un Intermezzo et un Finale. Clara crée ce qui est devenu un Concerto ; elle est la virtuose fêtée mais les maternités rapprochées et l’égotisme de son compositeur de mari (il s’approprie l’usage de l’unique piano, l’interprète passera ensuite) la frustrent ; « de même », Robert est brimé quand en tournée à l’étranger avec sa femme, on lui demande : « Et vous, Monsieur, vous vous intéressez à la musique ? ». En 1845, ce Concerto reçoit un accueil assez frais de la critique. Clara est déçue de ne pas trouver dans les nouveaux mouvements ce qui la mettrait mieux en valeur. A tel point qu’en 1857 – trois ans après la mort de Robert -, elle demandera à leur ami le violoniste Joachim de réviser un Finale qui ne lui plaît guère. Sans succès, Dieu merci !


Brahms le nordique

Tiens, continuons un peu l’Histoire. Quand Brahms écrit en 1885 sa 4e Symphonie, il vient de passer la cinquantaine. L’unification allemande a progressé, mais sous la férule d’un système dominé par la Prusse, qui après avoir infligé une rude leçon à l’Empire autrichien (Sadowa, 1866) et puni l’orgueil de la France (1870-71), l’humiliant au point de proclamer à Versailles occupé un Empire Allemand. Ce sera l’Empire du chancelier Bismarck (jusqu’en 1888), puis celui de Guillaume II, appuyé sur l’essor moderniste d’un capitalisme industriel qui tente même de prolonger sa victoire en partage colonial des terres africaines. Cette domination du nord sur le sud n’a-t-elle pas aussi son symbole – une « musique de l’avenir » – dans le wagnérisme ? Adoubé par Schumann saluant en ce jeune homme génial le continuateur d’un romantisme qui s’attarde, Brahms le nordique s’en viendra certes dix ans plus tard habiter Vienne dont les charmes le conquièrent, mais il aura évolué (hors piano et musique de chambre) vers une organisation rigoureuse, appuyée sur la stabilité de formes à leur façon traditionnelles, qui le fera choisir – un peu malgré lui, il n’a pas le tempérament d’un idéologue – comme chef d’une école antimoderniste par Hans de Bulow, inventant pour son nouvel ami le slogan fédérateur des 3 B, Bach-Beethoven-Brahms.


31, 32, 33 ?

Obsédé par le génie de Beethoven, Brahms n’avait osé commencer la symphonie qu’à 44 ans, et sa 4e – ultime, triomphalement accueillie – constitue un chef d’œuvre tardif. L’armature de l’allegro initial se réalise autour de trois thèmes principaux – élégiaque, héroïque, ardent – qui sont d’ailleurs « développés » hors des schémas attendus. L’andante fait alterner « une mélopée archaïsante et une noble phrase » ardente, dans un climat de méditation rêveuse. Un allegro giocoso introduit la gaieté d’une danse populaire. Le finale fait recours à une structure « ancienne » – thème de huit notes égales, c’est le principe de la chaconne ou passacaille des temps baroques -, mais les 31 réapparitions du thème (tiens, pas loin des Goldberg de Bach ou des Diabelli de Beethoven…) instaurent un climat envoûtant, quelque peu obsessionnel, où l’imaginaire retrouve sa place mystérieuse par delà les apparences d’une rationalité si maîtrisée.


Joyeuses épouses de Windsor

Il est de coutume, depuis bien longtemps, d’inscrire en ouverture d’un concert symphonie-concerto, une…ouverture d’opéra. Si on vous dit : « Les Joyeuses Commères de Windsor », vous ferez peut-être tilt chez un certain Nicolai, dont ce serait l’oeuvre la plus connue (la seule ?), et vous aurez raison. Le hasard veut que Carl Otto Nicolai ait vécu dans des limites exactement chopiniennes, 1810-1849. Pour le reste, s’instruire en dictionnaire de la musique sur une vie d’ailleurs sans banalité (jeune Berlinois qui s’enfuit de chez son père persécuteur, études avec Zelter – le famulus musical de Goethe -, voyage à Rome comme organiste de l’ambassade prussienne, compositeur à propos de la mort de Bellini, fonctions intermittentes à Vienne, écriture de plusieurs opéras, mais aussi de partitions religieuses et symphoniques…). Ces Joyeuses Commères (ou selon traduction plus exacte : Epouses) viennent évidemment de Shakespeare, et iront ensuite du côté de deux Falstaff célébrissimes, le musical de Verdi, et le filmique d’Orson Welles…


Le poète parle

Bref, ce clin d’œil à la comédie –romantique tempérée par l’italianisme – ressemble bien au chef –et-pianiste qui visite une nouvelle fois l’Auditorium et galvanise l’O.N.L. Christian Zacharias – né en Inde, de parents allemands, mais revenu deux ans plus tard en Europe – garde, à 61 ans, l’allure d’un étudiant perpétuel, vivant de culture générale (les lettres en rapport avec la musique), et grâce à sa « double nationalité artistique, allemande et française », faisant partager à tous ses publics une passion de comprendre, de mettre en relations, de ressentir. Après avoir reçu l’enseignement de la pianiste russe Irène Slavin et de Vlado Perlemuter, obtenu des prix aux Etats Unis, en Suisse et à Paris (tiens, un prix Ravel pour ce disciple de Perlemuter…), Christian Zacharias a mené une carrière magistrale de concertiste, de chambriste puis – à partir de 1990 – de chef d’orchestre(Orchestre de chambre de Lausanne depuis 12 ans). Ses enregistrements des sonates de Schubert et des concertos de Mozart entraînent l’admiration, et ses émissions (Schumann : le poète parle ») font mieux entrer dans les univers qu’il aime, et décrit si bien.

Christian Zacharias, piano et direction. Lyon, Auditorium. Jeudi 15 mars 2012, 20h ; samedi 17, 18h ; dimanche 18, 16h. Orchestre National de Lyon, direction et piano Christian Zacharias. Otto Nicolai (1810-1849), Ouverture des Joyeuses Commères ; Robert Schumann (1810-1856), Concerto op.54 ; Johannes Brahms (1833-1896), 4e Symphonie.
Information et réservation : T. 04 78 95 95 95 ; www.auditorium-lyon.com

Biennale Musiques en scèneLyon, du 1er au 24 mars 2012


Biennale Musiques en scène

Lyon, du 1er au 24 mars 2012

Lyon, Biennale Musiques en Scène. Du 1er au 24 mars 2012. 41 concerts, de Aperghis à Zimmermann, de Combier à Jarrell .

« Liberté, curiosité, modernité », telle est la devise inscrite au fronton de la Biennale lyonnaise de musiques contemporaines . Pour ce 20e anniversaire, illustrant les trois termes de cette République des Arts Sonores, un compositeur invité : Michael Jarrell et 11 de ses partitions, où brille sa Cassandra d’après Eschyle et Christa Wolf….Au milieu des 75 musiciens d’avant-hier à aujourd’hui choisis pour montrer « l’état second » de la création au début de la 2nde décennie 2012.


Vouvoyer les grands artistes ?

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, chantonnait Arthur R. à Charleville….Et vingt ans, ce n’est pas le plus bel âge de la vie, protesta Paul Nizan. Mais enfin, que la Biennale-Grame s’y fasse, elle a 20 ans en 2012 (encore que le décompte soit délicat, parce qu’une Biennale, selon M. de Lapalisse, c’est tous les deux ans, mais il y a des années intermédiaires avec programmation mini festivalière). Bref… allons faire un tour vers le bilan, fût-ce « à l’arrondi » : « 14 éditions, 300.000 entrées, un millier de concerts, spectacles, événements et expositions, 1600 œuvres présentées, 800 compositeurs et artistes, 300 créations, 150 commandes ». En certain haut( ?) lieu, on ajouterait : « chuis content de cette culture-là, c’est du lourd en millions d’euros, et puis du coup y a pus besoin de vouvoyer les grands artistes ».


Un artisanat sans fureur

Ici on préfère souligner « les complicités particulières avec certains des compositeurs invités : Ahmed Essyad, Klaus Huber, Ivo Malec, F.B.Mâche, Salvatore Sciarrino, Thierry de Mey, Rebecca Saunders, Philippe Manoury. Et ensuite, à chaque session, un « artiste associé » : Peter Eötvös (2008), Kaija Saariaho(2010) ». En 2012, c’est Michael Jarrell. Le compositeur suisse vient de passer le cap de la cinquantaine. Pas encore vraiment « un aîné », il est parfaitement reconnu sur la scène internationale : justement assez « jeune » au début pour n’avoir pas eu à liquider ou réinvestir un complexe pour fils embarrassé de Sérialisme et Rigueur. Sans sacrifier, bien sûr, au repentir néo-tonal et post-moderno-romantique… Formé à l’Ecole généreuse de Klaus Huber, il reconnaît en son compatriote helvète un maître principal, porteur d’un humanisme exigeant en expériences, enseignant la noblesse d’un « artisanat » d’ailleurs non « furieux » et sectaire.


Une visite à l’Arrière Pays

M.Jarrell a su tracer son chemin en indépendant des modes, s’octroyant parfois une année de silence compositionnel, ne rejetant pas l’Institution qui le récompensait ou l’accueillait (Villa Medicis, Instituto Svizzero à Rome, Beethovenpreis, Acanthes), acceptant volontiers les Résidences en Orchestre (O.N.L. à Lyon, 21 ans déjà !;) et dans les Festivals (Lucerne, Helsinki, Salsbourg, enseignant à son tour la composition (Vienne, Genève). Comme le rappelle P.Gervasoni, il « a pratiqué la peinture jusqu’à un niveau avancé et s’est parfois inspiré de phénomènes d’origine visuelle », de même qu’il a puisé dans sa culture littéraire, artistique et même scientifique pour « nommer » certains processus (doubles, pluriels, renouvellement biologique, développement linéaire) qui apparaissent dans des titres et des écritures en expérience…Ce classique aventureux s’interrogeant au milieu d’une « work in progress » ne fait-il pas citer en son dossier de presse le début de l’admirable « Arrière-Pays », récit de synthèse entre romantisme et surréalisme par le poète Yves Bonnefoy (dans la si belle collection inventée par Albert Skira, Les Sentiers de la Création) : « J’ai souvent éprouvé un sentiment d’inquiétude, à des carrefours…C’est là que s’ouvrait un pays d’essence plus haute, où j’aurais pu aller vivre et que désormais j’ai perdu. » Plus avant, M.Jarrell ne s’engage-t-il pas, lui aussi, vers « une musique ancienne, chant consubstantiel à la vie, l’écume du temps qui passe, et on sent soudain ici une vérité » ?


Figures absentes

Ce « retour lyonnais »centre la session autour de 11 partitions « jarrelliennes », entre 1993 et 2012. Et c’est dès l’ouverture qu’aura lieu la création – en une « forme » elle aussi prolongeant la tradition d’histoire musicale – d’un concerto pour violoncelle (Jean-Guien Queyras, et l’O.N.L. dirigé par Pascal Rophé), se déroulant en « plusieurs lieux, fondé sur la métamorphose des temps », peut-être réponse – sans sous-titre indiqué – à son récent concerto de violon, « Paysage avec figure absente » (sans double « s », n’est-ce pas le livre de Philippe Jaccottet, autre compatriote qui a quitté son pays de Vaud pour la Drôme provençale ?) : « Quelquefois comme au croisement de nos deux mouvements il m’a semblé deviner, faut-il dire l’immobile foyer de tout mouvement ? ou est-ce déjà trop dire ? Autant se remettre en chemin… » A moins que cette figure absente soit celle des « Images (qui ) restent », une partition pour piano (2003) devenue en « expansion » (le mouvement est fréquent chez M.Jarrell) concerto pour piano qui en 2010 célèbre la mémoire d’un père, « Abschied » (Adieu) ?


Je ne veux pas chanter mon propre chant funèbre

Mais le plus spectaculaire n’est-il dans la reprise de Cassandre, une œuvre de 1994 « pour comédienne, ensemble et électronique », qui prend en relais la tragédie d’Eschyle confiée à une écriture en transposition de Christa Wolf ? La poétesse allemande avait fait de ce lieu fondamental grec (la pièce Agamemnon) un « double » pour le début des années 1980 de la situation en Allemagne de l’Est. Et de la Cassandre mythologique une voix qui sait, et qui « attend » le sacrifice : « Assez de cette vie, disait le personnage d’Eschyle…Ah ! étrangers…ne voyez pas en moi un oiseau qui pépie, effrayé, devant un buisson. Je ne veux pas chanter mon propre thrène. Au soleil, face à sa clarté suprême, j’adresse ma prière. » Jarrell aura donc résisté à l’idée du chant opératique, pour ne laisser à la fille de Priam prisonnière sacrificielle que « la voix et le récit », un monologue intérieur en une « longue coda, à l’intérieur d’un flux de conscience ». L’Ensemble Intercontemporain, dirigé par Susanna Mälkki( chef finlandaise désormais célèbre, qui se consacre beaucoup aux partitions actuelles –( en particulier les opéras de K.Saariaho )-, accompagnera Fanny Ardant, dont on se rappelle qu’elle fut « tardivement » actrice – après des études en Sciences Politiques -, au théâtre avant tout (Racine, Claudel) et en une éblouissante carrière au cinéma (Delvaux, Resnais, Truffaut, Scola, Antonioni… avant de tourner en 2009 son premier film, Cendres et sang)…


Terre et Cendres

Bel aujourd’hui ? Oxymore, certes, que les tragédies contemporaines s’empressent d’illustrer. Mais quoi, c’est la vie, et autant s’y référer ou en tout cas ne pas l’ignorer pour une dédaigneuse tour d’ivoire. C’est ce que semble nous dire l’un des jeunes compositeurs français les plus en vue, Jérôme Combier, 41 ans), dont deux œuvres figurent au programme de la Biennale. Ses Ruins pour orchestre s’appuient sur un livre de photographies (Yves Marchand et Romain Meffre), The Ruins of Detroit, relatant « la mémoire, la destruction, un certain cynisme du système capitaliste, en un contrepoint secret et glissant, comme une confidence faite dans la nuit ». Et il y aura son opéra « Terre et cendres », d’après le roman de l’Afghan Atiq Rahimi (un Prix Goncourt 2008 ensuite transposé au cinéma), qui à travers le bouleversement d’un enfant confronté à la dimension sacrée d’une certaine musique européenne interroge « la foi qu’on peut garder dans la dignité humaine », même devant les atrocités de la guerre. J.Combier, relayant la terrible histoire familiale et symbolique d’un enfant au milieu des meurtres contre sa famille, déploie « l’alternance d’un conte récité, de chants écrits pour un petit nombre de voix et une musique quais orchestrale, étale et épurée, en proie à des soubresauts violents ».


Radicalisme de Beckett

Et certes les « grands » de la musique en recherche du XXe sont là, miroirs de conscience et d’écriture diverses : Dutilleux avec les Métaboles (métamorphoses par… glissements progressifs du plaisir esthétique, ONL, dir.P.Rophé), Berio (Naturale, la voix abrupte d’un chanteur de rues sicilien, dans un concert dirigé par Nicole Corti), B.A.Zimmermann dans Intercommunicazione, « une anti-sonate pour violoncelle et piano), voire le Debussy de La Mer, pour admirer « la dispersion spatiale des timbres » (Orch. Du CNSM Lyon, dir. P.Rundel), et jusqu’au Renaissant anglais Tallis qui multipliait les recherches autour des dizaines de « voix réelles et autonomes », mis en miroir avec un « a6=At, Chant d’amour et de nature », autre « 40 voix et percussion » composé par le musicien mathématicien Robert Pascal (Concert de l’Hostel Dieu, Percussions du CNSM). Cette notion d’Espèces d’espace(s) est au cœur des questions posées par l’opéra de Philippe Hurel d’après l’investigation de Georges Pérec (« l’espace de notre vie n’est ni construit, ni infini, ni homogène, ni isotrope. Mais sait-on précisément où il se brise et se courbe ? »)(2 e2m, dir. P.Roullier).Le radicalisme de Samuel Beckett dans Pas Moi est sur écran avec la seule voix-et-bouche d’une comédienne (Anne Ferret).


Le Paradis est verrouillé

Le romantisme allemand est justement sollicité à travers le Nacht und Traûme – von Collin mis en mouvement de temps extasié par Schubert, l’un des plus troublants lieder de Franz – que reprend Richard Barrett, en duo instrumental et son électronique. Et Kleist ressurgit à travers le Nicht ich ( Pas moi) d’Isabel Mundry, pour soprano (Petra Hoffmann, l’Ensemble Recherche et la chorégraphie de J.O.Weinöhl) . Le Théâtre de Marionnettes établissait en 1810 que « Le Paradis est verrouillé ; il nous faut faire autour du monde tout le voyage, et voir si peut-être il n’est pas ouvert, en arrière ». Et Kleist alla voir l’année suivante derrière le miroir du suicide, en compagnie de Henriette Vogel (« Ma Jettchen, ma lumière de vie, , mes prairies et mes vignes, ma vie adorablement douce… » de l’ultime lettre répondant à celle de l’aimée, « mon aube et mon crépuscule, ma forêt, mon saule, ma flûte enchantée, mon navire… »). A l’inverse de l’ironie des « inserts déstabilisateurs, des pensées monomaniaques, des introspections sur écrans » que charrient les Tourbillons du toujours provocateur et décalé Georges Aperghis (texte d’Olivier Cadiot, « récité » par la chanteuse hyper-spécialiste Donatienne Michel-Dansac). Ou en pensant que des textes d’Emmanuel Kant peuvent se « frayer un passage à travers un parcours d’obstacles, avec onze chats et onze propositions d’interactivité et bien d’autres concepts en onze» maîtrisés par le percussionniste Jeean Geoffroy et l’écriture électronique de Bertrand Dubedout coordonnant ces Endless Eleven (Onze sans fin).


Fidélité des groupes régionaux

Les thèmes du double et de ses divisions à l’infini sont repris par Daniel d’Adamo et Thierry Blondeau en « composition croisée » jouée par le Quatuor Bela, tandis que le mythique Quatuor Arditti s’adonne aux délices de la Dichotomie (division des rameaux de la plante en germination, selon Johannes Maria Staud). Des solistissimes de leur instrument – Wilhem Latchoumia au piano, Christophe Desjardins à l’alto, J.G.Queyras et Benjamin Carat au violoncelle, Pascal Contet à l’ accordéon… – jouent dans les expériences d’Ivan Fedele, Pedro Amaral, Marco Stroppa. A côté des Ensembles Internationaux-et/ou Parisiens (Intercontemporain, 2 e 2m, Recherche,…), les groupes régionaux qui ont travaillé dans le cadre réaffirment leur fidèle présence (Ensemble Orchestral Contemporain de Daniel Kawka, Orchestre (F.Pierre) et Classes du CNSMD, Temps Modernes de Jean-Louis Bergerard, Chœur Britten de N.Corti, Percussions-Claviers de Lyon). L’Ecole Italienne (s’il y a…) est particulièrement présente avec Francesca Verunelli, Michele Tadini, Tiziano Manca, Mauro Lanza, Fausto Romitelli,Luca Antignani, Marco Stroppa, les compositeurs extrême-orientaux – avec qui le Grame a des relations privilégiées – sont en nombre, et les « jeunes Français » figurent au tableau d’honneur ( T.Blondeau, F.Bedrossian, R.Cendo, P.Jodlowski, T.Léon,A.Levy, K.Naugelen, F.Narboni, F.Sarhan, F.Yeznikian…). Au total, 19 pays sont représentés chez les compositeurs.


L’art reviendra métamorphosé

En somme une tentative de couronner en 20e anniversaire un effort qui place désormais cette Biennale (et ses intervalles plus modestes en année impaire) parmi les Festivals déterminants dans un paysage français contemporain…aux nombreuses « figures absentes ». C’est ce que le Directeur du Grame, James Giroudon, et le nouveau Délégué Artistique Biennale, le musicologue Damien Pousset, pilotent, peut-être en « états seconds » mais avec lucidité dominante, dans la création et la diffusion. « Comment élaborer du sens à partir de cette masse nébuleuse d’objets so nores en circulation, de noms propres et de références qui constituent désormais notre quotidien ? « , demande D.Pousset, qui raille ensuite : « Le marché aux puces serait-il devenu, en musique comme ailleurs, le référent omniprésent des pratiques artistiques contemporaines ? » Et devant « cette esthétique de l’absorption », au lieu de se scandaliser, sans doute vaut-il mieux admettre que « l’art doit pouvoir dépasser continuellement ses propres limites pour mieux aller braconner en contrées étrangères, il en reviendra métamorphosé, comme s’il était en possession du solvant universel, l’alkahest des alchimistes. » Et de citer en exergue d’éditorial Walter Benjamin : « Ce mouvement a en même temps rendu sensible, dans ce qui disparaissait, une beauté nouvelle. » Alors, « convulsive », prophétisait en ces temps-là André Breton ? dispersée ? recollée ? Tandis que Paul Valéry, navré, publiait une sorte d’avis de décès : « La beauté est une sorte de morte ; la nouveauté, l’intensité, en un mot les valeurs de choc l’ont supplantée. »

Lyon. Biennale Musiques en scène 2012. La Biennale vous offre en 24 jours, 41 concerts, 5 installations, 102 œuvres, 24 créations, et 21 lieux de Rhône-Alpes (principalement dans l’agglomération lyonnaise) bien des sollicitations pour mieux comprendre les états premiers, seconds (et davantage si affinités) de ce que devient la Beauté dans « ce siècle de fer » où l’on conviendra pourtant qu’il fait rarement bon vivre….

Lyon, agglomération et département, Vienne,Valence, Bourg, Saint-Etienne. Du 1er au 24 mars 2012.Concerts, rencontres, installations, week-ends, Journée Take Away, Midis…
Information et réservation : T.04 72 07 37 00 ; www.bmes-lyon.fr

Rafal Blechacz, piano. Bach, Chopin, SzymanowskiLyon, Auditorium, vendredi 9 mars 2012, 20h.

Lyon, Auditorium
Rafal Blechacz,
piano

vendredi 9 mars 2012 à 20h


Bach, Beethoven, Chopin, Szymanowski






Un jeune et très reconnu pianiste ? Mais le Gotha européen croule sous les noms d’interprètes plus parfaits les uns que les autres…sinon un rien sortis du même moule impeccable. On aime donc bien les irréprochables mais discrets et inventifs dans leur manière d’être et de choisir des programmes en miroir de leur personnalité. Voici à Lyon Rafal Blechacz, hyper-lauréé Chopin, mais qui de Bach en Beethoven et bien sûr Chopin, nous fait aussi saluer la géniale Pologne d’un relatif oublié, Szymanowski…




La Loi du…Marché, les…gagneurs



Qu’est-ce qu’un grand interprète ? Et ne faut-il d’abord pas être – ou avoir été – insolemment jeune pour accéder à ce statut qui vous placera bientôt au dessus de la mêlée ? Mais encore, « bientôt » ? Et quand on a réussi une « entrée de scène fracassante », peut-on rester au dessus de cette mêlée autrement appelée struggle for life, lutte pour la vie ? Sous prétexte que ce n’est pas seulement en « affaires » qu’il faudrait avoir un tempérament de…, oh le vilain mot, il paraît que ça se prononce aussi pour la Loi du…, oh encore un gros mot que naguère on eût rougi de se laisser à écrire en matière artistique, la Loi du… Marché, et si je continue à faire état de mes scrupules je n’arriverai pas au bout de mon premier paragraphe, donc…un tempérament de… gagneur, voire de tueur. D’ailleurs, pour les jeunes à coup d’éclat initial, on peut avoir « la chance » que cela se produise à l’insu du plein gré, contre une injustice dénoncée : ainsi en fut-il pour Ivo Pogorelich, écarté de la finale du Prix Chopin à Varsovie (1980), mais si ardemment soutenu par Martha Argerich qui démissionna du jury, « aidant » ainsi à lancer la carrière internationale d’un pianiste d’exception , au style violemment personnel (et qui devait ensuite connaître un destin tourmenté, c’est une autre histoire)…




Fièvre quarte d’autosatisfaction ?



Mais tous les jurys ne sont pas sourds ou si partiaux, et on peut « jouer avec eux », question de tempérament aussi…. Un Rafal Blechacz, aujourd’hui « âgé »…de 27 ans, fut le premier Polonais –depuis Krystian Zimerman, qui avait, lui, « gagné » en 1975, et rappelons que ce prix Chopin n’est décerné que tous les cinq ans… – à triompher en Varsovie… Et dans quelles conditions, qui eussent pu lui communiquer une fièvre quarte d’auto-satisfaction : en 2005, le jury couronnant le jeune Polonais d’un Premier Prix ne donna même pas de Second Prix pour marquer la distance d’avec les autres concurrents… Et « ce fut un événement en Pologne, nous n’avons pas mesuré cela en France : le nouveau lauréat est alors devenu héros national, comme l’avait été en son temps Zimerman » … Fierté nationale oblige pour la patrie de Chopin (encore que, si on réfléchit un peu, « rien de ce qui est chopinien » ne devrait en Hexagone nous laisser « indifférent » !), mais après cette distinction hors du commun, encore faut-il trouver la suite de son chemin.




A corps et âme perdus



Surtout, diront les esprits un peu grincheux, en une époque où la « perfection instrumentale des jeunes prodiges » est telle, mais souvent si « formatée », que « l’ennui « risque de (re) « naître un jour d’uniformité » virtuose. Cherchez donc, dès lors qu’est acquise la renommée, une véritable personnalité, évidemment hors de toute extravagance médiatique inspirée par le Comm-Circus. Et c’est là que Rafal Blechacz semble s’inscrire en une vérité hautement louable : bien sûr, il y a une sonorité, reconnaissable entre vingt-cinq qui se voudraient conquérantes-et-sans-répit. Mais une sonorité en sa signification vaste, spirituelle, de résonances d’esprit. Qu’on écoute « sa » 1ère Ballade (elle figure au programme lyonnais) : douceur initiale, – au-delà du charme, ou alors en prenant l’étymologie latine du terme, l’incantation -, place laissée au silence qui est de pure réflexion avant de s’engager à corps et âme perdus en chevauchée lyrique…




Travailler et réfléchir en humilité



C’est que – ô miracle, diront les grincheux qui ont tendance à « vitupérer l’époque » -, celui qui sait « gagner » sans les défroques du gagneur « prend son temps ». R.Blechacz a même continué ses études de philosophie, nous dit-on, et « continue à travailler avec humilité, réfléchissant aux œuvres qu’il choisit ». Cette attitude de réserve, de non-emballement, de concentration interrogatrice des auteurs et des œuvres, évoque « celle de son aîné autrichien, Till Fellner ». Ce « rejet du clinquant, ce dédain de la virtuosité ostensiblement virile ou débridée, et déjà cette somme de richesses et d’idées », pourvu que cela résiste au…temps et à la renommée qui ne se dément pas et lui vaut de prestigieuses invitations orchestrales à jouer les concertos, de Russie en Hollande, de Belgique en Japon…




La puissance corrosive du temps



Ce chopinien de naissance et de travail n’aurait-il pas le don que George Sand reconnaissait à Frédéric : « il fait parler à un seul instrument la langue de l’infini » ? « J’ai conquis les savants et les sensibles », disait aussi Chopin…que Heine appelait le « Raphaël du piano-forte », ce qui était bien vu en esthétique de l’harmonieux classicisme et contre le tumulte baroque de Michel-Ange. Que l’on regarde le programme de « Rafal » Blechacz en récital lyonnais : du Chopin, bien sûr (la 1ère Ballade, donc, et les deux Polonaises de l’op.26), mais un regard vers le Père Fondateur, J.S.Bach (la 3e Partita). Et dans Beethoven, la 7e Sonate, sans doute avant la « Pathétique » (op.13), la plus forte des trois op.10. et de toutes celles antérieurement écrites par le jeune Ludwig. Le largo de la 7e est particulièrement impressionnant en son climat méditatif : « l’un des chefs-d’œuvre de Beethoven, expliquait le compositeur André Boucourechliev dans son petit (grand) ouvrage sur le Père de la IXe Symphonie (une bonne lecture : à (re)commander aux éditions du Seuil !) ». On renvoie le lecteur à ces pages superbement introductrices à la grandeur musicienne, pour « pénétrer dans la chimie où se distillent ces états d’une âme en proie à la mélancolie, avec ses différentes nuances de lumière et d’ombre, selon Beethoven lui-même » : l’écriture ici met en cause le temps écoulé, Beethoven transcrit la puissance corrosive du temps. »




Entre Chopin et Penderecki



C’est peut-être la partie « moderne » et polonaise du programme qui intriguera davantage l’auditeur. A la question : « qui entre Chopin et les Polonais « contemporains XXe » , Penderecki, Lutoslawski ? ». il n’y a pas si longtemps que le mélomane averti donne sa vraie place à Karol Szymanowski (1882-1937), personnalité parfaitement originale mais non marginale comme l’ont mentionné certaines histoires de la musique de période intermédiaire… Côté biographique, celui que Arthur Rubinstein décrivait « avec l’allure d’un diplomate plus que d’un musicien », Szymanowski retient l’attention par son enfance familiale très artistique, son apprentissage de la composition tiraillé entre wagnérisme, polyphonisme savant , désir de groupe national (« Jeune Pologne en musique ») et debussysme. On ne saurait oublier son ardeur vers une culture de plus en plus ouverte sur l’Antiquité grecque et romaine, (il écrivit même un roman, Ephebos, dont la méditation sur la beauté et la sensualité font penser au voyage d’Aschenbach conduit par Thomas Mann vers sa Mort à Venise, via le beau Tadzio), la chrétienté primitive, mais aussi l’Islam. Après la Guerre Mondiale, compositeur désormais reconnu en Europe, il accepta dans son pays des responsabilités institutionnelles (Conservatoire de Varsovie) qui tournèrent court ; grand voyageur (de l’Amérique du Nord à l’est de l’Europe), il dut à la fin de sa vie se replier sur l’Europe du Centre. Ruiné, en proie à ce qu’on dirait aujourd’hui des addictions (tabac, alcool, et probablement autres drogues), il termina sa vie (1937 : la même année que Ravel) quasi miséreuse dans un hôpital suisse, et là « se mêlèrent avancée de la maladie, isolement et désillusion » (selon son biographe Francis Pott).




La note bleue polonaise


Sa 1ère Sonate pour piano fait, elle, revenir au temps de la jeunesse (1903 -1904) qui se cherche, entre la leçon de Chopin – évidemment ! -, mais aussi celle de Scriabine découvreur de mondes sonores très nouveaux et symboliques…Tout en recourant, après un adagio tourmenté, – et non sans auto-ironie ? – à un « tempo di menuetto e trio », puis à un finale qui rappelle le modèle des dernières sonates beethovéniennes : adagio méditatif introduisant une… Grande Fugue, où se lit aussi un modèle de contrepoint savant qu’à cette époque Szymanowski admirait dans le style de Reger… Ainsi va le parcours du pianiste polonais Rafal Blechacz, nous faisant aussi chercher à travers des partitions très diverses, l’unité de quelque « note bleue » en poésie et intensité….

Lyon, Auditorium, vendredi 9 mars 2012, 20h. Rafal Blechacz, piano. J.S.Bach (1685-1750), 3e Partita ; Beethoven (1770-1827), 7e Sonate ; Chopin (1810-1849), Ballade op.23, Polonaises op.26 ; Szymanowski (1882-1937), 1ère Sonate.
Information et réservation : T.04 3724 11 66 ; www.lesgrandsinterprètes-lyon.fr ; T. 04 78 95 95 95 ; www.auditorium-lyon.com

cd
Debussy, Szymanowski. Claude Debussy (1862-1918): Pour
le piano (Prélude – Sarabande – Toccata), Estampes (Pagodes – La Soirée
dans Grenade – Jardins sous la pluie) ; L’Isle joyeuse. Karol
Szymanowski (1882-1937): Prélude et Fugue en do dièse mineur, Sonate en
ut mineur, op. 8. Rafal Blechacz, piano. 1 cd Deutsche Grammophon, enregistrement réalisé à Hambourg en janvier 2011. Sortie: le 20 février 2012. Lire notre critique intégrale du nouvel album de Rafal Blechacz (1 cd Deutsche Grammophon)

Denis Kozhukhin, piano. Chopin, Liszt, ProkofievLyon, Salle Molière, vendredi 2 mars 2012


Denis Kozhukhin,

piano
Chopin, Liszt, Prokofiev…
Lyon, Salle Molière, vendredi 2 mars 2012 à 20h30

Encore un jeune issu de l’inépuisable école pianistique russe… L’Association Chopin de Lyon, découvreuse de talents, invite Denis Kozhukhin, qui à travers les sauvageries du 3e Scherzo de Chopin, celles qui parcourent les Etudes lisztiennes d’exécution transcendante puis qui armaturent la rude 6e Sonate de Prokofiev, fera aussi entrer dans les répits plus lyriques de ces partitions puissamment motoriques et violentes.

Les sourciers du talent

On sait qu’aux bords de Saône une Association Chopin continue vaillamment – depuis trois décennies – son œuvre de découverte et de révélation pour les pianistes au début de leur carrière, cherchant leur voie … et aussi une voix plus singulière que plus tard on identifiera comme évidence. Plus de 50 pianistes à carrière devenue internationale sont ainsi recensés par l’A.C., presque la moitié « en français dans le texte », de Pierre-Laurent Aimard à Cédric Tiberghien, de Philippe Cassard à Roger Muraro, de Claire Désert à Jean-Frédéric Neuburger, ce qui confère un joli statut de « sourciers du talent ». Cette saison encore, les concerts ont permis d’écouter à côté de « déjà anciens »(Nicolas Stavy, François Daudet, et même d’un aîné comme l’Américain Kevin Kenner) le jeune Russe Alexey Zouev.

Un meilleur étudiant de l’année en Espagne

Et voici qu’un jeune Russe – cette Ecole slave-orientale paraît inépuisable, « toujours recommencée »- est proposé à l’attention des mélomanes. Denis Kozhukhin – né en 1985, comme son collègue Polonais Rafal Blechacz, que Lyon reçoit une semaine plus tard – a été l’élève du très sévère pédagogue Dimitri Bashkirov, en Espagne où il a aussi étudié avec Claudio Martinez Mehner et a reçu – des aristocratiques mains de la Reine – un diplôme de « meilleur étudiant de l’année ». Se tournant aussi vers la musique de chambre – un bon signe pour ce solitaire que demeure trop souvent le soliste du clavier -, il a été récompensé avec ses collègues du Trio Cervantès qu’il a fondé. Ses études se sont poursuivies en Italie, avec D.Bashkirov, et des maîtres aux horizons si variés que Menahem Pressler, Peter Frankl, Charles Rosen et Andreas Staier. Côté lauriers officiels, on notera un 3e Prix au Concours de Leeds en 2006, et surtout un 1er Prix au « Reine Elisabeth de Belgique » en 2010.

Un monde abrupt et fuligineux

Hommage à Chopin, bien sûr, avec le 3e des Scherzos, « ce monde à part chez le compositeur polonais, abrupt, fuligineux, discontinu », comme disait Robert Aguettant. Et qui étonna – scandalisa ? – un Schumann qui pourtant devait sentir des parentés avec ce discontinu-là, du côté de chez Hoffmann, entre Kreisleriana et Nachtstücke. La pièce courte, ardente, presque brutale commence en « vision fugitive » – un motif replié, une zébrure de dessin ou peinture -, continue en thème de haute « intensité dramatique », et tout à coup fait surgir le paradoxe d’un choral que prolongent des arpèges descendantes… Ces « trois états » n’opéreront pas de vraie synthèse, et ne se résoudront à disparaître que dans une chevauchée terminale d’hallucination « encore , toujours plus vite », aurait demandé Schumann. Et tellement au-delà de la tradition « plaisantante » du scherzo, même chez Beethoven. « Je (serait-il) un autre » ?

Composition, miroir du monde

Ce violent romantisme – chez le classique de tempérament que demeura Chopin, si résolument hostile aux débordements théâtraux et à la mise en scène du moi – exige en tout cas la virtuosité la plus contrôlée. En va-t-il de même pour cet ensemble « transcendental » chez Liszt, qui, lui, assume la théâtralité du geste concertiste devant grand public et de l’écriture la plus spectaculairement difficile. On comparera – avant d’aller Salle Molière ou en revenant du concert – le concept d’Etudes chez Chopin, et on se demandera qui va le plus loin dans la modernité de son art, et comment… Liszt lui-même était réputé écrire assez vertigineusement pour réserver à une minuscule élite l’exécution de ses Etudes, au demeurant le quart réalisé (12) du vaste projet (48) entrepris en 1826 et seulement édité en 1852. L’imaginaire s’ouvre généreusement dans ce qui pourrait ne rester qu’énumération abstraite ou reliée à des problèmes de pure technicité. Car le vrai romantique est ainsi : sa composition est miroir du monde naturel, intellectuel ou spirituel. On y ajoute parfois des gloses (sous forme de titres, et cela peut suffire !) qui sont censées « diriger » l’écoute vers des objets reconnaissables dans l’émotif. Le pianiste russe a choisi de jouer – pas forcément dans l’ordre de déroulement numéroté – huit de ces Etudes.

Mon cœur mis à nu


Tantôt la vision est rapportée à un récit, comme avec l’histoire violentissime du héros polonais Mazeppa (4e), à une action (la 8e, Chasse Sauvage, où à travers la mise à mort de l’animal peut se déchiffrer le scandale devant la cruauté des humains ; la 12e, où s’inscrit en « voyage d’hiver » la tourmente de neige), à un état de la conscience (la 9e, Ricordanza, Souvenir dans le « ton de Chopin »)… Peut-être des « Feux Follets » dans la 5e, une Vision mortifère dans la 6e, des « Fusées » (mon cœur mis à nu, ne tardera pas à suggérer Baudelaire…) pour la 2e, et un simple Preludio pour ouvrir le Jeu…

Un Prix Staline pour une Sonate


Quant à la partition du XXe, elle est « russe jusqu’à la moelle des os », selon l’expression de Tchaikovski. C’est-à- dire pleinement intégrée à l’histoire du peuple, bien qu’en tant que musique « pure » elle ne raconte pas clairement le malheur des temps. Les 6e, 7e et 8e Sonates, composées par Prokofiev entre 1939 et 1944 sont appelées « Sonates de guerre », et ce groupe suit un long silence de seize ans dans ce domaine (la 5e avait été composée en 1923). Prokofiev, déçu par les Etats Unis et l’Europe de l’Ouest, avait joué (1936) l’enfant prodigue en retour au pays natal…et soviétique. Mais le pouvoir surveillait son idéologie vacillante, l’avertissant de ne pas céder à ses démons de « compositeur contre le peuple » ; sa collaboration avec Meyerhold pour l’opéra Semyon Kotko –qui évoque la barbarie allemande en Ukraine – en 1939 « tombe »au moment du Pacte germano-soviétique ; l’année suivante, Meyerhold – s’auto-accusant d’être un espion et un trotskyste – sera exécuté… L’entrée de l’Allemagne nazie en guerre (été 1941) contre son ex-alliée fera « mettre à l’abri » dans le Caucase les artistes dont la créativité importe pour la grande guerre patriotique. Et là Prokofiev pourra continuer le travail entrepris avec Eisenstein – en particulier Alexandre Newski, réussite absolue de musique-dans-le-film -, et s’atteler à la composition de son très vaste opéra Guerre et Paix, d’après le roman de Tolstoï. La 7e Sonate – peut-être la plus connue de ses œuvres pour piano – se verra même remettre un Prix Staline, même si après la libération du territoire russe et la victoire définitive sur l’Allemagne des épisodes de surveillance idéologique serrée, voire de condamnation, surviendront jusqu’à sa mort en février 1953, l’ironie de l’Histoire publique et privée voulant même que l’hémorragie cérébrale fatale intervienne une heure avant le décès de Staline…

Les pulsions dévastatrices du siècle

La 6e Sonate ,terminée dans l’hiver, est créée dès le printemps 1940 par le jeune S.Richter , qui, rappelle J.N.Régnier, en souligne « l’inhabituelle clarté du style, la perfection élaborée, et une hardiesse barbare où le compositeur rompt avec les idéaux romantiques pour animer sa musique des pulsions dévastatrices du siècle ». L’allegro est habité par un 1er thème « tendu et violent, martelé à l’envi » qui n’arrive pas à dissiper l’impression d’insécurité et de chaos. Prokofiev cède pourtant à son ironie et à son humour dans l’allegretto, et même à une « sensibilité attendrie » dans le Lentissimo, interlude lyrique et apaisé malgré quelques passages inquiets. Puis le finale « ramène à la barbarie implacable du début, où le conflit inégal entre l’humain et le système d’oppression réapparaît de plus belle ; la sonate se termine dans un trépignement forcené d’une coda agressive et déchaînée ». Est-ce bien cet arrière-plan de douleur et de protestation, d’autant plus lisible avec le recul historique, et qui permet de réfléchir sur « le cas Prokofiev » (un « artiste qui a cru, revenant en URSS, dit Dominique Fernandez, participer à une utopie magnifique de réconciliation d’un grand public avec la musique contemporaine »), que le jeune D.Kozhukhin (né quand commençait la Perestroika !) fera sentir au-delà de la force virtuose indispensable dans une partition redoutable ?

Lyon, Salle Molière, vendredi 2 mars 2012, 20h30. Association Chopin. Denis Kozhukhin, piano. Chopin (1810-1849), 3e Scherzo. Liszt (1811-1886) 8 Etudes d’exécution transcendante. Prokofiev (1891-1953), 6e Sonate. Information et réservation: Tél.: 04 72 7181 93 / 06 10 917181 93 / 06 10 91 26 26; www.chopin-lyon.com

Henri Sauguet: La Chartreuse de ParmeMarseille, Opéra. Les 8, 10, 12, 14 février 2012


Henri Sauguet
La Chartreuse de Parme

Marseille, Opéra
Les 8, 10, 12 et 14 février 2012

Lawrence Foster, direction
Renée Auphan, direction

« Une création à Marseille », et sans doute en bien d’autres lieux lyriques : La Chartreuse de Parme, d’après le roman-fétiche de Stendhal, fut en « première » création en 1939… Les occasions ne sont pas nombreuses de reprendre contact avec cette musique d’un Henri Sauguet, jalon important et significatif d’une musique à l’art très français, dans la lignée…mais de qui exactement ? On pourra s’en faire une idée plus précise, avec la direction de Lawrence Foster, Nathalie Manfrino et Sébastien Guèze dans les rôles principaux, et la mise en scène de Renée Auphan.


Fabrice à Waterloo

Dites le titre du roman français qui vous paraît le mieux synthétiser le génie non moins français ? Et si c’était La Chartreuse de Parme ? Le roman que vous auriez voulu écrire ? Quoi, encore La Chartreuse ? Votre héros préféré dans le roman tricolore ? Fabrice Del Dongo, bien sûr ! Oh ça tombe bien, tout comme moi ! Et votre opéra hexagonal XIXe-XXe? La Chartreuse de Parme. Je vous entends, mais quelle Chartreuse ? Celle d’Henri Sauguet, ça va de soi. Henri qui ? Sauguet ! Ah bon, ça date de quand ? Vers 1939, je crois. Et les autres Chartreuse ? Il n’y a que celle-là, je crois. Tiens, c’est curieux… Un roman si génial, où Fabrice est à Waterloo, puis avec sa tante Gina, puis dans les bras de Clelia Conti, et finit en prédicateur mondain ? Eh bien non, une seule Chartreuse !

Les Forains

On pourrait ajouter : d’ailleurs, qui a déjà écouté cette Chartreuse, au disque, à l’opéra ? Et même, et même, la musique de cet Henri Sauguet (1901-1989), que les moins de 30 ans lèvent le doigt pour dire ce qu’ils en ont entendu. Naguère, on vous citait illico « Les Forains », qui fut un des plus grands succès de musique chorégraphique au milieu du XXe. Mais il y avait aussi 4 Symphonies, à sous-titres (la 1ère, « Expiatoire, à la mémoire des victimes innocentes de la guerre » ; la 2nde, « Allégorique »; la 4e , « Troisième âge »…). Et des mélodies , d’Eluard (en1924) à Michaux (1965)… -Et bien d’autres musiques de ballet (La Chatte…), et des musiques de scène qui jalonnent sa carrière prestigieuse dans ce domaine où il travailla pour Dullin et Jouvet (38 partitions !)…Et tant de musiques pour le cinéma (en commençant – 1925 – par Marcel L’Herbier, continuant par « Premier de Cordée » (1943) et finissant par Les Amants de Teruel (avec de la musique concrète ou « métaphonique » , 1962)

Un Aquitain à Paris

…Et de l’opéra, donc, la Chartreuse, mais aussi Les Caprices de Marianne, de Musset… Oui, oui. Il semble n’en rester pas grand-chose au niveau des mélomanes et des discophiles. La personne même de Henri Sauguet est extrêmement porteuse de sympathie. Il fut autodidacte de la musique, découvrant par illumination à 16 ans une « idole » que restera d’ailleurs pour lui Claude Debussy. Il fut toute sa vie un partisan de la présence des chats, racontant avec humour la vie de chacun de ses hôtes, pour la plupart excellents conseillers en matière d’art des sons… L’obligation qui fut la sienne de commencer à gagner sa vie dans des petits métiers de son Sud-Ouest natal ne l’empêcha pas – bien au contraire – de fréquenter les écrits, puis dans la capitale, l’activité des « gendelettresmodernes » (Cocteau, Radiguet, Max Jacob, Valéry, Mauriac, Gide…), et une fois à Paris (à 21 ans) ne va plus cesser de mêler sa fréquentation « littéraire » et son « installation » dans le monde musical où il a fait ses premières armes sur les conseils de Darius Milhaud, avec la bénédiction du Groupe des Six. C’est Milhaud qui présente à Erik Satie quelques jeunes admirateurs du vieux maître : ceux-là – à côté de Sauguet, Roger Désormière, plus tard connu comme chef d’orchestre, et Maxime Jacob qui bientôt sera « résident monastique » -, deviendront l’Ecole d’Arcueil (la résidence un peu mystérieuse de Satie en banlieue parisienne). Ces éléments de « vie et œuvre », on peut les trouver dans l’excellent livre de Hélène Rochefort-Parisy (éditions Séguier, 2000), qui relaie un Seghers de…1967 (France-Yvonne Bril).…

Madame Pernelle

« Suivi » par Charles Koechlin, Sauguet connaîtra en fait – la chance aidant – des succès précoces de compositeur, notamment dans le domaine de l’opéra « léger » ( Le Plumet du Colonel ) et de la musique pour chorégraphies (La Chatte, d’abord, en 1927, pour les ballets de Diaghilew). Le musicien est extrêmement sympathique, amusant en société, et doué d’un vrai talent d’imitateur et d’inventeur théâtral ( « les récits passionnés de la princesse Poutoff, née Fléau de Dieu….les interminables commentaires qui précédaient l’exécution fulgurante des 47.724 Variations en ut maj de J.S.Bach pour … l’illustre Wanda Landowska » , ainsi que le cite le livre d’Hélène Rochefort) ; en 1945, il jouera même Madame Pernelle et dans le Tartuffe mis en scène par Marcel Herrand ! Il fréquente avec aisance et plaisir les salons de l’aristocratie parisienne la plus « engagée » en modernisme ( les Polignac, le comte de Beaumont, les Noailles). Il est également amené à travailler avec des décorateurs et créateurs picturaux d’esthétique fort variée – les Russes Pevsner et Gabo, côté avant-garde, Christian Bérard, Jacques Dupont,Cassandre côté tradition -.

De l’Hôtel Nollet au théâtre de Tardieu

Après la Libération, ces fastes auront disparu à l’horizon des années Vingt et Trente. Il y aura eu la douleur de voir disparaître l’ami de toujours, Max Jacob, raflé par la Gestapo et mort au camp de Drancy, dont il mettra en musique deux séries de poèmes. Et qui lui rappellera aussi toujours avec émotion le temps de « l’Hôtel Nollet », ce haut-lieu de l’intelligentsia artistique et bohême de Paris où il avait fait en 1927 la connaissance du poète. Ce sera aussi le temps de composition pour la « mémoire des victimes innocentes », sa 1ère Symphonie, sous-titrée Expiatoire, dont le dernier mouvement est berceuse où ce sont les morts qui consolent les vivants… Puis la vie reprendra , dans laquelle Henri Sauguet jouera son rôle de compositeur honoré par les institutions officielles mais toujours modeste, très aimable, et… paradoxal (« un académicien autodidacte », dit H.Rochefort).
Car jusqu’à la fin de sa vie, H.Sauguet aura « mélangé » avec grâce et humour des contradictions essentielles. C’est avant tout un mélodiste de qualité reconnue par tous, « avec une sorte de gaucherie qui, non sans un certain charme pervers, pesait sur ses premiers ouvrages » (Claude Rostand), très attaché à une clarté du langage – néo-classique et néo-satiste à la fois – qui pourtant, au-delà de quelques imprécations contre l’expérimental et l’atonal, n’hésite pas à se risquer du côté d’une musique…concrète alors toute neuve (Trois Aspects Sentimentaux, partitions de scène pour le théâtre de Tardieu…) . De même qu’il a écrit sur le jazz de façon très lyrique : « C’est immense, indéniable, vaste comme la mer. Comme la mer élémentaire, le jazz vient et va et berce et enlace, et brise, et caresse et nous enveloppe tout entier . » (cité par Claude Samuel) . Ce compositeur « d’amusement » fondamental, d’illustration séduisante, garde ses refuges romantiques en mélodie ( Hölderlin, Heine), et peut s’assombrir, comme lorsque le voisinage de la mort s’impose brutalement – ainsi en 1949, quand il écrit la musique de scène pour les Fourberies de Scapin, chez Jouvet, et que son ami Christian Bérard tombe foudroyé devant le décor en disant : « Oui, comme ça c‘est très beau » (selon le récit de H.Rochefort)… La disparition de sa mère, en 1947, lui inspire un 2nd Quatuor qui « relate » la vie et le caractère de la morte. Il illustre une prose poétique de Rilke – la mort du Cornette : « Chevaucher, chevaucher…le jour, la nuit…et le cœur est si las, la nostalgie si grande… » . Et surtout fait surgir la vision du texte bouleversant de Jean Cayrol – en une cantate, « L’Oiseau a vu tout cela » : l’agonie d’un condamné à mort lié à un arbre –(1960)…

Le sens de l’Histoire ?

Revisiter l’œuvre et la vie de Henri Sauguet, la Chartreuse de Parme peut donc en donner l’occasion. Que les fervents admirateurs de Stendhal-inducteur-de-réflexion-sur-le-sens-de-l’Histoire ne soient pas trop déçus. ! L’opéra de Sauguet s’en tient à la seule…histoire sentimentale de Fabrice del Dongo, et en paraphrasant un leitmotiv du roman de Diderot, le Maître (Henri) pourrait seulement demander « Jacques (Fabrice), conte-moi l’histoire de tes amours ». La musicologie nous apprend pourtant que l’ouverture de l’opéra « montrait » le fameux épisode de Fabrice spectateur à la bataille de Waterloo : Sauguet a prélevé ce passage pour en faire un mouvement de sa Symphonie Expiatoire… Trop long pour l’opéra, peut-être…mais surtout « corps étranger » qui empêcherait de se consacrer au Sujet Principal, la merveilleuse trajectoire de Fabrice en travaux pratiques selon la théorie stendhalienne codifiée dans le traité « De l’amour » : admiration, espérance, cristallisation(s), fièvre dévorante dans l’attente…

Un professeur de philosophie pour Léo Ferré

Car c’est une longue histoire…d’amour que constitue pour Sauguet la mise en musique lyrique du roman de Stendhal. Dès 1927, après le triomphe du ballet « La Chatte », Milhaud présente au jeune compositeur son ami Armand Lunel, professeur de philosophie (au lycée de Monaco, où il aura pour élève…Léo Ferré !), romancier, spécialiste de l’histoire des communautés judaïques en Provence, auteur de livrets d’opéras. A.Lunel (1892-1877), nous apprend-on, fut le dernier locuteur vivant du judéo-provençal, une langue qui s’est éteinte avec lui… C’est lui qui, depuis 1929 et pendant la dizaine d’années où Sauguet consacre une partie de son temps à l’écriture de cet opéra,( mais il est victime de crises psychologiques récurrentes, et doit se consacrer à d’autres commandes) sera l’interlocuteur privilégié pour ce que son musicien appelle « le journal de ma vie pendant cette décennie ». « J’ai fait sauter les ronces et les épines de la politique, explique le librettiste, et je n’ai gardé que le sentiment, le romanesque et la poésie ». Les 5 actes, donc , « promènent le miroir sur la grand’route », selon la définition stendhalienne du roman. Le coup de foudre avec Clelia , les adieux de Fabrice à sa tante Gina –(la Sanseverina), la fuite de Fabrice après son meurtre du comédien Giletti, la mise en forteresse où Fabrice retrouve Clelia (son père le Général y est gouverneur), les entrevues amoureuses du prisonnier et de Clelia, le plan de la Sanseverina qui fait évader son neveu et lui fait ainsi perdre l’amour de Clelia, l’impossible reprise d’amour entre Fabrice et Clelia, le dernier sermon de Fabrice devenu ecclésiastique et décidant de se retirer à la Chartreuse de Parme, tels sont les jalons de ces 10 tableaux.
La Chartreuse sera donc « dans la lignée dramatique et lyrique de Berlioz et Verdi », et « avec la délicatesse psychologique d’un musicien qui avait compris, sans chercher à la copier, la précieuse leçon de Pelléas. » En 1938, l’œuvre achevée peut être mise en répétition, mais d’autres épreuves surviendront : le père de Sauguet meurt au moment de la création, et les 7 représentations (de mars à juin 1939) n’auront pas leur prolongement prévu en automne, puisque la guerre européenne commence en septembre. Le public aura beaucoup apprécié, la critique est divisée, et les compositeurs sont plutôt favorables, Milhaud évidemment, tout comme Koechlin, Poulenc , et même…Stravinsky .

« Ses voisins les oiseaux saluaient le jour »

Pour la reprise marseillaise, c’est la cantatrice Renée Auphan, ensuite directrice à Lausanne puis Genève et Marseille, qui ordonne les cérémonies dramaturgiques– continuant ainsi une activité souvent illustrée, au début de sa carrière et depuis sa retraite de la scène. Le chef américano-roumain Lawrence Foster, spécialiste d’Enesco, très attaché à la musique française (et à l’ opéra de Debussy en particulier) conduit l’orchestre et le chœur de l’Opéra de Marseille. Bruno de Lavenère (Glass, Prokofiev, Copland, Bizet, Stroppa…) est décorateur, Katia Duflot (qui travaille beaucoup pour Marseille et le festival d’Orange) imagine et fait réaliser les costumes, Laurent Castaingt (théâtre, opéra, cinéma) « éclaire » la Chartreuse… Nathalie Manfrino, Révélation Lyrique aux Victoires de 2006, et lumineuse spécialiste de l’opéra français (Bizet, Massenet, Berlioz, Gounod) sera Clelia, Marie-Ange Todorovitch (de Rossini à Strauss, d’Offenbach à Massenet, de Haendel à Saariaho…), Sébastien Guèze (Révélation aux Victoires de 2009 : des Verdi, Puccini à l’opéra)incarne Fabrice, le prestigieux et généraliste d’opéra (et encore acteur de cinéma…) Jean-Philippe Lafont est le Généra lConti. On espère la magie que ressuscitent en nous quelques lignes – d’essence si musicale de Stendhal : « Verrai-je Clelia ? se dit Fabrice en s’éveillant. Mais ces oiseaux sont-ils à elle ? Les oiseaux commençaient à jeter des petits cris et à chanter, et cette élévation c’était le seul bruit qui s’entendit dans les airs. Ce fut une sensation pleine de nouveauté et de plaisir pour Fabrice que ce vaste silence qui régnait : il écoutait avec ravissement les gazouillements ininterrompus et si vifs par lesquels ses voisins les oiseaux saluaient le jour… »


Opéra de Marseille.
Henri Sauguet (1901-1989). La Chartreuse de Parme. Mercredi 8 février 2012 et vendredi 10 , mardi 14, 20h ; dimanche 12, 14h30. Direction musicale Lawrence Foster, (Orchestre Opéra ; chœurs, dir.Pierre Iodice ) ; mise en scène Renée Auphan, avec Nathalie Manfrino, Sébastien Guèze, Marie-Ange Todorovitch, Nicolas Cavallier, Jean-Philippe Lafont.
Concert samedi 11 février, 16h, bibliothèque de l’Alcazar. Concert-conférence (Cantate de Jean Cayrol ; Quintette), entrée libre
Information et réservation : T. 04 91 55 11 10 ; http://opera.marseille.fr

Lyon, Auditorium, le 21 janvier 2012. Berlioz, Koechlin, Satie, Honegger. O.N.L.dir. Ilan Volkov, avec Nathalie Stutzmann, contralto

« Voyage en Fantaisie », sous-titre le programme du concert ONL conduit par Ilan Volkov. En effet, excellent tour d’horizon avec humour obligé pour partitions du premier XXe. La plus surprenante, ces Bandar-Log d ’un Koechlin en pleine créativité ironique. La plus amusante, avec effets « surréalistes », le Parade satiste. La plus motorique, Trois Mouvements Symphoniques où Honegger ausculte d’abord sa Pacific 231 et le jeu de Rugby. Mais on ne saurait oublier des Nuits d’été poétiquement berlioziennes, dans l’interprétation très émouvante de Nathalie Stutzmann.


Le clavier de la machine à écrire

« Des canons sous des fleurs », disait Schumann admiratif mais un peu effrayé par Chopin. Et un pistolet dans l’orchestre ? Aux temps d’André Breton, on pouvait lire que l’acte surréaliste le plus simple était de descendre dans l’orchestre – pardon, dans la rue ! – avec un pistolet et de tirer au hasard sur la foule. Et vous en connaissez beaucoup d’œuvres symphoniques avec percussionnistes tirant plusieurs coups de pistolet ou jouant du clavier de…machine à écrire ? Même si le simulacre satiste conseille de s’en tenir dans Parade à un genre flingue à bouchons et si l’Underwood O.N.L. 2012 n’est pas un modèle archéologiquement contrôlé, attraction garantie au cœur du concert d’Auditorium le 21 janvier ! Public intrigué, instrumentistes amusés par leurs farces de…collégiens, ce n’est pas tous les jours fête décontractée dans l’orchestre symphonique du XXe. Qu’on y a joute une bande de singes déchaînés se défoulant sur scène (Les Bandar- Log de Koechlin), et une locomotive à vapeur crevant l’écran pour se ruer dans la salle (Honegger, Pacific 231), il y a des soirs où l’Orchestre a plaisante « gueule d’atmosphère »…

Les Bandar-Log en folie

Tel était donc l’original programme d’un Orchestre National de Lyon conduit avec panache, précision et entrain par Ilan Volkov, qui en bon généraliste XIXe et XXe semble tout de même en affinités particulières avec des œuvres dynamiques et toniques, voire à plusieurs degrés de lecture. La partition la plus « neuve » – en tout cas rarement jouée – de ce triple « premier XXe », c’est le Scherzo des singes, ou Bandar-Log, de Charles Koechlin. Un compositeur lui-même fort original dans une époque française plus avare de reconnaissance et d’admiration envers lui que vers un collectif de hasard comme le Groupe des Six – ou du moins ses trois mousquetaires les plus en avant, Honegger, Poulenc et Milhaud. Le regard « animalier » de Koechlin sur le Groupe… des Bandar-Log est évidemment coloré d’ironie, la piaillante troupe représentant les écrivants et critiques de la musique, tendance Philistins visés par Schumann et ses amis ou Beckmesser contre Hans Sachs. Dans le déroulement du scherzo défileront donc des parodies plutôt féroces de ce qu’il ne faut pas faire en composition, en particulier une fugue sur « le bon tabac » qui met en joie les contrebasses. Mais le meilleur est sans doute dans l’évocation – cette fois très wagnériens «murmures de la forêt », voire poésie bartokienne de la nature close sur elle-même –, initiale et terminale, du monde végétal où il arrive aux Bandar-Log de goûter un repos mérité. Le foisonnement de l’énigme dépasse un paysagisme d’habile évocation pour atteindre un mystère troublant.

Ah ! sans amour s’en aller sur la mer…

Avec le solisme vocal des Nuits d’été, total changement à vue et audition. Berlioz y est le magicien orchestral que tout le monde révère, et on y passe en ruptures de ton du « primesaut » (comme le dit Marcel Marnat) d’une Villanelle à la « solitude terrifiée de l’artiste » dans Le Spectre de la Rose et « à l’éthéré et au passionné » du Cimetière….Et c’est pour les quatre mélodies du « milieu » que la voix « baissée, en contralto » et surtout intériorisée, de Nathalie Stutzmann, conduit à la plus belle émotion. Sans l’éloquence parfois brandie par des cantatrices certes éprises de Berlioz mais qui succombent au déploiement (et dépliement) vocal, N.Stutzmann va au plus profond du déchirement funèbre, qui « redescend » du cri « ah ! sans amour… » vers « s’en aller sur la mer » et « que mon sort est amer ! » Avec elle, et un orchestre subjugué, l’immobilisation terminale en murmure de la 3e mélodie est un des moments les plus bouleversants qui puisse traduire la géniale invocation de Berlioz. La simplicité cordiale de comportement et la diction poétique de la contralto ajoutent évidemment à cette façon de « rentrer en Berlioz »….

La locomotive et le XV de France

Il faut bien le temps d’un entracte pour transiter vers les gamineries inspirées de Satie, d’ailleurs moins superficiellement iconoclastes que ne le ferait croire leur réputation – nous retournons en 1917, et faire ainsi s’amuser le public ou les musiciens possède une charge audacieuse qu’aujourd’hui nous évaluons difficilement -, sans oublier que Parade est aussi une musique de ballet, donc que cela donne à imaginer les mouvements du corps-chorégraphique dans l’espace et le cerveau. D’ailleurs les plaisanteries de Satie donnent à réfléchir sur la qualité de compositeur qu’il se reconnaît : « Tout le monde vous dira que je ne suis pas un musicien. C’est juste. Dès le début de ma carrière, je me suis de suite classé parmi les phonométrographes. Le phénomètre à la main, je travaille joyeusement et sûrement. Que n’ai-je pesé ou mesuré ? Tout de Beethoven et de Verdi, etc. C’est très curieux… » .

Quoi qu’il en soit de votre jugement à vous, après audition de Parade, vous aurez remarqué combien l’O.N.L. s’y montre au mieux d’une forme olympique, notamment du côté des percussions et des cuivres dans cette 2nde partie du concert. Car Ilan Volkov conduit ensuite avec même ardeur et précision de belle qualité le triptyque plus attendu d’un Honegger en autoportrait de « bête humaine », rugbyman et puis…quoi ? L e moins intéressant n’y est pas ce Mouvement Symphonique n°3 échappant au titre sinon à ce que Daudet eût nommé « doubles muscles symphoniques », et sur lequel nous sommes priés d’imaginer pré ou post texte. Supposons donc un trajet en Pacific 231 qui nous mène vers le XV de France en représentation, et là, après le match, projection sur écran géant d’un tableau abstrait genre Mondrian. ( A quand le fauteuil O.N.L.+ tribune O.L. , augmenté d’un billet Musée/M.A.C. ? ). Bon, un peu de surenchère comm en Auditorium, n’est-ce-pas ?

Lyon. Auditorium, le 21 janvier 2012. H.Berlioz (1803-1869), Nuits d’été. C.Koechlin (1867-1950), Les Bandar-Log. E.satie (1866-1925), Parade. A.Honegger (1892-1955), Trois Mouvements Symphoniques. Orchestre National de Lyon, direction Ilan Volkov, avec Nathalie Stutzmann (contralto).

Illustration: Nathalie Stutzmann (DR)

Lyon. Salle Molière, le 18 janvier 2012. Mozart, quatuor K.590 ; Beethoven, 16e quatuor ; Bartok, 5e quatuor. Quatuor Emerson.

La Société de musique de chambre lyonnaise demande à un grand quatuor américain -36 ans en collectif-, les Emerson, de chercher dans l’austérité d’œuvres proches de l’ultime. L’unité sonore de ces interprètes exemplaires mène le jeu de la rigueur et va au fond d’œuvres sévères, au message souvent bouleversant.

Le légendaire sans « excentricités »

Qu’est-ce qu’un grand quatuor ? Il y faut certes de l’expérience, en un jeu collectif qui ne s’est pas interrompu, ni fragmenté – le départ des fondateurs -, et sur la longue durée, la constitution d’une sonorité d’ensemble… Une couleur dominante, une densité, et cela se donne à entendre, parce que c’est offert, sans réserve excessive ni surtout théâtralité, effets de bras ou trémulations de tout le corps, voire même visagisme tour à tour grimaçant et extasié. Les Emerson, maintenant presque « vieux » quatuor américain, ont depuis 1976 amassé les éléments de ce qui les fait accéder à une qualité « légendaire ». Et ce ne sont pas des « excentricités » -ainsi bizarrement désignées dans le prière d’insérer pour le concert – qui les signalent : pour les violons et l’alto, jouer debout, ou échanger le rôle de « premier » entre violons I et II. Non, ce qui domine, dès l’abord et ensuite dans le prolongement mémoriel où cela « mature » et orne l’imaginaire, c’est tout ensemble le bloc sonore, la volonté d’une vision synthétique primant les beautés de détail ou d’instant, une tension vers un projet que constitue chaque programme. Voilà un ensemble dont on ne saurait dissocier le jeu par instrumentiste, même si on avait envie (légitime) de privilégier un violoncelliste particulièrement inspiré, David Drucker. La façon dont les quatre (les deux violons, Eugène Drucker, Philip Setzer, l’alto, Lawrence Dutton ) travaillent ensemble, échangeant acquiescements amicaux et discrets, ne laisse aucun doute sur l’unanimité.

Travailler pour le roi de Prusse

A Lyon, dans les trois partitions présentées, on pourrait parler d’une thématique de l’œuvre ultime : vrai pour Mozart (24e) et Beethoven (16e), et presque pour Bartok (5e), ce qui donne gravité au propos, l’unifie, le sauve de toute facilité séductrice. « Arraché à Mozart par un renforcement du désespoir », ce K.590, et comme l’écrivait Jean-Victor Hocquard, « dès les premières notes, des accès soudains d’intensité, qui créent un effet de strangulation physique ». Les Emerson font sentir cette aridité qu’ils ne veulent en rien masquer, laissent béer des silences, selon cette « continuité acharnée dans la totale désolation » dont parle si bien J.V.Hocquard, un contrepoint expérimental. Le compositeur n’avait, en « la nuit obscure de 1790 », que faire de la « réception » d’une œuvre théoriquement commandée par Frédéric-Guillaume II mais dont il sait qu’accepter des exigences d’agrément serait travailler… pour le roi de Prusse qui se moque de la métaphysique. Et dans l’andante, où « jamais Mozart n’a été aussi ouvertement désespéré » (le très juste et sensible commentaire de Pierre Baltassat inséré dans le programme est hautement recommandable), les Emerson détachent sans souci de lisse agrément des petites cellules ; et s’ils arrivent à faire naître un choral désolé, c’est comme pour se hâter de fuir devant une menace poursuivante. Une fuite en avant qu’exacerbent les rythmes distendus dans le finale, les grincements, les trous de silence effrayé… Tout cela est senti, dominé, rendu sans concession, et d’ailleurs les auditeurs, sans doute plus habitués à une image plus policée de leur Mozart, « rentrent » leur enthousiasme, ce qui confirme l’excellent choix inaugural des quartettistes Américains. Cela s’appelle « sentir » son public pour l’amener ad augusta per angusta, vers des sommets par les voies étroites…

Un chant de paix et l’humor

Chez Beethoven, l’ultimité se fait ambivalente dans le 16e. L’allegro initial est jeu de questions-réponses abruptement commencé, modernité en aphorisme permanent : quelque chose de fantomatique, d’éparpillé parmi les ruines de ce que des classiques eussent nommé « la beauté » d’équilibre et de sérénité. Et ici, les Emerson fractionnent le discours, tout autant qu’ils l’unissent – les sonorités, bien sûr- dans le glissement perpétuel, l’énigme d’un scherzo où les futurs elfes mendelssohniens ne seraient qu’aimables messagers de l’invisible, et où ils feraient halte brève pour un petit tour chez les musiciens de village, avec ultime accord ponctuant d’une gifle…Préludes à ce « doux chant de repos, chant de paix » que Beethoven lui-même inscrivait sous le lento assai, dont les interprètes traduisent dans une très dense chaleur la progression – marche d’intime solennité ? en tout cas, ce chemin va « vers l’intérieur », comme le recommandait alors Novalis ; et du vivant qui cherche l’issue après avoir évité les pièges d’une mort aux aguets -, magnifiquement heureux dans ce temps clos comme Beethoven sait en ouvrir. Avant neuve dramaturgie, mystérieuse et rompue, humoristique aussi (mais l’Humor pré-romantique de l’Europe du centre…) d’un « Le faut-il ? Il le faut ! » à triple sens. Ce mini-opéra de théâtre instrumental avec pizz et silences joueurs, les Emerson le prennent avec une distanciation qui ravit… et cette fois enchante le public.

Pensée d’Emerson

Reste à couronner la démarche austère : 5e,le sommet de Bartok, peut-être, mais pas le plus inaccessible des 6 . Les Emerson lui consacrent la plénitude de leur identité – on devrait compléter : leur idéalité, et « transcendantaliste », puisqu’Emerson il y a, donc philosophie poétique américaine… -, qui va des unissons sauvages à la massivité de « calmes blocs ici-bas », d’un clair tissu polyphonique à une folle vitesse de micro-cellules. Oui, l’on devine chez ces musiciens que le patronage réflexif n’est pas coquetterie, et que la pensée sur les œuvres doit occuper une part de leur travail. Dans l’allegro, la presque brutalité de rythme dominante s’interrompt pour faire place à la tentation d’un choral, ou conquérant un espace à l’évidence pictural, se déchire de zébrures colorées.

Nostalgie de Dvorak et lumière de Mozart

L’adagio est temps de jardin nocturne comme Bartok en a ouvert les portes aux auditeurs fascinés, frémissements de chants et oiseaux « rendus visibles », une paix aussi comme celle du féérique chez Ravel : le Quatuor murmure cela en un climat d’une suprême émotion. Rebondissement terrestre dans le scherzo, avant les pizz-glissandi distillés par l’andante aux archets qui s‘obstinent en battement de « ping-pong » : cela semble prélude au grandiose finale, vertige tourbillonnant et minuscules stries de vitesse exacerbée, qui enclot un surprenant collage du genre « ticket d’autobus dans un tableau surréaliste » (selon la formule que rappelle Harry Halbreich)… Le triomphe légitime pour cet admirable 5e amène deux bis : d’abord un Dvorak où se réfugie la nostalgie tendre qui n’avait pu jusqu’alors se faire jour en un parcours si sévère, puis un fugato où l’humanité mozartienne revisite l’Ancien Testament de J.S.Bach et lui donne sa propre lumière d’après-midi. Histoire de finir sous un autre angle – plutôt une courbe ? – ce voyage en pays d’ultimité…

Lyon, Salle Molière, le 18 janvier 2012. Mozart (1756-1791), Quatuor K.590 ; Beethoven (1770-1827), 16e quatuor ; Bartok (1881-1945) 5e quatuor. Quatuor Emerson.

Lyon. Chapelle de la Trinité, le 16 janvier 2012. Flûtes et clavecin : J.S., C.P.E. et W.F.Bach . D.Baroni, S.Van Cornewal, D.Boerner

Un « Café Zimmermann » d’après-midi dominical, dans le cadre du Festival Baroque de Lyon. La Trinité accueille deux flûtistes et un claveciniste, tous trois de très grande sensibilité, dans Partita et Trio Sonate du Père, Sonate du Fils Second (Carl Philip Emmanuel Bach), et d’admirables Rêveries solitaires – Duo, Polonaises – du Fils aîné, Wilhelm-Friedmann.


Le soleil louis-quatorzien

Il y a des concerts de janvier qui ont cessé de fleurer le sapin et les fêtes, et s’inscrivent dans le cours plus classique de l’année commençante. Même si c’est de cadre baroque qu’il faut parler, et aussi parce que ce dimanche à la mitan du mois inaugure le beau-et-froid d’un hiver qui n’avait pas encore commencé. La Chapelle de la Trinité, vers ce milieu d’après-midi, en « retournant » les auditeurs vers une scène « de l’ouest », donc à la clarté d’à travers les verrières blanc-gris, va offrir un de ces « passages » subtils qu’on aime ressentir presqu’en filigrane de la conscience : car à l’étage en dessous des larges verrières « s’allume » peu à peu un de ces soleils louis-quatorziens en large oculus qui participent de l’essence du baroque français, moins « elliptique » et flamboyant que l’italien ou l’espagnol. Relais visuels qui ne troublent pas l’écoute et au contraire en avivent les correspondances artistiques…


Un cadet et son royal flûtiste

Ces petits concerts d’après-midi – chambre, sextuor ou trio – sont plus laïquement sous le patronage du Café Zimmermann, ce haut-lieu de Leipzig où le Collegium Musicum tâchait de faire oublier à Johann Sebastian et quelques autres joyeux mais empêchés lurons leur condition de serviteurs sous contrat consistorial. Le roman de Catherine Lépront, Le Café Zimmermann (Seuil), en donnait voici dix ans un passionnant écho dans les milieux musicaux de notre époque, à (re)déguster pour son délicieux goût de revenez-y… Ici, sont venus un claveciniste, Dirk Boerner, et deux flûtistes , dont l’une parle, fort intelligemment et avec…sensibilité (Diana Baroni) et l’autre pas(Sarah Van Cornewal) : trois musiciens très inscrits dans le baroquisme européen. Finesse, accord, souffle – au double sens du terme, ce trio (parfois duo, ou passant au solisme ) possède et démontre – en cordialité simple et « zimmermannienne »- des talents précieux pour évoquer la Gens – Famille – Bach, ou plutôt le Père et deux de ses Fils. De Carl-Philipp-Emmanuel, nous n’entendrons pas les aspects plus nocturnes à la limite du fantasque (fantastique ?), tout en ruptures de « ton », dont témoignent ses pièces pour clavier solitaire. C’est plutôt l’habile compositeur, tenant du courant d’une Sensibilité ici maintenue dans l’équilibre et parfois illuminée d’allegria , que nous écoutons dans sa Sonate Wq 124. Peut-être l’image du royal Flûtiste, souverain éclairé mais impitoyable, Frédéric II – parasite-t-elle un peu en sa protection autoritaire les élans du C.P.E. à la Cour de Berlin ?


Le cher Friede

Et quand la statue du Père-Commandeur, Johann Sebastian, reparaît en arrière du Fils 2nd, la voilà qui fait écran par sa souveraineté d’écriture. La Partita BWV 1013 pour flûte seule se permet en fin de phrase une note haute lancée comme un cri, elle accueille avec gravité les songeries d’une sarabande, elle virevolte en bourrée. Diana Baroni y est magnifique de vérité, ose des inspirations presque haletantes, dans le sentiment d’une poursuite perpétuelle de l’inatteignable, en humanité presque frêle et pourtant invaincue. Plus loin, flûtistes et claveciniste réunis en un bel élan (le Trio Sonate BWV 1039) témoigneront aussi de l’équilibre, de la densité de l’allant infatigable, et de la marche rêveuse d’un adagio désirant le rebond d’un allegro conclusif. Mais aujourd’hui Johann Sebastian semble aussi le préfacier de celui qu’il appelait « mon cher Friede », le 1er Fils en qui il mettait toutes ses complaisances. A défaut de « Lettre au Père », Wilhelm-Friedmann signa des partitions peu acceptables au regard des consensus d’alors, et eut un comportement marginalisant, voulant tenter, avant Mozart, tenter sa chance d’indépendant (cela lui valut post mortem des élucubrations romanesques et filmiques sur ivrognerie et pis encore)…


Merci pour le chocolat

Mais quels extraits ici écoutés ! Au centre d’un passionnant duo pour deux flûtes, un « lamentabile » poignant de solitude qui s’achève dans la véhémence. Et puis ces Polonaises pour clavier seul, dont Dirk Boerner exalte l’intériorité, sans théâtralité qui serait hors de jeu affectif. « Friede » donne vie à sa perpétuelle contrastitude (un néologisme vient spontanément quand on évoque ce non-aligné du langage musical) : vitesse d’une pensée tourmentée, bouillonnement rompu d’imprévisibles silences , tombées en faiblesse, répétitif obsessionnel de formules rythmiques, et à l’improviste rêverie d’un promeneur solitaire aux bords de la Saale, chromatismes, échos, bizarreries harmoniques, armature d’inquiétude jusque sous une danse apparemment plus aimable…Seul un bis – dans une sonate en trio – le montre plus détendu…histoire d’aller se réchauffer au buffet installé dans le chœur de la Trinité, patronage de Café Z. oblige.
A propos de l’excellent chocolat chaud et des douceurs qui sont proposés, et en notant que la Trinité est ancienne chapelle de Jésuites, on s’interrogera en toute historicité baroque : du temps des jansénistes et de leur rigueur sublimée par Pascal dans les Provinciales, Madame de Sablé et Madame de Guéméné disputèrent pour décider si on pouvait dans la même journée aller au bal puis communier. Alors les Jésuites de Lyon eussent admis le chocolat en fin de communion esthétique à la Trinité ? Oui, oui, pas de complexes, « ad majorem Dei gloriam ». Le Café Zimmermann d’entre Rhône et Saône a encore de belles heures à nous faire vivre…

Lyon. Chapelle de la Trinité, 15 janvier 2012. Flûtes et clavecin. J.S.Bach (1685-1750) Trio Sonate, Partita ; C.P.E. Bach ( 1714-1788), Sonate; W.F.Bach, Duo, Polonaises. Diana Baroni et Sarah Van Cornewal, flutes. Dirk Boerner, clavecin.

Illustration: CPE Bach (DR)

La Nuit des esprits au CNSMD de Lyon: Schubert, Pansanel-GarricLyon, CNSMD. vendredi 27 janvier 2012 à 19h


cnsmd Lyon


saison publique


2011-2012





La Nuit des esprits

Schubert, Pansanel-Garric
Lyon, CNSMD, vendredi 27 janvier 2012 à 19h

La 2ème Nuit des esprits au CNSMD de Lyon: film Le Fantôme de l’Opéra, création musicale de L.Pansanel-Garric . Concert Schubert, Holst.

C’est la 2nde Nuit organisée par le CNSMD de Lyon : en hiver, c’est longue obscurité, et il faut bien éclairer cela de quelque(s)esprit(s). Sur l’écran, un Fantôme de l’opéra (1925), de Rupert Julian, dont la jeune compositrice Laetitia Pansanel-Garric donne une illustration en création. Et aussi, sous forme plus classique de concert, Schubert – Le Chant des Esprits sur les eaux, le 14e Quatuor – et Holst : les élèves des classes de musique de chambre, de chœurs, d’ensemble instrumental et vocal.
Lire aussi la présentation de la 2ème nuit des esprits au CNSMD de Lyon par Carl Fisher


Si par une nuit d’hiver un Wanderer


Si on vous dit « nuits d’été », vous répondez « Berlioz ». Et « nuits d’hiver » ?
Les italiano et (italo)calvinophiles citeront le début de cet anti-roman, tout d’ironie et d’expérimentale maestria : « Tu vas commencer le nouveau roman de Calvino, « Si par une nuit d’hiver un voyageur ». Détends-toi. Concentre-toi. Ecarte de toi toute autre pensée. Laisse le monde qui t’entoure s’estomper dans le vague…Prends la position la plus confortable : assis, étendu, pelotonné, couché sur le dos, sur un côté, sur le ventre. Dans un fauteuil, un sofa, un fauteuil à bascule, une chaise longue, un pouf. Ou dans un hamac, si tu en as un. Tu peux aussi te mettre la tête en bas, en position de yoga. En tenant le livre à l’envers, évidemment.» Tiens, une idée de (modalité de) lecture, au coeur de cet hiver qui semble vouloir commencer malgré le réchauffement de la planète… Et pour les spectateurs tentés par le début d’une Nuit au CNSMD, le titre nocturne « des esprits » incline évidemment vers l’immatérialité, l’inquiétude, voire l’angoisse. Allez encore une suggestion de lecture : « Nuit putride et glaciale, épouvantable nuit, Nuit du fantôme infirme et des plantes pourries, Incandescente nuit, flamme et feu dans les puits, Ténèbres sans éclairs, mensonges et roueries….Nuits de chaînes sonnant dans la dalle du crime, Nuit de fantômes nus se glissant dans les lits, … Nuit close pour jamais par des verrous d’acier, Nuit, ô nuit solitaire et sans astre et sans rade ! »


Un Fantôme de l’opéra

Ce Desnos de « The night of loveless nights » ne conviendrait-il pas mieux aux « esprits » qui vous convoquent par nuit d’hiver ? A vous d’en décider, d’ailleurs est-ce plutôt par primo-réflexe de cinéphilie que vous vous déciderez à braver le vent du nord sur les quais de Saône ? Donc vous motive le film muet (1925) d’un réalisateur américain, Rupert Julian , qui « termina à la place de Stroheim Les Chevaux de Bois, et dirigea un extravagant et fascinant Fantôme de l’Opéra, avec Lon Chaney ». Texte inspirateur de Gaston Leroux, bien sûr, et prolongements dans nos fantasmes toutes époques : et pour « muet », on peut imaginer une musique « sous l’écran », cela se fait beaucoup et fort heureusement maintenant. Comme le CNSMD pédagogise en « musique à l’image », il suffit de se retourner vers une brillante compositrice en continuation d’études à Lyon (master, cursus en écriture), Laetitia Pansanel-Garric, déjà expérimentée (musiques pour documentaires, animation, Keaton and Chaplin, participations aux festivals d’Aubagne et d’Auxerre). L.Pansanel-Garric dirigera elle-même un ensemble instrumental et choral (les classes-Maison) qui jouera sa création… quand la nuit de janvier aura déjà commencé depuis plus de quatre heures.


Destin de l’homme, comme tu ressembles au vent !

Mais à heure plus traditionnelle « concert », on n’aura pas manqué la partie spécifiquement musicale de ce 27 janvier. Et là, romantico-classiquement, il est d’abord fait appel aux « esprits », ceux d’ailleurs dont il n’est pas dit qu’ils rôdent pour porter le mal aux humains, mais plutôt pour les inciter à philosopher. En ce programme poétique, on aura reconnu le sublime « Chant des esprits sur les eaux », emprunté par Schubert ( à quatre reprises, puis la 5e de 1821 sera la bonne) à Goethe. Un Goethe qui en 1779 avait « été impressionné par la cascade de Staubach, où l’eau tombant de 300 mètres semble réduite à l’état de poussière en suspension dans l’air », et en avait tiré sa méditation-comparaison sur « l’âme de l’homme, Comme tu ressembles à l’eau ! Destin de l’homme, comme tu ressembles au vent ! » Mais qui une petite quarantaine d’années plus tard, ne réagissait pas plus que granit aux envois par le jeune Franz déposant « sa musique aux pieds de ses vers »… Schubert écrit ici pour une formation originale : deux quatuors vocaux masculins, un quintette « basse » ( deux altos, deux violoncelles, une contrebasse), « se mouvant dans une très grande liberté, commente Brigitte Massin, la seule exigence étant pour lui la fidélité au texte goethéen, dont il s’attache à suivre pas à pas la moindre inflexion. » Et de nous faire voir-entendre le grondement de la cascade, les nuages de l’eau vaporisée, le torrent-miroir, ou plus encore ce lien entre Nature et Pensée dont le romantisme fit une de ses constantes quasi-obsessionnelles.


Le miroir à deux faces

Comme l’écrivait ailleurs Goethe : « Un mince anneau encercle notre vie, et les générations s’ajoutent sans fin à la chaîne infinie de leur existence. » Ce mince anneau, Schubert le « décrit » encore dans sa valeur tragique, lorsqu’ en 1824, il reprend son lied « La jeune fille et la mort » -un poème de Claudius où la jeune fille « est invitée à de macabres épousailles » par une Mort qui en langue allemande est masculine -, pour son 14e Quatuor, fiévreux, hanté, parfois fallacieusement apaisant (une partie des variations sur le lied qui constituent l’andante), une partition capitale où « le beau n’est que le premier degré du terrible »….Ou pour reprendre la fin du Voyageur – un Wanderer par nuit d’hiver », selon Calvino : « Le sens ultime à quoi renvoient tous les récits comporte deux faces : ce qu’il y a de continuité dans la vie, ce qu’a d’inévitable la mort »… Les Hymnes du Rig Veda (le livre sacré du Brahmanisme, en sanscrit) traduits par Gustav Holst aideront-ils nos esprits à répondre aux Questions Fondamentales ? Au fait, Gustav qui ? Holst (1874-1934), vous savez, le compositeur des Planètes. Allez, ça tourne, moteur, action….

CNSMD Lyon, Salle Varèse. Vendredi 27 janvier 2012, à partir de 19h, entrée libre. Classes direction de chœurs (préparation : Nicole Corti), musique de chambre, musique à l’image, ensembles instrumental et vocal.
19h : F.Schubert (1897-1828) : Chant des esprits sur les eaux ; 14e Quatuor ; G.Holst (1874-1934) : Hymn of Rig Veda.
22h30 : Le Fantôme de l’Opéra, film de Rupert Julian (1925), musique composée par Laetitia Pansanel-Garric
Information et réservation (entrée libre) : T. 04 72 19 26 26 : www.cnsmd-lyon.fr

Ensemble Orchestral Contemporain.Daniel KawkaAmy, Dufourt… St-Etienne, du 20 au 28 janvier 2012

Ensemble Orchestral Contemporain
Daniel Kawka
, direction
Amy, Dufourt, Morel
Festival Nouveau Siècle 2
Saint-Etienne, du 20 au 28 janvier 2012

Saint-Etienne, samedi 21 janvier 2012. Amy, Dufourt, Morel, Ensemble Orchestral Contemporain, dir. Daniel Kawka. Festival Nouveau Siècle, du 20 au 28 janvier 2012

Ayant créé voici deux ans à Grenoble l’une des importantes partitions que Hugues Dufourt consacre au lien avec la peinture « dramaturgique » (Les Chardons de Van Gogh), l’E.O.C de Daniel Kawka reprend l’oeuvre avec Le Temps du souffle (III) de Gilbert Amy, et une création de Jean-Marie-Morel. Ce concert s’inscrit dans une semaine stéphanoise, Festival Nouveau Siècle (2e édition).

La Correspondance des arts

On sait que désormais l’Ensemble Orchestral Contemporain piloté par Daniel Kawka compte dans le paysage du « bel aujourd’hui » français et même international. Installé dans la région stéphanoise – et administrativement à Lyon – : l’E.O.C. « rayonne en France et à l’étranger, proposant à tous les publics de découvrir les chefs-d’œuvre et les créations du répertoire XXe et XXIe, promouvant l’expression sonore incarnée par l’instrumental pur, la mixité des sources instrumentales et électro-acoustiques… » Le concert donné le 21 janvier à Saint-Etienne répond bien à ces définitions d’intentions permanentes, et en « citant » une création effectuée il y a deux ans à Grenoble – les 38e Rugissants de décembre -, reprend une partition du début de (ce) siècle, et en crée une autre. Pour « Les Chardons » d’après Van Gogh, Hugues Dufourt avait choisi non pas évidemment de paraphraser –une fois encore -l’un des peintres les plus mythiques de l’histoire, mais d’inscrire sa recherche de « formes, espace, temps » selon l’image projetée des arts visuels. Un effort obstiné distingue le compositeur de « Saturne » parmi ses confrères ou consoeurs : pas seulement l’emballement circonstanciel pour telle ou telle œuvre mais, diraient les spécialistes en clin d’œil au philosophe de métier que demeure H.Dufourt, quelque Esquisse pour une Phénoménologie et une Correspondance des arts…

Epaules de collines et courbes de femmes

Ainsi, relayant Cézanne et ses « assises géologiques du paysage », voire même ses unions entre « épaules de collines et courbes de femmes », H.Dufourt s’ «attache à restituer la vitalité sourde de la toile, son atmosphère d’embrasement, (rechercher) des agencements formels donnant au modelé de la masse sonore un rôle ambigu ». A ses instrumentistes, il adjoint un « alto principal » ( tiens, coucou Hector Berlioz promenant son Harold en Italie… ; ici, c’est Geneviève Strosser) qui « décrit la trajectoire idéale d’un mouvement irréel, spirales, volutes, arabesques, frayant son chemin dans un milieu constamment hostile ». Continuant sa réflexion critique –« la culture du son n’est pas, à mon sens, réductible à la science du son » – , H.Dufourt met en garde contre une lecture que ferait l’auditeur (à juste titre) séduit : « ce que j’écris n’a rien de commun avec une nouvelle forme d’impressionnisme : c’est le drame que je recherche dans la plastique des formes, structures dispersées et amplification indéfinie des actes, violence des masses tumultueuses comme celui du surgissement ou de l’essor ». Tout en reconnaissant que « la musique a en commun avec la peinture de pouvoir investir la couleur de qualités contraires ».

Cor principal

Si Hugues Dufourt est du côté des grands dramaturges mystérieux – Goya, Van Gogh, Giorgione… -, Gilbert Amy ne néglige certes pas le dialogue personnel avec la peinture, mais d’une façon plus distanciée d’avec sa propre démarche ; le Domaine… Pictural est ici plus lié au XXe et au XXIe, de préférence en terre « non figurative », et Paul Klee pourrait en être la figure tutélaire. Son Temps du Souffle (III) qui date de 2001 rassemble 13 instrumentistes, et ici également met en avant un « cor principal » : « l’un des plus beaux instruments qui soient », dit le compositeur qui en souligne la présence en romantisme allemand (Schumann – ah ! son concerto pour 4 cors ! -, Brahms…) : « il m’a séduit de mêler, voire d’opposer ce personnage du cor (Guillaume Tétu) à un ensemble composite, brillant mais aussi rendu très harmonique par la présence des claviers (piano, célesta), de la harpe, du vibraphone ou du marimba et même de l’exotique cymbalum. »

Les Antiques et l’air du soir

Quant au 3e compositeur au programme, il est… en « ombre double », puisqu’il s’agit de Jean-Marie Morel « transposant Debussy ». J.M.Morel a longtemps œuvré dans l’animation et la formation (Maison de la Culture de Grenoble, Intercontemporain, ENM de Chalon, conseil des études au CNSM de Lyon), mais ce pianiste, élève de P.Dervaux et de René Leibowitz, n’a pas cessé de composer en des domaines étendus, où apparaît nettement un rapport avec le théâtre et la danse. Il est ici transcripteur debussyste, à la demande de l’EOC qui l’avait déjà dirigé vers les Epigraphes Antiques. Six Préludes pour piano ont retenu son attention, deux « antiques » (Danseuses de Delphes, Canope), le baudelairien des « sons et des parfums tournant dans l’air du soir », l’un rien décadent de «la terrasse des audiences au clair de lune », et deux paysages plus sévères, Bruyères et Le vent dans la plaine. « Evocatrices, non descriptives », rappelle J.M.Morel à propos des 24 pièces ornées de sous-titres, qu’on devrait nommer post-titres auto-décernés par un Debussy distancié. « Contrairement aux apparences, commente S.Jarocinski, cela sert bien plus à voiler les intentions qu’à les exprimer ». J.M.Morel dit que son choix s’est porté sur « des Préludes en demi-teinte, plutôt que des pièces aux couleurs trop franches » – « pas la Couleur, rien que la nuance ! », conseillait l’inspirateur Verlaine. En n’oubliant pas le conseil mallarméen : « Suggérer, ne pas nommer ». Il n’empêche : « le violon frémit comme un cœur qu’on afflige », selon Baudelaire, et le compositeur ne double-t-il pas ce violon dans son effectif chambriste des 12 instruments ? Et puis Canope (« très calme et doucement triste »), ce vase funéraire pour les cendres des héros antiques – « Debussy possédait deux de ces vases surmontés de visages aux yeux fixes, attentifs à la seule éternité », avertit Marcel Marnat -, ne renferme-t-il pas « l’obsession de la fin », si présente pour l’auteur qui sentait désormais à son chevet « la maladie, la vieille servante de la mort » ? Dédiée à son créateur Daniel Kawka, la transposition de Jean-Marie Morel– qui n’est pas simple exercice – s’annonce riche de substance, d’arrière-plans et d’harmoniques.

Festival Nouveau Siècle, 2e

Le concert, lui aussi sous-titré « Le Temps du souffle », s’inscrit dans un ensemble festivalier, « Nouveau siècle », piloté pour la 2nde année à l’Opéra Théâtre de Saint-Etienne. : « chacun des spectacles entre 20 et 28 janvier « invite les spectateurs à prendre le temps d’un voyage dans le présent. » On pourra ainsi entendre en ouverture un « Arbre aux fleurs », voyage temporel et géographique au Mexique proposé par Thierry Pécou – un créateur qu’on sait attentif au dépaysement et aux inspirations multiples-, Gabriela Ortiz et Guillermo Diego, que joueront l’Ensemble Variances et les Percussions Claviers de Lyon, l’un des groupes régionaux qui aident à dessiner avec intensité le paysage régional et français contemporain. Nous revenons ici même sur la création des Rêveries rousseauistes de Philippe Hersant par B.Tétu, ses Solistes de Lyon et des musiciens de l’Orchestre de Savoie. Du théâtre pour les petits (et grands), Drinnk me, dream me,une Alice au pays des merveilles (mise en scène de Yann Dacosta) et « Suivront mille ans de calme » (plût au ciel que cela fût vrai !), une chorégraphie d’Angelin Preljocaj, complèteront le dispositif 2012…

Saint Etienne Opéra Théâtre, samedi 21 janvier 2012, 18h. Le Temps du souffle, G.Amy . H.Dufourt,J.M.Morel, E.O.C. dir. D.Kawka. Festival Nouveau Siècle. Opéra Théâtre. Vendredi 20 janvier, 20h : L’arbre aux fleurs ( T.Pecou, G.Ortiz, G.Diego), Percussions Claviers, Variances. Mardi 24, 20h : Les Rêveries, Ph.Hersant, dir. B.Tétu. Jeudi 26 et vendredi 27, 20h : Drink me, dream me, mise en scène Yann Dacosta. A.. Preljocaj, samedi 28, 20h.
Information et réservation : T. 04 72 10 90 40 ; www.eoc.fr
T. 04 77 47 83 40 ; www.operatheatredesaintetienne.fr

Illustration: Hugues Dufourt (DR)

Philippe Hersant: Rêveries, création (Jean-Jacques Rousseau 2012)Chambéry, Saint-Etienne, Lyon, les 20 et 24 janvier, le 8 février 2012

Philippe Hersant

Rêveries
, création
Célébration Jean-Jacques Rousseau 2012
Les 20, 24 janvier; 8 février 2012
Chambéry, Saint-Etienne, Lyon…


Chambéry (73), Espace Malraux, 20 janvier 2011 (puis Saint Etienne, 24 janvier ; Lyon, 8 février) : Création des Rêveries de Philippe Hersant, direction musicale Bernard Tétu. 2012 année Rousseau, Rhône-Alpes et Suisse

Tricentenaire de naissance en 2012 pour Jean-Jacques, alias le Citoyen de Genève…. Non seulement parce que Rousseau compositeur laissa un Devin du Village, mais (surtout) parce que son apport d’écrivain à la musique de la pensée demeure essentiel, un Quatuor (compositeur, chef, metteur en scène, plasticien) imagine autrement les Rêveries du Promeneur Solitaire, Philippe Hersant transférant lui-même les 12 Promenades du côté d’un autre immense rêveur du romantisme, Friedrich Hölderlin….


Jean-Jacques en sa barque-pensoir

« J’allais me jeter seul dans un bateau que je conduisais au milieu du lac, et je me laissais aller et dériver lentement au gré de l’eau, plongé dans mille rêveries confuses mais délicieuses… J’allais volontiers au bord du lac sur la grève dans quelque azyle caché ; le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens me plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait sou vent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque courte et faible réflexion sur l’instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m’offrait l’image ; mais bientôt ces impressions légères s’effaçaient dans l’uniformité du mouvement continu qui me berçait… »

Ceux qui tiennent la 5e Rêverie du Promeneur Solitaire pour l’un plus hauts lieux de la musique ont parfois même « essayé »de se placer en « situation ressentie » par Jean-Jacques à l’île du lac de Bienne. Ils savent que parmi les plus grands musiciens de la langue française prennent évidemment place Racine – somptueux minimalisme classique – et à l’inverse ultérieur, Lamartine, Chateaubriand et Hugo – dans le débordement alangui, orchestré ou visionnaire qui caractérise chacun d’entre eux-… Mais que Rousseau demeure sans égal, Devin de Village Planétaire Artistique, et pas seulement parce qu’il aurait su les rudiments de l’agencement des sons … Avant tout par sa prescience de ce « flux et reflux » qui caractérise la langue, et qu’il manie comme si chaque inspiration de phrase, de récit, de « symphonie » était l’éveil au monde – sur la barque de Bienne (5e Promenade, donc), ou quand il renaît après l’évanouissement causé par l’agression du « gros chien danois de Ménilmontant » (2e Promenade)…

D’un charivari de la jeunesse à l’origine des langues

Il est vrai aussi que le Citoyen de Genève s’est interrogé en théoricien mais aussi inventeur d’un « Essai sur l’origine des langues », affirmant qu’au commencement était le chant, in principio erat cantus, et non la parole ordonnancée, verbum. Et même imaginant cela dans une vision collective que son roman (La Nouvelle Héloïse), ses opéras et surtout ses autobiographies (Confessions, et autres « miroirs ») montreront en acte, restaurant une innocence première … « autour des fontaines, les premiers discours furent les premières chansons », développant des « scènes primitives » : « Une ardente jeunesse oubliait par degrés sa férocité…Là se firent les premières fêtes : les pieds bondissaient de joie, la voix accompagnait le geste empressé ; le plaisir et le désir se faisaient sentir à la fois ; là fut enfin le vrai berceau des peuples ; et du pur cristal des fontaines sortirent les premiers feux de l’amour. » C’est entre autres partant de cela, et y retournant, que le Quatuor concepteur d’un portrait original de Jean-Jacques – Philippe Hersant, Bernard Tétu, Jean Lacornerie, Lionel Guibout – entend faire voir et écouter autrement le « tri-centenarisé », qu’une histoire musicale (parfois psycho-rigide) s’évertuerait plutôt à présenter comme un médiocre trousseur d’opérette ou un théoricien prétentieux, sans songer à un lien de nature -consubstantiel -avec sa géniale écriture « littéraire ». Et ne voulant se rappeler que le concert-catastrophe conté au 4e Livre des Confessions, où chez M.de Treytorens Jean-Jacques , jeune présomptueux, s’était couvert de ridicule par le « charivari » d’une pièce inventée puis dirigée devant les amateurs et professionnels de Lausanne….

La transparence et l’obstacle

Et justement, cet hyper-amateur autodidacte aura montré que son acharnement à faire œuvre de science – la musique (Dictionnaire), donc, mais aussi la botanique, l’éducation des enfants (L’Emile), la philosophie sociale (Le Contrat), l’introspection … – ne lui retire nullement, bien au contraire, son extraordinaire pouvoir d’intuition. Et que, comme le souligne Jean Starobinski, Jean-Jacques en son siècle des Lumières rationalistes fut « le premier représentant de ce moment de la sensibilité et du génie, étape décisive vers la modernité. » Sans oublier que par l’exorde du «Discours sur l’Inégalité » puis par les thèses du Contrat Social, il inaugura un regard totalement neuf sur l’économique et la morale rapportés au politique, en faisant à juste titre le prophète d’une Vraie Révolution et « à juste titre » pourchassé par ses ennemis idéologiques. Quelque part entre « la transparence » des cœurs et « l’obstacle »(le titre du maître-livre de Starobinski) condamnant à la solitude qui remâche jusqu’au délire le sentiment et le vécu de persécution , il y a l’homme Jean-Jacques, « juge de Rousseau », et surtout l’auto- découvreur d’un moi demeuré trois siècles plus tard aussi fascinant qu’à l’origine, préromantique aussi dans sa relation avec la conscience et la Nature. On comprend qu’un chercheur musicien –et philosophe de formation – comme Bernard Tétu, le patron des Solistes de Lyon et maître d’œuvre de l’ensemble-Rousseau, ait voulu exclure la banalité convenue pour évoquer Jean-Jacques en sa complexité. Et qu’il ait fait appel au plus cultivé, introspectif et romantique (pas néo, bien sûr, cette singerie stylistique refuge d’un sans-inspiration faussement moderniste) des compositeurs français pour un commentaire des Rêveries…Ainsi qu’en témoigne donc chez Philippe Hersant – ainsi par Nachtgesang – son attachement à ce monde du Wanderer en chemin ou méditant « au repos »…

Le voyant de Bienne et celui de Tübingen

…Sauf qu’on ne trouvera pas Philippe Hersant dans une « traduction » directe de ces Rêveries, lieu géométrique tout en courbes d’interrogation sur soi, et si tentant. Mais du côté d’un de ceux qui obéirent pleinement à l’ultérieure définition de Rimbaud (« Il faut être voyant, se faire voyant »), Friedrich Hölderlin, lui-même intensément admirateur du Citoyen de Genève, et qui en témoigna dès ses poésies de jeunesse, puis dans les œuvres de la maturité (« et tu poursuis, pareil aux morts sans sépulture, ta marche errante, et personne ne sait te dire ton chemin »).Dans l’immense Ode Au Rhin «Celui qui reçut comme toi en partage, Rousseau, une âme qui ne peut être soumise, une âme de très profond support, Et ce son si doux de savoir entendre et parler… ». Et encore, par allusions dans la période énigmatique dite de « la longue folie » (chez le menuisier Zimmer quand je-Hölderlin est un-autre, devenu Scardanelli ) : « O forêts si joliment peintes Sur le penchant du coteau vert Où serpente ma promenade… Et la beauté qui sourd aux sources De l’Image toute première», « Jeunesse a fui, lointaines, si lointaines heures, avril et mai, juillet aussi sont partis, Je ne suis plus ! ». Ces 5 Poèmes, relais profondément rousseauiste, Philippe Hersant les « confie à un petit ensemble de 8 chanteurs et 4 instrumentistes pour les installer au cœur de la partition » : des Solistes de Lyon, Y. Takeushi, M.Tassou, L.Dugué, S.Jouffroy, S.Chaulien,F.Roche, E.bazola, J.Bona pour le chant ; W.Latchoumia, J.Di Donato ; F.Prat et N.Fritot (Orchestre des Pays de Savoie)pour les instruments.

Un plasticien , la pervenche, l’herbier et les écorces

Mais alors, objecteront certains, on renonce – Rousseau ou Hölderlin – aux délices du texte proprement…dit, sinon déclamé ? Que non pas, répond un autre membre du Quatuor Jean-Jacques, le metteur en espace Jean Lacornerie – un kurt-weillien obstiné, qui après avoir fondé-dirigé Ecuador, travaillé aux Arcs avec Bernard Yannotta et dirigé la Renaissance d’Oullins conduit maintenant le Théâtre lyonnais de la Croix-Rousse-, en revient à l’archéologie des Rêveries, un » jeu de cartes » (27 ou 30 selon les décomptes et « rangements » dans les papiers du marquis de Girardin, l’hôte ultime – si émouvant – de l’exilé à Ermenonville) : « ma vie entière n’a guère été qu’une longue rêverie divisée en chapitres par mes promenades de chaque jour. » Le comédien, Marc Berman (formé chez Ariane Mnouchkine et Grotowski), « en portera le texte et incarnera le promeneur solitaire ».

Et voici le 4e – un peu inattendu – de ce Quatuor, « un plasticien, autre maître-promeneur – qui adolescent « arpenta la campagne d’Illiers-Combray », le temple proustien de la Nature -, et, musicien-interprète, n’a cessé de se passionner pour l’Antiquité grecque, dans la familiarité avec Jean-Pierre Vernant et le questionnement des mythes. « Modernité saisissante alliée à la puissance, grammaire où s’expriment le corps humain et les arbres », et ici « créateur en direct de paysages faits d’empreintes d’écorces d’arbres », Lionel Guibout retrouvera en Jean-Jacques le botaniste déchiffreur scientifique et surtout fixateur du flux mémoriel : « errer seul, sans fin et sans cesse, parmi les arbres et les rochers,… l’or des genêts et la pourpre des bruyères, dans une sorte d’extase, livrant mes sens et mon cœur à la jouissance de tout cela… ». Que l’on se rappelle l’épisode de la pervenche, conté au 6e Livre des Confessions, (« Maman » montre à son « Petit » « quelque chose bleu dans la haye et dit : voilà de la pervenche encore en fleur »), qui fait penser à l’ultérieur chant de la grive dans les Mémoires de Chateaubriand, voire même à quelque madeleine proustienne : « maintenant que je ne peux plus courir ces heureuses contrées (des montagnes), dira Jean Jacques dans la 7e Rêverie, je n’ai qu’à ouvrir mon herbier, et bientôt il m’ y transporte. Cet herbier est pour moi un journal d’herborisations, qui me les fait recommencer avec un nouveau charme et produit l’effet d’une optique qui les peindrait derechef à mes yeux. »

De Savoie en Suisse

Ce spectacle en kaléidoscope fort élaboré fait donc l’ouverture chambérienne (ô refuge des Charmettes, où Madame de Warens fut Maman pour le jeune et ardent Jean-Jacques !) de la célébration en Rhône-Alpes d’une année-tricentenaire. L’Orphée et Eurydice de Gluck, tant admiré par Rousseau, sera donné au printemps en divers lieux (Orchestre Pays de Savoie, N.Chalvin : 24 avril, MC 2 Grenoble puis Chambéry, Belley,Villefontaine, Albertville) ; une pièce de théâtre, des spectacles de rue… avec parcours en forêt ou sites alpins et franciliens, des rencontres-débats, des pique-nique républicains (le 28 juin, avec lectures de textes rousseauistes), des colloques, des expositions enrichiront ce dispositif piloté par la Région Rhône-Alpes, en lien avec Turin, Dijon, l’Oise et le Val d’Oise…Et bien sûr Genève, où dès fin janvier seront donnés par l’orchestre de l’Opéra Studio La Serva Padrona de Pergolèse, et Le Devin du Village, narrant sous la plume musicienne du Maître les aventures touchantes de Colin et Colette. En attendant septembre et la création mondiale d’un opéra de Phiippe Fénelon, « JJR », mis en scène par Robert Carse, bien des expositions, débats, colloques, promenades, banquets… Et en juin la sortie du film « Le nez dans le ruisseau » (…c’est la faute à R…), de Christophe Chevalier, tourné à Confignon avec en premiers rôles Sami Frey et Anne Richard….

Chambéry, Espace Malraux, 20 janvier 2012, 20h30 ; Saint-Etienne, Opéra-Théâtre, 24 janvier, 20h ; Lyon, Théâtre Croix-Rousse, 8 février 20h : Philippe Hersant, Les Rêveries (J.J.Rousseau), dir. musicale Bernard Tétu, mise en scène J.Lacornerie, espace plastique, Lionel Guibout.
Information et réservation : T. 04 72 98 25 30 ; www.solisteslyontetu.com
T. 04 79 85 55 43 ; www.espacemalraux-chambery.fr;
T. 04 77 47 83 40 ; www.operatheatredesaintetienne.fr;
T. 04 79 33 42 71 ; www.orchestrepayssavoie.com.
Région Rhône-Alpes : www.rousseau2012.rhonealpes.fr;
Ville de Genève : www.ville-gez-ch/culture/rousseau…

Dubois, Fauré, Caplet… Bernard Tétu, direction Lyon, Auditorium Ravel. Mardi 10 janvier 2012 à 20h

Dubois, Fauré, Caplet…

Bernard Tétu
, direction


Lyon, Auditorium Ravel
Mardi 10 janvier 2012 à 20h

Dubois, Fauré, Caplet, Duruflé, Escaich. Solistes et Chœur d’Oratorio de Lyon, Musiciens ONL. Bernard Tétu, direction


Dans le cadre d’une 2e année de Festival « Musique Française », l’ouverture se fait par choeur et orgue, et selon une thématique en recherche à la fois austère et intime. Bernard Tétu y dirige ses excellents Solistes et Chœur d’oratorio de Lyon, des instrumentistes de l’ONL et l’organiste Vincent Wargnier. Au très connu Requiem de Maurice Duruflé répondent Théodore Dubois, Gabriel Fauré, André Caplet et Thierry Escaich.


La bonne, la mauvaise et celle de Théodore Dubois ?

« Qui trop embrasse mal étreint », le proverbe ne convient sans doute pas aux programmes de l’O.N.L., fussent-ils placés sous le signe-logo au demeurant un rien consternant de « Festival French Kiss » (tiens, un oxymore d’intention, en ces temps d’ « écoutons et parlons français »)…Mais enfin, comme chantait la poétesse lyonnaise du XVIe, Louise Labé : « Donne m’en un de tes plus savoureux… Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux, Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.» Donc, pour inaugurer à l’Auditorium Ravel le versant 2012 de la saison, l’on sera attentif à un concert-mélange, chœur, orchestre et orgue, et réunion programmatique d’auteurs du sacré français, XIXe à XXIe. Non sans sourire d’y voir figurer en tête de chronologie un certain Théodore Dubois (1837-1924), longtemps demeuré mémorable auprès des spécialistes-de-la-souffrance-d’écriture par un Traité d’Harmonie, symbole de fixation des valeurs en quoi il ne se résumait d’ailleurs pas : on s’en aperçoit aujourd’hui où son œuvre est réévaluée par le concert et le disque. Par ailleurs ne pas confondre avec Ambroise Thomas (« il y a trois sortes de musiques , disait Chabrier, la bonne, la mauvaise, et celle d’Ambroise Thomas »), son prédécesseur à la Direction du Conservatoire : un poste que Théodore céda à Gabriel Fauré, dix ans plus tard, quand en 1905 eut lieu le scandale Ravel, non autorisé à concourir de nouveau pour le Prix de Rome -…

« De la paisible nuit nous rompons le silence »

Il semble qu’on puisse plutôt regarder Dubois comme un conservateur éclairé, compositeur fort prolixe – « plus de 500 œuvres répertoriées »-, auteur d’opéras où la relation occident-orient se lit dans les titres ( « La guzla de l’émir, la Korrigane, Aben Hamed »), de musique de chambre ou concertante. Et d’œuvres religieuses qui le situent dans la tradition d’un romantisme tempéré (encore un oxymore !), le rattachant, notamment par l’orgue, au monde franckiste et à toute cette nébuleuse d’organistes, dans un monde catholique, qui marquèrent la France de la fin du XIXe et du début XXe : Gigout, le « Trio Vierne, Tournemire, Widor » (tous les trois disparus en 1937- 1939), et leurs « successeurs en esprit », Langlais, Litaize, Dupré, Duruflé, sans oublier ensuite, la part « tribunicienne » de Messiaen. C’est en tout cas une œuvre « de l’intime », comme le dit Bernard Tétu, qui a été choisie au si vaste catalogue de Théodore pour figurer dans la partie moins spectaculaire du concert. Cette « Petite messe des morts », d’une « écriture discrète », rejoint en esprit la vision qu’avait de la mort celui auquel Dubois laissa son poste de « maître de chapelle à la Madeleine », Gabriel Fauré. Et qui traduisit une foi sans crainte et tremblement par le Requiem le moins effrayé qui soit, si loin des trémulations héroïques alla Berlioz ou Verdi. Déjà en 1864 – l’Ariégeois tôt devenu Parisien avait 19 ans -, Fauré s’était essayé à la composition chorale, en un Cantique-paraphrase des « Hymnes traduites du bréviaire romain », puisant au « semainier » des matines du Mardi trois de ses quatre strophes : la poésie de celui qu’on peut nommer ici « le tendre Racine » – bien que, notent les « dix-septièmistes », l’ expression « feu de ta grâce invincible » sente furieusement son jansénisme de combat – incline vers cette harmonie mauve et calme qui inspire deux siècles plus tard le très jeune musicien. « Verbe égal au Très-Haut, notre unique espérance, Jour éternel de la terre et des cieux, De la paisible nuit nous rompons le silence… », tout ce « Cantique de Jean Racine » respire déjà une part de l’idéal fauréen, si attentif à la transparence des mots et au climat de fervente imagination. Bernard Tétu avait donné au disque (emi) la 1ère mondiale du Cantique dans sa 2e version (1866, il y en eut encore une en 1905, avec orchestre), signe de l’importance que ce spécialiste de la musique chorale et instrumentale – notamment du XIXe, et engagé dans les travaux et les jours du Palazzetto Bru Zane à Venise – accorde si justement à une partition d’apparence aussi modeste, pourtant grandiose berceuse de vie spirituelle.

Un ami de Debussy

C’est aussi au disque (Accord) que B.Tétu avait confié la réalisation, après (re)création en concert, de pièces d’André Caplet. Cet ami de Debussy – et non son disciple – a en tout cas été « longtemps considéré comme son épigone » : chef réputé (formé par F.Mottl et A.Nikisch) , excellent orchestrateur (il travailla pour Debussy sur le Martyre de Saint Sébastien, dont il dirigea la création, et aussi en « réduction piano » pour les Images ou La Mer), celui qui avait été Prix de Rome était surtout ouvert à la modernité (il dirige l’op.16 de Schoenberg), et compositeur modeste, très novateur , infiniment exigeant. La guerre l’éprouva cruellement, puisqu’il y fut blessé et victime des gaz – les séquelles pulmonaires entraînèrent sa mort à 46 ans, en 1925 -, l’empêchant de se consacrer pleinement à sa carrière internationale de direction d’orchestre. Les épreuves subies renforcèrent aussi des sentiments de mysticisme catholique, dont des partitions ultimes comme Le Miroir de Jésus témoignent par une écriture très originale. Ici, B.Tétu dirige quatre partitions « du temps de guerre » : « Quand reverrai-je hélas de mon petit village Fumer la cheminée… », d’après Joachim du Bellay, qui au XVIe posait la question de façon gracieusement poétique, non selon l’angoisse du combattant, et trois prières « de base » pour le croyant, dont l’indispensable et doux « Je vous salue, Marie »… Il y adjoint la contribution de Caplet, en 1924, pour un Tombeau de Ronsard, aux côtés de Roussel, Aubert, Roland-Manuel, Delage et Ravel.

Une intertextualité affective

Si Caplet demeure un relatif méconnu, dont aucune œuvre ne semble vraiment familière au grand public, il n’en va pas ainsi pour Maurice Duruflé (1902-1986), dont en tout cas le Requiem serait désormais « aussi célèbre que celui de Fauré et aurait fait le tour du monde ». En cette oeuvre de 1947, une musique pleinement française assume le recours à la tradition – conformément au peu de goût que le compositeur avait pour les écritures d’un bel aujourd’hui trop sensible aux sons « nouveaux de l’après-guerre »-. Notamment grâce à la mélodie grégorienne qui fascine le compositeur, ce Requiem s’inscrit dans la continuité de son « antérieur» fauréen. Comme Fauré l’avait fait à la mort de son père, Duruflé dédie cette partition à la mémoire paternelle, et comme son aîné 60 ans plus tôt, il en bannit le Dies Irae, pour souligner la confiance en une survie spirituelle que ne menace pas la colère divine.

Cinq ans plus tôt, M.Duruflé avait écrit pour l’orgue un Prélude et Fugue qui rendait hommage au compositeur de 29 ans, Jehan Alain, mort glorieusement en juin 1940, et qui eut seulement le temps d’écrire des pièces pour l’orgue (sa sœur, Marie-Claire, célèbre interprète de J.S.Bach, les a enregistrées). Tous ces liens d’ « intertextualité affective » vont trouver leurs échos dans une pièce récente de Thierry Escaich, l’organiste-compositeur (en résidence à l’O.N.L. de 2007 à 2010), qui a succédé à Maurice Duruflé à la tribune de Saint-Etienne-du-Mont, et qui pour son In Memoriam reprend, selon la musicologue Claire Delamarche, « l’effectif du Requiem de Duruflé – chœur, mezzo-soprano solo et orgue- , avec des citations du Prélude et fugue sur le nom d’Alain. T.Escaich dégage ici une dramaturgie très personnelle : la musique sourd du néant, s’intensifie dans une montée inexorable, avant que le solo d’orgue ramène un calme que l’on entendra comme les derniers soubresauts d’une musique exsangue ou la douceur de l’espérance retrouvée. »

Lyon, Auditorium Ravel, mardi 10 janvier 2012, 20h. Chœur et orgue, Solistes et Oratorio de Lyon, musiciens de l’ONL, Vincent Warnier, direction Bernard Tétu. T.Dubois, Petite messe des morts ; G.Fauré, Cantique de Racine ; M.Duruiflé, Requiem, Prélude et fugue ; T.Escaich, In memoriam Duruflé.
Information et réservation : T. 04 78 95 95 95 ; www.auditorium-lyon.com

Illustrations: Théodore Dubois, Maurice Duruflé (DR)

Labeaume en musiques. Quartiers d’hiver 2012Labeaume…, Du 8 janvier au 20 mai 2012

Labeaume en musique
Quartiers d’hiver

Labeaume et autres lieux en Ardèche (07)
Le 8 janvier 2012 puis 7 concerts de février à mai 2012

On connaît le festival estival de Labeaume en musiques, qui prolonge d’automne en hiver et printemps une activité de concerts en plusieurs bourgs du Bas Vivarais. La pianiste Zhu Xiao Mei pour Mozart et Schubert, le groupe baroque Il Delirio Fantastico, le trio japonais Hijiri-Kaï, des chants sacrés gitans, y entourent une écriture de Philippe Forget pour le Macbeth de Shakespeare.

Les touristes partis….

Qu’ils sont beaux, les festivals d’été dans le souvenir de l’hiver et donc le désir d’été suivant ! Oui, oui, ainsi que le chantait au nord de Labeaume un Ardéchois d’adoption : « les touristes, touristes partis Le village petit à petit Retrouve face à lui-même Sa vérité, ses problèmes… », car Jean Ferrat – c’est lui bien sûr – savait écouter son Antraigues : « Les vieux se chauffent en silence Sur cette place sans un bruit Un soleil pâle de faïence Sur leurs épaules s’assoupit. ». Mais si « la montagne est belle » selon la célébrissime chanson , il y a « l’automne qui vient d’arriver », puis donc l’hiver. Et les touristes, ils laissent cela aux « locaux »… Bref, l’utilité publique et même l’adjectif identique pour un service culturel sont incontestables en Vivarais méridional, « montagne », plateaux et garrigues descendant vers le Rhône… Cette saison encore, le Festival d’été aura pris ses « Quartiers d’hiver » pour 9 manifestations, inaugurées par un voyage de Noël vers l’ô combien oriental et glacial pétersbourgeois, où le groupe des Nouvelles Voix de la Ville aux Canaux avait fait résonner dans l’église de Rosières un « Conte de Noël Russe ».

La Rivière et son secret, Mozart et Schubert

C’est à Labeaume même – le village « originel » du Festival – qu’on écoutera en grande ferveur la pianiste chinoise Zhu Xiao Mei, qui ne se contente pas d’être une des interprètes marquantes du clavier aujourd’hui. Car le parcours de cette musicienne continue, maintenant qu’elle est pleinement intégrée à la vie musicale française et internationale, à impressionner. Dans son pays natal, très précoce virtuose, elle dut subir en camp de rééducation les folies réductrices de la révolution dite culturelle, mais put échapper en rusant à l’anéantissement qui était exigée d’elle, et finit par fuir aux Etats Unis où elle put mener son « dur désir de durer » dans l’épanouissement d’une volonté sereine. Plus tard, venue vivre en France, elle a raconté cette odyssée dans un livre de mémoire et d’interrogation, La Rivière et son secret. Il est évidemment difficile de ne pas écouter Zhu Xiao Mei sans penser à son destin de Wanderer, même si une discrétion très ennemie du tapage l’écarte de tout égocentrisme donneur de leçons morales et artistiques. Car la pianiste cherche aussi une sagesse : la philosophie chinoise en est un jalon essentiel, et les auteurs même qu’elle joue lui apportent cette nourriture intellectuelle et spirituelle dont sa jeunesse faillit être privée à jamais. Elle avoue que son dieu musical sur terre demeure Johann Sebastian Bach, mais les fils prodigues comptent immensément pour elle : elle jouera donc Mozart (son très récent c.d. –MIRARE- lui est consacré, on peut espérer qu’elle a inscrit à son récital ardéchois le profond et mystérieux Adagio K.540 qui y figure), Schubert (sera-ce l’ultime 23e Sonate, diamant romantique et aboutissement de la pensée la plus exigeante ?), Schumann….Un « propos d’avant-concert » permettra d’entendre des extraits de la Rivière, aussi secrète que celle qui coule ici entre les falaises….

Délire fantastique à Venise

Une autre présence d’Extrême Orient vient ensuite, avec un Trio japonais, Hijiri-Kaï : « trois instrumentistes qui remontent aux sources de la pratique itinérante sous la sulfureuse ère Edo (XVIIe) : flûte shakuhachi, cithare koto , luth shamisen et voix » dépayseront Saint-Alban-Auriolles en début février. Fusion des cultures marqueront la fin avril à Saint-Remèze et Saint-Paul-le-Jeune : « des olives, la mer, les orangers, entre Provence et Andalousie, Tchoune Tchanetas et ses 5 compagnons musiciens partagent les histoires contées, les prières, le travail minier, les quartiers gitans de Provence ; les chants sacrés évoquent la famille, les racines et la terre sur laquelle on vit. » Et après ces dépaysements absolus, retour au baroque italien pour Saint-Maurice-d’Ibie et Valgorge au joli mois de mai, quand la 2nde des 4 Saisons Vivaldiennes aura installé son règne. Mais avec un rien de fantaisie onirique, si on en croit le patronyme du jeune groupe lyonnais des 9 instrumentistes pour « les Concerti da camera d’une Venise enflammée, débordante de fêtes, sous la houlette du génial compositeur ». « Il delirio fantastico », un ensemble issu de la Belle-Maison d’enseignement-le-long-du-quai-de-Saône (CNSMD de Lyon), conduit en effet une activité permanente dans le cadre régional : une saison 2011-2012 marquée par une série « Folie Vivaldi » (9 concerts à Lyon et dans l’agglomération, dont l’un invite la violoniste Hélène Schmitt. Et aussi une ambitieuse célébration spirituelle de J.S.Bach (également un peu de sa famille, et encore G.P.Telemann ou J.F.Fasch) : 17 cantates,( complétée par 4 des 6 Motets que chantera le groupe Emelthée, sous la direction de Marie-Laure Teissèdre), qui résonneront au Temple Lanterne, devenu en Presqu’île lyonnaise l’un des excellents lieux pour la musique ancienne.

Les sorcières en sous-sol du gaz de schiste

C’est une autre compagnie lyonnaise, habituée des interventions sous forme originale, l’Opéra-Théâtre (André Fornier), qui propose fin mars à Villeneuve-de-Berg une transposition du Macbeth shakesparien. La compagnie-partenaire du Festival a confié au compositeur Philippe Forget – il est aussi chef d’orchestre, notamment comme assistant à l’Opéra de Lyon – la tâche délicate d’une écriture-adaptation musicale pour le chef-d’œuvre théâtral. Sept chanteurs (P.Cantor, B.Dazin, P.Bundgen, S.Vadimova, A.Crabbe, C.Babel, C.Renerte), deux comédiens (L.Chambon, B.Fontaine), trois instrumentistes de l’O.N.L. (G.Laroche,F.Sauzeau, L.H.Maton) seront sous dirigés par le compositeur, et cela se déroulera dans la meilleure des traditions d’un théâtre itinérant, sous chapiteau, s’accompagnant d’une « semaine de rencontres artistiques, associatives, scolaires, clôturée par un concert Art-Scène de musiques actuelles ». On ne doute pas qu’en pareil haut-lieu de lutte contre les folies apprenti(e)s-sorcières du gaz de schiste, les Compagnies Exploitantes n’auront qu’à réfréner leurs envies de récidive !

Saison de Labeaume en musiques (07). 8 janvier 2012, Labeaume, 17h : Zhu Xiao Mei (Mozart, Schubert, Schumann) (et 16h : lecture avant-concert). 5 février, 17h, St Alban-Auriolles, Trio Hijiri-Kaï. 24 mars (20h30, 25 mars (17h), Villeneuve-de-Berg : Macbeth (Shakespeare-Ph.Forget). 28 avril (20h30), Saint-Remèze, 29 avril,(17h), St Paul le Jeune : Tchoune Tchanelas. 19 mai (20h30) Valgorge, 20 mai (17h), St Maurice d’Ibie : Il Delirio Fantastico.
Information et réservation : T. 04 75 39 79 86. labeaumeenmusiques@wanadoo.fr

Les Temps Modernes: Fedele, Wen Dequing…Lyon, Hôtel de Ville. Mardi 15 novembre 2011

Les Temps Modernes
Fedele, Wen Dequing…

Lyon, Hôtel de ville
Mardi 15 novembre 2011

Le groupe à géométrie variable instrumentale des Temps Modernes poursuit son chemin,…et parfois est réinvité dans sa Cité. Le 15 novembre, à l’Hôtel de Ville, 5 compositeurs contemporains– trois Français, un Italien, un Chinois- aux langages certes divergents, mais que réunit une écriture à la fois rigoureuse et séduisante, pour explorer des paysages intérieurs.


Eclectisme, hors dogmatisme

Les Temps Modernes, groupe à géométrie variable de musique, et habituellement conduit par Fabrice Pierre, poursuit son action en voyageant – parfois très loin, en Extrême Orient, par exemple -, mais également dans un rayon plus modeste, et régional. Il arrive même aux T.M. d’être prophète…en leur ville de fondation et de résidence. Trop rarement, ajouterons-nous volontiers, aussi faut-il saisir – et cette fois sous les dorures un peu chargées de post-baroquisme, aux Grands Salons de l’Hôtel de Ville- une occasion de concert comme celle de la mi-novembre. D’autant que les cinq compositeurs joués par T.M. sont représentatifs des choix et recherches accomplis par un groupe qui professe l’éclectisme , et en tout cas, hors dogmatisme, ne se sent et ne se dit « porte-parole » d’aucune école dominante, à plus forte raison excluante. Chacun des 5 aime célébrer l’indépendance de son écriture, et en a sans doute déjà largement témoigné.

La mélancolie fondante d’un Aiscrim

Le compositeur italien Ivan Fedele, né en 1953, avait travaillé le piano avec Bruno Canino et l’écriture avec Franco Donatoni, et s’était formé aux mathématiques (par son père) et à la philosophie. Son œuvre (concertos, pièces d’orchestre, musique de chambre) est très jouée en Europe, depuis son Prix Gaudeamus à Amsterdam ; elle fait l’objet de nombreuses commandes (Intercontemporain, IRCAM, Radio-France, Contrechamps), et a été interprétée par E.P.Saalonen et P.Boulez. Elle joue sur « l’interaction permanente dans la composition, la volonté de transmettre des formes facilement identifiables, un rapport éminemment musicien à la technologie, de nouvelles stratégies qui allient certains aspects narratifs du modèle classico-romantique et les innovations ou les nouveaux moyens électroniques d’écriture du dernier demi-siècle ». Son Aiscrim(1984 : n’a-t-il pas eu le temps de fondre ? ), au titre de connotation humoristique – un trait tout à fait « fidelien » – est un trio pour piano, clarinette et flûte. Cette composition est « de caractère léger et plaisant, bien que teintée parfois d’une discrète mélancolie ».

Harmonie pythagoricienne et keplerienne

Alain Gaussin, né en 1943, avait lui aussi reçu une formation scientifique et mathématique avant de bifurquer vers la musique. Au CNSM de Paris, ce fut Messiaen, mais il alla également vers l’électro-acoustique (GRM) et l’informatique (IRCAM). Son « Harmonie des Sphères » (2006) est « empruntée à Pythagore et Kepler, et souligne l’importance poétique et métaphorique de ces références. La partition conserve l’idée des trois dimensions de l’espace ; sa 1ère partie « développe l’entrelacement de lignes-rubans, dédoublées par l’utilisation de différents types de miroir ». La 2nde, « Malaise d’adolescent » -(pourquoi ? amenez votre ado préféré, il vous dira que c’est si peu fréquent à son âge !), « trace une ligne droite sans fin, et, selon l’exemple de Scelsi, avec des sons sphériques et ronds ». La 3e, Mouvements Quantiques, fait pénétrer « dans l’infiniment petit, là où l’univers probablement a été créé. L’ensemble évolue dans une sorte de canevas perlé, démultiplié, pour s’achever au centre d‘une galaxie. »

Les multiples facettes du temps

Jean-Luc Hervé a, lui, étudié la composition avec Emmanuel Nunes et Gérard Grisey, puis s’est tourné vers une formation en IRCAMIE (nouvelles technologies), menant de front recherche et écriture. Il a été en résidence en France, Allemagne et Japon. A Kyoto, en 2001, il dit avoir reçu « un grand choc esthétique, déterminant pour son inspiration. » T.M. a créé en été 2011 au Festival de la Grave son « En mouvement », pour flûte, clarinette, trio à cordes et percussion. En face de « l’instant devenu hégémonique, la musique invite à redécouvrir les multiples facettes du temps : temps musical, temps tournant répétant les événements du cycle naturel, temps de la matière, cosmique, étiré sur des échelles si grandes qu’il semble immobile. La pièce réalise ainsi un parcours : naissance et développement d’une phrase musicale, puis en ralentissant, dérive vers le temps cyclique des phénomènes biologiques… »

L’esprit souffle d’où il veut

Wen Deqing, né en 1958, avait dû conquérir la musique, pendant une enfance socialement très difficile, puis dans les années-prisons de la révolution culturelle chinoise. C’est de 20 à 33 ans qu’il put mener plus normalement dans son pays des études musicales universitaires, qui lui firent prendre contact avec les partitions et les théories jusqu’alors interdites de l’Occident, et il obtint là des diplômes et des Prix (Composition, à Pékin). En 1991, il gagne la Suisse, où il se perfectionne en écriture auprès de Jean Baltassat (et en France, avec Gilbert Amy). Enseignant à New-York mais aussi de retour à Shangaï, il a aussi été en résidence à Davos ; sa musique est jouée notamment en Suisse (commandes de Contrechamps, Festival Archipels, du Quatuor Arditti), France et à Taïwan. L’œuvre ici interprétée par T.M. date de 1994. Qi (Le Souffle) s’inscrit dans la rencontre Orient-Occident que recherche depuis le début ce compositeur fervent du dialogue entre civilisations et époques musicales, mais ici l’inspiration et la structure penchent davantage vers sa propre histoire culturelle et philosophique. « Les Chinois, explique Wen Deqing, considèrent que le yin et le yang se trouvent dès l’origine dans l’univers et que toutes les créatures sont animées par le Qi ». Les notes occidentales ont ici été regroupées et une permutation organisée selon cette alternance yin-yang, et c’est les 64 hexagrammes du Livre des Mutations (ouvrage divinatoire « classique » dont les parties les plus anciennes remontent jusqu’au IIe avant J.C.) qui orientent l’œuvre selon 6 traits masculins et féminins, et six registres…pour six instrumentistes ».

L’univers de Sarn

Une très longue maladie avait forcée Pascal de Montaigne à interrompre jusqu’en 1980 ses activités de composition, mais son catalogue comporte désormais plus d’ une soixantaine d’œuvres. Son langage « indépendant » a été aussi fortement marqué par l’enseignement de l’organiste et compositeur Loïc Mallié, qui l’a aidé à « faire évoluer un style où l’imaginaire, libéré d’ne longue gestation intellectuelle, va s’ouvrir à son propre monde sonore ». A l’intérieur de cette recherche, la série des « Sarn » joue un rôle déterminant. Sarn semble a priori être un phonème de langue indéterminée, et avoir une dimension rituelle, voire conjuratoire. En fait cette « vision d’un très étrange et sauvage univers qu’on peut percevoir en se penchant au dessus de l’abîme, à mi-chemin entre vertige et volupté » a ses sources dans un roman-culte (on dit ainsi, de nos jours) de Mary Webb (1881-1927). La romancière anglaise, qui s’inscrit dans un courant post-romantique, et sera « continuée » (mais dans un tout autre « monde » » culturel) par Virginia Woolf, avait donné avec Sarn un texte visionnaire, en grande part autobiographique, plongé dans un univers hanté, avec ses étangs magiques et dangereux : « L’étang de Plash était plus grand que celui de Sarn, et privé d’arbres, si bien qu’aux endroits où les collines ne l’entouraient plus, les nuages semblaient y naître et me faisaient penser aux grands nénuphars qui fleurissaient aux bords de Sarn. Il y avait à Sarn le trouble des eaux et les cloches d’un village englouti, résonnant dans ses profondeurs. On avait bien raison de dire qu’ici on éprouvait quelque chose de singulier… »

Cette singularité trouvée par la musicienne dès qu’elle eut fait et refait la lecture de Sarn a constitué, sans doute en s’enracinant dans la mémoire des paysages (les choses et les êtres) de l’enfance, un nœud psychique et esthétique. Et qui a accompagné – accompagne encore ? – « de longues années de souffrance »… Il en est sorti l’idée d’une œuvre « en progrès »… calculé : 9 Sarn, dont chaque gradation augmente d’une unité instrumentale. Sarn I est pour le piano, Sarn IV pour le quatuor à cordes, and so on, jusqu’à ce Sarn IX d’aujourd’hui, où piano et quatuor à cordes sont rejoints par flûte, hautbois, clarinette et basson. « En 4 mouvements, Sarn IX procède par accumulation d’éléments mélodiques et rythmiques, pour mieux préparer leur éparpillement dans le perpetuum final. D’abord musique mouvante, fluide et changeante, puis dans le bloc final, la réunion vigoureuse de tout ce qui avait été semé et le projette dans le devenir…comme pour nous faire entendre que, certainement, tout cela devra recommencer, mais où, et quand ? seul le compositeur, peut-être, le sait. » (Loïc Mallié)….

Lyon, Hôtel de Ville. Mardi 15 novembre 2011, 20h30. Temps Modernes, dir. Fabrice Pierre. Œuvres de Ivan Fedele, Wen Dequing, Alain Gaussin, Jean-Luc Hervé, Pascal de Montaigne. Information et réservation T. 06 08 60 29 73 ; polysonnnace@ensemble-lestempsmodernes.com

Gabriel Marghieri: Par dessus l’abîmeLyon, Cathédrale Saint-Jean. Mardi 15 novembre 2011


Gabriel Marghieri


Par dessus l’abîme

Mardi 15 novembre 2011
Lyon, Cathédrale Saint-Jean

Est-ce musique sacrée ? Ou plus spécifiquement catholique ? C’est surtout musique en création que ce « Par-dessus l’abime » , tendu par Gabriel Marghieri sous les voûtes de la cathédrale Saint-Jean. Le Diocèse de Lyon a commandé l’œuvre pour son Triennium, mais G.Marghieri affirme son autonomie d’inspiration et d’écriture… Une partition très liée à la poésie – de Péguy à Suarès ou Rilke – à découvrir dans un cadre qui incite à la réflexion et à l’admiration…

Rock-catho ou pseudo-byzantin ? Que non !

Musiques chrétiennes, et plus encore catholiques : ce n’est pas si fréquemment affiché, de nos jours, dans les salles de concert où sont écoutées des « musiques savantes » ; certains évoqueraient plutôt des sanctuaires où ont lieu ces événements artistiques, mais la porte et la voie sont étroites pour arriver à se faire entendre des doctes et des autres. « D’ailleurs les milieux de la création contemporaine, peu habitués des églises, pourraient bien craindre un style rock-catho, variété soft ou pseudo-byzantin…que le milieu catholique pratiquant quant à lui souhaiterait peut-être. » Ce n’est pas un journaliste au dessus de tout soupçon de cléricalisme qui dit cela, mais le compositeur de « Par-dessus l’abîme », Gabriel Marghieri, qui s’interroge aussi sur son œuvre en création : »Une cantate ? Un oratorio ? Oui et non. Ou plutôt oui, mais avec des éléments originaux ».

De Liszt au Triennum lyonnais

Gabriel Marghieri, compositeur né en 1964, n’a rien d’un « pieux amateur ». Sans pour autant se déclarer , pour sa formation ou sa composition, adepte de la prolifération dogmatico-esthétique de Messiaen. Organiste titulaire du Sacré Cœur à Montmartre, de Saint-Bonaventure et de la Cathédrale à Lyon, ex-chargé de cours d’improvisation au CNSM de Paris, il est maintenant professeur d’analyse et d’improvisation au CNSM de Lyon, concertiste et « masterclassiste » en Europe, au Japon et au Canada. Il a été joué à Saint-Paul de Londres, à Stuttgart, au Festival de Saarbrucken. Au disque, il a enregistré du Liszt(Harmonia Mundi). Son écriture le mène surtout vers le piano (« Arbres »), l’orgue, les cuivres, les chœurs. Pour sa création à la Cathédrale de Lyon, il s’inscrit résolument dans une spiritualité catholique, puisque c’est l’Eglise lyonnaise, et son cardinal-archevêque, Philippe Barbarin, qui permettent à la pièce de s’inscrire dans le cadre d’un Triennium, 2011 étant l’année de l’Esprit, après celles du Corps et de l’Ame.

La petite fille Espérance

Il s’agit en effet d’un « parcours spirituel », annonce le compositeur, « non une des ces Histoires Sacrées qui jalonnent l’aventure musicale de Schütz à Honegger via Haendel ou Mendelssohn. Il ne s’agit pas davantage d’un héros ou saint chrétien, mais de tout un chacun, vous ou moi. Et on ira du doute et de la révolte jusqu’à la Paix apportée par le Christ au lendemain de la Passion et de la Résurrection, en passant par les notions inévitables que sont, dans toute existence, celles de l’amour, de l’absence, de la souffrance. Sans oublier les beautés de la Création et leur prolongement dans le spirituel, avec notamment le thème de l’eau qui irriguera la soirée. » La Parole, mystique ou plus ouvertement poétique-générale, sera présente dans des textes que citeront des comédiens de l’ENSATT, puisés chez Saint Augustin, Saint Jean de la Croix, en quelle « Nuit obscure » ?, Claudel (« pas le roc de bigoterie », donc plutôt les Cinq Grandes Odes que les commentaires bibliques et liturgiques du fils aîné de l’Eglise catholique ?), Péguy ( pas forcément les « années de Pélerinage en Beauce »et « voici la lourde nappe et l’océan des blés », mais « la petite fille Espérance, cette petite fille de rien du tout », abritée sous le Porche du Mystère…).

L’intelligibilité du texte poétique

Et encore Rilke écrivant en français et qui permettrait de rejoindre le « thème de l’eau » qui irrigue l’au dessus d’abîme : Eau qui se presse, qui court – eau oublieuse Que la distraite terre boit, Hésite un petit instant dans ma main creuse, Souviens-toi ! ». Ou Supervielle, sera-ce « Je ne vais pas toujours seul au fond de moi-même…J’éteins la lumière aux yeux, dans les cabines, Je me fais des amis des grandes profondeurs. » ? Et André Suarès le très secret « au verbe de braise », pour quel voyage italien émerveillé en compagnie du Condottière ? Ou le théologien suisse Urs von Balthasar, bernanosien de cœur et d ’étude, ci-devant jésuite puis ex-Compagnie mais in fine devenu cardinal, et toujours musicien au plus profond de l’écriture et du regard ? En tout cas, pour G.Marghieri, « l’intelligibilité du texte importe avant tout : cela sera dit, et non chanté (sauf fragmentairement, par le chœur) ».
On peut concilier « l’intime » de la démarche, et le caractère grandiose du lieu – la Cathédrale Saint-Jean, donc -, et des moyens d’interprétation (ensemble vocal, chœur atelier, ensemble instrumental du CNSMD, sous la direction de Nicole Corti), en ce qui tendrait aussi vers une « œuvre d’art totale ». Le compositeur a déjà conçu des « soirées thématiques à caractère sacré et mises en espace », et travaillé avec Michael Lonsdale. Pour son « abîme », il a aussi prévu la peinture, et la plus intime dans la sensibilité, puisque ce seront projetées sur grand écran des œuvres de son propre père, Roland…

Zut, on a encore oublié un explorateur poétique, et G.Marghieri, même s’il ne fait pas appel à lui, ne le rejetterait sans doute pas : « Le soleil était là qui mourait dans l’abîme ». Mais est-ce bien « au dessus » de cela que l’on conçoit « L’unité formidable et noire du néant » ? Même si on n’est pas obligé, comme Victor Hugo visionnaire, d’y voir « le spectre Rien » (levant) sa tête hors du gouffre »…

Lyon, Cathédrale Saint-Jean, le mardi 15 novembre 2011. Création de « Par-dessus l’abîme », de Gabriel Marghieri. Ensemble vocal, choral et instrumental du CNSMD , récitants de l’ENSATT, direction Nicole Corti.
Renseignements et réservation : T. 04 78 39 08 93 ; 06 76 18 24 71

Orchestre national de Lyon. S.Young:Bruckner, Bartok. Lyon, Auditorium, les 10 et 12 novembre 2011


Orchestre national de Lyon


Bruckner, Bartok

Simone Young, direction

Les 10 et 12 novembre 2011
Lyon, Auditorium

Lyon, Auditorium, jeudi 10 et samedi 12 novembre 2011. Bruckner, Bartok, ONL.dir.Simone.Young.

Concert d’automne, en accord avec la probable grisaille des jours avares de lumière : ce sont deux partitions placées sous le signe des « adieux » que l’ONL interprète sous la direction de Simone Young. La 9e Symphonie de Bruckner, oeuvre testamentaire de 1896, et le 2e concerto pour violon de Bartok, écrit juste avant les adieux à la terre hongroise/ David Grimal en est le soliste.


3 ou 4 B ?

Naguère on disait « les 3 B : Bach, Beethoven, et Brahms », quand les préventions de ce côté du Rhin admirent au Panthéon le fils spirituel de Schumann. Pourrait-il y a voir un 4e B, tout aussi allemand-autrichien), Bruckner ? Certes, même si son art a mis ici du temps pour se faire admettre. Son successeur dans l’art d’écrire des symphonies, Mahler (qui dans son pays le fit reconnaître avec ferveur) a acquis presque soudainement en France une célébrité avec connivence de sympathie, ce que le pieux organiste de Saint-Florian n’aura sans doute pas obtenu à ce point… Bruckner qui en se rangeant du côté d’une « musique de l’avenir » (chez Wagner) n’aura pourtant pas connu, à l’inverse de Brahms, chef malgré lui des « conservateurs », la célébrité même un peu effarouchée que le grand public aime accorder aux « modernistes ». L’histoire musicale est parfois déroutante…

Une Inachevée

C’est par ailleurs une idée intéressante de l’O.N.L. que de réunir compositeurs et œuvres dans une intention sous-titrée. Va donc pour « Symphonies des adieux », que domine par son ampleur et sa profondeur la 9e de Bruckner. C’est en effet le chant du cygne de ce compositeur tardivement reconnu qui aura voué sa vie et son travail – comme le 1er B, J.S.Bach – à « la gloire de Dieu ». Une 9e et ultime (décidément l’aventure beethovénienne en aura marqué beaucoup !), qui d’ailleurs attendit en vain son dernier mouvement. Allegro, Scherzo et Adagio, écrits dès 1894, auraient dû être conclus par un finale en apothéose fuguée. Est-ce la certitude, pendant deux ans, que la mort –annoncée par la maladie et un grand affaiblissement – arrivait ? Le compositeur renonça au finale fugué, mais eut ensuite l’idée de « coller » son ancien Te Deum à l’Adagio pour clôturer dignement. Quelques esquisses, encore, et enfin le seul Adagio fut laissé avec sa mention « Adieu à la vie », la 9e demeurant une « Inachevée »….

Du spirituel dans l’art musical

Au fait, voilà Anton qui vous rappelle un certain Franz : Schubert avait arrêté sa 8e à la fin d’un mouvement lent, mais il eut le répit pour continuer par une 9e (et dernière) glorieuse. On peut en tout cas songer, à 70 ans de distance, à une identique conception du Temps, si ample, et de la structure sans développement de type beethovénien, avec un piétinement ou des retours en arrière, une désorganisation-errance apparente, qui bouleversent en profondeur le flux de l’écriture. La 9e de Bruckner est en tout cas davantage un immense « poème symphonique », au sens de la réflexion philosophique tel que l’entendait Liszt (tiens, lui aussi avait conclu sa Sonate en apothéose, puis était revenu à l’idée d’une clôture lente et mystérieuse…). C’est un lieu de méditation métaphysique, sans récit programmé, sous le double signe, en son 1er mouvement, du feu (feuerlich) et de l’énigme (misterioso)., empli d’échos du monde de la Nature mais surtout de l’indicible et du spirituel, l’approche mystique d’une sur-réalité musicale et religieuse que Bruckner entrevoit et cherche à rendre » visible ». Le scherzo paraît d’abord jouer avec des pizz, puis se scande d’une percussion grandiose, et son Trio « dérape » dans l’étrange, tantôt inquiet, tantôt presque attendri… Le Finale (Adagio donc) reprend la méditation dans l’immensité sans urgence. Bruckner y cite ses oeuvres antérieures (Symphonies, Messe) et l’esprit du Parsifal wagnérien, « récapitulant » sa vie, et se laisse conduire par cet « adieu » qui finit par s’affirmer en certitude en face de la lumière venant à la rencontre…

Contre les pillards et les assassins

Un autre « adieu », non pas exactement à la vie, mais au lieu de la vie : c’est pour Bela Bartok, en 1939, un an avant le départ en exil volontaire pour les Etats Unis, celui du 2nd concerto de violon. Le fascisme , qu’il voit déjà installé en son pays – avec le régime du Régent Horthy- lui fait horreur, il voit lucidement se rapprocher une main basse sur la Hongrie par les nazis allemands (« ces pillards et ces assassins »). La mort de sa mère lèvera ses derniers scrupules, et il partira en octobre 1940. C’est pour son ami Zoltan Szekely que Bartok compose ce que P.Citron nomme « un concerto de virtuose », marqué par un esprit de variations (c’est la forme que le compositeur avait d’abord décidée), qui apparaît dans les 2e et 3e mouvements. « Le chant est harmoniquement moins tendu » que dans d’autres œuvres antérieures, et Bartok intègre un « thème » de 12 sons, sans que cette présence signale son adhésion à la théorie de Schoenberg.

C’est le violoniste David Grimal qui joue cette partition de grandeur et de contrastes : un familier de l’O.N.L., au même titre que la chef australienne Simone Young…Et on peut songer que l’Orchestre aura été pendant la présence lyonnaise de Jun Märkl (elle vient de s’achever cet automne) particulièrement préparé à vivre et traduire l’esprit du grand romantique et spiritualiste Bruckner…

Lyon, Auditorium, jeudi 10 novembre 2011, 20h, et samedi 12, 18h. O.N.L. direction Simone Young, David Grimal, violon. Anton Bruckner (1824-1896), 9e Symphonie. Bela Bartok (1881-1945), 2e Concerto de violon.
Renseignements et réservations : T. 04 78 95 95 95 ; www.auditorium-lyon.com

Société de musique de chambre de LyonLyon, salle Molière, saison 2011-2012

saison 2011-2012
Société de Musique de chambre

Lyon, Salle Molière

8 concerts de novembre 2010 à mai 2012

Cela vient de commencer (le 12 octobre) par la 1ère partie de l’intégrale des Trios de Beethoven (dont « l’Archiduc » ; le reste en 2013) avec le Trio Elégiaque : on se tourne vers la suite de la saison 2011-2012, donnée dans l’indispensable Salle Molière pour la sexagénaire Société Lyonnaise (Société de musique de chambre de Lyon)… Qui s’ouvre au jazz et aux musiques du monde, tout en centrant sur classiques, romantiques et modernes, « oh les beaux soirs ! »… Tour d’horizon…

Belle Epoque et délectables sonorités

Nous vantons souvent ici les mérites de la Salle Molière, qui mérite en effet une visite inscrite dans les programmes touristiques culturels de Lyon. Depuis son ouverture il y a un peu plus d’un siècle, La Salle en aura vu, et entendu surtout, beaucoup…Elle est temple « Belle Epoque » de la musique de chambre – sans « profondeur », avec un mur de fond qui la limite bien vite derrière un piano, elle ne permet guère le déploiement des orchestres -, même si un petit orgue surmonte sa scène -, enclavée dans un ensemble architectural dont on peut sans mal oublier l’auteur ( Huguet, si vous y tenez…), mais dont le décor (sculptures, fragments de peinture) tient du composite-kitsch : l’esprit Puvis de Chavannes mâtiné de Viennoiserie (on rêve que Klimt se fût ici arrêté !)… Ce « Palais de Bondy » est comme un emboîtement-Lego avec sa grande façade vitrée (l’Atrium, donnant sur la Saône), des étages qui abritent les Salons de peinture Lyonnais (pas révolutionnaires d’esprit), un « envers » qui était le Conservatoire de Musique jusqu’à la fin des années 1970 – et dont la Salle, avec une annexe, Witkowski, fut le haut-lieu des concours -, sans oublier un abri pour le théâtre des marionnettes de Guignol… L’Atrium lui-même, nous rappellent les spécialistes, avec ses peintures inachevées, porte sa « jolie légende » : le peintre Louis Bouquet, qui devait y inscrire la noblesse mythologique du cheval Pégase, fut « terrassé par une crise cardiaque quand il était sur l’échafaudage »…C’est là qu’aux entractes des concerts on vient « mondaniser », commenter, papoter, se montrer. Et de toute façon, se féliciter – à juste titre- d’une des plus belles acoustiques de France, dont bien des artistes-visiteurs ont apprécié la pertinence spectaculaire et intime à la fois, dans ce quadrilatère à très hauts murs qui permet d’obtenir pour quelque 600 places (certaines de « médiocre visibilité », selon l’euphémisme en vigueur), la délectation sonore la plus subtile, encore que parfois troublée par des grincements de portes et de sièges dont les restauration successives n’ont pu venir à bout.

Du jazz…

La Société de Musique de Chambre, fondée au début des années cinquante par le pianiste Ennemond Trillat – alors directeur du Conservatoire, humaniste et grande figure de la musique à Lyon -, « règne » ici par légitimité. Mais les ans ont passé, cette bientôt-sexagénaire a dû changer ses formules, et se confiant récemment à Eric Desnoues – « patron » des Concerts de la Trinité comme du Festival d’Uzès –, mettre un peu de jazz et de musiques du monde en son breuvage d’ivresse classico-romantique. Cette dimension « hors les murs »paraît donc clairement dans l’ensemble des 9 concerts proposés à la réjouissance des mélomanes encartés-SMC (si on ose une formulation aussi familière sous les peintures de Phaéton et le lustre de la Salle), et des autres, ceux qui viendraient « au coup par coup » se mêler à la série S.M.C.-Tradition. Ainsi écouterons-nous à la fin de l’hiver une carte blanche donnée à Yaron Herman, pianiste israëlien de 30 ans dont les biographies officielles nous apprennent qu’il eût dû s’illustrer dans le basket, mais que disciple à Tel-Aviv du professeur Opher Brayer (piano, mais aussi philosophie, mathématiques et psychologie), il se tourna vite vers le piano-jazz, aux Etats-Unis puis en France. Théoricien de l’improvisation, il joue et enregistre selon un concept de « Thèmes et Variations », ses disques en solo ou avec un Trio (Matt Brewer et Gerald Cleaver) lui valent rapidement une notoriété internationale et un titre de Révélation aux Victoires du Jazz 2008. Il travaille fraternellement avec des « classiques » comme le Quatuor Ebène, établit des collaborations « musicales et amicales » avec le trans-courants Michel Portal, ou Bertrand Chamayou… A Molière, il fera du « jazz de chambre, piano jazz sur des thèmes classiques ».

Du violon tzigane, du cymbalum, Bartok et Mozart

Au cœur de l’hiver, une autre rencontre « inédite » aura lieu, cette fois avec le jeune violoniste-prodige et tzigane Geza Hosszu-Legocky, découvert par Martha Argerich, et qui joue aussi bien Brahms ou Bartok et Kreisler que Grigoras Dinicu(1889-1949), dont il nous est dit que, très grand violoniste roumain, il joua avec Enesco, et oeuvra pour la reconnaissance des Roms dans son pays, tâche – comme on sait, hélas, et pour d’autres pays et temps actuels – toujours à reprendre et honorer…On entendra en duo le cymbalum, ce merveilleux instrument d’Europe Centrale, joué par Julius Csik. Et dans le même janvier probablement bien froid, Bartok résonnera, cette fois par son 5e Quatuor, peut-être le plus sublime des Six, en tout cas le plus divers et qu’on a pu comparer aux ultimes de Beethoven. « Son début inoubliable, ainsi que le décrit Pierre Citron, c’est le Jugement Dernier, annoncé non par des cuivres mais par les cordes seules »… Puis viennent des « musiques nocturnes à l’état pur, la fraternité avec les vents parcourant les espaces ouverts sur la face du monde,…des appels étranges – il m’est arrivé d’entendre cela dans le sifflet d’un express dans la nuit -, des violences terrifiantes, et tout à coup un allegretto burlesque, ticket d’autobus dans un tableau surréaliste, et en coda un contrepoint polytonal de plus en plus démoniaque »… A cette partition de 1935, un miroir de la fin du XVIIIe et de la vie mozartienne : deux des trois quatuors écrits par Wolfgang en période de grande difficulté, et qui « obéissent » à une commande du roi de Prusse Frédéric-Guillaume II ; la série de six (comme celle, glorieuse, des quatuors « à Haydn ») s ’arrêtera à moitié du parcours. Sous le sourire et la « facilité » du 1er (K.575), crispation et inquiétude ; et plus encore pour le 3e (K.590), double signe de la redécouverte du langage « alla Bach » et d’une angoisse qui aiguillonne l’esprit d’une recherche sonore sans concession. Ces œuvres profondément novatrices sont jouées par l’Emerson String Quartet, fondé par des Américains il ya 35 ans, à la discographie impressionnante (des intégrales de Bartok, Beethoven et Chostakovitch…), et dont l’échange de « rôle » entre 1er et 2nd violon en cours de concert illustre la « fluidité ».

Le Temps Perdu et ses petites phrases

C’est un Mozart bien plus souriant que permet de redécouvrir le duo piano et violon de fin mars, dans la sonate K.378, écrite à 22 ans. Et à côté de la 8e (op.30/3) composée en 1802 par Beethoven, voici un autre miroir, entre Sonate de Franck – l’un des chefs d’œuvre des années 1880, chez le Pater Seraphicus et dans la musique française fin de siècle –et la moins connue 1ère op.75 de Saint-Saëns. Là, ne pas oublier de relire son Marcel-RTP, puisque Proust a «délogé » dans l’op.75 la fameuse « petite phrase » qui sert de leitmotiv aux amours de Swann et Odette…Non sans préciser perfidement que là Saint-Saëns, « musicien que je n’aime pas », lui avait fourni « une phrase charmante mais enfin médiocre », et que la Sonate de Franck en était référence plus véritable (en même temps que celle de Lekeu…). Les fort jeunes (25 et 30 ans) Solenne Païdassi (violoniste, Prix du Concours Long-Thibaud en 2010) et Hyo Sun Lim (pianiste sud-coréenne qui joue aussi avec Hillary Hahn et Micha Maisky) nous aident à rechercher dans ces domaines radieux et complexes….Musique française de même époque ? Gabriel Fauré sera présent en mai dans ses admirables 1er Quatuor avec piano (op.15, de 1876), d’un élan inépuisable comme la mer au « dessus » de laquelle le musicien de 30 ans composa, sur les hauteurs du Havre, et « La Bonne Chanson », (1894), dialogue amoureux entre le poète (Verlaine) et les belles écouteuses, entre « l’hiver (qui) a cessé : la lumière est tiède et danse » et l’attente de « donc, ce sera par un clair jour d’été »… En pré-écho, la Chanson Perpétuelle, écrite par Chausson quelques mois avant sa mort accidentelle (1899) sur un texte de Charles Cros, et un Adagio pour piano et cordes de Guillaume Lekeu, mort à 24 ans, et qui a donné dans ces formes « lentes » des méditations admirables. Karine Deshayes, l’une des grandes voix françaises actuelles, qui travaille en profondeur les textes et leur rapport avec la poésie, y sera en dialogue avec l’Ensemble Contraste (un quatuor à cordes et un pianiste), très soucieux d’interrogation instrumentale.

Lumières schubertienne, brahmsienne et baroque

Schubert est pour vous essentiel ? Et en essence de l’essence, le Quintette à deux violoncelles D.956 ? Le concert de mars doit vous retenir, en vous embarquant (au sens pascalien) dans la sublime aventure de la partition ultime, de septembre 1828. Le Syntonia Quintette (là encore quatuor à cordes augmenté d’un piano, et d’un violoncelle) vous guide, de même que pour le très équilibré et lumineux Quintette op.81 que Dvorak composa en 1887. Plus lumineuse aussi, la Sonate de Schubert, écrite en 1823 pour le piano et un instrument ensuite « disparu », l’arpeggione –guitare à archet-, classiquement « remplacé » par le violoncelle. Et le duo des sonates violoncelle-piano de Brahms, dont la 2nde, si profonde, fut écrite en été 1886, dans la lumière du Lac de Thoune : Marc Coppey et Peter Laul y sont à la mi-novembre les interprètes inspirés. Reste à ne pas oublier en Salle Molière une « délocalisation » de mi-décembre avec les artistes du Festival de Musique Baroque (pour le reste, à la Chapelle de la Trinité), « piloté » par Eric Desnoues : les quatre piliers du dôme baroque (Corelli, Haendel, Telemann, Vivaldi), et en formation « serrée » , le Concerto Köln (déjà un quart de siècle !), conduit, primus inter pares, par Markus Hoffmann.

Lyon. Salle Molière. Société de Musique de Chambre. 8 concerts à 20 heures. 16 novembre 2011 : Marc Coppey, Peter Laul (Schubert, Brahms). 13 décembre : Concerto Köln (Vivaldi, Haendel, Telemann, Corelli). 8 janvier 2012, Classique et tzigane, Geza Hosszu-Legocky. 18 janvier, Emerson Stringg Quartet (Mozart, Bartok). 4 mars, piano-jazz, Yaron Herman Solo. 7 mars, Syntonia Quintette et François Salque (Schubert, Dvorak). 28 mars ; Solenne Païdassi, Hyo Sun Lim (Mozart, Beethoven, Franck , Saint-Saëns). 2 mai, Karine Deshayes, Ensemble Contraste (Fauré, Chausson, Lekeu). Propos d’avant-concerts, par des jeunes intervenants lyonnais.
Information et réservation : T. 04 78 38 09 09 ; www.musiquedechambre-lyon.org

Venise, vision sérénissime: Lyon, CNSMD Lyon, du 10 novembre au 14 décembre 2011

Lyon, CNSMD
Venise, vision sérénissime
du 10 novembre au 14 décembre 2011

Et si on partait en musique pour Venise ? Le CNSMD a l’humeur voyageuse, pendant les jours d’avare lumière, novembre et décembre. Et du médiéval au XXIe, les classes et départements du quai de Saône explorent les cent façons instrumentales et vocales, symphoniques et solistes, d’honorer la beauté de la Fascinante. Dépaysement annoncé, de Landini à Britten ou Nono…

Le Doge et le vaporetto

C’est avec Milan que Lyon est jumelée : ville de terre ô combien ferme et à sol plat. Pas avec Venise. Lyon n’a-t-elle pourtant pas, sinon des canaux et des gondoles, du moins deux fleuves, un confluent, des ponts et passerelles, ou même des sortes de vaporetto… Et la Méditerranée, très au lointain du sud, mais c’est une autre histoire. N’eût-elle pu, en cas de longue indépendance, s’appeler Sérénissime, elle qui tant aima le commerce ? Avec même pour Doge un « merdelyon », comme disait un humoriste-scato… ? Allons, cessons de plaisanter en rêvassant à d’improbables équivalences, et penchons-nous sur ce mois vénitien que pilote le CNSMD pendant les « courts jours » (plutôt pays du nord français, l’expression) d’un novembre-décembre qui aura sans doute besoin des lumières mouillées, baroques et donc changeantes, magnifiant la vraie Sérénissime.

Richard et Aschenbach, Igor à San Michele

Mais d’abord, ouverture en fête masquée : une Nuit, placée sous le signe de l’échange sans frontières entre les époques, ainsi qu’il sied aux principes du CNSMD. Donc entre département de musique ancienne qui célèbre les Gabrieli, Marcello, Albinoni ou Monteverdi et le groupe du Delirio Fantastico, 8 instrumentistes qui jouent les concerti vivaldiens « avec toutes sortes d’instruments », l’Atelier XX-21 de Fabrice Pierre inscrit résolument notre époque, en particulier avec le plus vénitien des non-alignés (esthétiquement, car il croyait à une musique engagée du côté de la révolution marxiste, presque jusqu’à la fin de sa vie), Luigi Nono, qui fut aussi le gendre et l’héritier de Schoenberg. Et Venise, on y meurt aussi, en apothéose post-romantique : Richard Wagner y finit l’oeuvre-d’art-total que furent sa musique et sa vie au Palais Vendramin, en 1883, et sa dépouille mortelle voyage sur les canaux avant de prendre le chemin…de fer vers Bayreuth.

Et depuis que Visconti a uni le roman de Thomas Mann – La Mort à Venise -, le destin du littérateur Aschenbach, hanté par la beauté incarnée en sublimes adolescents comme son Tadzio, et la musique de Gustav Mahler – une 5e Symphonie et son Adagietto qui n’attendait que le génie d’un cinéaste italien pour vivre d’une seconde et très glorieuse vie-, la fusion orchestrale est légitimée entre toutes ces visions. Ainsi l’Orchestre du CNSMD sera conduit par son chef Peter Csaba vers Prélude et mort d’Isolde, puis vers la 5e de Mahler. Mais rappelez-vous aussi qui voulut mourir à Venise : celui qu’on n’attendait pas forcément du côté de la Lagune, Igor Stravinsky, finit ses jours « là-bas », et se fit enterrer à San Michele, comme un Vénitien qui se respecte. L’Atelier XX-21 – encore Fabrice Pierre, donc -, mis en scène par Caroline Fustier, contera l’Histoire du Soldat, celui a marché, « a beaucoup marché »…

Les tribunes de San Marco

Retour à une Venise résolument « de la Renaissance aux avant-gardes », par le biais du « Théâtre de la Guerre » : un livre du moine érudit Coronelli fait au milieu du XVIIe « le point sur » cette dimension fondamentale de…la civilisation, et permet de mieux lire les conflits réels ou transposés dans la rhétorique amoureuse et /ou guerrière. Une conférence de Sylvie Mamy éclaire ce rapport de la vie à l’art – notamment à travers l’opéra – et aide à réfléchir sur ce qui aux XXe et XXIe prolonge ces notions : encore Luigi Nono, donc… Le Concerto Soave de Jean-Marc Aymes et la chanteuse Maria Cristina Kiehr font écouter Monteverdi et Strozzi, Gabrieli et Storace, on revient à ces auteurs avec le département de musique ancienne (Yves Rechsteiner), et la classe d’orgue (Thomas Pellerin) va en Vivaldi et Merula. C’est encore ce département, cette fois conduit par Jean Tubéry, qui explore le continent si nouveau dont Giovanni Gabrieli enchanta les cuivres par ses Canzoni et Sonates, y mêlant aussi une acoustique spatialisée depuis les tribunes de la Basilique San Marco. Un peu plus haut dans le temps, aux confins du médiéval et du renaissant et même dans le Moyen-Age, le Trio Barbaresque (Virginie Botty, Bérangère Sardin, Nolwenn Le Guern) fait découvrir la richesse d’un instrumentarium et d’une composition spécifiques à l’Italie et à la Cité des Doges.

Gondole, barcarolle

Sous le joli titre Gondollied et Barcarolle, la classe d’accompagnement piano (Billy Eidi), avec la participation des classes de chant, aide à constater que…tout « bouge dans Venise la rouge » : Mendelssohn, Chopin, Schumann, Gounod, Fauré ou Reynaldo Hahn succombent et font succomber aux charmes romantiques ou post-modernes de la Sérénissime. Enfin, alliée au département danse (Dominique Genevois, Philippe Lormeau), la classe de chant et de direction des chœurs (Nicole Corti) voyage entre Monteverdi (La Sestina) et le XXe de F.Malipiero ou B.Britten, qui écrivit sur La Mort à Venise. Au fait : voir Venise, et puis n’en pas mourir, non ?


Lyon, CNSMD. Vision sérénissime. Venise en musique, du 10 novembre au 14 décembre 2011
. Jeudi 10 novembre, 19h, 21h, 23h : Nuit à Venise. Mercredi 30, 15h, Stravinsky ; 20h30 : Concerto Soave. 1er décembre, 18h et 20h, « la guerre à Venise ». . 5 décembre, (Auditorium Lyon, 20h) Orchestre CNSMD. 6 décembre, 20h30 : Orgue. 7 décembre, 20h30 : San Marco (Jean Tubéry). 8 déc. 20h30 : Trio Barbaresque. 9 déc. 18h et 20h30 : Gondellied. 13 déc. 20h30 ; 14 déc, 15 h : Monteverdi, Britten. Concerts et conférences
Information et réservation : T. 04 72 19 26 61 ; www.cnsmd-lyon.fr

Lyon. Salle Molière, les 9, 11 et 13 octobre 2011. Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Intégrale des quatuors à cordes. Quatuor Debussy.

Dimitri Chostakovitch,
Intégrale des Quatuors
Quatuor Debussy

Somme de l’art du quatuor à cordes au XXe, les 15 de
Chostakovitch, écrits entre 1938 et 1974, sont aussi un voyage de forte
émotion pour les auditeurs. En écho des représentations du « Nez » à
l’Opéra, le Quatuor Debussy – spécialiste de cet ensemble qu’il a
enregistré au disque – a donné cette intégrale pour un public fervent de
ces trois séances-modèle dans des conditions exemplaires.

Jdanov et l’art de la belote

Pauvre Dimitri ! Ou : mais admirable Dimitri ! Combien de fois sa
liberté de compositeur ne fut-elle pas agressée, menacée en son essence
même, et – pis encore, peut-être – par le présumé-coupable qui se
retournait contre lui-même pour faire allégeance et promettre qu’il ne
recommencerait plus ! Deux grandes crises pilotées par l’orthodoxie
esthétique soviétique faillirent abattre en son pays même celui qui
voulait rester « Russe, Russe, Russe, jusqu’à la moelle des os » (selon
la formule bien antérieure de Tchaikovski) : 1936, avec les attaques
officielles (et déjà rétrospectives) contre son opéra Lady Macbeth de
Mzensk, et 1948, « rebelote » jdanovienne… Il se soumit, ou fit
semblant, ou fit semblant de faire comme si… Mais autant ses symphonies
constituent un révélateur spectrographique sur toute la carrière (de la
1ère en 1926 à la 15e en 1971), autant ses quatuors -15, presque le
nombre beethovénien, son modèle plus ou moins avoué -, qui commencent
nettement plus tard (le 1er en 1938, et tous les autres à partir de
1944, jusqu’à l’ultime en 1974) sont une entité plus tournée vers
l’intériorité. « Cœur révélateur » de l’immensité des tensions et des
rares embellies où la lumière se donne pleinement, ce laboratoire d’une «
poésie des temps de manque », disait un romantique allemand, il faut le
découvrir, et puis encore le méditer, en une jouissance sonore et
philosophique qui est aussi et souvent douleur : « une terrible beauté
», selon la phrase de Yeats placée en exergue d’une Biennale lyonnaise
des Arts dont tout invite ici à prendre la mesure, en cet automne 2011.

Un auteur à auto- contradiction militante

« Accrochée » – si on l’ose dire – à son « Nez » par l’Opéra de Lyon,
voici donc une intégrale en trois séquences d’un… corpus déterminant
pour l’histoire chambriste du XXe. Et fort logiquement demandée aux «
Debussy », dont on peut dire sans aucun chauvinisme d’entre Rhône et
Saône qu’ils appartiennent « au meilleur » (qu’est-ce qu’il faudrait
énoncer : l’élite ou l’excellence, cela fait langue –de- bois -de- qui-
vous- savez ; groupe de tête, top et pole-position : catégories muscle
et moteur ; Gotha, « vieux style » …) des quatuors européens. Les
Debussy ont fini de graver au disque cette intégrale (ARION), ce qui
accentue leur autorité internationale en la matière, mais on sait que
rien ne remplace la situation de juste distance sonore et surtout de
circulation émotive des valeurs musicales en concert, surtout quand le
cadre acoustique permet d’approcher un idéal de définition : pas trop
vaste, rassemblée sur son drôle de quadrilatère à vêture kitsch (et là,
les clins d’œil du sarcasme dimitrien s’imaginent en franche
délectation), la Salle Molière convient en tous points. Un public
attentif, chaleureux quand sonne l’heure de l’applaudissement
(c’est-à-dire en laissant avant ses éclats un respectueux fragment de
silence), a pu entreprendre ce voyage en trois étapes. Le 1er violon
(Christophe Collette) et l’altiste (Vincent Deprecq) sont « de fondation
», le 2nd violon ( Dorian Lamotte) et le violoncelliste (Fabrice Bihan)
sont arrivés récemment, mais l’homogénéité sonore et timbrique, la
conscience communautaire sont sans faille. Le Quatuor avait été « adoubé
» par Madame Chostakovitch, et c’est justice, car au-delà de ses
évidentes qualités, – extrêmes précision et clarté, pouvoir d’analyse,
chaleur lyrique alternant sans soupçon d’emphase avec une rythmique
déchaînée mais sous contrôle, alliance des personnalités instrumentales
pour la constitution fusionnelle d’une identité, recherche de partitions
rares -, il y a eu et demeure un désir et un sens de la synthèse pour
composer le visage d’un auteur qui s’est toujours porté à lui-même
contradiction militante.

Gogol, Tolstoi et Dostoievski

Sous cet angle, en quelles perplexités Chostakovitch ne plonge-t-il pas,
exemplaire Eautontimoroumenos (selon le titre du dramaturge alexandrin
Ménandre : « celui qui se punit lui-même »), en perpétuel danger de
volte-face dès lors même qu’il lui semble avoir trouvé les moyens de
faire monter au jour son grand secret ? Peut-être, pour assembler ce
puzzle déconcertant et parfois irritant – tellement d’attitudes, de
dogmes stylistiques empruntés, reniés, remis en exergue puis à nouveau
cachés -, les Debussy ont-ils songé aux mots d’Arkel à la fin de Pelléas
: « L’âme humaine est très silencieuse. L’âme humaine aime à s’en aller
seule. Mais la tristesse de tout ce qu’on voit… » ? Donc, toujours la
solitude, et quelque chose de «l’ innommable », si propre à la manière
d’être Russe, entre les grincements fantasmatiques de Gogol, la lyrique
des « héros positifs » de Tolstoï dans Guerre et Paix, la mémoire que le
vrai de chaque être réside dans ce « souterrain », ce « sous-sol »
explorés par Dostoievski…

Venu du lointain

Quoi qu’il en soit des hypothèses psychologisantes, les auditeurs de
cette intégrale auront eu la conscience d’un grand souffle, d’une audace
provocante mêlée à de bouleversantes tendresses. Pour n’avoir pu en
écouter que les deux-tiers, nous savons que l’essentiel a été scruté,
mis en lumière, sans affaiblissement d’inspiration, avec une magnifique
intuition de la forme temporelle et émotionnelle dans chaque moment – et
parfois enclave- de cette « aventure des 15 ». On admire ainsi que dans
une même coulée de temps les Debussy aient pu se faire si légèrement et
harmonieusement clairs-mozartiens (Le 1er, de 1938), après les
profondeurs troublantes du 10e (1964). Modèle d’alternance inspirée, que
ce 10e « vu » par les Debussy : refuge et chanson d’enfance, puis
fureur de (sur)vivre, rageuse et râpeuse, dilemme du beau et de la
laideur ; densité déchirante, couleur et matière de passé, Aus der Ferne
(venu du lointain) si cher au romantisme, de quel horizon vers l’infini
?; et mélange d’ironie dansante comme de nostalgie pour terminer …

Une Sonate des Spectres

Et bien sûr, le sommet sublime – judicieusement placé en fin du parcours
– de l’ultime 15e. Cette somme de 6 mouvements lents est
vertigineusement repliée sur une vision mortifère, hanté d’une Elégie
tremblante, trouée par le déchirement de lancés et griffures
impitoyables (Sérénade), en échos fugitifs du chant vieux-russe qui
traverse les plaines et les temps pour armaturer une Marche Funèbre, et
finissant par se perdre au labyrinthe de son errance, « humaine, trop
humaine ». Les Debussy sont là bouleversants de concentration
introspective, de métaphysique sonore éperdue, d’énigme au ralenti, et
leur « Sonate des spectres » terminale va chercher « au lointain » de
chaque auditeur la part de mystère, légitime et troublée, qui justifie
en profondeur la présence à toute
cérémonie de grand concert.

Vipères titistes et faux-Nez

Et puis, parce que les Debussy sont « comme ça », et tellement en accord
avec « leur » compositeur si composite, on conclura par des bis non
exempts d’ironie. De même que le talent théâtralisant de ces
instrumentistes si riches en contrastes nous avait autorisé à écouter,
en prélude à certaines séquences, quelques propos et récits de
Chostakovitch – humoriste doutant de lui et de tout au monde -, ou
citations de rapports « officiels », c’était au bon vieux temps des «
hyènes dactylographes, des vipères titistes et de la dénonciation du
formalisme petit-bourgeois »… De quoi s’aider à rejaillir en éloge de la
liberté-partout-et-toujours, et histoire de remettre un peu de Gogol
moderne dans le jeu, avec vrais ou faux Nez en lieu et place de visage
pour dénoncer la sottise autoritaire de tous les temps.

Lyon. Salle Molière, les 9, 11 et 13 octobre 2011. Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Intégrale des quatuors à cordes. Quatuor Debussy.

Festival d’Ambronay 2011 (01). Le 2 octobre 2011. J.S.Bach : Messe en si. Académie Baroque d’Ambronay, dir. Sigiswald Kuijken

18 ans d’existence pour une Académie Baroque Européenne qui est devenue l’un des piliers de l’architecture à Ambronay… « Etape importante dans l’évolution des jeunes artistes européens en début de carrières », elle est confiée pour le concert de clôture du Festival à Sigiswald Kuijken, qui la dirige dans J.S.Bach ( thème-compositeur dominant de l’édition 2011) : ce monument qu’est la Messe en si trouve ainsi une jeune et émouvante lumière.


Tout s’imprime, tout s’efface

Festival d’Ambronay, 2011,(« La Passion Bach »), et dernier jour (dimanche) de la 4e (et dernière) semaine, en un octobre aux allures de septembre (ou de juillet tel qu’il aurait dû être). Doux, presque chaud, et surtout nulle brise en cette fin d’après-midi bleue et dorée où le temps paraît figé en sa contemplation. En cette terre épargnée par les convulsions du monde et même, cette année, les classiques tourbillons de l’automne arrivant, on songe aux ineffables douceurs du Pur Amour si poétiquement décrit par Fénelon, « une paix et une souplesse infinie de l’âme pour se laisser mouvoir à toutes les impressions de la grâce ». Il fait, oui, un temps fénelonien, et on peut y penser aussi parce que le mystique écrivain du XVIIe dit de cette âme : « Elle reçoit sans altération toutes les images des divers objets, et elle n’en garde aucune. Dieu y imprime son image et celle de tous les objets qu’il veut y imprimer. Tout s’imprime, tout s’efface. L’âme est comme un métal fondu par le feu de l’amour. Elle prend et quitte toutes les formes qu’il plaît à l’ouvrier. »…

Ne pas infliger des modèles

Le dernier concert, offrant à ses musiciens la clôture et l’apothéose, n’est pas celui d’un ensemble célébrissime qui tirerait son feu d’artifice(s) et sa révérence. C’est celui, fort abouti, d’une « expérience » par des jeunes interprètes (de très haut niveau déjà, évidemment), cette Académie Baroque Européenne qu’Ambronay forme et envoie ensuite de par le monde pour en prodiguer le savoir et l’inspiration. Et ces jeunes sont sous la tutelle d’un « aîné » prestigieux : là commence l’alchimie –souvent mystérieuse, et captivante – d’une pédagogie qui pour être authentique ne doit pas infliger des modèles mais proposer de grandes lignes et courbes directrices, en somme, « imprimer dans l’âme »… Ce que les spectateurs d’ici – et d’ailleurs : il y aura eu dix autres occurrences de ce concert donné aussi en Italie (et préparé dans un séjour à Pavie), Portugal, Belgique et France –reçoivent, c’est la confluence des idées d’un Maître et de leur mise en œuvre, sans doute encore moins parfaite qu’on ne pourrait l’avoir plus tard, mais si frémissante…

Maximalisme minimaliste ?

Voici donc « Une » Messe en si où J.S.Bach s’entend aussi, par delà les montagnes du Bugey et le grand ciel bleu où il siège sûrement (ou alors c’est à désespérer de tout ce qu’il a chanté), « réduit » en dimensions vocales. On sait que c’est théorie et réalisation du Maître belge Sigiswald Kuijken : au lieu de ces groupes compacts, im(et parfois ex ?)pressionnants, qui furent longtemps la Loi et les Prophètes en matière d’interprétation pour Bach, une miniaturisation instrumentale mais surtout chorale. S.Kuijken part du principe qu’on peut se contenter « d’un chanteur par partie, donc de confier à ces chanteurs en nombre très réduit tant les airs et récitatifs que les ensembles (cori) ». Au moment où il a commencé cette aventure, il y a 12 ans – jusqu’alors il avait joué le jeu avec chœur « multiple » -, le musicologue (et chef) américain Joshua Rifkin travaillait depuis longtemps selon ce principe, sans d’ailleurs convaincre la communauté des baroqueux, qui depuis s’est plutôt majoritairement maintenue dans l’optique de la tradition. Désormais, et en particulier avec sa Petite Bande, S.Kuijken agit « en Bach » avec ces principes nouveaux ; mais il n’est pas facile pour des jeunes, fussent-ils déjà aguerris, de « porter » cela tout au long d’un univers comme celui de la Messe. Donc, à côté de leurs 24 collègues instrumentistes, voici tout de même 13 chanteurs (4 sopranos, 3 altos – féminins, masculin), 3 ténors, 3 barytons) pour « solister » et « choriser ». Et nous ne sommes plus ainsi devant un opéra sacré de solistes-et-chœurs : S.Kuijken, pour ne pas « épuiser » ses chanteurs, a dédoublé, divisé, additionné, soustrait les 13 en les répartissant selon les lois du Jeu de Go, des échecs, du hasard numérologique et de quelque Somme de Fibonacci, qui sait, mais les spectateurs ne sont pas censés s’interroger sur cela. Dispensé de palmarès, on est obligé… à ne pas s’obliger de chercher dans la liste qui chante quoi et quand, et on se reporte donc à la notion, si vivante ici, de collectif.

Trouver le sens spirituel de l’oeuvre

L’individualité solipsiste, dirait le philosophe, recule d’autant mieux que l’exemple vient…de haut : S.Kuijken, violoniste et chef, ne joue sur nulle estrade au centre du dispositif. Il est là, en une sorte de réserve, au bord du territoire, aussi intensément présent dans l’intériorité que spectaculairement absent de toute vanité. Pas père noble pour un thaler, plutôt très grand frère d’ailleurs sans aucune familiarité, d’une bienveillance un peu austère qu’on devine en arrière-plan de l’exigence incessante…. On saisit bien les lignes de force d’une interprétation qu’il a voulue très habitée. Souvent tendue à l’extrême de l’aisément jouable par cuivres et bois, et d’une façon générale – instrumentistes et chanteurs – moins à l’aise dans la 1ère partie de la Messe, et surtout dans la longue « abstraction » du Kyrie tripartite….

Mais les éclaircies viennent, notamment dans les « chœurs » du Gloria, tout spécialement le Cum Sancto Spiritu, superbe d’allant pulsé, d’ampleur et de générosité. Dès lors, et en particulier dans la totalité du « récit » haletant que constituent les versets du Symbole de Nicée (Credo), la proclamation théologique s’ombre et s’enlumine comme une Passion, en profondeur, émotion et jubilation. Le Credo des Ambronaysiens, d’emblée lancé aux quatre vents de l’univers, avait montré qu’altitude et rythme étaient désormais non cherchés, mais trouvés. Question de lumière, et cela n’étonne point en tel lieu, en tel jour, sous de tels auspices. Et cette lumière- on en revient à l’intuition musicologiquement peu démontrable des rifkinistes et kuijkenistes – ne circule-t-elle pas plus librement parmi ces instruments « anciens », entre ces voix neuves, enthousiastes, peut-être et légitimement intimidées mais décidées à pénétrer le sens spirituel de l’œuvre ? La gravité parfois terrible de Rembrandt, l’émotionnelle intimité de La Tour, mais, grâce à cette clairière vocale, des transparences bleues et roses où circule, parmi objets et êtres, la poésie de Vermeer….

Ambronay (01). Abbatiale, le 2 octobre 2011. J.S.Bach, Messe en si. Instrumentistes et chanteurs de l’Académie Baroque Européenne, direction Sigiswald Kuijken.

Entretien avec le compositeur Richard DubugnonVerbier, juillet 2011

Entretien avec le compositeur
Richard Dubugnon
Festival de Verbier
juillet 2011


Richard Dubugnon est un compositeur sinon prophète, du moins connu en son pays natal, et bien sûr ailleurs. Le Festival de Verbier lui a commandé (en partenariat avec le Concertgebouw d’Amsterdam) une pièce pour quintette à cordes, Pentalog. La création a eu lieu le 25 juillet, et nous en avons rendu compte. Entretien sur le parcours, l’inspiration et l’esthétique de ce jeune auteur (37 ans) très présent dans la création européenne.


Salon et officine


Dominique Dubreuil: Votre histoire personnelle compte pour votre parcours de compositeur, et cela semble s’être accompli par voyages, sinon exils…

Richard Dubugnon: C’est vrai que je suis né « ici », à Lausanne, et qu’il m’a fallu attendre – l’installation en France méridionale, à Montpellier, j’avais une dizaine d’années – pour penser à bifurquer entre les Lettres que j’avais choisies et la musique qui a fini par me « prendre », l’instrument d’abord (la contrebasse), puis la composition.


D.D. Votre histoire familiale est bien liée à la littérature et aussi aux sciences, à une forme d’humanisme….

R.D. Oui, ma mère est romancière. Mon grand père, pharmacien et « bellétrien », vivait entre protestantisme, Lumières rationalistes et catholicisme. Son salon accueillait d’autres lettrés, et aussi des musiciens – un organiste comme mon oncle Marc Dubugnon, des compositeurs célèbres… La « pharmacie » m’a permis d’herboriser très tôt et avec passion, de voir aussi comment dans ces fioles qu’il affectionnait, il y avait tout un monde virtuel, et beau.

D.D. La voie souveraine de Jean-Jacques Rousseau, en somme… Méfiez-vous quand même de l’épitaphe ironique de Valéry pour son Monsieur Teste : « Transiit classificando, il mourut en classifiant ».

R.D. J’en prends bonne note…mais je continue à tenir à la chimie, justement parce que je l’ai découverte pendant l’enfance suisse et dans le « laboratoire » mythique de mon grand père qui accomplissait découvertes et de préparations… et tout cela me faisait sans doute aussi songer à tant d’alchimies instrumentales qui seraient les miennes plus tard. En 1988, à Montpellier, alors que j’avais eu une expérience décevante avec le piano, j’ai découvert la contrebasse, qui est devenue mon instrument. J’ai appris à bien aimer aussi les instruments longtemps dédaignés par une partie de la musique « savante », comme l’accordéon de concert, découvert quand j’étudiais la composition en Angleterre, et pour lequel j’ai composé plusieurs partitions… Et il y avait aussi la musicologie, puis l’écriture…

D.D. …que vous avez souvent placée sous le signe de la littérature ?

R.D. Aussi bien en effet les auteurs classiques comme Tchekhov, qui m’a inspiré mon premier opéra, « la demande en mariage » -,ou chez Victor Hugo, des textes moins fréquentés – le recueil « Toute la lyre » -, dont j’ai tiré Les Chants de Guernesey, où le poète exilé regarde d’un œil très moderne la nature et la solitude , que les auteurs vivants comme par exemple Stéphane Héaume, dont j’ai mis en musique plusieurs textes merveilleux comme le Songe Salinas.

Pentalog et la Grèce

D.D. Et le théâtre, il vous est arrivé d’en faire la substance un peu cryptée de l’inspiration, ainsi pour la pièce créée à Verbier, Pentalog ?

R.D. C’est vrai, on pourrait dire que c’est là un opéra de chambre avec personnages instrumentaux. En fait, c’est un Quintette à cordes, mais j’ai trouvé amusant de lui donner un titre un peu sophistiqué, quoique fantaisiste, d’après le grec ancien, « cinq paroles »….Mes études universitaires – l’Antiquité, entre autres – m’ont fait me passionner pour le monde grec, qui a inventé un lieu d’équilibre… Dans Pentalog, on a un violon principal qui dialogue avec les autres instruments à tour de rôle, de manière concertante. La pièce se découpe ainsi : Prolog, Dialog I, II et III, Monolog et finalement Epilog…

D.D. Il y a aussi le jeu, que vous aimez pratiquer sous de très nombreuses formes. ?

R.D. Oui, le ludique – comme on dit beaucoup aujourd’hui -, c’est mon domaine ! Trace de l’esprit d’enfance, peut-être ? Mais je suis fasciné par la complexité– mathématique, abstraite – des jeux comme les échecs, que je pratique un peu, et je trouve que « les grands » ont une virtuosité abyssale. J’ai en tout cas essayé de m’inspirer de certains principes pour quelques unes de mes œuvres, par exemple avec la notion de « Blitz » (éclair, comme le blitzkrieg, la partie rapideaux échecs, ou Blitzkrieg , la guerre-éclair ), qui m’ont donné la clé de modes d’écriture : les cases noires et blanches évoquant les notes d’un clavier ou encore les lettres de l’échiquier de A à H analogues à la notation musicale allemande). Je dois dire que plus modestement j’aime aussi les Legos, avec lesquels j’ai construit des schémas formalistes. Mon opus magnum Les Arcanes Symphoniques est un Tarot musical géant pour orchestre, chaque arcane majeur du Tarot de Marseille étant illustré par un mouvement symphonique.

Bach et l’héritage

D.D. On rejoint ainsi en tout cas l’admiration que vous avez pour J.S.Bach.

R.D. Bach est en effet un sommet de création, cela concilie la rigueur architecturale de la pensée mathématique avec l’harmonique, et l’expressivité mélodique. Œuvre première et ultime d’une certaine façon : on peut s’y référer sans penser forcément que c’est un âge d’or perdu qui invaliderait les notions d’évolution ultérieure.

D.D. … Un peu plus comme plus tard dans l’histoire de la musique, le « progrès continu » et l’aboutissement absolu vers Schoenberg et l’héritage compositionnel ont pu « bloquer » l’invention de la 2nde moitié du XXe ?

R.D. Oui, je me situe à la fois après (et contre) la dictature ultra-rigoureuse des années 50-70, et en dehors de certaines facilités d’écriture qui ont surgi en réaction, une écriture prétendument romantique ou néo-médiévale qui a envahi le marché de la culture musicale, sous prétexte de se rapprocher du grand public. Ce n’est pas à mes yeux (encore moins à mes oreilles) des musiques qui fonctionnent au concert.


Néo-romantisme ? Humour et b.d….


D.D. Ainsi votre concerto de violon, en 2008, qui a été qualifié de romantique, ne l’est pas du tout pour des raisons « néo »…

R.D. Il ne l’est que par l’ampleur du geste, la « longue durée » de la partition, «dans le cadre traditionnel en 3 mouvements», et du rapport soliste-orchestre, et ne court pas derrière une quelconque esthétique de retour en arrière. Bref, d’une façon générale, tout en étant parfois considéré comme « suspecté » d’écriture néo-tonale, je n’appartiens pas au club des modernistes absolus et parisiens, ni à celui des « new-age »…. Il faut prendre cela avec de l’humour, et d’ ailleurs je trouve que l’humour n’est pas assez répandu dans la profession de compositeur, comme autrefois ce fut le cas chez Mozart ou Satie…. Pourtant on peut très bien s’en inspirer, à travers les textes littéraires, de cet humour qui est aussi une forme d’insolence vis-à-vis de toute société figée dans son académisme. J’aime ainsi beaucoup Boulgakov, et- tous ceux qui ont écrit et vécu un discours « sur le peu de réalité du réel », Cortazar, Buzzati, Borges…, et la bande dessinée, notamment Fred (Philémon) et Gotlib.

D.D. Il paraît que vous aimez bien Hergé ?

R.D. Oui, j’en ai beaucoup pratiqué la lecture. J’avais même envisagé un spectacle d’opéra d’après les aventures de Tintin, mais je ne suis pas encore passé à l’acte !

Entretien du 25 juillet 2011, propos recueillis par notre envoyé spécial à Verbier, Dominique Dubreuil

Entretien avec le pianiste Julien QuentinVerbier juillet 2011

Entretien avec le pianiste
Julien Quentin
Festival de Verbier,
juillet 2011


Le pianiste Julien Quentin est désormais un « habitué » du Festival de Verbier : ce soliste y est aussi chambriste, dans un rôle particulièrement apprécié depuis que ses années d’apprentissage résidente aux Etats Unis en ont affermi les idées. Il évoque avec nous ses affinités littéraires,musiciennes , (l’Europe de l’Est familiale et formatrice), son goût pour le collectif et la création en son électronique à partir de « l’instrument percussif »…


Balzac et Picasso dans le texte

Dominique Dubreuil : Pour vous, c’est important, les racines familiales et culturelles ?

Julien Quentin: Tout à fait, j’ai eu beau naître à Paris, j’ai ensuite très vite « bourlingué » en Suisse, puis aux Etats Unis, avant de me fixer en Allemagne… Et je me retourne avec affection vers ce qui m’a « constitué » et qui fait tout ce que je suis devenu.

D.D. Il y a évidemment vos parents, Genevois et littéraires ?

J.Q. Ils exercent à Genève le métier de libraires experts en livres anciens : manuscrits, bibliophilie, études savantes, catalogues, tous domaines dans lesquels ils ont autorité internationale. Ce monde du livre m’a fasciné quand j’étais enfant, et m’a plongé très tôt dans des lectures sans frontières. Je me rappelle en particulier comment mon père m’expliquait Balzac dans le texte « original ». Il y avait aussi des éditions illustrées par de grands artistes, j’ai pu ainsi découvrir sur le terrain les œuvres de Picasso, Cocteau ou Dali. Ainsi ai-je pris plus facilement contact avec les études littéraires en Université…
L’est européen

D.D. Et on peut remonter plus loin dans l’ascendance familiale…

J.Q. Cela explique mon attirance pour la culture et spécialement les musiques de l’est-européen, par mon grand-père polonais, et mon arrière-grand-mère russe. La part des musiciens d’Europe Centrale et de l’Est dans mes années d’apprentissage est considérable. Je pense en particulier au Russe Nikita Magaloff, qui m’a « orienté » quand j’avais 16 ans et que je venais seulement chercher une écoute attentive auprès de lui. Puis il y a eu en Suisse Alexis Golovine, ou plus tard, aux Etats Unis, Emile Naoumoff, qui avait lui-même été élève de Nadia Boulanger.


Un grand humaniste

D.D. Outre-Atlantique, vous avez travaillé intensément, mais dans une atmosphère musicale typiquement américaine.

J.Q. Aussi bien à l’Université d’Indiana, où j’ai été ensuite enseignant, qu’à Bloomington, à la Juilliard School… Certes il y a là-bas un très fort esprit de compétition, qui est dans le « ton » du vouloir-vivre social, mais je trouve qu’on y a, plus que sur le Vieux Continent, une forme de liberté d’esprit, ou même de décontraction dans les rapports humains. En tout cas, c’est aussi là que j’ai pu rencontrer des Grands Hongrois, Giorgy Sebök, et l’extraordinaire Giorgy Sandor, un des derniers humanistes-philosophes de la musique, d’une culture linguistique (couramment 5 langues !) et artistique magnifique. Par lui Bartok et même Liszt sont entrés vivants, et autrement, dans mon cœur.


Une famille de cœur estivale

D.D. La musique de chambre a joué et continuera de jouer un rôle déterminant pour vous qui êtes le spécialiste d’un instrument soliste et… par la force des choses, solitaire.

J.Q. C’est en effet aux Etats Unis que s’est approfondi cet esprit chambriste si important pour moi, notamment grâce aux conseils des Hongrois et des Russes dont nous venons de parler, mais aussi avec un maître d’exception comme Menahem Pressler, si attentif aux jeunes générations, qui leur apporte tant sans aucun comportement de supériorité ou même de paternalisme. Et c’est cet héritage qui fait que je me sens si à l’aise dans Verbier, devenu « ma famille de cœur estivale » pour la 5e fois cette année : en duo avec les violonistes Ray Chen, Lisa Batiashvili et David Garrett et avec le violoncelliste Gary Hoffmann, et pour la transcription en trio de la 2e Symphonie de Beethoven… A Verbier, on « rencontre de façon inédite », on met au point des programmes souvent très originaux et inattendus, on fait la connaissance de collègues de sa génération et on est admis en toute simplicité cordiale par les aînés, qui sont souvent « des illustres »… Cette atmosphère de grandes vacances très studieuses mais aussi très libres dans la station ou la montagne, c’est formidable. Et il se noue des amitiés qu’on gardera précieusement. Sans compter les classes de maître, les Académies où on vient se ressourcer auprès de musiciens aussi divers que Masaaki Suzuki pour le baroque, et d’Alfred Brendel qui ne joue plus en concert, mais qui dispense avec humour son savoir et son regard philosophique sur l’art.

Le collectif berlinois et les nouvelles approches

D.D. Votre vie dans l’année, c’est aussi maintenant l’Allemagne.

J.Q. Oui, à Berlin, qui ne ressemble à aucune autre ville en Europe. Berlin avant le nazisme et après sa chute, et puis à la fin du Mur, cela a toujours été un laboratoire de la liberté de penser, d’agir, d’être artiste. Dans le quartier de Kreuzberg où je vis, c’est avec une formule d’habitat collectif le climat idéal pour l’expérimentation, la rupture des barrières entre les différents types de musique qui ailleurs restent souvent très cloisonnées. C’est là que je peux me consacrer à des recherches concrètes d’écriture – et pas seulement d’interprétation – dans le son électronique.

D.D. Donc voici le pianiste devenu compositeur…

J.Q. Il est vrai que je me sens pas « tout d’une pièce », romantique ou moderne-XXe dans mon répertoire et fermé aux musiques d’aujourd’hui. Ce qui ne m’empêche d’ailleurs pas d’adorer J.S.Bach, sa grandeur mathématique et conceptuelle, sa construction à nulle autre pareille. Mais j’aime aussi le dé-construit, le tâtonnement, la recherche au hasard. C’est ainsi que je me suis rendu compte à quel point le piano est aussi une « machine percussive », qu’on peut en tirer des effets superbes en démontant ou transformant sa mécanique », bref comme tout ce qu’a inventé John Cage. Improvisation, approches minimalistes, nappes sonores : c’est aussi cet esprit que je partage avec des compositeurs aussi différents que Nicolas Bacri dont j’ai créé une partition, Justin Messina, ou ma jeune collègue Lera Auerbach.

Entretien avec le pianiste Julien Quentin. Propos recueillis par notre envoyé spécial Dominique Dubreuil, le 25 juillet 2011

Orange, Théâtre Antique, Chorégies, le 2 août 2011. Verdi :Rigoletto. Ciofi, Nucci, ONF, dir.R.Rizzi-Brignoli

Fin de session, dernière des 6 représentations en 40e anniversaire des Nouvelles Chorégies. Dans un cru 2011 très verdien : Rigoletto, classiquement mis en scène par P.E.Fourny, est magnifiquement interprété par l’Orchestre National de France que dirige Roberto Rizzi-Brignoli, et en une profondeur émouvante, par le duo Gilda (Patrizia Ciofi)- (Leo Nucci).

Météo beau-fixe et génie acoustique

Parfois tout de même, entre orages suspendus, baladeurs et capricieux, tornades et tourbillons emmistralés, il se fait des havres de paix sous le Mur. La 2nde représentation de aura bénéficié de conditions idéales : quelle beauté du ciel bleu-pâlissant puis nocturne, de l’air tiède mais sans chape de plomb comme en période caniculaire ! Et le mélomane-critique se met en tenue de Mr-Météo jubilant, porteur de bonne nouvelles. Histoire aussi d’apprécier à son irremplaçable valeur la transmission acoustique, inventée il y a deux millénaires, « intacte » malgré les éc(r)oulements de civilisations, comme si cela venait de naître sous nos oreilles éblouies. Le du 40e anniversaire n’est, si on compte bien, que le 7e de cette série d’un opéra chéri du public. Mais paradoxe en ces palmarès de l’extrême, le chef italien Rizzi-Brignoli est pour la 1ère fois sous le Mur, tandis que le chanteur du rôle-titre, Leo Nucci, lui aussi « tout neuf invité ici », a joué durant sa longue et grande carrière, plus de … 450 fois ! Ce livre Guinness des records orangiens pouvait ainsi faire tout espérer…et craindre.

Pas de révolution, mais la lisibilité

Disons tout de suite des satisfactions non inattendues devant ce qui ne bouleverse pas l’ordre des valeurs sûres mais constituent un cadre convenable pour les jaillissements musicaux. Ainsi parlera-t-on d’une mise en scène qui ne se fait pas remarquer par ses intuitions révolutionnaires, euphémisme désignant le travail un rien conventionnel de P.E.Fourny (en fait, son 2nd à Orange), mais assurant la lisibilité d’ensemble, propice à l’épanouissement des voix chorales, orchestrales et solistes. Le carrosse brisé avec dispositif envers-endroit astucieux ne mérite certes pas un prix d’esthétique, mais enfin, comme on dit ailleurs : « voiturez-nous les commodités de la conversation »… On ne rencontre pas comme dans l’Aida de juillet un « verdisme décalé, d’Egypte antique en Suez XIXe, voire Printemps Arabe du XXIe », mais du solide XVIe, cour du duc de Mantoue chez François Ier comme si vous repartiez chez Victor Hugo même pas censuré, sans méchanceté pour le Pouvoir Royal. Seules quelques silhouettes de ballet apparaissent, style « ouvrez vos rouges parapluies, il va pleuvoir des vérités premières », mais cette incursion n’est ni dérangeante ni excitante. Les traditionnels mouvements de foules et groupes montrent une efficace et lisible chorégraphie, exempte de gigantisme comme de précipitation stressante. Le demi-anneau qui encercle le devant de scène orchestrale est mis en valeur intelligemment pour des moments dramaturgiquement forts. La dominante de lumière est plutôt celle, assez parcimonieuse, du mode maléfique, précédant ou accompagnant l’orage, et le zeste de projection murale (Mané, Técel, Pharès, non biblique) inscrit en leitmotiv graphique la « Maledizione » initiale. inattendues qui ne bouleversent pas l’ordre des valeurs sûres et constituent un réceptacle convenable pour les jaillissements

Une musique exaltante

Ce sont conditions après tout nécessaires et suffisantes d’effacement ou de non-prolifération théâtrale pour une musique dont doivent être avant tout exaltés la dynamique, l’ironie cruelle, le rebondissement, la profondeur, l’inclusion d’intime dans le destin tragique, et pourquoi pas, la présence des secrets projetés par le compositeur dans le récit collectif. Encore et avant tout faut-il un tissu orchestral exemplairement complexe, douloureux, rempli d’inquiétudes, de fulgurances et de repli philosophique sur le mystère des destinées. Et l’Orchestre National de France est bien cet écrin idéal passionné : il a trouvé en la personne de Roberto Rizzi-Brignoli un très grand chef, qui semble avoir hérité de son maître Riccardo Muti l’exceptionnelle précision, la maîtrise des vastes ensembles – choraux et orchestraux -, et sans éloquence gestuelle exagérée, il ajoute une palpitation émotionnelle qui aide tous les interprètes, instrumentaux et vocaux, à atteindre, sans nulle impudicité, les profondeurs de leur inspiration, et tous ceux qui sont ici rassemblés à s’interroger sur soi et la beauté.

Dans les mâchoires de la maledizione

On est ainsi renvoyé, dans cette extrême pertinence du tissu orchestral et son adéquation au mouvement scénique, aux deux interprètes si véritablement humains, ceux qui instaurent le labyrinthique rapport avec les tensions souterraines de l’opéra. La subtilité de Leo Nucci en fait ce personnage complexe – ni complètement méchant, bien sûr, mais ni universellement empli de bonté (« un homme comme tous le autres et qui les vaut tous… »),et qui dans les mâchoires de la « maledizione » qui se referment construit sa propre grandeur. Le fait que le chanteur italien quasi-septuagénaire et pluri-titulaire du rôle pourrait en bonne logique du métier l’amener à une forme larvée de routine sous les apparences d’un chant impeccable. Mais le baryton chargé de gloire aborde « son » histoire avec une fraîcheur, un vouloir-vivre émotif littéralement bouleversants. C’est peu de dire que la voix est jeune, éclatante : elle demeure surtout ombrée de tragique – conquérante dans l’action et l’ironie cruelles, brisée dans la retombée de l’autre côté du miroir. Le jeu n’et ni outré, ni répétitif, et comme lassé de ses effets : au contraire, on a la sensation que c’est encore « imaginé », une nouvelle et nouvelle fois, comme si c’était la création de l’œuvre…. En ce sens, la partenaire idéale est bien Patrizia Ciofi, la fille idéaliste et tendre, la touchante victime lancée dans une de ces folles aventures qu’antérieurement Mozart – dans Idoménée père et Idamante fils – avait su montrer comme ivresse sacrificielle… La voix, ample, totalement assurée, ne cède jamais aux tentations de la brillance, elle est infiniment adaptée au personnage dont elle épouse l’ardeur et le tourment.

Il est permis d’apporter quelque nuance au satisfecit d’ensemble pour Vittorio Grigolo, duc de Mantoue plein d’aisance et de panache insolent, mais qui au fur et à mesure du déroulement opératique, semble afficher une santé trop univoque et une trop grande confiance en ses capacités, d’ailleurs exceptionnelles. Parmi les autres rôles – tous tenus avec honneur – on se souviendra de la noble attitude justicière de Roberto Tagliavini, Commandeur resurgi de chez Don Giovanni. Les puristes d’une action dramaturgique sans rupture d’applaudimètre en délire pourraient s’offusquer d’un record ici battu : l’air de la Vengeance -Gilda avait déjà été bissé il y a quelques années, mais cette fois, avec la complicité presque amusée du chef, il aura fallu que Leo Nucci et Patrizia Ciofi le « trissent »… Ainsi va Orange certains soirs de délire, de joie et de communion dans les pouvoirs de la musique !

Orange (84). 40èmes Chorégies, Théâtre Antique, 2 août 2011. Giuseppe Verdi (1813-1901):Rigoletto . Orchestre National de France, dir. R.Rizzi-Brignoli. P.Ciofi ; L.Nucci, V.Grigolo

Verbier. Les 25 et 26 juillet 2011. K.Buniatishvili, M.Maisky,V.Sokolov (Fauré, Franck, Chostakovitch). M.Schade, J.Zeyen (lieder). D.Matsuev, piano (Tchaikovski, Liszt, …). K.Buniatishvili, piano (Liszt, Stravinsky, Prokofiev)

Clôture du petit séjour sous les nuages de Verbier : trois Russes en superbes duo et trio, ténor et pianiste compagnons très accordés de Mozart à Ravel, et encore deux Russes au piano, concertistes en force…et aux limites.

La petite phrase

On attendait Gidon Kremer, mais le violoniste, malade, a dû se faire remplacer par Valeryi Sokolov. Exit aussi la violoncelliste Giedre Dirvanauskaute, partenaire privilégiée de G.Kremer, avec qui elle devait jouer des partitions rares d’Enesco et de V.Kissine. Demeure la pianiste géorgienne, cet été tout auréolée de la Fama des Latins, renommée bonne ( ou mauvaise, quand le destin en décide ainsi !). C’est d’abord avec le Père de la Musique à Verbier, MIcha Maisky, qu’ils commencent par deux Fauré, Après un rêve, et l’Elégie, souvent galvaudée en musique de brasserie, mais ici rendue à la pureté originelle du son et à son éloquence. Il est plaisant de voir Maisky, plus russe que russe avec son ample chemise turquoise, donner réplique à la pianiste en audacieuse robe de plage (des neiges ?), évoquant de fort loin « la plaintive élégie en longs habits de deuil »…En tout cas on admire, là et dans Franck, la plénitude absolue du violoncelle et l’autorité spectaculaire du piano. En cette première partie du concert, on est placé sous le signe de La Recherche du Temps Perdu – Vinteuil, alias Fauré et Franck pour une certaine « petite phrase »… et ce duo fascine. Le piano a des grondements de torrent, il sait aussi enjôler ; M.Maisky se met en oraison de la main gauche en l’écoutant énoncer les bribes du Thème glorieux. Puis le violoncelle (« remplaçant » le violon originel, cela donne une gravité d’autre nature) trouve des dictions, des timbres d’une stupéfiante nouveauté.

Lever de soleil et carillons

Si c’était allemand et schumannien, on dirait que c’est « rasch » (emporté-passionné), et on croirait déjà entendre que « la mer est plus belle que les cathédrales », le piano fouettant d’embruns cette Côte Sauvage franckiste. Si monde de « la petite phrase » il y a bien, c’est avec une parfaite simplicité d’évidence que chacun vient l’explorer du plus profond de son instrument. Quant au 2e trio de Chostakovitch – où intervient donc V.Sokolov – , il est aussi admirable de pensée musicale. Dès l’allegro, quelque chose sort de l’ombre nocturne – un lever de soleil en montagne, enfin, dans ce juillet maussade ! -, plus loin des carillons kremlinesques se déchaînent dans le piano. Les accords scandent solennellement le Temps comme dans Boris Godounov, permettant le chant lyrique du violon repris par le violoncelle. Au finale, M.Maisky se dépasse en bûcheron aux grands coups d’archet, le violon poétise, et tous concluent en équivoque fin qui rappelle le choral initial… (25 juillet, 11h)

Bien-Aimée Absente et Ravel grec

En soirée, ce devait être duo de chant, mais Thomas Quasthoff a dû renoncer (le climat a encore frappé ?), laissant son partenaire Michael Schade jouer le solo vocal. Justus Zeyen « accompagne », terme très inadéquat pour désigner un pianiste véritable compagnon, subtil et rayonnant, du chant profond et moiré qui est celui du ténor canadien. Ce qui ne gâte rien, les interventions d’humour et incluant l’amitié amusée envers « Tommy » (Thomas Quasthoff, bien sûr, présent-absent) montrent un M.Schade au mieux de sa vocation théâtrale. Des visages de Mozart, une Violette aux beaux sons gourmands de la poésie inspiratrice, la bergerie galante de A Chloé joue le jeu de la passion feinte, A Zither sur le fil du murmure harmonieux. Impression du soir est déjà pré-romantique, entre Tamino et Ferrando… Chez Schubert, on voyage entre ampleur généreuse des invocations à Dieu et la Nature et à des paysages suspendus en rêverie, avant de revenir, plus détendu, à des variations sur le thème de « Franz et ses amours »… La science est saisissante dans La Bien-Aimée Absente de Beethoven ( l’amour est là, juste derrière les montagnes si ennuagées…), l’opéra de poche si bien incarné par M.Schade fait saisir l’enjeu vital qui s’appellera Fidelio…En Schumann, extase amoureuse de 1840, souci de ne pas quitter le rêve éveillé de la passion…,puis incursion au siècle suivant avec un Ravel hellénise, du parlé-joué-chanté sous le masque populaire, et retour à Liszt dans son immense éloquence vocale et pianistique (l’opéra qu’il n’écrivit jamais !)… Piano-orchestre, bel canto sans frein, et pourtant conclusion dans le mystère de l’imperceptible pianistique. Devant la foule déchaînée de légitime enthousiasme, deux bis : un Beethoven souriant, et tout à coup un bouleversant Mondnacht, Hymne schumannien à la Nuit perpétuellement recommencée, image de l’éternel retour vocal, murmure égrené du piano dans l’extatique Nature… (25 juillet 20h)

Un prodige russe en Saisons

Pour clore ce séjour, deux visages ultra-russes du jeune piano de « là-bas ». Après l’aube et presque à midi sur la mer faussement estivale, voici le mufle beethovénien à la Guilels du prodige Denis Matsuev. Le lauréat du 11e Concours rend d‘abord longuement hommage à Tchaikovski, avec le cycle des (4)Saisons et des 12 mois. Ce sont Tableaux de mini-expositions, qu’on joue rarement en intégrale, du moins à l’ouest… Cela n’a certes pas l’ampleur visionnaire des Tableaux de Moussorgski, mais est très séduisant, et riche en sensations symboliques devant des « paysages » de la vie traditionnelle russe. Les moyens du pianiste, qui se révéleront diaboliques dans Liszt et Stravinsky, sont ici en kaléidoscope constamment pertinent. On y admire un Carnaval éblouissant, une tendre Alouette, des Nuits Blanches où passent les fantômes pétersbourgeois de Gogol et Dostoievski, une Barcarolle avec charme sur la lagune puis orage de théâtre, un Chant d’octobre apaisé en mélancolie de saison qui retombe, un Noël de confiante intimité familiale qui éclate en joie….

L’échelle de Richter

Après entracte, on entre en génie lisztien, quelque part entre Docteur Jekyll-Franz et Mr Hyde-Mephisto. La cruauté, la force sarcastique, la fureur laissent dans l’ahurissement devant la virtuosité d’une puissance pleinement signifiante : voilà bien « L’Esprit qui toujours nie », s’autodétruit avec délectation, et nous assistons stupéfaits à cette entreprise un rien folle du pianiste…Il y a des « virtuoses » (comme des sportifs) « de l’extrême », mais D.Matsuev ne grimace pas pour autant et ne s’affiche pas en héros de l’acrobatie. Pas davantage avec les Scènes de Petrouchka où Stravinsky paraît dans toute sa sauvagerie. D.Matsuev recrée là un piano-espace très moderne…Pourquoi ces délices et délires si goûtés du public ne pourraient-ils « servir » à acclimater ici les beautés réputées peu accessibles de Xenakis, Stockhausen ou Ligeti et de leurs « héritiers » ? D.Matsuev, en tout cas , soliste à 8 sur l’échelle de Richter pianistique, donne des bis sans compter ( 5, 6, 7 ?), de l’imperceptible murmure au retour du fracas (humoristique), de Liszt à Grieg en passant par un jazz revigorant et distancié…(26 juillet, 11h)

Assumer, assurer, assujettir…

Reste le cas Buniatishvili-soliste. La pianiste géorgienne, hier sans doute « tenue » par la présence de M.Maisky et V.Sokolov, est cette fois « libre » d’assumer, assurer, assaillir, asséner,asservir, assujettir, assourdir, et tout ce que contient le dictionnaire à cette page en ass, mais pourra-t-elle un jour (s’)assagir en sa dévoration jubilante des triples fff, ppp et croches ? Le programme de son récital (dans la série « une heure avec « !) tient déjà de l’exploit : la Sonate de Liszt, la 7e de Prokofiev, Petrouchka, une Balla de de Chopin.. Le public est conquis d’avance, attiré par un effet publicitaire dont certains feraient bien de se méfier en ces temps de marchandisation du sujet-objet artistique et de jetable sans pitié… Bien sûr, il n’est pas question de nier les dons assez stupéfiants de la si jeune pianiste (24 ans !) : vélocité, technique digitale, sonorité par phases subtile, sens du contraste architectural et expressif, générosité boulimique de partitions. Mais la Sonate, la grandiose, l’irremplaçable, la pierre noire et la météorite de Franz Liszt, testament et prophétie au milieu du XIXe, est ici réduite à un catalogue d’Etudes en Exécution Transcendantale ( c’est autre chose , la vraie Transcendance !) qui nie la dimension philosophique de cette œuvre-phare. La « lecture » de K.Buniatishvili fait de la marqueterie pyrotechnique, assène des coups très brutaux, se met en déflagration puis au ralenti, sans vision d’ensemble, en quelque sorte à l’aveuglette… En y ajoutant une gestuelle du visage, du buste et des bras d’une éloquence très appuyée, la pianiste donne l’impression qu’elle désire surtout se réincarner en Franz…

Où vais-je ? Je ne sais….

Après ces orgies, la 4e Ballade de Chopin constitue un havre de tranquillité … relative, sans qu’il faille parler d’un miracle de sérénité interprétative. Et on repart dans la démesure… La 7e Sonate de Prokofiev a une belle couleur de clairière dans le bois de bouleaux pour son andante, mais le reste y cède aux démons de la vitesse bousculée. Quant à Petrouchka-bis (après D. Matsuev), ce n’est que corps-à-cœur sauvage et scénario-overdosé. « Où vais-je ? Je ne sais. Mais je me sens poussé D’un souffle impétueux, d’un destin insensé », chante un héros hugolien…. dont la pianiste serait peut-être bien inspirée de méditer le questionnement. Et si, pour quelques mois, répudiant les triomphes précoces ou les laudations artificielles et égarantes (du genre « la nouvelle Martha Argerich »), elle prenait quelque année sabbatique de réflexion ? Cela aurait du panache, de l’héroïsme même, et on en parlerait… autant ! (26 juillet, 14h30)

Festival de Verbier (Suisse), 25 et 26 juillet 2011. K.Buniatishvili, M.Maisky, V.Sokolov : sonates et trio de Fauré, Franck et Chostakovitch. M.Schade (ténor) et J.Zeyen (piano) : lieder et mélodies de Mozart à Ravel. D.Matsuev (piano) : Tchaikovski, Liszt, Stravinsky. K.Buniatishvili (piano) : Liszt, Prokofiev, Stravinsky.

Verbier. Les 23 et 24 juillet 2011. Duo piano (N.Goerner)/ violon (Valeryi Sokolov). Pièces en trio (B.Ranjbaran); quintette (R.Dubugnon, création ; Sibelius). S.Kovacevich, piano…

2nde série de concerts à l’église de Verbier : en ce court séjour entre nuages et averses, et –petit miracle de ce juillet pas comme les autres -, un resurgissement du soleil à midi, dévoilant le saupoudrage de neige à 2.600m….Très grand piano-violon pour Ravel et Prokofiev, de la création en Quintette pour Richard Dubugnon, et un trio de B.Ranjbaran . Dans le soir recueilli, grande leçon de morale artistique avec Stephen Kovacevich dans l’op.110 et la D.960.


A Montfort-l’Amaury…

Le beau, l’émouvant duo, infiniment accordé que celui de Nelson Goerner et Valeriy Sokolov : deux artistes secrets, et dont le lyrisme ne se « montre » guère qu’en arrière-plan de magnifiques capacités de technique sublimée. Et quel meilleur miroir que le Ravel d’une 2nde Sonate (1927), inscrite dans les dernières années d’une vie qui serait bientôt noyée » dans le brouillard mental ! Ici le compositeur assemble, horloger provocateur, mariant deux instruments qu’il avait déclarés ennemis, allant (peut-être) puiser au jazz des pulsations dérangeantes et excitantes. L’allegretto initial permet déjà aux interprètes de suggérer leur émotion fondée sur des sonorités d’extrême finesse, comme rétractée par la distanciation (très « Montfort l’Amaury » : mécanismes de montre, automates, sophistication symbolique d’un décor en Maison de Poupée…) tant cultivée par Ravel. Des transparences parfois s’entrouvrent sur la générosité, des éclaircies semblent se perdre en calcul infinitésimal des lumières. N.Goerner et V.Sokolov excellent en ce jeu complexe, de même qu’ensuite dans le Blues, avec son étrangeté rythmique omniprésente des pizz. qui font sentir l’écoulement du temps : V.Sokolov griffe d’un art subtil ses cordes d’un doigt précautionneux et pourtant presque distrait, pour mieux céder à une violence déferlante. Histoire de temps encore que conte le Perpetuum Mobile, lancée en course à l’abîme où l’on s’enrage à la poursuite d’une sorte de « Dialogue de l’Ombre Double », piano et violon réconciliés.

Prokofiev, Sonate-miroir

Le 2e visage est celui de Prokofiev, d’abord dans 5 Mélodies où passent tour à tour la plaisanterie délicatement rieuse, un cache d’émotion passionnée, le mystère ondulant de sa pénombre terminale. Quant à la 1ère Sonate, elle se fait aussi miroir passionnant du compositeur russe. N.Goerner y fait écouter une gravité, parfois un terrible glas, comme si son instrument devait sonner avec la densité âpre d’un orgue, tandis que V.Sokolov « tourbillonne ». Le pianiste et le violoniste s’accordent en andante pour leur jeu de questions-réponses s’élèvant au chant ardent et à une forme de mélancolie qui surprennent toujours quand Prokofiev s’épanche. Cela basculera dans le finale en « feu d’artifice », à la coda d’insectes fascinés par la lumière du lampadaire…Le duo conclut en un bis au charme simple et tchaïkovskien ce récital d’accord exemplaire et cédant si peu à la vanité démonstrative. (23 juillet, 14h30)

Un théâtre instrumental ou Pentalog

On a parfois plaisir à constater que le Festival, au-delà du goût pour les interprètes-un-peu-compositeurs, peut donner la parole à des créateurs… dont c’est avant tout le métier.Ainsi en va-t-il du Pentalog commandé (en duo avec le Concertgebouw d’Amsterdam) à Richard Dubugnon. Et l’auteur la prend, cette parole, pour présenter au public ce Pentalolog d’une relative difficulté d’accès immédiat. Y mêlant quelques touches d’humour agréable, il donne les grandes lignes de ce Quintette qui dit plus savamment son nom grec, en définit avec clarté les « personnages » dont il annonce qu’ils dialogueront en ce théâtre instrumental. Les spectateurs pourront imaginer un récit tout en cherchant les phases d’un plan de pièce (3,4,5 actes ?). Et s’il s’agissait « simplement » d’une conversation de salon, d’un échange brillant et crypto-philosophique tel qu’on l’écouterait à Clarens (Jean-Jacques Rousseau), au Grandval (Diderot), à Coppet (Madame de Staël) ou à Weimar (Goethe) ? Bien vite, on saura que c’est plus gris et noir, tourmenté, un peu haletant. On dira même d’emblée que la violence des propositions est dominatrice, avec des butées sur le silence, un certain vertige, des ponctuations énergiques de pizz, un obsédant motif rythmique, et plus loin des fuites en avant, des glissandi en unisson.

Eloge de la solitude

On comprendra plutôt que les rapports instaurés constituent un éloge de la solitude, en tout cas un constat d’une communication impossible, sinon un risque de dérapage en absurdie grinçante. Est annoncé aussi un meneur de jeu qui serait le 1er violon (brillantissime et cher leader Renaud Capuçon) et auquel la bande des 4 ferait allégeance (Gautier, le frère violoncelliste ; le 2nd violon, Kirill Troussov ; les altistes Barbara Buntrock et Lawrence Power). Et ce qui demeure sous le signe général de l’affrontement peut ensuite faire surgir une mélodie empruntée par le violoncelle au violon, ou l’inclusion d’une séuqnce calme. A travers les Nouvelles Aventures et voyage métaphorique du Log(os), on trouvera même une belle enclave où l’échange se fait tendre et passionné….Enfin, après retour des pizz, et esquive de marche militaire grotesque (oh mahler ?), ce Pentalog fort séduisant parmi ses aspérités conclut comme une entrée en obscurité, peut-être un apaisement, en tout cas une raréfaction très impressionnante du son, aux limites de la poésie murmurée.

Paysages âpres et mémoriels

Après cette ample architecture fort bien visitée par un public conquis, le compositeur irano-américain Behzad Ranjbaran présente lui aussi – mais les non ou mal-anglophones ont du mal à suivre le propos liminaire – ses Fountains of Fin. Il s’agit cette fois d’un Trio ( la flûtiste Eugenia Zukermann, l’altiste Ye-Eun Choi, le violoncelliste Maximilian Hornung), de langage fort séduisant, d’une réelle séduction sonore, éloge des timbres assemblés qui exalte – notamment la flûte – des valeurs de récit subtilement paysagiste et mémoriel. On trouve paradoxalement un climat plus âpre en 2nde partie du concert, où un autre Quintette – non cryptiquement nommé -, celui de Sibelius, est traduit avec grandeur et souffle (le pianiste L.Williams, K.Troussov, Y-E.Choi, L.Power, M.Hornung). C’est bien l’ardeur post-romantique qui donne à cette partition pas si connue son climat qu’il est évidemment facile d’appeler nordique et légendaire, et qu’embellit constamment le charme des Lointains. L’inspiration culmine dans un andante de profonde mélancolie, couleur de mémoire, dont la coda réunit autour d’un piano tout embrumé d’arpèges. Le finale mélange exaltation, unissons, trous de silence, parfois discours en rupture. L’interprétation – rassemblant « à la verbière » des instrumentistes venus d’horizons divers – capte par sa lyrique cohésion. (24 juillet, 11h)

Un sourire d’enfant

Il paraît que cela se dit encore, alors : « Respect ! » Un pianiste d’une immense expérience parcourt une fois encore les partitions les plus décisives, celles qui colorent une vie en toutes ses étapes, et dès qu’on arrive à les maîtriser, y inscrivent les marques d’un art vécu : courage, ardeur, joie, désespoir…Stephen Kovacevich s’avance vers le piano à pas mesurés, sourit d’un sourire d’enfant sage et si gentil, on dirait qu’il se refuse – comme certains de ses collègues le feraient ou rêveraient de le faire – à entrer par violence d’autorité dans la conscience de ses auditeurs. Et avec douceur incite à venir contempler des paysages aimés. Pourtant le message beethovénien qu’il porte est rude, même dans l’ironie elliptique de 4 Bagatelles. La 31e Sonate est, elle, leçon de vie, de toute une vie, en sa construction révolutionnante qui se moque de la démarche devenue classique et qu’alors le compositeur juge dépassée. Stephen Kovacevich, qui l’a beaucoup jouée, ou même enregistrée dans une intégrale mémorable, la rend presque familière, lui enlevant le caractère hautain et intimidant de sa démarche altière et nouvelle à chaque tournant.

Le Journal d’une confidence beethovénienne

Certes la puissance du pianiste est là, qui surgit dans le trille du moderato, cet élément capital de la pensée beethovénienne, omniprésent vecteur de la pulsion vitale. Elle demeure pourtant tributaire – vassale ? – de la douceur que porte la mélodie initiale de ce cantabile. Il est un 3e personnage que S.Kovacevich fait apparaître avec une sorte de sécheresse brutale, un bousculement paradoxal, et qui semble si contraire à son propre caractère : dans le pseudo-scherzo, peut-être un fantôme de la jeunesse, ce double chant populaire dont il convient d’expulser le surgissement de transition ? Ou pour mieux en déduire le sublime du récitatif, qui se fait humble supplication – cette fois tout à fait dans le « ton » rendu visible et audible du pianiste -, et alors peut jaillir l’infinie désolation du 1er adagio, emblème du désespoir et qui le resterait si par l’un des mouvements dialectiques les plus audacieux de l’histoire musicale Beethoven n’en tirait la substance opposée de la Fugue. Cette Fugue, qui sera donc reprise, d’abord inversée après le retour de l’arioso dolente, S.Kovacevich en souligne les accords-piliers qui mèneront au triomphe, et peut-être perçoit-on une certaine impatience d’en finir, une possible fatigue digitale, une appréhension, qui sait : mais tout cela, « humain, trop humain » aura surtout été déchiffré par l’auditeur embarqué dans l’aventure comme dans les pages confidentielles d’un Journal auquel s’identifie l’interprète : entre « coups frappés à la porte du destin » et déchaînement exultant des forces retrouvées dans l’ardeur solaire…

D.960 et Intranquillité

C’est évidemment un tout autre monde-sonate que celui de Schubert dans l’ultime D.960, immense poème dont S.Kovacevich saisit comme à bras-le-corps le Très Long Temps, et qu’il fait sien dans un esprit de liberté qui cependant répudie tout alanguissement, et même – ce qui n’est pas une certaine conception de tension-détente propre à Schubert, dans ses dernières œuvres particulièrement – semble poursuivi par un invisible adversaire. Le molto moderato est abordé avec une urgence tragique, un sentiment de force qui parfois fait songer à ce que le 7e art nomme un « montage cut », coupant sèchement le trille à la basse, l’isolant sur silence, et bâtissant un discours inquiet, où aucun privilège ne sera laissé à la mémoire-refuge, pourtant l’une des clés souhaitables de ce paysage… Sauf dans l’intermède central à la lumière tournante des modalités, qui évoque de poignante façon quelque chose qui s’est perdu, et cela s’appelle tout à coup mélancolie… L’andante est aussi halé vers l’intensité d’un « arioso dolente » mais qui sans le balancement dialectique d’une Fugue salvatrice s’immerge dans un tourbillon surgi de nulle part : le pianiste, avant de retrouver la symétrie du chant de douleur, s’arrête sur le vide avec stupeur brutalisée. Là encore, vision d’un Temps-butoir qui ne convainc pas nécessairement les « schubertiens-lents », au nombre desquels il est permis de se ranger, parfois !
Ainsi en va-t-il encore du scherzo, joué à l’accéléré, moment d’éclaircie chez Schubert et dont le trio, si tendrement expressif, pourrait se montrer ombreux en son intense nostalgie. Et le grand finale du Wanderer, voyage ouvert par une note-pivot faite ici impérieux appel, S.Kovacevich l’aimante vers un maelstrom de fureur, le conduit enfin vers une coda qui sonne étrange, à la limite du fantastique. Livre de l’Intranquillité, aurait proposé Pessoa ? Mais peut-être, certains soirs, Stephen Kovacevich joue-t-il « très lent » : ce serait le privilège d’une décision de Wanderer qui a gagné le droit de se retourner contradictoirement sur les chemins d’avant le Poteau Indicateur. On saisira mieux cette hypothèse quand un bis de Bach, apaisant fureurs et troubles, apporte une danse harmonieuse sous le signe de la grâce, rétablissant un frémissement presque tendre qui est dans la nature même de l’interprète et de son histoire. (24 juillet, 20h)

Festival de Verbier, 23 et 24 juillet 2011. Ravel et Prokofiev par N.Goerner et V.Sokolov. Richard Dubugnon, B.Ranjbaran, Sibelius, Quintettes et Trio. Sonates Beethoven (op.110), Schubert (D.960), par Stephen Kovacevich.

Verbier (Suisse), les 22 et 23 juillet 2011. Verbier Chamber Orchestra, A.Hewitt, R.Capuçon : Bach,Mozart. M. Helmchen, piano : Bach, Beethoven, Liszt

4 jours à Verbier, bien sûr le plus possible de concerts, et cette année dans le cadre plus intime de l’Eglise : de quoi ensoleiller ce juillet si pluvieux et frais qui accroche les nuages, et mettre la musique au cœur. Premier soir : un concert des jeunes du Verbier Chamber, avec deux chefs-solistes inégalement convaincants. Premier matin : superbe voyage de Bach à Liszt via l’op.106, par l’un des plus inspirés pianistes, allemand, de la jeune génération.


Le temps d’avant

Petit cercle d’instrumentistes groupés autour du piano, sous le pseudo-canon à lumière de l’église moderne… Au fait, piano or not piano ? Pour Bach, à Verbier, c’est plus volontiers piano. Mais on aura tout de même la surprise d’entendre d’abord avec Angela Hewitt un piano-Bach ravivant la jeunesse des… moins jeunes auditeurs, du temps qu’on jouait droit et qu’on trouvait normal de transmettre ainsi le message du Père de la Musique. Les véritablement neufs instrumentistes du Verbier Chamber jouent donc d’abord debout et raide, mais sans ravissement, semblant se rappeler qu’avant leur propre naissance le pari baroqueux fit chanter et danser cela bien autrement. Leur chef est solidement arrimée à une rythmique privée de doute sur elle-même. Même les gondoles vénitiennes du largo se transforment en barges sur l’Elbe, cela ponctue grave en fin de phrase et se surligne. Bref les anciens peuvent se remémorer leur temps d’avant… Puis le dernier concerto de Mozart ( mais les musicologues ne sont plus maintenant aussi certains de cette place du K.595 dans la chronologie) résonne très classique et sans états d’âme sous les doigts de la pianiste dont la gestuelle un peu scolaire, la convention stylistique et surtout le manque d’imagination n’enchantent guère. Le calcul dialectique des proportions et des émotions est bien absent, avec ses ralentis et ses silences de coquetterie dans la cadence, et sa ponctuation fertile en points d’exclamation terminaux. C’est d’autant plus dommage que les instrumentistes, et spécialement du côté des vents, ont une réelle couleur sonore. Un bis de J.S.Bach viendra heureusement rappeler qu’Angela Hewitt existe… en arrière-plan.

Instant, arrête-toi…

Evidemment, la situation change totalement quand paraît Renaud Capuçon : le violoniste tient aussitôt sous le charme de sa virtuose éloquence les groupes d’interprètes qu’il galvanise. Dans le la mineur de Bach, les phrasés ont de l’ampleur, la danse du finale est contagieux bonheur. Seul l’andante est un rien forcé en son balancement, et malgré de bien beaux pianissimi, le soliste-chef se laisse parfois aller à des roulades quasi-opératiques, et – encore cela, qui est « vieux maîtres », – à des ralentis, et forts accords en fin de discours. Quant au 3e concerto de Mozart, il ravit par son adéquation à l’idée de jeunesse qui le saisit d’emblée. Renaud Capuçon, violoniste et vraiment conducteur, lui communique cette lumière de fin d’après-midi ensoleillé qu’il faut cette année imaginer pour un Verbier déserté par le soleil. Ce qui conquiert aussi, c’est l’entente – visiblement admirative des « nouveaux », et affectueuse de l’aîné en face de ses cadets – qui permet d’accéder à la rayonnante perfection de ce concerto écrit par un Mozart de 18 ans, épris de conquête sonore mais aussi du plaisir de l’instant qui se sublime en bonheur d’être. Une nuance de mélancolie se fait jour dans l’adagio à l’élégante gravité – peut-être, avant la formule de Goethe, « l’instant est-il si beau » qu’il ne se « puisse arrêter » ?- , et dans une cadence où se suspendent de petites propositions sur le silence. Qu’importe alors un désir parfois excessif de virtuosité ou de décalé dans des intentions trop appuyées, car certes ni Bach, ni Mozart ne sauraient « se réduire » à des postures pour grand concerto pré ou post-romantique. Mais ici l’essentiel est atteint, et fait espérer que le soleil se lèvera demain vaillant et généreux sur les crêtes des Combins ! (vendredi 22, 11h)

Un Bach-Ruisseau

Aussitôt l’on sait que ce sera pour chacun des Trois – hasardons une Trinité : le Père Johann-Sebastian, le Fils, Ludwig Van, l’Esprit indocile Franz Liszt – intuition, juste mesure, libération d’énergie spirituelle. Martin Helmchen, encore jeune homme, évoque de visage un Richard Wagner modeste et doux (Wotan ! quel oxymore !), et fait aborder en terre de Bach (Partita n°1) par la tendresse d’un chant et contrechant, dialogue intérieur, souple balancement qui murmurent l’exigence de l’esprit. Puis ce sont des joies dansées, des appels d’arpèges pour construire une mélodie à recoins d’ombre et d’infinitésimal repos. Sans rien, bien sûr, de ces coquetteries qui gâtent parfois les meilleurs. Non, une ligne-arabesque dont les peintres aimeraient dire que c’est entre Watteau et Tiepolo. A la fin, l’autorité et son léger écho précèdent la jubilation perpétuelle d’une gigue où le Ruisseau-Bach irrigue de sa transparence jamais lasse les territoires du temps.

Franz de terre et d’eau

Est-ce d’une telle lumière-source que vient à Martin Helmchen l’idée d’un portrait lisztien en quatre regards, et le premier, justement, selon Bach ? « Weinen, Klangen… »,d’abord : certes il y a démesure d’un romantisme, mais ce n’est pas le tonitruement d’un Busoni relecteur du Père. Simplement une forme d’épopée mystique, du visionnaire hugolien capable de se clore en mystérieux chuchotement. Après ce Liszt-montagne en gravissement héroïque, un Franz d’eau courante où s’est apprivoisée la grandeur d’une Année de Pèlerinage alpin, cet Au bord d’une Source où jaillit par instants, et déjà, la cristallerie de quelque « Jeux d’Eau à la Villa de Bagnes »….Et puis passent les Nuages Gris, la plus séduisante des pièces ultimes d’un Liszt en désassemblement prophétique : très bientôt Debussy, et plus tard les hommages de Ligeti, cette pure poésie commence en ciels de Friedrich et s’achève dans le nuagisme de l’abstraction la plus libérée du réel, des lambeaux en mouvement suggèrent la mélodie qui s’absente, les notes-sur-silence se résolvent en arpèges que Martin Helmchen distille en magicien. Le dernier visage (Vexilla regis…) retourne en architecture avec son choral légendaire, à la fois puissant et venu du lointain – Aus der Ferne, et on songe à ce qu’aurait pu alors rapporter Robert Schumann de l’enfermement d’Endenich, si son esprit n’y avait été anéanti. Ici les démons enchaînés ou apaisés, les ruissellements en délire de perles laissent aussi se lover un petit chant dans le territoire harmonique, et le pianiste allemand donne à cet orgue mystique des harmoniques bouleversants. On connaît l’autoportrait de Liszt : franciscain et tzigane. On a envie de paraphraser : dominicain, et – pourquoi pas ? – à cause du rôle de voyant : rimbaldien ….

Ancien et Nouveau Testament

Ces 4 visages en miniature conduisent aux 4 temps d’une des plus formidables constructions de la musique, cette 29e Sonate op.106 d’un Beethoven qui achève là son Ancien Testament pianistique dont les op.110 et 111 seront le bref Nouveau. Le pianiste allemand s’y confirme démiurge qui a la courtoisie de faire oublier une technicité de si haute exigence, et poursuit avec lui-même un discours à peine extériorisé qui n’a rien à voir avec quelque gesticulation que ce soit. Sa simplicité de comportement y est tranquille apanage des plus grands. Ici la fanfare métaphysique ouvrant l’allegro conduit bien à l’aventure d’une pensée butant parfois sur des silences de création du monde, les paysages de falaises et d’abrupt où se rue la volonté d’anti-destin. Passent les elfes d’un scherzo, si peu mendelssohnien et qui ne peut se retenir de « fuguer » avec sauvagerie. Et au centre, la prière : mais est-ce bien cela, cette énonciation de la parole sacrée pour un humain en recherche, « dialogue de la base et du sommet » dont M.Helmchen se garde bien de toute tentation grandiloquente ?

Audace géniale de Lavoisier

L’allure est souveraine en cette infiniment longue mélodie, génératrice des plus folles expansions, des dialogues entre extrémités du clavier. Ici, qui parle et chante ? Un dieu dont compositeur et interprète seraient les messagers ? Le pianiste paraît s’effacer et à la fin se dissoudre en choral raréfié, presque imperceptible… Pour mieux rejaillir un temps d’anxieuse Attente, de crises de rage-sur-silence, prélude à la plus audacieuse construction fuguée, la plus démente aussi, aujourd’hui encore à peine acceptable selon les lois de la Beauté. M.Helmchen en est l’architecte « démonique », toujours s’effaçant derrière la grandeur de l’énigme dont sa force nous permet cependant de concevoir les formes souveraines. On songe aux mots d’un des écrivains qui sut le mieux cerner la création musicale : « O audace aussi géniale que celle d’un Lavoisier, d’un Ampère, l’audace découvrant les lois secrètes d’une force inconnue, menant à travers l’inexploré l’attelage invisible
qu’il n’apercevra jamais ! »

Cette embardée d’une fugue de géant débouchant sur le vide monstrueux, renaissant après un chant apaisé qui renoue avec la polyphonie et enfin triomphe par elle, ces fleurs cueillies au dessus de l’abîme, un tel pianiste a le droit de nous y guider, certes à cause de dons infiniment perfectionnés, mais surtout par la grâce la plus véritable. Tout cela saisit, bien au-delà de qualités qui impressionnent (voire même « expressionnent », sans forfanterie), par une très rare qualité d’émotion qui colore le souvenir en le rendant infiniment vivace….

Festival de Verbier (Suisse), les 22 et 23 juillet 2011. Verbier Chamber Orchestra, dir. Angela Hewitt et Renaud Capuçon : J.S.Bach (1685-1750), Concertos BWV 1056 et 1041. W.A.Mozart (1756-1791),Concertos K.595 et 216. Martin Helmchen, piano : Bach, Partita BWV 825 ; L.van Beethoven (1770-1827) : 29e Sonate op.106 ; F.Liszt (1811-1886), 4 pièces.

20ème Festival de musique ancienne en Tarentaise baroqueDu 1er au 13 août 2011


20e Festival de musique ancienne


en Tarentaise Baroque (73)

Du 1er au 13 août 2011

20e anniversaire pour un Festival de musique ancienne qui depuis ses débuts a été miroir aux couleurs italiennes en chapelles et églises de Tarentaise…. Affirmation festive cette saison encore, relectures de la Famille Bach, jeunes ensembles pour l’Italie, l’Allemagne, la France ou l’Angleterre baroque, conclusion œcuménique en Espagne tolérante du XIIIe…

En mettre plein la vue

Vingt ans, c’est beaucoup en regard d’une vie festivalière, mais cela permet de relativiser, surtout quand il s’agit d’un parcours baroque. Donc d’un temps par essence et existence instable, spiralé, voire tourbillonnaire, et sous le signe d’une métamorphose patronnée par Circé. La magicienne esthético-païenne et dominatrice du XVIIe-XVIIIe aura marqué l’Europe et les Amériques de sa doctrine d’ailleurs très adaptable au désir… catholique d’ « en mettre plein la vue (et l’ouïe) » contre la rigueur réformée. Mais en fait, diront les attentifs aux principes et données de programmation en Tarentaise, ce territoire de hautes montagnes et vallées profondes ne montre pas seulement églises et chapelles baroques rutilantes d’imagination italienne : il est aussi celui d’une affirmation de romanité – en jouant sur le terme : des lieux et sites d’art antique, puis d’art médiéval, du pré-roman au gothique -, et le Festival, en amont même de la Renaissance, s’est intéressé en « musique ancienne » aux époques du Moyen Age et de ses suites… Même si en l’an de grâce 2011, la tonalité d’anniversaire ne colore ce domaine qu’en clôture…

Des musiques jolies et les fils de Johann Sebastian

Et puis – mais n’est-ce pas une dimension de ce baroque certes français et tendant à l’intériorité, et surtout de ce tellement-italien en sa triade archi-sculpt-picturale ? -, il y a dans l’air une exubérance annoncée, ou pour faire chébran-taisetarent, « un art de s’éclater »…. Ce que traduit en termes plus distanciés le prière d’insérer du Directeur artistique Jean Luc Hyvoz : « affirmer la dimension festive de l’ événement », tandis que la Fondatrice-Présidente, Josette Elise Tatin invoque « le bonheur, la joie de vivre, les moments éblouissants et féeriques ». Fin juin, le concert inaugural n’avait d’ailleurs rien d’une Ouverture pour Fête Académique : y soufflait un « doux vent viennois, « lombarde » passée à travers les Alpes, porteuse de « musiques jolies, tarentelles, et… sérénades, Mozart, Beethoven et 3èmes pupitres de l’Autriche d’Ancien Régime…. Donc, en feuilletant l’ordre chronologique des réjouissances d’août, voici d’abord l’hommage attendu au Pater Angelicus Polyphonicusque, Jean-Sébastien accompagné de ses trois Fils. « Le cher Friede » (Wilhelm Friedemann), le turbulent, post-baroque et pré-romantique Karl-Philipp Emmanuel, et le cadet Londonien, Johann Christian (si admiré par Mozart), au demeurant 16e enfant du Pater Prolificus sont joués en même temps que leur Papa avec l’Orchestre des Pays de Savoie (in situ proprio), conduit par Patrick Cohën-Akénine, violoniste puis chef de la 3e génération baroqueuse, fondateur des Folies qu’il faut prononcer Françouèses….

Métaboles et Bouffons

Puis viennent Les Surprises, un tout jeune ensemble – cela répond au désir constamment affirmé de « découvertes d’interprètes » par Tarentaise-Baroque – issu du CNMSD de Lyon, réunissant enseignant (l’organiste-claveciniste L.N.Bestion de Camboulas) et trois anciens étudiants, pour un concert au titre « dutillieusien », Métaboles. Cette variante de « Métamorphoses » rend hommage à Circé ou à Protée (le dieu du changement) en terre germanique : Buxtehude, « figure originelle du groupe », le moins connu Johann Adam Reiken, le si souvent cité Johann Pachelbel (mais n’est-ce pas à cause d’un « tube-Canon »… ?) y précèdent J.S.Bach, et un écho d’outre-Manche leur répond avec Purcell. Changement à vue avec une Zingara, illustration au cœur du XVIIIe français de la Querelle esthétique des Bouffons, qui au début des fifties d’alors sépara les partisans d’une musique savante à sujets nobles et ceux – les Italiens – qui entendaient rire et plaire en opéra-bouffe, à sujets « sociaux » ou populaires. Ici, on entend les personnages de la Commedia dell’arte, et une « petite Nise, cousine de Serpina – la Serva Padrona de Pergolèse – et la Suzanne des Noces mozartiennes ». Ambiance foraine, ours savant, acrobaties, un diable : ce théâtre de tréteaux est signé de Charles Simon Favart, plus connu de ce côté des Alpes par une Salle parisienne à qui fut donné son nom, et sera découvert grâce aux Paladins de Jérôme Corréas, mis en scène par André Fornier.

Le Paradis Perdu et les déviants de Venise

Puis on entre dans l’intimité d’un « musicien-poète » anglais, Henry Lawes (1595-1662), « très influencé par les Italiens et lié avec John Milton – Le Paradis Perdu -, remarquable traducteur de mise en musique des textes, et qu’on peut comparer pour cela aux travaux romantiques de Schumann et Liszt ». Seront jointes d’autres pièces contemporaines, de D.Norcombe, N.Lanier, J.Jenkins, T.Tomkins et J.Bull… C’est La Rêveuse – un bien beau titre collectif, impliquant droits et devoirs ! – qui guide en ces directions insulaires, avec le ténor Jeffrey Thompson. Cap au sud pour que The Rare Fruit Council, guidé par l’Argentin Manfredo Kraemer – violoniste et chef aux « rares talents » et aux trouvailles instrumentales jamais indifférentes – nous entraîne aux canaux de Venise, là où se rencontrèrent à la fin du XVIIe le Bergamasque Giovanni Legrenzi et le sulfureux Saxon Johann Rosenmüller (Venise adopta ce déviant), auxquels est joint leur cadet non moins scandaleux, Alessandro Stradella.

Klavier en tous ses états

Vous avez dit : Klavier ? Oui, mais : clavecin, pour rester dans la tradition d’époque, ou piano, pour anticiper les suites ? On connaît la querelle plus inexpiable que celle des Bouffons, et qui continue à diviser non seulement spécialistes et praticiens, mais tous publics. Le temps des ukazes (réciproquement et véhémentement adressés) semble pourtant un peu passé. Pourquoi ne pas tenter le dialogue d’un instrument à l’autre ? « En tête-à-tête », und klavier für zwei, and tea for two : clavecin et piano, donc, de Bach à Mozart, via Rameau, Scarlatti et Soler. Pour l’instrument « ferraillant », ce sera Jean-Marc Aymes, Frescobaldien émérite, fondateur-chef d’un Concerto Soave qui ferait merveille dans l’Echange courtois, enseignant à Marseille et Lyon. Pour l’instrument « martelant », André Gorog, qui marcha dans les traces de Cortot, Anda et Rubinstein, anime l’Académie estivale de Courchevel (tiens, du Haut-Baroque Savoyard !), enseigne à l’Ecole Normale de Paris et a écrit « Exercices de perfection pour piano »…Ensuite, du classique alla Bach, avec deux cantates écrites dans les 1ères années de Leipzig, 1726-27. « Ich bin genug, je suis comblé » (BWV 82) est l’ode d’actions de grâces du vieillard Siméon qui a pu tenir dans ses bras l’Enfant Jésus au Temple : tour à tour tristesse grave, douceur d’une berceuse au Christ, joie dansée, la partition est toute parcourue de ton intimiste, parfois bouleversant. La cantate BWV 35, composée sur un texte du poète de cour G.C.Lehms, amène l’auditeur en contemplation de la Nature divine et de ses merveilles, selon Sigiswald Kuijken qui loue le monologue de l’alto et la prééminence instrumentale de l’orgue, l’alternance d’une voix lyrique et d’un concerto très subtilement élaboré. Les interprètes du jeune ensemble « La Chapelle Ducale » (de Chambéry) sont conduits par Maeva Bouachrine : cette violiste a étudié à Lyon et Genève, enseigne en Haute-Savoie, s’intéresse à la création contemporaine pour son instrument (Klaus Huber) et aux spectacles musicaux d’été (à Grignan : Sévigné, Rousseau…), et participe à des travaux d’édition musicale.

Paz, shalom, salam

Quant à la clôture, elle est culturellement œcuménique : on y est convié, au cœur de l’Espagne du XIIIe, à célébrer la paix (paz,salam, shalom) que tentèrent de préserver les 3 communautés du Livre avant que l’intolérance la plus sauvage ne s’empare de la chrétienne pour briser les deux autres. Cette musique « étonnamment vivante après 800 ans de partage témoigne d’une énergie exaltante, de diversité, de respect ». Et par ce « voyage hors du temps », le Canticum Novum d’Emmanuel Bardon , ancré à Saint –Etienne, veut traduire cette « histoire à la croisée des chemins, un mysticisme ardent et baroque où se toisent exubérance et austérité, paganisme millénaire et piété exacerbée ». Et les instruments « classiques » (violoncelle, viole) y côtoient les médiévaux rebec, vièle, flûte à bec, les percussions, ou d’autres instruments plus inattendus ou moins connus (kanun, kamenche, oud, rebab…). Et puis, comme à l’accoutumée, si tout au long du festival vous avez envie de vous promener en vous instruisant, vous tâcherez de ne pas manquer les ambulations proposées par l’association Artis Mirabilis. Baroque des villes et des champs, baroque et migrations, les deux Belleville, conférences, circuits et visites, suivez les guides !

Festival Baroque de Tarentaise. Du 1er au 13 août 2011. 13 concerts (dont 5 en « doublé de programme »), à 21 h. 1er et 2 août, Aime. 3, Les Allues. 4, Aime,( 21h30). 5, Séez, 6, Belleville. 7, Beaufort ; 8, Doucy. 9, Courchevel. 10 : Val d’Isère. 11 : Hauteville-Gondon. 12 : Moutiers. 13 : Conflans. Renseignements et réservations : T. 04 79 38 83 12 ; www.festivaldetarentaise.com

Orange, Théâtre antique, le 12 juillet 2011. Verdi : Aida. Orchestre du Capitole de Toulouse. Solistes. Chœurs, direction Tugan Sokhiev ; mise en scène Charles Roubaud

Ciinecitta, Viva V.E.R.D.I !
Classicisme puis le Romantisme. Au XIXe, on le trouve aussi dans l’académisme pictural, muable en pompiérisme, et précurseur d’un 7 art à sujets d’antiquité qui tôt dans le XXe s’épanouira en Gigantisme, capitales : Cinecitta ou Hollywood. En musique, on y peut célébrer les noces plus ou moins morganatiques du «Réel historique » avec une « Histoire » déjà grosse de ses jumelles Nation et Révolution, et un génie comme Verdi (« Viva V.E.R.D.I. ! » clamaient les Italiens en voie de libération) y aura plusieurs fois contribué, logeant le tragique individuel dans le destin exemplaire des peuples, quitte à ruser avec les ciseaux de l’éternelle Anastasie (alias la Censure). Dans Aida, la pompe néo-égyptienne (pimentée par le syncrétisme religieux) fait bon ménage avec la règle-du-triangle-en amour, augmentée d’une racine carrée de trahison politique et militaire. Et à Orange, cadre de la démesure aidant, on est guetté par le pousse-au-crime esthétique d’une (sur)représentation de l’intensité, du très grand nombre et du grossissement épique. Sous le mur (vertical), l a plage parfois trop pavée de…bonnes intentions, avec ses ruées coulissantes de foules chantantes et figurantes…

Un lieu de mystère initiatique
D’où l’importance d’une conduite véritablement et intuitivement musicienne, qui sait concilier l’agitation nécessaire à la dramaturgie du grandiose et le recueillement soliste du lyrisme. Cela, on l’a entendu dès le premier temps de cet opéra sans ouverture-résumé : un lieu de mystère initiatique, qui pourrait être fragment de symphonie ou de poème symphonique du post-romantisme (1869 !) : le chef Tugan Soghiev en est bien, sans emphase, le magnétiseur nécessaire. Sans éloquence démonstrative, attentif aux nuances qu’il suscite en ses instrumentistes, à gestes amples, harmonieux et précis, il fait d’abord sourdre le discours musical avant de lui donner de l’éclat , pour, plus tard, en faire le creuset où les chants du collectif ne noieront pas la plainte ou le désir de chacun. Le tutti saura se faire impressionnant, mais l’ampleur potentielle est toujours contrôlée par une sorte de retenue sonore qui prend la mesure des enjeux dramaturgiques. A l’évidence, il s’accomplit entre l’Orchestre du Capitole et son jeune chef une complicité harmonieuse qu’aucune invitation – si prestigieuse soit-elle – ne saurait remplacer : tel dessin de hautbois, tel chant de harpes, tel leitmotiv des cordes, tel unisson glorieux des cuivres en témoignent, dans l’instant et s’inscrivent dans la mémoire. Tugan Sokhiev respecte les choristes qu’il « divise » et spatialise avec exactitude, et surtout comprend, encourage, exalte en ses solistes vocaux l’intelligence et la vie affective du texte verdien.

Les défauts des qualités
Ainsi peut-on admirer la prestance douloureuse, la passion de haute dignité d’Indra Thomas, Aïda qui privilégie l’intériorisation du rôle, tout comme l’intensité insinuante, parfois cruelle d’ Ekaterina Gubanova, Amnéris encore plus impressionnante vocalement que sa « rivale ». En face », des interprètes masculins qui font légitime impression en Ramfis (Giacomo Presta) et Amonasro (Andrezj Dobber). Mais on n’adhère que de fort loin à un Radames ( Carlo Ventre) d’ailleurs peu avantagé par un costume qui rappellerait plutôt le déguisement turco-valaque de Guglielmo dans Cosi Fan Tutte, et dont la pâleur de timbre, la neutralité engoncée de jeu n’enthousiasment guère. Quant à la mise en scène de Charles Roubaud, respectueuse de l’intensité verdienne, elle a les défauts irritants qui voudraient compenser sa qualité de facture selon la Tradition. Souvent portée par des projections intéressantes sur le Mur, baignant dans une ombre d’ensemble légitime, se passant heureusement de décors encombrants (seules deux paires de sphinx canalisent à cour et jardin les mouvements de foules), elle cède à l’effet de masses ambulatoires (mais, il est vrai, comment épurer tout cela ?), et surtout multiplie des clins d’œil toutes époques dont les allusions amusent sans convaincre de leur pertinence globale : Moubarak-Ismaïl Pacha installé à la tribune du pouvoir cairote, coloniaux britanniques veillant au salut de l’Empire-Canal de Suez, guerriers touareg ( ?), peut-être ombres d’Al Quaida et drapeaux agités sur la place Tahrir, Amonasro qui ressemble plutôt à un dieu Tétralogique, Amnéris-odalisque (Chassériau ? davantage Thomas Couture ou Cabanel), autour de qui les charmants petits esclaves maures jouent à « la bataille de polochons », un rien d’atmosphère « Cigares du Pharaon », tout cela reste signaux anecdotiques qui n’embrayent pas sur les grands thèmes verdiens et leur possible actualisation… Heureusement, comme Charles Roubaud a non seulement métier mais oreille subtile, le meilleur advient quand les personnages affrontés à leur destin retrouvent dans la quasi-obscurité complice une noblesse d’énonciation solitaire ou d’affrontement impitoyable, accédant à la plénitude du chant.

Une Attente suspendue
Et voilà pourquoi on en veut au risque Orangiste perpétuel que peuvent véhiculent des « éléments » déchaînés et incontrôlables par les pauvres humains. Car au soir du 12 juillet, il fallut finir par interrompre la représentation au seuil du 4e acte, et d’ailleurs on sut gré à la conscience professionnelle d’un Orchestre résistant longtemps aux gouttes éparses, alors que d’autres ensembles eussent depuis longtemps lâché prise… La unhappy end, qui justement se passe du débordement de masses, et concentre l’écriture sur abandon, désespoir et mort, y eût donné de bouleversants accents à la liturgie dont Aida et Amneris sont les desservantes. Peut-être même Radamès y eût enfin trouvé les accents de sa rédemption d’interprète jusqu’alors sans sublime…Ainsi s’(in)acheva ce quelque chose d’impatienté qui pourtant craignait de déranger l’ordre moite des choses installées par la venue orageuse sur la Cité. Ainsi le tragique, parfois, demeure-t-il en une Attente suspendue plus angoissante que son éclat terminal.
Orange, Théâtre antique, le 12 juillet 2011. Giuseppe Verdi (1813-1901), Aida. Orchestre du Capitole de Toulouse. Solistes. Chœurs, direction Tugan Sokhiev ; mise en scène Charles Roubaud.

Illustration: © P.Gromelle Orange 2011

40èmes Chorégies d’Orange Orange, du 9 juillet au 2 août 2011

40èmes Chorégies d’Orange

Orange, du 9 juillet au 2 août 2011

Orange (84), Chorégies (40e anniversaire). Verdi : Aida, Rigoletto ; deux concerts symphoniques. Anciennes Chorégies, et à partir de quand ? Nouvelles, depuis 40 ans « seulement » ? On s’y perd un peu dans la chronologie sous le Mur d’Orange, et 2011 sera un bon repère anniversaire. Selon la tradition, Raymond Duffaut y fait reprendre deux opéras de Verdi – Aida et Rigoletto -, « complétés » par deux concerts symphoniques (Beethoven, Rachmaninov, Tchaïkovski). Le jeune chef ossète Tugan Sokhiev est particulièrement présent dans cette session du 40e …

Petite révision post-bacc

Le Mur d’Orange, très vieille histoire… récente : déjà Louis XIV disait de ce 103m(longueur) x 37m (hauteur) x2m (épaisseur) : « C’est la plus belle muraille de mon royaume ». A 8 m. en hauteur, Auguste veille…sur la suite d’un temps qui redevint chantant une année avant la chute d’un Second Empire…français (1869, donc), pour la représentation d’un opéra de Méhul, Joseph. Puis il fallut attendre 5 ans, guerre de 1870 et séquelles obligent. Donc (profitons-en pour une mini-révision post-bacc en Histoire), une année avant la proclamation formelle d’une IIIème…République, s’installa devant le Mur la tradition d’un Festival qui prendra en 1934 le nom de Chorégies : du grec ancien Chorègia (fonction de chorège, soin d’équiper et d’organiser un chœur, et moyens d’équiper l’ensemble, selon le Dictionnaire Bailly).

Les Félibres, Mistral et Chaliapine

Il faut aussi rappeler que si art lyrique il y eut dès 1869, c’était « en concurrence avec » la tragédie gréco-latine que les Félibres (poètes ou prosateurs en langue d’oc), Frédéric Mistral en tête – qui officia en inaugurateur sous le mur-, trouvaient logiquement plus conforme au concept issu de l’Antiquité. Ainsi en 1888, comme le rappelle Philippe Chabro ( Actes Sud), il y eut bien un glorieux Œdipe-Roi de Sophocle, avec Mounet-Sully, et en 1903 une Phèdre de Racine avec Sarah Bernhardt. Il en sortit des célébrations hybrides où un orchestre « accompagnait » le choeur puis jouait des « parties musicales d’œuvres orchestrales » (déjà des Symphonies de Beethoven). « En face » : Gluck, Boito (Chaliapine en Mefisto !) ; Massenet, Saint-Saëns, Berlioz, Fauré sur sujets antiques ou bibliques. Des années- avec opéra et des années-sans. Après 1930, une poussée de fièvre wagnérienne, l’entrée en scène de l’opéra verdien, des spectacles de ballets (Serge Lifar, Cuevas…) Demeurait aussi un problème grave : comment « remplir » les 7 à 8000 places recomposées avec gradins ? On connut donc souvent des échecs ou des demi-succès.

Beethoven, Wagner, Bizet, Mozart et tant d’autres

Après les entractes obligés des deux Guerres, on revint à des formules mixtes, tandis que s’affirmait le répertoire italien (Verdi, Puccini), et que Avignon-TNP-Vilar concentrait la dimension théâtrale novatrice…Jusqu’à 1971 où vint le temps de « Nouvelles Chorégies », impulsées par le Ministre Jacques Duhamel, d’abord prises en mains par le critique Jacques Bourgeois, et ouvertes par un Requiem de Verdi dirigé par Carlo-Maria Giulini, un Oiseau de Feu et un Sacre chorégraphiés par Maurice Béjart. Viennent aussi des grandes heures wagnériennes (Birgit Nilsson ; Tristan dirigé par K.Boëhm) et aussi straussiennes ou belliniennes, beethovéniennes (direction de Rostropovitch) et mahlériennes (la 8e Symphonie par Vaclav Neumann), sans oublier l’introduction du jazz. Puis en 1982 arrive aux commandes un enfant du pays, Raymond Duffaut, « qui n’a pas oublié ce qu’il a appris de Jean Vilar » en son Festival, et qui aime tout particulièrement chercher et trouver « des voix nouvelles dans le monde ».Avignonnais fidèle au poste 30 ans plus tard pour la célébration du 40e, R.Duffaut a maintenu l’orientation Verdi-et-Puccini, ou Wagner (la Tétralogie en 1988), « ouvert »sur l’opéra russe (Boris Godounov, avec Martti Talvela), repris Mozart ( La Flûte, Barbara Hendrcks), Strauss( (Elektra : Leonie Rysanek, Gwinteh Jones), Bizet ( plusieurs Carmen), Offenbach (les Contes d’Hoffmann, mis en scène par… Jérôme Savary), et rendu hommage à Mistral avec la Mireille de Gounod, joué-chanté in situ provenciali…. On a vu aussi l’arrivée et le retour d’interprètes du chant très aimés du public : Nathalie Dessay, Roberto Alagna, Béatrice Uria-Monzon, Angela Gheorghiu, Rolando Villazon ; la présence réitérée de chefs illustres (Kurt Masur, Michel Plasson, Myung Whun Chung…) et l’introduction de la Télévision pour de grandes transmissions (différé ou direct) qui élargissent l’aura du Festival…

Ismaïl Pacha, Mariette et le Canal

L’édition de la 40e fait retour, comme on dit, aux fondamentaux italiens, et à l’Enfant Chéri en Orange, Giuseppe Verdi. De Aida, on peut dire que c’est celui des 29 opéras qui couronne la période de maturité, 15 ans avant l’illumination shakespearienne de la vieillesse (Otello, Falstaff). Si on aime jouer avec les chiffres, on ajoutera que la création (1871) en remonte un siècle avant l’instauration des Nouvelles Chorégies… Mais il est plus intéressant de jeter d’abord un regard sur les circonstances même dans lesquelles Verdi s’inspira d’une histoire égyptienne antique, en y mélangeant quelques ingrédients « décalés ». Après le succès de Don Carlos (en Angleterre plus qu’en France) et en Italie, de la reprise de La Force du Destin, et alors que l’Italie a presque fini de réaliser son unité (Italia fara da se, avaient naguère énoncé les patriotes, mais avec l’aide d’autres nations européennes, il ne manque plus en 1869 que Rome pour avoir la capitale de l’Etat reconstitué), Verdi se voit proposer par l’intermédiaire du librettiste français de Don Carlos, Camille du Locle, un « thème pharaonesque ». La France est décidément « décisionnaire » en cette histoire, puisque Du Locle a puisé son projet d’adaptation dans une nouvelle de l’égyptologue Mariette. L’Europe célèbre son triomphe technologique, la percée d’un certain Canal de Suez qui va permettre de relier Méditerranée à Océan Indien. L’Egypte, « modernisée » au début du siècle par Méhémet Ali (devenu quasi-indépendant vis-à-vis du Sultan Ottoman) – et dont alors le petit-fils Ismaïl Pacha, qui a fait ses études en France, gouverne le pays avec le titre de Khédive -, a beaucoup emprunté à l’ouest, notamment en France. L’ouverture du Canal se fera fin 1869, mais les fêtes célébrant l’événement et tout ce qu’il signifie pour le commerce mondial et la stratégie occidentale – sans oublier le lien vital pour l’Angleterre avec ses colonies – , exemplairement fastueuses ,devront attendre : la guerre franco-allemande et ses conséquences vont tout bloquer, et l’opéra commandé au plus illustre des compositeurs italiens ne verra qu’à la fin 1871 sa création au Caire…

L’ombre de Cecil B.de Mille sur l’intime des passions humaines

Jean-François Labie, dans Le cas Verdi (éditions Fayard), souligne pour Aida « un scénario dont la désinvolture historique fait penser à Hollywood et Cecil B.de Mille », avec confusion entre Egypte des Pharaons et coutumes de Rome : ah ! l’emmurement final qui punit Aida et Radames, le supplice « emprunté » aux Vestales déviantes, et ce Temple de Vulcain installé à Memphis !… Mais d’autres données de l’histoire incitent à la réflexion trans-historique, en particulier sur les liens de dépendance et le rapport maître-esclave entre l’Egypte dominatrice et l’Ethiopie (africaine, noire, symbolisée par Amonasro et Aida), vaincue et par principe inférieure. La toute puissance du clergé égyptien et les décisions théocratiques « imposées » au Roi renvoient par contraste aux conceptions laïques modernes dont la jeune Italie de la fin XIXe a besoin pour s’unifier et se (re)construire… D’autres thèmes sont, à travers l’esthétique dramaturgique et musicale, dans la permanence verdienne : le conflit des générations, la liberté de l’amour sacrifiée à la raison d’Etat…familiale (l’histoire sentimentale de Verdi à cette époque de sa vie est peut-être en cause), la solitude du héros dans le pouvoir et face au destin qui le broie… Alors, bien sûr, il y a les trompettes du triomphe (elles sonnent aussi pour le Canal de Suez, non ?) : mais « cet opéra à grand spectacle est surtout, comme l’écrit Alain Duault, une œuvre intime, qui réunit pour les briser trois êtres déchirés entre leurs sentiments patriotiques et leurs passions humaines. » Et c’est essentiellement ce « souci d’humaine vérité atteignant au pathétique » qui fait les grandes interprétations. Orange – qui a recréé 7 fois Aida depuis 1937 (où Paul Paray dirigeait) – se doit pour le 40e de trouver un ton juste – entre grandeur et lyrisme intériorisé –, avec une mise en scène ré-inventive (ce sera la 3e à Orange pour Charles Roubaud, ) et une direction musicale en profondeur (le jeune – 34 ans – et déjà très fêté Tugan Sokhiev, un Ossète du Nord qui exerce au Capitole de…Toulouse, et saura sûrement donner de superbes couleurs à la partition « égyptienne »). Indra Thomas sera Aida, Ekaterina Gubanova Amneris, Carlo Ventre Radames, Andrezj Dobber Amonasro.

Censeurs de tous les pays, unissez vos ciseaux

« Vingt ans…avant » : Rigoletto, celui qui rigole, mais en italien le terme n’a pas la même »familiarité qu’en français , où on aime volontiers dire : « c’est rigolo, une franche rigolade ». Histoire de bouffon et de fou du roi français au XVIe, chez Victor Hugo dont le livret italien a tiré la substance du « Roi s’amuse », tragédie malgré le titre. Le fou, Triboulet, est anti-héros du tragique du côté de chez les rois, douloureux miroir de la légèreté ou de la turpitude des Grands. Après la bataille – et la victoire – d’Hernani en 1830, on est deux ans plus tard en plein retour de bâton : Louis-Philippe a confisqué les Trois Glorieuses qui ont hissé sa replète personne au pouvoir. Ce« roi (aux manières de) bourgeois » est adepte de la formule que son Ministre Guizot immortalisera : « Enrichissez-vous ! ». Et justement dès 1832, les Canuts Lyonnais vont apprendre qu’on ne badine pas avec la Justice royale quand on cherche à sortir de l’Injustice Sociale, et que comme il sera proféré par Casimir Périer, l’Homme à poigne qui fait cogner les gones révoltés : « Que les ouvriers sachent qu’il n’est de remède que dans la patience et la résignation ». En tout cas Le Roi s’amuse fut boudé par critique et public (problèmes d’offenses allusives à la Royauté restaurée ?). Quand 20 ans plus tard Verdi s’enthousiasme, il trouve que « le bouffon Triboulet est une création digne de Shakespeare » (son Dieu, comme pour tous les Romantiques) et charge Piave de transcrire la pièce pour opéra. Mais en Italie, la Censure veille aussi, elle est horrifiée qu’un roi, fût-il français, s’affronte à son bouffon, et on ne veut pas entendre parler de « la Maledizione », titre offensant pour Dieu mais qui fait tenir le fil rouge de la dramaturgie hugolo-verdienne. Fureurs de Verdi, jeu compliqué entre la Fenice vénitienne, le patron de la Censure et les artistes, renégociations : un duc de Mantoue sera mis en face d’un Triboulet rebaptisé Rigoletto, l’affaire est, si on ose dire, « dans le sac ».

La donna e mobile ?

Le génie épanoui de Verdi peut éclater dans son 1er opéra pleinement romantique, l’œuvre triomphe à la Fenice, et sera toujours chérie des mélomanes et des musiciens. Non seulement à cause de ses « tubes » et moments mythiques ( La donna e mobile, bien sûr, pourtant ce n’est qu’un air en situation d’ironie), mais parce que la dramaturgie y acquiert une dimension grandiose. Le 17e opéra d’un compositeur à la fécondité…hugolienne, mélange tragique, comique – mais nous dirions plutôt grotesque, et pourquoi pas, baroque, avec ses quiproquos et coups de théâtre. Shakespearien, parfois entre mélo et grand-guignol sublimés… Une action haletante, à déguisements et retournements, y fait songer au futur 7e art. C‘est la conception d’un Temps merveilleusement Présent qui se laisse emporter par le tourbillon, action en poursuite de sa propre dévoration.


vidéo

chorégies d'orange, theatre antique orange 2011 les 40 ans

Les Chorégies d’Orange 2011. Edition des 40 ans, du 9 juillet au 2 août 2011. A l’affiche, en complément aux concerts symphoniques, deux opéras de Verdi, joués deux fois au Théâtre Antique, d’abord Aïda (9 et 12 juillet 2011 à 21h45) puis, Rigoletto (les 30 juillet et 2 août à 21h30). Présentation vidéo des Chorégies 2011… Entretiens avec Thierry Mariani (Président), Raymond Duffaut (directeur
général), Charles Roubaud et Paul-Emile Fourny, metteurs en scène… En
quoi Orange aujourd’hui est il un festival unique et singulier? Quelles
sont ses spécificités? Ses perspectives futures? Présentation des deux
productions lyriques 2011

Dans le souterrain

Et puis l’arrière-plan. On dirait « en sous-sol », selon la formule de Dostoievski, ou plus « banalement » depuis que Siegmund (Freud) est passé par là, dans l’inconscient, grouille le nœud de vipères des passions, avant tout celui de la passion paternelle. Car « dans tout l’œuvre de Verdi, explique J.F.Labie, le thème du père revient avec une régularité entêtante où l’on ne peut voir l’effet du seul hasard. » On peut en effet y ajouter, dans l’expérience intime du compositeur, les drames vécus : en 1838-39, disparaît la petite Virginia à qui son père chantait la berceuse « Mia Virginia, sei tu sola », un an plus tard, le 2e enfant, Icilio ; et en 1840, c’est Margherita, la jeune femme et mère, si belle, et admirée dès le vert paradis des amours enfantines, qui meurt à 26 ans d’une encéphalite…Se referme une triple tombe sur le vide terrible de ce qui n’est plus que le passé, à sa façon inatteignable : « Et certains mots qui n’ont jamais été dits ne pourront plus jamais l’être, ce silence imposé est ressenti comme la punition d’un oubli plus ancien. » Vient certes Giuseppina Strepponi, la cantatrice qui finira par devenir épouse, inspiratrice, puis maternante des vieux jours, mais ce parcours de 4 ans (entre mariage avec Margherita et sa mort, et la disparition des deux enfants) demeurera à jamais. Ou pis, il sera chaque fois revécu ; et l’œuvre alors devient le « discours » portant la douleur indicible, autrement. Cinq ans après Rigoletto, Victor Hugo écrit dans la Préface des Contemplations : « On se plaint quelquefois des écrivains qui disent : moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas, quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé qui crois que je ne suis pas toi ! ». Verdi, « frère » spirituel de Hugo, mais qui ne sait pas bien « écrire », le fait en sa musique, et l’humanité du musicien italien nous bouleverse comme celle du poète français…

Songe, songe, Céphise…

Ici, Paul Emile Fourny par sa mise en scène, Roberto Rizzi-Brignoli – qui a été l’assistant de Riccardo Muti – guideront avec l’O.N.F Patrizia Ciofi (Gilda), Leo Nucci (Rigoletto), Vittorio Grigolo (le Duc) et leurs compagnons dans le labyrinthe des passions. Il faut ajouter à ces fastes musicaux, suivant la formule rituelle sous le Mur, deux concerts symphoniques : la IXe (et la VIIIe) de Beethoven sont reprises avec Tugan Sokhiev (cette fois, son Orchestre du Capitole ; Nathalie Stutzmann est l’alto de l’Ode à la Joie), et le 3e de Rachmaninov (Denis Matsuev) comme la 5e de Tchaikovski célèbrent avec les mêmes interprètes la pensée russe… La pensée théâtrale française, si présente dans le passé des Chorégies et sous le Mur, aura été honorée, dès milieu juin, par une représentation d’Andromaque : la Comédie Française y était dirigée par Muriel Mayette, avec Cécile Brune (Andromaque), Eric Ruf (Pyrrhus), Léonie Simaga (Hermione). Le chant de la pure poésie racinienne se sera donc à nouveau élevé en vision doublement nocturne sous le Mur : « Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle… »…

Orange (84) 40e anniversaire des Nouvelles Chorégies, du 9 juillet au 2 août 2011. Giuseppe Verdi (1813-1901). Aida, mise en scène Ch.Roubaud, ONCT, direction Tugan Sokhiev. Samedi 9 et mardi 12 juillet, 21h45. Concert Rachmaninov et Tchaïkovski, D.Matsuev, T.Sokhiev : lundi 11, 21h45. Concert Beethoven (IXe), dir. T. Sokhiev, samedi 16, 21h45. Verdi, Rigoletto, m.e.s. P.E.Fourny, ONF.dir. R.Rizzi-Brignoli, samedi 30 juillet, mardi 2 août, 21h30.
Information et réservation : T. 04 90 34 24 24 ; www.choregies.com

Festival de Verbier 2011 (Suisse)Du 15 au 31 juillet 2011

Festival de Verbier (Suisse)
Du 15 au 31 juillet 2011

Verbier, 18 édition, toujours même cote à l’altimètre, et l’un des plus hauts-perchés d’Europe. La continuité en 56 concerts in (la Grande Salle des Combins, l’Eglise) et des à-découvrir en off, sous différentes formes, pour le plaisir de la surprise. Les invités permanents sont là, et pas seulement pour faire de la figuration dans les rues de la station ; selon un esprit Verbier maintenu, les plus illustres se mêlent aux jeunes pour de la musique de chambre. Les stages, les classes de maître, le travail en orchestre(s) forment les instrumentistes venus d’Europe et d’ailleurs. Musiques du romantisme et du modernisme XXe dominent, sans pourtant négliger les partitions d’un actuel consensuel.


Les 77 x 7 x 7 vies d’un chat

Montagnes, toujours identiques ou se transformant à un rythme si lent qu’il nous faudrait septante fois sept fois les 7 vies très étalées d’un Chat normalement constitué pour commencer à en percevoir la modification… A moins que le réchauffement climatique ne nous fasse saisir d’une année l’autre les rétractions glaciaires des Combins ? 2011, si sec et chaud…se souvient on bien du paysage blanc d’il y a presque 20 ans, quand commençait l’histoire du Festival de Verbier ?


Sturmen und drangen

Mais si ce qui perdure le mieux ne serait-il pas, au-delà de la qualité des artistes invités, les grands axes d’une programmation ? Car d’édition en édition, le festivalier attentif peut constater une continuité dans le paysage proposé par « les massifs centraux » : pour parler métaphore des Alpes Valaisanes, il y aurait en dominante les Combins du romantisme allemand, d’où descendent, issus des glaciers, les torrents qui deviendront fleuve, les Sturmen (orages et tempêtes) et les Drangen (assauts, passions), ou comme le chante Hölderlin : « Enigme, ce qui naît d’un jaillissement pur ! Et par le chant lui-même, à peine dévoilée…Forge tonnante, creuset où s’élaborent D’entre les choses les plus pures ! ». Il s’agit de romantisme au sens évidemment très large, en commençant par un Beethoven dont on doit toujours se demander : « est-il bon, est-il méchant ? », pardon : « est-il classique, est-il romantique ? ». Et à propos de qui on peut interroger les Sonates pour piano, ce monument aux 32 architectures dont on espère ici une intégrale – il y eut bien l’année dernière celle des 23 de Schubert, par Elisabeth Leonskaja, moment capital de 2011, et apparemment si austère qu’hélas « le grand public » de la Salle des Combins le…négligea – …


Clair de lune et poème pastoral

On commence d’ailleurs 2012 par…la coda que constitue la 32e, cet op.111 qui clôt en plein mystère (l’arietta) l’aventure pianistique de Ludwig Van, et la chance veut qu’on en ait deux regards, celui de l’Allemand Lars Vogt et celui du norvégien Leif Ove Andsnes. A l’inverse, dans la jeunesse du Maître de Bonn, l’op.2 n°3 (1795), l’op.10 n°1 (1798), puis les ruissellements de lumière avec l’op.27/2, universellement aimée en « Clair de lune » (1801), avant le temps, tôt venu, de la maturité : l’op.53 ( la Waldstein, étape si décisive dans la modernité de conception),les Adieux (l’un des deux titres, avec la Pathétique, « consentis » par l’auteur) et « A Thérèse »(dédiée à la Comtesse de Brunswick, de 1810… Avant de parvenir au terme du chemin, par la 31e (op.110), extraordinaire chant de douleur et de fugue par deux fois alterné, dialectique magnifiée par le légendaire Stephen Kovacevic. En violon-piano, deux fois la radieuse 5e (« Printemps »), et l’op.30 n°3. Au violon seul affronté à l’orchestre, le Concerto, parcouru avec le jeune David Garrett, avant que ne résonne la 4e (ce n’est pas la symphonie la plus connue de Beethoven), et l’Orchestre Verbier est dirigé par Gabor Takacs-Nagy). Sans oublier le poème de la journée Pastorale (6e), dont Daniel Harding mettra certainement en valeur la dynamique et le théâtre de la Nature.


Félix, Franz et Robert

Est-il classique ? romantique ? Sempiternelle question à propos de l’Heureux (Félix) Mendelssohn. On se tournera vers une rareté, l’oratorio (tardif) Elias, dirigé par Manfred Honeck (avec J.Banse, A.Kirschlager, M.Schade et T.Quasthoff), belle dramaturgie en concert pour méditer sur prophétisme et sacré. Mais aussi les Variations Sérieuses, un chef d’œuvre pianistique méconnu, le 2nd Trio, et l’Octuor des seize ans, tout ensoleillé par le sentiment de la jeunesse. Du côté de chez Schubert, petit portrait dans une œuvre immense, et images arrêtées sur les dernières heures : le sublime tragique du Quintette à deux violoncelles, l’onirique Sonate-Fantaisie D.894 (L.Vogt), la 23en, une conception neuve du Temps musical (comme l’op.106, Hammerklavier, de Beethoven, dont elle a l’importance historique), par S.Kovacevich, et le monde voyageur du 2nd Trio Mais aussi la D.568 de 1817, fort originale de forme, avec un andante d’une prenante poésie, et peu souvent jouée. Chopin, une fois passé le 200e que l’on sait, se fait rare : tout de même, les Etudes de l’op.25(par le jeune Jan Lisiecki) et la 4e Ballade (par la non moins jeune Khatia Buniatishvili)… Schumann, après un 200e qui s’en méfia davantage, est vraiment présent : la non moins jeune K.B. joue dans le même récital la Fantaisie op.17 (le cri d’amour vers Clara). On aura aussi le 3e et dernier des Trios, peut-être le plus angoissé (1851), le Quatuor cordes-piano op.47 (1842, la radieuse année de composition chambriste), le merveilleux op.73 des Fantasiestücke op.73 et l’op.70 (M.E.Hecker, M.Helmchen).Au chant, le chef-d’œuvre de la fraternité poétique avec Heine et l’abîme de douleur, Dichterliebe (R.Pape, E.Bashkirova), le non moins troublant et « eichendorffien » Liederkreis op.39 (Bryn Terfel, Llyr Williams).


L’autre Franz, Johannes et la suite

Cap sur Liszt, le super-célébré de 2011. Et d’abord, par deux fois, le bréviaire de la modernité-XIXe, La Sonate de 1853, où l’on pourra « comparer » la vision « anglaise » de Stephen Hough et, le surlendemain, celle d’Evgeni Kissin, le pianiste russe (ô combien !) explorant aussi dans son récital la sénancourienne Vallée d’Obermann, les Funérailles, avant de s’éclairer au soleil de Venezia e Napoli. Il y aura une Bénédiction de Dieu dans la solitude –(L.Williams), la diabolique 1ère Mephisto-Valse, et un récital du jeune L.Schwizzebel-Wang : 6e Rhapsodie Hongroise, études-Paganini, deux Années (Alpines) de Pèlerinage, des lieder schubertiens transcrits). Reste Brahms, lui aussi constamment honoré : le 2e concerto de piano (Nelson Freire, Charles Dutoit), et de la chambre : deux versions de la 3e sonate piano-violon, la 2e piano-violoncelle, le 2nd Quatuor à cordes (les jeunes Ebène), le 2nd Quintette. Et au piano, les raisonnable-classiques Variations Haendel (A.Hewitt) et les romantiques en diable Ballades op.10 (L.O.Andsnes). On ajoute à la Bande des Quatre (romantiques) un bien peu connu Romberg, mais est-ce Andreas ou son cousin Bernhard (celui qui aurait dit à Spohr que l’op.59 de Beethoven était « excentrique », merci Wikipedia) ? Puis les post-romantiques assument le tourment et la complexité : hommage à Hugo Wolf et ses subtils-tourmentés Lieder Michel-Ange. Mahler adapte Beethoven, s’auto-adapte (version piano de Fahrenden Gesellen), ou se laisse adapter (le Chant de la Terre, via Schoenberg ). Côté France-Belgique, la Sonate de Franck ( c’est aussi celle de Vinteuil, ajoutent les Proustiens, qui ne manqueront pas de repérer la « petite phrase » chère à Swann, dans la 1ère Sonate de Saint-Saëns, « au demeurant médiocre » dit Proust), et un de ses Trios (post-adolescent), Ysaÿe (Poème de l’amitié) et Vieuxtemps. L’Alsacien Leon Boelmann (dont on entendra « le chef-d’œuvre », une sonate piano-violoncelle), et nettement plus à l’est, du Tchaikovski ( le piano des Saisons), du Liadov ( la mystérieuse Kikimora) et du Borodine (1er Quatuor).


Barock Land, Amadeus, Floria, Didon…

Remontons le cours du temps géologico-paysagier, voulez-vous, et allons en hautes terres du Barock-Land, mais on sait qu’à Verbier, ce n’est pas la tasse de thé (« ça passera comme le café », prophétisa-t-on au XVIIe, les meilleur(e)s ont droit à l’erreur…), même si c’est pour aller au Café Zimmermann cher à J.S.Bach. Le Père de la Musique est en tout cas plutôt pianiste (4e Suite Française, une version de la Chaconne…), violoniste (la même plus authentique Chaconne de la 2nde Partita ; concerto en la, par R.Capuçon qui joue et dirige). De même, François Couperin est au violoncelle-piano. Un peu à droite en descendant la chronologie, ce cher Amadeus, tel qu’en lui-même enfin au piano des concertos (K.451, Lars Vogt ; l’ultime K.595, par A.Hewitt), au violon (R.Capuçon pour le rayonnant K.216), mais aussi da camera avec vents (est-ce son K.452, qu’il tenait en 1784 pour « ce qu’il avait fait de mieux « ?). Sans négliger une version compressée de Cosi, in fine festivalière, avec les jeunes du Verbier Academy…Tiens, de l’opéra ? En versions de concert, évidemment, deux sommets, fondamentaux, à l’horizon des Dents du Midi. L’un est le bref, initial et foudroyant Didon et Enée de Purcell (Angelina Kirchschlager en Didon, V.F.Orch. dirigé par G.Takacs-Nagy).L’autre – boosté par les Amis de Verbier, comme le furent Don Giovanni et Salomé – est la somptueuse, éloquentisssime et convulsive-en-beauté Tosca, de Puccini (Barbara Frittoli, Alex.Antonenko, B.Terfel, direction Gianandrea Noseda). Et une des aiguilles de la chaîne Wagner, un 1er acte de la Walkyrie, sous la direction de V.Gergiev…


La modernité…ancienne et plus récente

Suivons donc les lignes de crête de fin XIXe puis tout au long du XXe, avec un somptueux massif de modernité…déjà ancienne. Stravinsky, d’entrée de jeu, Petrouchka (Charles Dutoit) et chorégraphies sur l’Oiseau de Feu et le Sacre, par Le Béjart Ballet de Lausanne. Debussy, pour son tout jeune Quatuor et la terminale Sonate violoncelle-piano, répond à Ravel (le tragique bilan de civilisation dans La Valse, la grinçante Sonate piano-violon et les éblouissements de la Tzigane. Du Rachmaninoff : le 3e de piano (K.Buniatishvili, Ch.Dutoit) , le 3e Trio, « Elégiaque » et des Danses Symphoniques . Du R.Strauss, la capricante Burlesque et la très vivante Vie de Héros. Un voyage dans le sublime des Brumes de Janacek. Chostakovitch (mélodies ; l’op.134) répond à Sibelius (Quintette piano-cordes), Bartok (d’avant Bartok : un Quintette de 1904, « joué mais jamais publié ») à Prokofiev, toujours bien honoré (1e et 7e Sonates pour piano ; mélodies ; 1er Concerto par la rapidissime Yuja Wang, que tentera aussi de maîtriser Y.Temirkanov dans le 2e de Saint-Saëns), et à Enesco dans de passionnantes Impressions d’enfance. Le rare Don Quichotte de Jacques Ibert guerroie seul contre ses moulins à vent (B.Terfel). L’Anglais Quilter (1877-1953), au destin tourmenté et à la fin schumannien, conduit dans l’univers de la Chanson, ici d’après Shakespeare. Des « rencontres inédites » de chambristes mènent à des patchworks entre Hans Eisler (le perpétuel exilé politique, Milton Babbit (pionnier américain du son électronique, mort au début de 2011 quasi-centenaire…), Samuel Barber (mais il n’y a pas qu’un certain Adagio…) et Schoenberg.


Métaboles et Miroir

A vrai dire, on sait que le public de Verbier n’est pas spontanément en recherche extasiée de la nouveauté trop déconcertante. Aussi le Festival introduit plutôt des « valeurs sûres et reconnues » dans ce domaine, fussent-elles consensuelles, austères et sans concession. Comme pour les Métaboles d’Henri Dutilleux, dirigées par V.Gergiev, une œuvre de 1964, et dit le compositeur, « sorte de concerto pour orchestre en 5 mouvements, dont le titre – méta, en grec : après, au-delà – évoque le changement permanent, notamment dans la Nature ». Un parcours très en-deçà et au-delà de l’Oural du Patron-Fondateur, a par ailleurs amené Martin Engstroem à honorer les compositeurs russes : on écoutera la 1ère Sonate d’Alfred Schnittke, le compagnon de route Rodion Shchedrin fait cette année visiter…l’Espagne avec une Carmen-Suite ; l’enfant chérie-gâtée du Festival, Lera Auerbach, est à la fois pianiste-interprète et auteur qui – en nous faisant regarder le tableau de Breugel, la Chute d’Icare ? – lui dédie un Requiem orchestral. Un (autre) Kissine (avec e terminal, donc), Victor (né en 1953), renvoie notre image en son Zirkalo (Spiegel, Miroir), inspiré par Anna Akhmatova, et joué avec enthousiasme par Gidon Kremer. On aime d’ailleurs bien ici les instrumentistes qui font miroiter leur talent d’interprète et en tirent des éclats d’œuvres : ainsi de Stephen Hough qui entre Liszt et Beethoven propose sa Sonate « Broken branches ».


Un enfant de 68

B.Ranjbaran, un Iranien(né en 1955) vit et compose aux Etats-Unis, son œuvre de style néo-romantique est très «portée » par Yo-Yo Ma et J.Y.Thibaudet ; il en va de même pour Lowell Liebermann, compositeur multi-styles très apprécié outre-Atlantique. Le Festival a par ailleurs, en partenariat avec le Concertgebouw d’Amsterdam, commandé une œuvre pour Quintette à cordes (Pentalog, donc) au Suisse Richard Dubugnon. Ce Lausannien « enfant de 1968 », passionné d’Histoire (ancienne et récente), a accompli ses études de composition en Angleterre et en France ; il a reçu moult récompenses pour une œuvre d’écriture fort éclectique, où figure un opéra d’après Tchekhov, où l’inspiration du « post-debussysme » est en confluence avec les « musiques actuelles », et qui est particulièrement intéressé par l’univers ésotérique du tarot (ses Arcanes Symphoniques, créées en résidence à Montpellier)…


La vie, quoi !

Et puis les légendaires : passez une heure avec Ivry Gitlis, le violoniste le plus généreusement inventif du second XXe (et du 1er XXIe !). Les plus jeunes mais déjà hyper-célèbres « enfants d’Anne- Sophie Mutter », Mutters Virtuosi groupés autour de la violoniste allemande, qui leur fera jouer et jouera Penderecki. L’accordéoniste et multi-créateur Richard Galliano, pour aller de Bach à Piazzolla et Galliano. Une célébration entre vieux amis – Kremer, Maisky, Argerich, Quasthoff, Kissin, Bell, Bashmet et quelques autres, avec « des extraits des pièces-phares du répertoire classique » . Une Crazy Night en clôture autour de Vadim Repin, Roby Lakatos et le Verbier Chamber de G.Takacs-Nagy, qui fête « en humour et virtuosité » le 40e anniversaire du violoniste russe. Des conférences tous les débuts d’après-midi (Chalet Orny), ce qui permettra d’entendre, parmi bien d’autres, Alfred Brendel, désormais joyeux retraité de concerts et d’enregistrements mais toujours plaisant philosophe sur le monde-tel-qu’il (ne)va (pas bien ?). Des classes de maître et des répétitions publiques. Du off – jazz and others – toujours passionnant au coin de la rue, et puisque vous n’avez rien contre les jeunes, bien au contraire, les concerts du soir-tard à l’Eglise par les stagiaires et espoirs. La vie, quoi !

Festival de Verbier (Suisse) Du 15 au 31 juillet 2011. 56 concerts.
Information et réservation : T. 41 (0) 848 771 882 et 883 ; www.verbierfestival.com

Ensemble Orchestral Contemporain: Hommage à BoulezMontbrison (42). Du 13 au 18 juin 2011

Ensemble Orchestral Contemporain
Hommage à Pierre Boulez en sa ville natale
Montbrison (42). Du 13 au 18 juin 2011

Hommage à Pierre Boulez en sa ville natale. E.O.C. (Daniel Kawka), répétitions publiques et concert. Cela s’était déjà produit pour un anniversaire du Maître : au solstice de juin 2011, Pierre Boulez revient à Montbrison, où lui est rendu un nouvel hommage par l’Ensemble Orchestral Contemporain que dirige Daniel Kawka. Des répétitions publiques – dont l’une verra le compositeur commenter pour les spectateurs l’une de ses partitions, Dérive 2 – précéderont un grand concert, et l’enregistrement d’un disque de Mémoriale et de Dérives 1 et 2.

Et plus que l’air marin la douceur du Lignon…

« On connait la chanson… des imbéciles heureux qui sont nés quelque part », Et puis en remontant 5 siècles, avec adaptation de Du Bellay : « Quand reverrai-je hélas de mon petit village Fumer la cheminée… ? (car plus me plaît) ma Loire en Forez que la Seine à Lutèce, Plus mon cher Montbrison que le Mont Appalache Et plus que l’air marin la douceur du Lignon. » Cette mirlitonesque transposition plairait-elle à l’enfant du pays que Montbrison s’apprête à célébrer une fois encore, en mi-juin ? Il n’est sans doute pas interdit de s’ amuser un peu lors d’un nouveau retour de Boulez dans sa ville natale, 70 ans après son départ vers Lyon (les Math Spé) puis vers la Capitale d’avant la Libération, et son entrée irrévocable dans les Ordres de la Musique…

La ligne de crête verte et bleue

On imagine d’ailleurs que pour le plus pudique et antimémorielintime des compositeurs français, il importe peu d’évoquer « l’enfance d’un chef » (d’orchestre, d’école et de pensée),évidemment sans connotation sartrienne, à plus forte raison de tisonner le « misérable petit tas de secrets » , selon la formule de son (anti)ami de 45 ans, Malraux. Il n’empêche : la présence de Pierre Boulez quelques jours à Montbrison autorise à rêver un peu, même s’il s’agit pour l’illustre enfant de la Cité forézienne d’une activité qui en public se traduira – entre autres – par un commentaire pendant répétition orchestrale. S’enhardirait-on alors jusqu’à profiter de la circonstance festive en questionnant le Maître de façon plus personnelle, car il y a des coulisses à l’Espace Poirieux, puis des cafés sur le Tour de Ville, et au-delà s’étendent au nord-est la campagne qui côté-plaine tire le regard vers le territoire où Honoré d’Urfé fit batifoler Céladon en quête d’Astrée, à l’ouest, côté-montagne, la ligne de crête verte et bleue des Monts du Forez qui sont au couchant pour Montbrison les « Monts du Soir » … ? Un spécialiste de la titrologie boulézienne ne pourrait-il alors (s’)interroger sur la série des Anthèmes qui parsèment l’œuvre, et ne font peut-être pas seulement allusion formelle à ce terme d’antiquité qui voyagea en Angleterre post-médiévale. Car si on regarde une carte de la Loire, n’aperçoit-on pas un Saint-Anthème, bourg du Livradois sur le versant auvergnat des Monts du Soir, qui serait témoin inattendu, en subconscient, de quelque réminiscence enfantine nichée dans la conscience pourtant si rationnelle d’un Pierre Boulez adepte du « par volonté et par hasard » ? Hasardez donc in petto de telles hypothèses, si vous avez peur que le haussement de sourcils puis d’épaules et de voix du Commandeur vous anéantisse !

Joli Navet et Clairon Dindon

Oui, il n’empêche. Le vieil homme sage (en une « sérénité (dé)crispée » que lui aurait souhaitée René Char) a peut-être ici été l’ « adolescent souffleté » que décrivit le poète, parant « les coups qui l’envoyant au sol le lançaient en même temps loin devant sa vie…. Jusqu’au moment où la nécessité de rompre disparue, il se tiendrait droit et attentif parmi les hommes, à la fois plus vulnérable et plus fort »….Encore Char dans le Poème pulvérisé : » Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience ». Et celui qui commencerait bien vite une carrière de polémiste et d’imprécateur n’allait-il pas répondre coup pour coup à des critiques imbéciles qui encore à la fin des années cinquante diraient d’une de ses œuvres : « C’est la symphonie qu’on entendrait dans un asile d’aliénés si on distribuait 17 instruments aux internés », ou « La musique de M.Boulez assassine l’oreille, hébète l’esprit » (Bernard Gavoty, signant Clarendon, et aussitôt rebaptisé par sa « victime » : Clairon-Dindon)… L’attaque préventive étant la meilleure des défenses , on entendit aussi Boulez railler André Jolivet sous le pseudo de Joli Navet, décrire la Turangalila de son Premier Maître Messiaen (tôt renié) comme une « musique de bordel », exécuter la musique concrète , « ce travail d’amateurs en pèlerinage qui fait concurrence aux fabricants d’effets sonores pour les films américains »… Et surtout, au-delà du limite-insulte parfois amusant, trancher du plat de la main (comme on aime à diriger) en légiférant pour une esthétique-matraque : « Tout musicien qui n’ a pas ressenti la nécessité du langage dodécaphonique est inutile ».Quitte à revenir plus tard pour sinon nuancer (ce n’est pas le genre de la Maison), du moins réévaluer certains jugements péremptoires de valeur sur les compositeurs (mais Tchaikowski, Chostakovitch ou Britten ne sortiront pas de la moulinette qui les avait broyés), voire les mouvements qu’il n’aimait pas.
« De la corruption dans les encensoirs », avait titré un jour le Maître, ultérieurement confronté – de par son Pouvoir institutionnel redoutable, après le très long exil hors de France – au manège irritant de ceux qui balancent l’encensoir devant les autels de la Divinité dont il est bon de gagner les faveurs…

Art, science et artisanat

Bon, Pierre Boulez est né en 1925, et à l’orée de la 1ère décennie du XXIe , il reste surtout l’un des compositeurs déjà le plus manifestement inscrits dans l’histoire musicale du XXe, et qui travaille encore, ne fût-ce qu’en reprenant sans cesse les proliférations formelles de chaque œuvre (définitivement) ouverte…L’auteur des 3 Sonates pour piano, du Marteau sans maître, de Pli selon Pli, d’Explosante Fixe, de Rituel, de Répons, des Anthèmes, des Notations… Le théoricien qui avait très tôt décidé qu’il fallait « penser la musique aujourd’hui », écrire ses « Relevés d’apprenti », et répondre à la question sur la définition de la musique : « Un art, une science, et un artisanat » (« furieux », ajouteraient les connaisseurs, qui célèbrent aussi l’amabilité contagieuse du chef avec ses musiciens)… Le chef d’orchestre internationalement reconnu pour son exploration lumineuse des univers de Mahler à nos jours… Le fondateur et longtemps pilote d’institutions comme l’IRCAM et l’Intercontemporain, qui marquent la France et l’Europe de notre époque, et se sont parfois ouvertes à des pensées pourtant « divergentes » (ainsi Kurtag, pour les aînés, et des « jeunes » compositeurs en rupture, voire sans allégeance).Le musicien qui, fût-ce en « pulvérisant la langue poétique et l’asservissant à son désir créateur », a uni Mallarmé, Char, Cummings ou Michaux au « pays fertile » de Klee, quelque part « entre centre et absence »…
A Montbrison, l’Ensemble Orchestral de Daniel Kawka donne en concert deux Dérives : celle de 1984, ultra-brève, celle, très longue, de 1988 (reprise en 2006), « étude sur les périodicités, selon le principe de germination placé au cœur de l’œuvre, sur le temps musical et la polyrythmie ». Et une courte Mémoriale (1985), hommage (comme le fut Rituel pour Bruno Maderna) d’amitié au flûtiste de l’Intercontemporain, Larry Beauregard, « modèle de ce que devrait être idéalement tout musicien du futur ». Implanté dans la Loire depuis 20 ans, l’E.O.C. , selon une pratique de pédagogie qu’il mène sur le terrain, ouvre 4 de ses répétitions (la 4e étant celle où Pierre Boulez dialogue en public), et continuera le travail pendant plusieurs jours en enregistrant les Dérives et Mémoriale qui sortiront au disque (chez Naïve) probablement début 2012.

Hommage à Pierre Boulez (né en 1925), à Montbrison (42), du 13 au 18 juin 2011. Répétitions publiques : Dérive 1, mardi 14, 14h30 ; Mémoriale, mercredi 15, 10h ; Dérive 2, mercredi 15, 14h30 ; Dérive 2, en présence et commentaire de Pierre Boulez, vendredi 17, 18h. Concert, samedi 18 juin, 20h30. Espace Guy Poirieux, Montbrison (42). Réservation et information : T. 04 77 96 08 69 ; 04 72 10 90 40 ; www.eoc.fr

Les Voix du Prieuré, 8e éditionLe Bourget du Lac (73). Du 9 au 16 juin 2011


Les Voix du Prieuré
, 8e édition


Le Bourget du Lac (73). Du 9 au 16 juin 2011

« La voix dans tous ses états », titre pendant deux semaines et depuis 2003 ; un Festival vocal à la pointe nord du Lac du Bourget. Bernard Tétu anime, entre autres avec ses Chœurs et Solistes de Lyon, un ensemble de concerts, d’ateliers, de rencontres où la création joue un grand rôle, et où par de multiples exemples choisis entre Monteverdi et le XXIe est interrogé le concept d’art sacré.

Tradition, sacré, vocalité

« Les Voix du Prieuré a pour objectif de faire découvrir au plus grand nombre la musique vocale contemporaine, notamment dans son rapport au sacré », rappelle le formulaire d’intentions qui ouvre cette 8e édition. Vocalité, sacré, recours à une tradition qui légitime et fonde la création,tels demeurent les maîtres-mots de ce qui, sans en porter le sous-titre, ressemble à un Festival proche de l’été sous le Mont Revard de Savoie. Du côté du « site patrimonial majeur », demeure bien sûr, à la pointe nord du Lac du Bourget « (Ô temps suspends ton vol », plus tard) le Prieuré et son église Saint-Laurent, « un cadre raffiné à l’acoustique exceptionnelle ». Et un projet conçu, souvent dirigé, en tout cas rassemblé par Bernard Tétu, Patron des Solistes de Lyon (déjà 30 cd enregistrés avec eux !), universellement reconnu comme dans le domaine de la musique française XIXe-XXe, et dans celui de la musique allemande romantique, et « passeur » d’un grand nombre de compositeurs majeurs (Ohana, Kagel, Tremblay, Evangelista…). Ce chef admis au Saint des Saints de l’Intercontemporain (où il a co-dirigé avec Pierre Boulez les Poèmes de Michaux, de Lutoslawski) a aussi joué un rôle éminent dans la formation pédagogique des chefs de chœur, notamment au CNSMD Lyon…

Une Lumière à l’intérieur de nous-même

Pour la 2e semaine de cette session commencée au Bourget fin mai, Bernard Tétu convoque donc aussi bien ce qui appartient au patrimoine musical – Liszt, Bartok, Britten, Messiaen – que le plus proche de notre XXIe. Cela s’accomplit « dans le cadre d’une réflexion menée sur « l’apport incessant pour s’affranchir des limites, pour dépasser les contraintes et peut-être les réunir ». Et de citer une Lumière à majuscule, si justement rapportée à l’unicité du Noir de Pierre Soulages. Le peintre disait à la critique d’art France Huser : « La lumière que je souhaite, c’est celle qui nous atteint à l’intérieur de nous-même. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le noir en lui-même mais ce que cette lumière réfléchie par cette couleur provoque en nous. » Et on songe à l’effort de transposition spirituelle qui a su faire passer toute cette théorie dans les vitraux de Soulages pour l’abbatiale de Conques…

Contre les tortionnaires de partout

Ainsi, après une direction (le 29 mai) d’une cantate Saint Nicolas de Britten (avec un écho « élégiaque » de Philippe Hersant), les concerts des 8 et 10 juin donnent largement la parole à la création continuant la tradition. B.Tétu reprend le Vox Humana de Kagel, que le compositeur argentin avait écrit (1979) à partir de chants séfarades (qui « pleuraient » la persécution des Juifs espagnols par l’intolérance catholique), et qu’il avait dédié à la terrible et récente histoire de sa terre natale. « Les Folles de mai », dont un proche avait disparu dans l’enfer de la dictature militaire, avaient inlassablement tourné en procession à Buenos Aires pour obtenir justice, et qu’on se souvienne de la liberté écrasée par un régime criminel. Et d’ailleurs le temps d’une justice sans prescription semble enfin venu en Argentine, donnant raison à ces « Folles » en lutte contre les tortionnaires, ceux de leur pays et de tant d’autres contrées passées et présentes…Vox Humana « se sert des mots, mais les déstructure et les hache, alternant chuchotements, silences et cris pour dire l’émotion indicible ».

Une invitée d’honneur en résidence

Ne répond-il pas, en secret, à ces Scènes de village que Bartok composa ( 1925-26) en Slovaquie : Bartok, un autre amant de la Liberté qui paya de sa mort en exil sa détestation du nazisme à la hongroise, et qui jamais ne transigea avec ses idéaux. Puis la partition actuelle sera celle de Suzanne Giraud, Johannisbaum, sur un texte poétique de Pascal Quignard, l’un des écrivains les plus fascinés par l’art des sons (Tous les matins du monde, La Haine de la Musique, Les Ombres Errantes…). La compositrice française, née en 1958, « invitée d’honneur au Bourget 2011 », avait travaillé à Strasbourg puis Paris, s’inspirant des pensées musiciennes de Ballif, Murail, Dufourt, Donatoni et Ferneyhough. Très récompensée de divers Grands Prix ( SACEM, Académie des Beaux Arts, SIMC…) et de nombreuses commandes (en France : Intercontemporain, Musica, Percussions de Strasbourg), S.Giraud œuvre dans de multiples cadres (symphonique,chambriste, vocale, et lyrique : deux opéras dont La Case de Parfums, sur un livret d’Olivier Py). Elle aime à s’inspirer de poésie (les baroques français, Pétrarque) et de roman philosophique (E.Poe, Tolkien), écrit elle-même en « langage polyglotte », et se passionne pour les arts visuels ( peintres et architectes de la Renaissance Italienne).

Les paroles des femmes

Ce sont encore « Paroles de femmes » que propose (10 juin) l’Ensemble d’Alain Goudard, où un grand aîné (J.Cage) « accompagne des plus-contemporains . Ce moment rassemble des moments et parcours de vie portés par des femmes, paroles, itinéraires, silences, échanges verbaux. Le fil de la mémoire de ces femmes se tisse, se reconstitue, et ce qui fait leur présent, ce sont les lectures multiples du passé. » La ponctuation s’accomplit avec Alfred Spirli, batteur et comédien (Délice Dada !), spécialiste des musiques dans la rue… Alessandro Solbiati , né en 1956, a un catalogue très riche dans le domaine des instruments traditionnels et électroniques ; il a aussi composé un opéra sur un texte de Pouchkine, le Festin au temps de la Peste. Adina Dimitrescu,née en 1964, s’est formée en composition et électronique à Bucarest ; elle est spécialiste de folklore roumain, faisant des recherches d’anthropologie musicale en Finlande (thèse de doctorat, notamment sur la percussion mélodique du mot.. Pablo Perezzani, né en 1955, a travaillé à Padoue (Centre di Sonologia) et Paris(IRCAM),a été récompensé à Venise et Amsterdam, joué à Vienne, Darmstadt, Graz et dans les capitales italiennes… Karl Naegelen, né en 1979, saxophoniste, a fait ses études de composition à Lyon puis Hambourg. Ses créations sont jouées en divers festivals français et européens. « Fasciné par l’improvisation et les musiques extra-européennes, il cherche à préserver dans l’écriture la souplesse et la spontanéité des musiques de tradition orale. » Quant à Alain Goudard, lui-même compositeur, il dirige depuis 1995 son groupe de 6 voix solistes féminines, s’appuyant sur des limites d’expérience esthétique, une sensibilité expressive et une logique des sensations ». Chanteur, fondateur de Résonances Contemporaines et des Percussions de Treffort (Culture et Handicap), il est associé depuis le début à la réflexion artistique des Voix du Prieuré.

Le soleil ni la mort…

A nouveau un écho hongrois pour le concert du 12, avec l’un des grands ensembles qui font autorité dans ce domaine, le Monteverdi Choir… de Budapest, dirigé par Eva Kollar qui l’a fondé en 1972. Ce sont ici les deux vocations du Chœur qui s’expriment : d’une part, de Monteverdi jusqu’à Bartok et Kodaly en passant par Liszt, d’autre part les compositeurs hongrois, manifestement peu connus « à l’ouest », Peter Zambola, Giorgy Orban, Lajos Bardos. Et c’est en revanche de « notre sud méditerranéen » que vient l’ensemble A Filetta, qui porte « la corsitude » au-delà des publics spécialisés en musique contemporaine, et s’est « ancré au plus profond du sol d’origine comme la fougère dont il tire son nom ». Ses 7 voix masculines explorent une polyphonie qui mêle tradition et renouveau, « caressant l’espoir de rapporter les clameurs nées du campement de quelques nomades dans ce désert qu’est le temps ». Son chef, Jean Claude Acquaviva, cite ici par deux de ses partitions, Di corsica riposu et Requiem pour deux regards, des textes de la littérature moderne (Primo Levi, Borgès) et affronte ce qui, en même temps que le soleil ne se peut, paraît-il, supporter : la mort…

Une pratique très conviviale

On ne saurait par ailleurs négliger la dimension de pédagogie qui accompagne tout le déroulement de cette quinzaine. La 2nde semaine est ainsi riche en initiatives auxquelles ont été associées en amont les communautés scolaires et même les choristes amateurs et néophytes. Le 12, les stagiaires (enseignants, choristes, chefs de chœur) sont en atelier et rencontrent Eva Kollar et Bernard Tétu.Le 13, l’Ensemble 20.21 (Cyrille Colombier) ce sera un spectacle interactif, et la répétition d’avant-concert permet à tous de tenter « une expérience vocale et patrimoniale d’insertion » : à côté de partitions de Messiaen et Miereanu, figurent des textes d’Alain Basso (All your yesterdays, création), Olli Kortekangas, Randall Thompson et Claire Vazart. Le 16, les scolaires sont admis aux Voix Buissonnières d’A Filetta, qui dialoguent avec eux .Et des répétitions publiques sont ouvertes pour la plupart des concerts. Ainsi , dans la pratique la plus conviviale, tous peuvent davantage « s’approcher de l’acte de création artistique »…

Le Bourget du Lac (73). 2nde semaine des Voix du Prieuré, 8e édition. Concerts le mercredi 8 juin 2011, Vox Humana (Kagel), Bartok, S.Giraud, Eglise St Laurent, 20h30. Paroles de femmes, Résonance contemporaine, vendredi 10, 20h30. Musique hongroise pour chœur (Monteverdi Choir, Eva Kollar), dimanche 12, 19h. Polyphonies corses, A Filetta (J.C.Acquaviva), jeudi 16, 20h30. Répétitions, rencontres, ateliers, concert participation des amateurs…
Information et réservation : T.04 79 25 01 99 ; www.lebourgetdu lac.fr

Rencontres Contemporaines du MézencMonastier, Moudeyres (43), les 2, 4, 12 juin 2011

Rencontres Contemporaines du Mézenc
Monastier, Moudeyres (43)
Jeudi 2, samedi 4, dimanche 12 juin 2011


Pour leur 17e saison, sur les plateaux vellaves du Mézenc, les Rencontres Contemporaines proposent trois jours de duos, trios instrumental et vocal-organistique, 3 œuvres en création (Schuehmacher, Breschand, Clouteau), et un regard neuf sur la relation texte-musique. Scènes aux champs avec dépaysement certifié…

Ta douleur, Du Périer, sera donc éternelle ?

Naguère – mais jusques à quand, rétrospectivement, faut-il aller à reculons, ça ne « nous » rajeunit guère, nous « les anciens » – , si on commençait : « Ta douleur, Du Périer, sera donc éternelle » il n’y avait plus qu’à réciter au moins trois strophes, et on pouvait au moins conclure par « Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N’en défend point nos rois ». Ainsi, on « identifiait fastoche » François de Malherbe, « un baroque mort jeune pour que naisse le premier des classiques » comme l’avait écrit joliment Jean Rousset. Mais maintenant que ça « karchérise grave » dans la culture au sommet de l’Etat et qu’on y flingue sans sommation du côté de Clèves, Chartres et Nemours, ( « dis donc, la guichetière, ça sert à rien qu’un sadique te cause moyen âge !»), et qu’en musique, il ne faut surtout pas mettre en avant et aider les choses trop compliquées qui concernent seulement l’élite ( ?), on a toujours plaisir à retrouver sur les hauts plateaux vellaves (là où ça sent bon les narcisses en mai sinon la vieille France) les Rencontres Contemporaines au Mézenc et leur programmation originale. Là où on ne craint pas, spécialement pour la 17e Edition (2011), de donner parole, haut-parleurs et amplis, à des courants contradictoires : radicalisme hasardeux anti-texte de Cage , ou too much non-sense d’Aperghis, en face de Français – plusieurs générations de compositeurs – qui jouent délicieusement de la référence à la poésie, du baroque hexagonal à l’internationalisme américain ou indien, ou encore cousinent avec free jazz et rock…

Les Larmes de Sainct Pierre coulent à nouveau

Le 3e concert est celui qui renoue le plus ouvertement avec la Haute Tradition revisitée du XVIIe français, lui-même si partagé entre une exacerbation du baroque et l’épuration d’un classicisme par ailleurs fort pessimiste, qui vous fait « la leçon de ténèbres » là où le XVIe laissait s’ébattre les jeunes amants dans la prairie ensoleillée. Il est si « ex-centré » – anticlassique éparpillement, en somme – qu’on ne lui assigne d’axe (ondoyant !) qu’autour de ces malherbiennes Larmes de Sainct-Pierre, revues sinon corrigées par un Pascal Quignard songeant à sa « Haine de la Musique » … Et à un Reniement de Saint-Pierre en effet composé par Marc-Antoine Charpentier « parti à Rome, âgé de 14 ans, pour y apprendre la peinture et en revint musicien », à qui il fait dire dans Les Ombres Errantes : « Je compose des leçons de ténèbres pour des bougies que j’éteins. J’entends des fantômes de plaintes de dieux qui meurent. » Autour de l’orgue tenu par Jean-Christophe Revel, il y aura donc un spectacle imaginé par cet instrumentiste hors-pair qui habite les deux patries baroque et contemporaine , le compositeur Boris Clouteau (né en 1971, formé par Raffi Ourgandjian, Robert Pascal et Gilbert Amy, et travaillant en électronique, spatialisation (Happening de sable, rouille et poussière), enseignant à son tour en Rhône-Alpes), le contre-ténor Marc Pontus et le comédien Manuel Weber. Sera-ce comme si vous regardiez, à travers les Larmes, ici décrites par Malherbe : « Et desjà devant luy les campagnes se peignent Du saffran que le jour apporte de la mer » ?

Une harpe créatrice

Selon J.C. Revel, le Quatuor Clouteau-Weber-Pontus-Revel convoque tour à tour les « tableaux de Georges de La Tour, un parallèle avec le Banquet de Trimalchio (c’est issu de Pétrone, le Satiricon ? ndlr), les scènes issues du Reniement de Saint Pierre par M.A.Charpentier, d’autres pièces de Louis et François Couperin, des méditations de Pascal Quignard, des extraits de Jacques Lenot, et de Gérard Pesson » ( compositeur ô combien immergé avec distanciation ironique et tendre dans la culture littéraire de toujours !) »… Et de s’interroger : « la trahison (de Saint Pierre), mise en regard de textes ou pièces d’aujourd’hui renvoie aux significations pour nos contemporains : « la trahison existe-t-elle encore ne serait-ce qu’à notre esprit, l’infidélité amoureuse est-elle cela, le reniement a-t-il un sens dans nos sociétés désacralisées, désengagées, atones ? » Auditeurs, à vos têtes chercheuses de sens, émoustillées par l’air vif du Mézenc ! Autre errance (4 juin), en trio instrumental celle-là : la harpe, l’alto et la flûte, issue de rencontres et venues antérieures pour Hélène Breschand (harpe) et Vinciane Béranger(alto) accueillant Sophie Dardeau(flûte). La voix y est d’ailleurs en arrière-plan dans le Garten (Jardin de joies et de peines) de Sofia Gubaidulina (1981), sinon dans And then I knew…(Et alors je sus qui était le vent, 1992) de Toru Takemitsu, lui-même si fréquemment inspiré par souffle (physique et spirituel), vent et eau… Car Hélène Breschand, qui donnera aussi en création une de ses pièces – Morsures – aime bien les frontières et leurs franchissements : située entre écritures contemporaines « savantes », électronique, mais aussi jazz et improvisation, elle promet « quelques surprises au gré du spectacle : des solos et du théâtre musical » (et revoilà Aperghis, en compagnie de Marie-Hélène Fournier et de Sylvain Kassap).

L’épine d’une rose meurtrière

Autre encore est le premier concert (2 juin), parfait « mélange » de ce que nous évoquions au début. On y écoutera aussi bien Aperghis (Calmes Plats, « entre somatisation, solitude, désespoir, prosaïsme, Thomas Bernhard et donc monomanies ») que deux Cage « de haute époque » (1942 et 1950), et un peu de l’univers précautionneux, ascétique et lent de Morton Feldman (Only, pour voix de femme soliste). Only (sur un texte de Rilke) peut être, en esprit , un point de jonction avec la « nébuleuse » autour de laquelle travaille le jeune compositeur Gilles Schuehmacher (né en 1977), celle de ces Roses qui marquèrent tant la pensée, la vie et la disparition du poète autrichien. On se rappelle que Rainer-Maria Rilke mourut à la fin 1926 d’une leucémie – dont il voulut vivre en toute lucidité les ultimes assauts, et dont la « porte d’entrée » eût été une piqûre par l’épine d’une rose – : « gravement, douloureusement, misérablement, humblement malade » (comme il l’écrivit dans sa dernière lettre, à Jules Supervielle), et aussi, parlant à son amie Lou Salomé : « la souffrance, elle me recouvre, jour et nuit, où trouver le courage ? ». En écho de ce qu’il « voyait » déjà dix ans plus tôt : « La mort est là, bleuâtre décoction Dans une tasse sans soucoupe » ?

De Rilke à Dürer

G.Schuehmacher – dont le parcours compositionnel a été très marqué par l’enseignement d’Emmanuel Nunes – a déjà puisé pour un recueil de ce qu’il nomme « des œuvres vocales intimistes » au trésor rilkéen (An die Musik…). Il prend pour le « traduire » le cycle ultime de 24 poèmes écrits en français. Tout en posant la question du 24e : « Rose, eût-il fallu te laisser dehors, Chère exquise ? Que fait une rose là où le sort Sur nous s’épuise ? », il précise qu’ici « les musiciens piochent selon leurs envies de façon à créer différemment à chaque fois » … (et alors peut se lever, « idée même et suave, l’absente de tout bouquet », selon le vœu de Mallarmé ?). L’esprit compositionnel en est « assez austère et classique : pas de déconstruction du texte, très peu de vocalise, d’effet de timbres, et avant tout rythmes et intervalles, contrepoint de lignes, diversification des affects, couleurs et teintes plutôt pastel… » C’est le 1er livre de ces Roses qui sera donné en création par la soprano Valérie Philippin (très « bel aujourd’hui » en ses choix, théâtre musical, Intercontemporain, Biennale de Venise, Musica de Strasbourg, enseignement de son art à Paris…) et la contrebassiste Margot Cache ( baroqueuse avec Astrée, Seminario Musicale, Parlement, Musiciens du Paradis ; contemporaine avec H.Holliger, Multilatérale, Instant Donné, créations de G.Pesson, F.Pattar… ; enseignante à Tours et en Ile de France). D’excellents guides pour des duos et des solos où voix et instrument se répondent en « labyrinthe de motifs d’un poème à l’autre, au plus près de l’évidence et de la tendresse rilkéennes », et un Flower Garden, où le poète indien Tagore fait dialoguer la Reine et son Serviteur-Jardinier. Et la contrebasse sera encore en solo pour de courts commentaires d’une des gravures les plus mystérieuses du XVIe européen, voire de toute l’histoire des symboliques « représentées » : la Melancholia de Dürer, qui a inspiré à Philippe Hersant une pièce instrumentale, donc « sans paroles », mais bien sûr en recherche de multiples significations et harmoniques.

Rencontres Contemporaines du Mézenc. 17e saison. 2, 4 et 12 juin 2011. Jeudi 2 juin, 17h, Eglise du Monastier-sur-Gazeille (43), 17h : V.Philippin, M.Cache. Samedi 4 juin, Moudeyres (43), 17h : H.Breschand, V.Béranger , S.Dardeau. Dimanche 12 juin, Monastier, Abbaye Saint-Chaffre, 17h : J.C.Revel, M.Pontus, M.Weber.
Information et réservation T. 04 78 64 82 60, 04 78 27 39 64 ;
contact@rencontres-contemporaines.com

Caluire (69). Le Radiant, le 10 mai 2011. Concert-spectacle : Gertrude Stein, L’Empire des Mots. Calliope. Régine Theodoresco, Françoise Gambey récitante, Gérard Guipont, mise en scène.

Le rôle de l’écrivaine Gertrude Stein dans la culture française du premier XXe a été trop réduit à ses « conseils en peinture moderniste », d’ailleurs décisifs. L’Empire de ses Mots a été souligné dans un excellent spectacle qui donnait en écho, par le chœur féminin Calliope (R.Theodoresco), bien des musiques, ironiques, tendres et évocatrices du XXe. Ce spectacle sera repris le 17 juin dans l’Ain – qui fut longuement résidence de G.Stein et de son amie Alice -, pour ouvrir une exposition consacrée à l’Américaine « cubiste des lettres ».

Persienne et rose

« Rose is a rose is a rose is a rose” psalmodiait une certain Américaine. C’était du temps où certains Français s’amusaient à écrire « persienne persienne persienne persienne persienne » (Aragon) ou « gens de Saumur laissez moi dans ma saumure » (Max Jacob ? )… La Belle Epoque, en quelque sorte, d’un langage en drôle de liberté. A-t-on retrouvé, depuis, cet esprit d’aventure poétique, et cette douce dérision ? Question à laquelle on pouvait songer en écoutant-regardant le spectacle « L’Empire des mots », lui-même fruit d’une sorte de hasard bénéfique sur fond de rencontre d’une idée – célébrer l’écrivaine découvreuse picturale Gertrude Stein (1875-1946) -,d’un groupe vocal féminin (Calliope, dirigé par Régine Theodoresco), d’une disponibilité d’un duo (le metteur en scène Gérard Guipont, la comédienne Françoise Gambey), de ce spectacle en avant-première mais confié à un lieu où s’achève une aventure théâtrale (Le Radiant, à Caluire), et bien sûr de la fusion musique-texte.

Une Américaine à Paris et dans l’Ain

Nous avions déjà souligné ici la qualité du travail opéré par les jeunes femmes de Calliope, qui s’est voué à chanter la « féminitude », et sans donner dans la spécialisation contemporaine, explore en généraliste un très large éventail de chronologie, d’espace planétaire et de styles. La souplesse et la ductilité des voix, leur adaptation à des répertoires fort divergents, l’ « extrême » de la polyphonie, le raffinement de la mélodie et de l’harmonie sont impressionnantes. Leur « mentor » (mais pourrait-il exister un féminin pour ce précepteur de Télémaque ?) les conduit avec un évident plaisir d’autorité dans la complexe situation de ce qui n’est pas vraiment théâtre musical, et plutôt assemblage de kaléidoscope musical en action. Car il n’est pas si facile de « monter » puis de réaliser cette « évocation par le chant et le texte d’un personnage hors du commun », surtout dans la mesure où l’on sait qu’une large part du « travail » de Gertrude Stein, « une Américaine à Paris » (puis ailleurs en France), consistait dans une mise en relation très moderniste de la création picturale et de l’écriture « littéraire ». Un art – et une vie – sans frontières, voilà ce que montra du tout début du XXe jusqu’à sa mort en 1946, dans la capitale puis en province Gertrude Stein, modèle d’une ouverture de l’esprit et du courage pour en témoigner. Et si l’espace théâtral – sans décor autre que des rangées de chaises mobiles – de la grande salle du Radiant a ses avantages d’austérité abstraite, on se doute que la prochaine réalisation – pour une exposition en Valromey , dans le cadre géographique de l’Ain où Gertrude et son amie Alice Toklas vinrent habiter si longtemps – rendra davantage justice, par évocation, au monde de peinture qui fut la passion de G.Stein. Il faut donc rendre grâce aux musiciens et « théâtraux» réunis d’avoir permis ce voyage en compagnie de l’Américaine la moins alignée qui ait été en Belle Epoque puis Années Folles.

Fugue géographique en Valromey

Le choix des textes affirmait cette notion de patchwork, en mélangeant les écritures personnelles de Gertrude Stein – une immense et protéiforme recherche, tantôt laboratoire, tantôt presque « grand public » – et des échos de contemporains (ou quasi), parfois péri-dadaïsants (tel l’inusable « horaire journalier d’inspiration » de Satie). La diction, précise, très articulée de Françoise Gambey atteignait une vérité sans artifice ou dispersion, de nature analogue au portrait initial, si rigoureux par Picasso. Et s’inscrivait dans la mise en espace elle-même sobre que Gérard Guipont avait ménagée pour les déplacements de sa comédienne et des choristes (Ballet un rien Mécanique, à l’image des modernistes d’alors), Régine Theodoresco se réservant finalement par son style – ah les hauts talons sonnants, et directifs pour la silencieuse marche à pieds nus des chanteuses ! – un coefficient d’autonomie apparemment fantaisiste et en tout cas « spectaculaire ». Les musiques, parfois à la limite du déjanté syllabique (très grande virtuosité d’un « toujours plus vite » des chanteuses), vont aussi du côté de l’émotion (superbe citation de la soliste pour Gershwin) mais le plus souvent tournent autour du cocasse, du fantaisiste, américain ou français d’époque Stein (délicieuse fugue géographique d’Ernst Toch) ou plus contemporain (de nous), sans oublier quelques détours vers l’esprit des « métissages » fréquentés par Calliope. On est un peu perdu entre les époques et la relation avec Gertrude, en cette démarche capricante et coq-à-l’âne, mais n’est-ce pas ici règle du jeu que d’errer avec plaisir sans trop regarder les étiquettes d’appartenance ? (Dans la réalisation ultérieure en Valromey, sans doute serait-il indiqué de prévoir un temps de dialogue après le concert, qui aiderait à s’y repérer pour mieux savourer principes et modalités)…

Rose ne sait-elle pas la vie ?

On ne saurait oublier la tonalité d’amarres larguées que sut évoquer avec pudeur mais sans dissimulation le metteur en espace et futur-ex-Patron du Radiant. Car le 20e anniversaire de cette salle culturelle en périphérie lyonnaise précède aussi l’arrêt (une saison entière) pour travaux de rénovation du bâtiment, et plus discrètement la phase terminale d’action d’une Association (Berlioz) qui employait l’équipe artistique autour de Gérard Guipont. La réouverture pour 2012-13 se fera donc sans ceux qui avaient su imprimer au Radiant une exemplaire coloration d’exigence théâtrale (d’ailleurs sans provocation du côté de l’« élitisme », devenu un gros mot dans le discours de la Culture ( ?) Officielle), appuyée sur un travail persévérant en compagnie des scolaires et de leurs enseignants. Et ce départ signifie qu’une fois de plus on risque de privilégier pour mieux attirer« (le plus) grand public » un star-system de textes et d’interprétation tirant vers les délices sonnantes de l’audimat. » Rose is a rose », et aussi, chantonneraient en écho irrévérencieux Marcel Duchamp, Robert Desnos et leur créature imaginaire Rrose Sélavy : « Rr’ose, essaie là, vit. Rrose sait la vie. Rrose, est-ce, hélas, vie ? ». Espérons en toute hypothèse que cet excellent « Empire des mots » célébrant Gertrude Stein sera repris en région et hors-région, par exemple du côté rive droite ou gauche de la Seine où tant vécut et agit l’Américaine « cubiste des lettres »…

Caluire, Le Radiant, 10 mai 2011. L’Empire des Mots, spectacle Gertrude Stein. Chœur Calliope (R.Theodoresco), F. Gambey, récitante, mise en espace Gérard Guipont. Reprise pour l’ouverture de l’exposition Gertrude Stein, vendredi 17 juin 2011, 18h. Musée départemental de Lochieux (01Musée départemental de Lochieux (01 260). T. 04 78 08 45 85 ; chœur.calliope@free.fr

Illustrations: Gertrude Stein, portrait par Picasso (DR)

Lyon. Eglise Saint Bruno, mardi 19 avril 2011. De J.S.Bach à D.Scarlatti… Concert de l’Hostel Dieu. F.E.Comte, direction

7e concert de la saison pour le Concert de l’Hostel Dieu lyonnais, que dirige Franck-Emmanuel Comte : dans la belle église –baroque, mais pas trop ! – du plateau Croix-Roussien, une mise en miroir du Père Jean-Sébastien (Motet Jesu, mein Freude) et du fils Scarlatti (Stabat Mater), en une interprétation sensible et inspirée…

Les non-croyants priés…d’être à l’écart ?

Musique dite baroque – et Dieu sait ce que le terme recouvre désormais de non-dit, voire de trop-dit, en deux siècles, dans la faveur extrême des publics et les modes d’interprétation ! -, que me veux-tu ? De quels horizons accourent tes sons, tes harmonies, maintenant que tes chevaliers servants et modernes en ont changé l’écoute, on dirait presque l’investissement corporel…. ? Et quand c’est possible, ne faut-il pas te jouer dans des lieux qui en favorisent l’épanouissement, pas seulement vocal et instrumental, mais et surtout spirituel, s’il s’agit d’œuvres sacrées ? Alors la notion de spectacle – et pourquoi pas ? d’opéra religieux – tend à instiller ses codes, habituer le spectateur à un plaisir sensuel d’où parfois risquerait de naufrager la substance première, qui est tension vers un principe plus haut, plus secret, plus ambitieux. On dira qu’est ainsi désignée une approche de la divinité, que c’est « histoires sacrées », et que les non-croyants sont… priés de se tenir respectueusement à l’écart. Mais non ! Car ils sont justement privilégiés dans cette distance qu’ils peuvent prendre, depuis la rive très humaine où se contemplent souffrance, inquiétude, angoisse, joie. Pour ainsi réfléchir sur ce paradoxe que des siècles ont fini par émousser : la douleur, la solitude et leur récit inlassablement repris et varié, engendrent la beauté, qui à son tour creusera encore davantage la conscience de souffrir…

La colline qui prie et travaille

On songeait à tout cela en écoutant le Concert de l’Hostel Dieu qui reliait le monde vocal de J.S.Bach à celui de Domenico Scarlatti, l’Allemagne à l’Italie, et l’accomplissait en un lieu « habité ».On sait que Lyon, si riche architecturalement, est bien davantage antique, médiéval et renaissant que vraiment baroque. Au carrefour « climatique » entre nord et midi, il est rythmé tour à tour par souffles méditerranéens et invasions brumeuses, tiédeur, brûlure et grisaille glaciale, bleu et or de royauté solaire et mauves mélancolies. Son clavier baroque reste, à la française, bien tempéré. Sinon assagi, du moins secrètement travaillé par un dédain du paraître qui, au XVIIe-XVIIIe, et d’ailleurs plus tard, porte ses chemins vers l’intériorité. L’église Saint Bruno, sur « la colline qui travaille et prie » (pour emprunter un raccourci de Michelet), témoigne à l’extérieur de cette retenue, et par son décor intérieur, d’un baroquisme certes italianisant (le baldaquin de Servandoni) et pourtant d’une discrétion sans tapage. Restaurée avec goût, avec un orgue néo-baroque, elle a l’avantage sur ses homologues de la Presqu’Ile (la Trinité, vouée aux concerts ; l’Hostel Dieu qui, obstinément fermé, oblige à l’errance le groupe musical qui a pris son nom …) de rester lieu de culte vivant.

L’ouverture par voix d’ineffable douceur

Au soir des concerts, l’assistance y est fervente, « écouteuse » qui laisse des silences avant la ruée vers les applaudissements, portée par un projet collectif que L’Hostel Dieu a su fédérer, orienter vers une action culturelle originale (partenariats scolaires, et en milieu médicalisé), sans snobisme ni ostentation de « comm » envahissante et vulgaire. La recherche dans le patrimoine régional s’y accomplit, de même que l’ouverture vers des répertoires « exotiques » et un rien inattendus. Mais à Saint Bruno et en trois soirées, le programme se « replie » vers l’essentiel, le Père Allemand de la Musique et le fils Italien prodigue. Sobrement, Franck-Emmanuel Comte commence par présenter les œuvres et leur contexte – excellente coutume, dont bien des ensembles s’inspirent aujourd’hui – avant de démontrer dans une direction toute de passion précise qu’on peut, sans fracas musicologique, choisir son camp d’humilité très sensible. L’effectif est réduit, mais pas jusqu’à l’ascèse : dix solistes vocaux (4 sopranos :H.Newhouse, M.Remandet, M.Monfray, M.Venant ; 2 haute-contres : G.Jublin, T.Alexandre ; 3 ténors : H.Peraldo, B.Ingrao ; 2 basses : A.Saint-Espes, S.Gallot), quatre instrumentaux (S.Roué, L.Gaugler, E. Galletier, F.Mayet) On a plaisir, en citant chacun, à écouter ce caractère très « fondu » d’un ensemble habitué au travail collectif, mais où se perçoivent constamment des individualités de timbre et des nuances de sentiment. Ainsi de la voix angélique énonçant le « Schmücke dich OLiebe Seele » (BWV. 654), qui nous fait avancer de sa douceur ineffable dans le terrain collinaire d’une pièce vocale et organistique de J.S.Bach, comme préludant et « donnant le ton » d’une soirée passionnante. Oui, voilà bien des interprètes qui écoutent les harmoniques et les résonances spirituelles de leur art, et font ressentir d’emblée ce contrepoint visuel et sonore qui s’étage entre l’orgue sévère et les voix tentées par leur vocation ascensionnelle, une dialectique rendue perceptible entre l’instrument à tuyaux (dérobé aux regards) et les draperies du baldaquin à colonnes, elles-mêmes d’une matière pourtant moins légère que la substance musicale.

Une géniale imbrication

Vient le motet BWV 227, génial et complexe imbrication de formalisme théologique, d’effets figuralistes (ah ce « Satan » percussif !), d’éloquence drapée (si c’était un orateur français, on dirait Bossuet désignant « Terre et Abimes »), d’unanimisme harmonieux dans la foi (le choral lui-même et ses retours), d’embellies éthérées, de fugatos ouvrant sur des berceuses (le Gute Nacht, ironique mise en demeure au péché, mais que Bach ne peut s’empêcher d’écrire comme s’il s’adressait à l’âme-enfant)… F.E.Comte privilégie souvent un découpage syllabique favorisant la saisie et l’articulation contrapuntique, mais fait jouer la loi des contrastes et ménage l’émotion des éclaircies en transparence et ferveur. Et comme il a bien fait, venant à Domenico Scarlatti, de donner au Stabat Mater du Fils – bien moins connu que celui du Père, à plus forte raison que ceux de Vivaldi et surtout Pergolèse – sa plénitude et sa magnificence d’écriture ! Introduite par une austère transcription à l’orgue de la Sonate K.87 – nouvelle occasion de saluer le discret et savant organiste d’Hostel Dieu, Sébastien Roué -, voici, en antithèse, une construction d’ampleur, de science (les 10 voix réelles !), d’émotion, par moments de théâtralité pré-expressionniste…


La Crucifixion du Tintoret

On y puise tantôt dans « les maîtres anciens » (ceux de la Renaissance, de même que J.S.Bach put passer après sa mort pour un archaïque), tantôt dans une modernité de « fureur et mystère », de cieux étagés, de maladie du corps torturé (tiens, la revoilà, cette « vieille servante de la mort » que nous évoquions…) et de douleur d’âme retranchée d’espérance. L’audace des voix « solitaires » est extrême, allant fouiller au plus profond des blessures ; le chromatisme, la torsion, le lamento deviennent sans âge et par là nous touchent comme si on nous montrait hors de référence religieuse l’injustice, la cruauté, le sadisme d’aujourd’hui, pour que nous sachions au moins nous « indigner » contre ce qui opprime tous les damnés de la terre. Cette fois, c’est bien au-delà des virtuosités du rococo et du baroque en phase terminale : s’il fallait une référence italienne pour Scarlatti, ce serait d’ « un maître (déjà) ancien » : l’art de Tintoret en sa géniale et immense (presque 6 m sur 13 !) Crucifixion à la Scuola San Rocco de Venise. Au centre et en bas du tableau, la Mère, dont le visage reste si pur dans la souffrance intolérable, et le nous-spectateur, précipité dans la foule mais sommé de regarder, d’éprouver, de comprendre, jusqu’à l’Amen conclusif qui, à coups de fouet rythmiques, ouvre les espaces jusqu’à l’horizon de tempête… Le fervent public ne s’y trompe pas, ovationne cette interprétation qui éclaire d’un beau sourire le visage d’un chef que l’on sait plutôt fort réservé. Et obtient un bis qui sera retour au « Gute Nacht », « sortie » (comme on disait pour l’orgue d’église XIXe) vers la nuit encore tiède d’avril, et coda de ce concert-supplément d’âme.

Lyon. Eglise Saint Bruno, le 19 avril 2011. Jean-Sébastien Bach (1685-1750) :Schmücke ndich O Liebe, BWV 654, Motet BWV. 227. Domenico Scarlatti (1685-1757) : Sonate orgue K.87, Stabat Mater. Le Concert Hostel Dieu. Franck-Emmanuel Comte, direction.

Illustration: Franck Emmanuel Comte (DR)

Concours International de Musique de ChambreLe trio avec piano. Lyon, du 18 au 22 avril 2011


Concours International de Musique de Chambre

Le trio avec piano. Lyon, du 18 au 22 avril 2011

C’est la 7e édition du “CIMCL” pour Concours International de Musique de Chambre de Lyon qui a pris place internationale, et se consacre cette année au Trio avec piano. Le public est invité aux épreuves, dont les partitions imposées font large place à la musique française XIXe-XXe. Concerts d’ouverture et de coda, classes de maître (Menahem Pressler, membre du jury, doit assurer l’une d’entre elles), et aussi un Colloque de l’Université Lyon-2 marquent cette nouvelle session qui fera « émerger » de jeunes ensembles, qui sont 25 sur « la ligne de départ ».


Il ne faut jurer de rien

Le trio avec piano, ou « il ne faut jurer de rien »… C’est le sous-titre que pourrait inspirer une déclaration très péremptoire d’un certain Piotr Illich Tchaïkovski : « Mes organes auditifs sont faits de telle sorte qu’ils n’admettent aucune combinaison avec violon ou violoncelle. Les timbres différents de ces instruments se combattent et c’est, je vous l’assure, une véritable torture que d’écouter un trio ou une sonate de piano avec violon ou violoncelle. » Et puis parfois vient « la mort qui toujours gagne » : le pianiste Nicolas Rubinstein – avec qui les relations n’avaient pas toujours été sans nuages – disparaît brutalement, et Tchaïkovski décide de passer outre ses « tortures auditives », il compose un « Trio à la mémoire d’un grand artiste », qui célèbre l’amitié indestructible, et il met en scène instrumentale Rubinstein l’immense pianiste, et deux autres, qui peut-être sont Piotr Illich soi-même et l’Egérie absente-présente , baronne Von Meck. D’ailleurs peu importe la répartition en filigrane des rôles, seuls comptent le geste de passer outre et le génie qui se manifeste. Car le Trio op 50, « aussi long » que la Symphonie Pathétique, s’articule de façon complètement originale – Pezzo elegiaco puis Tema con variazioni -, et ses deux mouvements sont l’une des plus belles œuvres du romantisme finissant, véritable dialogue avec beauté, mémoire et mort.


D’illustres aînés pour la jeune génération

Les instances du Concours International de Musique de Chambre (le 7e d’une série inaugurée à Lyon en 2004) ont sûrement en arrière-plan cet op 50 dont les auditeurs des Musicades se souviennent qu’en répétition publique le violoncelliste Alain Meunier avait dit « des Russes ne peuvent le jouer qu’en pleurant »… Et même s’il ne figure pour l’instant pas dans les « épreuves imposées », rien n’interdit de songer que les candidats arrivés en finale pourront le choisir. Sur les 25 trios inscrits, 2 ne sont-ils pas du pays de Tchaïkovski ? En tout cas, voici au printemps 4 jours voués à la musique de chambre et qui désormais s’inscrivent dans le paysage français, avec leurs « 24 heures d’épreuves publiques, leurs 2 concerts-événements, leur colloque, leurs classes de maître » et d’autres manifestations intra-muros ou hors les murs. 7 ans plus tôt, comme le souligne le corniste (O.N.L.) Gérard Nicod, Patron de ce Concours, on avait inauguré la formule avec ce même groupement instrumental : « et les lauréats du 1er concours –Trio di Parma – sont désormais au jury, passant ainsi la main à la jeune génération »… . Jury prestigieux, puisqu’à côté du violoncelliste Enrico Bronzi (Trio di Parma), de Pierre Korzilius (Nuits Romantiques d’Aix les Bains), de membres des Trios Altenberg, de Jerusalem et Wanderer, siégeront les aînés glorieux, le violoniste Joseph Silverstein et le pianiste Menahem Pressler (Beaux Arts Trio)… Joël Nicod souligne aussi les liens nouveaux du Concours avec le Palazetto Bru Zane de Venise, le Centre de Musique Romantique qui inscrit les œuvres françaises dans les reflets aquatiques de la Cité sur l’Eau… Auprès des « jeunes », le Concours passe bien, en France et à l’étranger : sur les 25 de 2011, 10 viennent de l’hexagone (7 du CNSM Paris, 3 de Lyon), 4 d’Allemagne, 3 d’Espagne, 2 de Hollande, de Russie, des Etats Unis, 1 d’Angleterre et de Suisse. Les nationalités dans le Trio voient évidemment dominer la France (30), mais Russes, Coréens, Espagnols, Américains sont en nombre significatif, et on rencontre un Japonais et un Ouzbèque…Les lauréats n’auront pas seulement la gloire de 7 nominations (financièrement dotées), et se verront proposer des engagements professionnels à Venise, Leverkusen et en de très nombreux festivals et saisons en France.


Des septuors inégalement connus

On sait que le cadre du Trio piano-violon-violoncelle a ouvert l’inspiration du classicisme et surtout du romantisme, puis de « la modernité » : Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert (l’immense 2e Trio), Schumann (les 3), Mendelssohn, Brahms, Dvorak et Ravel (chef d’œuvre en sa musique de chambre)…Dans les épreuves (éliminatoire, demi-finale et finale), Mozart (K 498), Beethoven (op 1, 11, 70), Ravel figurent donc, mais on est allé demander aux Français fin XIXe ou XXe des partitions moins connues : Georges Pfeiffer (1835-1908),Alphonse Duvernoy (1842-1907), Cécile Chaminade (dont on réduisit longtemps le talent à ses Mélodies un peu romance de salon), et pour la période actuelle, Olivier Greif mort en 2000, à 50 ans, dont l’œuvre inspirée par le sacré hindou et fortement métaphysique est désormais reconnue comme très importante. Le public , évidemment admis à toutes les épreuves (au CNSM pour le « 1er tour », à la Salle Molière pour demi-finale et finale), mais aussi aux classes de maître (CNSM pour M.Pressler et E.Bronzi ; Conservatoire Régional pour R.Pidoux, C.C.Schuster et R.Shiloah), se verra offrir un Concert d’ouverture, par des musiciens de l’Orchestre d’Opéra : le Septuor op.20 de Beethoven (qui ne prisait pas fort cette œuvre très appréciée en son temps et qu’il jugeait trop facile, et nous maintenant ?), et un autre Septuor, d’Adolphe Blanc, quasi- découverte à propos d’un compositeur qui fut au XIXe (1828-1885) « au croisement du classicisme maintenu et d’un romantisme assagi ». Et la coda sera donnée par les lauréats, en un autre concert dont on ne peut donc dire par avance le programme, et que présentera le très médiatique Frédéric Lodéon.


Un colloque très argumenté

Comme à chaque session, l’Université Lyon-2 est très présente, assurant en un nouveau Colloque la part de réflexion musicologique et esthétique, et dont les Actes seront ultérieurement publiés aux Publications du département Musique et Musicologie de Lyon-2. Toute la journée du jeudi 21, on pourra donc suivre les échanges, communications, rencontres et débats autour de spécialistes de Lyon-2 (Isabelle Bretaudeau, Jean-Marc Warsawski, Denis Le Touzé, Anne Pénesco, Muriel Joubert) ou d’autres « patries » universitaires (Benoît Menu, Brigitte François-Sappey, Hervé Audéon, Jean Gribenski). La direction scientifique et éditoriale en est assurée par Gérard Streletski. On doit également à cet enseignant de Lyon-2 la récente mise en œuvre et direction d’un concert de l’Ensemble Orchestral Lyon 2 ( c’était le 29 mars, au théâtre des Ateliers) où ont été jouées des créations d’étudiants en musicologie, et une partition importante du non moins jeune Bertrand Plé, Les Mondes Disparus. Autre preuve – cette fois donnée par les étudiants des Conservatoires lyonnais – qu’on sait « sortir du cocon » : le Stage « du cours à la scène » est « couronné » par des concerts donnés en structure hospitalière (Saint Joseph-Saint Luc), « ouvrant l’hôpital sur la vie normale et allégeant le poids et la solitude des patients ou de leurs soignants ». Et puis des « Rencontres Pro » permettront de faire le point sur les perspectives et trajectoires des ensembles musicaux », histoire de faire mieux connaître « la vraie vie » pour des jeunes instrumentistes en devenir public…

Lyon, 7e Concours International de musique de chambre : le trio avec piano. Du lundi 18 au vendredi 22 avril 2011. Concert d’ouverture, lundi 18, 20h30. Concert des Lauréats, vendredi 22, 20h. Epreuves éliminatoires, mardi 19, 14h à 22h, mercredi 20, CNSMD . Demi-finale : jeudi 21, 14h à 22h, Salle Molière. Finale : vendredi 22, 9h30 à 17h, Salle Molière. Classes de maître, CNSMD et CRR. Colloque : jeudi 21, salle Witkowski (Salle Molière). Concerts publics, mardi 19, mercredi 20, jeudi 21 18h : Hôpital Saint Joseph-Saint Luc. Rencontres professionnelles, mardi 19, 10h à 12h30 : Les Subsistances. Information et réservation : T. 04 72 41 83 30 ; www.cimcl.fr

Journées GRAME Lyon, du 8 avril au 20 mai 2011


Journées GRAME

Lyon, du 8 avril au 20 mai 2011
Concerts, installations , performances


« Un temps plus dilaté, en continuité et alternance avec les Biennales » : Le Centre de Recherches Musicales GRAME (Lyon) pour sa 6e édition joue les thématiques. Référence et révérence au grand ancêtre engagé Luigi Nono accompagnent des incursions vers l’Asie, vers le Mexique, et bien sûr divers aspects de la créativité en Rhône-Alpes, notamment avec le collectif de l’Inventaire.

L’embellie budgétaire est derrière nous

Le Grame joue, on le sait, la biennalité pour son Festival. 2011 est donc une année dans l’alternance, le « temps faible » (chiffre de date : impair, Verlaine le trouvait « plus vague et plus soluble dans l’air », cela fait autorité) s’y contente d’une « 6e édition des Journées » fondées au milieu de la dernière décennie XXe. C’est aussi, comme le dit le Patron, James Giroudon, « un temps plus dilaté » (entre 8 avril et 20 mai), qui s’affirme néanmoins et à juste titre fier de ses « 23 premières mondiales et françaises » Et comme l’union fait la force, et comme la realpolitik adaptée à la création musicale est hélas nécessité – en l’expurgeant de sa dimension cynique, bien sûr ! – , de nouveaux partenariats viennent épauler l’entreprise (sans la majuscule qui sanctifie les célébrations actuelles de la noce Art-Argent chez les petits et grands bourgeois de la Culture Officielle). Car en ces domaines de « contexte budgétaire, l’embellie est derrière nous » (joli euphémisme, cette fois)…Et certes on peut croire ou non à l’ambitieuse « rupture » de doctrine qui ministériellement voudrait piloter une « culture de chacun » contre « la culture pour tous » et dénonce sournoisement un « trop élitiste » dès qu’il s’agit d’art en recherche et de textes difficiles, hors du vedettariat et des grandes structures. Et surtout s’en inquiéter. Mais au commencement et ensuite est l’Action, disait le Faust de Goethe : James Giroudon pense que de toute façon, « l’ampleur est à venir, la vie continue ». Donc , en termes quantitatifs : 40 compositeurs et plasticiens, 31 œuvres musicales, 6 installations, 17 créations mondiales et 6 françaises, 10 concerts (dont 1 concert-opéra), 1 film, 2 conférences. Une place significative est faite « à l’Asie », au Mexique, mais aussi aux compositeurs rhône-alpins.

Un grand soleil chargé d’amour

D’entrée de jeu, il s’agit aussi de rendre hommage à un grand ancêtre des écritures audacieuses, un extrémiste de la pensée musicale par qui « le scandale arriva » dès les années 1950, parce qu’il voulut dépasser la leçon sérielle et « marier la rigueur à l’engagement d’une idéologie au service des révolutions ». Luigi Nono, symbolique époux de la fille de Schoenberg, cet Italien- oh combien Vénitien, et Mort à Venise il y a 20 ans– conduisit la plus grande partie d’une œuvre prolifique et très liée aux textes les plus politiques. C‘était le temps de la théorie et de la praxis, vers des horizons d’une belle audace, d’autant plus saisissants qu’ils avaient recours aux travaux les plus scientifiquement expérimentaux sur le son électronique. Vers la fin de sa vie , sans renoncer à ses idéaux révolutionnaires, Nono a infléchi sa recherche en des directions plus « individualistes » et d’écriture « pure », puisant par exemple dans Hölderlin la substance de son bouleversant Momente-Stille « A Diotima ». Ainsi « sortait-il » de ce qu’un musicologue pourtant fort « contemporain » comme Claude Rostand inscrivait dans son Dictionnaire de 1970 : « Un des plus grands musiciens vivants, mais il est à redouter que si sa passion politique continue de progresser son activité finisse par échapper à la compétence du critique musical »…La pièce qui sera jouée le 15 avril, Das Atmende Klarsein (1981) donnera un bon exemple du travail de Nono à l’orée des années 80 : prise « poétique » de la pensée de Rilke la plus dense et mystérieuse (Les Elégies de Duino), lien avec les « drôles de machines volantes » du Studio de la Fondation Heinrich Strobel, et qui devait aboutir à son ultime opéra Prometeo. En écho-mémoire d’une des nobles entreprises de l’Opéra de Lyon en sa grande époque des années 80, Al Gran Sole Carico d’Amore, tenté dans les anciens entrepôts Saône-Rive-Droite, on suivra aussi le film « Archipel Luigi Nono », et on ira s’étendre « sur le divan de Goethe (au Goethe-Institut), avant le concert même….

Par zi fal et Arbre à Fleurs

Voyons du côté de l’Extrême (Orient), et de l’ex-Empire du Milieu. Un « concert-opéra de chambre » multimédia et pluridisciplinaire » nous en arrive, sur l’air de « comme il est difficile de réussir la révolution » et à propos des aventures et nouvelles aventures d’un ouvrier agricole, Ah Q. L’écrivain Lu Xu en fit (1921) un héros malheureux du fondu- (ô combien) -déchaîné entre la fin des dynasties impériales et le surgissement de la République (revoyez votre Histoire du côté des années 1910, Sun Yat Sen, le Kuo-Min-Tang et Yuan Che Kai…).La compositrice et vidéaste Tao Yu – tout juste trentenaire, Pékinoise à Paris – , qui a travaillé, entre autres, à Genève et à Paris-(IRCAM) « mêle ici fable populaire et nouvelles technologies, dynamise entre interactivité et différé, musique et image, opéra chinois traditionnel et informatique… pour tirer un trait d’union entre Asie et Europe. L’Ensemble Forum Music (Bor Nien Hsu), les Percussions-Claviers de Lyon (Gérard Lecointe), le chant de Ke Long Shi, la flûte de Fabrice Jünger créent cette forme originale. Le compositeur taiwanais Yang Tsung Hsien (né en 1952), qui a beaucoup travaillé et joué aux Etats Unis et en Grande-Bretagne, y joint ses Méditations on an Imaginary Ceremonial, et le Français François Narboni (né en 1963, études auprès de P.Mefano, M.Levinas, B.Jolas), multi-joué en Europe, s’amuse à titrer sa composition pour 2 ensembles de percussions (créée à Taiwan en 2011, comme celle de Y.T.Hsien) Par–zi-fal, suivez son Enchantement du Vendredi-Saint en Chine… Le Forum-Music, ensemble percussif à géométrie variable, ajoutera en concert de Légendes un Arbre aux Fleurs ( (qu’elles soient Cent ou Mille,de 1956 ou de plus tard, qu’elles aussi s’épanouissent !), de Thierry Pécou (né en 1965), très attiré par les musiques des peuples d’Amérique Indienne et d’Afrique Noire, « leur dimension rituelle, voire magique », et Gu Ta, de Jeroen Speak. Après concerts, on y joindra une visite aux installations de l’Amphi-Opéra (du 3 au 7 mai) pour Tracks, « œuvre visuelle et sonore qui associe arts numériques et philosophie orientale, à l’image des planètes formant l’univers ». Ce « chant de la vie en perpétuel mouvement », le Taiwanais Jin-Yao Lin le conçoit et en confie la réalisation informatique à Max Bruckert. Et encore en installation : la percussionniste Yi Ping Yang, en quatuor avec le musicien Philippe Gordiani, le concepteur-vidéo Guillaume Marmin et l’architecte Gérald Lafond fait « apparaître la cartographie impressionniste (captée à Taiwan) pour qu’on lise Around the Island comme un « territoire de figures et de formes » visuelles et sonores…

Mexique et Orimita

Cap à l’ouest, en traversant l’Atlantique, ou à l’est, via le Pacifique : une Journée consacrée au Mexique, Iridiscente, en un concert-créations qui fait fraterniser compositeurs mexicains et français. Les Mexicains Javier Torres (qui a travaillé avec Franco Donatoni et Ivan Fedele, et enseigne en Italie) et Ana Lara (études au Mexique puis en Pologne et aux Etats Unis, fondatrice-directrice du Festival Musica y Escena) dialogueront d’abord en rencontre avec le public, puis montreront par leurs œuvres (Orior, Irdidescente, Malgré la Nuit ; Hilda Paredes, Sobre un Paramo) qu’il semble demeurer possible de « marquer des identités à travers des parcours et une matrice culturelle différents ». A l’appui et en miroir, trois oeuvres des compositeurs-Maison (GRAME), J.Giroudon, P.A.Jaffrennou, J.F.Estager. Claire Renard, elle, semble dialoguer certes avec des instruments extrême-orientaux, mais surtout avec ses propres expérimentations-et-rêveries, que l’enseignement de Pierre Schaeffer l’aida à définir. Son « Orimita » est « projet de performance lyrique multimedia », et traite du rapport « entre culture et barbarie, de la violence faite aux femmes dans les guerres, de la souffrance réelle des corps et de la violence du discours médiatique-virtuel ». Elle s’y inscrit en relation avec l’écrivaine Janine Matillon, le metteur en scène Gustavio Frigerio, la vidéaste Emilie Aussel, la comédienne Darina Al-Joundi et la chanteuse Isabel Soccoja.


Petits enfants d’Electro et Acousma

« Auditeur guetteur de sons » : c’est à lui que s’adresse le Collectif Inventaire Rhône-Alpes, qui réunit « les compositeurs de musique sur support (électro-acoustique, acousmatique, concrète), pour promouvoir des projets-événements, dans l’esprit d’interdisciplinarité ». Plusieurs « générations » – au sens « resserré dans la chronologie » s’y rassemblent, les « anciens », qui ont souvent été les enseignants et fondateurs de structures (Denis Dufour, Phiippe Moenne-Loccoz, nés tous deux en 1953) « accueillant » les successifs et relatifs cadets : Bertrand Merlier, Vincent Laubeuf, Jean-François Cavro, Frédéric Kahn, Fabien Saillard, Louis Boyéra, Jean-Jacques Bénaily, Raphaèle Biston, Gérard Torres, P.L.Pargas, Alice Calm…Tous ces (petits) enfants d’Electro et Acousma, natifs de Rhône-Alpes ou y travaillant et enseignant, désirent « faire plonger au cœur de l’écoute, en contemplation intime » : d’où l’insertion dans leur projet d’un « au-delà du sacré » que rappellent aussi les titres de leurs œuvres. Ils y sont rejoints par le flûtiste Fabrice Jünger, pilier de l’E.O.C. (Daniel Kawka), interprète de partitions déterminantes à lui confiées par Hugues Dufourt, Philippe Manoury, Peter Eötvös. Autre lieu de rencontre des différences d’écriture et du lien de l’instrumental et de l’électronique : le concert Grame-E.O.C , dirigé par Pierre-André Valade, où sera rendu hommage au compositeur russe Edison Denisov, le plus moderniste des grands (Schnittke, et même Sofia Gubaidulina) en lutte contre la musique soviétique-phase terminale : sa Symphonie de chambre n°1. L’Italien Emmanuel Casale propose sans commentaire préalable son « 11 », le Français François Paris invite à lire « Sur la Nuque de la Mer Etoilée », et Raphaèle Biston à suivre ses Sillages (« un bateau à l’allure tranquille, l’agitation de l’eau toute proche et la trace souple qui en résulte au loin »).

Au milieu de toutes ces écritures…très écrites en multimedia, place à l’improvisation, vieille fonction qui parcourt toute l’histoire des musiques : c’est le Détrapi (comme Pi =3,1416 ? – ou participe passé de détrapir ?), un quatuor de harpe (Laure Beretti), violons (Michel Coppe), contrebasse (Emilie Martin) ,flûte et objets (à nouveau Raphaèle Biston), groupe d’origine CNSMD Lyon inspiré par l’enseignement de Jacques Di Donato. Place au Cabaret d’un improvisateur (lui aussi) et compositeur, Benjamin de la Fuente, en complicité avec le très reconnu Bruno Mantovani (désormais directeur du CNSM Paris, et ci-devant auteur d’un Double Jeu, joli titre en situation institutionnelle !), les percussionnistes César Carcopino et Yi Ping Yang. Et après les Journées, les Stéphanois pourront aller regarder sous toutes ses faces le Sonik Cube (Yann Orlarey), tandis que le 1er juin aux Ateliers, une Marée Noire monte jusqu’aux étages, « pétrole, avions, orgues du Capitaine Nemo, textes de Marx, Barthes, Bachelard ou Michaux » captés dans l’écriture de Samuel Sighicelli, lui-même inspiré par Luc Ferrari et François Bayle. De même que vous aurez « plongé la tête à l’intérieur des Boîtes Sonores » agencées par les « Inventaire-Rhône-Alpes », B.Merlier, J.M.Duchenne, J.F.Minjard et Catherine Arno (3 au 7 mai, Amphi de l’Opéra)…

Journées Grame, Lyon, du mardi 5 avril au vendredi 20 mai 2011. Concerts, installations, performances, rencontres. Divers lieux du Rhône. Mardi 5, rencontre Ah Q., librairie Musicalame. Vendredi 8,20h30, Théâtre de Villefranche, Légendes. Mardi 12, Ah Q, Renaissance, Oullins, 10h30 et 20h. Le Détrapi, INSA Lyon, 12h45. Mercredi 13, Divan Goethe, Lyon, 18h30. Jeudi 14, Workshop, Th.Astrée, la Doua, 11h. Vendredi 15, Nono, Scolaire EOC (14h), Concert EOC, 18h, Th.Astrée. Mardi 3 mai, mercredi 4, jeudi 5 : Around the Island, Tracks, Boîtes : Amphi-Opéra. Vendredi 6, Oromita, 12h, GRAME. Lundi 9, mardi 10, Au-delà du Sacré, 20h, Temple du Change. Jeudi 12, Mexique, Amphi-Opéra, 12h30, 20h30. Vendredi 20, Trafic, Périscope, 20h30. Information et réservation : T. 04 72 07 37 00 ; www.grame.fr

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Festival Archipel. Genève (divers lieux), Lausanne, Annemasse (74)Du jeudi 17 au dimanche 27 mars 2011.


Festival Archipel

Genève, Annemasse
Du 17 au 27 mars 2011

Temps fort des musiques d’aujourd’hui en Europe, Archipel choisit en 2011 la thématique des Sons Premiers. Les impressions initiales sont d’une origine plus ancienne que la mémoire « organisée », en recherche de la « régression utérine ». John Cage et son Roaratorio revisité par le plasticien Sarkis, les compositeurs anglais Harvey, Birtwistle et Benjamin, l’Italien Romitelli, le Français Cendo sont guides en cette exploration. Le 10e anniversaire de la mort de Iannis Xenakis est célébré par 9 grandes partitions du musicien Grec. L’Atelier Cosmopolite donne comme chaque année la parole à de nombreux jeunes créateurs, l’activité ludique des Fanfares contribue à rouvrir les espaces de l’enfance. Au total, des dizaines de reprises par installations et performances, et 19 concerts pour ce retour à l’origine….

Pon naquit plusieurs fois

« Pon naquit d’un œuf…puis il naquit d’une feuille de rhubarbe
, en même temps qu’un renard ; le renard et lui se regardèrent un instant puis filèrent chacun de leur côté…puis il naquit d’un trombone et le trombone le nourrit pendant treize mois, puis il fut sevré et confié au sable qui s’étendait partout, car c’était le désert. Puis il naquit d’une femme, et il remarqua que c’était une femme quoique personne ne lui eût jamais fait la moindre allusion à ce sujet… Puis il naquit pour la seconde fois d’une femme, et faisant cela il songeait à l’avenir, car c’est encore les femmes qu’il connaissait le mieux, et avec lesquelles plus tard il serait le plus à l’aise, et déjà maintenant regardait cette poitrine si douce et pleine, en faisant les petites comparaisons que lui permettait son expérience déjà longue. »

Indispensable Henri Michaux

Cher, indispensable Henri Michaux, perpétuellement en amont, qui vous écrivant « d’un pays lointain », ou de Grande Garabagne où « la musique est discrète », a toujours question aux… questions que vous n’osez vous poser, et ainsi de suite….Le Festival Archipel, lui, propose d’année en année des interrogations synthétiques, et se regroupe autour de thèmes qui ne sont pas des porte-manteaux pour accrocher ce qui s’est présenté des propositions d’artistes, de préférence à la mode. En 2011, c’est de « replonger dans l’obscurité des sons premiers » qu’il s’agit, selon « le Patron », Marc Texier. Et cela commence…. avant le commencement, en sondant même ce qui se passait « dans le ventre de maman » pour tout un chacun étant passé par là. Oui, qu’est-ce qu’on entendait alors et là-bas ? Encore Michaux, d’avant la naissance de Pon : « La musique en sons mourants semble toujours venir à travers un matelas : des souffles ténus, partis on ne sait d’où, à chaque instant effacés, des mélodies tremblantes et incertaines, mais qui s’achèvent en grandes surfaces harmoniques, larges nappes soudain déployées, …l’impression que la musique se déplace et vient comme au hasard des échos et des vents ». De notre envoyé spécial en vie utérine, en quelque sorte ? On s’y croirait, tant l’audition mémorielle d’un poète a d’acuité ! Et maintenant que l’imagerie médicale s’est développée de façon vertigineuse, que la science s’est intéressée à la vie prénatale en scrutant la conscience du petit-être-à-naître, les hypothèses vont leur train à grande vitesse, et sont même suivies de recommandations pratiques pour la mère et l’entourage. Alors, faire écouter Mozart « tout de suite » après la voix de la mère et du père ? Pourquoi pas, mais on nous prévient du côté de chez le Professeur Frydman, « ce n’est pas parce que la mère agit comme ci que l’enfant sera forcément comme ça. C’est un peu plus compliqué ». D’ailleurs, nous rappelle aussi une émission de France-5, le fœtus « n’acquiert une bonne audition que vers 35 semaines »…

Trois Anglais

Muni de cet avertissement, Archipel va donc explorer ces territoires- d’avant. Et en ouverture, donner la parole à trois compositeurs d’Albion – splendide isolement de l’île ! -, dont le programme du 1er, Jonathan Harvey (né en 1939), répond pleinement à cette recherche des sons premiers. « Speakings », dit le compositeur, est comme si l’orchestre apprenait à parler, comme un bébé avec sa maman, comme le premier homme. Dans la mythologie bouddhiste d’Inde, il y a une notion de langage originel et pur… Les trois mouvements enchaînés (de cette œuvre créée en 2008) sont incarnation, puis jacasseries primitives, enfin calme, et retour au Paradis du Temple de l’Ecoute ». Pour « un peu plus tard tout de même », voici la musique du Père de la Musique Occidentale, Vater-Bach, qui donne à Harrison Birtwistle (né en 1934) son Bach Measures (1996), d’après chorals et cantates du Kantor dans sa jeunesse.(un autre concert verra la recréation du 1er opéra de Birtwistle, Punch and Judy). George Benjamin, le cadet (né en 1960), qui fut nourri en France au lait maternel messiaenesque, part d’une chanson – d’enfance ? d’avant ? – pour établir ses Palimpsests (2001), dont la définition omni-artistique revient au principe du « regrattage » de la surface du texte initial pour établir nouvelle écriture. L’Ensemble Contrechamps – une institution qui joue dans la vie musicale helvétique un rôle si indispensable, et mène sa propre saison toujours inventive – est ici dirigé en même temps que l’Orchestre de la Haute Ecole de Genève par Alejo Perez.

Finnegan’s Wake

Mythique naissance, également, que celle établie par John Cage (en 1979) sur le commencement et la fin de tout texte, cet insensé Finnegan’s Wake où Joyce mit toute sa science conclusive, pan-symbolique et langage-universel. A « l’entrée du parc où l’on a mis des oranges à vert-rouir depuis que dieublin premier fait l’amour à la vie » (la 1ère page du livre, dans la traduction de P.Lavergne), Cage a mélangé l’oratorio et le roar (en anglais : hurler), « les langages articulés, les pleurs, les bruits du vent ou de l’eau, les cris des bébés, les paroles des enfants » et tant d’autres «sons premiers » pour une symphonie sans âge et peut-être shakespearienne, pleine de fureur et contée par un idiot… « Gigantesque mixage sur 64 pistes des 626 lieux cités par Joyce dans son roman, ou fleuve sonore incarnant le flux mental », l’œuvre de Cage est présentée comme à l’IRCAM-Centre Pompidou pour le Festival Agora de 2010 dans une installation du plasticien turco-arménien Sarkis. « Plongés dans une obscurité absolue percée de quelques éclairs aveuglants nous découvrons le chef d’œuvre de Cage comme le fœtus entend la jungle bruissante et anarchique où bientôt il vivra » : l’inverse du célèbrissime 4’33 que le musicien américain conçut pour faire tout naître du silence… Les installations Galileo, sonore (le compositeur argentin Daniel d’Adamo, né en 1966, et travaillant-enseignant en France) et lumino-cinétique ( le sculpteur français Laurent Bolognini, né en 1959) génèrent « des figures éphémères qui n’existent que pour l a persistance rétinienne » et la mémoire auditive.

Big bang et machine à himalayer

Mais le son premier, « c’est aussi celui que personne n’a entendu, le Big Bang créateur dont nous ne percevons que le rayonnement fossile : cette survivance fantomatique d’une énergie absolue que Raphael Cendo (né en 1975) trouve en son Introduction aux Ténèbres, sortie de l’Apocalypse de Jean, lieu multiple des interprétations religieuses et symboliques, avec des restes de granulation électronique de la voix, comme des décombres d’une langue à tout jamais perdue ». Et encore Michaux, dans ses expériences de « misérable miracle », d’ « infini turbulent » que le poète mena en terre mescalinienne, pour son plus grand péril et notre connaissance éblouie « par les gouffres ». Le compositeur italien Fausto Romitelli ( 1963-2004, une bien courte vie pour traverser « spectralement » – son écriture dominante – une musique à laquelle il sut aussi intégrer « les arts du sonore populaire, rock psychédélique, avant-gardes de l’univers techno »…) proposait avec Professor BadTrip (III) « l’aspect hypnotique et rituel en métissage avec ce que refusait la musique savante »… Et stimulé par les secousses de ce que Michaux-mescaline appelait « la machine à himalayer, et quand est-ce que ça va finir…si ça va jamais finir ? »… En somme l’inverse de la 3e pièce de ce concert terminal Archipel, avec un Ensemble Orchestral Contemporain (conduit par Daniel Kawka) qui donnera parole aux AAA (1996) de Philippe Leroux (né en 1959), et qui sont moins la naissance de tout qu’un hommage à Rameau : mais faut-il voir là « en un commentaire figuraliste qui décrirait le picorement chez les gallinacés, une grande étude de jacasserie » , ou attendre plus loin « ce que devient une chanson enfantine, magnifique de naïveté » (Dominique Druhen) ? Et puis est-ce d’une enfance que reviennent les rêveries post-schumanniennes – un Schumann lui-même en proie aux cauchemars entraperçus dans ses ultimes partitions, en relais de ses lectures poético-romanesques chez Richter ou Hoffmann – écrites par Heinz Holliger (un Romancendres comme Aragon hasarda un Romansonge…) ou Giorgy Kurtag (Hommage à R.Sch.) : « son rêve est plein d’êtres en allés, de revoirs – sa jeunesse et ses amis d’enfance reviennent chaque nuit, et lorsqu’il s’éveille, il est seul jusqu’à l’instant de sa mort », écrivait Richter, mais allons, Robert, tu n’es plus totalement seul si, comme l’aura écrit un poète français de notre époque, « la nuit est gouvernée »….

L’Alpha et l’Omega de Xenakis

Histoire et musique d’origine(s), celles par lesquelles Iannis Xenakis (disparu il y a dix ans) ne se contenta pas d’être un des compositeurs majeurs de notre époque : l’un des derniers humanistes, sans rupture de l’art à la spéculation mathématique, scientifique et philosophique, tragique discret parce que de corps et d’âme identifié aux combats de ses idées, rêveur en tous domaines y compris dans le monde rigoureux des calculs sonores et architecturaux. Archipel le fait revivre en 7 oeuvres, dont l’ouragan en sextuor percussif des Pléiades, et ce légendaire Nomos Alpha pour violoncelle, pièce de l’origine par excellence… En écho par imaginaire, on écoutera son ultime partition, Omega, fermant ainsi le cycle d’Alphabet pour ce Grec de l’antiquité….la plus moderne. Et encore : Xenakis écrivait, si généreusement : « Le Don est universel, le pouvoir créateur nous est donné à Tous. A l’esclave, au fonctionnaire, au chercheur, à l’artiste. Créer nous déplace vers l’accomplissement unique et privilégié qui n’est pas bien d’aristocrate, mais à tous. La création musicale conduit mieux à lui que les sciences ou les arts à lui. C’est pourquoi il faut qu’elle soit mise entre les mains de tous, dès l’enfance. » Au fait, y-a-t-il naissance ? L’un des philosophes antiques fréquenté par le compositeur, Empédocle, n’affirmait-il pas : « Il n’y a de naissance pour aucune chose dans l’univers créé, il n’existe qu’une fusion et une dissociation des éléments rassemblés, et c’est à ce phénomène que les hommes ont donné le nom de naissance. » Alors ?

Un Gai Percevoir, Delphine, Marinette et le Chat

Les choses seront plus simples pour un des chapitres complémentaires ouverts par Archipel-2011, les Fanfares, elles aussi reliées à l’enfance. On y goûtera particulièrement , sous l’invocation de Charles Ives – enfant, il assista à l’exploit de son papa qui dirigeait quatre fanfares du haut d’un clocher -, un « tintamarre festif en plein air » avec le baBel’s Bands. Et l’opéra rural Chat Perché, d’après le « récit » de Marcel Aymé mettant en scène le Chat, prototype de sagesse inventive et insolente, les parents toujours grognons, Delphine et Marinette, les vaches, les bœufs. Ce microcosme de notre enfance (nous sommes âgés, mais nous espérons que ce livre admirable n’a pas été effacé par les clics de toutes sortes) est remis en musique et chorégraphié par un trio franco-belgo-suisse (Caroline Gautier, Jean-Marc Singier, Dominique Boivin), et c’est « un Jura fantastique où les animaux parlent aussi bien qu’un sous-préfet ». Héritage d’un « Gai Savoir » (ou Percevoir ?), comme dit le compositeur Jacques Demierre à propos des lieder de jeunesse composés par Nietzsche (on rappellera que le père de Zarathoustra ne se contenta pas d’inventer pour le Dictionnaire des Citations Reçues la formule désormais omni-publicitaire : « sans la musique, la vie serait une erreur ») : nous sommes ainsi conviés à la création mondiale de Flash-Songs, « expérience sonore insolite avec lieder nietzschéens d’origine garantie, cuivres de Fanfareduloup , jaillissement du geste et contraintes de l’écriture ».

L’Atelier Cosmopolite permet d’entendre comme à chaque session de jeunes compositeurs sans frontières (19, en 2011), et l’ensemble des concerts ou installations totalise 18 créations mondiales et 14 helvétiques. Ce place aux jeunes n’empêche nullement la présence des « grands aînés du XXe » ainsi qu’on l’a constaté dans ce texte, et il faut ajouter aux noms déjà mentionnées ceux de Scelsi, Ligeti, Reich ou Carter. Allez, in fine, encore Michaux : « Musique, merveille qui sûrement précéda le feu. On en avait autrement besoin. » Et maintenant ?

Genève (divers lieux), Lausanne, Annemasse (74). Festival Archipel. Tous les jours du jeudi 17 au dimanche 27 mars 2011. 19 concerts ; installations et performances, conférences. Information et réservation : T. 041 22 329 42 42 ; www.archipel.org