Les Voix du PrieurĂ©, jusqu’au 5 juin 2016

bourget-lac-du-voix-du-priere-du-lac-2016-presentation-annonce-reservation-billetterie-classiquenews-vignette-carreBOURGET DU LAC, 74. Festival des Voix du PrieurĂ©, 20 mai-5 juin 2016… « Donner de multiples rendez-vous Ă  l’art vocal dans ce qu’il peut offrir de plus raffinĂ©, de plus fort ». Le Festival qui se dĂ©roule dans des lieux patrimoniaux classĂ©s monuments historiques (Eglise, PrieurĂ©, CloĂźtre de Saint-Laurent) se veut, selon les mots de son directeur-fondateur, Bernard TĂ©tu, « lieu de crĂ©ation et dialogues ». Autour d’un compositeur invitĂ© et de son Ɠuvre Stabat Mater, Piotr Moss, du groupe hĂ©tĂ©rodoxe Les Slix’s, de la violoncelliste OphĂ©lie Gaillard, une vaillante et enrichissante Ă©dition au cƓur du printemps.

Comment le préférez-vous ?
Le PrieurĂ©, vous le prĂ©fĂ©rez en chiffres ? Alors : 2 concerts  partagĂ©s, 3 ateliers par artistes professionnels, 4 concerts pour le jeune public, 6 concerts-phares de grands ensembles non moins professionnels, 350 enfants et jeunes du bassin chambĂ©ryen et aixois, 900 piĂšces gourmandes sucrĂ©es ou salĂ©es prĂ©parĂ©es pour ApĂ©ro Vocal, et 5000 spectateurs qui frĂ©quentent le festival chaque annĂ©e. Ou en phrases qui ne reposent pas seulement sur le plancher d’une langue de bois par ailleurs sympathico-culturelle, mais correspondent au questionnement toujours en Ă©veil du directeur-fondateur, Bernard TĂ©tu, ;l’un des chefs les plus cultivĂ©s de la galaxie française, et des plus ouverts – dans le domaine d’origine, ici vocal –à des courants fort divers, mĂȘme si la prĂ©dilection, attestĂ©e par tant d’enregistrements magistraux  (35 disques) demeure la musique française des XIXe et XXe, et la musique romantique allemande. Bernard TĂ©tu est aussi un enseignant Ă©mĂ©rite,aussi exigeant que chaleureux – il a crĂ©Ă© au CNSMD de Lyon la premiĂšre classe pour chefs de chƓur professionnels – , et ce pĂ©dagogue qui avait suivi les conseils d’Alfred Deller et de Cathy Berberian a su combien il importe de se lier aux compositeurs d’aujourd’hui pour assumer pleinement savocation : Kagel, Ohana, Dusapin, Evangelista, Hersant, Amy, FĂ©nelon, Jolas, Boulez sont sur sa liste d’interlocuteurs privilĂ©giĂ©s 


 

 

 

A en rester sans voix
prieure lac du bourget presentation annonce classiqunews 2016 bandeauDonc B.TĂ©tu a bien raison de rappeler que les Voix du PrieurĂ©, fondĂ©es  il y a treize ans, sont « éveilleurs de curiositĂ©. Car la voix humaine a des possibilitĂ©s infinies, Ă©clatĂ©es : rencontres inattendues et fĂ©condes, improvisations, concerts en miroir (miroirs brisĂ©s parfois), rĂ©invention des traditions, nouvelles utilisations de la voix  » Et de vocaliser un Catalogue rĂ©jouissant de 1003 modalitĂ©s entrevues et souhaitĂ©es : » voix rocailleuses, sĂ©raphiques, voix de velours, cassĂ©es,humaines, cĂ©lestes, d’outre-tombe, voix off, vocifĂ©rations, hurlements, gueulantes, vagissements, cris de joie, d’effroi : c’est Ă  rester sans voix, Ă  chanter Ă  tue-tĂȘte, rire Ă  gorge dĂ©ployĂ©e, avoir voix au chapitre, mais aussi murmures, chuchotements et soupirs de plaisir ! Venez Ă©couter, et complĂ©tez la liste
si ça vous chante ! »

 

 

Stabat Mater dans la déchirure et la noblesse
Le  plus « classique » des rendez-vous  sera d’ouverture (22 mai), en l’église Saint-Laurent au Bourget. C’est B.TĂ©tu qui conduira le dĂ©jĂ  cĂ©lĂšbre Stabat Mater, une partition dirigĂ©e Ă  la crĂ©ation en 2003par M.Rostropovitch, du compositeur polonais (en 2016 invitĂ© du PrieurĂ©) Piotr Moss. NĂ© en 1949,  Ă©lĂšve de G.Bacewicz et K.šPenderecki, ce « Polonais  de Paris » (il vit en France depuis 1981) est laurĂ©at de nombreux concours de composition, il a Ă©crit pour l’orchestre symphonique et choral, ainsi que pour la musique de chambre, et son Stabat Mater « nous emmĂšne dans le monde de la douleur, de la dĂ©chirure, de la dignitĂ© et de la noblesse ». En Ă©cho, hommage Ă  la voix profonde du violoncelle : Henri Dutilleux (le concert est dĂ©diĂ© Ă  ce crĂ©ateur qui nous a quitté exactement trois ans avant le 22 mai 2016 : 3 Strophes sur le nom de Paul Sacher. Et aussi Arvo PĂ€rt (Da Pacem Domine), John Tavener (Svyati), Villa-Lobos (Bacchanas Brasileiras). Et bien sĂ»r au PĂšre Absolu ; Johann Sebastian, avec des extraits des Suites pour violoncelle seul. La grande OphĂ©lie Gaillard, joue Bach,  et dirige sa communautĂ© pĂ©dagogique violoncelliste de Haute Ecole genĂšvoise. A cĂŽtĂ© des Solistes-Bernard-TĂ©tu, l’Ensemble 20.21 de Cyrille Colombier – rassemblement de chefs de chƓur, membres de chorales et professeurs d’écoles de musique -, et le chƓur de chambre Muances de Jean-Raphael Lavandier.

 

 

Haute Tension et flirt
Le moins « classique », trois  jours aprĂšs, promet une Haute Tension, et un flirt entre jazz, punk, pop, et
classique revisitĂ©. Ce sont six voix allemandes a cappella, les Slix’s, qui mĂšnent Ă  cette fusion stylistique, hautement approuvĂ©e par l’autoritĂ© de Gabriel Crouch, membre des britanniques et cĂ©lĂšbres King’s Singers, et du fondateur des King’s, Ward Swingle. En jaillit « un son formidablement naturel et unifié » pour « une prise de risque permanente pour repousser les frontiĂšres artistiques, et une volontĂ© totale d’innover ». Cette intertextualitĂ© historique et stylistique s’est notamment traduite par l’invention d’une bande-son pour un film allemand, devenue cd-culte, Quer Bach, et alliant la musique instrumentale du Pater, des extraits shakespeariens et des compositions originales Slix’s. Ici, le Kantor est « transportĂ© slix’sement » pour une Offrande et des Variations Goldberg audacieuses.

 

 

Pablo toujours
C’est la frontiĂšre du jazz, de la musique contemporaine et des improvisations qu’explore le 3e concert (27 mai) de Pascal Berne et Alain Goudard. PablodiĂšse1 rend hommage Ă  Picasso, « son art, sa poĂ©sie, son engagement politique, sa passion pour les femmes et son inouĂŻe palette de sensibilitĂ©s et d’expressions », en un spectacle qui se dĂ©clare Ă  l’image de son modĂšle, « profondĂ©ment humain ».  On y retrouve un « cher et vieux » compagnon de route du PrieurĂ©, RĂ©sonance Contemporaine et Percussions de Treffort, si gĂ©nĂ©reusement animĂ© par son fondateur (en 1979 !), qui a travaillĂ© pour la rencontre naturelle des musiciens professionnels en situation de handicap mental et des « valides ». RC et Treffort ont travaillĂ© avec les Percussions de Strasbourg, Barre Phillips, Luis Sclavis, Carlo Rizzo, MichĂšle Bernard ou Jacques Di Donato, pour mieux associer Ă  l’art et la culture les « personnes handicapĂ©es, malades, incarcĂ©rĂ©es ou dans des situations sociales et matĂ©rielles difficiles ». Alain Goudard et Pascal Berne agissent ici en intervention auprĂšs des chorales enfants et ados d’avant-pays savoyard  (les Vocaloupiots, les Vocalados). La Forge (compositeurs rhĂŽne-alpins) dĂ©lĂšgue Ă  son Quartet Novo instrumental « une musique en marche entre Ă©criture fixĂ©e et improvisations.

 

 

Hommage Ă  Dutilleux
henri-dutilleux1-362x439Tout pourtant n’est pas rose au bord septentrional du Lac, en ce 2016 menacĂ© par le dĂ©sengagement de la puissance publique. Il a fallu en particulier  Ă©courter et modifier la Nuit du PrieurĂ© qui tous les ans conclut le Festival :  un Buffet du Terroir remplace le Buffet Italien, et surtout on annule le concert nocturne de Viva La Festa  (Enza Pagliara, Undas Maris). La Marelle et ses TĂȘtes de Chien y rĂ©veillent cependant « les mots du terroir et de la vieille chanson française », et un bal animĂ© par les Quadrilles d’Elsa fait tournoyer qui vous voudrez
 Exeunt aussi les Chants Polyphoniques Corses de A Filetta , et en ouverture, le spectacle jeune public du ThĂ© des Poissons. Subsistent le Doudou vocal (Brin d’air) pour 1 Ă  3 ans, « voyage musical oĂč glisseront les mĂ©lodies portĂ©es par le vent », les ApĂ©ros vocaux (chorales Ma non troppo, Les Mayanches, Terpsichore), le Cabaret Vocal Express de Mlle Arthur (Jocelyne Tournier, Marc Toillon), la RandonnĂ©e vocale en concert partagĂ© (CRR de Lyon,Conservatoire   d’Aix les Bains) et bien sĂ»r les Rencontres et/ou Ateliers ( les Slix’s). La librairie chambĂ©ryenne Garin propose le 22 mai un hommage Ă  Dutilleux, armaturĂ© par le livre dĂ©cisif (Actes-Sud : « la forme naturelle d’un roman oĂč tout est vrai ») que vient de consacrer au MaĂźtre le critique (Le Monde) et musicologue Pierre Gervasoni.

 

 

Les Voix du Prieuré, Eclats de Voix, du 20 mai au 5 juin 2016. Le Bourget du Lac, 74). Renseignements et réservations : T. 04 79 250199 ; www.voixduprieure.fr

 

 

BOURGET DU LAC, 74. Festival des Voix du Prieuré, 20 mai-5 juin 2016

bourget-lac-du-voix-du-priere-du-lac-2016-presentation-annonce-reservation-billetterie-classiquenews-vignette-carreBOURGET DU LAC, 74. Festival des Voix du PrieurĂ©, 20 mai-5 juin 2016… « Donner de multiples rendez-vous Ă  l’art vocal dans ce qu’il peut offrir de plus raffinĂ©, de plus fort ». Le Festival qui se dĂ©roule dans des lieux patrimoniaux classĂ©s monuments historiques (Eglise, PrieurĂ©, CloĂźtre de Saint-Laurent) se veut, selon les mots de son directeur-fondateur, Bernard TĂ©tu, « lieu de crĂ©ation et dialogues ». Autour d’un compositeur invitĂ© et de son Ɠuvre Stabat Mater, Piotr Moss, du groupe hĂ©tĂ©rodoxe Les Slix’s, de la violoncelliste OphĂ©lie Gaillard, une vaillante et enrichissante Ă©dition au cƓur du printemps.

Comment le préférez-vous ?
Le PrieurĂ©, vous le prĂ©fĂ©rez en chiffres ? Alors : 2 concerts  partagĂ©s, 3 ateliers par artistes professionnels, 4 concerts pour le jeune public, 6 concerts-phares de grands ensembles non moins professionnels, 350 enfants et jeunes du bassin chambĂ©ryen et aixois, 900 piĂšces gourmandes sucrĂ©es ou salĂ©es prĂ©parĂ©es pour ApĂ©ro Vocal, et 5000 spectateurs qui frĂ©quentent le festival chaque annĂ©e. Ou en phrases qui ne reposent pas seulement sur le plancher d’une langue de bois par ailleurs sympathico-culturelle, mais correspondent au questionnement toujours en Ă©veil du directeur-fondateur, Bernard TĂ©tu, ;l’un des chefs les plus cultivĂ©s de la galaxie française, et des plus ouverts – dans le domaine d’origine, ici vocal –à des courants fort divers, mĂȘme si la prĂ©dilection, attestĂ©e par tant d’enregistrements magistraux  (35 disques) demeure la musique française des XIXe et XXe, et la musique romantique allemande. Bernard TĂ©tu est aussi un enseignant Ă©mĂ©rite,aussi exigeant que chaleureux – il a crĂ©Ă© au CNSMD de Lyon la premiĂšre classe pour chefs de chƓur professionnels – , et ce pĂ©dagogue qui avait suivi les conseils d’Alfred Deller et de Cathy Berberian a su combien il importe de se lier aux compositeurs d’aujourd’hui pour assumer pleinement savocation : Kagel, Ohana, Dusapin, Evangelista, Hersant, Amy, FĂ©nelon, Jolas, Boulez sont sur sa liste d’interlocuteurs privilĂ©giĂ©s 


 

 

 

A en rester sans voix
prieure lac du bourget presentation annonce classiqunews 2016 bandeauDonc B.TĂ©tu a bien raison de rappeler que les Voix du PrieurĂ©, fondĂ©es  il y a treize ans, sont « éveilleurs de curiositĂ©. Car la voix humaine a des possibilitĂ©s infinies, Ă©clatĂ©es : rencontres inattendues et fĂ©condes, improvisations, concerts en miroir (miroirs brisĂ©s parfois), rĂ©invention des traditions, nouvelles utilisations de la voix  » Et de vocaliser un Catalogue rĂ©jouissant de 1003 modalitĂ©s entrevues et souhaitĂ©es : » voix rocailleuses, sĂ©raphiques, voix de velours, cassĂ©es,humaines, cĂ©lestes, d’outre-tombe, voix off, vocifĂ©rations, hurlements, gueulantes, vagissements, cris de joie, d’effroi : c’est Ă  rester sans voix, Ă  chanter Ă  tue-tĂȘte, rire Ă  gorge dĂ©ployĂ©e, avoir voix au chapitre, mais aussi murmures, chuchotements et soupirs de plaisir ! Venez Ă©couter, et complĂ©tez la liste
si ça vous chante ! »

 

 

Stabat Mater dans la déchirure et la noblesse
Le  plus « classique » des rendez-vous  sera d’ouverture (22 mai), en l’église Saint-Laurent au Bourget. C’est B.TĂ©tu qui conduira le dĂ©jĂ  cĂ©lĂšbre Stabat Mater, une partition dirigĂ©e Ă  la crĂ©ation en 2003par M.Rostropovitch, du compositeur polonais (en 2016 invitĂ© du PrieurĂ©) Piotr Moss. NĂ© en 1949,  Ă©lĂšve de G.Bacewicz et K.šPenderecki, ce « Polonais  de Paris » (il vit en France depuis 1981) est laurĂ©at de nombreux concours de composition, il a Ă©crit pour l’orchestre symphonique et choral, ainsi que pour la musique de chambre, et son Stabat Mater « nous emmĂšne dans le monde de la douleur, de la dĂ©chirure, de la dignitĂ© et de la noblesse ». En Ă©cho, hommage Ă  la voix profonde du violoncelle : Henri Dutilleux (le concert est dĂ©diĂ© Ă  ce crĂ©ateur qui nous a quitté exactement trois ans avant le 22 mai 2016 : 3 Strophes sur le nom de Paul Sacher. Et aussi Arvo PĂ€rt (Da Pacem Domine), John Tavener (Svyati), Villa-Lobos (Bacchanas Brasileiras). Et bien sĂ»r au PĂšre Absolu ; Johann Sebastian, avec des extraits des Suites pour violoncelle seul. La grande OphĂ©lie Gaillard, joue Bach,  et dirige sa communautĂ© pĂ©dagogique violoncelliste de Haute Ecole genĂšvoise. A cĂŽtĂ© des Solistes-Bernard-TĂ©tu, l’Ensemble 20.21 de Cyrille Colombier – rassemblement de chefs de chƓur, membres de chorales et professeurs d’écoles de musique -, et le chƓur de chambre Muances de Jean-Raphael Lavandier.

 

 

Haute Tension et flirt
Le moins « classique », trois  jours aprĂšs, promet une Haute Tension, et un flirt entre jazz, punk, pop, et
classique revisitĂ©. Ce sont six voix allemandes a cappella, les Slix’s, qui mĂšnent Ă  cette fusion stylistique, hautement approuvĂ©e par l’autoritĂ© de Gabriel Crouch, membre des britanniques et cĂ©lĂšbres King’s Singers, et du fondateur des King’s, Ward Swingle. En jaillit « un son formidablement naturel et unifié » pour « une prise de risque permanente pour repousser les frontiĂšres artistiques, et une volontĂ© totale d’innover ». Cette intertextualitĂ© historique et stylistique s’est notamment traduite par l’invention d’une bande-son pour un film allemand, devenue cd-culte, Quer Bach, et alliant la musique instrumentale du Pater, des extraits shakespeariens et des compositions originales Slix’s. Ici, le Kantor est « transportĂ© slix’sement » pour une Offrande et des Variations Goldberg audacieuses.

 

 

Pablo toujours
C’est la frontiĂšre du jazz, de la musique contemporaine et des improvisations qu’explore le 3e concert (27 mai) de Pascal Berne et Alain Goudard. PablodiĂšse1 rend hommage Ă  Picasso, « son art, sa poĂ©sie, son engagement politique, sa passion pour les femmes et son inouĂŻe palette de sensibilitĂ©s et d’expressions », en un spectacle qui se dĂ©clare Ă  l’image de son modĂšle, « profondĂ©ment humain ».  On y retrouve un « cher et vieux » compagnon de route du PrieurĂ©, RĂ©sonance Contemporaine et Percussions de Treffort, si gĂ©nĂ©reusement animĂ© par son fondateur (en 1979 !), qui a travaillĂ© pour la rencontre naturelle des musiciens professionnels en situation de handicap mental et des « valides ». RC et Treffort ont travaillĂ© avec les Percussions de Strasbourg, Barre Phillips, Luis Sclavis, Carlo Rizzo, MichĂšle Bernard ou Jacques Di Donato, pour mieux associer Ă  l’art et la culture les « personnes handicapĂ©es, malades, incarcĂ©rĂ©es ou dans des situations sociales et matĂ©rielles difficiles ». Alain Goudard et Pascal Berne agissent ici en intervention auprĂšs des chorales enfants et ados d’avant-pays savoyard  (les Vocaloupiots, les Vocalados). La Forge (compositeurs rhĂŽne-alpins) dĂ©lĂšgue Ă  son Quartet Novo instrumental « une musique en marche entre Ă©criture fixĂ©e et improvisations.

 

 

Hommage Ă  Dutilleux
henri-dutilleux1-362x439Tout pourtant n’est pas rose au bord septentrional du Lac, en ce 2016 menacĂ© par le dĂ©sengagement de la puissance publique. Il a fallu en particulier  Ă©courter et modifier la Nuit du PrieurĂ© qui tous les ans conclut le Festival :  un Buffet du Terroir remplace le Buffet Italien, et surtout on annule le concert nocturne de Viva La Festa  (Enza Pagliara, Undas Maris). La Marelle et ses TĂȘtes de Chien y rĂ©veillent cependant « les mots du terroir et de la vieille chanson française », et un bal animĂ© par les Quadrilles d’Elsa fait tournoyer qui vous voudrez
 Exeunt aussi les Chants Polyphoniques Corses de A Filetta , et en ouverture, le spectacle jeune public du ThĂ© des Poissons. Subsistent le Doudou vocal (Brin d’air) pour 1 Ă  3 ans, « voyage musical oĂč glisseront les mĂ©lodies portĂ©es par le vent », les ApĂ©ros vocaux (chorales Ma non troppo, Les Mayanches, Terpsichore), le Cabaret Vocal Express de Mlle Arthur (Jocelyne Tournier, Marc Toillon), la RandonnĂ©e vocale en concert partagĂ© (CRR de Lyon,Conservatoire   d’Aix les Bains) et bien sĂ»r les Rencontres et/ou Ateliers ( les Slix’s). La librairie chambĂ©ryenne Garin propose le 22 mai un hommage Ă  Dutilleux, armaturĂ© par le livre dĂ©cisif (Actes-Sud : « la forme naturelle d’un roman oĂč tout est vrai ») que vient de consacrer au MaĂźtre le critique (Le Monde) et musicologue Pierre Gervasoni.

 

 

Les Voix du Prieuré, Eclats de Voix, du 20 mai au 5 juin 2016. Le Bourget du Lac, 74). Renseignements et réservations : T. 04 79 250199 ; www.voixduprieure.fr

 

 

GRENOBLE. Concert lecture : Proust et la musique au musée

proustGRENOBLE, musĂ©e. Jeudi 28 avril 2016. Concert lecture, Cabourg-Balbec
 De Cabourg 1914 au temps retrouvĂ© de Balbec : concert-lecture pour « Jouer les mots ». Les Concerts Ă  l’Auditorium du MusĂ©e de Grenoble ont une sĂ©rie « Jouer avec les mots » qui lie musique et littĂ©rature. Le dernier du cycle 2015-2016 donne « la parole » Ă  la comĂ©dienne Natacha RĂ©gnier, aux pianistes Marie-JosĂšphe Jude et Michel BĂ©roff, pour une exploration proustienne du cĂŽtĂ© de Balbec, à l ‘ombre des jeunes filles en fleurs que va bientĂŽt faner la Guerre EuropĂ©enne.

La  communication des ùmes

Marcel-Proust-et-la-musique-visuel-UNE-site-web« La musique a Ă©tĂ© l’une des plus grandes passions de ma vie. Elle m’a apportĂ© des joies et des certitudes ineffables, la preuve qu’il existe autre chose que le nĂ©ant auquel je me suis heurtĂ© partout ailleurs. Elle court comme un fil conducteur Ă  travers toute mon Ɠuvre. » Cette dĂ©claration de Proust Ă  Benoist-MĂ©chin est capitale. Et elle rĂ©pond –l’Ɠuvre plus forte et objective que la vie « rĂ©elle » – Ă  la question que se pose le Narrateur de la Recherche Ă  l’audition du Septuor de Vinteuil : « Je me demandais si la musique n’est pas l’exemple de ce qu’aurait pu ĂȘtre – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idĂ©es – la communication des Ăąmes. » Les fervents et surtout  les spĂ©cialistes de Proust savent Ă  quel point il est difficile de dĂ©mĂȘler dans les Ă©crits du MaĂźtre de Combray ce qui a Ă©tĂ© puisĂ© au  parcours mĂȘme de l’enfant, puis adolescent, puis adulte Marcel Proust, et aux « transpositions » dans La Recherche du Temps Perdu, via – pour la musique, les arts visuels, la littĂ©rature, l’histoire sociale et politique – ce qui a pu servir de modĂšles aussitĂŽt et savamment imbriquĂ©s, mĂ©langĂ©s, voire brouillĂ©s.

 

DE BALBEC A CABOURG. « Jouer les mots » pour un concert-lecture comme le fait MusĂ©e en musique grenoblois s’achĂšve – en sa saison 2015-2016 – en s’affrontant au Massif Alpin si impressionnant qu’est la Recherche. Le sous-titre de cet « essai » (repris de JournĂ©es Musicales Proust Ă  Cabourg en 2014, et « depuis restĂ© inĂ©dit ») mixe rĂ©fĂ©rences et chronologies. « De Cabourg 1914 au temps retrouvĂ© de Balbec »  Cabourg, c’est le site «dans la topographie vraie » pour  l’imaginaire Balbec (A l’ombre  des Jeunes Filles en fleurs, lieu des vacances du Narrateur adolescent  avec sa Grand-mĂšre,  au bord de la Manche), et 1914 c’est bien sĂ»r le dĂ©but de la Grande Guerre, qui comme dira Paul ValĂ©ry, fait comprendre que « nous autres civilisations savons  que nous sommes mortelles ». Mais comme nous le rappelle la SociĂ©tĂ© des Amis de Vinteuil, c’est aussi la date du dernier sĂ©jour de Proust Ă  « Balbec », le passage de l’auteur de La Recherche – en voie d’élaboration – dans l’Edition qui l’avait d’abord refusĂ©, et la disparition au combat de Bertrand de FĂ©nelon (modĂšle de Robert de Saint Loup) et accidentellement, celle d’Alfred Agostinelli, ami de Marcel et probable Albertine dans le roman


Pages de guerre par Casella

Cet « aspect 1914 » renvoie donc dans le Jouer avec les Mots grenoblois Ă  des piĂšces  musicales qui intrigueront les proustiens, celles que le compositeur italien Alfredo Casella( 1883 -1947) Ă©crivit « à chaud », pendant le 1er conflit mondial : Pagine di guerra (Belgique, France, Alsace et  Russie), ici en leur version pour deux pianos. Casella, qui fut dans sa jeunesse trĂšs parisien – Ă©lĂšve de FaurĂ© – et quasi avant-gardiste, retourna ensuite en Italie pour se rapprocher  idĂ©ologiquement du fascisme et cĂ©lĂ©brer la « musique de naguĂšre » (Vivaldi, Scarlatti
). Il ne figure certes pas dans La Recherche, mais sa prĂ©sence ici « enrichit » le propos d’évocation entre vie et Ɠuvre, faisant aussi penser aux dĂ©dicaces d’amis morts Ă  la guerre que Ravel mit en exergue du Tombeau de Couperin, ou aux partitions trĂšs « engagĂ©es » (et trĂšs  anti-allemandes) de Debussy.

Faire constellation et apocalypse dans le ciel de Paris en guerre

Proust, bien Ă©videmment rĂ©formĂ© pour raisons de santĂ©, reste Ă  Paris pendant la guerre, et inclut le « paysage » de la capitale parfois menacĂ©e par les raids de « Gothas » dans l’écriture prolifĂ©rante et captatrice (« les nĂ©cessaires anneaux d’un beau style »)
, l’immense derniĂšre partie de La Recherche, lĂ  oĂč le Temps  est RetrouvĂ©. Ainsi en tĂ©moigne l’extraordinaire page oĂč le Narrateur et son ami Robert de Saint-Loup (qui sera tuĂ© au front) Ă©changent leurs impressions sur « un raid de zeppelins qu’ils avaient vu la veille », comme on eĂ»t parlĂ© naguĂšre de « quelque spectacle d’une grande beautĂ© esthĂ©tique ». Et Saint-Loup, qui vient des combats et va y retourner, dit : «  Je reconnais que c’est trĂšs beau, le moment oĂč les avions montent, oĂč ils vont faire constellation, et obĂ©issent en cela Ă  des lois tout aussi prĂ©cises que celles qui rĂ©gissent les constellations
 Mais est-ce que tu n’aimes pas mieux  le moment oĂč ils font apocalypse, mĂȘme les Ă©toiles ne gardant plus leur place
 ? Et ces sirĂšnes, Ă©tait-ce assez wagnĂ©rien, ce qui du reste Ă©tait bien naturel pour saluer l’arrivĂ©e des Allemands
Dame, c’est que la musique des sirĂšnes Ă©tait d’un ChevauchĂ©e des Walkyries ! Il faut dĂ©cidĂ©ment l’arrivĂ©e des  Allemands pour qu’on puisse entendre du Wagner Ă  Paris . » Et plus loin, en promenade nocturne dans la capitale, le Narrateur voit le « vertige » qui prend le spectateur devant la beautĂ© paradoxale : «  ce n’était  plus une mer Ă©tendue, mais une gradation verticale de bleus glaciers. Et les tours du TrocadĂ©ro qui semblaient si proches des degrĂ©s de turquoise devaient en ĂȘtre extrĂȘmement Ă©loignĂ©es, comme ces deux tours de certaines villes de Suisse qu’on croirait dans le lointain voisiner avec la pente des cimes. »

Un transfert de Savoie en Normandie

Et comme en bonne polyphonie, ces descriptions « au dessus de la mĂȘlĂ©e » mĂȘlent leur sublime dĂ©calĂ© au cheminement  de personnages « en dehors des lois », tel le baron de Charlus qui « trahit » sa caste nobiliaire française en affichant des sentiments germanophiles, tout en poursuivant ses amours d’ « inverti masochiste » au bordel de Jupien, traquant le violoniste Morel qui d’abord dĂ©serteur mĂ©ritera la Croix de Guerre que son engagement tardif finit par lui valoir. Il en va de mĂȘme pour les transpositions gĂ©ographiques dont Proust est subtil adepte, et pas seulement Ă  propos  des « noms de lieux » – Illiers devenu l’universel Combray, ou Cabourg rĂ©intitulĂ© Balbec
 Ainsi en va-t-il d’un Ă©pisode du trajet– le premier  Paris-« Balbec » -, oĂč le train qui mĂšne Ă  une  Normandie riveraine de la Manche traverse tout Ă  coup un « paysage accidentĂ©,abrupt » et s’arrĂȘte Ă  une gare «  entre deux montagnes, au fond de la gorge, au bord du torrent »   La rĂ©alitĂ©, c’est qu’il s’agit lĂ  d’une mĂ©moire de voyage ferroviaire dans les Alpes de Haute-Savoie, oĂč en 1903 Marcel avait accompagnĂ© sa mĂšre qui allait en cure Ă  Evian. C’est ici que surgit une « grande fille au visage plus rose que le ciel », qui propose du cafĂ© au lait aux voyageurs , et auprĂšs de qui vient au Narrateur « le goĂ»t d’un certain bonheur »(fugitif, bien sĂ»r, le dĂ©part du train faisant brutalement « s’éloigner de l’aurore »)
 En tout cas,  n’est-ce pas  Ă  Grenoble qu’on goĂ»terait  le  mieux un  « transfert »  de Savoie en Normandie, si la rĂ©citante venait Ă  lire cette page enchantĂ©e
 ?

Wagner et ses longueurs  insupportables

Quant aux Ɠuvres musicales dont ce « jouer avec les mots »(et les notes
) sera le texte et le prĂ©texte, elles vont aussi bien  puiser au presque-inĂ©dit ( ces pages de Casella dont il est bien hasardeux d’indiquer que Proust ait pu les connaitre) qu’à des citations  bien plus
classiques dans le romantisme allemand. Et les proustiens de reprendre leur « Index des noms de personnes » dans les trois tomes de la PlĂ©iade pour identifier allusions, voire citations de ce que les deux pianistes du concert vont jouer – en transcription – de Beethoven, Schumann et Wagner. DĂ©licieuse promenade entre rives de Vinteuil- la Sonate et le Septuor -, opinions la plupart du temps ridicules des salonnards croisĂ©s par Swann puis le Narrateur (« Beethoven la barbe ! », dit Mme de Citri, et l’échange esthĂ©tique entre le duc de Guermantes – « Wagner, cela m’endort » et sa femme – « avec des longueurs insupportables Wagner avait du gĂ©nie » -, comparaisons ou mĂ©taphores au cƓur de la musique pour en mieux saisir l’essence et l’existence. Pour l’Ode Ă  la Joie dans la IXe, point de rĂ©fĂ©rence prĂ©cise, mais Beethoven est trĂšs prĂ©sent dans la Recherche :la Symphonie Pastorale, et surtout les quatuors, dont on se rappelle que Proust se les faisait jouer Ă  domicile, et qui  nourrissent – entre autres – la substance du Septuor, cette Ɠuvre de la plus audacieuse modernitĂ© d’alors qui emprunte aussi Ă  Franck, Debussy et Ravel


Schumann, la petite phrase, la Sonate et le Septuor

Schumann aussi  figure  dans La Recherche, et ici la transcription d’une partie du Quatuor avec piano op.47 fait Ă©cho Ă  de nombreux « moments musicaux » chez le PoĂšte des ScĂšnes d’enfants, tel le « dĂ©nouement rapide des amours avec Albertine » apparentĂ© Ă  des Ballades( ?) de Schumann ou des nouvelles de Balzac
Mais encore davantage au destin « boche » du compositeur allemand en France pendant la Guerre, moquĂ©  en la personne devenue dĂ©faitiste de Charlus, et magnifiĂ© par le courage parisien du marquis- officier Saint-Loup, qui chante en allemand dans l’escalier du Narrateur un lied de Schumann pour braver le « patriotisme » cocardier des voisins. OĂč l’on retrouve donc le grand thĂšme de la Guerre, qu’évidemment Wagner symbolise entre tous, aprĂšs que sa « musique de l’avenir » ait Ă©tĂ© pour la gĂ©nĂ©ration proustienne le point de ralliement contre les conservatismes. On se rappelle que dans sa lettre Ă  Lacretelle Proust cite pour la mystĂ©rieuse « petite phrase » de la Sonate Ă©coutĂ©e par Swann et Odette non pas tellement une sonate de Saint-SaĂ«ns (« charmante mais enfin mĂ©diocre, d’un musicien que je n’aime pas ») que des rĂ©fĂ©rences Ă  Franck, FaurĂ©, puis le prĂ©lude de Lohengrin et l’Enchantement du Vendredi-Saint (Parsifal)
 Ici ce sera l’ouverture de TannhaĂŒser transcrite par Liszt. Les pianistes Marie-JosĂšphe Jude et Michel BĂ©roff symbolisent, eux, les  glorieuses gĂ©nĂ©rations de l’école pianistique française moderne , la comĂ©dienne-lectrice « contrepointant » avec eux le temps d’à « L’ombre des jeunes filles en fleurs » sur la jetĂ©e de Balbec, avant que « les dĂ©sastres de la guerre »ne viennent faire sombrer ce monde, « à jamais » .

La moderne fille de Jethro

Marcel-Proust-et-la-musique-visuel-UNE-site-webOn pourra ĂȘtre d’autant plus troublĂ© par la prĂ©sence de cette lectrice que Natacha RĂ©gnier la blonde (partenaire de la brune Elodie Bouchez pour  la Vie rĂȘvĂ©e des anges,le film de Zonca qui  la rĂ©vĂ©la au grand public) n’est pas sans Ă©voquer la « fille de Jethro, Zephora » retrouvĂ©e dans une fresque botticellienne de la Sixtine.    Pour « l’ancĂȘtre » du Narrateur, Swann, qui aime Ă  voir l’imaginaire de la peinture s’incarner dans les crĂ©atures de la rĂ©alitĂ© vĂ©cue, Odette de CrĂ©cy « ne peut ĂȘtre » que cette Zephora « aux grands yeux, au dĂ©licat visage, aux boucles merveilleuses des cheveux le long des joues fatiguĂ©es ». Reportez-vous donc aux reproductions de Botticelli, et dites, lecteur-auditeur grenoblois, si nous errons par trop dans la remĂ©moration et la transposition ! Ou si vous n’apercevez pas aussi un Ă©cho de la grande fille au « teint dorĂ© et rose » dans la gare haut-savoyarde, quand le train  « éloigne de l’aurore » , Ă  jamais, le Narrateur Ă©bloui ? Jouer avec les mots, concert-lecture Proust/Beethoven, Schumann, Wagner, 19h30,  jeudi 28 avril 2016,Auditorium- MusĂ©e de Grenoble. Natacha RĂ©gnier, rĂ©citante ; Marie-JosĂšphe Jude et Michel BĂ©roff, pianistes.

Renseignements et réservation : Tél.: 04 76 87 77 31 ; www.musee-en-musique.com

LIRE aussi…

Notre critique compte rendu du Livre cd Proust et la musique

Notre dossier spécial : aux origines de la Sonate de Vinteuil, Proust et la musique 

CD, compte rendu critique. Yun Isang, musique de chambre. Octuor Mirae (1 cd Label-HĂ©risson 2015).

yun isang cd octuor mirae musique de chambre cd review critique cd classiquenews label herissons 12 LH12CD, compte rendu critique. Yun Isang, cinq Ɠuvres de musique de chambre : Oktett, GlissĂ©es, Trio, Monolog, Quintett II. Octuor Mirae (1 cd Label-HĂ©risson 2015). Une Ă©thique intransigeante
 Yun Isang, le grand nom de la musique « savante » corĂ©enne :  on le savait depuis bien longtemps en Europe, notamment  parce qu’une pĂ©tition – signĂ©e par les plus grands d’ »Ouest », Stockhausen, Ligeti, Boulez, Berio
- avait contribuĂ© Ă  sa libĂ©ration des geĂŽles sud-corĂ©ennes en 1969. Mais c’est une chose de repĂ©rer un nom dans les constellations de la musique contemporaine, quelque part en Orient-Occident ( pour rependre le titre de Xenakis),  c’en est une autre que de mĂ©diter sur « la vie les Ɠuvres » d’un compositeur capital, et exemplairement guidé  par l’éthique de ses convictions.

Les malheurs de la Corée

Car le parcours de Yun Isang  (1917-1995) ne ressemble Ă  nul autre. Il s’est confrontĂ© en homme trĂšs courageux Ă  l’histoire de son pays, dont on peut dire qu’au cours du XXe cette « contrĂ©e du matin calme » fut depuis la premiĂšre dĂ©cennie   annexĂ©e par le Japon, qui imposa sans pitiĂ© son ordre politique et culturel, jusqu’à ce que la dĂ©faite des puissances de l’Axe europĂ©en (Allemagne, Italie), alliĂ© idĂ©ologique du Japon impĂ©rial-militariste, vienne en 1945 faire de la CorĂ©e une bi-zone  occupĂ©e au nord  par SoviĂ©tiques et au sud par les AmĂ©ricains. La CorĂ©e du sud(SĂ©oul) proclame  sa RĂ©publique  en 1948, celle du nord (Pyong-Yang) sa RĂ©publique Populaire, et un cruel conflit Ă©clate en 1950 entre nord et sud (deux millions de morts !), qui finira trois ans plus tard par une partition rigoureuse entre le nord (soutenu par la Chine) et le sud (« porté » par les Etats Unis). Depuis 1953, chaque CorĂ©e a suivi son chemin, de part et d’autre du 38e parallĂšle.

La famille Ubu et le parapluie d’Oncle Sam

Le nord communiste  a vĂ©cu sous la dynastie des Kim (Kim Il Sung avait organisĂ© la rĂ©sistance contre l’occupation japonaise), le rĂ©gime prenant vite un  aspect autoritaire Ă  relents de culte de la personnalitĂ© ubuesques. Le sud est soumis Ă  l’influence du « parapluie amĂ©ricain »,d’abord sous la prĂ©sidence de Syngman Rhee, puis sous la dictature militaire du gĂ©nĂ©ral Park (1963, assassinĂ© en 1979),le « miracle Ă©conomique corĂ©en » s’accompagnant de corruption et de nĂ©gation des droits sociaux et politiques. Depuis le dĂ©but des annĂ©es 1980, une accession Ă  la dĂ©mocratie – , marquĂ©e par la personnalitĂ© du modĂ©rĂ© Kim Young-Sam, mais entrecoupĂ©e d’épisodes violents et de retours en arriĂšre – s’installe progressivement.

Les deux Passions du compositeur

Sur ce fond en rappel un peu schĂ©matique, s’inscrivent les deux « passions » vĂ©cues par notre compositeur. La 1Ăšre est celle des annĂ©es de formation, oĂč  l’étudiant arrivĂ© Ă  SĂ©oul dĂšs 1934 et  trĂšs marquĂ© par l’art musical traditionnel- sera arrĂȘté  par les Japonais, torturĂ©, puis  arrivera à  repasser dans la rĂ©sistance Ă  l’occupant, malgrĂ© une trĂšs grave maladie,  jusqu’à la fin de la guerre mondiale. Compositeur qui cherche sa voie entre Orient et Europe Moderne, il attend la fin de la guerre des deux CorĂ©es pour gagner la France puis l’Allemagne, oĂč il s’installe – vie de famille, notoriĂ©tĂ© professionnelle – 
 jusqu’à ce qu’en 1967  ce militant actif pour la rĂ©unification de son  pays soit enlevĂ© par les services secrets sud-corĂ©ens qui le ramĂšnent Ă  SĂ©oul, l’emprisonnent, le torturent (selon une technique identique à  celle dont avait usĂ© les Japonais !) 
 CondamnĂ© Ă  la prison Ă  perpĂ©tuitĂ© par le rĂ©gime de Park, il sera « sauvé » grĂące Ă  une action internationale de soutien  au compositeur cĂ©lĂšbre qu’il est devenu. LibĂ©rĂ© deux ans plus tard, il retourne vivre en Allemagne, oĂč il ne cessera d’Ɠuvrer pour la rĂ©unification, en se tournant davantage  vers la CorĂ©e du nord  qui  reconnaĂźt  sa musique et la soutient.

Un excellent livret historique

C’est l’excellent rĂ©cit du livret qui permet pour une part de rĂ©sumer  cette vie courageuse ;  on note d’ailleurs avec intĂ©rĂȘt qu’il est Ă©crit par Mathieu Dupouy, qui au sein d’une jeune  Ă©dition trĂšs Ă©clectique (de Leclair ou Zelenka vers Yun, J.P.Drouet ou  Kagel
) assure les parties de clavier chez K.P.E Bach,Scarlatti, Couperin et Chopin).Cette ouverture d’esprit  est un encouragement pour l’auditeur, et une incitation Ă  dĂ©passer les frontiĂšres souvent bien rigides qui cloisonnent le mĂ©lomane
. Un parcours dans cinq piĂšces de musique chambriste est ainsi Ă©clairĂ©, et nous nous contenterons – la notice n’inclut pas de commentaire pour une lecture de ces Ɠuvres tout de mĂȘme un peu  austĂšres – de donner quelques indications d’écoute pour mieux suivre ces partitions dont l’écriture s’échelonne entre 1978 et 1994.

Oktett et Trio

Oktett (1978) prĂ©sente une trame dense, des sons infinitĂ©simaux, des naissances minuscules perdues dans l’espace, avant que des appels, et  des jeux de timbres ne mĂšnent  Ă  un chant lyrique , devenu presque vĂ©hĂ©ment, puis alterne avec un affaiblissement du son, tandis que la coda interrompt brutalement la piĂšce. Dans GlissĂ©es (1970), la parole est au seul violoncelle, mais l’esprit n’est pas celui de la virtuositĂ© que Berio confiait Ă  ses solistes dans les Sequenza, plutĂŽt celui d’un cĂ©rĂ©monial. C’est une musique fort empreinte de solitude et  de mĂ©lancolie, sous les glissandi qui donnent leur titre Ă  la piĂšce. Le processus s’accomplit Ă  travers un moment ludique, une forme plus lyrique, des effets percussifs, des silences ; cela  va jusqu’à l’esquisse d’une polyphonie. Ensuite le processus  plus lent s’impose Ă  un instrument qui s’interroge, se dĂ©double, et tendant vers la rarĂ©faction finit par s’effacer. Dans le Trio de 1992, (clarinette, cor  et basson), le tissu est plus ourlĂ©, la trame trĂšs vivante inclut l’humour de propositions. La dialectique ascensionnelle laisse affleurer  une joie d’ĂȘtre, de s’amuser, et de crĂ©er un beau son (aux deux tiers du parcours, une suspension du temps assez hymnique), qui cĂšde Ă  nouveau au plaisir des ponctuations amusĂ©es, jusqu’à un trille terminal  comme cri d’oiseau dans les arbres.

Monolog et testament

Avec Monolog de 1983, le basson fait retourner en solitude, avec de longues tenues questionnantes, en un climat de lenteur, mais sans l’oppression qui hantait le violoncelle de 1978 ; le beau son de l’instrument, souvent « tiré » vers le
monologue en affliction, revĂȘt ici un aspect plus dĂ©tachĂ©, en  ses longs appels avec glissandi qui en coda se perdent au lointain d’un espace poĂ©tique. Enfin le Quintett II (quatuor Ă  cordes et clarinette), Ă  la fin de la vie du compositeur, prend des allures testamentaires et de vaste fresque sonore. On y observe davantage de mouvement que dans les piĂšces plus mĂ©ditatives des pĂ©riodes antĂ©rieures : si c’était ensemble d’opĂ©ra, on penserait Ă  un climat mozartien
 La consonance et la dĂ©tente s’y montrent davantage Ă  dĂ©couvert, malgrĂ© une phase centrale d’interrogation lyrique aux silences expressifs, et des temps  suspendus. L’ensemble se dirige vers une rarĂ©faction harmonieuse, puis revient Ă  travers pizzicati Ă  une forme ultime d’exultation
 N’est-ce pas lĂ  conclure selon le mot corĂ©en (mirae, l’octuor  l’a choisi en titre) qui se traduit par « avenir », selon Isang Yun qui l’a Ă©rigĂ© en principe individuel Ă  travers les Ă©preuves et  auquel il n’a cessĂ© de croire pour la rĂ©unification de son pays ? Mirae, groupe d’instrumentistes français, fait preuve d’une constante inspiration, particuliĂšrement mise en valeur  dans le « souffle » des deux solistes, la bassoniste Fanny Maselli et le violoncelliste BenoĂźt Grenet. Cette « formation rare (celle de l’Octuor schubertien »), a bien choisi  en vouant son premier enregistrement Ă  un compositeur de cette importance compositionnelle et spirituelle.

CD, compte rendu critique. Yun Isang, cinq Ɠuvres de musique de chambre : Oktett, GlissĂ©es, Trio, Monolog, Quintett II. Octuor Mirae (1 cd Label-HĂ©risson 2015).

Le Quatuor Zaide Ă  Lyon

LYON, salle MoliĂšre : Quatuor ZaĂŻde. Le 23 mars 2016. Quatuor ZaĂŻde, Natacha Kudristskaya : Mozart, Debussy, Franck. La Salle MoliĂšre Ă©tait – une nouvelle fois, depuis deux ans – fermĂ©e pour travaux : la voici rouvrant au printemps 2016, oĂč Ă  l’invitation de la SociĂ©tĂ© de Musique de Chambre, le jeune quatuor fĂ©minin ZaĂŻde et la pianiste Natacha Kudritskaya cĂ©lĂšbrent le trĂšs jeune Mozart, le jeune Debussy et le presque ĂągĂ© Franck.

Salle MoliĂšre ou Franck
Zaide quatuor concert a lyon 201204111296Elle est chĂšre au cƓur des mĂ©lomanes et des musiciens lyonnais, elle a rĂ©putation hors frontiĂšres rĂ©gionales et mĂȘme nationales – ah l’idĂ©ale acoustique de chambre ! – , elle a son kitsch dĂ©coratif dĂ©but de siĂšcle (enfin, le XXe, bien sĂ»r), son titre n’est pas en accord avec l’essentiel de ce qui s’y passe – MoliĂšre ? elle devrait plutĂŽt s’appeler Beethoven ou Franck-, et – ajouteront des grincheux sarcastiques – elle est pĂ©riodiquement en rĂ©fection. A chaque «époque de ravalement non des façades, mais de l’intĂ©rieur », il est promis que les dĂ©fauts rĂ©currents – entre autres, portes et siĂšges qui soupirent, grincent et claquent, un vrai lieu de rĂ©pertoire pour les dĂ©buts de l’enregistrement Ă©lectro-
acoustique- seront corrigĂ©s. On est impatient de dĂ©couvrir au printemps 2016 ce que deux ans de travaux et donc de fermeture auront heureusement amendĂ©, et si l’accĂšs trĂšs difficile Ă  des personnes en situation de handicap aura Ă©tĂ© rendu moins problĂ©matique
.

La bonne Société
AnciennetĂ© oblige, sans doute : c’est la SociĂ©tĂ© de Musique de Chambre, trĂšs honorable institution du bord de SaĂŽne, qui a l’honneur tout Ă  fait lĂ©gitime d’entrer dans la carriĂšre du chantier terminĂ© quand les aĂźnĂ©s n’y seront plus
Voire, d’ailleurs : la S.M.C fut fondĂ©e, nous rappelle-t-on, en 1948, mais en illustrant les vertus – et pas qu’elles ? – d’une certaine (bonne) sociĂ©tĂ© lyonnaise, ne remonte-t-elle pas symboliquement bien plus avant dans le Temps ? Il nous souvient (ce qui ne rajeunit pas le signataire de ces lignes, Ă©tudiant mĂ©lomane du dĂ©but des annĂ©es 60), d’y avoir croisĂ© un vieux monsieur Ă  la boiterie trĂšs esthĂ©tique dont on disait qu’il avait jouĂ© en quatuor avec Jacques Thibaut


Les fidÚles désertent ?
Au XXIe, ces initiales S.M.C. convoquent un Temps quelque peu Perdu, et , pourquoi pas ?, par la vigueur des discussions entendues dans le Hall, les antagonismes idĂ©ologiques des Salons Saint-Euverte, Guermantes ou Verdurin. Bref les proustiens peuvent encore se dĂ©lecter en ces lieux et personnages oĂč se joue une mondanitĂ© qui se souvient de ses origines et de ses privilĂšges, mĂȘme si la diminution progressive des « fidĂšles » (comme les appelait Madame Verdurin) a conduit voici peu Ă  la fusion avec les Baroqueux de la Chapelle de la TrinitĂ© dans une SociĂ©tĂ© des Grands Concerts. La S.M.C. se centrait assez jalousement sur le patrimoine classico-romantique, augmentĂ© du « modernisme » debussyste et post-debussyste. Elle n’est pas, que l’on sache, devenue fort avant-gardiste. Peut-ĂȘtre de nouvelles gĂ©nĂ©rations plus soucieuses d’ avenir ou de simple prĂ©sent la rallieront-elles ?

Sur la digue de Balbec
Le concert du 23 mars nous fait encore penser Ă  notre si cher Petit Marcel, par son programme et ses interprĂštes, toutes fĂ©minines. Ces quatre jeunes femmes, ne les imagine- t-on pas rĂ©centes Jeunes Filles en fleurs, du moins telles que les prĂ©sentent les « priĂšre d‘insĂ©rer » informatiques et les photos flatteuses-glamour des enregistrements , trĂšs dĂ©contractĂ©es et un rien insolentes? On rĂȘve Ă  ce que le Narrateur Ă©bloui dit de la petite bande sur la digue de Balbec : « cette absence des dĂ©marcations que j’établirais bientĂŽt entre elles, propageait Ă  travers leur groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beautĂ© fluide, collective et mobile. » Charlotte Juillard, Leslie Boulin Raulet, Sarah Chenaf et Juliette Salmona composent aujourd’hui ce quatuor Ă  cordes prĂ©cĂ©dĂ© de la plus flatteuse rĂ©putation Ă©tablie sur des prix internationaux (Vienne, Bordeaux, Banff, Heerlen, PĂ©kin), multi-invitĂ© de festivals, partenaire des Français de la jeune gĂ©nĂ©ration. « ZaĂŻde » n’a pas limitĂ© son talent classique et romantique Ă  son intense admiration pour Haydn – leur prĂ©fĂ©rĂ© ? -, et depuis six ans va aussi chercher son bonheur et celui des auditeurs du cĂŽtĂ© de Xenakis, Rihm ou Harvey. (elles offriront peut-ĂȘtre cela Ă  un second concert de la Salle MoliĂšre, allez, courage les programmateurs !).

Un Quatuor nommé Zaïde
Et si elles se sont mises sous le patronage de ZaĂŻde, c’est qu’un certain Mozart – une part de Wolfgang, si on prĂ©fĂšre – aime Ă  « musiquer » des personnages de jeunes hĂ©roĂŻnes captives qui bravent la mort pour affirmer leur amour ; dans ce singspiel de 1779, prĂ©figuration de l’EnlĂšvement, ZaĂŻde esclave chrĂ©tienne prisonniĂšre dans le sĂ©rail et qui aime un autre esclave de mĂȘme confession, Gomatz, risque le pire en face du sultan Soliman ; mais un Ă©pisode terminal genre « croix de ma mĂšre » (style mĂ©lodrame) convertira le sultan Ă  la clĂ©mence, et ce souverain magnanime affirmera que « l’on trouve des Ăąmes vertueuses non seulement en Europe mais aussi en Asie » MĂȘme si Mozart n’a pas eu le temps de composer ce dĂ©nouement, l’intention d’éloge de la vertu Ă©nergique des femmes et de la tolĂ©rance dans l’esprit des LumiĂšres est ici digne d’attention, et c’est probablement Ă  un Mozart tout Ă  la fois trĂšs engagĂ© dans son Ă©poque, trĂšs jeune, et trĂšs amoureux que le Quatuor fĂ©minin entend rendre hommage en se nommant ZaĂźde
.

D’une fin de siùcle à l’autre
Une cinquiĂšme jeune femme rejoint « ZaĂŻde » pour la 4e Ɠuvre choisie : c’est la pianiste ukrainienne Natacha Kudritskaya, « enfant prodige » de l’interprĂ©tation qui a fait ses hautes Ă©tudes Ă  Paris (CNSM, A.PlanĂšs, J.Rouvier), a Ă©tĂ© conseillĂ©e par C.Eschenbach, L.Fleisher, E.Leonskaja, J.C.Pennetier, a remportĂ© de multiples prix internationaux, et joue en festivals et concerts de prestige. ZaĂŻde commence avec un des six Quatuors du « cycle Milanais » (K.157) que le quasi-adolescent Mozart Ă©crivit lors de son second voyage italien (1772-73), et qui mĂ©lange le rayonnement « solaire-mĂ©ridional » et des accĂšs d’ombre et mĂȘme de pathĂ©tique. Puis on passe Ă  une fin de siĂšcle (XXe, bien sĂ»r) que « bĂ©molise » d’abord (selon l’expression proustienne) un « Clair de lune » debussyste, extrait de la Suite Bergamasque (1890), doucement achevĂ©, transition verlainienne du cĂŽtĂ© de la poĂ©sie « moderne ».

Le silence original
Le Quatuor (unique dans l’écriture debussyste, comme d’ailleurs ceux de Franck, FaurĂ© et Ravel) date de 1892, et dans sa perfection se fait « adieu Ă  la jeunesse », tout comme le PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune, esquissĂ© en mĂȘme temps, ouvre sur les crĂ©ations de la maturitĂ©. « Debussy amalgame ici des Ă©lĂ©ments aussi diffĂ©rents que les modes grĂ©goriens,la musique tzigane, le gamelan javanais,les styles de Massenet et Franck(construction cyclique), sans compter celui des Russes contemporains » (S.Gut et D.Pistone, citĂ©s par F.R.Tranchefort). Dans un sentiment de dĂ©lices tonales, on y entend aussi,comme l’exprime Vladimir Jankelevitch, « la mystĂ©rieuse circulation mĂ©lodique qui le parcourt
, les bruits qui s’éloignent, qui vont de la prĂ©sence Ă  l’absence avant de s’éteindre dĂ©finitivement au fond du silence original » 

Vinteuil, Sonate et Septuor
Le Quintette de CĂ©sar Franck, peut-ĂȘtre la piĂšce qui marque Ă  la fin du XIXe le grand retour de la France dans la musique de chambre, couronne le concert. Il fut composĂ© en 1879 par un musicien qui avait presque attendu la soixantaine pour se risquer en un « chambrisme » audacieux. Sa densitĂ©, sa construction qu’armature le principe cyclique – une sorte d’éternel retour, selon une conception circulaire du Temps -, ses liens (probables avec la passion vĂ©cue, selon les biographes qui ont parfois tendance Ă  suggĂ©rer : « cherchez la femme », y compris chez celui qui en Ă©difiant « Pater Seraphicus » aima aussi dĂ©crire « les jardins d’Eros » – dans PsychĂ©-, et fut amoureux de la belle compositrice Augusta Holmes -)),bref une partition fascinante qui n’a rien Ă  envier Ă  Schumann et Brahms
Le proustien que vous ĂȘtes, cher lecteur de classique news, ou que vous ne tarderez pas Ă  devenir (Ă  force qu’on vous incite), y entendra les Ă©chos des deux Vinteuil rĂ©vĂ©lĂ©s Ă  Swann et au Narrateur : la Sonate « tendre, champĂȘtre et candide »(avec sa petite phrase), le « rougeoyant » Septuor, porte ouverte sur la novation la plus mystĂ©rieuse. En rĂ©alitĂ©, Proust dĂ©daignait « l’accroche » dans le rĂ©el de sa petite phrase (« charmante mais enfin mĂ©diocre d’un musicien que je n’aime pas », Saint-SaĂ«ns) et lui substituait, essentiellement pour un prophĂ©tique Septuor Franck, FaurĂ©, Ravel et par-dessus tout Debussy, celui de La Mer

Merci donc par avance aux Jeunes Femmes en fleurs qui vont cĂ©lĂ©brer dans le Temple (rĂ©novĂ©) du GoĂ»t, le long de la SaĂŽne, les morganatiques noces de la littĂ©rature et de la musique d’hier et aujourd’hui.

LYON. Salle MoliÚre, Lyon. Mercredi 23 mars 2016. Quatuor Zaïde, Natacha Kudritskaya. W.A. Mozart (1756-91), Quatuor K.157. César Franck (1822-1890), Quintette. Claude Debussy (1862-1918), Clair de lune, Quatuor. Information et réservation : T. 04 78 38 09 09 ; www.lesgrandsconcerts.com

Le Quatuor ZaĂŻde joue Debussy, Franck Ă  Lyon

LYON, salle MoliĂšre : Quatuor ZaĂŻde. Le 23 mars 2016. Salle MoliĂšre, Lyon, 23 mars 2016. Quatuor ZaĂŻde, Natacha Kudristskaya : Mozart, Debussy, Franck. La Salle MoliĂšre Ă©tait – une nouvelle fois, depuis deux ans – fermĂ©e pour travaux : la voici rouvrant au printemps 2016, oĂč Ă  l’invitation de la SociĂ©tĂ© de Musique de Chambre, le jeune quatuor fĂ©minin ZaĂŻde et la pianiste Natacha Kudritskaya cĂ©lĂšbrent le trĂšs jeune Mozart, le jeune Debussy et le presque ĂągĂ© Franck.

Salle MoliĂšre ou Franck
Zaide quatuor concert a lyon 201204111296Elle est chĂšre au cƓur des mĂ©lomanes et des musiciens lyonnais, elle a rĂ©putation hors frontiĂšres rĂ©gionales et mĂȘme nationales – ah l’idĂ©ale acoustique de chambre ! – , elle a son kitsch dĂ©coratif dĂ©but de siĂšcle (enfin, le XXe, bien sĂ»r), son titre n’est pas en accord avec l’essentiel de ce qui s’y passe – MoliĂšre ? elle devrait plutĂŽt  s’appeler Beethoven ou Franck-, et – ajouteront des grincheux sarcastiques – elle est pĂ©riodiquement en rĂ©fection. A  chaque «époque de ravalement non des façades, mais de l’intĂ©rieur », il est promis que les dĂ©fauts rĂ©currents – entre autres, portes et siĂšges qui soupirent, grincent et claquent, un vrai lieu de rĂ©pertoire pour les dĂ©buts de l’enregistrement Ă©lectro-
acoustique- seront corrigĂ©s. On est impatient  de dĂ©couvrir  au printemps 2016 ce que deux ans de travaux et donc de fermeture auront heureusement amendĂ©, et si l’accĂšs trĂšs difficile Ă  des personnes en situation de handicap aura Ă©tĂ© rendu moins problĂ©matique
.

La bonne Société
AnciennetĂ© oblige, sans doute : c’est la SociĂ©tĂ© de Musique de Chambre, trĂšs honorable  institution du bord de SaĂŽne, qui a l’honneur tout Ă  fait lĂ©gitime d’entrer dans la carriĂšre du chantier terminĂ© quand les aĂźnĂ©s n’y seront plus
Voire, d’ailleurs : la S.M.C  fut fondĂ©e, nous rappelle-t-on,  en 1948, mais en illustrant les vertus – et pas qu’elles ? – d’une certaine (bonne) sociĂ©tĂ© lyonnaise, ne  remonte-t-elle pas  symboliquement bien plus avant dans le Temps ? Il nous souvient (ce qui ne rajeunit pas le signataire de ces lignes,  Ă©tudiant mĂ©lomane du dĂ©but des annĂ©es 60), d’y avoir croisĂ© un vieux monsieur Ă  la boiterie trĂšs esthĂ©tique dont on disait  qu’il avait jouĂ© en quatuor avec Jacques Thibaut


Les fidÚles désertent ?
Au XXIe, ces initiales S.M.C. convoquent un Temps quelque peu Perdu, et , pourquoi pas  ?, par la vigueur des discussions entendues dans le Hall, les antagonismes idĂ©ologiques  des Salons  Saint-Euverte, Guermantes ou Verdurin. Bref les proustiens peuvent encore  se dĂ©lecter en ces lieux et personnages oĂč se joue une mondanitĂ© qui se souvient de ses origines et de ses privilĂšges, mĂȘme si la diminution progressive  des « fidĂšles » (comme les appelait Madame Verdurin) a conduit voici peu Ă  la fusion avec les Baroqueux de la Chapelle de la TrinitĂ© dans une SociĂ©tĂ© des Grands Concerts. La S.M.C. se centrait assez jalousement sur le patrimoine classico-romantique, augmentĂ© du « modernisme » debussyste et post-debussyste. Elle n’est pas, que l’on sache, devenue fort  avant-gardiste. Peut-ĂȘtre  de nouvelles gĂ©nĂ©rations plus soucieuses d’ avenir ou de simple prĂ©sent la rallieront-elles ?

Sur la digue de Balbec
Le concert du 23 mars nous fait encore penser Ă  notre si cher  Petit Marcel, par son programme et ses interprĂštes, toutes fĂ©minines. Ces quatre jeunes femmes, ne les imagine- t-on  pas  rĂ©centes Jeunes Filles en fleurs, du moins telles que les prĂ©sentent les « priĂšre d‘insĂ©rer » informatiques et les photos flatteuses-glamour des enregistrements , trĂšs dĂ©contractĂ©es et un rien insolentes? On rĂȘve Ă  ce que le Narrateur Ă©bloui dit de la petite bande sur la digue de Balbec : « cette absence des dĂ©marcations que j’établirais bientĂŽt entre elles, propageait Ă  travers leur  groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beautĂ© fluide, collective et mobile. »  Charlotte Juillard, Leslie Boulin Raulet, Sarah Chenaf et Juliette Salmona composent aujourd’hui ce quatuor Ă  cordes prĂ©cĂ©dĂ© de la plus flatteuse rĂ©putation Ă©tablie sur des prix internationaux (Vienne, Bordeaux, Banff, Heerlen, PĂ©kin), multi-invitĂ© de festivals, partenaire des Français  de la jeune gĂ©nĂ©ration. « ZaĂŻde » n’a pas limitĂ© son talent classique et romantique Ă  son intense admiration pour Haydn  – leur prĂ©fĂ©ré ? -, et depuis six ans va aussi chercher son bonheur et celui des auditeurs du cĂŽtĂ© de Xenakis, Rihm ou Harvey. (elles offriront peut-ĂȘtre cela Ă  un second concert de la Salle MoliĂšre, allez, courage les programmateurs !).

Un Quatuor nommé Zaïde
Et si elles se sont mises sous le patronage de ZaĂŻde, c’est qu’un certain Mozart – une part de Wolfgang, si on prĂ©fĂšre – aime Ă  « musiquer » des personnages de jeunes hĂ©roĂŻnes captives qui bravent la mort pour affirmer leur amour ; dans ce singspiel de 1779, prĂ©figuration de l’EnlĂšvement, ZaĂŻde esclave chrĂ©tienne prisonniĂšre dans le sĂ©rail et qui aime un autre esclave de mĂȘme confession, Gomatz, risque le pire en face du sultan Soliman ; mais un Ă©pisode terminal genre « croix de ma mĂšre » (style mĂ©lodrame) convertira le sultan Ă  la clĂ©mence,  et ce souverain magnanime  affirmera que « l’on trouve des Ăąmes vertueuses non seulement en Europe mais aussi en Asie » MĂȘme si Mozart n’a pas eu le temps  de composer  ce dĂ©nouement, l’intention d’éloge de la vertu Ă©nergique des femmes et de la tolĂ©rance dans l’esprit des LumiĂšres est  ici  digne d’attention, et c’est probablement  Ă  un Mozart tout Ă  la fois trĂšs engagĂ© dans son Ă©poque, trĂšs  jeune, et trĂšs amoureux que le Quatuor fĂ©minin entend rendre hommage en se nommant ZaĂźde
.

D’une fin de siùcle à l’autre
Une cinquiĂšme jeune femme rejoint « ZaĂŻde » pour la 4e Ɠuvre choisie : c’est la pianiste ukrainienne Natacha Kudritskaya, « enfant prodige » de l’interprĂ©tation qui a fait ses hautes Ă©tudes Ă  Paris (CNSM, A.PlanĂšs, J.Rouvier), a Ă©tĂ© conseillĂ©e par C.Eschenbach, L.Fleisher, E.Leonskaja, J.C.Pennetier, a remportĂ© de multiples prix internationaux, et joue en festivals et concerts de prestige. ZaĂŻde commence avec un des six Quatuors du « cycle Milanais » (K.157) que le quasi-adolescent Mozart Ă©crivit lors de son second voyage italien (1772-73), et qui mĂ©lange le rayonnement « solaire-mĂ©ridional » et  des accĂšs d’ombre et mĂȘme de pathĂ©tique. Puis on passe Ă  une fin de siĂšcle (XXe, bien sĂ»r) que « bĂ©molise » d’abord  (selon l’expression proustienne) un « Clair de lune » debussyste, extrait  de la Suite Bergamasque (1890), doucement achevĂ©, transition verlainienne du cĂŽtĂ© de la poĂ©sie « moderne ».

Le silence original
Le Quatuor (unique dans l’écriture debussyste, comme d’ailleurs ceux de Franck, FaurĂ© et  Ravel)  date de 1892, et dans sa perfection se fait « adieu Ă  la jeunesse », tout comme le PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune, esquissĂ© en mĂȘme temps, ouvre sur les crĂ©ations de la maturitĂ©. « Debussy amalgame ici des Ă©lĂ©ments aussi diffĂ©rents que les modes grĂ©goriens,la musique tzigane, le gamelan javanais,les styles de Massenet et Franck(construction cyclique), sans compter celui des Russes contemporains » (S.Gut et D.Pistone, citĂ©s par F.R.Tranchefort). Dans un sentiment de dĂ©lices tonales, on y entend aussi,comme l’exprime Vladimir Jankelevitch, « la mystĂ©rieuse circulation mĂ©lodique qui le parcourt
, les bruits qui s’éloignent, qui vont de la prĂ©sence Ă  l’absence avant de s’éteindre dĂ©finitivement au fond du silence original » 

Vinteuil, Sonate et Septuor
Le Quintette de CĂ©sar Franck, peut-ĂȘtre la piĂšce qui marque Ă  la fin du XIXe le grand retour  de la France dans la musique de chambre, couronne le concert. Il fut composĂ© en 1879 par un musicien qui avait presque attendu la soixantaine pour se risquer en un « chambrisme » audacieux. Sa densitĂ©, sa construction qu’armature le principe cyclique – une  sorte d’éternel  retour, selon une conception circulaire du  Temps -, ses liens (probables avec la passion vĂ©cue, selon les biographes qui ont parfois tendance Ă  suggĂ©rer  : «  cherchez la femme », y compris chez celui qui en Ă©difiant « Pater Seraphicus » aima aussi  dĂ©crire « les jardins d’Eros » – dans PsychĂ©-, et fut  amoureux de  la belle compositrice Augusta Holmes -)),bref  une partition fascinante qui n’a rien Ă  envier Ă  Schumann et Brahms
Le proustien que vous ĂȘtes, cher lecteur de classique news, ou que vous ne tarderez pas Ă  devenir (Ă  force qu’on vous incite),  y entendra les Ă©chos des deux Vinteuil  rĂ©vĂ©lĂ©s Ă  Swann et au Narrateur : la Sonate « tendre, champĂȘtre et candide »(avec  sa petite phrase), le « rougeoyant » Septuor, porte ouverte sur la novation  la plus mystĂ©rieuse. En rĂ©alitĂ©, Proust dĂ©daignait « l’accroche » dans le rĂ©el de sa petite phrase (« charmante mais enfin mĂ©diocre d’un musicien que je n’aime pas », Saint-SaĂ«ns) et lui substituait, essentiellement pour un prophĂ©tique Septuor  Franck, FaurĂ©, Ravel et par-dessus tout Debussy, celui de La Mer

Merci  donc par avance aux Jeunes Femmes en fleurs qui vont cĂ©lĂ©brer dans le Temple (rĂ©novĂ©) du GoĂ»t, le long de la SaĂŽne, les morganatiques noces de la littĂ©rature et de la musique d’hier et aujourd’hui.

LYON. Salle MoliÚre, Lyon. Mercredi 23 mars 2016. Quatuor Zaïde, Natacha Kudritskaya. W.A. Mozart (1756-91), Quatuor K.157. César Franck (1822-1890), Quintette. Claude Debussy (1862-1918), Clair de lune, Quatuor. Information et réservation : T. 04 78 38 09 09 ; www.lesgrandsconcerts.com

Biennale Musiques en scĂšne Ă  Lyon

GRAME BIENNALE musiques en scene 2016 logoLYON. Biennale Musiques en scĂšne : 1er-27 mars 2016. Divertissement 2.0, au coeur de la culture numĂ©rique. Biennale GRAME 2016. AgglomĂ©ration lyonnais et autres lieux. Du 1er au 27 mars 2016. Biennale participative avec concerts, crĂ©ations, improvisations, performances, jeux vidĂ©os, massages sonores, expĂ©riences nouvelles accessibles Ă  tous les curieux, jeunes et moins jeunes, 160 artistes, 250 danseurs amateurs, 15 manifestations publiques, une confĂ©rence : le thĂšme divertissement/culture numĂ©rique du GRAME lyonnais rayonne, et provoque la curiositĂ©, fĂ»t-elle critique
.

Le farceur Ă  la trompinette et le penseur Ă  la calculette
« Se divertir » ? « Vous avez bien dit : se divertir ? Comme c’est divertissant ! » Surtout en l’an de grĂące 2016, oĂč l’on boirait volontiers pour oublier qu’on a honte de boire chaque matin d’infos notre ration de honte, de tristesse et de peur. En tout cas, c’est  ce que propose entre RhĂŽne et SaĂŽne la biennale du GRAME  qui s’autoproclame aussi « rĂ©jouissante, stimulante, crĂ©atrice et extrĂȘmement addictive ».  C’est vrai qu’il fut une Ă©poque oĂč les musiques d’aujourd’hui ne donnaient pas volontiers dans « le plaisir », et oĂč on avait envie de fredonner Ă  l’entrĂ©e puis Ă  la sortie l’irrĂ©vĂ©rent « on n’est pas lĂ  pour se faire engueuler » du farceur Ă  la trompinette. Et qu’on avait plutĂŽt sur le divertissement le regard pascalien : « la seule chose qui nous console de nos misĂšres, et cependant la plus grande de nos misĂšres
 MĂȘme un roi sans divertissement est un homme plein de mlsĂšres
Et c’est ce qui forme le bonheur des personnes de grande condition, qu’ils ont un  nombre de personnes qui les divertissent, et qu’ils ont le pouvoir de se maintenir en cet Ă©tat. »

Big Brother and Data
Les Ă©ditorialistes et penseurs du GRAME ( James Giroudon, Directeur, Damien Pöusset, directeur artistique) nuancent Ă©videmment cette prĂ©sentation  de  leur  session 2017 pour un « homme diverti » ( mĂȘme averti, il n’en vaut pas forcĂ©ment deux, ndlr classique news) qui « vit sous le rĂšgne de la fragmentation et de l’urgence  dans un univers de plus en  plus virtuel, en prise avec les mutations actuelles de la sociĂ©tĂ©. » Oui, « faut-il entendre les sirĂšnes de Big Brother et de Big Data ? » Ou simplement mieux les connaĂźtre pour faire un tri dans « cette sociĂ©tĂ© de spectacle qui ne cesse d’étendre l’empire des divertissements standardisĂ©s » ? Car « des smartphones aux tablettes en passant par la domotique ou la robotique, notre Ă©cosystĂšme a considĂ©rablement Ă©voluĂ© au profit d’un monde hyper-connectĂ© dans lequel  les Ă©nergies existentielles sont les fruits du dĂ©sir, la libido des producteurs et des consommateurs. »

Un Hollandais volant dans l’espace numĂ©rique
D’oĂč – sans trop de hiĂ©rarchie de valeurs obsolĂštes, en tout cas sans « vitupĂ©rer  l’époque », selon la formule d’Aragon , et avec une sorte d’objectivitĂ© pas forcĂ©ment navrĂ©e, – voici une prĂ©sentation plutĂŽt sĂ©duisante sinon sĂ©duite de l’attirail-libido dans ce qu’il a de plus milieu-et-haut-de-gamme
Que les tradi-musicaux cependant se rassurent : sur les 28 manifestations de la biennale 16 affichent encore le titre « concert », spectacle, expĂ©rience sensorielle, thĂ©Ăątre musical et danse se partageant le reste de la liste. Un artiste invitĂ© donne le la, le Hollandais Michel van der Aa, dont les oeuvres sont huit fois prĂ©sentes dans la session. « Depuis que j’étais tout petit », dit Van der Aa (on ne nous prĂ©cise pas dans quelle dĂ©cennie de la fin XXe  c’était), « j’avais des cauchemars terribles, qui ne se sont arrĂȘtĂ©s que quand j’ai Ă©tĂ© mis Ă  la guitare par les mĂ©decins
Depuis, si je m’arrĂȘte de jouer et de composer, j’ai l’impression que les mauvais rĂȘves vont recommencer. » La guitare classique s’est « élargie » vers plus moderne, de l’ingĂ©niorat du son Ă  la musique de film et Ă  la mise en scĂšne. D’oĂč le bilan « de thĂ©Ăątre, de musique de film, de vidĂ©astie », qui passe par la prĂ©sence  multisensorielle sur scĂšne d’ « un alter ego aux musiciens », image projetĂ©e des « hĂ©tĂ©ronymes » dans la vie du poĂšte Pessoa  et son Livre de l’Intranquillité », mais aussi du Livre de sable, de Borges.

Nos psychés aliénées
De mĂȘme que pour le Concerto de violon (jouĂ© ici le 4 mars par Patricia Kopatszchinkaia) et d’autres Ɠuvres l’ombre portĂ©e de son interprĂšte inspiratrice Janine Jansen. Ce qui n’empĂȘche pas van der Aa de se sentir aussi « indigĂšne du numĂ©rique, et particuliĂšrement du synthĂ©tiseur modulaire , qui force Ă  mixer en analogique »  Vu par les patrons de la biennale, « l’artiste s’empare du flux de nos psychĂ©s aliĂ©nĂ©es comme pour mieux nous dĂ©tourner de la nocivitĂ© de notre monde, il rĂ©vĂšle l’étonnante poĂ©sie lĂ  oĂč bien d’autres ne font qu’en Ă©noncer la pure fonctionnalité ».

Kaléidoscope rhÎne-alpin
L’une des forces actuelles du GRAME dans le paysage rhĂŽne-alpin et français, c’est d’avoir su s’imposer auprĂšs  des pouvoirs publics comme centre de diffusion et de crĂ©ation, et d’en venir maintenant Ă  « organiser » autour de lui les acteurs principaux de la musique  dans ce pĂ©rimĂštre : Auditorium et ONL, OpĂ©ra, ThĂ©Ăątre de la Renaissance, des Ateliers, HĂŽtel de Ville de Saint-Etienne, Centres Culturels (Vaulx en Velin, Rillieux, DĂ©cines), ThĂ©Ăątre de Valence, C.N.M.S. D de Lyon, Maison de la Danse, CAUE RhĂŽne-Alpes, et d’investir l’espace musĂ©al  « rĂ©cent » (Les Confluences), ou filmique. Que tourne le kalĂ©idoscope, qui va du « spectacle d’appartement » d’origine quĂ©bĂ©coise de la mime, chanteuse et percussionniste Krystina Marcoux (« 400 ans sans toi ») ou de la mise en musique par le compositeur argentin Martin Matalon d’un inattendu Fox Trot Delirium, burlesque du tout jeune Lubitsch , Ă  une Origine du Monde oĂč vous  ne manquerez  pas de chercher (trouver, c’est autre chose) le Courbet que vous savez, via  la vidĂ©o de Miguel Chevalier et « la fusion des volutes sonores de l’accordĂ©oniste Pascal Contet ».

Benjamin et Boulez
On est  un rien surpris de voir figurer dans cette session « divertissante » la crĂ©ation, sous la direction de Bernhard  Kontarsky, d’un opĂ©ra de Michel Tabachnik sur livret de RĂ©gis Debray, « La derniĂšre Nuit », celle d’un Walter Benjamin pourchassĂ© par les nazis et qui revoit son existence de penseur et de rĂȘveur avant d’y mettre fin dans « une misĂ©rable chambre d’hĂŽtel  Ă  la frontiĂšre pyrĂ©nĂ©enne ». De mĂȘme qu’en « hommage Ă  Pierre Boulez » des Jeux Concertants, avec le DĂ©rive 1 du MaĂźtre censĂ© dialoguer post mortem avec Clara Iannotta (un « concerto pour piano » par Wilhem Latchoumia), Onderj Adamek (« ConsĂ©quences particuliĂšrement blanches et noires », sur un instrument inĂ©dit, l’airmachine) et M.van der Aa (un pianiste devant l’écran oĂč vit un vieil homme en solitude), tout cela jouĂ© par l’Ensemble Orchestral Contemporain de Daniel Kawka.

Petit Marcel, JĂ©sus conducteur
« EntĂȘtant parfum proustien » du cĂŽtĂ© du Quatuor Diotima, qui joue le plus « Petit Marcel » des compositeurs français actuels, GĂ©rard Pesson (Farrago, convoquant le Narrateur qui avec sa madeleine immergĂ©e dans la tasse de thĂ© voit « tout Combray, tout ce qui prend forme et soliditĂ© sortir, ville et jardins » venir jouer la scĂšne initiale et capitale), le Ravel de l’unique  Quatuor, et le Japonais Toshio Hosokawa interrogeant ses Distant Voices. Sept  Ă©tudiants du  CNSM  (šPromotion  Master Copeco)  – jouent dans un Erasmus d’Auberge Lyonnaise     Ă  un Zap ! 7 Ă©tudes de gravitation intĂ©rieure qui « oppose notre ancrage existentiel aux forces qui nous en divertissent ». Sous l’invocation d’Eglise de JĂ©sus Conducteur – alias Erik Satie, MaĂźtre d’Arcueil -, on rĂ©flĂ©chit en souriant aux Sports et Divertissements de celui-ci, au Dressur  d’un autre MaĂźtre insurpassable, Mauricio Kagel, aux Ritournelles de Kits Ă©grenĂ©es par Philippe Hurel, et Ă  un « dialogue schizophrĂ©nique » de M.van der Aa.

Remonter les Ă©poques
Remontant les Ă©poques, l’ensemble CĂ©ladon de Paulin BĂŒndgen lance passerelles entre Renaissance  (Byrd, Tye, Taverner) et ModernitĂ© (Michael Nyman) anglaises, Ă  travers la voix de contre-tĂ©nor et un sextuor de violes. Que dire de « la lĂ©gĂšretĂ© non sans profondeur » attribuĂ©e par les musiciens de chambre ONL au Quintette K581 (clarinette et quatuor) de Mozart ? « SéÚÚriiieux » ? Ils en portent  la responsabilitĂ©, et seront sans doute plus convaincants en parlant Bagatelles chez Mason Bates et P.A.Lavergne
.Nul doute que la rĂ©flexion du grand altiste Christophe Desjardins ira plus loin par la mise en regard des Ricercari (« premiĂšre piĂšces Ă©crites en 1689 pour violoncelle solo ») et le Tombeau d’Alberto Posadas, Ă  la mĂ©moire de GĂ©rard Mortier,puis Double, qui Ă©tablit tout « un jeu de mĂ©moire », Ă  tous les sens du terme. Association avec le jazz, Actuel Remix « travaillant » l’Ɠuvre d’Heiner Goebbels. Et tant d’occurrences et de ludiques propositions qu’on craint d’en avoir oubliĂ© ici quelques unes
.

Massages sonores et balles de piscine
ThĂ©Ăątre musical d’improvisation qui « traverse les ponts entre cela et la clownerie » (La Favre, Bassery, Marcoux
), OMNI (traduisez les initiales transpositrices) de FĂ©licie d’Estienne d’Orves (un grand nom de jadis !) et  Lara Marciano dans OctaĂ©drite. , Danse pas ordinaire dans Ply, d’Ashley Fure et Yuval Pick, films-compositions d’encore Michel van der Aa, Up Close (par la violoncelliste Sol  Gabetta), et mĂȘme des « massages sonores et plongĂ©e dans des balles de piscine » (en Auditorium : le fondateur architectural Proton de la Chapelle va tout de mĂȘme s’en Ă©tonner sinon s’en divertir, de l’autre cĂŽtĂ© du miroir ?) de l’Ensemble  Nomad. Participation souhaitĂ©e des spectateurs (avec leurs portables et tablettes) pour « Je clique donc je suis » de Thierry Collet, comme dans le concert-bal latino-tango de Bordlejo, Fizsbein, Pueyo, et encore « ensemble d’applis public-GRAME, chƓur et solistes » pour Smartfaust (il y a bien aussi des bonbons Werther, de l’autre cĂŽtĂ© du Rhin ?)
 Et bien sĂ»r, grande sĂ©rie d’installations et performances  originales dans les espaces musĂ©aux  de Lyon et de la rĂ©gion.

Vanitas vanitatum

Sous l’invocation des VanitĂ©s ( « vanitas vanitatum et omnia vanitas », disait ce joyeux drille d’EcclĂ©siaste biblique, dont on suppose qu’il est ici invitĂ© par antiphrase, et ensuite patron des tableaux classiques de mĂ©ditation sur la mort
), voici par exemple un Side(s), MĂ©caniques du prĂ©sent, oĂč de « l’autre cĂŽtĂ© du miroir », le compositeur Alexandre LĂ©vy, la photographe Elisabeth Prouvost et le chorĂ©graphe Pedro Pauwels nous entraĂźnent pour dire « l’éclipse, l’oubli, le dĂ©placement », en des jeux de temps un rien vertigineux. Et on  couronnera la sĂ©quence « vanitas » avec Water Event, oĂč Yoko Ono  ( « Yoko who ? ») invite les artistes de la biennale  (et vous-mĂȘmes,chers spectateurs !) « à lui envoyer un rĂ©cipient qu’elle remplira d’eau », version rĂ©actualisĂ©e de ce qu’elle avait crĂ©Ă© en 1971 avec John Lennon :musiques de M.van der Aa, O.Adamek, C.Iannotta, P.A.Valade, N.Boutin et Quatuor Diotima


Petit rappel sur le rire
Des civilisations (non, caricatures pseudo-religieuses du concept, maniĂ©es par des gardiens flicqueurs  Ă  longs ciseaux et forts bĂątons) veulent exclure le rire, et le combattre. (Et salut Ă©mu Ă  Umberto Eco qui avec Guillaume de Baskerville vient d’aller gagner les rives du Pays oĂč rire n’est pas dĂ©fendu !) Un petit rappel dans l’histoire musicale europĂ©enne  nous aide Ă  y voir plus clair via la musicologie et l’histoire des idĂ©es, grĂące Ă  l’universitaire Muriel Joubert, qui resituera en confĂ©rence-rencontre « le rire en musique : éclat de joie ou moquerie, geste corporel  qui n’existe que par son Ă©cho collectif, associĂ© Ă  la vulgaritĂ©, Ă  la folie ou aux dĂ©moniaques (de Didon aux danses macabres), au dĂ©tour d’une transcription orchestrale (Ravel) ou dans la dĂ©nonciation idĂ©ologique ( Chostakovitch) ». Mais le rire peut « aussi soigner (Prokofiev), exorcise de  l angoisse de mort ( Ligeti), dĂ©livre la voix (Berio, Aperghis) en lui rendant toute sa corporĂ©ité  »

L’avenir est à la philophonie
Pour finir, rien de tel en  divertissement au sens plein du terme que de faire retour au bon maĂźtre d’Arcueil, avec ses « Sports » et sa pesĂ©e des sons : « Je me servis d’un phonoscope, j’examinai un si bĂ©mol de moyenne grosseur. Je n’ai jamais vu chose plus rĂ©pugnante. J’appelai mon domestique pour le lui faire voir. Au phono-peseur, un fa diĂšse ordinaire atteignit 93 kilogrammes. Il Ă©manait d’un fort gros tĂ©nor dont je pris le poids
 Je crois pouvoir dire que la phonologie est supĂ©rieure Ă  la musique. C’est plus  variĂ©. Le rendement pĂ©cuniaire est plus grand. Je lui dois ma fortune. Au motodynamophone, un phonomĂ©treur  peut facilement noter plus de sons que ne le fera le plus habile musicien. C’est grĂące Ă  cela que j’ai tant Ă©crit. L’avenir est donc Ă  la philophonie. » ProphĂšte du temps  numĂ©rique, le pĂšre Erik ? Et il en riait ( ou faisait rire) le bougre !

GRAME BIENNALE musiques en scene 2016 logoBiennale Musiques en scÚne, Lyon. GRAME. Concerts, performances, expositions, rencontres, danse participative, and so on. Du 1er au 27 mars. Lyon et agglomération, Valence, Saint-Etienne. Informations  et réservations : T. 04 72 07 43 18 ; www.BMES-Lyon.fr

Compte rendu, concert. Lyon, Salle Debussy (C.R.R.), 17 décembre 2015. Les Temps Modernes. Maurice Ravel, Philippe Hersant, Pascal de Montaigne

Un beau et intense groupe de musiciens chambristes, unis par leur enseignement lyonnais mais aussi l’itinĂ©rance et la recherche vingtiĂ©miste : Les Temps Modernes rendent hommage en Tombeau Ă  la compositrice Pascal de Montaigne (NDLR : dĂ©cĂ©dĂ©e en septembre 2015) en son Sarn I, puis explorent les thĂšmes de l’ouverture aux cultures et de la tolĂ©rance avec Ravel, Philippe Hersant et des Chants SĂ©farades d’exil. TrĂšs bel opĂ©ra intime des voix et des instruments


ExtrĂȘme-RhĂŽne-Alpes

Pascal-de-Montaigne-227x300Nul n’est prophĂšte en son  pays, on connaĂźt la formule perpĂ©tuellement valable en lieux et temps. Ainsi en va-t-il entre RhĂŽne et SaĂŽne pour le petit groupe des Temps Modernes, auquel son titre aimablement chaplinesque ne vaut pas grande indulgence des pouvoirs organisateurs, et qui semble mieux acclimatĂ© et en tout cas reçu  en ExtrĂȘme-Orient qu’en extrĂȘme proximitĂ© de rhĂŽne-alpes. Un concert de ce groupe Ă  Lyon est donc un moment privilĂ©giĂ©, et encore davantage si c’est , sur la colline lyonnaise,  dans l’établissement oĂč enseignent la plupart des «  Temps-Modernistes » qui accueille et met en valeur (dans sa salle Debussy, en avant de  la belle toile maritime de Renaud Leonhardt) les solistes de cette musique de chambre vingtiĂ©miste d’esprit.

Un vrai son collectif

Ce qui compte en effet dans ce dialogue avec le public, c’est la texture d’un programme, qui loin de se fermer sur un seul langage excluant, rassemble des esprits crĂ©ateurs sans rupture ni en tout cas provocation, en une sorte d’homogĂ©nĂ©itĂ© avec reliefs oĂč la lumiĂšre se diffuse subtilement. Jean-Louis Bergerard, le clarinettiste (et d’habitude un  peu « primus inter pares), Michel Lavignolle le flĂ»tiste, Claire Bernard la violoniste, Florian Nauche le violoncelliste ont forgĂ© un son collectif, parfois Ăąpre mais sans aspĂ©ritĂ© inutile, souvent feutrĂ©, oĂč nul ne cherche Ă  se mettre en valeur, et qui gouverne ses timbres et accents  en absolue souplesse, passant d’un climat Ă  l’autre dans le plus parfait naturel. Une pianiste – Emmanuelle Macchesi – et une chanteuse – Yael Raanan Vandor – s’inscrivent avec aisance en ce dispositif.

Tombeau et Sarn

Et c’est justement Emmanuelle Macchesi – interprĂšte de l’Ɠuvre dans le concert de fin novembre 2014 – qui ouvre l’hommage Ă  Pascal de Montaigne, rĂ©cemment disparue. Son Sarn I a encore gagnĂ© en intensitĂ© et intĂ©rioritĂ©. Et on ne peut qu’ĂȘtre  saisi par  ce Tombeau – comme on disait en musique du XVIIe -  dans le dĂ©but de cette thĂ©matique  de Sarn consacrĂ©e  par la compositrice Ă  la romanciĂšre anglaise Mary Webb. Musique hantĂ©e des mĂ©moires d’enfance et des rĂȘveries d’adulte, habitĂ©e d’appels, de personnages antithĂ©tiques (GĂ©dĂ©on le terrible et sa douce soeur Prue), commencĂ©e dans le silence,  les vides et les trilles dans l’aigu, colĂšre mal dissimulĂ©e  contre le destin, finalement ponctuĂ©e d’un accord violent
. Le langage de P. de Montaigne y apparaĂźt en toute sa force, Ă  la fois pudique et sans rĂ©volution dans l’écriture, secret et intemporel.  VoilĂ  qui incite Ă  redemander que soit rĂ©alisĂ©e selon l’interprĂ©tation des artistes « Temps Modernes », les plus autorisĂ©s qui soient, Ă  l’évidence, une Ă©dition discographique de Sarn dans sa totalitĂ© (I Ă  IX) qui ferait date  en ces annĂ©es 2015


Un croyant en l’homme libĂ©rĂ©

C’est aussi sous le signe  de la mĂ©ditation tolĂ©rante     que T.M. – portĂ© par les sobres paroles  de J.L.Bergerard – entendait  placer son concert d’un  mois aprĂšs le 13 novembre que l’on sait. Et qui mieux qu’un Maurice Ravel, non religieux mais croyant en l’Homme dans sa LibertĂ©, pouvait dire en 1914 l’universalitĂ© d’un message comme celui des deux MĂ©lodies HĂ©braĂŻques. La mĂ©lopĂ©e, l’ostinato de la pensĂ©e, l’esprit de Requiem anticipateur  de la tuerie europĂ©enne y sonnent de façon bouleversante. (Et rappelons, Ă  la suite du grand ravĂ©lien Marcel Marnat, que le compositeur, infatigable dreyfusard, fut poursuivi par une extrĂȘme-droite antisĂ©mite, qui traquait en lui l’ami des Juifs, voire un Juif dissimulé !) Telle est la trame d’une histoire-sociologie revisitĂ©e, et la voix ample, dramaturgique, profonde de Yael  Raanan Vandor, fait merveille dans ces pages finalement moins connues de Ravel.

Hölderlin, Novalis et Friedrich

La suite Ă©tait placĂ©e sous le signe d’un des compositeurs français actuels vraiment reliĂ©s Ă  une inspiration  culturelle et poĂ©tique du passĂ©, sans qu’un attachement spirituel au romantisme allemand entraine quelque affaiblissement de langage ou redite d’une Ă©poque si capitale. Les Nachtgesang de Philippe Hersant datent de 1988, ils convoquent  les troubles d’Hölderlin, les apaisements  de Novalis, une dialectique d’ombre et de lumiĂšre qui se fait mĂ©moire des tableaux de Friedrich. Le piano y dit parfois l’angoisse Ă©nigmatique des NachtstĂŒcke de Schumann, la clarinette, les couleurs feutrĂ©es de l’ultime Brahms. Partition «  contemplative », dit son auteur. Et dĂ©terminante, discrĂštement, dans la jonction de paysage entre XXe et XXIe.

D’Ars subtilior en chants d’exil

Ensuite, transition d’ars subtilior instrumental (Sylvain Blassel) du cĂŽtĂ© XIIIe de G.de Machaut et de celui ,XVe, de Josquin des PrĂ©s, entre mĂ©lancolie et jeu Ă©lĂ©gant, pour aller se centrer sur autre tristesse  collective, celle des exilĂ©s juifs de l’Espagne mĂ©ridionale Ă  la fin du XVe. On se rappelle que ces annĂ©es 1490 virent la fin brutale du rĂȘve et temps-lieu de cohabitation – la « poche ultime »  du royaume de Grenade – entre chrĂ©tiens qui achevaient de reconquĂ©rir  « leur » territoire ibĂ©rique, arabes qui subsistaient lĂ  avec communautĂ©s  juives -.C’est lĂ  qu’ Isabelle la Catholique (oh combien !) expulsa les Juifs, puis les Morisques (Arabes), et « inventa » avec son mari Ferdinand le rĂšgne sinistre du Grand Inquisiteur Torquemada
 En tout cas, les Juifs partirent en exils multiplement gĂ©ographiques, et c’est  leurs chants « judĂ©o-espagnols »  qui tentĂšrent de ressusciter « le temps d’avant » (une sorte de paradis perdu, au moins dans la mĂ©moire affective, et un refuge.

L’amour de la terre quittĂ©e

Philippe Hersant, touchĂ© de cette dĂ©couverte lors de sers sĂ©jours espagnols, a transcrit cinq de ces chants, dans l’esprit auquel il fait allusion des Folks Songs de Berio. Mais ici le climat est souvent douloureux ;  berceuse, paysage brumeux, rudesse des scansions, gouttes de voix sur le silence, parlĂ©-chantĂ©, dĂ©claration d’amour Ă  la terre quittĂ©e sous-tendent cet opĂ©ra intime, Ă  l’instrumentation d’émotion subtile et pure. Ici les six Temps Modernes trouvent un ni veau d’inspiration qui Ă©meut plus fortement encore, et la voix de Yael Raanan Vandor  captive par ses inflexions et sa tension sans dĂ©faillance. Admirable clĂŽture d’un concert discret mais dĂ©cisif


Compte rendu, concert. Le 17 dĂ©cembre 2015, Conservatoire Ă  Rayonnement RĂ©gional de Lyon, Salle Debussy. ƒuvres de Ravel, Pascal de Montaigne, Philippe Hersant. Groupe de six instrumentistes et chanteur des Temps Modernes. Lyon, Salle Debussy (C.R.R.), 17 dĂ©cembre 2015. Les Temps Modernes. Maurice Ravel, Philippe Hersant, Pascal de Montaigne.

Illustration : Pascal de Montaigne (DR)

Compte rendu, concert. Lyon, Voix d’automne, le 27 novembre 2015. CĂ©ladon : Dulcissime Jesu.

Compte rendu, concert.  Lyon, Voix d’automne, le 27 novembre 2015. CĂ©ladon : Dulcissime Jesu. Depuis 1999, le groupe de musique ancienne CĂ©ladon (de Paulin BĂŒndgen) est bien en paysage lyonnais, du mĂ©diĂ©val au XVIIIe. Les Voix d’automne ont permis d’entendre CĂ©ladon en trio vocal-instrumental dans une nouvelle rĂ©sidence croix-roussienne, selon un programme XVIIe italien qui rĂ©unit avec bonheur treize compositeurs, et en particulier la sublime Berceuse de la MĂšre Ă  l’Enfant-Christ, de Tarquinio Merula.

Amours forĂ©ziennes
. 

celadon paulin bundgen merula dulcissime jesu review critique compte rendu classiquenews ensemble_celadon_c_drMusique  ancienne – au sens
ancien de ce terme attrape-tout chronologique, et ainsi  du Moyen-Age (rappelez-moi  combien de siĂšcles)  jusqu’à la fin du XVIIIe, en recouvrant donc Renaissance et Baroque. Et encore pour des musiciens de l’ancien, instrumentaux, vocaux, en rassemblement -, faut-il se trouver un « titre » qui centre l’activitĂ© et attire le regard. Les Lyonnais de CĂ©ladon, eux, ont choisi de s’accrocher aux subtilitĂ©s françaises du XVIIe, et Ă  HonorĂ© d’Urfé  qui conte  les amours ruralisĂ©es  et prĂ©cieuses de CĂ©ladon et  AstrĂ©e en pays forĂ©zien : autrement dit de vouer un culte aux mots qui portent  la musique ou sont portĂ©s par  elle. Nous avions dit  ici tout le bien qu’on doit penser de leur disque  Nuits Occitanes oĂč la poĂ©sie passionnĂ©e des troubadours (XIIe et XIIIe !) vit entre ombre et aube.


 et Contre-RĂ©forme catholique

Leur goĂ»t de la recherche – textes, contextes sonores –peut  aussi  les amener Ă  des thĂ©matiques tout ensemble plus austĂšres et rassemblĂ©es, ainsi avec ce concert de Dulcissime Jesu qui signale « l’émergence du pouvoir de l’Eglise catholique, en Italie, au dĂ©but du XVIIe, favorisant  la commande d’une multitude de piĂšces destinĂ©es au service religieux ». On ajoutera   que les directives du rĂ©cent concile de Trente (la ville, pas le chiffre de datation !) avaient alors ouvert la voie sonore, contre la rigueur des rĂ©formĂ©s,  Ă  une thĂ©ĂątralitĂ© dĂ©monstrative – pour les « assemblĂ©es » d’églises -  mais aussi, dans un cadre d’émotion religieuse,  à des piĂšces et effectifs de « dimensions  rĂ©duites, avidement rĂ©clamĂ©es par le clergĂ© et la noblesse en quĂȘte de spiritualitĂ© et de ferveur ».

Dialectique MĂšre-Fils

L’installation de CĂ©ladon, certes maintenue sur « colline (lyonnaise) qui travaille », la Croix-Rousse, mais  changeant de rĂ©sidence – dĂ©sormais «  Centre Scolaire St Louis St Bruno » -  a Ă©tĂ© discrĂštement cĂ©lĂ©brĂ©e par ce concert oĂč les « voix d’automne » se consacrent en intimitĂ© hyper-expressive Ă  un « Dulcissime Jesu » qui unit MĂšre et Fils, Christ Enfant puis Homme de douleurs. Habilement, CĂ©ladon subdivise cette relation dialectique MĂšre-Fils en 5 chapitres : Enfant-Roi, MĂšre visionnaire, Chemins de croix, MĂšre de douleurs et Reine du Ciel, Une place au paradis.

Un irréprochable Trio

Et quand nous disons : CĂ©ladon, nous circonscrivons un Trio : la voix de contre-tĂ©nor du PĂšre-Fondateur (Paulin BĂŒndgen), l’orgue de Caroline Huynh-Van-Xuan, la viole de gambe de Nolwenn Le Guern. L’ampleur  de la  voix, parfois son Ă©loquence, ses timbres tour Ă  tour attendris et plus thĂ©Ăątraux  ,sa souplesse aussi et  son intelligence du texte « passent » admirablement dans cette large chapelle – encore une fin XIXe style nĂ©o-byzantin-fourviĂšre, mais plus « chaude » en sa dĂ©coration d’abside or et lumiĂšre -, et s’adaptent aux « climats » de chaque auteur. Le soutien instrumental – ou jeu soliste et duettiste – est irrĂ©prochable, aussi bien pour Nolwenn Le Guern que pour Caroline Huynh, pourtant handicapĂ©e par la mĂ©canique chuintante et « claquettante »  de son mini-orgue. Et P.BĂŒndgen, sans fatigue apparente, sait aussi prĂ©senter la progression  du concert en une pĂ©dagogie simple et sensible, qui donne envie  de prolonger cette audition par une rĂ©flexion et une recherche.

 

Tintoret, Caravage, Rembrandt

De thĂšme en thĂšme et de piĂšce en piĂšce, on est frappĂ©- comme il fallait que les auditeurs du monde sacrĂ© catholique le fussent – du foisonnement d’images, parfois de l’antithĂšse  «  climatique », selon les  principes de la  baroquissime antithĂšse (« je meurs de ne pas mourir », « je brĂ»le et je gĂšle »). Ainsi du Madrigale al crocifisso de Cazzati (il figurait dans le disque CĂ©ladon consacrĂ© Ă  ce compositeur) que le contre-tĂ©nor met en espace mental  comme un ardent sculpteur de mots. L’appel obsessionnel ( « Jesu , Jesu »)  hante et scande le chant d’un anonyme florentin de la fin XVIe. La tragĂ©die de la Croix – lumiĂšres du Tintoret et de Caravage, dramaturgie des gravures et des peintures de Rembrandt – envahit l’opĂ©ra sacrĂ© de Frescobaldi (A pie della gran croce ), un identique sentiment de grandeur habite le Stabat Mater du moins connu Giovanni Sances, tandis que dans la coda du concert, le cri de joie du Laudate eum , le Ciel d’or qui s’entrouvre (Selva Morale) rappellent le gĂ©nie lumineux  de Monteverdi.

La sublime berceuse de Merula

Mais le centre douloureux et infiniment troublant est chez Merula, dont la berceuse au tout petit-Enfant Christ, anticipation par la MĂšre qui dĂ©crit chaque Ă©tape de la souffrance future (pour sauver les hommes), est une des plus admirables  partitions de toute l’histoire du « sacrĂ© musical ». Sur   frottement perpĂ©tuel de deux notes instrumentales, le rĂ©cit vocal va et vient entre  deux couches temporelles – le prĂ©sent si doux et paradoxalement intemporel  de la berceuse, le futur terrible des souffrances – , du murmure Ă  la clameur, de l’attendrissement Ă  l’épouvante -, et d’ailleurs dĂ©passe le rĂ©cit chrĂ©tien pour atteindre Ă  l’universel  du questionnement mĂ©taphysique. Paulin BĂŒndgen s’y montre exemplaire, d’une expressivitĂ© qui pourtant sait se garder  humaine.

Une telle ouverture intimiste en trio augure bien d’un « jumelage » que CĂ©ladon – avec ses autres voix et instrumentistes – a projet d’accomplir avec le Choeur de l’Institut Musique  SacrĂ©e de Lyon, formation « amateur » que dirige Benjamin Ingrao, dans  « une aventure 2016 Ă  travers l’Europe du XVIe, mĂȘlant populaire et sacré ».

Compte rendu, concert.  Lyon, Voix d’automne, le 27 novembre 2015. CĂ©ladon : Dulcissime Jesu.

Livres, compte rendu critique. Dominique Jameux (1939-2015). Chopin ou la fureur de soi. Editions Buchet-Chastel (2014)

Buchet chastel Jameux dominique chopin fureur de soi critique compte rendu classiquenewsLivres, compte rendu critique. Dominique Jameux (1939-2015). Chopin ou la fureur de soi. Editions Buchet-Chastel (2014). Encore un livre sur l’auteur des PrĂ©ludes et des Etudes
 Mais pas vraiment biographie, ni  analyse technicienne : un parcours original, trĂšs informĂ©, paradoxal et di stanciĂ©. La disparition rĂ©cente de son auteur – qui fut aussi « homme de radio », spĂ©cialiste par l’écrit et la parole de tant de « Musiques en Jeu »- donne à  cette lecture fort recommandĂ©e un « mĂ©lancolique supplĂ©ment d’ñme ». Je n’y suis pas. En des ouvrages   de science- la musicologie en est une, on le sait, parfois  aĂ©rienne, parfois privĂ©e d’envol quand « ses ailes de gĂ©ant
. »- et mĂȘme Ă  l’intĂ©rieur de ceux-ci, gĂźt, ou se montre, ou se dissimule un regardant. La rĂšgle dĂ©ontologique est de n’y pas dire : « je »  Hors tels Ă©dits, guĂšre de tolĂ©rance ou de salut ? De toute façon, ne pas oublier que sĂ©vissent aussi, rĂ©trospectivement, des « biographies » oĂč ramassage de ragots, compilation des traditions et bouquets d’anecdotes ne mĂšnent le rĂ©cit de vie qu’à sa perdition qui aujourd’hui se nomme Gala ou Closer


« La musique Ă©tait son monde ». On Ă©crit cela en tĂȘte d’un  article sĂ©rieux sur le dernier livre de Dominique Jameux, Chopin ou la fureur de soi, persuadĂ© que l’auteur ne nous en voudrait  pas d’un ton souriant et familier :  l’« homme de radio » fut aussi  le fondateur de Musique en Jeu, cette revue unique des annĂ©es 70 qui dura bien moins qu’Art-Press mais ouvrit tant de citoyens de bonne volontĂ© aux arcanes et labyrinthes du sonore
 Le signataire de ces lignes hĂ©las « posthumes » a appris au seuil de l’automne la disparition – commencement d’un brĂ»lant Ă©tĂ© –de Dominique Jameux. Croyant que « Chopin » avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© chroniquĂ© ici mĂȘme, il s’était  contentĂ© de lire pour son propre plaisir cette Ɠuvre ultime.Le voici devant la tĂąche intimidante d’écrire sur celui dont  le bel et pudique avis nĂ©crologique disait : « La musique Ă©tait son monde, qu’il a peut-ĂȘtre rejoint. »

Sept pianistes capitaux

La distanciation Ă©lĂ©gante qu’eĂ»t admise Dominique Jameux ne doit pas empĂȘcher, en recommandant une lecture-mĂ©ditation, de souligner qu’il s’agit d’un maĂźtre-livre –comme on disait au temps de nos humanitĂ©s -, oĂč l’on (rĂ©)apprend beaucoup, et qui surtout suscite dĂ©sir  de rĂ©flexions, d’approfondissements, de remises en dĂ©bat des opinions trop ressassĂ©es. D.Jameux  Ă©tait fervent spĂ©cialiste des Trois Viennois, auteur d’une Ecole de Vienne, d’un Berg, d’un Boulez qui ont, comme on dit, fait, et feront longtemps autoritĂ©. Mais il Ă©tait – avant tout, et plus secrĂštement – chopinien – non, chopĂ©nien, ainsi qu’il prend soin de rectifier l’adjectif-,  dans le cadre d’un retour sur quelque « scĂšne initiale » qu’il Ă©voque au dĂ©tour d’un chapitre sur les « sept pianistes » selon lui capitaux dans l’interprĂ©tation du musicien polonais. « Un professeur gĂ©nĂ©reux, consciencieux, drĂŽle et attachant, Jean Dennery (1899-1971) m’a rĂ©vĂ©lé  le piano et Chopin » (et ajoute D.J.humoriste « je ne lui ai pas fait vraiment honneur, mais il reprĂ©sente beaucoup pour moi. »). ScĂšne initiale, donc, et amour jamais consumĂ© pour la vie et l’Ɠuvre de FrĂ©dĂ©ric, se relaient discrĂštement dans le livre pour suggĂ©rer que malgrĂ© la soumission de Chopin Ă  l’ordre-espace du seul clavier, l’auteur de  partitions  sans titres Ă  panache (ah ! Liszt, Schumann, Berlioz
) ouvrit les portes d’une «  musique  de l’avenir », depuis Debussy jusqu’à nos jours.

Classiques favoris

Certes D.Jameux n’a pas l’outrecuidance de livrer l’Ouvrage qui manquerait  Ă  la connaissance de Chopin   et d’une certaine façon remplacerait  sinon annulerait  tous les prĂ©cĂ©dents. Tout au long du parcours, (et en bibliographie terminale) il cite une myriade de contributions, dont certaines encore maintenant accessibles en librairie française : des « classiques » du sujet (avec  mention  un rien perfide : « ceux qui ont attachĂ© leur nom au compositeur polonais  (de PourtalĂšs, Gavoty, Coeuroy), et d’autres qui se sont signalĂ©s Ă  l’attention des amateurs de Chopin »). Il rend hommage aux travaux patients, vraiment scientifiques et honnĂȘtement parcellaires du musicologue suisse  J.J.Eigendilger, tout comme Ă  ceux, plus discrets, de Marie-Paule Rambeau. Si Camille Bourniquel ( qui Ă©crivit un Chopin dans la collection mĂȘme du Seuil Ă  laquelle le jeune D.Jameux donna son Richard Strauss) est omis, les compositeurs – tel AndrĂ© Boucourechliev – ne sont pas oubliĂ©s, car eux aussi savent parler de leur vie  en compagnie de  Chopin, au mĂȘme titre que naguĂšre un Ă©crivain comme AndrĂ© Gide au plein regard d’intuition.

La fureur de soi

De tout cela, l’auteur   tire substance. Mais surtout « l’homme des LumiĂšres » qu’il Ă©tait sait qu’un voyage en compagnie de Chopin ne peut s’accomplir hors de l’insertion dans « la Grande Histoire » (de type braudĂ©lien), en tout cas dĂ©barrassĂ©e des simplismes de l’Histoire-Batailles, tout comme dans une Analyse Structurale pure et dure. D’oĂč un excellent rĂ©cit de cette Monarchie de Juillet(1830-1848) sous laquelle  Chopin a vĂ©cu son temps parisien-français, et qui occupe une large partie du « PrĂ©ambule ». C’est en miroir de ce temps d’exil (pas si dĂ©sespĂ©rĂ©)  que D.Jameux fait se construire FrĂ©dĂ©ric , quelque part entre un « A nous deux maintenant » (Rastignac montrĂ© par Balzac Ă  Montmartre
) et la submersion par une « fureur de  soi » – insĂ©rĂ©e dans le titre du livre – , Ă  l’intersection du drame personnel et de l’indignation patriotique mĂȘlĂ©e » de mauvaise conscience. D.Jameux – qui fit  des Ă©tudes  de sociologie, Ă  cĂŽtĂ© de sa solide formation musicale – dĂ©veloppe sur « la loge de concert »( encore Balzac), la prostitution parisienne, la  « pianopolis » de la capitale, et varie fort plaisamment autour des « budgets » vestimentaires ou mobiliers de Chopin, Ă  sa façon dandy (les gants !) et heureux de se montrer ainsi. Cela vaut au lecteur-XXIe d’amusants et instructifs parallĂšles sur « les bobos de la vie parisienne au Square d’OrlĂ©ans », ou un  tableau de Chopin entre Journal des DĂ©bats et Charivari (« comme aujourd’hui entre Figaro et Canard EnchaĂźné »)


Le je en Il

Ainsi apparaĂźt la mutation du « je » en « il », sous l’ombrelle psychanalytique du Dr Freud (D.Jameux ne nĂ©gligeait nullement les grilles de lecture offertes par Sigmund
). Et bien  sĂ»r, on demeure en recherche sur « l’Eros chopĂ©nien », quitte Ă  rĂ©voquer en doute les « certitudes » sur le fameux « Je doute que ce soit une femme »,profĂ©rĂ© par FrĂ©dĂ©ric voyant pour la premiĂšre fois George. L’auteur, en miroir de Balzac, Flaubert ou Fromentin (l’échec amoureux, l’indĂ©cision sexuĂ©e), Ă©numĂšre et dĂ©crit « les sept femmes » qui ont accompagnĂ© FrĂ©dĂ©ric : la mĂšre, la sƓur, celle de l’émoi premier, (Constance, aux origines de la Fureur de soi ?), la fiancĂ©e (Marie), la maĂźtresse (Delphine), la groupie (Jane), et (surtout ?) la compagne (Aurore Dupin, (ci) Dudevant Baronne, George Sand
 On ne trouvera pas ici une «  vĂ©rité » mais des indications  sur  les composantes  homosexuelles de FrĂ©dĂ©ric, trĂšs « d’époque romantique », (avec son  cher ami Titus, et le moins connu Astolphe de Custine). Les titres  de la vie « in progress » sont amusants et significatifs : Comment FrĂ©dĂ©ric devint Chopin, Le Ventre de ma mĂšre, Elles, elles, ELLE, L’Isle Funeste (anti-Joyeuse donc, et donc majorquienne), le Quatuor des dissonances (jeux de chaises pas forcĂ©ment musicales entre  FrĂ©dĂ©ric, George  et ses « enfants » Solange bientĂŽt devenue jeune femme, et Maurice.

Carliste et révolutionnaire

Sans oublier un sujet-tabou, l’antisĂ©mitisme, ici  non idĂ©ologique mais tout de mĂȘme insistant si lui aussi « d’époque » .Ni la «lecture  politique » de l’exilĂ© Ă  Paris , et de citer une lettre de 1833 : « J’aime les Carlistes, je dĂ©teste les Philippards ; je suis moi-mĂȘme rĂ©volutionnaire », que souligne  le biographe Ă©voquant « l’habituel halo de fantasmagorie propre aux musiciens quand ils parlent politique », et dĂ©cryptant ici cette  triade chopĂ©nienne  en plein confusionnisme sur les autres et lui-mĂȘme


Horizons chimériques

Il y a constamment un regard subjectif de l’auteur, mĂȘme dans quelques  familiaritĂ©s du « comme on parle » au 3e degrĂ© qui peuvent amuser ou irriter (« le pote de Chopin, quel coup de poing en pleine gueule !, brut de dĂ©coffrage, c’est la dĂšche, bienvenue au club, s’installer au piano pour zyeuter le public  »). Les rĂ©fĂ©rences Ă  la culture humaniste –surtout  XXe – sont clins d’Ɠil d’une nature plus intĂ©ressante : « la lutte des classes en France »(pour citer et un rien corriger  Marx) ; un « glissement progressif du plaisir » ; les « horizons chimĂ©riques » (faurĂ©ens) pour le Nocturne op.62/1 ; « tout menace de ruine un jeune homme, il est dur Ă  apprendre sa partie dans le monde », citĂ© de Nizan, puis adaptĂ© de la  cĂ©lĂšbre 1Ăšre phrase d’Aden Arabie « j’avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel Ăąge de la vie »  ; l’axe Viennois, qui a Ă©tĂ© l’objet primordial des recherches et rĂ©flexions de D.Jameux : Freud, donc, Karl Krauss,Alban Berg (et la chĂšre Lulu)


Limer sa cervelle à celle d’autrui

Et plus en amont : « le Sturm und Drang », qu’on traduira façon  Visconti par « violence et passion » ; « l’humeur dĂ©pressive de Chopin Ă  Vienne II, dans le mĂ©diocre accueil que lui font cette fois les inconstants Viennois », (comme Paris II pour Mozart en 1778 !). Montaigne est appelĂ© en caution : « il faut frotter (et limer, ajouterons-nous, c’est encore plus joli !) sa cervelle Ă  celle d’autrui ». Et on se souvient  que l’auteur des Essais vantait une Ă©criture « par sauts et par gambades », ce qui semblerait assez bien dĂ©finir la « mĂ©thode » de notre  biographe, si on ne s’apercevait ensuite que la rigueur de la progression, artistement dissimulĂ©e, est  rĂ©elle.

Les Ɠuvres,l’Ɠuvre

Au titre des jugements subjectifs, quelques  partitions cĂ©lĂšbres que l’auteur n’aime pas, ainsi  la Polonaise op.40/1,  dite Militaire (« sa hĂąblerie insupportable, mĂ©chant morceau rĂ©dimĂ© par l’usage qu’en fit Wajda dans Cendres et Diamant »). Et des lazzi en direction de Berlioz, que « tout hĂ©rissait chez Chopin : comme l’auteur de ces lignes partage sa dĂ©testation, il ne peut que regretter hypocritement la surditĂ© de Chopin aux merveilles berlioziennes. » Mais bien sĂ»r, on s’attardera davantage aux « analyses » des partitions chopĂ©niennes que D.Jameux chĂ©rit particuliĂšrement, et sur lesquelles il porte un regard que sa propre Ă©criture sait enrichir de prĂ©cision et de sensibilité : Ballades,(« la 1Ăšre, le chef-d’Ɠuvre de rupture »),  Scherzi, les deux Sonates, les Etudes (« l’op.10,douze poĂšmes »),des Nocturnes,  les PrĂ©ludes( « Ce n’est pas une oeuvre c’est L’Ɠuvre »),  Barcarolle.

Un Journal Intime ?

Et les adultes avertis
  en musique trouveront dans les investigations sur la TonalitĂ© matiĂšre Ă  mieux saisir le parcours de Chopin. On pourra ĂȘtre intriguĂ© par l’apparition inattendue et dispersĂ©e de passages en italique, dont le 1er ( Ă  propos de la Fantaisie-Impromptu)  Ă©voque l’enfant-Jameux « sous l’Erard fatiguĂ©, aujourd’hui encore au centre de ma chambre, j’ écoute cette piĂšce que joue ma mĂšre, une fois entre mille ».  Cette « écoute amniotique » (qui rejoint celle du petit FrĂ©dĂ©ric en dessous du clavicorde jouĂ© par sa mĂšre Justynia, et dont plus tard la Berceuse transfigurera l’expĂ©rience-souvenir), prĂ©lude  aux autres pages d’un Carnet-Journal  Intime de notes Ă  dĂ©velopper, dont le biographe dit (un peu « jĂ©suite » ?) qu’ils sont « avant tout destinĂ©s à  l’auteur » 

Trois portraits et la vérité

Bien plus tard, il y aura «  trois portraits » essentiels : le fiĂ©vreux et gĂ©nial Delacroix, l’élĂ©gant Ary Scheffer qui veut cacher l’intĂ©rioritĂ©, le terrible daguerrĂ©otype de L.A. Bisson, tragĂ©die  de solitude comme eĂ»t pu la signer Nadar. Et vont rester  la maladie (« vieille servante de »), la mort. Ceux qui ont Ă©tĂ© proches de Dominique Jameux ne peuvent  s’empĂȘcher de penser que certaines pages du livre-biographie sont sans doute aussi miroir, certes totalement discret, mais hautement probable du chemin par lequel il aura fallu passer
 La relation du « mal dont il faut taire le nom » (au XIXe donc, la phtisie, et maintenant le cancer), le rĂ©cit d’un dernier voyage de Chopin dans « l’Isle Humide » (Angleterre), le retour Ă  Paris et l’installation Ă  Chaillot (« dĂšs que je vais un peu mieux, cela me suffit »), « une propĂ©deutique Ă  l’agonie (une contemplation  des espaces progressivement resserrĂ©s de la vie, avant d’en voir la forclusion progressive et impitoyable) », les « mĂ©decins qui ne savent que recommander le repos, le repos je l’aurai un jour – sans eux », l’humour en arme dĂ©fensive ultime.

Et enfin, « l’espace qui se referme, 17 septembre 1849 » . Le cƓur se serre, dans cette lecture Ă  double sens. Alors on « rejaillit en lumiĂšre », comme en Barcarolle, mais « le rythme balancĂ© ne sera pas celui du Nautonier qui va vers l’Ile des Morts ». Un  chapitre d’Epilogue rassemble bien la dĂ©marche vers « cette musique si neuve, si dĂ©routante, si prophĂ©tique
 dans son paysage tonal, son Ă©ternisation par le trille, son obsession de l’espace, cause et consĂ©quence de l’affirmation absolue du sujet
, un espace imaginaire qui  semble se confondre  avec le ciel. » Allons, lecteur, bonne traversĂ©e !

Livres, compte rendu critique. Dominique Jameux (1939-2015). Chopin ou la fureur de soi. Editions Buchet-Chastel, 2014.

Disparition de la compositrice Pascal de Montaigne

Disparition de la compositrice Pascal de Montaigne. On apprend la disparition de la compositrice Pascal de Montaigne, Ă  l’issue d’une longue et cruelle maladie combattue avec un trĂšs grand courage. Pascal de Montaigne, nĂ©e Ă  Lyon en 1932, avait suivi des Ă©tudes de violon auprĂšs de Michel SchwalbĂ©( GenĂšve), de piano, et de composition (Marcel PĂ©hu, organiste Ă  Lyon). De trĂšs lourds problĂšmes de santĂ© l’avaient ensuite Ă©cartĂ©e des activitĂ©s d’écriture, qu’elle avait pu reprendre seulement au dĂ©but des annĂ©es 1980. Puis une rencontre avait Ă©tĂ© dĂ©terminante pour la nouvelle orientation de son style (« l’imaginaire va s’ouvrir Ă  son monde sonore original, rĂ©fĂ©rĂ© en toute libertĂ© aux langages de la 2nde moitiĂ© du XXe ») : celle de LoĂŻc MalliĂ©, organiste, professeur de composition aux CNSM de Paris et de Lyon.
DĂšs lors un titre allait synthĂ©tiser la recherche de P. de Montaigne, en toute rigueur et opiniĂątreté : c’est Sarn, un roman trĂšs sombre de l’écrivaine anglaise Mary Webb qui fait resurgir « tout un monde lointain » d’enfance, de mots-conjurations, de paysages (les Ă©tangs du Forez comme ceux de l’Angleterre), de personnages violents ou tendres, d’une mĂ©moire Ă©nigmatique et douloureuse. P.de Montaigne construisit donc dĂ©sormais un espace instrumental « in progress », depuis Sarn I (piano seul) jusqu’à Sarn IX, dont sont Ă©galement tirĂ©es des versions « de chambre », et mĂȘme un opĂ©ra , « La MalĂ©diction de Sarn », que la compositrice n’aura pas eu le temps d’achever. Une telle structure et façon de « penser la musique » autour d’un axe quasi-obsessionnel n’est pas sans Ă©voquer l’effort de Jean BarraquĂ© autour de « La Mort de Virgile » de Hermann Broch

Le reste de cette Ɠuvre exigeante, austĂšre et resserrĂ©e rassemblait des Ɠuvres pour piano (Nocturnes, Noir, Blanc, Chine, Intermezzo, Variation), piano et violon (Une Fontaine Ă  Grenade, Une Marmotte en Hiver), et violon (IKS). Sarn I avait obtenu en 1999 le prix du Concours International de Composition Ă  Rome. P.de Montaigne avait Ă©tĂ© par ailleurs durant quinze ans PrĂ©sidente de l’Association qui gĂ©rait l’Ensemble instrumental lyonnais Les Temps Modernes.
Un disque consacrĂ© Ă  une partie des Sarn et Ă  des piĂšces pour piano avait paru (Ă©ditions Notissimo, 2001), un autre d’extraits de « la MalĂ©diction » (ed.Leduc, Fuzeau 2007), et il serait bon que soit repris en cd, l’essentiel de cette Ɠuvre au langage rĂ©solument moderne, qui dans un dramatisme sans tapage, a instaurĂ© une mĂ©taphysique musicale dont la source Ă©tait, selon Marcel Bitsch, Ă  rechercher en Debussy, Ravel et Berg


36Ăšme festival d’Ambronay : Du 11 septembre au 4 octobre 2015

Ambronay 2015 festival presentation classiquenews 2015Festival d’Ambronay (01), 36e Ă©dition: 11 septembre-4 octobre 2015. Sous l’invocation gĂ©nĂ©rale de « mythes et mystĂšres ».  Du 11 septembre au 4 octobre 2015, en quatre week-ends et des intervalles. « Approchez ! Laissez-vous en conter, petits et grands, curieux et passionnĂ©s de l’Etrange », dit la recommandation stĂ©rĂ©ophonique de cette 36e Ă©dition d’un Festival  Phare. Cette annĂ©e, c’est autour de quatre thĂ©matiques – le Roi-Soleil,chefs-d’Ɠuvre mystĂ©rieux, figures mythologiques, dĂ©clinaisons personnelles – que  se groupent les
 trĂšs nombreux concerts et manifestations de culture Ă  Ambronay. Essai d’un tour d’horizon en partant de l’Abbatiale
ogivale de ce festival Baroque.

La fable et le caché, dieux et Dieu

L’étymologie antique n’est pas coquetterie : elle nous guide en bien des labyrinthes, nous rappelant à  des « poteaux indicateurs » les directions que prennent ces mots qu’on emploie maintenant sans y prĂȘter attention
 Ainsi les deux que la Direction d’Ambronay ( Alain Brunet, le PrĂ©sident ; Daniel Bizeray, le Directeur GĂ©nĂ©ral) a choisis pour sous-titrer son Ă©dition 2015 : « mythes et mystĂšres »  Le mythe, c’est la fable, le rĂ©cit, l’histoire, puis l’approfondissement de l’individuel pour aller vers une dimension universelle. Le mystĂšre : ce qui est cachĂ©, peut-ĂȘtre parce que  dĂ©fendu par les dieux, et que l’on peut feindre d’organiser en laissant dans l’ombre les intentions du culte (MystĂšres d’Eleusis
), ou mĂȘme chez les adeptes d’un Dieu unique, ce en quoi un tel Dieu se dĂ©robe Ă  la connaissance (Deus absconditus, Dieu cachĂ©, dira Pascal)
 Et le Baroque dont Ambronay a fait son lieu gĂ©omĂ©trique se situe bien dans l’ Histoire europĂ©enne entre Renaissance – retour Ă  la civilisation antique, recherche d’une voie moderne que vont condamner les guerres de religion – et RĂ©volution, qui ouvrira aussi bien sur le dĂ©senchainement de la conscience en face des dogmes monarcho-religieux que l’ exaltation d’un moi romantique poursuivant son « chemin vers l’intĂ©rieur ».

Change et Protée

Mais alors, entre ce XVIe et ce XVIIIe finissants, pourquoi une doctrine esthĂ©tique qui privilĂ©gie ce qu’on nomme le change (changement), l’illusion, l’instabilitĂ©, l’éloquence des formes mouvantes et captivantes des sens ? C’est que – du moins et surtout dans les pays catholiques- les pouvoirs ont dĂ©cidĂ© d’adopter la thĂ©ĂątralitĂ© comme arme  (plastique, musicale, poĂ©tique) contre la rĂ©flexion (rĂ©formĂ©e) sur les textes, en particulier aprĂšs le Concile de Trente (2e tiers du XVIe), l’imaginaire paradoxalement encouragĂ© contre la rigueur d’un ordre –classique, si on veut -



 pour un Roi-Soleil, du berceau à la tombe

louis-XIV-celebrations-2015-tricentenaire-mort--451Le 1er thĂšme 2015 – mythe du Roi-Soleil – se situe donc bien Ă  la jonction de ces tensions que l’évolution de la France au cours du XVIIe illustre. Au fait, Louis le Magnifique, vous le prĂ©fĂ©rez bĂ©bé ? alors ne manquez pas –une recrĂ©ation mondiale, par le Galilei Consort de Benjamin ChĂ©nier – la Messe pour la naissance du Grand Dauphin, alias p’tit Louis-1638, commandĂ©e par Louis XIII au VĂ©nitien Giovanni Rosetta. Un Louis qui devenu grand (bon guitariste,  fou de danse) devra beaucoup – esthĂ©tiquement – Ă  un autre immigrĂ© italien, il signor Gian Battista Lulli : l’aĂźnĂ©, grand humaniste et ami protecteur de l’esprit ambronaisien, Jordi Savall Ă  la tĂȘte  de son
mythique Concert des Nations, lui rend hommage, ainsi qu’à Rameau, Purcell et Boccherini. Puis il y a le guerrier, conquĂ©rant (et souvent metteur Ă  sac) de l’Europe, glorifiĂ© par le mĂȘme Lulli dans son Te Deum de 1677, cĂ©lĂ©brant en fait le baptĂȘme de son  fils, parrainĂ© par le Souverain ; (c’est en le dirigeant dix ans plus tard que le povero  Signor se donna le coup de canne fatal porteur de gangrĂšne
)

Je te viens voir pour la derniĂšre fois

Et aussi le mĂȘme hymne militaire par M.A.Charpentier, dit plus tard de l’Eurovision au temps si lointain oĂč les « étranges lucarnes » s’indicativaient  de son leit-motiv
 par Le PoĂšme Harmonique de Vincent Dumestre (un des ensembles mythiques de la 3e gĂ©nĂ©ration baroqueuse). Et puis mĂȘme le Soleil (« ce sacrĂ© Soleil dont je suis descendu », disait la coupable PhĂšdre racinienne) s’éteint aprĂšs 54 ans de rĂšgne : en 1715, « Soleil, je te viens voir pour la derniĂšre fois » (encore  PhĂšdre),  le hĂ©raut  baroque de l’Ostentation (le Grand Paon, que le mythique livre de J.Rousset mettait en dialogue avec  l’enchanteresse CircĂ©)lĂąchait prise, aprĂšs une vieillesse rangĂ©e en cagoterie morose. Franco Fagioli l’Argentin – « la voix-soleil » -, rĂ©vĂ©lĂ© par Ambronay, rend cet ultime hommage (1715-2015) via Lulli et Haendel, accompagnĂ© par l’Orchestre de Chambre de BĂąle .

Le Wanderer  par amour d’Euridice

1865 Machard Jules, OrphĂ©e aux EnfersDans l’histoire des Mythes hĂ©ritĂ©s de l’AntiquitĂ©, le plus touchant et troublant ne revient-il pas Ă  celui d’OrphĂ©e ? Et pas seulement pour les musiciens dont le chanteur thrace est devenu une sorte de Saint Patron (diraient les chrĂ©tiens).Mais surtout parce qu’à travers les variantes de l’OdyssĂ©e OrphĂ©enne, beautĂ©, dĂ©fis Ă  l’ordre « divin », amour fou pour la femme prisonniĂšre, hĂ©roĂŻsme du wanderer  amoureux aux enfers, et  cruautĂ© des Puissants (ceux d’en-haut, les Ouraniens, ceux d’en-bas, les Chtoniens, selon la mise en catĂ©gorie des Grecs), chacun, spectateur ou lecteur, ressent que cela  parle vie et menaces de perte  à « l’ĂȘtre pour la mort » que nous sommes tous. Naissance de l’opĂ©ra aussi, en Italie, pour l’Europe et au-delĂ , avec  Peri, Caccini et Monteverdi : c’est ce qu’illustrent Scherzi  Musicali et le couple  Euridice (Deborah Cachet)- Orfeo (Nicolas Achten, qui dirige et s’accompagne au thĂ©orbe), en y ajoutant Rossi, Merula, Sartorio et Falconiero.

Alarcon_portrait_oblique_250Le grand dĂ©couvreur argentin (naguĂšre dĂ©couvert par Ambronay), Leonardo Garcia Alarcon nous emmĂšne avec sa Cappella Mediterranea  et trois chanteuses (A.Reinhold, G.Bridelli, M.Flores) du cĂŽtĂ© de chez Cavalli, immense auteur d’opĂ©ras (dites 33 !) « explorateur sans Ă©gal des passions amoureuses ». Et si vous Ă©chappez ici Ă  l’inc
.(complĂ©tez l’adjectif convenable) OrphĂ©e aux Enfers d’Offenbach, vous pouvez en revanche  faire raconter Ă  vos enfants le Voyage dotĂ© d’ happy end, grĂące Ă  J.P.Arnaud, le hautboĂŻste fondateur-directeur de Carpe Diem, avec marionnettes, thĂ©Ăątre d’ombres et musiciens du ThĂ©Ăątre  sans Toit. Version dĂ©risoire et dĂ©ridante de la mythologie  par l’écrivain XVIIe Scarron,baroque-burlesque français ( qui fut le premier mari de Madamede Maintenon,ultĂ©rieure et gardienne de la vertu trĂšs catholique de son Louis XIV revenu aux  bĂ©nitiers ), un Typhoo  relookĂ© par Arnaud Marzorati et sa trĂ©pidante Clique des Lunaisiens.

Selon Saint Marc, Alessandro Striggio, Nicola Haym

Revenons au plus sombre,en tout cas, sans (trop de) soleil : ce sont « chefs-d’Ɠuvre mystĂ©rieux », longtemps remisĂ©s Ă  l’arriĂšre-plan. Ainsi, la surprise peut venir encore de
Johann-Sebastian Bach, dont vous n’ignorez pas qu’il Ă©crivit aussi une Passion selon Saint Marc, patchwork du dĂ©but des Thirtheen XVIIIe, (de 1731 Ă  1744), dont « la seule copie connue brĂ»la » pendant la Guerre de Six ans (la 2nde mondiale, bien sĂ»r), mais dont la rĂ©apparition du livret en  Russie a inspirĂ© l’organiste F.Eichelberger puis le chef Israelien Itay Jedlin pour une version intĂ©grale-reconstituĂ©e  de la partition « perdue », ici donnĂ©e par le trĂšs internationaliste Concert Etranger. Et aussi, ĂȘtes-vous certain que « les grandes pages chorales de Vivaldi Ă©taient Ă©crites pour voix fĂ©minines » ? Geoffroy Jourdain en tout cas le pense et le fait rĂ©aliser par les chanteuses  de ses Cris de Paris, rebaptisĂ©es  Orphelines des Ospedali (HĂŽpitaux) de Venise. Retour  à  Monteverdi  via un Striggio pĂšre du librettiste d’Orfeo (1607), qui fut aussi compositeur, notamment d’une « Messe Ă  40 voix indĂ©pendantes, d’un gigantisme et d’une sensualitĂ© inouĂŻs »,  (tiens, comme celle plus connue de l’Anglais Tallis), qui « disparut mystĂ©rieusement pendant quatre siĂšcles ».

C’est un autre grand redĂ©couvreur, HervĂ© Niquet qui la confie Ă  son Concert Spirituel, et lui adjoint d’autres  oeuvres de Monteverdi, Corteccia et Benevolo. Et puisqu’on parle librettistes, voici « dans l’ombre du gĂ©ant Haendel », l’un de ses inspirateurs de rĂ©cits opĂ©ratiques, un  Nicola Francesco Haym, qui ne mĂ©rite certainement pas la mise Ă  l’oubli, et dont certaines piĂšces instrumentales et arias s’entrelacent Ă  celles de Georg-Friedrich (L’Allemand puis Italien et enfin Anglais
) grĂące au travail de l’ensemble Aura Rilucente.

Les Ă©toiles et le scintillement hivernal

4e catĂ©gorie retenue par Ambronay : « dĂ©clinaisons personnelles des artistes autour de Mythes et MystĂšres ». Les Surprises (L.N.Bestion de Camboulas) explorent le versant chrĂ©tien de mĂ©ditation  sur vie et mort, Ă  partir  du finalement mystĂ©rieux H.Biber, surprenant Allemand fin XVIIe (ses Sonates du Rosaire
), et d’autres contemporains ou successeurs de Biber, en y joignant la recherche du jeune F.Brennecke sur la notion de chaconne
 Le 15e Quatuor de Schubert est-il mythique, en son ampleur de Winterreise dans le tremolo du froid glacial qui va vers l’inconnu ? Le Quatuor Terpsychordes  qui l’interprĂšte lui adjoint en crĂ©ation mondiale un 4e  op.54, (« mythes et mystĂšres »), de la compositrice française Florentine Mulsant. C’est rappeler la vocation permanente d’Ambronay : prolonger le Baroque jusqu’au-delĂ  de ses frontiĂšres historiques ou gĂ©ographiques. Ici donc F.Mulsant, et F.Brunnecke. »Au dessous des Ă©toiles », les polyphonies et madrigaux du groupe Voces Suaves  (F.S.Pedrini) organisent la rencontre quelque part dans l’espace-temps  des mĂ©taphysiciens baroques ou renaissants (Vittoria, Gesualdo, Palestrina, Monteverdi) et des XXIe Thierry PĂ©cou, Silvan Loher et Joanne Metcalf. Et revenons vers  le mystĂšre du temps bi-polaire (baroque errant et classique canalisĂ©) de Louis XIV, avec son compositeur de la Chapelle Royale, Henry du Mont, dont on ne jouait naguĂšre qu’une Messe, et qui se rĂ©vĂšle maintenant « inventeur du grand motet Ă  la française, cette forme qu’il porte immĂ©diatement Ă  des sommets stupĂ©fiants » : c’est le jeune et trĂšs lancĂ© ensemble Correspondances (d’origine lyonnaise, via le CNSMD) qui  explore ce MystĂ©rium, sous la direction de SĂ©bastien DaucĂ©, son chef fondateur.

Orient-Occident

L’intemporel  fado, porteur de la mĂ©lancolie lusitanienne de « saudade », surgit dans MistĂ©rios de Lisboa (Duarte) ; dans Contar,Cantar, les polyphonies ibĂ©riques de la Seconda Pratica  (l’ensemble s’est donnĂ© un titre monteverdien)remontent Ă  travers XVe,XVIe et XVIIe les chemins de la mĂ©moire, pour interroger « la vĂ©ritĂ© fantasmĂ©e du passé »(musical et psychologique). Selon l’esprit d’autres Correspondances analogues Ă  celles que reconstruit l’esprit de Jordi Savall, un trio baroque (luth de T.Dunford, clavecin de J.Rondeau)et oriental (percussions de K.Chemirani, « rĂ©vĂ©lation de rĂ©centes  Victoires, donne vie Ă  une toccata aux fragrances de jasmin,parsemĂ©e d’improvisations et de rythmes endiablĂ©s ». Et encore voici Aashenayi,(qui signifie en Persan : rencontre), en terre ottomane et sĂ©farade du temps de Soliman  le Magnifique, par le Canticum Novum (Emmanuel Bardon)
.

Ambronay ou Avignon ?

Ou sans rattachement trop cataloguĂ© aux thĂ©matiques (foin du tiroir Ă  compartiments Ă©tanches, proclame tout le baroque d’hier et aujourd’hui !), mais baignant aussi en mythe et mystĂšre : la Messe en si de J.S.Bach par le Collegium 1704 de Vaclav Luks, quatre cantates sacrĂ©es (BWV 4,153,156 et 159) avec le Banquet CĂ©leste de Damien Guillon,  l’énigmatique King Arthur de Purcell relu par le si imaginatif Jean TubĂ©ry (La Fenice, Vox Luminis), le Dixit Dominus de Vivaldi par le mĂȘme Ghislieri Choir de G.Prandi qui honora le Dixit de Haendel, et insiste ici sur les Ɠuvres sacrĂ©es de Galuppi,  et l’ancĂȘtre toujours en fleurs polyphoniques des ZartsFlo (W.Christie pour les intime)s, ici dirigĂ© par Paul Agnew, dans des Madrigaux de  Monteverdi.  Et puis ne pas oublier les anniversaires, tel  le 10e du label-disques d’Ambronay (plus de 50 titres et de 100.000 exemplaires vendus), le festival interne eeemerging (jeunes ensembles Ă©mergeants europĂ©ens)qui persiste et signe en son engagement, les spectacles en rĂ©sidence future proposĂ©s par l’AcadĂ©mie EuropĂ©enne,  formules toniques du Chapiteau, les afters, les visites patrimoniales, les « mises en oreilles », confĂ©rences
 Bref, tout un monde pas si lointain de Lyon et Ailleurs. Ou pour oser la formule-maison cependant laissĂ©e dans l’interrogatif : « Ambronay, Avignon de la musique baroque ? » 

Ambronay 2015 festival presentation classiquenews 2015Ambronay (01), 36e Ă©dition du Festival  Baroque. Du 11 septembre au 4 octobre 2015, quatre week-ends et leurs intervalles. Environ 30 concerts Ă  Ambronay (Abbatiale, Tour des Archives, Chapiteau, Salle Monteverdi, Parc
), AmbĂ©rieu, Lagnieu, Jujurieux, Bourg-en-Bresse (01),Lyon. Renseignements, rĂ©servations : T.04 74 38 7404 ; www.ambronay.org

Compte rendu, opĂ©ra. ChorĂ©gies d’Orange. Giuseppe Verdi , Il Trovatore. Samedi 1er aoĂ»t 2015. ONF, chƓurs et solistes, direction B. de Billy ; mise en scĂšne, Ch.Roubaud

VERDI_402_Giuseppe-Verdi-9517249-1-402Verdi est sans doute le compositeur dominant (en nombre d’ouvrages reprĂ©sentĂ©s) l’histoire des ChorĂ©gies, et 2015 offre sous le Mur Romain une reprise du Trovatore, cet opĂ©ra dont le rĂ©cit dramaturgique rend perplexe si la musique emporte d’enthousiasme. C’est justement la direction trĂšs subtile  de Bertrand de Billy qui mĂšne le jeu, au-delĂ  d’une mise en scĂšne inventive-mais-sans-trop de Charles Roubaud, et permet à  Hui He, Roberto Alagna et Marie-Nicole Lemieux  d’exalter leur chant verdien.

 Mur et Limes d’hier et aujourd’hui

Ah le Mur d’Orange ! (Et celui-lĂ  ne « repousse » pas, suivez mon regard vers les antiques « limes » type Hadrien ou Muraille de Chine , sans oublier les modernes surĂ©quipĂ©s-flingueurs, style Berlin-89, filtre-hispanique d’Etats Unis, et collier de perles-israĂ©liennes  en terre de Palestine)
 Ah les fins d’aprĂšs-midi incertains, oĂč malgrĂ© la mĂ©tĂ©o locale si sophistiquĂ©e on craint jusqu’au dernier moment quelque orage  qui n’ait un remords, Ă  moins que ce fou de mistral ne se lĂšve car longtemps il n’a de (bonne) heure pour s’aller coucher
 !  En cette soirĂ©e du 1er d’aoĂ»t, la canicule ayant fait courte relĂąche, c’était  idĂ©al : pas de nuit torride, plus de peur d’averse attardĂ©e, juste un soupçon de brise fraĂźche (et en observant bien les bases du podium, on y pouvait  saluer  le courage des deux  jeunes femmes en situation de suppliantes antiques qui, du bras droit ou gauche douloureusement  tendu, tenaient chaque page tournĂ©e par le dieu-chef), en somme le meilleur  d’une soirĂ©e ChorĂ©gies.

Anthropologie du spectacle d’opĂ©ra 

Il est vrai aussi  que dans la conque des gradins adossĂ©e Ă  la colline on se sent agglomĂ©rĂ© d’esprit sinon de corps Ă  un public de huit mille Ăąmes (comme on dit), et donc parfois un peu emprisonnĂ© par la spontanĂ©itĂ© souvent intempestive de certains  spectateurs d’opĂ©ra qui, parmi la nĂ©buleuse MĂ©lomane, mĂ©riteraient  une Ă©tude anthropologique trĂšs particuliĂšre. Je me souviens qu’à l’orĂ©e des annĂ©es 70, quand Ă  Lyon Louis Erlo voulait imposer (tenace,  il y arriva) son Ă©thique d’OpĂ©ra Nouveau (donc le XXe mais aussi le Baroque dans tous leurs Ă©tats), ce moderniste architecte de(s)LumiĂšres raillait le lobby d’une « ClientĂšle du souvenir » qui lui menait la vie dure  en Triple Alliance avec les Fan-clubs wagnĂ©riens  et  les AddictĂ©s du contre-ut. Et des T.(roubles) O.(bsessionnels) C.(ompulsifs), dieux savent que cela  subsiste dans les Maisons d’OpĂ©ra fermĂ©es ou Ă  ciel ouvert. Une part du public –d’ailleurs peu intĂ©ressĂ©e par tout autre art que « lyrique »,  sacrifie
parfois  la continuitĂ© d’une pensĂ©e musicienne  au dĂ©versoir de l’enthousiasme (ou son contraire), air par air, performance vocale par exploit calibrĂ©, comparaison mĂ©caniste par Ă©chelle routiniĂšre des valeurs
 Telle vocalise imparfaite ou simplement laborieuse peut y entrainer  protestation borderline grossiĂšre, telle interprĂ©tation techniquement adĂ©quate mais sans rayonnement scĂ©nique susciter la tempĂȘte des bravos, ainsi qu’on le vĂ©cut ici Ă  propos de Roberto Alagna et de George Petean.

PrĂ©sence d’un dĂ©miurge musicien                      .

Alagna Roberto-Alagna-350Mais revenons aux faits, justement d’aprĂšs une conception  dramaturgique plus complexe, telle que  celle dont nous avions indiquĂ© la lecture  dans l’article d’Alberto Savinio. Il est exact et dĂ©terminant que la trame du rĂ©cit-livret, fort bourrĂ©e d’invraisemblances et tarabiscotĂ©e,  tient comme support d’un parcours oĂč le mĂ©lodrame se nourrit d’une  rhĂ©torique exaltĂ©e des passions amoureuses, « patriotiques »,guerriĂšres, familiales. Et peut tout emporter dans son torrent, pourvu qu’une paradoxale unitĂ© y impose sa loi du visible et de l’audible. On songe donc d’abord Ă  celle-lĂ  pour juger de la beautĂ© d’ensemble. Ici pourtant, c’est celle-ci  qui prime, enveloppe et ne quitte plus. GrĂąces en soient rendues Ă  celui qui se fait dĂ©miurge sans tonitruer ou gesticuler, Ă©meut sans larmoyer. Bertrand de Billy a un sens magnifique des volumes sonores, des grandes lignes qui armaturent un discours tantĂŽt hĂ©roĂŻque,  tantĂŽt attendri  jusqu’au plus profond, voire inattendu, de l’intime. Il rejoint ainsi – mais a-t-il lu ces textes du grand  Savinio ?- les intentions prĂȘtĂ©es Ă  Verdi devant le livret rĂ©ellement lyrique de Cammarano, adaptateur de l’Espagnol  Guttierez : « moins livret d’opĂ©ra que texte d’oratorio, ce qui a permis au compositeur de crĂ©er une libre succession de tableaux sonores
 Verdi, toujours avare de polyphonie, est particuliĂšrement Ă©conome de notes, il faut le traiter avec la mĂȘme dĂ©licatesse, la mĂȘme prudence qu’une statue exhumĂ©e dans des fouilles. »

MĂ©lodies de timbres

En effet,  Bertrand de Billy conduit le bel et  dĂ©licat Orchestre National de France selon la maxime novalisienne, « le chemin mystĂ©rieux mĂšne Ă  l’intĂ©rieur » : non qu’il nĂ©glige les « scĂšnes musicales d’action », voire de tumulte   constituant la part qui dans cet opĂ©ra de mouvement demeure « premier »(et plus Ă©vident) « moteur ». Mais on sent que l’attirent encore davantage ces moments prĂ©cieux (acte I, sc.2, 3 ; acte II, instants de la 4 ; acte III, moments de la sc.4 ; acte IV, sc.1), oĂč une esthĂ©tique de l’attente, de la suspension du temps (les choeurs de religieuses et de moines) puis  de la menace dĂ©voilent  une poĂ©sie (du) nocturne. Et oĂč on croit entendre surgir le prĂ©-Ă©cho d’une « mĂ©lodie de timbres » (ah les magnifiques sonoritĂ©s des bois, les murmures des cordes !) qui eussent pu faire dire Ă  Schoenberg : Verdi  le progressiste ! Il en va de mĂȘme dans ce qui est bien mieux qu’un accompagnement instrumental des airs et des ensembles, une maniĂšre pour les solistes vocaux d’approfondir leur rĂŽle, et d’en ourler l’ombre projetĂ©e par la lumiĂšre et la violence mĂȘmes.

Naturalisme, poésie et rantanplan

On ne voit  pas de contradiction trop  fondamentale entre cette vision oĂč le mystĂšre ne s’absente pas et ce qui est donnĂ© Ă  voir par la mise en scĂšne de Charles Roubaud,  assez  efficacement partagĂ©e entre l’évocation d’hier et les ouvertures sur un proche d’aujourd’hui, l’action collective et le repliement plus Ă©conome sur duos, trios et quatuors oĂč rayonnent  d’abord les vocalitĂ©s affrontĂ©es. Ainsi lui sait-on grĂ© de « concentrer » le 4e  Acte dans un quasi-huis clos de prison, sans les dĂ©bordements de chĂątiments et punitions  qui sont seulement suggĂ©rĂ©s « derriĂšre les portes », et en se servant d’une façon plus gĂ©nĂ©rale de « la matiĂšre noire » en fond de scĂšne, Ă  l‘aide minimaliste du plan diagonal trĂšs ombreux, quitte Ă  « autoriser » en contrepoint fugitif de la musique  une frĂ©missante vidĂ©o d’arbres dans le vent (Camille Lebourges). CĂŽtĂ© naturaliste, on pouvait d’emblĂ©e tout craindre, avec l’installation prĂ©paratoire d’une chambrĂ©e oĂč les gardes du palais d’Alifiera  font bataille de polochons  et dĂ©ambulent en « marcel » (« sous » le mystĂ©rieux roulement de timbales de l’ouverture !). D’ autres scĂšnes plus proprement rantanplan  qui suivront (avec, dit Savinio, « certains roulements inutiles de timbales, certaines harmonies misĂ©rables, certains unissons de fer blanc ») appellent l’irrĂ©sistible formule de ClĂ©menceau : « la musique  militaire est Ă  la musique ce que la justice militaire est Ă  la justice » 

Les guerres civiles

Jusque dans l’habillement, on croit comprendre  que C.Roubaud a voulu chercher des « correspondances » d’Histoire entre XVe et XXe, via l’évocation probable du temps de la Guerre Civile : mais outre que les casquettes plates et les calots ont Ă©tĂ© employĂ©s – si on regarde les photographies d’époque -  aussi bien chez les rĂ©publicains que dans le camp franquiste, il faudrait que cela repose sur une interprĂ©tation moins improbable  du « conflit de succession Ă  la couronne d’Aragon » : des « prĂ©-fascistes » figurĂ©s par les troupes de la famille de Luna et des « plus sympathiques », soutiens du « Comte d’Urgel », intĂ©grant des partisans bohĂ©miens (alias tziganes), faction de  « rebelles » Ă  la tĂȘte de laquelle  Manrico semble avoir Ă©tĂ© (ou s’ĂȘtre) placĂ©. Comprenne qui  pourra s’y retrouver en cette (fausse ?) bonne idĂ©e de modernisation, que d’ailleurs je force peut-ĂȘtre sans autorisation, faute d’explication sur  les intentions portĂ©es par le livre-programme ! En tout cas, le meilleur d’une mise en scĂšne rĂ©aliste et bien vivante se donne Ă  voir dans les montagnes de Biscaye, grĂące Ă  un cortĂšge bohĂ©mien haut en couleurs et fort bien jouĂ©-chantĂ©-dansĂ© (l’enfant au premier plan) par les trois ChƓurs d’Avignon, Nice et Toulon.

Un BohĂšme romantique et son rival de caserne

Tiens, le seul interprĂšte qui Ă©chappe Ă  cette remise en costumes « historique» dĂ©calĂ©e, c’est le TrouvĂšre, qui avec sa chemise ouverte paraĂźt plutĂŽt sorti d’une BohĂšme
 romantique. Roberto Alagna a gardĂ© sa triomphante jeunesse, vaillante dans les dĂ©cisions et les rĂ©alisations du combat individuel ou collectif,  «prĂ©paré » subtilement de l’espace extĂ©rieur,  mais si ardent  avec  la belle Leonora,  et d’une tendresse bouleversante avec sa  « mĂšre » Azucena. L’engagement scĂ©nique et vocal est superbe, on y  prend des risques (dont parfois un Ă©clat virtuose- dont Verdi aurait dĂ» se dispenser !- fait
heureusement les frais ) pour imposer la noble image d’un chanteur-et-acteur jamais lassĂ© ou guidĂ© par la routine, en somme un GĂ©rard Philipe du lyrique. Et le contraste est ravageur avec le rival Luna (George Petean), dont certes on ne  contestera pas  la compĂ©tence musicale (nous ne disons pas forcĂ©ment: musicienne), mais qui au dĂ©but ressemble Ă  un scrogneugneu de ligne Maginot pour se mettre ensuite Ă  Ă©voquer tout bonnement celui que le surrĂ©aliste G.Limbour nommait  « le cruel satrape fessu », alias Francisco Franco. Histoire de se faire mieux dĂ©tester ? Et dire que la bio nous Ă©voque sans rire les dĂ©buts de cet artiste roumain en 
Don Giovanni, mille e tre volte impossibile identificazione (Ă  moins qu’il n’ait mutĂ© depuis vingt ans !)…

L’irrĂ©mĂ©diablement seul des hĂ©ros verdiens

Une telle erreur de casting (puis de travail sur le terrain) a Ă©videmment le « mĂ©rite » de faire rejaillir les protagonistes de la tragĂ©die, non seulement donc Manrico mais avant tout l’obscur et frĂ©nĂ©tique objet du dĂ©sir « lunesque », une Leonora, figure de la puretĂ© aimante jusqu’au sacrifice  au dĂ©but masquĂ© en  trahison. Hui He, peut-ĂȘtre initialement  un peu rĂ©servĂ©e – mais qui n’aurait crainte et tremblement  Ă  ses dĂ©buts devant le Mur ? -, Ă©panouit ensuite une grande vision du rĂŽle, elle vraiment musicienne, et entrant sans vanitĂ© virtuose – au contraire, une humilitĂ© supĂ©rieure -  dans ce que l’excellent « priĂšre d’insĂ©rer » du programme confiĂ© Ă  Roselyne Bachelot nomme « l’irrĂ©mĂ©diablement seul »  des hĂ©ros verdiens, leur confrontation  aussi  avec  « l’atmosphĂšre nocturne et malĂ©fique, oĂč tourments et passions rĂ©sonnent en nous avec  une force Ă©trange ». La part d’ombre, elle, affleure et en quelque sorte  s’épanouit dans le tragique – voix grave, Ă©clats de fureur, sentiment rendu lisible du destin – dont  Marie-Nicole Lemieux conduit avec  admirable rigueur mais abandon Ă  cette injustice qu’écrivent les « mĂ©chants » sous la dictĂ©e de LĂ -Haut.

On y ajoute les interventions fort justes  des interprĂštes « adjoints » au rĂ©cit (Ludivine Gombert, Nicolas TestĂ©, Julien Dran, Bernard Imbert), et on amasse la mĂ©moire d’une soirĂ©e  certes sans « rĂ©volution » scĂ©nique, mais dont le « chant gĂ©nĂ©ral » invite Ă  l’approfondissement  pour mieux rejaillir, comme Ă©crit Savinio, « en affectueuse apothĂ©ose, vers la poĂ©sie extraordinaire d’un tel opĂ©ra ».

ChorĂ©gies  d’Orange. Giuseppe Verdi (1831-1901), Il Trovatore. Samedi  1er aoĂ»t  2011. Orchestre National  de France, ChƓurs, solistes sous la direction de Bertrand de Billy. Mise en scĂšne de Charles Roubaud.

ArdĂšche (07). 17Ăšme Festival Cordes en Ballade, 2-14 juillet 2015

ArdĂšche (07). Festival des Cordes en Ballade, du 2 au 14 juillet 2015. 17e Ă©dition de ce festival « itinĂ©rant » sur un dĂ©partement aux portes du domaine mĂ©diterranĂ©en. En 2015, le thĂšme revient Ă  l’Europe Centrale, exaltant le rĂŽle « alla zingarese » de musiciens interprĂštes et  compositeurs qui inspirĂšrent et inspirent tant d’Ɠuvres et d’actions depuis plusieurs siĂšcles. Hommage tout particulier, en ces deux semaines, est rendu au grand Hongrois Giorgy Kurtag.

 

 

Un fleuve


cordes-en-ballade-2015-ardecheLe RhĂŽne-fleuve-dieu, c’est bien connu  dans l’hexagone, et ça finit par rejoindre la MĂšre MĂ©diterranĂ©e, avec 800 petits  kilomĂštres de parcours. Mais le Danube ? Quelle  drĂŽle  d’idĂ©e, ne partant mĂȘme pas de la citadelle glaciaire alpine comme son collĂšgue, d’aller se jeter dans la Mer Noire, 2.850 kms. plus Ă  l’est. ! Qui plus est, aprĂšs avoir traversĂ© quatre pays(Allemagne, Autriche, Hongrie, Roumanie), tandis que son rival n’est qu’helvĂ©tico-français. Allez, mĂ©lomanes, ce sera tout pour les rĂ©visions-rattrapage de juillet, et on le rappelle  parce que les Cordes ardĂ©choises se balladent cet Ă©tĂ© non vers la MĂ©diterranĂ©e, voire comme en 2014 en traversant l’Atlantique vers l’AmĂ©rique Latine, mais en Europe Centrale et Orientale.

 

 


et un train

Encore que l’édito ne parle pas navigation fluviale, mais rythme lancinant-ferroviaire d’Orient-Express, train Paris-Vienne-Constantinople  lancĂ© sur les interminables rails en 1883 (tiens, l’annĂ©e de Wagner Mort Ă  Venise) et demeurĂ© mythique aussi Ă  cause des Ă©crivains qui l’empruntĂšrent, TolstoĂŻ, Hemingway, Kessel, Agatha Christie (un certain « Crime de l’O.E. »), et  aussi pour le retour – 1938- vers une mort Ă  Londres dĂ©robĂ©e Ă  l’Ɠil cruel des Nazis, Freud guidĂ© par son Antigone de fille, Anna


 

 

Les Messages de Gyorgy Kurtag

Cordes en ballade propose donc « des paysages musicaux fabuleux, dans le cadre d’une Ă©dition mĂ©tissĂ©e, Ă  la rencontre des esthĂ©tiques, des histoires et des imaginaires de l’ Europe Centrale. C’est  le sens de cet Alla Zingarese choisi pour intituler le pĂ©riple de 2015 :une piĂšce Ă©crite par Brahms dans le style tzigane introduit Dvorak, Bartok, et des musiques classiques, populaires,folkloriques, klezmar, tziganes. » Symbole des Ă©critures contemporaines auxquelles le Quatuor Debussy est si attachĂ©, l’édition  est sous le signe de l’immense  Gyorgy Kurtag, digne successeur en son pays de Bela Bartok. Immense par l’inspiration, et pourtant, en adepte de la pensĂ©e webernienne, capable de concentrer ses intuitions dans les petites formes : en tĂ©moignent dans ses Ɠuvres de musique de chambre, les Microludes, les JatĂ©kok (petits miroirs-jeux  pour les enfants), ou mĂȘme rĂ©unis en cycle, les courts poĂšmes-Messages  de feu Demoiselle Troussova. Mais cette Ă©criture peut  aussi s’imprĂ©gner de ce qui inspira si  constamment Bartok et Kodaly, le folklore et le chant de cette mosaĂŻque qui a nom Europe Centrale


Le Quatuor Debussy avait reçu des conseils de G.Kurtag, au CNSM de Lyon : ils vont donc pouvoir transmettre des
Messages de ce maitre humaniste, qui est au programme de quatre concerts : des Jelek pour violon puis alto(dans le cadre des Festins de Brahms), des hommages en quatuor au Renaissant Jacob Obrecht et au fondateur du Quatuor Lassalle, Walter Lewin, « les mystĂ©rieux Aus der Ferne »(le Lointain cher Ă  l’imaginaire romantique, un Officium Breve dĂ©diĂ© Ă  Webern et au Hongrois Andreae Szervansky.

 

 

Le Prince Lakatos

Vous avez dit : tzigane ? Ce peuple libre aurait-il sinon dieu, du moins maĂźtre, que le dossier de presse l’appelle « prince des tziganes » ? Mais la dĂ©nomination est esthĂ©tique, bien sĂ»r, pour un Roby Lakatos, « dĂ©mon  du violon,rare type de musicien universel, et d’ailleurs issu (nĂ© en 1965) d’une lĂ©gendaire lignĂ©e de violonistes tziganes remontant Ă  Janos Bihari.DĂšs l’ñge de 9 ans, il a Ă©tĂ© « violoniste  dans  un ensemble gitan, puis est « entrĂ© en classique » au Conservatoire Bartok de Budapest, et lĂ  bientĂŽt 1er Prix de violon classique. Ensuite fondateur  d’un groupe qui fera  le  tour du monde,il joue aussi bien avec Herbie Hancok ou Quincy Jones que Maxim Vengerov, et Yehudi Menahim l’a constamment  admiré Dans la cour d’Aubenas, le voici  en dialogue avec les Debussy et l’Orchestre Nouveaux Talents SPEDIDAM (Dvorak, Monti, Bock), puis il s’élance avec son Ensemble  R.L., pour une carte blanche en sa « Passion », tzigane et classique, avec l’appui du cymabalum, « instrument emblĂ©matique de l’édition 2015 ».

 

 

Klezmer , cymbalum et violon

Autre Ă©lĂ©ment du patrimoine d’Europe Centrale, le « klezmer, genre musical des juifs, marquĂ© par l’expression des joies et peines pourles juifs ashkenazes, et qui faillit ĂȘtre  anĂ©anti par les nazis mais survit grĂące Ă  ceux qui purent s’exiler aux Etats Unis », est l’objet d’un renouveau dont le clarinettiste Yom, qui a uni son art klezmer au rock et aux musiques Ă©lectroniques.Ici « le thĂšme du retour est omniprĂ©sent, en compagnie, comme au concert de la veille, de Iurie Morar, immense virtuose du cymbalum,  l’instrument cher au cƓur des Hongrois et une Europe Centrale qui l’a nommĂ© « le piano tzigane ». L’ouverture du Festival, Ă  Viviers, aura uni le si poĂ©tique quintette avec clarinette (P.Messina) et des danses hongroises  de Brahms Ă  Liszt rhapsodiant (et arrangĂ© pour cymbalum) et P.de Sarasate(la violoniste Sarah Nemtanu, « doublure » musicale de MĂ©lanie Laurent, dans « Le Concert, trĂšs grande reprĂ©sentante des jeunes gĂ©nĂ©rations).. « Re-festins » brahmsiens en musique de chambre  et un Ă©cho « kurtagien »(les Debussy et le pianiste V.Mardirossian, puis le message  Ă©nigmatique et joyeux de l’inclassable, pluri-interprĂšte et mĂȘme magicien Yanowski avec sa « Passe  Interdite ».

 

 

L’enfer de Terezin

Les Debussy sembleront revenir  Ă  du romantisme « classique » dans le 8e Quatuor beethovenien (op.59 n°2) et l’op.51 n° 1 de Brahms, tout en se tournant  comme Ă  leur habitude vers les Ă©critures contemporaines, un Psaume 90 Ă©crit en Ă©cho de la priĂšre juive du Kaddish par Pascal Amoyel. Leurs amis – mĂȘme gĂ©nĂ©ration – du Quatuor Danel exploreront  eux aussi Brahms, mais aussi Dvorak, Smetana et Bartok. L’Ɠuvre de Pascal Amoyel revient avec son Kaddish, composĂ© Ă  la mĂ©moire des enfants victimes de la barbarie nazie qui installa en Autriche le camp de Terezin, pseudo-vitrine d’un emprisonnement « plus humain » des opposants et des Juifs (la Croix Rouge suisse s’y laissa berner lors d’un passage d’ailleurs plutĂŽt complaisant), en rĂ©alitĂ© antichambre de la mort dans les camps d’extermination comme Auschwitz. Quelques musiciens Ă©chappĂšrent Ă  l’enfer, le chef d’orchestre Karel Ancerl, ou le compositeur tchĂšque Frantisek Domazlicky dont les Huit Chants affirment « la volontĂ© inĂ©branlable de vivre aprĂšs l’horreur ». Dans la suite de ce concert Ă©mouvant, le grand aĂźnĂ© et ami violoniste Patrice Fontanarosa se tourne vers les Danses de Brahms et Bartok.

 

 

Les si jeunes quatuors

Du cĂŽtĂ© de la jeunesse qui monte, on connait les actives idĂ©es « debussystes », dont la session ardĂ©choise est pour une large part consacrĂ©e au travail des nouveaux musiciens sur le terrain, ce qui se rĂ©alise en stages, classes de maĂźtres et rencontres. La parole en concert est donnĂ©e Ă  des Ă©lĂ©ments parmi les plus prometteurs ou dĂ©jĂ  entrĂ©s dans la voie professionnelle. Ainsi pour le concert  en la magnifique Ă©glise romane de MĂ©las(Le Teil) : les Arethusa, formĂ©s au CNSMD de Lyon, se sont donnĂ© comme rĂ©fĂ©rence mythologique la fontaine qu’était devenue la nymphe ArĂ©thuse pour Ă©chapper au dieu qui la convoitait. Leur imaginaire musical les emmĂšne vers le 1er desQuatuors Milanais de Mozart, vers  Brahms (op.51/1) et vers une « tendre ElĂ©gie » du si raffinĂ© compositeur français Philippe Hersant. Les Madera, Bruxellois conseillĂ©s par le Quatuor Danel, et actifs depuis l’annĂ©e derniĂšre, rendent hommage dans le site austĂšre de la Commanderie de JalĂšs Ă  Haydn, Dvorak et  au Kurtag de « W.Levin 85 » et « Jacob Obrecht ». Leurs compatriotes de Adrasta (2013) vont en montagne (« Antraigues-Jean Ferrat ») pour un similaire Haydn-Dvorak, et envoient « Aus der Ferne » les signaux de Kurtag, et l’écho leur renvoie – les Nostos, non moins Belges – un Haydn et Mendelssohn, et le Kurtag d’Officium Breve, au terme du parcours fluvial de l’ArdĂšche (Saint Marcel).

 

 

ItinĂ©rance et rĂ©flexion sur le pas si bel aujourd‘hui

On n’oubliera pas d’autres particularitĂ©s de ce Festival en itinĂ©rance : un ancrage  sur le territoire ardĂ©chois – trĂšs diversifié : montagne, garrigues, vallĂ©es -, un appui sur le patrimoine –art roman, gothique, classico-baroque -, des marches et visites guidĂ©es , une convivialitĂ© qui touche tous les Ăąges, une dimension humaine et sociale – partenariat engagĂ© avec Cultures du CƓur pour l’accĂšs aux concerts des plus dĂ©munis -, une aide  musicale avec prĂ©sentations  et « clĂ©s d’écoute » et rencontres avec interprĂštes et crĂ©ateurs
 Les partenaires publics apportent une « aide logistique et financiĂšre sans laquelle le Festival ne pourrait avoir lieu : RĂ©gion RhĂŽne-Alpes, Conseil GĂ©nĂ©ral  de l’ArdĂšche, Compagnie Nationale du RhĂŽne, communes accueillantes »  ce qui en cette Ă©poque de resserrage des crĂ©dits est d’une importance matĂ©rielle et humaine certaine.

Et tout cela permet de rĂ©flĂ©chir sur ce qu’en Europe Centrale (et en Europe tout court) le risque d’oublier l’apport de ces « peuple(s) errant(s), nomades, gens de voyage, apatrides, inassimilables, identitaires insaisissables qui eurent noms Juifs, Tziganes , Manouches ou  Roms » aux cultures si sĂ©dentaires qui voulurent  -qui voudraient ? – les rayer de vie commune et d’humanité 

 

 

 

cordes-en-ballade-2015-ardecheFestival des Cordes en Ballade , ArdĂšche 07. Du 2 au 14 juillet 2015.Treize concerts, animations, rencontres, visites, stage AcadĂ©mie d’été  Renseignements et rĂ©servations. TĂ©lĂ©phone : 04 72 48 04 65, 06 28 34 72 19 ; www.cordesenballade.com

 

Festival des ChorĂ©gies d’Orange (84). Carmen, Il Trovatore, concerts. Du 7 juillet au 4 aoĂ»t 2015

theatreOrange-aOrange.ChorĂ©gies. Carmen, Il Trovatore, concerts. Du 7 juillet au 4 aoĂ»t 2015. Un scandale absolu ? Carmen causa-t-elle un scandale analogue Ă  celui de PellĂ©as (Debussy) puis du Sacre (Stravinsky) et de DĂ©serts (VarĂšse) ? On aimerait le penser, pour que nous fussions pleinement 
 scandalisĂ©s par la sotte incomprĂ©hension des publics, et puisque comme le disait un polĂ©miste du XXe, « la colĂšre des imbĂ©ciles remplit le monde ». Tout Ă©tait rĂ©uni en cet opĂ©ra-« comique », – et on ne relit pas sans sourire amertumĂ© le sous-titre de « classement » Ă  travers lequel ce chef-d’Ɠuvre de la tragĂ©die lyrique fut en son temps catalogué !- pour susciter le plus violent des refus, Ă  commencer par l’ histoire racontĂ©e et son « hĂ©roĂŻne »-repoussoir pour une sociĂ©tĂ© avide de conventions et de respectabilitĂ©.

Musique cochinchinoise
Et certes une partie de la critique se surpassa dans l’invective, comme nous le rappelle le musicologue HervĂ© Lacombe en citant un article d’Oscar Commettant dans le SiĂšcle du 8 mars 1875 : « Peste soit de ces femelles vomies par l’enfer, et quel singulier opĂ©ra-comique que ce dĂ©vergondage castillan ! 
DĂ©lire de tortillements provocateurs, de hurlements amoureux, de dans es de Saint-Guy graveleuses plus encore que voluptueuses
 Cette Carmen est littĂ©ralement et absolument enragĂ©e. Il faudrait pour le bon ordre social la bĂąillonner et mettre un terme Ă  ses coups de hanche effrĂ©nĂ©s, en l’enfermant dans une camisole de force aprĂšs l’avoir rafraĂźchie d’un pot Ă  eau versĂ© sur sa tĂȘte. » Ou d’un magistral jugement esthĂ©tique qui mĂ©rite que le nom de son auteur, Camille du Locle (co-directeur de l’OpĂ©ra Comique), passe Ă  la postĂ©rité : « C’est de la musique cochinchinoise, on n’y comprend rien. »

Doublement immigrée
Mais au fait, qui donc lĂ  Ă©tait en cause ? Le musicien capable d’illustrer « le dĂ©vergondage castillan, le dĂ©lire et les hurlements amoureux » de la demoiselle forcenĂ©e, l’écrivain qui avait fourni aux librettistes une histoire terrifiante ? On dirait a priori que Prosper MĂ©rimĂ©e, le « nouvelliste » demeurait le plus coupable. Pourtant en 1875, il Ă©tait en quelque sorte « mort en odeur de sainteté », (1870), ayant effacĂ© par ses fonctions officielles (Les Monuments Historiques, ou comme on dirait aujourd’hui, le Patrimoine) au service d’une Monarchie de Juillet et surtout d’un Second Empire qu’il admirait comme remparts contre la Subversion sociale, la scĂ©lĂ©ratesse de sa Carmen (d’ailleurs Ă©crite en 1845). Carmen, cette double immigrĂ©e : gitane, donc dĂ©jĂ  en situation plus ou moins rĂ©guliĂšre pour « son pays d’origine », l’Espagne, et devenue pour les Français lecteurs de la nouvelle l’exotique et volcanique rebelle qui mĂšne les hommes Ă  leur perte, choisissant un reprĂ©sentant de l’Ordre (le subalterne Don JosĂ©) comme instrument du destin pour vivre
 sa triade « l’amour-la libertĂ©-la mort ».

Foutriquet le Fusilleur
Cinq ans aprĂšs la mort de l’auteur, la France profonde, qui choisit quasiment par surprise la RĂ©publique (l’amendement Wallon, votĂ© par une voix de majorité !), est encore sous le coup du sĂ©isme idĂ©ologique et politique de la Commune, impitoyablement rĂ©primĂ©e dans le sang devant l’Ɠil goguenard des Prussiens occupants, liquidĂ©e par les troupes de Monsieur Thiers, alias le Fusilleur, alias Foutriquet. Symboliquement considĂ©rĂ©e comme inspiratrice des pĂ©troleuses( les femmes accusĂ©es par la RĂ©pression Versaillaise d’avoir mis le feu aux bĂątiments en rĂ©alitĂ© incendiĂ©s dans les combats au centre de Paris, pendant « la Semaine Sanglante »), Louise Michel vient d’ĂȘtre dĂ©portĂ©e en Nouvelle CalĂ©donie, d’oĂč cette fĂ©ministe et rĂ©volutionnaire ne reviendra qu’en 1880


Le théùtre des entrevues de mariage
bizet georgesEn tout cas, si la Carmen de MĂ©rimĂ©e a dĂ©jĂ  connu son absolution , et mĂȘme si « le plus ĂągĂ© des directeurs de l’OpĂ©ra-Comique s’effraie de voir sur sa scĂšne : «  ce milieu de voleurs, de bohĂ©miennes, de cigariĂšres arrivant au thĂ©Ăątre des familles qui organisent lĂ  des entrevues de mariage – cinq ou six loges louĂ©es pour ces entrevues –, non c’est impossible ! », des concessions sur l’histoire et certains personnages, la bonne rĂ©putation des librettistes Meilhac et HalĂ©vy emportĂšrent « le marché » en faveur de ce Georges Bizet dont la lyrique Djamileh avait eu un vif succĂšs. « Prima la musica, e poi le parole », le rassurant adage devait « couvrir par son bruit harmonieux » les messages de la gitane rĂ©voltĂ©e  « Malheureusement », le gĂ©nie de Bizet – se servant de l’alternance des parties dialoguĂ©es et du socle musical – transcende aussitĂŽt les petits arrangements qu’on pouvait espĂ©rer d’un compositeur a priori non « rĂ©volutionnaire », en tout cas sans idĂ©ologie reconnaissable, et porte Ă  l’incandescence l’histoire et la personne de Carmen, femme libre.
Tout comme Mozart Ă©tait « fait » pour crĂ©er avant tout Don Giovanni, Beethoven Fidelio, Berg Wozzeck, Bizet « reste Carmen », pour une Ă©ternitĂ© qui lui rend presque aussitĂŽt justice et fera de Carmen l’opĂ©ra français le plus jouĂ© au monde (selon le livre Guinness des Records). Sa mort cruellement prĂ©coce (37 ans !), qui suit de quelques mois la venue au monde du chef d’Ɠuvre, contribue Ă  « sanctuariser » l’opĂ©ra dans l’histoire musicale


Nietzsche désaddicté
Et aussi Ă  en faire un symbole d’ « art français » – clartĂ©-cruautĂ© racinienne du discours, vĂ©ritĂ© naturaliste et tragique de ce qui est montrĂ© – contre « l’autre cĂŽtĂ© du Rhin », engluĂ© dans son brouillard mĂ©taphysique
 On pense Ă©videmment Ă  Nietzsche « dĂ©saddicté » de son Wagner, et allant chercher dans la lumiĂšre mĂ©diterranĂ©enne des Cimarosa ou Rossini, mais surtout celle de Carmen, une vĂ©ritĂ© supĂ©rieure, « la profondeur du Midi » : « Je viens d’entendre quatre fois Carmen, Ă©crit-il en janvier 1888 Ă  son ami Peter Gast, c’est comme si je m’étais baignĂ© dans un Ă©lĂ©ment plus naturel. »(Et suit la demi-phrase dĂ©sormais chĂšre Ă  tout Ă©cho » vendeur » de comm culturelle : « la vie sans musique n’est qu’une erreur (, une besogne Ă©reintante, un exil) ».

La poésie dans la vie
Mais au XXe, on ira surtout du cĂŽtĂ© de chez Alberto Savinio – peintre comme son frĂšre Giorgio de Chirico, compositeur, critique et littĂ©rateur – des clĂ©s pour mieux saisir la grandeur de Bizet : « Le secret de Carmen tient peut-ĂȘtre Ă  ce qu’elle est si proche de nous et en mĂȘme temps si lointaine, sincĂšre et directe, en mĂȘme temps si retorse et chargĂ©e de fatum (destin). Je ne vois pas d’autre exemple, mĂȘme chez les Grecs, de ce fatum dans le « trio des cartes ». Avec autant de grĂące mĂ©lancolique les pleurs de l’air, de la lumiĂšre, de la vie qui devra continuer que le thĂšme du 4e acte par lequel Frasquita et MercĂ©dĂšs murmurent leurs funĂšbres mises en garde
On a tant parlĂ© de la rĂ©demption dans les finales de Dostoievski : et de la rĂ©demption du finale de Carmen, qui a jamais parlé ? » Et de citer les trois « rapprocheurs » qui ont amenĂ© au XIXe « la poĂ©sie dans la vie : Baudelaire, Manet, Bizet  ».

Sous le Haut Mur
Alors, comment faire passer sous le Haut Mur cette modernitĂ©, ce climat d’intuition, cette passion violente, ce mouvement perpĂ©tuel d’aventures, et les huis clos tragiques ? C’est Louis DĂ©sirĂ© – « costumier et scĂ©nographe » – qui a en charge la mise en espace de cette Carmen dont ne peut savoir si elle jouera la rupture avec la tradition, y compris « orangienne » ; ce spĂ©cialiste de l’opĂ©ra XIXe (Werther de Massenet lui est cher
) a dĂ©jĂ  ici fait dĂ©cors et costumes pour Rigoletto. Le chef finlandais Mikko Franck – Ă©videmment hyper-spĂ©cialiste de Sibelius, et aussi de son compatriote Rautavaara – est un habituĂ© de «  sous le mur » – Tosca en 2010, Vaisseau FantĂŽme en 2013 -, et c’est un mois aprĂšs son TrouvĂšre orangeais avec le « Philhar » de Radio-France qu’il en prend la succession de Myung-Whun-Chung Ă  la direction musicale
Kate Aldrich arrive ici en Carmen, de mĂȘme que Kyle Ketelsen en Escamillo, et trĂšs spectaculairement Jonas Kaufman incarne Don JosĂ©, Inva Mula Ă©tant la douce Micaela.

Au cƓur de la Trilogie
11 ans aprĂšs Nabucco, 6 aprĂšs Macbeth, 2 aprĂšs Rigoletto. Et encore, pour ceux qui aiment le chiffrage dans la vie : 2 ans aprĂšs la mort de la mĂšre, 15 aprĂšs celle de Margherita l’épouse, 5 aprĂšs le dĂ©but de la vie commune avec la cantatrice Giuseppina Strepponi
 Ainsi va Giuseppe Verdi en 1853 (il a 40 ans), au cƓur d’une Trilogie qui marque son Ă©volution et l’histoire de l’opĂ©ra italien : avec Rigoletto, Traviata et Le TrouvĂšre, c’est, Ă©crit P.Favre-Tissot, « le fruit d’un cheminement progressif, un point d’équilibre atteint dans une quĂȘte de la perfection au terme d’une Ă©volution rĂ©flĂ©chie et non comme un miracle artistique spontanĂ©. » Adaptation de Victor Hugo (Le Roi s’amuse) pour Rigoletto, d’Alexandre Dumas fils (La Dame aux Camelias) pour Traviata : deux origines trĂšs « pro », comme on dirait aujourd’hui, et du beau travail. Mais pour le TrouvĂšre, on peut avoir oubliĂ© la piĂšce thĂ©Ăątrale espagnole, El Trovador, et surtout son auteur, A.G.Gutierrez.

Rocambolesque ?
Etant admis qu’on n’est nullement ici dans l’historique, fĂ»t-il trĂšs transposĂ© – Don Carlos, Un bal MasquĂ© – , il est pourtant rare qu’un livret propose un tel cocktail d’invraisemblance et de complication. Certes, le genre « croix de ma mĂšre » – comme on le disait pour symboliser les artifices lacrymaux du mĂ©lo – a largement sĂ©vi en cette pĂ©riode pour alimenter les « scenars » Ă  coups de thĂ©Ăątre, objets-colifichets symboliques et autres attrape-badauds du feuilleton lyrique. Et comme avait concĂ©dĂ© le bon Boileau, hĂ©raut du XVIIe français classique en terre encore baroque, « le vrai peut quelquefois n’ĂȘtre pas vraisemblable ». C’était aussi en France le temps oĂč le roman-feuilleton s’inventait une lĂ©gitimitĂ©, d’EugĂšne Sue et ses MystĂšres de Paris Ă  Ponson du Terrail Ă  qui on attribue l’introuvable « elle avait les mains froides comme celles d’un serpent » et dont le Rocambole s’est  adjectivĂ©. (La littĂ©rature « industrielle » du XIXe a bien eu sa descendance au XXe chez Guy des Cars ou Maurice Dekobra, et de nos jours dans le binĂŽme des jumeaux-rivaux Musso-LĂ©vy
).

Une nuit Ă  l’opĂ©ra
Giuseppe VerdiPour Il Trovatore, une gitane (encore ) et sorciĂšre brĂ»lĂ©e vive, sa fille Azucena qui l’aurait vengĂ©e en faisant disparaĂźtre l’un des fils du comte de Luna, la princesse d’Aragon LĂ©onora qui devient folle d’amour d’un TrouvĂšre, Manrico, alors que le fils du comte de Luna
 « et ce qui s’en suivit », ainsi qu’on le lit dans certains sous-titres de romans populaires. A vous, spectateur, de jouer – slalomer ?- entre les pĂ©ripĂ©ties toutes plus troublantes et inattendues les unes que les autres.(P.Favre-Tissot note que « le caractĂšre rocambolesque de l’intrigue poussa les Marx Brothers Ă  choisir Il Trovatore pour leur dĂ©sopilant film Une nuit Ă  l’opĂ©ra « !). Mais surtout de vous relier Ă  une musique dont nul ne semble contester la force Ă©motive – la premiĂšre elle-mĂȘme fut un triomphe, Ă  la diffĂ©rence d’une Traviata incomprise car porteuse de scandale social, comme sa « descendante » 
Carmen -, et le tourbillon des affects. « Une des musiques les plus Ă©tincelantes nĂ©es de la plume de Verdi, dit encore P.Favre-Tissot. Ce torrent sonore continu, charriant impĂ©tueusement les passions romantiques, emporte tout sur son passage. Le traditionalisme des formes rassure le public (pour) un sujet que Verdi a qualifiĂ© de sauvage. Et Ă  un orchestre plus Ă©lĂ©mentaire rĂ©pond une Ă©criture vocale paroxystique. »

Les chants sont des cerfs-volants solitaires
Echo contemporain de ce que notre Alberto Savinio Ă©crivait dans une de ses critiques  : «  Il Trovatore, c’est le chef-d’Ɠuvre de Verdi. Dans aucun autre de ses opĂ©ras, l’inspiration n’est aussi Ă©levĂ©e. Aucun autre ne peut se vanter de possĂ©der des chants aussi solitaires, purs, verticaux
Chants d’une espĂšce singuliĂšre, qui ouvrent une fenĂȘtre soudaine, par laquelle l’ñme prend son envol violemment et en mĂȘme temps trĂšs doucement, dans la libertĂ© infinie des cieux. Chants qui sont des cerfs-volants solitaires, dans un Ă©trange calme, dans un ciel sans vent, montant tout droit dans la nuit infinie  » L’inspiration du poĂšte Savinio semble ici appeler non le lieu clos d’une « maison d’opĂ©ra » mais bien le « ciel ouvert » sous les Ă©toiles. Charles Roubaud – un familier d’Orange – devra trouver le mĂ©lange d’ardeur et de lyrisme, de surprises thĂ©Ăątrales et « cheminements » sous le Mur pour le chef-d’Ɠuvre aux paradoxes. C’est au chef français – et quasi-autrichien, tant une partie de sa carriĂšre a Ă©tĂ© viennoise – Bertrand de Billy qu’il convient de porter Ă  incandescence l’Orchestre National de France, des chƓurs « français-mĂ©diterranĂ©ens », et des solistes Ă  prestige : retour attendu de Roberto Alagna ( Manrico) et de Marie-Nicole Lemieux–(Azucena) -, arrivĂ©e de Hui He (Leonora) et George Petean (Conte de Luna).

Lyrique et symphonique
argerich_alix_Laveau_emi_pianoEt puis les ChorĂ©gies ne seraient pas tout Ă  fait elles-mĂȘmes si on n’ajoutait pas aux « deux-fois-deux opĂ©ras » l’accompagnement des concerts lyriques et symphoniques. Cela permet aussi Ă  certains orchestres de faire leurs premiĂšres armes dans l’immense acoustique du ThĂ©Ăątre Romain, ainsi pour le National de Lyon qui « dĂ©bute » ici tout comme un chef (pour lui invitĂ©), Enrique Mazzola, une soprano, la Russe Ekaterina Siurina, en duo avec le plus habituĂ© tĂ©nor Joseph Calleja : airs extraits pour l’essentiel du trĂ©sor lyrique italien XIXe. Le Philhar de Radio-France connaĂźt bien Orange, oĂč il a aussi jouĂ© avec Myung Whun Chung : mais deux « petits nouveaux » solistes du clavier, Martha Argerich et Nicholas Angelich, dans Poulenc, Ă  cĂŽtĂ© de la grandiose « Avec orgue » de Saint-SaĂ«ns (3e Symphonie, Christophe Henry).Enfin, en mĂȘme temps que Trovatore, l’O.N.F. et Bertrand de Billy explorent la 9e de Dvorak et le Concerto en sol de Ravel (avec CĂ©dric Tiberghien).

Festival des ChorĂ©gies d’Orange (84). Du 7 juillet au 4 aoĂ»t 2015. Georges Bizet (1838-1875), Carmen : mercredi 8, samedi 11, mardi 14 juillet , 21h45 ; Giuseppe Verdi (1813-1901), Il Trovatore : samedi 1er aoĂ»t, mardi 4 aoĂ»t, 21h30. Mardi 7, 21h45, Concert lyrique ; vendredi 10, 21h45, concert symphonique ; lundi 3, 21h30, concert symphonique. Information et rĂ©servation : T. 04 90 34 24 24 ; www.choregies.fr

LYON. Festival de La Tour PassagÚre, du 15 juin au 15 juillet 2015 : musique et théùtre sous le signe du baroque

LYON. Festival de La Tour PassagĂšre, du 15 juin au 15 juillet 2015 : musique et thĂ©Ăątre sous le signe du baroque. Une tour en bois, et passagĂšre, pour abriter durant un mois une trentaine de reprĂ©sentations sous le signe de Shakespeare en Ă©voquant  la structure et les modalitĂ©s de son  incomparable ThĂ©Ăątre du Globe. La tentative des bords de SaĂŽne est originale, elle fĂ©dĂšre des forces instrumentales et vocales de Compagnies amarrĂ©es Ă  Lyon et  invite d’autres artistes pour cĂ©lĂ©brer le plus grand et le plus Ă©nigmatique des Baroqueux. Longue vie estivale


En hommage au Grand Will
festival-la-tour-passagere-lyon-15-juin-15-juillet-2015Tour PassagĂšre, joli nom pour un Festival en structure de bois, devant les flots  d’une SaĂŽne Ă  la fois passante et en image arrĂȘtĂ©e («  on ne se baigne jamais dans le mĂȘme fleuve», disait HĂ©raclite). La dĂ©claration d’intention souligne que pendant ce mois du dĂ©but d’étĂ©, au square Delfosse, Ă  deux pas du DĂ©barcadĂšre, ex-pĂ©niche qui fut longtemps un lieu apprĂ©ciĂ© de concerts, et aux portes du nouveau quartier de la Confluence, ce sera « thĂ©Ăątre Ă©lisabĂ©thain, tout en bois qui s’inspire de ce qu’on faisait au temps de Shakespeare : trois niveaux, 12  mĂštres de haut, un espace atypique oĂč le public (300 spectateurs) fait cercle autour d’artistes toujours proches, au parterre ou aux deux balcons  circulaires ». Et en hommage au Grand Will, on nous promet « des spectacles audacieux et dĂ©calĂ©s », qui en tout cas jouent sur la double appartenance, thĂ©Ăątre et musique ; c’est JĂ©rĂŽme Salord qui assume la direction artistique de cette Tour post-baroque.

La perle irréguliÚre
Tout en honorant le Baroque, cette « perle irrĂ©guliĂšre » que dĂ©finissaient les Portugais et qui « rĂ©gna » sur l’Europe (mais aussi l’AmĂ©rique)  pendant au moins deux siĂšcles, quelque part entre Renaissance et retour au classicisme ou fuite  dans le romantisme. Notre France du XVIIe, oĂč la rigueur cartĂ©sienne et surtout l’ordre monarchique (Louis le QuatorziĂšme, quand il ne fut plus l’ado abritĂ© par les jupes de sa Maman et du Cardinal Mazarini) remplacĂšrent prĂ©cocement le beau dĂ©sordre baroque, en sait long sur les inconvĂ©nients  de mettre une sourdine au « change » (le changement ainsi qu’on le dĂ©signait  alors) et au  trop d’imaginaire. Encore que sous la glace courut longtemps une eau plus vive, mais c’est autre histoire


Etre ou ne pas ĂȘtre, bien sĂ»r
Donc, un mois de « passage » et de « change », ouvert comme il se doit par un Hamlet revisitĂ© en « hallucination baroque  par 20 comĂ©diens (Compagnie Les Mille Chandelles) et musiciens » (partition originale Ch.Emmanuel Brunner et ClĂ©mence Fougea), pour mieux sentir « souffle et violence, mouvement et mystĂšre » d’une des histoires les plus troublantes  inventĂ©es en Europe. Les AsphodĂšles font de la « commedia dell’arte moderne, avec fĂ©e-sorciĂšre, dĂ©fis hip-hop, forĂȘt magique, human beat-box ( ?) », qu’un prix coup de cƓur au club de la presse a consacrĂ© en Avignon il  y a deux ans. Et puis embardĂ©e  hors des clous de la chronologie avec le Duo Eve, une pianiste, E(lena Soussi) et une soprano, V(iolett) E ReniĂ©, qui font aller de Baudelaire en Verlaine par les compositeurs XIXe. Va-et-vient du Baroque Ă  la ComĂ©die musicale tendance Broadway, par Lisandro Nesis et Raphael Sanchez ; le mĂȘme Lisandro dirigera ensuite ses Sospiranti pour un mĂ©lange d’airs de Lulli.  KalĂ©idoscopes en trio ou duo : du cĂŽtĂ© rĂ©solument classique puis romantique, le tout jeune Trio Palmer (A.Diep , A.GuĂ©nand, T.Maignan) joue Haydn et Brahms. Et une thĂ©matique RomĂ©o et Juliette(de Weber Ă  
Piazzolla) par les dĂ©jĂ  connus Samuel Fernandez au piano et Anne MĂ©nier (elle fut 20 ans en ONL, et « 2nde » chez les Debussy).

Spleen anglais et south barocco
Tiens, Piazzolla bis : en un Tango que les jeunes et dĂ©jĂ  cĂ©lĂšbres du Quatuor VarĂšse (sortis du CNSM Lyon) dansent avec  l’accordĂ©oniste Philippe Bourlois.  Retour au « change » et au dieu ProtĂ©e avec l’absolu du baroque Ă©ternel, ici les MĂ©tamorphoses d’Ovide en 4 histoires de femmes (une comĂ©dienne, LĂ©na RondĂ©, trois musiciennes).  Les ensembles lyonnais « baroqueux » apportent leur contribution au culte shakespearien. Le Concert de l’Hostel Dieu (F.E.Comte) chante Purcell « who ainsi is Back », par la voix d’AnthĂ©a Pichanik, « version spleen d’Angleterre », puis aborde sous le titre de South Barocco en Italie des « folies sensuelles », avec la voix de la soprano Heather Newhouse, authentique (dĂ©sormais d’entre RhĂŽne et SaĂŽne) 
 Canadienne.   Noces  un tant soit peu morganatiques (et temporaires ?) de CĂ©ladon ( le groupe de Paulin Bundgen) et de BorĂ©e(ades, zut, c’est le  dieu du Vent glacial, tutellĂ© par son  metteur en scĂšne Pierre Alain Four), en un remake du New-Yorkais Paul Emerson qui joua dans les Seventies le castrat Farinelli (« Farinelli-XXIe-Sexe »).

Mozart d’enfer en paradis
Comme on n’est pas loin (espace et temps) d’Ambronay-Festival, le jeune Contre-Sujets (6 instrumentistes) prĂ©face  sa participation de septembre en In Concerto Stat Virtus, et lĂ  le public vote pour le concerto prĂ©fĂ©rĂ©, un bis lui Ă©tant offert à «  choisir dans le rĂ©pertoire de la nation retenue ». DĂ©marche qui fait Ă©cho Ă  la Classe d’orchestre de la flĂ»tiste et chef Lilian Feger, oĂč « musiciens venus du classique, une fois inscrits sur le site, vous rĂ©pĂ©tez et jouez sur scĂšne, occasion unique de participer pleinement ». De la fantaisie imaginative avec un SatanĂ© Mozart, oĂč les Swing Hommes (3 musiciens, 2 thĂ©Ăątreux : humour et jazz) accueillent « en bas » le Divin qui achĂšve lĂ  son Requiem avant de le faire remonter « en haut » pour un Paradis bien gagnĂ©.

Je pleure du dĂ©sir de rĂȘver encore
baroni diana la macorina concert clic de classiquenewsClassique news vient de mettre en  relief  « La Macorina » de Diana Baroni, « voyage latino-amĂ©ricain envoĂ»tant » . Et le lendemain de la FĂȘte Nationale (les libertĂ©s, ne l’oublions pas plus que  la prise de la Bastille), pour clĂŽturer les festivitĂ©s passagĂšres, un bal Renaissance oĂč les BorĂ©ades veilleront sur vous : «  sous le regard attentif de VĂ©ronique Elouard qui vous guidera de pas en pas et de bras en bras, pas besoin d’ĂȘtre danseur Ă©mĂ©rite ».
Un rien de TempĂȘte shakespearienne pour conclure : « L’üle est pleine de rĂ©sonances, d »accents, de suaves mĂ©lodies qui enchantent sans blesser. TantĂŽt  mille  instruments vibrants bourdonnent Ă  mes  oreilles ; tantĂŽt des voix, si je m’éveille, m’endorment Ă  nouveau ; alors je crois voir en songe des nuages s’ouvrir, rĂ©vĂ©lant des richesses prĂȘtes Ă  choir sur moi, si bien qu’en m’éveillant je pleure du dĂ©sir de rĂȘver encore. »

Festival de La Tour PassagÚre, Square Delfosse, prÚs Confluence de Lyon.  33 représentations du 15 juin au 15 juillet (19h, 20h30, 21h).
Information et réservation : www.latourpassagere.com; T.06 27 30 11 72.

CD, compte rendu critique. Gabriel Marghieri, Par-dessus l’abĂźme, Ensembles du CNSMD de Lyon, dir. Nicole Corti, ClĂ©mentine Allain et Damien Robert, rĂ©citants (1 cd GALLO)

marghieri gabriel cd gallo critique classiquenewsCD, compte rendu critique. Gabriel Marghieri, Par-dessus l’abĂźme, Ensembles du CNSMD de Lyon, dir. Nicole Corti, ClĂ©mentine Allain et Damien Robert, rĂ©citants. 1 cd. GALLO, CD1444. L’Ɠuvre avait Ă©tĂ© crĂ©Ă©e Ă  Lyon  en 2011 : « par-dessus l’abĂźme », de Gabriel Marghieri, trouve fixation dans le disque en 2015 (Gallo 1444). Cet oratorio (ou cantate ?)  de recherche spiritualiste fait s’imbriquer les textes poĂ©tiques de sept Ă©crivains (du Ve au XXe)par deux rĂ©citants,  et  une « symphonie » instrumentale et chorale (CNSMD de Lyon), dirigĂ©e par Nicole Corti.

Transiit classificando
Les musicologues (se)  posent des questions aussi lĂ©gitimes qu’excitantes pour l’esprit, en particulier quand ils se demandent dans quel casier placer telle ou telle partition.A condition,bien sĂ»r, qu’ils ne nĂ©gligent pas l’avertissement lancĂ© par Monsieur Teste (la TĂȘte ; le TĂ©moin), alias Paul ValĂ©ry, Ă  propos des nomenclatures savantissimes, « cet ordre assez ridicule,  Antirrhinim Siculum, Solanum Warscewiiezkii , jardin d’épithĂštes, dictionnaire  et cimetiĂšre
 Doctement mourir
Transiit classificando (il mourut en classifiant) ». Oui, c’est utile de classer, ensuite on s’y  retrouve mieux. Mais  on risque d’y perdre    fraĂźcheur  d’ñme ou d’écoute ?

Deus absconditus
Le lecteur attentif du petit livret prĂ©sentant – le compositeur lui-mĂȘme – « Par-dessus l’abĂźme » peut en effet se poser la question : quelle est la nature cet objet inusité ?  (Tiens, encore ValĂ©ry faisant se promener Socrate et PhĂšdre sur la plage : « de la mĂȘme matiĂšre que sa forme : matiĂšre Ă  doutes »). Surtout quand au dĂ©but du XXIe le genre musical  oratorio, ou histoire sacrĂ©e, ou cantate, issu en ses modalitĂ©s du christianisme europĂ©en, est plutĂŽt devenu raretĂ© musĂ©ale, les Eglises Ă©tant « branchĂ©es » sur d’autres formules voire sonoritĂ©s censĂ©es mieux correspondre aux goĂ»ts et pratiques de fidĂšles
  de moins en moins fidĂ©lisĂ©s. C’est dire l’intĂ©rĂȘt d’un  « parcours spirituel » auto-dĂ©fini par Gabriel Marghieri qui Ă©voque  son « itinĂ©raire qui va du doute ou de la  rĂ©volte devant un Dieu qui semblera absent, incomprĂ©hensible ou  lointain », en somme le « Deus absconditus » ( Dieu (cruellement) caché ») de Pascal.

Une intelligibilité maximale
Nous avions ici mĂȘme (classiquenews novembre 2011) annoncĂ© la crĂ©ation en cathĂ©drale (Primatiale Saint Jean,Lyon)  de cette partition importante et originale, et on est heureux  de constater que le disque permet dĂ©sormais d’en prendre connaissance, comme de
parcourir plus Ă  loisir – en flash-back ou transversalitĂ© – les Ă©tapes  du voyage . G.Marghieri  insiste  aussi, Ă  juste titre, sur ses scrupules  de compositeur qui, choisissant ses textes parmi sept poĂštes dont cinq sont du courant spiritualiste au XXe (en Ă©cho des Saints  Augustin et Jean de la Croix), mais pas tous de la mĂȘme  cathĂ©drale ou chapelle, s’est « improvisĂ© librettiste » : « l’honnĂȘtetĂ© minimale consista Ă  veiller Ă  leur intelligibilitĂ© maximale ».

Grandes machines mystiques
Gabriel Marghieri, multi-organiste Ă  l’église et enseignant son instrument (rĂ©pertoire, improvisation), notamment aux CNSM(Paris, puis Lyon), sait parfaitement  quels surmoi(s) « veillent » sur lui dans cette entreprise : « grandes machines » honeggeriennes (Roi David,Jeanne au bĂ»cher), tentatives  peu aisĂ©ment classables mais toujours Ă  haute teneur mystique de Messiaen.   Il lui faut donc inventer   pour ces 31 « épisodes » (une trentaine de secondes au plus bref  et  presque cinq minutes  au plus Ă©tendu): et c’est en fait en une grande variĂ©tĂ© dans l’alternance de la « paraphrase » instrumentale (sĂ©quences isolĂ©es), du fondu-enchaĂźnĂ© de ces instruments (ou du vocal chantĂ©) avec  la parole  des deux « rĂ©citants », voire de celle-ci  Ă  « l’état pur ».

Ma fille au grand manteau
Belle occasion de rejouer au « transiit classificando » en  dĂ©nichant des termes pour doser ces imbrications, mais il vaut sans doute mieux envisager la teneur et la tonalitĂ© des textes poĂ©tiques   retenus, dont certains ne surprendront point les « habituĂ©s »de ce haut langage, pourvu qu’on soit un peu « de la maison chrĂ©tienne, voire catholique traditionnelle » : « ma fille la nuit, nuit  au grand manteau  » de PĂ©guy, ou deux   Claudel –encore que Corona anni dei ne soit pas  de l’ultra-courant, avec ses TĂ©nĂšbres hantĂ©es de « Satan Prince du monde » et une Obsession biblique -


DĂ©couverte de von Balthazar et SuarĂšs
Mais Urs von Balthazar,  commentateur de Bernanos ,  et surtout jĂ©suite suisse mal alignĂ©, thĂ©ologien audacieux et prolifique poĂšte du quotidien transfiguré ? Supervielle est une fois prĂ©sent, et R.M.Rilke trois fois : en un Sonnet (Ă  OrphĂ©e ? d’ailleurs on s’énerve de ne pas le retrouver en cet ensemble sublime ; « offrant son silence Ă  l’autre qui parle bas », en Fontaine romaine ; et le dĂ©chirant « C’est pour t’avoir vue » oĂč justement surgit « l’abĂźme » du titre gĂ©nĂ©ral margherien. La surprise et  probablement la dĂ©couverte viendront des sept rĂ©fĂ©rences « suarĂšsiennes ». AndrĂ© SuarĂšs ( 1868 -1948 ), dont en son temps l’importance fut reconnue par les plus hautes autoritĂ©s littĂ©raires (  la bande des Quatre Ă  laquelle il participa en nrf :  ValĂ©ry, Gide, Claudel ), et dont semble surtout subsister un titre Ă  double sens (Le Voyage du Condottiere, en fait une  ambulation philosophico-esthĂ©tique devant peintures et sculptures de l’Italie Ă©ternelle). SuarĂšs fit beaucoup, par rigueur intellectuelle et provocation, pour ne pas se faire courtiser et cĂ©lĂ©brer, l’antisĂ©mitisme d’époque faisant le reste. GrĂąces soient donc rendues Ă  G.Marghieri d’inciter Ă  une recherche dans cette prose-poĂ©sie de volume et de valeur considĂ©rables !

Mais c’est de nuit
« IntelligibilitĂ© maximale » des textes, avance donc  le compositeur, qui tient sa parole, laissant « à blanc » ou bien ourlĂ© par l’instrumental tout ce qu’il cite en jalonnement de son parcours . Mais aussi pertinence des inclusions « orchestrales-chorales » : ainsi les violentes percussions qui suivent Rilke (1) et introduisent des cuivres Ă©loquents dans une polyphonie complexe, le lyrisme de la harpe, de la flĂ»te et des percussions lĂ©gĂšres entre  SuarĂšs (2) et Supervielle , les chƓurs du lointain entre Rilke(2) et Claudel (1) et sa profĂ©ration syllabique avant Claudel(2),la montĂ©e en nouvelle violence entre Rilke(2) et Claudel(1), le « piano-espace » agrandissant » Rilke(3). Parfois la voix rĂ©citante est Ă  elle-mĂȘme son propre Ă©cho-leitmotiv (« mais c’est de nuit », Jean de la Croix)


Satan théùtral
Si on admire le beau travail d’assemblement et de profĂ©ration accompli  par le « chef d’orchestre et de chƓurs », Nicole Corti(Ensemble  Vocal et instrumental et ChƓur Atelier  du CNSMD lyonnais), on est parfois plus rĂ©ticent devant certaines tentations mal surmontĂ©es d’emphase, voire de grandiloquence, chez les rĂ©citants d’impeccable diction, surtout Damien Robert (SuarĂšs 1, Rilke 2 oĂč ça « pleure » un rien, et Claudel 1, qui est dĂ©jĂ  « satan dĂ©noncé » par un « Paul » si thĂ©Ăątral), ClĂ©mentine Allain se montrant plus distanciĂ©e, donc convaincante. Ne faudrait-il pas gommer le cĂŽtĂ© rantanplan de Bossuet pour laisser mieux paraĂźtre un FĂ©nelon de douce poĂ©sie ?

La chute  de cime en abßme
Ce serait en tout cas  laisser davantage de chance Ă  une certaine laĂŻcisation d’auteurs inclus dans la dĂ©marche « entre religieux et sacré », mais qui aident le compositeur dans la dĂ©limitation de «  son intime, de son intĂ©riorité ». Et  malgrĂ© la vaste opĂ©ration de « spectacle » que constituent l’intention du rĂ©cit (toujours au risque d’une impudicitĂ© post-romantique) et sa rĂ©alisation, quelque part vers la « reprĂ©sentation du corps et de l’ñme » (Cavalli, 1600), opportunĂ©ment Ă©voquĂ©e par G .Marghieri lui-mĂȘme
 Mais s’il est vrai, comme le chantonnait l’orthographique memento de nos enfances, que le circonflexe « perd son chapeau en chutant de la cime dans l’abĂźme », ces Ă©quilibres de musique sacrĂ©e, en un temps qui ne se pose plus majoritairement ces questions, mĂ©ritent vraiment  l’attention des auditeurs,  de ceux Ă  qui s’adresse une telle parution exigeante et profondĂ©ment originale.
CD, compte rendu critique. Gabriel Marghieri, Par-dessus l’abĂźme, Ensembles du CNSMD de Lyon, dir. Nicole Corti, ClĂ©mentine Allain et Damien Robert, rĂ©citants. 1 cd. GALLO, CD1444.

11Úme Festival Voix du Prieuré (73)

Bourget du Lac (73), Festival des Voix du PrieurĂ© (11e), solistes et chƓurs autour de Bernard TĂ©tu, du 27 mai au 14 juin 2015. « La voix dans tous ses Ă©tats », de l’ancien au contemporain, de recrĂ©ations en  crĂ©ation
. Le Festival du Bourget(du Lac, Ă  la pointe sud, en cadre archĂ©ologique significatif) poursuit son avancĂ©e programmatique « en apnĂ©e » (Ă  vous couper le souffle)
.Les musiques mĂ©diĂ©vales, renaissantes  et baroques s’y mĂȘlent harmonieusement aux halos ensoleillĂ©s d’Espagne et Portugal, aux escales mĂ©diterranĂ©ennes ou balkaniques, et la crĂ©ation (Sighicelli, GuĂ©rinel  pour  ce qui est des « hexagonaux ») a sa part  primordiale
Pour presque trois semaines  de manifestations conviviales.

 

 

 

bourget-voix-du-prieure-lac-du-bourget-festival-2015-annonce-presentation-classiquenews-mai-2015

 

 

L’esprit, le cƓur et le dĂ©sir platoniciens

Ce n’est pas si frĂ©quent, dans ces temps de mini-culture rĂ©gnant jusque dans des programmations affichĂ©es et trompettisĂ©es par la comm, que de lire et savourer  des Ă©ditos-priĂšres  d’insĂ©rer oĂč Victor Hugo donne la rĂ©plique Ă  Platon. Il faut dire que le Festival des Voix du PrieurĂ© a toujours eu sa coloration – recherche, originalitĂ©, subtilitĂ© – en jonction de printemps finissant, et aussi parce que ses initiateurs ne sont en rien  gĂȘnĂ©s de rattacher leurs intentions Ă  leur expĂ©rience artistique. Ainsi peut-on apprĂ©cier sous la  plume de  Bernard TĂ©tu (le fondateur et directeur artistique), une dĂ©finition « d’expĂ©rience profonde d’Unité  sous le signe des trois parties de l’homme, le Nous (l’Esprit), le Thumos (le CƓur) et l’Epithumia (l’Instinct, ou, ajoutent d’autres  traducteurs, le DĂ©sir, la Passion pour le Corps ». La rĂ©fĂ©rence – qui ne provient pas chez son auteur d’une consultation paresseuse d’Internet – permet en tout cas d’éclairer  le festival comme « quĂȘte ardente d’Unité » entre les trois « zones » platoniciennes.

Allumer des flambeaux dans les esprits

 Quant Ă  Victor Hugo que cite Yvon Deschamps(PrĂ©sident de l’Association des Voix), ses mĂ©taphores sont, comme de coutume,  éclairantes : « on pourvoit Ă  l’éclairage des villes, on allume tous les soirs des rĂ©verbĂšres dans les carrefours et les places : quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire dans le monde moral et qu’il faut allumer des flambeaux dans les esprits ? » L’affiche de cette 12e  Ă©dition n’en est que plus piquante, avec sa jeune Louise Brooks-2015  aux cheveux bleus, à  bouche et  lunettes roses, qui vous interroge  au dessus d’une assemblĂ©e d’oiseaux, et  du cygne-logo-origami qui rappelle qu’au Bourget on est Ă  la pointe sud du Lac lamartinien


De Josquin Ă  Sighicelli

Donc, sans thĂšme vraiment  identifiable ou fĂ©dĂ©rateur, c’est une nouvelle fois  « la voix dans tous ses Ă©tats »  qui armature les concerts-phares (5) et  les concerts partagĂ©s (3), pour le plus grand plaisir des quelque 5.000 spectateurs attendus de Savoie, de RhĂŽne-Alpes et au-delĂ , placĂ©s dans « des lieux patrimoniaux-monuments historiques(Ă©glise et prieurĂ© Saint Laurent, le Bourget) ». Les Voix « valorise le rĂ©pertoire du vocal contemporain (sans nĂ©gliger les Ă©chos et les sujets du rĂ©pertoire « plus ancien » ni le reste du monde), programme les ensembles français et europĂ©ens, soutient la crĂ©ation par le biais des commandes, propose dans la Ville le spectacle vivant, mĂšne des actions de formation et de pĂ©dagogie » . Les Solistes-Bernard TĂ©tu, avec  la Compagnie ChorĂ©graphique Yuval Pick, mĂȘle en Ouverture  4 juin) l’une des plus foisonnantes Ă©poques de la polyphonie vocale  europĂ©enne (l’emblĂ©matique Bataille de Marignan, de Janequin, Mille Regrets de Josquin des PrĂ©s, Adam de la Halle
) et la crĂ©ation de Samuel Sighicelli, un Ă©lĂšve de GĂ©rard Grisey, pianiste-improvisateur, ex-pensionnaire de la Villa Medicis, multiplement primĂ© et jouĂ©, auteur aussi en courts mĂ©trages et vidĂ©os pour la scĂšne (« formes scĂ©niques et tranversales »). On a vu cet hiver son
 trĂšs bel  Hiver Ă  venir (Renaissance d’Oullins, oĂč  il a Ă©té  compositeur associĂ© pendant trois ans, classiquenews, fĂ©vrier 2015), adossĂ© au Schubert tragique de l’ultime cycle de lieder D.911
 La reprĂ©sentation du 4 juin est augmentĂ©e de rencontres avec auteurs et  interprĂštes, diffusĂ©es par RCF-Savoie : il y  sera expliquĂ© le titre intriguant , ApnĂ©e (littĂ©ralement : sans  souffle)


Mourir de ne pas mourir

Le lendemain (5 juin), pleine clartĂ© sur « Iberia, soleils  d’Espagne et de Portugal » qui donne la main de la Renaissance ibĂ©rique ) aux  bien sombres Ă©clairages de notre XXIe. Alfonso X le Sage, Guerrero, Manuel  Cardoso, F. de Magalhaes, et le gĂ©nial mais  austĂšre Tomas de Victoria – si digne interlocuteur des poĂštes  comme Jean de la Croix, sous l’invocation du cĂ©lĂšbre « Je meurs de ne pas mourir », emblĂšme mystique et baroque  – « appellent » des continuateurs-en-esprit : les ibĂ©riques Ivan Solano(Cielo Arterial) et A.Chagas Rosa (Lumine clarescet), et l’Anglais Jonathan Harvey (1939-2012) dont l’ardente recherche dans Sobre un Extasis de Alta Contemplacion puise aussi Ă  Jean de la Croix.   C’est l’ensemble Les  ElĂ©ments – « depuis 1997, il s’est affirmĂ© comme l’un des principaux acteurs de la vie chorale française »- qui unit si bien le rĂ©pertoire ancien le plus exigeant et la crĂ©ation contemporaine (A.Markeas, I.Fedele, P.Hersant, V.Paulet, Ton That T iĂȘt) qui porte ce regard croisĂ©. Le chef-fondateur, JoĂ«l Suhubiette, chanteur avec W.Christie et Ph.Herreweghe – dont il devient l’assistant pendant huit ans – avait aussi crĂ©Ă© en 1993  l’ensemble Jacques Moderne (vocal et instrumental). Fervent dĂ©fenseur de « l’a cappella », il ne nĂ©glige cependant pas l’union des voix et de  l’orchestre, dans la musique religieuse mais aussi  l’opĂ©ra, tout spĂ©cialement mozartien. Le concert du Bourget est donnĂ© peu de temps aprĂšs sa crĂ©ation toulousaine du dĂ©but mai.

Voyages méditerranées en balkaniques

Voyages et escales en MĂ©diterranĂ©e(9 juin) allie musiques traditionnelles et crĂ©ation de Fawzy Al-Aiedy : « tant de  ports, de voyageurs nomades sur les traces de Marco Polo et Simbad le marin » y sont convoquĂ©s par un musicien charismatique ». Fawzy Al-Aiedy est compositeur, auteur et interprĂšte( chant, oud, hautbois, cor anglais), il apporte les Ă©chos du pays d’entre les fleuves (MĂ©sopotamie) oĂč cet Irakien « est nĂ© vers 1950 entre deux pluies, lĂ  oĂč apparaissent les premiers tĂ©moignages de l’existence de la lyre, et il se passionne pour les musiques mĂ©tisses, qui rapprochent les hommes ; citoyen du monde, il est un hĂŽte chaleureux qui reçoit le spectateur Ă  l’oriental, faisant partager les passions d ’une vie de voyageur, et il est devenu en tant que passeur Orient-Occident un, modeste et talentueux artisan de la paix ». Il est ici en Quatuor avec le percussionniste Ă©gyptien Sham el Din, le guitariste FrĂ©dĂ©ric VĂ©ritĂ© et le « tĂ©nor de caractĂšre » Eric TrĂ©moliĂšres, lui aussi fervent  de partitions anciennes-baroques et de contemporain, travaillant Ă  la PĂ©niche-OpĂ©ra ou Ă  2E2M, interprĂšte privilĂ©giĂ© de B.Cavanna et J.Rebotier. C’est ensuite au cƓur des Balkans que le 13 juin l’Ensemble bosniaque Corona (Sarajevo),nĂ© (1992)dans les conditions de tragĂ©die et de courage que l’on  se rappelle (plus de 80 concerts pour les jeunes filles dans Sarajevo assiĂ©gĂ©e), nous emmĂšne sous la direction de Tjana Vignjevic. Airs traditionnels  et compositions(de sept  musiciens) alternent.

Un humaniste raffiné 

Une derniĂšre crĂ©ation rassemble autour de Lucien GuĂ©rinel, nĂ© en 1930, et qui occupe une place discrĂšte mais dĂ©terminante dans le paysage français des Ă©critures, car cet « humaniste raffinĂ©, ce discret  qui a toujours vĂ©cu loin des mĂ©dias », qui a passĂ© son  enfance  en Tunisie avant de vivre quatre dĂ©cennies Ă  Marseille, n’est pas « seulement » l’auteur de plus d’une centaine de partitions, oĂč  il privilĂ©gie la voix. PassionnĂ© par la littĂ©rature – il est aussi l’auteur de trois recueils  poĂ©tiques -, et il se consacre volontiers au « dialogue» avec l’image photographique, ainsi  pour  les travaux de Philippe le Bihan (Un pas de plus ; Nuptiales) : ainsi devant une  façade Ă©clairĂ©e d’un soleil oblique, ce possible Ă©cho d’autoportrait : «  Je ne me construis pas. J’attends le soleil du soir pour montrer mes blessures. Le lierre grimpe sur moi, fraternel. J’ai quelque faste aussi, tout contre une misĂšre, ce qui explique le mal Ă  m’ouvrir pour de bon. En somme Ă  dĂ©faut de logique, je me limite Ă  je ne sais quel charme qui m’a valu ce regard passager mais si rĂ©confortant. »


et ses amis de longue date

 Ici, L.GuĂ©rinel  s’affronte Ă  l’austĂ©ritĂ© dramaturgique des Sept Paroles du Christ en Croix – ah SchĂŒtz et Haydn ! – , et sera  en compagnie pour cette crĂ©ation dans le cadre du concert (14 juin) de ce qu’il nomme « un ami de longue date, Claudio Monteverdi », et de collĂšgues compositeurs dont des partitions seront aussi donnĂ©es (RĂ©gis Campo, François RossĂ©, Daniel Meier et Jean-RenĂ© Combes-Damiens). Le Corona-Sarajevo, l’Ensemble 20-21, Le CRR Annecy-Pays de Savoie, RĂ©sonance Contemporaine sont sous  la houlette fervente d’Alain Goudard, chaleureux compagnon de route pour Bernard TĂ©tu et l’action vocale dans la rĂ©gion RhĂŽne-Alpes. Avant mĂȘme le concert en soirĂ©e, le public pourra aller (dĂ©but de soirĂ©e) Ă  la rencontre des compositeurs et des interprĂštes en dialogue.

Soleil malgache et liens savoyards

Une « artiste solaire, jongleuse des arts », la Malgache Landy Andriamboavonjy,  intervient Ă  quatre reprises pour les enfants et les adultes en des spectacles  partagĂ©s avec pianiste, comĂ©dien et danseuse : Doudou vocal, qui cĂ©lĂšbre les berceuses traditionnelles du monde, une Carte Blanche West Side Story, et un Voyage de Zadim. Le tissu rĂ©gional scolaire   revĂȘt des « rendez-vous insolites  et  concerts partagĂ©s » : chorales et ensembles instrumentaux de Savoie, ainsi qu’en des « apĂ©ros vocaux » . L’action pĂ©dagogique montre en « pactes scolaires, cultures du cƓur, voix nomades, ateliers de pratique » son inventivitĂ© comme sa prĂ©sence effective sur le terrain, pas seulement pendant le Festival. Et Le PrieurĂ© affiche ses liens permanents avec ses « collĂšgues » rĂ©gionaux  : Musique et Nature en Bauges, Les Nuits d’étĂ©, le Bel-Air Claviers, les Nuits Romantiques du Lac.

 

 

bourget-voix-du-prieure-festival-2015-visuel-module-vignette-carre-classiquenews-selection-mai-201511e Festival Voix du PrieurĂ©, Bourget du Lac (73), du 27 mai au 14 juin 2015. 5 grands concerts : ApnĂ©e (4 juin, 21h), IbĂ©ria (5 juin, 20h30), Medi Terra (9 juin, 20h30), Souffle des Balkans (13 juin, 21h),Musique sacrĂ©e d’aujourd’hui (14 juin, 19h). Spectacles Jeune public (27 mai, 18h30 ; 2 juin, 19h ; 8 et 9, 14h30). Programmes d’actions de dialogues , d’interventions tout au long de la pĂ©riode. Informations et rĂ©servations : T. 04 79 25 01 99 ; office.tourisme@lebourgetdulac.fr et www.voixduprieure.fr

 

 

Livres, compte rendu critique. Le souffle en musique, ouvrage collectif dirigé par Muriel Joubert et Denis Le Touzé (Collection Mélotonia, Presses Universitaires de Lyon)

Chez les instrumentistes, on classe volontiers en souffleurs, racleurs et tapeurs. Et le souffle pourrait ĂȘtre celui, si aĂ©rien, de l’Ariel shakespearien, contre celui Ă  grand renfort d’ahanement, de Caliban. En large ambitus, le premier ouvrage d’une collection MĂ©lotonia (Presses Universitaires  de Lyon, P.U.L) ausculte le souffle dans tous ses Ă©tats, et ses pilotes, Muriel Joubert  et Denis Le TouzĂ©, demandent :  « dites 33 » Ă  leurs patients-passeurs,  philosophes, anthropologues, compositeurs et musicologues
. Un savant et excitant ouvrage collectif, axĂ© sur l’art d’aujourd’hui.

La trilogie  C.E.M.

MELOTONIA le_souffle_en_musique_570« Souffler n’est pas jouer » ? Ou : « l’esprit souffle oĂč il veut » ? Ou : « ça souffle Ă  dĂ©corner  les bƓufs » .Jeu de dame, Evangile, mĂ©tĂ©o-traditions : ce  souffle , immatĂ©riel – et seulement visible en ses effets, mais si parfaitement audible – domine notre grand et notre petit monde. Paul ValĂ©ry, dans ses Cahiers, aurait pu le placer au cƓur de sa trilogie, C.E.M., dont les initiales (Corps. Esprit. Monde) envoient  vers les interrogations les plus classiques de l’histoire philosophique (« monisme, dualisme » ?). Et au  grand carrefour oĂč les poteaux indicateurs  balisent le territoire « du cĂŽtĂ© de chez SĂŽma « (le Corps) et « du cĂŽtĂ© de PsychÚ »(l’Esprit, voire  supplĂ©mentĂ© d’Ame)
 N’est-il pas bon qu’une FacultĂ©  musicologique  (Lyon-II) d’entre RhĂŽne et SaĂŽne (P.U.L., Presses Universitaires de Lyon) place la naissance de sa collection MĂ©lotonia sous ce signe  d’air – expirĂ©, inspirĂ© – qui commande, plus  gĂ©nĂ©ralement Ă  bas bruit, notre vie, jusqu’à ce « dernier souffle » au-delĂ   duquel  il n’y a plus que silence, sinon nĂ©ant ?

Butinage sur la plage

« Le souffle », Ă©videmment  ici « en musique », se prĂ©sente comme une Somme de contributions trĂšs diverses, introduites et rĂ©unies sous la direction des deux enseignants (de Lyon-II) : Muriel Joubert et Denis Le TouzĂ©. C’est plus spĂ©cialement l’Avant-Propos de Muriel Joubert,  dense et riche en regards croisĂ©s, qui a la charge initiale de sĂ©duire le lecteur   ainsi invitĂ© Ă  se tourner vers les 9 chapitres eux-mĂȘmes regroupĂ©s en « anthropologie, souffle vocal et instrumental, Ă©criture musicale ». Ne fardons pas la vĂ©rité : ces quasi-200 pages ont
  du souffle, et leur langage – qui s’efforce de se faire accessible Ă  celui qu’on appelait au Grand SiĂšcle « l’honnĂȘte homme », celui qui, paraĂźt-il, « ne se  pique de rien »-, est parfois
 un peu ardu (terme qui, on le sait, prĂ©luda en langue française Ă  l’actuel hard). On conseillera donc achat printanier de cet ouvrage et lecture de l’Avant- Propos notamment,  puis butinage Ă©chelonnĂ© qui fera grand effet sur les plages, d’autant que la photographie de couverture – la soufflerie de l’Institut AĂ©ronautique de Saint-Cyr – 
 aspire et expire du cĂŽtĂ© de l’ancienne  modernitĂ© scientifique (1921), intriguant vos futurs voisins de sable chaud et blond.

De Bachelard Ă  Xenakis Ă  ou Rothko

On aime bien en tout cas l’orientation « contemporaine » de ce Souffle, placĂ© dĂšs les pages introductives dans les « perspectives d’un(e ?)  MĂ©lotonia » associĂ©(e) Ă  d’ « autres champs d’études, anthropologie, ethnologie, sociologie, philosophie, psychologie cognitive, littĂ©ratures et arts dits visuels »  Les rĂ©fĂ©rences mĂȘme de Muriel Joubert emmĂšnent vers « l’apnĂ©e » (asphyxie) dans Metastasis de Xenakis, le ThrĂšne de Penderecki, le Voyage de Pierre Henry, la respiration jazzistique (1959) du « souffle bleu », le souffle ultime et si douloureux de HAL dans l’OdyssĂ©e de l’Espace kubrickienne, les titres « en souffle » chez Melville, Corneau ou Malle, les toiles de Rothko, Devade ou Torque. Evidemment, Bachelard est appelĂ© Ă  en tĂ©moigner par–« L’Air et les Songes » - : « la vie est un mot qui aspire, l’ñme un mot qui expire », « le vers doit se soumettre Ă  l’imagination aĂ©rienne, il est une crĂ©ation du bonheur de respirer » -, en Ă©cho d’un Claudel dont  nous n’omettrons point – coquetterie esthĂ©tique – de citer en ses Cinq Grandes Odes  : « L’esprit, le souffle secret, L’esprit crĂ©ateur et la grande haleine pneumatique, le dĂ©gagement de l’esprit  Qui chatouille et qui enivre   ». Ni de renvoyer  à  l’apocalyptique Typhon, de Joseph Conrad : « L’explosion , pareille Ă  l’éclatement soudain du grand vase de la ColĂšre, enveloppa le navire. Car tel est le pouvoir dĂ©sagrĂ©geant des grands souffles : il isole. L’ouragan, lui, s’en prend Ă  chacun comme Ă  son ennemi personnel
. »

Un microphone-loupe

Et  il est d’emblĂ©e soulignĂ© que « le souffle audible – alors que la respiration est au fondement du chant et de tout instrument Ă  vent – a Ă©tĂ© gommĂ© de notre culture pendant de longs siĂšcles d’Occident. » Et de s’interroger : «  Tout cela  pour que la musique soit le reflet de la puretĂ© cĂ©leste, sans bruit parasite ? (Mais) l’aprĂšs-1945 se chargera de retrouver le timbre de cette puissance matĂ©rielle qu’est le souffle, ne serait-ce que par l’usage du microphone, qui fait figure de loupe. » On s’embarquera donc en vitesse de croisiĂšre, et sans nĂ©gliger quelques escales rĂ©confortantes si le propos devient trop tendu. Le philosophe  Bernard SĂšve entraine vers le « deuxiĂšme souffle », vers les vents qui « participent au grand orchestre de la nature, et vers la musique « troisiĂšme souffle ». LĂ  oĂč AndrĂ© Boucourechliev et son « flux articulé » conduisent  à “l’émotion” dont  Baudelaire eut l’intuition en Ă©coutant – contre tous « ces imbĂ©ciles » parisiens qui avaient « dĂ©moli » l’opĂ©ra de Wagner en 1861 – TannhĂ€user, dont il perçoit (le souffle d’) « une vie plus large que la nĂŽtre, une musique qui respirait l’orgueil de la vie ».

Pneuma, spiritus, prĂąna, et qi

 Et l’auteur des Fleurs du Mal de voir ici une « vaste Ă©tendue d’un rouge sombre, une derniĂšre fusĂ©e traçant un sillon  plus blanc sur le blanc qui sert de fond : ce sera le cri suprĂȘme de l’ñme montĂ©e Ă  son paroxysme. » Ailleurs est rappelĂ© le chƓur des prisonniers de Fidelio (« quel plaisir de reprendre le souffle Ă  l’air libre ! »), pour mieux rappeler en coda que « la musique permet de respirer plus large ». Le musicologue Jacques Viret fait ensuite « anthropologie de la voix », mĂ©morisant dans tant de cultures sur la planĂšte la place du pneuma grec, des  spiritus, animus et anima  latins, du prĂąna hindou, du qi chinois, du nechama hĂ©breu, parcourant ensuite- on reprendra son souffle de lecteur, y compris avec une torrentielle  bibliographie qui incite au sport livresque de l’extrĂȘme  !– les domaines illimitĂ©s de la respiration, du souffle vital, de l’inspiration. François Picard part, lui, du qi chinois (« le souffle-Ă©nergie ») pour analyser en compositeur puis interprĂšte (avec J.C Frisch) une partition pour flute traditionnelle, Le Satin Ă  feuille de saule, Ă  la lumiĂšre des diagrammes, sonogrammes et logiciels du bel  aujourd’hui.

Amours, délices et orgues

 Avec Odile  Jutten, on revient au domaine « occidental » de l’orgue en tous ses Ă©tats, lieu gĂ©omĂ©trique et esthĂ©tique  d’ « une « immense respiration », chronologie (de Cabezon Ă  Ligeti) et technologie interrogĂ©es pour aboutir au revigorant imaginaire et Ă  l’intimidant sacrĂ©. CĂ©line Chabot-Canet « s’intĂ©resse au profil du timbre soufflĂ© dans la chanson française », interrogeant, Nougaro, Camille, Sapho, Greco , FerrĂ©, Barbara, Biolay, Sylvestre, appelant au passage  la formule de Barthes, Ă  propos de l’enregistrement qui fait mieux entendre « dans leur matĂ©rialitĂ©, leur sensualitĂ©, le souffle, la rocaille, la pulpe des lĂšvres, toute une prĂ©sence du museau humain. » D’oĂč – encore Barthes – l’éloge d’une « troisiĂšme Ă©coute, qui vise non pas ce qui est dit, ou Ă©mis, mais qui parle, qui Ă©met », et un retour vers Artaud : « le souffle  volontaire  provoque une rĂ©apparition spontanĂ©e de la vie ». Le compositeur Bertrand Merlier parle de « l’ange Proxim », qui a donnĂ© souffle Ă  sa piĂšce « L’apparition de l’ange », (flĂ»te basse amplifiĂ©e, dispositif Ă©lectroacoustique), et Ă  sa mĂ©ditation sur « l’aprĂšs du silence infini d’un dernier souffle ».

Le Faune et sa descendance

La derniĂšre partie de l’ouvrage donne parole au co-auteur, Denis Le TouzĂ©, dans  une analyse (avancĂ©e) du PrĂ©lude debussyste pour le Faune, indĂ©passable point de dĂ©part d’une musique  « moderne » oĂč la flĂ»te « dit  puissance,  plĂ©nitude, densitĂ© sonore » du charmeur  obstinĂ© Ă   vouloir « perpĂ©tuer ces nymphes »  Michel Chion relate son voyage de 45 ans Ă  travers les sons que propagĂšrent les crĂ©ateurs du G.R.M.(François Bayle, Pierre Henry) et qui l’ont aussi menĂ© Ă  spectrographier la  partition filmique. Enfin le musicologue Makis  Solomos, spĂ©cialiste de Xenakis, rĂ©flĂ©chit « sur les modĂšles du souffle dans la musique  d’aujourd’hui, Ă  travers la diversitĂ© du N’Shima de Xenakis , Le souffle d’un petit dieu distrait, de Beatriz Ferreyra et Breathing Room, de Hildegard Westerkamp.

Allez me chercher mes ouragans

Allez, quand vous serez au bord estival de la MĂ©diterranĂ©e, n’oubliez pas que le cher ValĂ©ry vous y a fait prĂ©cĂ©der de Socrate  dialoguant avec PhĂšdre sur « une plage sans fin : l’air, dĂ©licieusement rude et pur, m’opposait un hĂ©ros impalpable qu’il fallait vaincre pour avancer
 (J’étais ainsi) victorieux du vent , et riche de forces  toujours renaissantes, toujours Ă©gales Ă  la puissance de l’invisible adversaire. C’est  lĂ  prĂ©cisĂ©ment la jeunesse.  » A moins que des goĂ»ts plus hĂ©tĂ©rodoxes ne vous portent vers Michaux  (« allez me chercher  mes ouragans ! »)  pour  mieux dĂ©lirer du cĂŽtĂ© de la  mescaline qui vous  envoie sans pitiĂ© « comme eau dans une turbine, comme vent dans une soufflerie » mais aussi « dilate et fait du vide presque  à l’infini, dilate magnifiquement l’Aspiration  au-delĂ  de tout imaginable » ?

Et un petit dernier pour la route de l’étĂ©, que l’on vous souhaite longue et variĂ©e
 ? Si c’est vers le nord en recherche de fraĂźcheur, un « Paysage Hollandais » du ci-devant Paul Claudel  ( si  lyrique, et pas seulement –  image oĂč il se complut –,  brutal convertisseur catholique –et- français -toujours ) pourra convenir  : « Pas seulement ce souffle continuel, puissant comme une tempĂȘte, humide et lĂ©ger comme une  respiration humaine  qui infond en nous le sentiment du temps
Les Sept Provinces Unies jusqu’au fond de leur chair une fois de plus ressentent ce choc vital que l’épitaphe du grand amiral Ruyter appelle Immensi  tremor  Oceani. »

LIVRES. Le souffle en  musique, Collection Mélotonia, sous la direction de Muriel Joubert et Denis Le Touzé. Presses Universitaires de Lyon ( éditions P.U.L.), 2015

· http://presses.univ-lyon2.fr

LIVRES. Philippe André. Les deux mages de Venise, roman. Editions Le Passeur (2015)

philippe-andre-les-deux-mages-de-venise-classiquenews-compte-rendu-critique-fevrier-mars-2015LIVRES. Philippe AndrĂ©. Les deux mages de Venise, roman. Editions Le Passeur (2015). Wagner est mort Ă  Venise en 1883, c’est connu. Et il avait reçu, trois mois avant,  la visite de son beau-pĂšre, Liszt, « installé » pendant deux mois au Palais Vendramin, la rĂ©sidence de Richard, Cosima et l’enfant Siegfried. Qu’ont-ils fait, hormis se retrouver et parfois se chamailler ? Philippe AndrĂ© leur invente de « nouvelles aventures » dans une Venise hivernale et fantasmagorique. C’est, adossĂ© Ă  la science musicologique du spĂ©cialiste schumanno-lisztien, la nouveautĂ© des Deux Mages, un passionnant « romansonge ». Question et rĂ©ponse de la duchesse : « Aimez-vous  Wagner ? », eĂ»t pu demander en toute fausse candeur la duchesse de Sagan. C’te question ! Naturlich, ma biche ! J’insiste, pourtant : aimez, et je souligne the question qui n’est pas to be or not to be. Bien sĂ»r qu’il est, Wagner, d’une essence irrĂ©fragable, plus ĂȘtre que lui on n’en fait plus. Mais j’ai demandé   : aimez. Il est permis de nuancer votre answer
Alors, vous me mettez plus Ă  l’aise. Je sais  ce que cette Oeuvre Totale  apporte Ă  l’histoire de la musique et des arts. Et puis  vous dites qu’on a droit au  clivage ?  Lohengrin, Tannhauser, Tristan, Parsifal, trois fois oui. Pour  la Bande des Quatre organisĂ©e en TĂ©tralogie, franchement, vous repasserez . And  Herr Richard Wagner himself, pas mieux ? Encore plus franchement, danke schön ! MĂȘme quand il joue son ultime rĂŽle dans Der Tod in Venedig ? Faut ben mourir quĂ©qu ’ part !

R.W. Ă  sa personne parlant

Wagner en DVD ...Donc si vous n’avez pas la foi wagnĂ©rienne, ne faites pas semblant de croire pour  bientĂŽt  super-croire. Mais laissez-vous convaincre d’aller faire un tour dans les quartiers les plus perdus de la SĂ©rĂ©nissime, en hiver 1882-83. GuidĂ© par R.W. Ă  sa personne parlant – comme toujours – mais aussi adressant Ă  sa chĂšre Cosima une sorte de journal-intime-jours-sombres, pour raconter l’incroyable bordĂ©e mĂ©taphysique qu’il aurait  menĂ©e lĂ -bas avec son beau-pĂšre, un certain Franz Liszt, l’éblouissant compositeur- ami  devenu curĂ©-sans-paroisse  mais toujours en quĂȘte d’imaginaire.  Et devinez qui vous aurez pour guide et porte-parole ? Un  lisztien par excellence, dont ici mĂȘme nous louĂąmes les ouvrages savants sur AnnĂ©es de PĂšlerinage et Suite, musicien au demeurant praticien-psy qui vient aussi d’investiguer sur la paralysie gĂ©nĂ©rale de Schumann. Le Docteur Philippe AndrĂ©, sans doute pour se dĂ©lasser du culte schumanno-lisztien, cĂšde aux dĂ©mons de la Fantasie hoffmanienne : Ă©tiquetant « mages » les deux » VĂ©nitiens » d’adoption au crĂ©puscule de leur prodigieuse vie, il les fait basculer de l’autre cĂŽtĂ© du miroir dans l’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© que se permet parfois l’écriture  scientifique dont la rigueur expĂ©rimentale aurait  Ă©tĂ© mise en congĂ© payĂ© par un tour-operator de roman.

Le p’tit  Siegfried

LISZT nadar 1886 Franz_Liszt_by_Nadar,_March_1886Le point de dĂ©part est on ne plus historique, et vous en trouverez le rĂ©cit au 4e chapitre de Nuages Gris (Ă©d.Le Passeur) : Liszt a bien sĂ©journĂ© « chez » les Wagner au Palais Vendramin, du 19novembre 1882 au 13 janvier 1883. Il y a jouĂ© au whist, au piano, Ă  l’inĂ©puisable mais intermittente amitiĂ©, Ă  la fonction grand-paternelle (le p’tit Siegfried, fruit d’amour fou  entre Richard et  Cosima  qui avait ainsi envoyĂ© au dĂ©sespoir son exemplaire Ă©poux Hans de Bulow), et en cette famille recomposĂ©e tout n’était pas que roses, donc  on s’est  chamaillĂ©, fait la gueule, rĂ©concilié . A partir  de ce substrat non contestĂ©, Les Deux Mages dĂ©rape avec dĂ©lices en imaginaire. Les deux amis – bien que devenus beau-pĂšre et gendre, ils sont quasiment « du mĂȘme Ăąge » – entrent en « mentir-vrai » et « romansonge », comme  titrerait la nĂ©buleuse aragonienne. « C’est moi qui rĂȘve. J’ai piquĂ© du pif au bout du compte. Je dors. Je rĂȘve. Tout cela c’est moi qui le rĂȘve. Tout ceci ce n’est pas la vie de ThĂ©odore , c’est ma mienne. Rien de tout  cela n’a pu se passer en 1815
. » : c’est ce qu’avouait  en galopant avec  GĂ©ricault son « historien » de 1959 dans La Semaine Sainte


Tribu miltonienne et Nocturnes hoffmaniens

CLIC D'OR macaron 200Certes  on eĂ»t pensĂ© davantage Philippe AndrĂ© journalintimier du cĂŽtĂ© de son cher Franz. Eh bien non, c’est en Wagner qu’il sort d’un angle de la Piazzetta, faisant d’ailleurs tenir Ă  son petit protĂ©gĂ© la moins protocolaire des langues modernisĂ©es et l’entraĂźnant dans les aventures vĂ©nitiennes les plus saugrenues. Quitte à  ce que R.W. soit menĂ© par le bout de la Fantasie, le beau-pĂšre « inventant » pour son gendre plus rĂ©ticent  les buts de promenades qui accouchent de situations de plus en plus hallucinatoires. « Ici  le temps devient espace », et vice-versa ; le rĂ©el moins vrai –et dĂ©sirable ? -que le fantasmĂ©. On rencontre sortie des pĂ©rĂ©grinations italiennes de l’Angleterre rebelle XVIIe  une  tribu miltonienne – dans la famille du Paradis Perdu, je demande le pĂšre et puis aussi  les filles -, on dĂ©couvre une galĂšre « dĂ©carcassĂ©e » qui selon Franz ferait une merveilleuse salle de thĂ©Ăątre moderne, des allusions Ă  un grand trou qui pourrait ĂȘtre un cercle infernal de Dante, et ce n’est que prĂ©face Ă  l’embardĂ©e  la plus folle, une entrĂ©e en « Nocturnes  Ă  la maniĂšre de Callot », oĂč le savant Spallanzani, recrĂ©ateur lisztien d’Olympia, « emprisonne » dans l’Ɠil de sa poupĂ©e diabolique une Cosima qui n’en demandait pas tant


Haarghh !

Richard se dĂ©mĂšne en Ă©rotisé  hoffmannien (il  est ultra-sensible aux  deux « jolis globes » de l’automate, voire Ă  sa « coquille »), malgrĂ© lui ? ou pour mieux exciter  la jalousie de sa Cosima ?), et surtout il mĂšne dialogue rĂ©itĂ©ratif avec un Kobold, figure du tourmenteur qui lui laisse bien peu de rĂ©pit du cĂŽtĂ© de l’angine de poitrine, ce dont il mourra bientĂŽt. Et lĂ , il se lĂąche  dans le discours, parsemant ses phrases d’une interjection souffrante (« haarghh ! »,un Ă©cho du  « hojoho  walkyrien ? )qui nous ramĂšne aux temps de la BD-Dargaud, de formules familiĂšres (« à ch
, aussi sec ,  c
ries », impact boom, du balai ! lefion
, vacherie, dĂ©bectant  ou  vioque » ) parfois teintĂ©es de rythme cĂ©linien
 Le comble du paradoxe est atteint lorsque Richard « appelle » en un flux extasiĂ© (devenant parfois injurieux ou prosaĂŻque : « fous le camp dans ta cuisine, reste aux fourneaux ») son  indispensable  Cosima,(« ma passerelle pour l’éternitĂ©, mon anĂ©antissement en si majeur » ),tout comme – peut-ĂȘtre ? – le romantique Kleist « rebaptisait » son Henriette Vogel  (qui le lui rendait aussitĂŽt) dans les lettres qu’ils Ă©changĂšrent avant leur suicide en duo
à moins que ce ne soit aussi une allusion Ă  « L’Union Libre » oĂč Breton gĂ©ographise les blasons du corps de la femme
.

Filochard et Croquignol

De mĂȘme oscille-t-on entre ces visions poĂ©tisĂ©es du parcours vĂ©nitien et les silhouettes rigolotes de la virĂ©e Filochard (R.W.)- Croquignol (F.L.), la rĂ©fĂ©rence  sublimissime de la Femme Eternelle de R.W. et  la vie embourgeoisĂ©e Ă  Vendramin, cette grande Villa-Cosima-pieds-dans-l’eau, les Ă©clairs de luciditĂ© richardiens (« la boucler est peut-ĂȘtre le plus grand dĂ©fi fait Ă  moi-mĂȘme dans cette suite d’évĂ©nements ») et la surditĂ© de qui ne comprend rien au minimalisme pianistique du beau-pĂšre en train d’inventer une autre « musique de l’avenir ». Car les rapports au rĂ©el d’histoire musicale sont aussi là : du PromĂ©thĂ©e dĂ©chaĂźnĂ©, des « nuages gris », du parlĂ©-chantĂ©, « disastro », du « lancer mon  javelot dans les espaces indĂ©finis », des csardas macabres, des lugubres gondoles qui  ne peuvent faire illusion. De mĂȘme que les manifestations d’un amour-haine perpĂ©tuel entre un  beau-pĂšre et un gendre peu avare de considĂ©rations inactuelles sur le vieux Liszt, « échassier hydropique »,  ses cigares et ses verrues, et qui dĂ©barque du train en pleine odeur de « Wanderer Ă  nuisances olfactives 2nde classe ».

Retrouvailles lyriques

 Mais cela cĂšde Ă  du pur lyrisme de retrouvailles entre « amis sublimes », au dĂ©tour d’une promenade  dans Venise embrouillardĂ©e. Et puis il y a le rĂ©cit – les musiciens en tournĂ©e de banlieue  en sortiront  « m.d.r » ! – de Liszt qui dĂ©zingue  les affĂ©teries  bondieusardes d’un jeune organiste en mal  de compliments
.(« jamais je n’ai entendu rythmes plus appropriĂ©s aux hĂŽtels de prostitution et claques somptueux
. ») . Curieux blocages – superstitieux ? – aussi de Richard  avouant Ă  son « Isolde de  vie ou de mort » que justement il ne prononcera plus ce dernier mot, lui qui en veut au beau-pĂšre d’avoir « sombrĂ© dans les bigoteries qui l’ont perdu comme homme et surtout comme musicien ».

Le Wanderer a-t-il perdu la mémoire ?

Tiens, en chemin, le Wanderer, il a perdu la mĂ©moire de ses barricades bakouniniennes en 1849, quand il militait Ă  Dresde pour la rĂ©volution ? Ensuite, de ses errances pourchassĂ©es par les polices « anti-terroristes » de l’Ordre Monarchique, mais oĂč tout de suite il trouve Ă  Weimar refuge fraternel auprĂšs de Liszt  ? De sa soumission (1864), genou en terre, à  son Ange bavarois  Louis II , et de « ce qui s’en suivit », comme  intertitrent les romans de gare au XIXe : l’argent et l’or pour Ă©difier le Temple de Bayreuth, oĂč se cĂ©lĂšbrera le culte monothĂ©iste de RW ? ? Sans oublier ses vaticinations-libelles  mortifĂšres  (1850 ; puis sans remords ni retour en arriĂšre) sur « le judaĂŻsme dans la musique » ? Bref, il ne s’agirait plus Ă  Vendramin-House que des  « considĂ©rations d’un apolitique » rangĂ© des voitures,  dans une Venise la Rouge oĂč pas une gondole ne bouge ? Quant Ă  l’inconscient projeté  comme javelot dans les espaces du futur, n’y-a-t-il pas absence de prĂ©monition pour une Ă©poque oĂč son (prĂ©) nom  de Venise, Riccardo, ne sera plus dans Bayreuth un temps dĂ©sert (Ă©) par l’Ɠuvre Totale ?  Mais  on ne va tout de mĂȘme pas lui reprocher,  Ă  cet  « inconscient-là »,  le formatage de   son p’tit Siegfried pour mariage(1915)  avec une Frau Winifred tombant raide-dingue du Moustachu de Berchtesgaden-sous-Walhalla !  (Quel malheur, parfois, d’avoir un(e) gendre(sse) !  Mais au contraire futur, quel bonheur pour un VĂ©nitien comme Luigi Nono de se marier (1955) avec Nuria Schoenberg et d’avoir ainsi un sacrĂ© beau-pĂšre !)

Carnets du sous-sol  et Bavard

Bon, permis Ă  un mal-wagnero-compatible de dĂ©bloquer sur le divan, Dr. André ? Et repassons Ă  l’essentiel : avec les Deux Mages, nous tenons un « roman musical » de la plus haute et exigeante qualitĂ© en imagination et Ă©criture. Ce long et parfois imprĂ©visible monologue rappellera, en  son   principe d’ivre flux parolier, les Carnets du sous-sol  dostoievskien, ou le plus proche Bavard de L.R. des ForĂȘts. Et malgrĂ© les sautes d’une humeur provocatrice tirant aussi vers la rigolade, la coda (« Je me penche et je vois des Ă©toiles qui scintillent au fond du trou. Je plonge la tĂȘte la premiĂšre en poussant un lĂ©ger cri
Un cortĂšge d’étoiles mortes ondule dans le noir. ») signale, mine de rien, qu’un mois aprĂšs le dĂ©part  du beau-pĂšre, le gendre aura rejoint
mais quoi, le nĂ©ant ? C’était – miroir  de l’éblouissante lumiĂšre solaire du Turner en couverture – le dernier cadeau  de la SĂ©rĂ©nissime et aussi « tempĂ©-tueuse »  CitĂ© des Doges  Ă  ses hĂŽtes. On vous le disait, il y aura  toujours de la Mort Ă  Venise ! Mais encore : « mort(s) Ă  jamais » ?


LIVRES. Philippe AndrĂ©, Les Deux Mages de Venise, Ă©ditions Le Passeur (2015). Livre papier : 18,90 €, 140×205 mm, 256 pages. Date de parution : 12 fĂ©vrier 2015. LIRE aussi la critique du livre prĂ©cĂ©dent de Philippe AndrĂ© : « Robert Schumann, folies et musiques » (Le Passeur, 2014), CLIC d’octobre 2014 sur classiquenews.

Illustrations : Wagner, Liszt (DR)

CNSMD de Lyon : concerts pour la nouvelle salle VarĂšse

CNSMD Lyon nuit des lunes fevrier 2015 nouvelle salle varese CLASSIQUENEWS repetatelier©BALyon, CNSMD. RĂ©ouverture de la salle VarĂšse : les 27 fĂ©vrier, 3 mars, 6 et 7 mars 2015. Nuit de Lunes, MĂ©lodies de Charles Bordes, Passion selon Saint Jean. Enfin, la Salle VarĂšse – lieu important de la recherche, de la pĂ©dagogie et de la diffusion en agglomĂ©ration lyonnaise – rĂ©ouvre, aprĂšs quinze mois  de fermeture forcĂ©e pour glissement de terrain sur la colline au dessus du Conservatoire. Voici trois manifestations reprĂ©sentatives de ce dont on a Ă©tĂ© privé : une Nuit de Lunes (Kagel, Menozzi, Dallapiccola, Schreker), des mĂ©lodies France fin XIXe orchestrĂ©es , une Passion de Bach sous la houlette de l’organiste M.Radulescu.

 

 

 

 

cnsmd-bandeau-saison-publique-classiquenews-fevrier-mars-2015

 

Histoire d’O

 

D’ennuis interminables salle VarĂšse, on peut vouloir plaisanter. Dans le  genre : la potion Ă©tait amĂšre, l’eau et la facture salĂ©es, glissez mortels n’appuyez plus, cette Histoire d’O sous Observance n’avait rien d’érotique, DĂ©serts 2014 ou 60 ans plus tard
.Bref, le grand Ă©boulement qui ravagea la colline en dĂ©cembre 2013  aura incapacitĂ© pendant une quinzaine de mois une part des activitĂ©s publiques du CNSM (mais aussi la transmission des savoirs). Et malgrĂ© un bel Ă©lan  de solidaritĂ© des organismes culturels dans l’agglomĂ©ration lyonnaise, entravĂ© l’organisation « centralisĂ©e » des manifestations et entraĂźnĂ© une fragmentation dispersante de bien des sĂ©quences. L’absence prolongĂ©e aura au moins eu le mĂ©rite paradoxal de souligner le rĂŽle vital de cette salle qui n’a pas son Ă©gale entre RhĂŽne et SaĂŽne, et oĂč, entre autres qualitĂ©s maĂźtresses, le contact des jeunes musiciens – l’ Orchestre , phalange pĂ©dagogique d’une work in perpetual progress-, les autres ensembles de dimensions plus rĂ©duites, tel l’Atelier XX-21 – se fait sans barriĂšres intimidantes avec les publics de toutes gĂ©nĂ©rations.

Nuit de Lunes

Le titre choisi pour VarĂšse-le retour- a quelque chose de joliment furtif et fin d’hiver :Clair Obscur, alias Nuit de Lunes. C’est l’Atelier XX-21 animĂ© par Fabrice Pierre qui tire le rideau des  retrouvailles, et l’enseignant-clarinettiste(« basse ») Sergio Menozzi assume sa large part, avec deux piĂšces en crĂ©ation : « composer entre chien et  loup, il aime Ă  Ă©crire pour et Ă  jouer avec l’Autre. Troquant sa clarinette contre un saxophone, et avec la complicitĂ© de la harpiste AurĂ©lie Bouchard », voici donc Lunes,  puis Voix du Soir. » Un prestigieux  aĂźnĂ©, Mauricio Kagel, est appelĂ© Ă  chanter en cette Nuit de lunes : son  duo concertant de 1989, Zwei Akte ,  est un thĂ©Ăątre musical digne du Grand Argentin, quelque part entre cĂ©lĂ©bration et imaginaire. Le saxo – masculin – et la harpe – fĂ©minin, bien sĂ»r ! – y dialoguent, du stĂ©rĂ©otype apparent de la reprĂ©sentation instrumentale (masculin/fĂ©minin) en subtilitĂ©s et ironies : « des transitions imperceptibles, des nƓuds acoustiques, qui comme la rĂ©alitĂ© peuvent ĂȘtre  interprĂ©tĂ©s diffĂ©remment par l’auditeur et moi » (Philharmonie de Paris).

 

 

 

 

La grande poésie de Machado le Républicain

 

D’une toute autre tonalitĂ©, la Piccola Musica Notturna, de Dallapiccola, Ă©crite en 1954 longtemps aprĂšs la disparition (1939) d’Antonio Machado. Ce devrait ĂȘtre aussi l’occasion de (re ?)visiter l’Ɠuvre du si grand et  discret poĂšte espagnol, « frĂšre de Llorca »  qui le prĂ©cĂ©da  de trois ans dans la mort . Machado   fut l’un des Ă©crivains les plus courageusement engagĂ©s dans le combat de la rĂ©publique contre le fascisme ; il avait pris parti, du cĂŽtĂ© de son « peuple » qu’il cĂ©lĂ©brait tant , et tout naturellement  accompagna jusqu’au bout  les rĂ©publicains finissant par succomber sous les coups de l’ armĂ©e franquiste. Il lui fallut en hiver 1939 repasser la frontiĂšre française, et accompagnĂ© de sa mĂšre trĂšs ĂągĂ©e, il mourut dans la dĂ©tresse et le froid Ă  Collioure (« Machado dort Ă  Collioure », a plus tard chantĂ© Aragon).

Une belle nuit d’été 

Oui, (re)lisons au moins ses Champs de Castille, leurs bouleversants appels  aux paysages de l’enfance, et (re)prenons connaissance  de si riches  enseignements humanistes. La partition dallapiccolienne cite un de ces beaux  paysages , pour nuit
 d’étĂ© Ă  venir :

« C’est une belle  nuit d’étĂ©, Ils ont des maisons hautes Les fenĂȘtres ouvertes Donnent sur la place de l’ancien village. Sue le grand rectangle dĂ©sert, Des bancs en pierre, des haies et des acacias SymĂ©triques Tracent leur ombre noire sur le sable blanc Au zĂ©nith, la lune, et sur la tour, la sphĂšre, l’horloge, IlluminĂ©e. Je me promĂšne dans ce vieux village Seul, comme un fantĂŽme. »

Selon le critique A.Gentilucci, la richesse changeante de la trame  du timbre est fractionnĂ©e suivant les thĂšmes Ă  la maniĂšre de Webern. Le plus souvent sonoritĂ©s lĂ©gĂšres, murmures bruissants de cordes, figurations prĂ©cieuses des bois, illuminations suggestives de la percussion. Les Ă©lans violents des cors et des trompette cassent l’unitĂ© sereine du paysage  musical par la duretĂ© de leur blessure. »

L’IdĂ©e de Bartosch 

A cette partition s’ajoute une Symphonie de chambre de Franz Schreker (1878-1934), grand compositeur d’opĂ©ras, « continuateur du thĂ©Ăątre post-wagnĂ©rien alliĂ© Ă  certaines suggestions de l’impressionnisme, et introducteur d’agrĂ©gats  polytonaux ». Les nazis ont brisĂ© la carriĂšre de ce compositeur, grand enseignant Ă  Berlin dans les annĂ©es vingt, mais on redĂ©couvre dĂ©sormais tout l’i tĂ©rĂȘt  de cette Ɠuvre novatrice. On ajoute Ă  la sĂ©ance d’ouverture une projection rare : « L’IdĂ©e », du cinĂ©aste austro-hongrois Berthold Bartosch, qui employa avant Disney le principe de l’animation multiplane, d’aprĂšs des gravures de Franz Masereel.

 

 

Paysages tristes

Le second voyage s’accomplit en un domaine gĂ©ographiquement et chronologiquement plus restreint. Les « mĂ©tamorphoses de la mĂ©lodie » sont sous le signe de Charles Bordes (1863-1909), un Ă©lĂšve de CĂ©sar Franck, plus connu pour le combat menĂ© en compagnie  des trĂšs Français Vincent d’Indy et   Alexandre Guilmant et symbolisĂ© par la fondation de la Schola Cantorum, lieu de rĂ©surrection des musiques anciennes. Bordes compositeur de  mĂ©lodies a travaillĂ© sur ses contemporains poĂštes, Francis Jammes et Verlaine. Le chercheur Jean-François Rouchon , qui fait sa thĂšse de doctorat sur le compositeur, est aussi baryton et chef : il va guider les Ă©tudiants de la classe d’orchestration  de Luca Antignani dans chemins des Paysages Tristes fort symbolistes, avec rĂ©fĂ©rences aux illustres contemporains, FaurĂ©, Debussy, Chausson et Duparc.

 

 

Haut-lieu des relectures

Et  puis la Salle VarĂšse, c’est toujours le haut-lieu des rĂ©inventions et relectures du Classicisme. Quoi de plus proche d’Absolu que les Temples de J.S.Bach, ces deux šPassions qui instruisent, Ă©meuvent, montrent tous chemins nouveaux. C’est cette fois la Saint-Jean qui rouvre la donne, l’Orchestre du dĂ©partement de musique ancienne et les solistes des classes de chant s’affrontant au chef-d’Ɠuvre sacrĂ© sous la direction de Michael Radulescu. Cet organiste lĂ©gendaire –nĂ© roumain en 1943, et naturalisĂ© autrichien- veut « ancrer  la signification  de Bach dans le temps prĂ©sent par des interprĂ©tations qui revĂȘtent le caractĂšre d’une rĂ©alitĂ© immĂ©diate surprenante. » Oui, beau nouveau dĂ©part pour la Salle dĂ©diĂ©e au plus rĂ©volutionnaire français des compositeurs du XXe !

 

 

CNSMD de Lyon, Salle VarÚse. Nuit de Lunes  (Dallapiccola, Menozzi, Kagel, Schreker), vendredi 27, 19h et 21h ; Mélodies orchestrées de Charles Bordes (mardi 3 mars, 20h ; Passion selon st Jean de Bach (M.Radulescu) : vendredi  6, 20h ; samedi 7, 18h. Renseignements et réservation :  T. 04 72  19 26 26 ; www.cnsmd-lyon.fr

 

+ d’infos : Page dĂ©diĂ©e « Nuit des lunes » sur le site du CNSMD de Lyon

 

 

cnsmd-bandeau-saison-publique-classiquenews-fevrier-mars-2015

 

 

 

 

Oullins (69). Journées GRAME, Théùtre de la Renaissance

grame 2015Oullins (69). JournĂ©es GRAME, ThĂ©Ăątre de la Renaissance du 24 au 26 fĂ©vrier 2015. Samuel Sighicelli, Tanguy Viel : Chant d’hiver, spectacle musical, crĂ©ation. Concerts,installations spectacles, jusqu’au 19 mars 2015. Une crĂ©ation chantĂ©e-hivernale, bien Ă©videmment en milieu d’hiver : c’est ce que propose la Renaissance, en milieu d’hiver : mĂ©lange de musique, video, mise en  espace et thĂ©Ăątre, conçu par  le compositeur S.Sighicelli et l’écrivain T.Viel, qui font aussi appel aux citations de Schubert (Voyage d’hiver) et du romantisme allemand. Chant d’hiver s’inscrit dans la programmation des JournĂ©es du GRAME (jusqu’au 19 mars) et en prolonge l’esprit  de recherche.

Eclairs de pensée

« Ce qu’il y a de meilleur dans les sciences, c’est leur ingrĂ©dient philosophique, telle la vie dans les corps organiques. A dĂ©philosopher les sciences, que reste-t-il ? Terre, air et eau
. L’eau est une flamme mouillĂ©e
Nos pensĂ©es elles aussi sont des facteurs effectifs de l’univers
Les objets de l’art romantique doivent se prĂ©senter comme les sons d’une harpe Ă©olienne, brusquement, sans ĂȘtre motivĂ©s et sans trahir leur instrument
 Le dĂ©sir de savoir est composĂ© Ă©trangement, ou mĂȘlĂ© de mystĂšre et de science
.La flamme compose et dĂ©compose l’eau. Elle oxyde et dĂ©soxyde. Electrise et dĂ©lectrise. L’air ne serait-il pas le rĂ©sultat d’une combustion, comme l’eau ?….Il n’est qu’un unique temple sur la terre, c’est le corps humain .On touche au ciel quand on touche au corps humain  » Ces Ă©clairs de pensĂ©e – un peu plus tard dans le XIXe, on dirait : des « illuminations »-, appartiennent Ă  l’un des plus purs tĂ©moins du romantisme europĂ©en, Friedrich von Hardenberg.

Novalisiana

Vous avez dit, von Hardenberg (1772-1801)  ? Novalis, peut-ĂȘtre ? Gagné ! Ce « mĂ©tĂ©ore », mort Ă  29 ans (deux ans de moins sur  la terre que Schubert) s’était donnĂ© cet hĂ©tĂ©ronyme latin pour « s’identifier Ă  la terre vierge – terra novalis -, le limon originel de la GenĂšse, et peut-ĂȘtre le matĂ©riau premier du Grand ƒuvre » (M.de Gandillac). Et avait laissĂ© avec ses Hymnes Ă  la Nuit un des plus dĂ©cisifs recueils de la poĂ©sie occidentale. Mais ce qu’on sait moins couramment, c’est que cet homme de la fulguration et de l’intuition poĂ©tiques avait une formation et un mĂ©tier scientifiques, non pour orner son apparence, et pas seulement pour obĂ©ir Ă  ce que voulait son pĂšre, le baron von Hardenberg. Devenu ingĂ©nieur des Mines, il Ă©tudia passionnĂ©ment la gĂ©ologie et l’électricitĂ©. Rejoignant en cela le jeune Hölderlin, aux dires d’un de leurs amis : « Ils cherchaient la pensĂ©e dans l’action, la beautĂ© esthĂ©tique et la science. »

L’ange ingĂ©nieur et le doux Franz

Petit excursus pour mieux aborder Chant d’Hiver, en lisant les dĂ©clarations de ses auteurs (Samuel Sighicelli, Tanguy Viel
 sans oublier Schubert, citĂ© Ă  travers son divinatoire Voyage d’hiver),  leur lien en profondeur avec un romantisme allemand  dont en « Français cartĂ©siens » nous avons tendance Ă  restreindre le rayon d’action mentale et spirituelle. Ces romantiques ne sont pas seulement classables en poĂštes, musiciens, philosophes : une de leurs  intuitions fondamentales est que « tout » communique dans l’idĂ©al d’absolu qu’ils poursuivent, en Ă©cho  des humanistes de la Renaissance, et que le compartimentage de l’art serait sottise rĂ©ductrice, sans gĂ©nĂ©rositĂ©. « L’ange ingĂ©nieur », suivant la belle formule de Michel Tournier dĂ©signant Novalis, et le doux Franz (Schubert) sont certainement les incitateurs et compagnons de route  rĂȘvĂ©s pour des chercheurs  -Ă©crivain, compositeur – qui aujourd’hui « naviguent »entre Voyage-Art et Aventure-d’un-homme de sciences au pĂŽle glacial de la terre.

Glaciologue soudant l’histoire terrestre

« En une forme scĂ©nique directe et intense, avec deux musiciennes (Elsa Dabrowski,Claudine Simon)  un comĂ©dien (Dominique Tack), un dispositif sonore et visuel (Fabien Zocco) et une chorĂ©graphe (Marian del Valle)  deux voyages hivernaux, donc : celui, rĂȘvĂ©,  de Schubert et celui, historique,  d’un glaciologue dans la nuit polaire. » Et c’est l’évocation d’une mission scientifique rĂ©ellement menĂ©e au pĂŽle absolu du froid terrestre (-89° !) par Claude Lorius – en 1984, merci George Orwell pour la coĂŻncidence ! – qui permet d’évoquer la « reconstitution des climats jusqu’à 400.000 ans en arriĂšre, grĂące Ă  une analyse de la glace extirpĂ©e Ă  2000m. de profondeur : eh oui, la remontĂ©e des tempĂ©ratures moyennes de notre planĂšte depuis le XIXe est en grande partie liĂ©e Ă  l’activitĂ© humaine ».  Ainsi se mĂ©langent, comme dans les romans initiatiques de Novalis (Heinrich d’Ofterdingen, Les disciples Ă  SaĂŻs) les mĂ©ditations sur l’injonction  « ĂȘtre toujours en Ă©tat de poĂ©sie », et les intuitions de la connaissance : « Celui-lĂ  seul Ă  qui sont prĂ©sents les temps primitifs peut dĂ©couvrir la simple loi de l’histoire
Les hommes sont un cristal pour notre Ăąme, ils sont la nature transparente. »

Un espace de blanc absolu

S.Sighicelli dit de l’écoute qu’elle est « disposition de l’esprit Ă  pĂ©nĂ©trer un univers ou ĂȘtre embarquĂ© par lui. Donc trois voix d’un contrepoint :musique intĂ©grant  des lieder du Winterreise et un lied de Schumann, ainsi que des outils Ă©lectroniques ; textes de Tanguy Viel(rĂ©cit du glaciologue de 1984, sous la forme d’un journal de bord documentĂ© sur son expĂ©dition, poĂ©sies d’Eichendorff,Novalis, W.Muller – le « librettiste » de Schubert - ; scĂ©nographie, avec un espace blanc et dĂ©pouillĂ©, une lumiĂšre qui travaille  sur des degrĂ©s d’obscuritĂ© de ce blanc environnant, une video gĂ©nĂ©rative en blanc sur noir Ă  partir de modĂšles empruntĂ©s aux sciences de la terre (flux climatiques , vortex des courants marins ou des vents, textures organiques, ondes naturelles, Ă©rosion
).D’oĂč une polyphonie scĂ©nique, musicale et visuelle au service d’un univers singulier et Ă©volutif.

L’incomprĂ©hension et l’effroi

Ce blanc omniprĂ©sent, cette solitude d’un monde dĂ©chirant et cassĂ© – cela nous vient Ă  l’esprit en revivant la culture romantique  -, et bien que l’allusion possible ne soit pas mentionnĂ©e dans les documents introductifs  Ă  Chant d’hiver, n’est-ce pas aussi, fort contemporain de l’écriture schubertiennne, le tableau de K.D.Friedrich, « La mer de glace » (dit aussi : « Naufrage de l’Espoir », par allusion aux navires des expĂ©ditions Hercla et Gripper, ainsi que le mentionne le livre de Gabrielle Dufour), non plus paysage accrochĂ© Ă  l’anecdote, mais surtout mĂ©ditation qui « conduit le regard Ă  la frontiĂšre du nĂ©ant » ? Ou bien « simplement symbole d’une contrĂ©e inaccessible, aux confins du monde visible » ? Lors de l’exposition Ă  Dresde, en 1824, le tableau suscita l’incomprĂ©hension, et mĂȘme des rĂ©actions d’effroi
 tout comme le Winterreise, quand Schubert en donna la premiĂšre audition privĂ©e  Ă  ses amis.

On est aussi renvoyĂ©, par une coĂŻncidence homonymique, Ă  la lecture de Friedrich par un
 autre (von)  Schubert , Gotthilf-Heinrich, qui loua le peintre dans ses ConsidĂ©rations sur les aspects nocturnes des sciences de la Nature, Friedrich dĂ©couvreur de l’intertextualitĂ© esthĂ©tique qui voulait faire « reprĂ©senter » ses tableaux au sein d’une dĂ©marche musicale
 Oui, admirable romantisme allemand dont les commentaires d’Armel Guerne, et un peu plus tĂŽt, d’Albert BĂ©guin (L’Ame Romantique et le RĂȘve) contribuent Ă  nous montrer la grandeur, et le sens toujours actuel, urgent !

Compositeur en résidence

On attend donc avec impatience les intuitions qui guident Chant d’hiver. Samuel Sighicelli a Ă©tĂ© disciple en composition de GĂ©rard Grisey, pensionnaire Ă  la Villa Medicis, co-fondateur avec Benjamin de la Fuente de la Compagnie Sphota (sept spectacles pluri-disciplinaires) ;il conçoit la mise en scĂšne (et espace) comme intimement liĂ©e Ă  sa composition.  Il a aussi Ă©crit pour le cinema (avec le groupe Caravaggio, dans l’Amour est un crime parfait, des frĂšres Larrieu). La Renaissance d’Oullins l’accueille comme compositeur en rĂ©sidence depuis 2013. Tanguy Viel (Black Note, Cinema, Paris-Brest) est publiĂ© aux Ă©ditions de Minuit,il a dĂ©jĂ  travaillĂ© avec S.Sighicelli, et  pour un livret d’opĂ©ra avec Philippe Hurel.

Les Musiques trÚs scéniques du GRAME

Ce Chant d’hiver pour clore l’hiver est un temps inscrit dans la 8e Ă©dition (22 janvier- 19 mars) des JournĂ©es que le GRAME lyonnais consacre Ă  son intervalle bisannuel du Festival  Musiques en ScĂšne. AnnĂ©es paires, M.E.S. donc, vaste dispositif, et annĂ©es impaires (2015
), un Ă©ventail ouvert sur printemps et automne. C’est « crĂ©ation musicale en mouvement, rĂ©unissant jeunes musiciens,danseurs et plasticiens autour de compositeurs confirmĂ©s,avec une quinzaine de 1Ăšres mondiales et françaises ». En 2015, ce sont activitĂ©s croisĂ©es France-CorĂ©e. Expositions, avec jusqu’au 14 mars, une « brouette centenaire » de FĂ©lix Lachaize, revenue de Taiwan, et accompagnant Paralell City, installation de Lien Chen Wang. En concerts, le ThĂ©Ăątre de Vienne, un peu avant Chant d’hiver, programme une Voie du Souffle, par le Quatuor Habanera, oĂč sous le vent de l’immense Ligeti, l’esprit du prestigieux aĂźnĂ© Peter Eötvös « protĂ©gera »des Ɠuvres de Philippe Leroux, Alexandre Markeas, et Franck Bedrossian (24 fĂ©vrier). En deux journĂ©es, Smartact confronte art et tĂ©lĂ©prĂ©sence (25-26 fĂ©vrier).Une Light Music (Thierry de Mey) met sous la direction de l’enseignant Jean Geoffroy projections et dispositif interactif pour Ă©tudiants musiciens et danseurs du CNSMD (12 mars). Et retour Ă  la Renaissance (18-20 mars) pour un  spectacle franco-canadien – 11 percussionnistes, polyphonie de sens et de sons – sur des poĂšmes de Gaston Miron, L’Homme Rapaillé 

L’Ɠil de l’esprit

Allez, un salut Ă  Friedrich : « Clos ton Ɠil physique, afin de voir d’abord ton tableau avec l’Ɠil de l’esprit. Ensuite fais monter au jour ce que tu as vu dans ta nuit  » Et Ă  Novalis : « On a fait de la musique Ă©ternelle et inĂ©puisable de l’univers le tic-tac monotone d’un immense moulin, oĂč on est portĂ© par le torrent du hasard. » Et heureux Chant de nuit !

grame 2015Oullins (69) ThĂ©Ăątre de la Renaissance. Du 24 au 26 fĂ©vrier 2015 (20h). Chant d’hiver, de Samuel Sighicelli et Tanguy Viel.

T. 04 72 39 74 91 ; www.theatrelarenaissance.com

JournĂ©es GRAME. Jusqu’au 19 mars.

T. 04 72 07 37 00 ; www.grame.fr

CD. Nuits Occitanes, chants de troubadours. Ensemble CĂ©ladon,Paulin BĂŒndgen, Clara Coutouly (1 cd RICERCAR 340)

CD. Nuits Occitanes, chants de troubadours. Ensemble CĂ©ladon,Paulin BĂŒndgen, Clara Coutouly (1 cd RICERCAR 340). TrouvĂšres, troubadours, fin’s amor, mais aussi quelles musiques en ce large temps du milieu de millĂ©naire mĂ©diĂ©val ? Pour les ensembles en recherche, il y a beaucoup Ă  rĂ©flĂ©chir, Ă©valuer, proposer. C’est ce que le groupe CĂ©ladon de Paulin BĂŒndgen accomplit avec bonheur, se centrant sur le « temps des amants », ces Nuits Occitanes du dĂ©sir, de l’accomplissement  et de la menace de l’aube


Un Ăąge d’or mĂ©diĂ©val

celadon-cd-ricercar-paulin-Bundgen-cd-classiquenews-compte-rendu-critiqueMusique ancienne dit-on, avant le fourre-tout de ces « musiques baroques », aimĂ©es du (presque) grand public, et dont pourtant la durĂ©e ne semble pas excĂ©der deux siĂšcles, « comprimĂ©es » qu’elles sont entre la Renaissance – franchement XVIe- et la RĂ©volution qui avec le prĂ©-romantisme en sonne le glas. Donc « ancienne », ce serait mĂ©diĂ©vale, des origines (la fin du monde antique ?)  au milieu du XVe (on propose la chute de Byzance, empire grĂ©co-romain d’Orient) ? Et quand, un Ăąge d’or musical « ancien » pour ce millĂ©naire europĂ©en ?  Et comment, religieux – au sein de la chrĂ©tientĂ© devenue dominatrice et enclavĂ©e dans l’Empire Romain dĂšs le IVe, – ou tout de mĂȘme Ă©chappant par moments privilĂ©giĂ©s Ă  cette tutelle, et en quelque sorte « laĂŻque », cĂ©lĂ©brant en marge l’amour « humain, trop humain » ? Ces considĂ©rations Ă  la va-vite  pourront cependant ouvrir sur une Ă©coute en recherche du si beau disque consacrĂ© par CĂ©ladon aux « Nuits Occitanes », chants d’amour trĂšs profane des troubadours aux XIIe et XIIIe occidentaux et mĂ©diterranĂ©ens.

Bonheur de la fin’s amor

Comme l’écrit l’excellente notice de J.Lejeune, les troubadours sont « des amoureux », chevaliers ou jongleurs : leurs origines sont bien diverses et couvrent toutes les classes sociales, du fils d’un boulanger Ă  l’hĂ©ritier d’une noble famille
Tout se passe au sud de la Loire, ; entre Alpes et PyrĂ©nĂ©es, mais aussi  vers la pĂ©ninsule IbĂ©rique, la Catalogne ou la Castille oĂč ils trouvent parfois refuge
Leur langue est la mĂȘme, la « langue d’oc », ancĂȘtre de l’occitan qu’on peut encore de nos jours entendre dans le sud Français. »  Et il ne s’agit pas ici des chants « satiriques, moralisateurs, politiques » ou « de croisade » qui sont aussi le domaine de ces troubadours, mais de la « fin’s  amor » (amour, parfait, achevĂ©) au noyau mĂȘme de la « courtoisie » qui porte des valeurs (loyautĂ©, gĂ©nĂ©rositĂ©, honneur Ă©lĂ©gance ») semblant  apanage de  l’homme, mais dont un renversement dote aussi la femme, devenue suzeraine de son vassal en amour
Cet amour, modĂšle de relation sentimentale Ă©rotique est adultĂšre, car l’amour conjugal est le contraire du libre choix et du consentement, fait d’une tension perpĂ©tuelle dans  l’assouvissement du  dĂ©sir est sans cesse retardé  »(Michelle Gally)

Musiciens-poĂštes

Paulin BĂŒndgen et son CĂ©ladon  circonscrivent donc ici des moments du dĂ©sir, de la dĂ©claration sans rĂ©ponse, et celui, privilĂ©giĂ©, oĂč la fin de la nuit menace par la lumiĂšre d’aube de faire confondre les amants (les guetteurs – « lauzengiers » sont embusquĂ©s). La plupart du temps, c’est l’amant qui parle, mais le poĂšte peut ĂȘtre femme (BĂ©atrice de Die
) : ce musicien-poĂšte laisse aux gĂ©nĂ©rations ultĂ©rieures –« dans le meilleur des cas »- une ligne de chant (monodie, tendance mĂ©lodique, voire « une licence d’adapter «  un texte sur d’autres donnĂ©es, Ă©ventuellement religieuses. Le rythme aussi est Ă  rĂ©inventer, quitte Ă  chercher du cĂŽtĂ© austĂšre (grĂ©gorien
), voire de la danse, Ă©videmment plus frivole. Sans oublier l’écrin ouvert par quatre instrumentistes , qui au mĂȘme titre que la voix « multipliĂ©e », inaugurerait une prĂ©-polyphonie riche d’avenir.

De Dante aux surréalistes

C’est cet ensemble d’invention(s) qui donne son prix Ă  la trĂšs stimulante dĂ©marche de Paulin BĂŒndgen : savante, sans nul doute, mais sans pĂ©dantisme ni rigiditĂ© dogmatique, dans un climat d’intuition qui n’oublie  jamais son port d’attache, la haute charge d’expressivitĂ© amoureuse : les ĂȘtres entre eux, Ă©videmment, mais aussi les lieux oĂč se cĂ©lĂšbre le culte – la chambre, la tour -, avec la complicitĂ© d’une Nature qui Ă©grĂšne les   heures et chante  l’espace vĂ©gĂ©tal, animal, saisonnier. Ainsi vont les couples libres, anonymes ou nommĂ©s, aux sentiments desquels nous communions dans la magie de l’évocation : si proches aussi dans le temps historique et trĂšs rĂ©el de Dante et BĂ©atrice, bientĂŽt de PĂ©trarque et de Laure, prĂ©figurateurs aussi des Ă©toiles lointaines et variables qui Ă©claireront   la nuit et l’aube des romantiques allemands, puis des surrĂ©alistes et de leur « amour fou ».

Le vaurien sans désir

De la simple monodie  qui ouvre ce livre de Nuits Occitanes (Lo vers comens, Marcabru) aux dialogues subtilement entremĂȘlĂ©s (voix et instruments) des huit autres chants, on parcourt les chemins d’un « voyage  d’été » qui glorifie « l’Amour la PoĂ©sie »(dira Eluard), selon un jeu de « cache-timbre » entre contre-tĂ©nor et soprano qui accroĂźt le plaisir du repĂ©rage. Les voix  – parfois si proches, et constamment sĂ©duisantes – exaltent la clartĂ© du texte, mais s’ombrent parfois d’une mĂ©lancolie fugitive, et laissent souvent hĂ©siter dans l’attribution Ă  ces « personnages » que sont tour Ă  tour Paulin BĂŒndgen et Clara Coutouly : oui, qui parle ici, l’amante, l’amant, le guetteur (qui annonce l’imminence de l’aube, donc de la sĂ©paration), un tĂ©moin –peut-ĂȘtre le poĂšte, en voix off- ? D’autant que, comme dans un roman Ă  clĂ©s,  apparaissent  des noms qui intriguent : Papiels, Rassa, Golfier de la Tor, le seigneur de Miraval, Audiartz, Seguin, Valenssa, et que l’on n’hĂ©site pas Ă  demander secours par priĂšre Ă  Dieu le Fils ou Ă  sa MĂšre pour veiller sur ces amours nocturnes ! Selon une technique quasi-cinĂ©matographique est d’ailleurs remis en cause un  parcours trop ordonnĂ© Ă  travers les cases du rĂ©cit
.Mais, n’est-il  pas vrai en cette enclave mĂ©diĂ©vale, « celui qui n’a pas dĂ©sir est un  vaurien » (Raimon de Miraval). VoilĂ  bien la « morale immorale et Ă  son altiĂšre façon, scandaleuse » de tous ces conteurs et poĂštes, entre 1100 et 1250 : Marcabru, R.Jordan, B.de Born, B. de Die, Cadenet, G. de Bornelh, B.de Ventadorn, R.de Miraval, B.de Palazol. Dommage que l’auditeur doive aller chercher sur Internet le texte occitan, aux sonoritĂ©s  sĂ»rement passionnantes,  puisque figurent seulement dans le livret  une traduction  en français (apparemment excellente) et son parallĂšle en anglais.

Le temps d’un amour impossible

S’il nous fallait assurer une prĂ©fĂ©rence en ces 9 sĂ©quences, ce serait pour  « A chantar m’er »(Je chanterai ce que j’aurais voulu ne jamais chanter) oĂč la comtesse de Die (Beatriz de Dia) Ă©nonce  quatre siĂšcles avant Louise LabĂ© (elle-mĂȘme avec et sans Olivier de Magny, J.du Bellay, Maurice ScĂšve ?)« le dit de la force de l’amour » : imploration, fiertĂ©, pudeur, audace, « érotique-voilé », Ă  travers la colĂšre rentrĂ©e d’une dĂ©daignĂ©e (par Raimbault d’Orange ?) .Mais ce qu’ici chante  dans une magnifique interprĂ©tation Clara Coutouly, c’est quelque chose d’irrĂ©mĂ©diablement  perdu :  le temps d’un amour impossible, fĂ»t-il retrouvé  dans l’inspiration. Et cela compose un rĂ©cit virtuel oĂč court dĂ©jĂ , souterraine, la fureur de la Religieuse Portugaise du XVIIe, mais rejoint aussi les beautĂ©s de ces « chansons d’aube »  (ainsi celle du  troubadour GacĂ© Brulé : « je ne hais rien tant que le jour, ami, qui me sĂ©pare de vous  »), dans  la magie mĂȘme de ce nom  d’ « Aube »  qu’AndrĂ© Breton donnait Ă  la fille  qu’il avait conçue avec  Jacqueline Lamba (son « amour fou » de 1934), et Ă  qui il Ă©crivit Ă  la derniĂšre ligne du livre : « Je vous souhaite d’ĂȘtre follement aimĂ©e. » Et encore RenĂ© Char : « J’avais mal de sentir que ton cƓur ne m’apercevait plus. Je t’aimais. En mon absence de visage et mon vide du bonheur. Je t’aimais changeant en tout, fidĂšle Ă  toi. »  Allons, belles Nuits Occitanes que prolonge toute poĂ©sie-chant-de plus-tard !

CD. Nuits Occitanes. Chants de troubadours. Ensemble CĂ©ladon : Paulin BĂŒndgen, Clara Coutouly, N.Le Guern, F.Marie, G.Bihan, L.BernatĂ©nĂ©. 1 cd RICERCAR 340

Week-end Mozart au Radiant de Caluire (69)

mozart-portrait-xixCaluire, Radiant. Les 10 et 11 janvier 2015. Week-end Mozart avec le Quatuor Debussy, au Radiant de Caluire (69). Une « fin de semaine »,  au Radiant de Caluire, salle Ă  Ă©ventail de programmation culture « tous publics ». Le « classique » est cette fois cĂ©lĂ©brĂ© par le Quatuor Debussy, qui choisit un thĂšme Mozart, autour du Requiem et d’airs d’opĂ©ra (instrumentalement rĂ©duits), mais aussi avec le Quintette pour clarinette et la SĂ©rĂ©nade « Petite Musique de Nuit ». Belle occasion d’admiration, et d’interrogations sur le gĂ©nie mozartien aujourd’hui


 

 

 

Comment préférez-vous « votre » Mozart ?

mozart_portrait-300Mozart, succĂšs garanti auprĂšs de (presque) tous publics. Et consensus autour de quelques partitions fĂ©tiches ( fĂ©tichisĂ©es, diraient les sceptiques). Au fait, vous le prĂ©fĂ©rez comment, « votre » Mozart ? En sale ado (tendance scato-porno) qui n’en finit pas de faire en riant-hennissant des farces plus ou moins amusantes, comme dans le film de Milos Forman ? En saint de vitrail, ravi-de-la-crĂšche-salzbourgeoise, gĂ©nial mais irresponsable de son gĂ©nie, composant par inspiration d’En-Haut (« le Ciel, Sganarelle ! ») : un Divin (petit) Mozart, en somme ? Ou si vous avez l’esprit de contradiction sartrienne  qui s’énerve de la solennitĂ© ambiante : « Un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui » ? Ou encore un homme des LumiĂšres, auto-libĂ©rĂ© de sa condition « « domestique »,  porteur et proclamateur Ă  peine masquĂ© de ses « machines dĂ©sirantes » en tous genres, et en prime, prĂ©-rĂ©volutionnaire ?…

Trazom et ses  35 ans sur la terre

Deux siĂšcles et demi aprĂšs un mĂ©tĂ©orique passage sur la terre europĂ©enne, on en est encore Ă  dĂ©couvrir – et discuter, et disputer, c’est bon signe – du cĂŽtĂ© de chez Wolfgang, Amadeus, Amadeo, Amade, Gottlieb, Wolfie, alias encore par soi-mĂȘme nommĂ© Trazom,  Hanswurst, Il Duca Basso, Signor d’Alto, Don Cacarella ? Et Ă  imaginer non seulement  ce qu’il fut, mais ce qu’il aurait pu devenir –musicalement et autrement – si  Dieu, les dieux, les virus et les bactĂ©ries lui avaient accordĂ© vingt ans de plus que son exigu 35 ans
ertes on a d’abord l’impression que  les 626 n°s du catalogue dressĂ© au XIXe par Ludwig Ritter von Köchel ont « suffi » Ă  rĂ©vĂ©ler le gĂ©nie protĂ©iforme et multidirectionnel dans l’opĂ©ra, la symphonie, les instruments Ă  vent et Ă  cordes, la musique de chambre, l’art vocal, l’art sacrĂ©, le concerto, et si on cherche la petite bĂȘte exemplaire, l’harmonica de verre. Alors deux jours d’une fin de semaine hivernale, deux concerts, une confĂ©rence, un brunch ( c’est lĂ  qu’on entend sans broncher un concertino pour fourchettes et quatuor? ), une classe de maĂźtre(s), les K.525,581 et 626 en entier, et des extraits  vocaux des K.366, 492, 527, 578, 620 et 621 (une rĂ©compense Ă  qui rapporte tous ces n°s K. Ă  leur Ɠuvre) ?

Petit théùtre musical-mozartien

D’autant que c’est « seulement » un Quatuor Ă  cordes, une chanteuse, un chanteur et un clarinettiste qui « font » l’orchestre et le chƓur : serait-ce suffisant en panorama, non, 626 fois non ! Mais les proposants ont bien conscience d’une dĂ©marche symbolico-minimaliste, et du fait que leur trĂšs petit thĂ©Ăątre musical mozartien a, d’emblĂ©e, ses limites. Mais on peut dire aussi que les deux concerts puisent Ă  quatre sources : la diversitĂ© dramaturgique des airs lyriques, l’unitĂ© sacrale du Requiem, l’ensoleillement sans mĂ©taphysique de la musique de nuit, la poĂ©sie absolue du Quintette.

Un Requiem quatuorisé

Le plus « surprenant » des quatre moments est sans doute celui du Requiem
quatuorisĂ© non par l’auteur de la partition, mais bien  peu de temps aprĂšs -9 ans, 1802- la mort de Mozart lui-mĂȘme. Peter Lichtenthal n’était pas n’importe quel scribouilleur de notes, mais un musicien de grande qualitĂ©, ami de la famille Mozart sur lequel la notice (Florence Badol-Bertrand) du cd. DECCA(2009) enregistrĂ© par les Debussy donne toutes prĂ©cisions biographiques et esthĂ©tiques. Le principe mĂȘme et les modalitĂ©s de cette « rĂ©duction » ouvrent en tout cas des perspectives sur « la grandeur » d’une Ɠuvre qui a depuis les origines saisi les auditeurs par ses dimensions
psycho-musicales, et la lĂ©gende non dorĂ©e mais noire qui a entourĂ© sa crĂ©ation. En quatuor, la vocation mĂȘme du laboratoire oĂč Haydn puis Mozart et bientĂŽt Beethoven expĂ©rimentent leur pensĂ©e la plus novatrice s’affirme, « dĂ©cantant » les voix humaines et instrumentales en nombre et puissance jusqu’à n’en plus faire surgir que l’essence d’un discours


Chant de la vie et de la mort

Au fait, discours sur quoi, prioritairement ?  Une fois balayĂ© ce qu’on pourrait nommer le folklore-people de la tradition-qui-a-la-vie-dure (Salieri jouant les Brinvilliers d’Autriche, l’Homme en Noir qui poursuit Wolfgang de ses assiduitĂ©s mortifĂšres jusqu’à ne  plus le  faire  « penser qu’à ça » ), reste l’interrogation fondamentale : qu’est-ce qu’un chant de (la ?) mort pour Mozart en ses derniers mois ? La dominante demeure-t-elle une peur panique entretenue par la « vision » catholique et autoritaire -Rex tremendae majestatis : Roi (et avatars incarnĂ©s de rois, empereurs ou princes qui gouvernent cette terre) d’une majestĂ© qui doit faire      trembler -, correspondant au « vieux monde » que Mozart n’aime pas ? Ou une espĂ©rance que donne la lumiĂšre d’une fraternitĂ© humaine rayonnant dans « la foi » Ă  laquelle Mozart s’est « converti » quelques annĂ©es plus tĂŽt : la franc-maçonnerie, que les ultimes pensĂ©es et actes compositionnels de Wolfgang verront honorĂ©s dans l’écriture de deux cantates pour les cĂ©rĂ©monies de Loges, et bien sĂ»r la chĂšre FlĂ»te EnchantĂ©e, dont le compositeur suivra jusqu’au dernier instant le dĂ©roulement des reprĂ©sentations ?

Un double visage de Wolfgang

Ce rapport – fusionnel ? antagoniste ? – serait-il Ă  dĂ©crypter entre un Amadeus jusqu’au bout terrifiĂ© par une mort catholique, le sommant de « se repentir » en crĂ©ateur impie de tant de personnages qui vantent Ă  l’opĂ©ra la libertĂ© de l’amour terrestre ? Et un Wolfgang cherchant autrement la dualitĂ© vie-mort, se fondant sur les actes de libĂ©ration sociale et de fraternitĂ© humaine pour faire advenir un nouveau monde
 ?  Les « vieux mozartiens français »ont toujours recours  deux ouvrages fondamentaux parus Ă  la fin des annĂ©es 1950 et qui prĂ©sentent ce « double » visage, le «Mozart » plus laĂŻque et dans le siĂšcle, de Jean Brigitte Massin, et « La pensĂ©e de Mozart », de J.V.Hocquard, spiritualiste
en diable, tout-Ăąme-contre-dangereux-corps. (On en trouve encore des occasions de rĂ©Ă©dition, cherchez sous le sapin du 1er janvier !) En tout cas, c’est le musicologue-pianiste Philippe Barraud qui, en confĂ©rence, soulignera les nombreuses visions possibles du Requiem


Magie nocturne d’opĂ©ra

Une partition qui semble « sans problĂšmes », c’est le K.525, alias « petite musique de nuit », mise Ă  toutes  sauces de gastronomie et fĂȘtes en parcs viennois, et devenue symbole des grĂąces d’Ancien RĂ©gime. La nuit en tout cela n’est nullement romantique, bien sĂ»r. Mais composĂ©e en plein travail de Mozart sur Don Giovanni, n’est-elle pas « magie nocturne de l’opĂ©ra, forme sublimĂ©e, intime, suprĂȘmement concentrĂ©e » (Harry Halbreich) du climat oĂč vivent les « opĂ©ras-Da-Ponte » (Noces, Don Giovanni, Cosi) ? En tout cas, SĂ©rĂ©nade Ă©crite pour « l’orchestre de chambre le plus resserrĂ© qui soit :quatuor Ă  cordes renforcĂ© d’une contrebasse Ă  l’unisson du violoncelle, et peut-ĂȘtre rĂ©ponse allĂšgre et dĂ©licate Ă  la grande angoisse des Quintettes du printemps 1787 » (J.B.Massin)
 C’est plus tard, et en vulgarisation fort vulgairement-comm-et-pub, qu’en ont Ă©tĂ© offertes au grand public des versions Ă  gros effectifs parfaitement infidĂšles Ă  l’esprit de la partition


1789, l’annĂ©e de la radieuse Ă©claircie

On peut supposer qu’il n’a pas Ă©tĂ© agi de semblable façon avec une Ɠuvre aussi tissĂ©e de poĂ©sie que le quintette avec clarinette K.581 (1789, l’annĂ©e d’une « radieuse Ă©claircie », Ă©sotĂ©rique (les Massin y entendent, via le clarinettiste Stadler que Mozart frĂ©quente et fait alors travailler, les Ă©chos des idĂ©es musicales de la Franc-Maçonnerie) et pourtant accessible Ă  « tous les frĂšres humains de toutes les Ă©poques ». Dans le larghetto central, J.V.Hocquard y fait Ă©couter « la puissance d’immobilitĂ© et de vaste giration sur place, le contact pris avec la rĂ©alitĂ© musicale Ă  l’état pur : l’oreille intĂ©rieure remonte alors Ă  la source du Temps » 

PĂšre terrible et ChĂ©rubin d’amour

Et puis ce seront les citations du monde imaginaire auquel Mozart croyait peut-ĂȘtre encore davantage qu’au « rĂ©aliste » : celui de l’opĂ©ra, lĂ  oĂč tous les tĂ©moins de sa vie – y compris lui-mĂȘme, qui le dit dans ses lettres !- ont su qu’il Ă©tait le plus heureux. Dans IdomĂ©nĂ©e (K.366), le dernier « grand opera seria », ce sera l’air(Vedrommi intorno) du pĂšre accablĂ© par l’idĂ©e que pour sauver sa vie il va sacrifier le premier humain paraissant sur le rivage
et bien sĂ»r, il s’agira de son fils Idamante. Cette donnĂ©e tragique de la mythologie intĂ©resse les psychanalystes « mozartiens » qui
s’intĂ©ressent aux relations complexes de Wolfgang avec son papa terrible, Leopold. Du cĂŽtĂ© de la folle journĂ©e des Noces (K.486), on Ă©coutera le ravissant « Cherubin d’amore » nous dire : « voi che sapete  », vous qui savez ce qu’est l’amour, est-ce bien vrai ? Chez le grand seigneur mĂ©chant homme (Don Giovanni, K.527), on rencontrera l’idyllique Don Ottavio s’inquiĂ©tant pour son inaccessible Donn’Anna, Dalla sua pace.

Clémence et cadeau de Wolfie

mozart1790On pourra «(re ?) dĂ©couvrir » dans le moins connu ClĂ©mence de Titus (K.621), oĂč l’empereur, alias « les dĂ©lices du genre humain », pardonne au patricien Sextus, (manipulĂ© par Vitellia), qui a son grand air de bravoure (Parto, parto). Et dans la trĂšs-aimĂ©e FlĂ»te EnchantĂ©e (K.620), la dĂ©couverte de Pamina par Tamino dans la « photographie » du portrait
En prime de « nouveauté », l’air de concert K.578 Alma Grande : joli cadeau de Wolfie Ă  une jolie interprĂšte Louise Villeneuve(qui sera bientĂŽt la Dorabella de Cosi) : « chaleur tragique Ă  fleur de peau, ironie sous-jacente dans l’accompagnement instrumental »(J.B.Massin). Un septuor lyonnaisIls sont un « septuor » pour faire partager le voyage mozartien. Quatre d’entre eux, les Debussy – travaillant Ă  Lyon – ont une grande habiletĂ© de communicants pĂ©dagogiques-thĂ©Ăątraux, si bien menĂ©s par leur 1er violon, Christophe Collette : Marc Vieillefon, 2nd violon, Vincent Deprecq, alto, Fabrice Bihan, violoncelle. Ils seront rejoints par le clarinettiste Patrick Messina, soliste trĂšs international et « 1 » soliste Ă  l’Orchestre National de France. Les « chargĂ©s-du-chant » ont aussi des attaches lyonnaises : Julien Behr est mĂȘme nĂ© dans la citĂ© aux deux fleuves, y a Ă©tudiĂ© (CNSM) et mĂšne sa jeune carriĂšre de tĂ©nor aprĂšs avoir renoncĂ© Ă  sa vocation d’avocat. StĂ©phanie d’Oustrac a aussi Ă©tudiĂ© aux Conservatoires de Lyon ; « lancĂ©e » avec les louanges de William Christie, elle est maintenant une des chanteuses françaises les mieux reconnues, dans  rĂ©pertoire baroque et l’opĂ©ra plus particuliĂšrement.

 

 

Radiant , Caluire (69). Week end Mozart par le Quator Debussy Samedi 10 et dimanche 11 janvier 2015.  Samedi 10 : 14h30 : Master-class ; 18h30 : confĂ©rence de Philippe Barraud ; 20h30 : concert : airs d’opĂ©ra, Requiem. Dimanche 11 : dĂšs 10h30 : brunch musical ; 15h : concert : Quintette, Petite Musique de nuit. Renseignements et rĂ©servations : T. 04 72 10 2219 ; www.radiant-bellevue.fr

 

 

boutonreservation

Concert “Temps Modernes” Ă  Lyon

temps modernes lyon ensembleLyon, vendredi 28 novembre 2014, 19h : concert « Temps Modernes » : Debussy, FaurĂ©, Franck, Murail, de Montaigne, Antignani, Jouve
 Sans tapage mĂ©diatique, le groupe des Temps Modernes – fondĂ© et dirigĂ© Ă  Lyon – joue un rĂŽle dĂ©terminant, et pas seulement dans sa rĂ©gion d’origine et d’activitĂ©. Son concert lyonnais du 28 novembre, Ă  la Mairie du 6Ăšme Ă  Lyon, est la synthĂšse de ses orientations : recours au « Trio »Franck-Debussy-FaurĂ©, en appel vers les « classiques » du XXe et du XXIe (Murail, Antignani, Jouve), et en reprise du mystĂ©rieux Sarn I de P. de Montaigne.

Connaissez-vous Sarn ?
Sarn : avez-vous dĂ©jĂ  prononcĂ© ce
mais comment l’appeler : vocable, phonĂšme, patronyme, prĂ©nom, invocation magique ? Ce sera mieux si, fĂ©ru de littĂ©rature anglaise, vous reliez ce sarn Ă  un titre de romanciĂšre du XXe, et si cela faisant tilt dans votre mĂ©moire culturelle, vous prononcez le nom d’auteur(e), Mary Webb… Peut-ĂȘtre hĂ©ritiĂšre d’Emily Brönte, Mary Webb, mais plus « modeste » dans le propos ou la notoriĂ©tĂ© sociale et littĂ©raire que son aĂźnĂ©e du XIXe
Il n’empĂȘche : Ă  cĂŽtĂ© de Hurlevent -ainsi qu’on traduit pour les Français Wuthering (Heights) -, demeurera plus tard dans les campagnes britanniques hantĂ©es de bruit, de fureur et de silences un Sarn oĂč les « aventures » de la douce Prue dominĂ©e par son rude frĂšre GĂ©dĂ©on offrent le plus fascinant des microcosmes, entre Nature sauvage, Ă©preuves et aspiration Ă  la paix intĂ©rieure.

9 piĂšces en accomplissement
On peut succomber au charme ( sens fort et profond du mot latin) de Sarn, relier son « paysage » (un « état d’ñme », comme l’appelait l’écrivain suisse H.F.Amiel) Ă  des souvenirs d’enfance (pour une Française du XXe, les Ă©tangs du Forez n’évoquent-ils pas ceux, si anglais, de Plash ou de Sarn ?), voire Ă  image et scĂšne « fondatrice » qui, depuis une lecture-dĂ©couverte, pourront vous accompagner sur la durĂ©e de l’existence entiĂšre. Cette rencontre avec Sarn a bien Ă©tĂ© pour la musicienne Pascal de Montaigne un choc orientant son Ă©criture et lui confĂ©rant un sens bien plus « universel » que tel ou tel lieu d’inspiration. On songe ici Ă  ce que fut pour Jean BarraquĂ© (1928-1973) le roman mĂ©taphysique d’Hermann Broch, La Mort de Virgile, devenu centre de plusieurs «  Ɠuvres( elles-mĂȘmes) ouvertes » selon diffĂ©rentes formules instrumentales-vocales, et d’ailleurs jamais vraiment achevĂ©, ou si on prĂ©fĂšre, une SĂ©rie qui montre autrement l’écriture du sĂ©rialisme. Pour Sarn – dont il existe une version en opĂ©ra (de chambre), La MalĂ©diction des Sarn, – le corpus initiĂ© par le piano (Sarn I) a Ă©tĂ© articulĂ© en 9 piĂšces – musique de chambre, voire versions amplifiĂ©es Ă  l’orchestre – , « le chiffre 9 ayant pour P.de Montaigne un sens d’accomplissement ; et Sarn IX- Ă  neuf « voix » – fermant la boucle dans un mouvement perpĂ©tuel qui devrait laisser l’impression que rien n’est jamais terminĂ©, et au contraire se prolonge Ă  l’infini ».

Toucher le coeur de l’auditeur
Il est bon qu’en un de ses concerts lyonnais – trop rares !- Temps Modernes rende hommage Ă  un compositeur dont le parcours est profondĂ©ment original, bien sĂ»r en dehors des modes parce que consacrĂ© Ă  ce que Marcel Bitsch nomme « le secret : partie du cƓur, cette musique touche immĂ©diatement le cƓur de l’auditeur. » Ayant dĂ» longtemps interrompre la composition – alors qu’elle avait Ă©tĂ© formĂ©e au violon par Michel SchwalbĂ©, Ă  l’écriture par Marcel PĂ©hu – , P.de Montaigne avait Ă©tĂ© remise dans cette voie active par l’organiste et compositeur LoĂŻc MalliĂ©, qui «  a contribuĂ© Ă  faire Ă©voluer un style oĂč l’imaginaire –libĂ©rĂ© d’une longue gestation intellectuelle – s’ouvre Ă  son propre monde sonore, se rĂ©fĂ©rant en toute libertĂ© au langage de la seconde moitiĂ© du XXe ». Et c’est bien autour de Sarn, en son « premier moteur »(eĂ»t dit Aristote), la piĂšce I, pour piano, Ă  la fois portrait de la totalitĂ©-Sarn et autoportrait discret de l’auteur – gravitĂ© du propos, langage sĂ©vĂšre et poĂ©tiquement imaginatif, Ă©nergie et luciditĂ© contre la souffrance, comme le marque un double accord presque brutal pour clore la piĂšce, Ă©loge d’une solitude presque hautaine -, que peut ĂȘtre mise en gravitation l’intention gĂ©nĂ©rale de ce concert sans thĂ©matique trop visible


Continuer l’histoire de l’art
Ce choix de partitions – Ă©poques sur un siĂšcle, natures et esthĂ©tiques diverses – reflĂšte bien l’ouverture de ce groupe vouĂ© au « contemporain » fondĂ© il y a 21 ans Ă  Lyon, et qui compte maintenant parmi les acteurs les plus dĂ©terminants, mĂȘme si (trop ?) discret du paysage français d’aujourd’hui. « C’est au contact des grandes Ɠuvres du XXe que l’unitĂ© de l’ensemble s’est forgĂ©e, dĂ©clarent les deux fondateurs de T.M., le clarinettiste Jean-Louis Bergerard et le flĂ»tiste Michel Lavignolle. Par affinitĂ©, on dĂ©veloppe des relations privilĂ©giĂ©es avec certains compositeurs. Notre finalitĂ© va directement Ă  la signification de la poĂ©tique sonore : sensibilitĂ©, rĂȘve, interrogation, sensualitĂ©. La musique contemporaine n’est pas nĂ©cessairement en rupture avec les Ɠuvres du passĂ©, mais peut continuer, par ses nouveaux apports, l’histoire de l’art d’une civilisation.»

Adieu au monde
C’est en « application de cette thĂ©orie » que le programme lyonnais du 28 novembre prĂ©sente plusieurs facettes du XXe et du XXIe, fondatrices en leur dĂ©but, et mĂȘme pour l’adaptation « chambriste » d’un certain PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune, le recours Ă  un Debussy qui « rĂ©volutionna » dans la derniĂšre dĂ©cennie du XIXe l’écriture et mĂȘme le rapport au public (a priori peu moderniste mais aussitĂŽt conquis par « ces nymphes (qu’on veut ici ) perpĂ©tuer »). Et avec la sonate oĂč violon et piano de CĂ©sar Franck disent ardemment le romantisme finissant qui aussi ouvre sur l’avenir du sentiment. Ou avec un tardif – FaurĂ© atteint alors la rive des 80 ans – Trio op.120, murmurant dans son Andantino quelque adieu sans dĂ©senchantement au monde crĂ©pusculaire


Les 13 couleurs et soleil levant
On filera la mĂ©taphore du « soleil couchant » grĂące aux « 13 couleurs » que Tristan Murail dĂ©tecta en fin des annĂ©es (19)70 et fit alors scintiller dans une piĂšce dont Les Temps Modernes rĂ©alisa une adaptation (remarquable et remarquĂ©e, avec Winter Fragments , et Bois flottĂ©, dvd de 2002 qui obtint un Grand Prix Charles Cros et un « Choc du Monde de la Musique », sur des images video de HervĂ© Bailly-Basin). Tristan Murail a Ă©tĂ©, avec GĂ©rard Grisey (prĂ©maturĂ©ment disparu) et Hugues Dufourt un des fondateurs et illustrateurs de la musique spectrale (spectre sonore et partiels infinitĂ©simaux qui le constituent) ; il avait en 1978 dĂ©veloppĂ© les concepts neufs de « prĂ©monition ou de prolongement des sons complexes », et de « modulation en anneau, oĂč les frĂ©quences s’auto-gĂ©nĂšrent dans une rĂ©action en chaĂźne ». PiĂšce impressionniste ? Le musicien natif du Havre ne refuse pas les Ă©chos du mouvement pictural dont la toile de Monet fut le « soleil levant » qui surgit en 1873
– d’autant qu’en Ă©lĂšve de Messiaen il a intĂ©grĂ© Ă  sa pensĂ©e les liens couleur-son, voire leur symbolique -
Pourvu qu’on reconnaisse lĂ  une « trĂšs forte structuration, et une mĂ©tamorphose insensible qui transforme ces couleurs « , dans la « dĂ©rive harmonique, les micro-intervalles, les sons complexes ». Bref, les SĂ©ries de Monet (meules, peupliers, cathĂ©drale de Rouen) nourrissent aussi une inspiration musicale Ă  travers les 13 teintes successives, des Ă©clats incandescents Ă  l’éloignement de l’intensitĂ© lumineuse. »

Nuit et Neige
« Nix et Nox », le titre est-il un jeu sur la Nuit, en grec (les puristes Ă©criraient Nux en grec ancien) et en latin ? Mais une fois vĂ©rifiĂ© aux intarissables sources du dictionnaire Gaffiot, on constate que la Nix latine est
 Neige . Dont acte, et bien fait, puisque j’ai voulu jouer au savant « contre » un compositeur d’une SƓur Latine ! Luca Antignani, aujourd’hui trĂšs « acclimaté » aussi Ă  Lyon (la Florence d’entre RhĂŽne-et-SaĂŽne ?) oĂč il enseigne l’orchestration au CNSM, avait dĂ©jĂ  Ă©crit en 1998 une piĂšce de piano sur « la glaciale clartĂ© de la lune ». On ira donc chercher en son imaginaire des reflets liĂ©s Ă  ce qu’il nomme « la cyclicitĂ© et la rotation perpĂ©tuelle, qui parcourt depuis longtemps et de maniĂšre obsessionnelle » dans sa composition. Nix et Nox dit « le paradoxe implicite dans la conduite Ă  spirale : Ă©loignement progressif d’un centre thĂ©matique, idĂ©e d’un Ă©ternel retour, constant et inĂ©luctable. D’oĂč le sentiment (limite) d’ĂȘtre englouti par un vortex de tourbillonnante complexitĂ©. »

Les ailes et l’azur
Quant Ă  Jean-Marc Jouve, qui a bĂ©nĂ©ficiĂ© des conseils d’Alain Poirier, Betsy Jolas et Sofia GoubaĂŻdoulina, « par la grĂące de ces rencontres et la tĂ©nacitĂ© Ă  vouloir rĂ©aliser l’alchimie, il Ă©labore sa propre poĂ©tique musicale, nourrie de la lente interrogation des langages. Cela est rĂ©ponse engagĂ©e Ă  toutes les formes de tyrannie, notamment culturelle, d’aliĂ©nation, Ă  tout ce qui dispense l’homme de penser par lui-mĂȘme. » Sa piĂšce que T.M. donne en crĂ©ation mondiale scrute aussi le ciel : « d’ailes et d’azur » doit ĂȘtre lu, selon son auteur, comme « une musique-Ă©lan, geste vital, dĂ©fi en rĂ©ponse Ă  la vie menacĂ©e, trajectoire du cri Ă  la lumiĂšre : elle doit beaucoup Ă  la fascination exercĂ©e par le vol des grands rapaces ». TrĂšs reliĂ©e au chant et Ă  la trajectoire des oiseaux dans l’espace physique – et poĂ©tique -, elle se clĂŽt par « perdendosi », en renversement du chromatisme douloureux XVIe et XVIIe : « simultanĂ©ment, Ă©criture descendante et perception ascendante (son paradoxal), mĂ©taphore du retournement de la douleur vers la lumiĂšre ».

Soleil levant
Temps Modernes est ici en « quintette » : Jean-Louis Bergerard (clarinette), Michel Lavignolle(lflĂ»te), Claire Bernard (violon), Florian Nauche (violoncelle), auxquels s’est plus rĂ©cemment jointe la pianiste Emmanuelle Maggesi (qui forme aussi avec la percussionniste Ying-Hui Wang le duo Cthulhu). Parfums, couleurs, sons d’(extrĂȘme)orient se rĂ©pondant, et soleil
 levant, donc Ă  l’est pour notre si vieille Europe ? Car Temps Modernes connait bien et reprendra bientĂŽt une « longue marche » vers la Chine qui l’a dĂ©jĂ  accueilli en Festivals (New Music of Shanghai, Bejing Modern Music, Asean Music Week), et encore plus Ă  l’est, au Japon (Quartiers Musicaux,Yokohama)
.

Lyon, vendredi 28 novembre 2014, Salons de la Mairie du VIe, Rue de SÚze, 19h. Temps Modernes joue Franck, Debussy, Fauré, Murail, Antignani, de Montaigne, Jouve. Renseignements et réservation T. 06 08 60 29 73.

programme

Claude Debussy : PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune
CĂ©sar Franck : Sonate pour violon et piano
Pascal de Montaigne : Sarn I
Gabriel Fauré : Andantino du Trio op. 120
Jean-Marc Jouve : D’ailes et d’azur (crĂ©ation)
Luca Antignani : Nix et Nox
Tristan Murail : Treize couleurs du soleil couchant

compte rendu, concert. Lyon, Auditorium. Festival d’Ambronay, le 2 octobre 2014. Mozart : Requiem, Concerto pour clarinette. Leonardo Garcia Alarcon, direction. Benjamin Dieltjens, clarinette

Alarcon_portrait_oblique_250Ambronay sur RhĂŽne ? Le festival baroque s’est dĂ©centralisĂ© en sa 4e semaine pour un concert Mozart -1791 Ă  l’Auditorium Ravel. Le chef Argentin Leonardo Garcia Alarcon fait rayonner son New Century Baroque et le ChƓur de Namur dans une version Ă©purĂ©e du Requiem, et le clarinettiste B.Dieltjens poĂ©tise avec lui le concerto K.622 Bien sĂ»r c’est l’Auditorium en  sa logique de rĂ©fraction sonore – fĂ»t-elle brevetĂ©e AGDG d’IngĂ©nierie Acoustique – , un cadre oĂč  baroque et post-baroque ne sont guĂšre idĂ©alement placĂ©s, et  oĂč de toute façon le mystĂšre tend Ă  s’absenter. Et l’architecture – finalement banale en sa modernité  d’il y a 40 ans –n’évoque en rien la fine complexitĂ© de l’abbatiale d’Ambronay (elle-mĂȘme en  lumiĂšre ogivale, Ă  l’inverse antĂ©rieur  du baroque dont les musiques la parent au temps de chaque Festival).Mais avec le double concert qu’Ambronay a ici « transfĂ©ré » au milieu de sa 4e et derniĂšre semaine, on a le mĂ©rite d’une fusion de publics – Lyon, et un « ailleurs », fĂ»t-il distant de 60 kilomĂštres -, rĂ©unis pour cĂ©lĂ©brer l’une des partitions les plus « mythologisĂ©es » de la culture europĂ©enne, ce  Requiem oĂč Mozart  consigna une part – mais une part seulement – de ses pensĂ©es sur la vie et son issue.

Homme en noir et lĂ©gende de l’empoisonneur

Et pour explorer une fois encore cette Ɠuvre aussi frĂ©quentĂ©e que demeurant Ă©nigmatique, un jeune  chef Ă  la renommĂ©e grandissante,  Leonardo Garcia Alarcon. Cet Argentin est grand redĂ©couvreur de partitions – son Diluvio, de Falvetti, superbe  exemple -, et l’énergie rĂ©inventive dont il fait  preuve n‘est pas la seule marque d’un tempĂ©rament Ă  la fois savant et intuitif. Il y a un son d’orchestre Alarcon, et surtout une  tonalitĂ©, passionnelle, rigoureuse, et plus discrĂštement, poĂ©tique : le croisement en concert de deux partitions ultimes de Mozart met en valeur – dans le concerto pour clarinette K.622,d’octobre 1791 – cette derniĂšre vertu, en face du Requiem si universellement connu que certains croient en avoir sondĂ© tous les secrets. Oui, le Requiem K.626 est-il  « comme d’autres » ? GĂ©nial(e), Ă  l’évidence, et comme tant d’Ɠuvres de Mozart. Mais Symphonie( funĂšbre) InachevĂ©e, entourĂ©e d’une aura Ă©trange – celle de la « chronique d’une  mort annoncĂ©e » – , avec son commanditaire-comte Walsegg, l’homme en noir qui poursuit l’auteur et l’enjoint d’en terminer  au plus vite, en une atmosphĂšre de thriller implicite  donnant mĂȘme lieu post mortem Ă  du dĂ©lire sur ce pauvre Salieri – les rĂ©seaux  tweeter d’époque « inspirant » Pouchkine, Rimsky,Shaffer et Forman – qui eĂ»t empoisonnĂ© Wolfie


Un franc-maçon militant 

Mais relisons une  vĂ©ritĂ© plus  historique : Mozart mourut de maladie (« une Ă©pidĂ©mie virale qui courait Ă  Vienne  » ?), et son « état d’épuisement profond  Ă  l’automne 91 »)(C.Delamarche) Ă©tait plutĂŽt dĂ» Ă  la surcharge de commandes (La ClĂ©mence de Titus, La FlĂ»te EnchantĂ©e),accablant un Mozart qui n’était pas « criblĂ© de dettes et dans le plus grand dĂ©nuement ». Ce (trompeur) « tableau tragique pour poĂšte maudit », on comprend aussi que la veuve, Constance, ait voulu le renforcer post mortem, non seulement pour renflouer ses finances, mais surtout parce que son gĂ©nie de mari avait Ă©tĂ© franc-maçon militant, et  dans l’Autriche repassĂ©e sous la fĂ©rule contre-rĂ©volutionnaire des successeurs du libĂ©ral Ă©clairĂ© Joseph II, c’était marque d’infamie posthume.

Autriche-d’en-bas et d’en-haut

 On notera encore que la derniĂšre partition complĂšte et signĂ©e par Mozart Ă©tait une cantate maçonnique (K.623, Eloge de l’amitiĂ©, octobre), et que, selon les tĂ©moins des  derniers moments,  le compositeur  songeait surtout aux reprĂ©sentations de sa FlĂ»te  qui
enchantait non la prĂ©tendue Ă©lite bien-pensante des Viennois mais les spectateurs du faubourg, l’Autriche-d’en-bas contre l’Autriche-d’en-haut.  Bref, l’ultime Mozart  ne devait pas penser qu’ « une mĂ©chante vie amĂšne une mĂ©chante mort », et que selon Sganarelle dans MoliĂšre, « par consĂ©quent vous serez damnĂ© Ă  tous les diables ». Mais qu’à l’inverse une spiritualitĂ© fraternelle, tant soit  peu Ă©galitaire et donc devenue subversive, eĂ»t contribuĂ© Ă  « changer le monde ». IdĂ©es insupportables aux dĂ©vots de l’aprĂšs-1790,qui « reprennent le pouvoir » aprĂšs la mort de Joseph II,   adeptes d’union dĂ©finitive du sceptre et du goupillon


La fiÚvre du récit en continuo

Certes le travail de Garcia Alarcon est surtout d’ordre musicologique, et on dira qu’ « il en vaut un autre », s’appuyant sur la suppression de trop Ă©vidents sĂŒssmayerismes ( le disciple qui continua et termina le Requiem : donc s’en vont Sanctus, Benedictus, Agnus Dei…) et y faisant entrer le jeu compliquĂ© des ajouts d’autres musicologues actuels. Il va mĂȘme jusqu’à copier-coller un Amen conclusif du Lacrymosa, tracĂ© ailleurs par Mozart et ressemblant  plus Ă  du fuguĂ© de Haendel que de J.S.Bach. Mais nous importe surtout l’esprit qui guide en ce labyrinthe d’inspiration sacrĂ©e l’écriture de Mozart et son interprĂ©tation par un chef d’aujourd’hui. Et il y a une fiĂšvre Ă©tonnante – non symptĂŽme  d’une « maladie de la mort » – dans « son » Requiem, devenu kalĂ©idoscope, rĂ©cit en continuo et pourtant trĂšs heurtĂ©. Avec Garcia Alarcon, ce n’est plus « baguette-tradition », en quelque sorte rassurante dans sa mise en perspective des numĂ©ros successifs d’un opĂ©ra du sacrĂ© catholique, mais sorte d’ « Ɠuvre en progrĂšs », qui contient aussi bien la rĂ©miniscence dans le terrible (la Damnation de Don Giovanni) que la menace sournoise (dĂ©but de l’Ɠuvre), une agogique de course Ă  l’abĂźme, une pulsation visible ou souterraine,  des moments suspendus qui appellent de futures mĂ©lodies de timbres (Recordare) et une conception Ă©tale du temps… Tout  est liĂ© par une direction d’énergie inlassable, souvent d’un tempo spectaculairement accĂ©lĂ©rĂ©, et malgrĂ© la rigueur absolue de la mise en place, analogue Ă  une improvisation en recherche d’elle-mĂȘme,  des buts techniques et philosophiques poursuivis.

D’autres liens de conscience

A l’auditeur galvanisĂ© d’établir  d’autres liens de conscience, de croiser lignes, courbes et arriĂšre-plans, en songeant Ă  ce que pourrait ĂȘtre une Messe des Morts sans terreur (ah ! l’encombrant Dies Irae dont plus tard FaurĂ© fit l’économie en inscrivant son Requiem en douceur et consolation…), ou, pourquoi pas, mĂ©langĂ©e  par Mozart Ă  ses Ɠuvres maçonniques (les cantates, et l’Ode FunĂšbre K.477) pour s’épargner, en toutes LumiĂšres, les tribunaux  de la pĂ©nitence et la peur de l’enfer, dans une interrogation lucide sur le mystĂšre.

 Pour cela, le trĂšs subtil orchestre rĂ©uni par le chef (New Century Baroque) et le ChƓur de chambre Namurois, homogĂšne, inventif et ample, font bien saisir un nouveau regard. Les quatre solistes vocaux ne sont plus des « chargĂ©s d’air de concert », mais les protagonistes sans auto-valorisation d’une Ɠuvre en recherche : l’alto Sophia Patsi, le tĂ©nor Valerio Contaldo, la basse Josef Wagner, et la soprano JoĂ«lle Harvey, si dĂ©licieusement humble et intimiste.

Tiepolo et Watteau 

En cette lumiĂšre si contrastĂ©e, parfois violente, du Requiem, on saisit mieux la prĂ©cieuse Ă©claircie du dĂ©but de concert, le concerto pour clarinette K.622, lui aussi Ă©crit en octobre 1791, pour l’instrumentiste Anton Stadler – un bon compagnon de fĂȘtes comme les aimait Mozart, et qui rappelle aussi les relations moqueuses de Wolfgang avec le corniste (et marchand de fromages)  Leitgeb – , mĂ©langeant l’ardeur constructrice ( allegro), le jeu (rondo-finale) et en son centre un adagio qui idĂ©alise l’inspiration, la reliant au maçonnisme (le cor de basset cher au compositeur) et Ă  ce que murmure le sublime. Un clarinettiste d’exception – tĂȘte de Baudelaire, mais convivial ! -, Benjamin Dietljens, fait constamment se demander s’il « chante » ainsi la beautĂ© du monde, l’espace de l’intime, les couleurs en bleu et or de Tiepolo ou Watteau, s’estompant jusqu’à l’imperceptible de ses fins de phrase… Et aussi parfois cite les femmes tant aimĂ©es de Mozart, Aloysia Weber et Nancy Storace, ses cantatrices si dĂ©sirĂ©es mais absentĂ©es, la Comtesse, Pamina ou Fiordiligi, les crĂ©ations de son rĂȘve plus rĂ©elles encore d’ĂȘtre passĂ©es dans l’écriture.

Van Eyck, aussi

En ouvrant le concert, L. Garcia Alarcon rend hommage Ă  deux grands pionniers rĂ©cemment disparus, Christopher Hogwood, et l’admirable Frans BrĂŒggen,  chef si poĂ©tique dans le territoire mozartien… Et la vĂ©ritable, la plus sincĂšre dĂ©dicace qu’on eĂ»t pu souhaiter  vient « en bis », avec un Ave Verum (juin 1791), complĂštement et merveilleusement apaisĂ©, bercement idĂ©al, tendresse et puretĂ© flamandes comme un Agneau Mystique de Van Eyck,  Ă  bouches murmurantes et couleurs extasiĂ©es.

Auditorium Ravel de Lyon (pour le festival d’Ambronay), jeudi 2 octobre 2014. W.A. Mozart (1756-1791), Requiem, Concerto pour clarinette. New Century Baroque , ChƓur de chambre de Namur, J.Harvey (soprano), Sophia Patsi (alto), Valerio Contaldo (tĂ©nor),Josef Wagner (basse), Benjamin Dieltjens (clarinette), direction Leonardo Garcia Alarcon.

CD. Janacek, Dans les brumes et autres piĂšces pour piano. Sarah Lavaud,piano. 1 CD Hortus

janacek-sarah-lavaud-cd-hortusCD. Janacek, Dans les brumes et autres piĂšces pour piano. Sarah Lavaud,piano. 1 CD Hortus. Un nouveau disque de l’intĂ©grale – courte – du piano de Janacek, cela ne se nĂ©glige pas, surtout si l’interprĂšte est une musicienne de la jeune gĂ©nĂ©ration française. Sarah Lavaud indique sa familiaritĂ© d’émotion avec Janacek, jouĂ© par elle en concert depuis « longtemps ». Et son disque, vraiment magnifique, souligne une modernitĂ© qui a souvent Ă©tĂ© dĂ©niĂ©e au compositeur tchĂšque, ainsi que le culte des fragments de mĂ©moire qui rĂ©git l’univers de ses piĂšces.

Ce que j’aurais voulu Ă©crire moi-mĂȘme

« DĂ©fendre avec ferveur une musique d’une incontestable singularitĂ© que je joue en concert depuis de nombreuses annĂ©es, dit en  prĂ©ambule de son disque Sarah Lavaud, qui parle en toute confiance Ă  ses auditeurs du « choc que sa dĂ©couverte (des piĂšces de Janacek) a suscitĂ©e : sensation paradoxale d’une Ă©trangetĂ© envoĂ»tante et d’une familiaritĂ© intime, d’une Ă©vidence soudain rĂ©vĂ©lĂ©e : musique que j’avais toujours voulu entendre, que j’aurais aimĂ© Ă©crire moi-mĂȘme. » On ne peut que souscrire Ă  ces Ă©lans du cƓur : la musique de Janacek ne ressemble Ă  aucune autre de celles qui lui sont  contemporaines.  Leos J. irradie une gĂ©nĂ©rositĂ© humaniste – libertĂ© avant tout, et amour toujours -  dont Claude –Achille D., plutĂŽt « antipathique », ou mĂȘme Maurice R., en sa pudique  rĂ©serve, ne surent inspirer l’expression spontanĂ©e… Un peu plus tard, bien sĂ»r, et dans la Mittel Europa soumise aux pouvoirs oppressifs, il y a un Bela  B. Ă  la rigueur morale d’une Ă©gale intensitĂ© mais qu’assombrit  la tragĂ©die des temps fascistes
 Car Janacek  (1854-1928), compositeur peu prĂ©coce,  est aussi « du XIXe », son Ɠuvre de piano ne commençant qu’à l’orĂ©e du XXe et pour seulement  une dĂ©cennie (sauf le groupe tardif des Esquisses, juste avant sa mort) : en France le maĂźtre-livre de Guy Erismann nous avait aidĂ©s Ă  prendre la mesure d’un tel crĂ©ateur


Dans les brumes du destin

Oui, que de merveilles originales dans l’inspiration de ces six cahiers ou livres, n’entendant certes pas rĂ©volutionner l’écriture, mais l’aborder autrement, Ă  partir d’un langage qui ne « connait » pas les intuitions de l’Ecole de Vienne ! La nouveautĂ© du regard est pourtant bien lĂ , dans une prĂ©dominance accordĂ©e au Grand ƒuvre de la mĂ©moire, avec ce quelque  chose  de voilĂ© jusque dans les titres : « par les sentiers recouverts » (ou : « herbeux », selon les traductions), « dans les brumes » (Ă  condition d’y effacer tout flou « impressionniste », et d’y ajouter : « du destin »). S’agit-il pourtant un peu de rĂ©alisme ? Si oui, il faudrait y ajouter l’adjectif « magique », quelque part entre notre rĂ©surrection  de l’enfance, la conception du romantisme allemand (« la poĂ©sie, c’est le rĂ©el absolu », disait Novalis), et   le  tout proche surrĂ©alisme en son exaltation du rĂȘve. Sans oublier, ajouteraient les fervents d’autres « Grands Transparents » –   le point de rencontre français, Nerval, dans son univers de « Sylvie » -, et bien  sĂ»r, l’écho spirituel de Schubert.

L’ovni engagĂ© contre la rĂ©pression

Pourtant au milieu de cette « couleur verte » que justement exaltait Schubert, un « ovni » engagé : la Sonate 1905, composĂ©e Ă  la mĂ©moire d’un ouvrier tchĂšque assassinĂ© en manifestation par les forces  de l’ordre françois-josĂ©phien et marquĂ©e au sceau de l’indignation dĂ©mocratique, l’annĂ©e mĂȘme oĂč  le tsarisme brise sans pitiĂ© la libertĂ© russe. Compositeur ardent – il aurait pu se dire « tchĂšque trois fois, jusqu’à la moĂ«lle des os » -, indignĂ© par le meurtre d’un homme de Brno, sa ville natale,  Janacek ne se jugeait pas « à la hauteur » pour les  mouvements de ce qu’il allait appeler « Diptyque ». Et il  laissa  en guise de « Sonate 1905 », non le « rĂ©cit » d’évĂ©nements prĂ©cis, voire cinĂ©matographiques avant la lettre, mais  « Pressentiment » et « Mort », symboles troublants de ses – puis de nos – tĂ©moignages impuissants devant le crime « lĂ©gal » . Comme le rappelle Reinhard Schulz, Janacek Ă©crivit Ă  Max Brod, l’ami de Kafka : «  Quelqu’un dĂ©goisait devant moi que seul le son pur importe en musique : et moi je dis qu’il ne signifie absolument rien tant qu’il ne se trouve pas dans la vie, dans le sang. Sinon, c’est un jouet sans valeur. » Avis au Russe pour qui « la musique n’exprime rien » ! Mais au fait, que l’on veuille bien chercher en histoire musicale des insertions semblables dans le domaine instrumental : « Lyon » de Liszt, Ă  la mĂ©moire des canuts rĂ©voltĂ©s
 ? Puis priĂšre d’attendre plus tard dans le XXe, du cĂŽtĂ© de chez Luigi Nono


Le lointain de Thanatos

LAVAUD Sarah BilletIl nous souvient d’avoir Ă©coutĂ© au festival de Montpellier, au milieu des  annĂ©es 1980, le gentilhomme tchĂšque Rudolf Firkusny traduire avec Ă©motion et rigueur  ces pages – finalement  assez brĂšves – de l’opus pianistique janacekien : cela ne s’oublie pas. La parution d’un magnifique disque (Deutsche Grammophon) avait en 1972 prĂ©cĂ©dĂ© cette synthĂšse. Quarante ans aprĂšs, on peut s’y rĂ©fĂ©rer, non pour Ă©valuer  des « progrĂšs », mais pour mieux saisir attitudes et  expressions de la sensibilitĂ© entre les gĂ©nĂ©rations d’interprĂštes. Et  la diffĂ©rence n’est pas  toujours  oĂč l’on croirait la trouver, ainsi dans la Sonate. Certes S.Lavaud fait preuve dans  Pressentiment d’une extrĂȘme ĂąpretĂ© qui « égale » la violence mystĂ©rieuse de R.Firkusny ; mais le pianiste tchĂšque trouve dans  « Mort » une dramaturgie admirablement  construite, laissant au centre de ce module « a-b-a » une vigueur altiĂšre pour mieux cerner « die ferne » , le lointain oĂč siĂšge Thanatos, sorte d’abstraction lyrique pour une scĂšne dĂ©solĂ©e qui se jouerait  dĂ©sespĂ©rĂ©ment « lĂ -bas »  « Dans les brumes » permet Ă  chacun  une  approche pleinement originale, plus modernement heurtĂ©e, quasi brutale et analytique chez S.Lavaud (4e), qui cultive le discontinu (2e), proche de la rĂȘverie Ă©parpillĂ©e chez R.Firkusny (3e), d’une mĂ©moire fragmentĂ©e qui encore une fois au loin se cherche  et s’émeut(4e).

Frydek et Combray

Quand Janacek se laisse aller Ă  « titrer » (Les Sentiers, 1er cahier), c’est  Ă©gal enchantement, ainsi pour la Madonne deFrydek (I,4), les cloches sonnant presque transparentes avec  R.Firkusny, presque lourdes et graves chez S.Lavaud. Et bientĂŽt on s’aperçoit que les suggestions de ce Cahier (bien diffĂ©rentes en esprit du « si vous voulez, pourquoi pas ? » consenti par Debussy Ă  la fin de chaque PrĂ©lude !) font remonter Ă  l’histoire personnelle de tous, comme les ScĂšnes d’enfant de Schumann, ou ce qu’en ces annĂ©es initiales du siĂšcle le Français Proust fit revivre  par son  Narrateur du Combray de sa jeunesse.

Ouvrir des fenĂȘtres dans l’ñme

Et combien Sarah Lavaud a raison d’aller chercher du cĂŽtĂ© de chez Leos vieillissant les ultimes Esquisses de 1927-28 (5 extraits, Ă  quand les 8 autres, antĂ©rieures ?) et « Un Souvenir » ! Dans ces ultra-fragments – « l’anneau d’or », une quinzaine de secondes, les autres guĂšre  plus d’une minute- , l’écriture fait moins penser, dans sa  briĂšvetĂ©, Ă  celle d’un Webern, qu’au chemin bien ultĂ©rieur d’un Giorgy Kurtag, Ă©nigmatique, frĂ©missant  et dense. Ajoutons  que S.Lavaud joue un instrument original de Stephen Paulello, « construction » sonore qu’elle a enregistrĂ©e dans les ateliers mĂȘme, et que ce ton subtil convient particuliĂšrement au travail de la mĂ©moire empruntant ses « sentiers recouverts », et « relevant ses distances » comme eĂ»t dit le Narrateur proustien. Ainsi  chemine ce disque prĂ©cieux, quelque part entre ce que le compositeur appelait « ouvrir des fenĂȘtres dans l’ñme » et la vision de cet « art dĂ©chirant de Janacek » si bien analysĂ©e par son compatriote d’aujourd’hui, Milan Kundera


janacek-sarah-lavaud-cd-hortusLeos Janacek (1854-1926). ƒuvres pour piano (Dans les brumes, Sonate 1905, Sur un sentier recouvert, Esquisses Intimes, Un souvenir.  Sarah Lavaud, piano S.Paulello. Editions Hortus 109.

Ambronay (01), 35 Ăšme Festival. 12 septembre – 5 octobre 2014. “CĂ©lĂ©brations”…

ambronay 2014 festivalAmbronay (01), 35 Ăšme Festival. 12 septembre – 5 octobre 2014. “CĂ©lĂ©brations”… Haut-lieu d’hexagone et mĂȘme d’Europe, Ambronay cĂ©lĂšbre tous les ans Ă  la fin de l’étĂ© le Baroque dans  tous ses Ă©tats. On en est Ă  la 35e, et si on a changĂ© de Directeur l’hiver dernier, l’esprit du Fondateur (toujours prĂ©sent dans le rĂŽle de l’inspirateur) demeure pour les choix ambitieux des concerts, de l’AcadĂ©mie EuropĂ©enne, des RĂ©sidences, des Recherches, des Éditions,  du Patrimoine architectural, du Chapiteau, de la dispersion en lieux rĂ©gionaux
.  Ancien, Nouveau, thĂ©matiques …  35Ăšme, et 1Ăšre « sans » le fondateur, puisque Daniel  Bizeray   succĂšde Ă  Alain Brunet
 L’esprit ne change Ă©videmment pas. D’ailleurs l’Ancien conserve en la Demeure plusieurs  responsabilitĂ©s, notamment dans le domaine qui lui est particuliĂšrement cher, et qui fut  en son mĂ©tier initial d’enseignant, la formation des jeunes « AcadĂ©miciens d’Ambronay ». Mais le Nouveau – qui a travaillĂ© « sur le terrain » des institutions culturelles – direction artistique Ă  Saint-Etienne, Royaumont, Rouen – est bien « aux affaires » (comme disait un Militaire illustre devenu Politique), en commençant par la dĂ©finition et la description des objectifs pour cette 35e édition. Ambronay, devenu au fil des ans et dĂ©cennies, un vaste thĂ©Ăątre  oĂč, comme chez tout Baroqueux qui se respecte, « la vie » oĂč l’on «songe » aussi « l’action », continue Ă  dĂ©cliner ses quatre semaines  de 2014 « autour d’un thĂšme – « CĂ©lĂ©brations » – en quatre chapitres : anniversaires de compositeurs, grand  rĂ©pertoire sacrĂ©, expĂ©riences musicales inĂ©dites, ensembles Ă©mergents europĂ©ens -.

Un enfant et son Ange Gardien

« Que la fĂȘte commence !  », conclut le priĂšre d’insĂ©rer qui cite ainsi une Ode (du 7e Art)   aux  menus et larges plaisirs qu’on sut se donner dans la  France du RĂ©gent
 Et tĂąchons de suivre en chronologie  ces quatre semaines (aux temps forts en fins de semaine), leurs  « 30 concerts en    lieux diffĂ©rents, grĂące Ă  prĂšs de 1500 artistes ». Et justement, le 1er week-end s’ouvre dans la prĂ©sence enthousiaste et passionnĂ©e de Leonardo Garcia Alarcon, qui dans un entretien du printemps (avec Emmanuelle Giuliani, dans La Croix) se dit « enfant d’Ambronay », au sens le plus filial vis-Ă -vis d’Alain Brunet, « mon ange  gardien, l’une des plus rencontres de la vie » pour ce jeune Argentin  dont le Patron dĂ©tecta aussitĂŽt les dons immenses de chef, d’interprĂšte et de chercheur. L.Garcia Alarcon fait donc l’Ouverture du Festival, entraĂźnant ses solistes (Mariana Flores, Fr.Aspromonte, R.PĂ©, E.Gonzalez-Toro, M.Bellotto ) et les membres de sa Cappella Mediterranea   dans une nouvelle aventure : aprĂšs la redĂ©couverte du sublime Falvetti (Il diluvio universale), on puise aux racines de la musique baroque sicilienne, via les « mystĂ©rieuses archives de la cathĂ©drale de Malte ». A  cĂŽtĂ©  de madrigaux des cĂ©lĂšbres Gesualdo, d’India et A.Scarlatti, des  nouveaux  du Temps RetrouvĂ© par Alarcon : Michele Mascitti, Cataldo Amodei.

La Peste

Puis, parlons ( d’)anniversaires
 Ceux de mort ont  du sombre, en face des clarteux de naissance. Ainsi, il y a un quart de millĂ©naire (250 ans, si vous prĂ©fĂ©rez), Jean-Philippe Rameau s’en alla rejoindre la mĂ©canique cĂ©leste et l’harmonie des sphĂšres dont avait gĂ©nialement parlĂ© sa musique. Pour cĂ©lĂ©brer sous le ciel septembrien d’Ambronay, voici les piĂšces de clavecin en concert, accompagnĂ©es des Quatuors Français par lesquels l’Allemand prolifique Telemann rendait hommage Ă   J.P.R. Ce sont les Ombres (non Errantes), crĂ©Ă©es il y a 8 ans par Sylvain Sartre et Margaux Blanchard, qui portent ce programme : un jeune ensemble de la 4e GĂ©nĂ©ration des Baroqueux (si nous comptons juste), mis  en avant par Ambronay dĂšs 2010 et qui a enregistrĂ© sous ce label  Couperin et ses Nations. De l’autre cĂŽtĂ© du « gĂ©nie françois », M.A.Charpentier offre les fastes de sa Victoire de Milan ; cependant  pour une fois cela n’aura pas Ă©tĂ©  obtenu par les armes, mais par le courage  d‘un  collectif  contre la mort Ă©pidĂ©mique, animĂ© Ă  Milan (1576) par Charles BorromĂ©e, prĂ©lat qui ne quitta pas sa ville et y soigna les malades sans les culpabiliser (voir le claironnant PĂšre Paneloux dans La Peste camusienne), comme les futurs humanistes de la ville assiĂ©gĂ©e ( Rieux, Tarrou)
.En complĂ©ment, un Te Deum (ça, c’est guerrier !), une Messe pour les TrĂ©passĂ©s, une Leçon de TĂ©nĂšbres : autre jeune groupe (5 ans d’ñge), Correspondances, qu’a fondĂ© et mĂšne Ă  
 la victoire SĂ©bastien DaucĂ© (cd.Charpentier chez Harmonia Mundi).

Porpora et Gardel

Mise en miroir de deux autres gĂ©nies, l’un Italien, Nicolo Porpora (1686-1768), illustre professeur de chant pour  non moins illustres castrats (Farinelli
), puis de composition pour Josef Haydn.                                   L’autre, longtemps Italien avant de finir Anglais, l’Allemand Haendel. Ouvertures et airs d’opĂ©ra sont choisis  par l’Academia Montis Regalis (depuis 1994) et son chef Alessandro de Marchi, avec le  contre-tĂ©nor argentin Franco  Fagioli : ce trĂšs-aimĂ© vocaliste ne sera-t-il pas en Ă©cho culturel des Hommages Ă  Carlos Gardel par le bandonĂ©iste William Sabatier ou du chanteur Diego Flores ?  On s’enchantera  aussi d’un RĂȘve d’Ariane sous chapiteau, jolie histoire de la comĂ©dienne belge Ariane Rousseau, qui se dĂ©lasse des idĂ©es noires (criminologiques, sa formation universitaire) en contant aux enfants l’histoire du quatuor Ă  cordes (Quatuor Alfano, depuis 2008).

Le Fils de Qui Nous Savons

Au 2nd week-end, un vrai anniversaire joyeux (300e  de la naissance) pour Karl-Philipp Emmanuel Bach – Fils Prodigue de Qui-nous-savons, ange du bizarre qui ouvrit  voie royale au prĂ©-romantisme-, par la grande piano-fortiste et- claveciniste Aline Zylberajch (passionnĂ©e d’instruments anciens, enseignante, interprĂšte au cd-Ambronay). Sonates, variations, et portraits de K.P.E., dont l’Ɠuvre-testament de 1787 (« les sentiments de K.P.E. ») se lit comme un autoportrait terminal de Rembrandt
. En remontant vers le PĂšre, immense classicisme (qui est aussi ThĂ©Ăątre SacrĂ©) de la Passion selon Saint Jean, oĂč le gĂ©nie de Johann-Sebastian est magnifié  dans une Ă©conomie du nombre, le chef israĂ«lien  Itay Jedlin  et son Concert Etranger (2006)  travaillant selon l’esprit minimaliste de Joshua Rifkin ou de S.Kuijken, un ou deux chanteurs suffisant Ă  chaque partie vocale, cette transparence divisant d’ailleurs le monde baroqueux initialement en guerre contre les super-effectifs qui faisaient naguĂšre crouler Bach sous un nĂ©o-romantisme massif


Vivaldi, Biber et le naturalisme

Les Quatre Saisons vivaldiennes, quel « boulevard du Temps qui passe » ! Enrico Onofri, superbe  virtuose, le met au programme de son Imaginarium, lui qui fut 1er violon chez Jordi Savall et le demeure au Giardino Armonico. Le concert s’ouvre sur une mĂ©lodie « symbolisant la disparition de l’hiver derriĂšre les montagnes », air du XVIIe  qui a transitĂ© par La Moldau de Smetana et l’hymne national  israĂ«lien. On continue avec une version instrumentale du Chant des Oiseaux de Janequin, des chansons de Merula, d’Uccellini (« mariage d’un coucou avec une poule » ), sans oublier la Sinfonia Representativa de Biber, qui fait intervenir chat, grenouille et rossignol.  Bref, le naturalisme baroque au point de joyeuse incandescence
.Le w.e.  fait large place  aux « paysages sonores » (jardins, tour de l’abbaye), ouvrant  mĂȘme le jeu Ă  une « rencontre baroque-improvisations du Ciel et des TĂ©nĂšbres », par les Musiciens du Louvre, le collectif La Forge et la Cie Nine Spirit. Un Cactus, synthĂšse des musiques baroques, est contĂ© aux enfants par un groupe parole-chant (L.Carudel, B.Le Levreur). Pour ne pas nĂ©gliger les absolus du baroque italien ivre de « la musica e le parole », Profeti della Quinta (jeune ensemble issu de la Schola de BĂąle) madrigalise entre Monteverdi, Rossi,  Luzzaschi  et le Prince des TĂ©nĂšbres AmbiguĂ«s, Gesualdo. « A l’inverse », on clĂŽt avec Israel en Egypte, oĂč Haendel Londonien  compose Ă  la fin des annĂ©es 1730 une « vaste Ă©popĂ©e chorale exaltant les exploits  du Peuple Elu ». C’est un des illustres aĂźnĂ©s anglais (2nde gĂ©nĂ©ration baroqueuse ?), Roy Goodman, qui  conduit  le vĂ©nĂ©rable Nederlands Kamerkoor (fondĂ© Ă  la fin des annĂ©es 1930 !), explorateur de la musique la plus ancienne (et mĂ©diĂ©vale) Ă  celle de notre temps (Kagel, Tavener, Canat de Chizy).

Dynastie Rebel, Jordi citoyen du Monde

Au 3e Temps, encore du Haendel en son Dixit Dominus, de « grande thĂ©Ăątralité » romanissime, et un anniversariĂ© (300e de la naissance), Nicolo Jommelli, maĂźtre de chapelle au Vatican mais trĂšs novateur d’esthĂ©tique pour un Beatus Vir, au programme des cadets du Ghislieri Choir and Consort, menĂ©s par le non moins jeune Giulio Prandi.  Puis on  voyagera  dans la gĂ©nĂ©alogie familiale des Rebel – le pĂšre, Jean-FĂ©ry, le fils, François – et les amitiĂ©s de François R. avec 
 François Francoeur, en fait co-auteurs de nombreux opĂ©ras et ballets qui magnifient Ă  la cour de Louis XV (et pour la Pompadour) un style thĂ©Ăątralissime avec machines. « Les Surprises », fondĂ© en  2010 par Juliette Grignard et L.N. Bestion de Camboulas entendent bien ici nous
en faire la surprise
. Le grand aĂźnĂ©, ami et protecteur d’Ambronay, Jordi Savall, citoyen du monde musical, aime Ă  confronter – mais surtout pas affronter – civilisations et cultures esthĂ©tiques, pour mieux nous faire rĂ©flĂ©chir sur l’indispensable (jadis, aujourd’hui, demain) Paix, notamment autour de la MĂ©diterranĂ©e et entre Europe et Asie. Ce sera ici un peu plus Ă  l’ouest, d’Espagne en Italie, de France, Allemagne en Angleterre, son Hesperion XXI variant  le thĂšme d’un « ùge d’or de la musique pour ensemble de violes ».

Miserere sans transcendance chrétienne

L’ensemble  Chemirami and co, de Keyvan Chemirani, hĂŽte privilĂ©giĂ© d’Ambronay,  dialogue avec Z.L.Nascimento et P.Edouard, fait rĂȘver en improvisations et compositions de BrĂ©sil, Inde et Irak ; et le quatuor (lui aussi de percussions) Beat confie aux enfants son Drumblebee. Autre chapitre illustrant les principes du Festival : le rĂ©cent prolonge sans rupture l’ancien, et les Folies Françoises de P.Cohen-Akenine font « Leçons de TĂ©nĂšbres » et de la dramaturgie mortifĂšre (A.Scarlatti) pour conduire vers la vision qu’en peut avoir un compositeur  actuel, Thierry Pecou, «éloignĂ© de toute transcendance » et qui voit dans son Miserere comment « une musique occidentale peut s’entrechoquer avec l’animisme africain et le panthĂ©isme des Indiens amazoniens ». Les Cris de Paris (Geoffroy Jourdain) itinĂšre aussi de Janequin et Tallis (le mythique Spem in alium, motet Ă  40 voix rĂ©elles) en « jeune France » d’AurĂ©lien Dumont, qui utilise le dispositif multicanal « 5 point 1 », oĂč un « cercle imaginaire – l’auditeur – reçoit les informations spatialisĂ©es de la polychoralitĂ© dispersĂ©e ».

Vrai crépuscule mozartien

Enfin, dĂ©but octobre, quand couleurs et atmosphĂšre d’Ambronay font entrer en automne, on commencera par le crĂ©pusculaire Requiem de Mozart : L. Garcia Alarcon – dirigeant le New Century Baroque de Namur – fait le tri entre l’irrĂ©ductiblement mozartien et « les adjonctions » (entre autres SĂŒssmayer), pour mieux en exalter les vertus admirables. (et pour ce concert, c’est Ă  l’Auditorium Ravel de Lyon
). Avec Benjamin  Dieltjens, il veut rendre au K.622 (l’ultime concerto, de clarinette) « toute sa charge nostalgique », notamment en soulignant la « tonalitĂ© opĂ©ratique » inhĂ©rente, selon lui, Ă   cette Ɠuvre-testament.  Plus « classiquement baroque(ux) », Fabio Biondi et son Europa Galante travaillent la vocalitĂ© violonistique et orchestrale  des concertos (d’esprit italien) chez  Vivaldi, Brioschi, Corelli ou Leclair, avec la rĂ©vĂ©lation d’une Sinfonia funebre, de Locatelli. L’autre aĂźnĂ© ambronaisien, maintenant PĂšre du Baroque, William Christie ( dites : LĂ©zards Flo pour son ensemble mythique) fait,lui, rayonner le « Grand Motet François » : Rameau, bien sĂ»r, et aussi Cassanea  de Mondonville.

Trois fois  ” e “

Dans le cadre des crĂ©ations, y compris linguistiques, on notera une concession Ă  l’anglomanie rĂ©gnante : il y a ici des « afters », et surtout un festival dans le Festival, eeemerging. Serait-ce que sous le Bugey en 2014, (comme dans les salons proustiens Odette de CrĂ©cy parle  selon  la mode « outre-Manche »  et s’affiche « fishing for compliments »), on se soumet, diraient les grincheux (nous en sommes, parfois) au verbiage franco-anglais  ? Donc : Ă©mergence et  triple e ( euro ?), nouvelle Ă©tape de soutien aux « jeunes qui seront peut-ĂȘtre les stars de demain ». Car Ă  Ambronay on repĂšre, invite et fait jouer  les neufs ensembles : ce sera Armonia degli affetti dans Chanter d’amour, Secunda Pratica dans Nouveau Monde Baroque, la Botta Forte  avec Mi palpita il core, , Voces Suaves A la Cour des Gonzague
 CĂŽtĂ© enfants, les charmants Esprits Animaux, dĂ©jĂ  « émergĂ©s », dĂ©voilent sous chapiteau un ludique B.a.-ba du Baroque, et on monte dans le Tram des Balkans de la claveciniste Violaine Cochard qui compose, arrange  et balkanise Vivaldi, Frescobaldi ou Bach.

Car on ne saurait finir le Festival 2014 sans retour et recours au PĂšre Johann Sebastian et Ă  ses cantates, ici pour la Saint Michel, non sans que RaphaĂ«l Pichon et son Pygmalion lui adjoignent le trĂšs original et spatialisĂ© Heilig d’un Fils, notre cher K.P.E. si Ă  part et en avance sur son temps
Allez, la fĂȘte commence bientĂŽt. Bonne teufe roqueba !

ambronay 2014 festivalAmbronay (01 ) (Abbatiale, Tour, Parc, Chapiteau et autres lieux ( Saint Maurice de Gourdans, Pérouges, Brou, Lyon) : 35e Festival, du 12 septembre au 5 octobre 2014. Concerts, rencontres, colloques, visites, ateliers, tables rondes. Information et réservation en ligne : T. 04 74 38 74 04 ; www.ambronay.org

Festival de Verbier 2014 : nos coups de cƓur, les temps forts

verbier festival - festival of verbierVerbier (Suisse). Festival de Verbier : du 18 juillet au 6 aoĂ»t 2014. Nos temps forts, nos coups de cƓur. 21 ans aux Alpages : le Festival de Verbier a bien depuis trois an sa majoritĂ© lĂ©gale (France et Suisse). Une soixantaine de concerts, du off, des classes de maĂźtres ouvertes au public, des interprĂštes  cĂ©lĂšbres et fidĂšle s (Martha Argerich, Micha Maisky, EvgĂ©ny Kissin, Rudolf Buchbinder, Charles Dutoit, Ivan Fischer) et d’autres primo-arrivants ou accueillis, et aussi – on ne  dira jamais  assez le rĂŽle de la pĂ©dagogie « supĂ©rieure » pour tant de jeunes artistes venus de tous les coins du monde -, les stages Ă  issue de concert pour le Verbier Festival et son cadet le Verbier Chamber, qui dĂ©sormais s’adonnent aussi aux versions de concert des opĂ©ras. Un Bel EtĂ© de plus ?

Les grandes tendances 

Bonne ou moins bonne coutume ? Nous nous amusons Ă  tenir  pour chaque session de Verbier une sorte de tablature statistique des auteurs – et donc de la frĂ©quence des Ɠuvres retenues - : alias palmarĂšs de « qui » est proposĂ© au public, et ainsi miroir ou surface interactive qui rĂ©vĂšle les grandes tendances  de Verbier, dans un « dialogue » oĂč l’on ne sait d’ailleurs jamais trĂšs bien « qui parle », « oĂč  ça parle » et « comment ça  parle ». Ces grandes tendances bougent relativement peu, en tout cas depuis une dizaine d’annĂ©es oĂč nous suivons le festival : le XIXe demeure le pilier central du monument – la tour-lanterne Ă  la croisĂ©e du transept, dirait-on pour une architecture mĂ©diĂ©vale -, mais il est renforcĂ© par un pilier du XXe « ancien »(la 1Ăšre moitiĂ© du siĂšcle), et symĂ©triquement par un autre du XVIIIe finissant. La  musique antĂ©rieure Ă  la moitiĂ© du XVIIIe est plutĂŽt hors du champ, de mĂȘme que celle  se rapprochant  de « notre Ă©poque contemporaine » (avec un  correctif compositionnel  pour des interprĂštes-auteurs). L’europĂ©ocentrisme fort dominant  est cependant tempĂ©rĂ© par des « panachages » ou des programmes spĂ©cifiques Ă©vocables


Beethoven vu par Boucourechliev

Le trĂŽne royal est cette annĂ©e encore occupĂ© par Ludwig Van, alias le Grand  Mal Entendant, alias le Fils de la Musique ( s’il y eut un  PĂšre , chacun le sait, ce fut  Johann Sebastian Bach). Et ressourçons nous aujourd’hui Ă  un Commentateur dont l’inspiration n’aura cessĂ© de guider compositeurs, interprĂštes et « simples » mĂ©lomanes – ou « amateurs », pour reprendre ce beau  terme trop souvent cataloguĂ© aux rayons infĂ©rieurs
 AndrĂ© Boucourechliev, (1925-1997), donc : « Universellement reconnu  dans l’évidence de son gĂ©nie et de sa grandeur morale, il appartient Ă  tous, et Ă  chacun diversement. Son Ɠuvre livre Ă  chacun un message particulier, un  secret propre, et l’homme lui-mĂȘme exalte une idĂ©e, une mesure de l’homme exemplaires. Au-delĂ  du musicien, il est devenu un symbole, ou mille symboles exaltants, exaltĂ©s, contradictoires. Tradition et rĂ©volution, justice et domination, triomphe et dĂ©sespoir, solitude, fraternitĂ©, joie, renoncement ont Ă©lu comme signe ce mĂȘme homme, cette musique  »

 

 

 

verbier festival 2014 - verbier festival 2014

 

 

 

C’est pour le temps à venir

Et plus loin : « La musique n’est pas une chose. A travers les siĂšcles, l’Ɠuvre chemine dans la conscience d’hommes, de sociĂ©tĂ©s, de sensibilitĂ©s  en constante mĂ©tamorphose. Plus que toute autre, l’Ɠuvre de Beethoven possĂšde le don de la migration perpĂ©tuelle, et rend un sens au mot galvaudĂ© d’ « immortelle ». Ce privilĂšge est celui de l’esprit moderne. » Oui, le compositeur d’ « Archipel » – pour citer un Livre majeur des Ɠuvres  du XXe – fut bien maĂźtre-navigateur, entre Hasard et NĂ©cessitĂ©, et on ne saurait trop recommander Ă  un festivalier – voulant dĂ©passer la seule  et immĂ©diate dĂ©lectation – de se confier Ă  la lecture de ses « Beethoven » (Seuil, Actes-Sud). Il y trouvera cette ample perspective qui rĂ©pudie la paraphrase et le pathos, traçant des chemins maritimes ou terrestres vers notre Ă©poque, et ainsi que le disait Beethoven quand il se sentait incompris, « pour le temps Ă  venir ».

Le premier drame musical moderne

Et si nous insistons sur l’un des huit moments de Verbier « portant » des Ɠuvres de Beethoven, c’est parce que celui du 26 juillet, « en version de concert », conte l’intĂ©gralitĂ© de Fidelio. On se rappelle qu’à cĂŽtĂ©s d’ouvertures (ĂŽ combien admirables synthĂšses : Egmont, Coriolan) et de musiques de scĂšne, le compositeur n’a qu’une fois « écrit l’opĂ©ra », ce qui paraĂźt bien infime au regard des Massifs dont la cartographie donne le vertige d’admiration : symphonies, sonates, quatuors, musique de chambre en gĂ©nĂ©ral. Et pourtant, quel chef-d’Ɠuvre ! Wagner y voyait « le premier drame musical moderne ». Et Beethoven lui-mĂȘme a non seulement pour cela multipliĂ© les esquisses – Ludwig aura toujours eu son cĂŽtĂ© « lent et perfectionniste » ! -, mais surtout il a  mis dix ans de sa vie dans une entreprise  musicale qu’à gĂ©nie Ă©gal Mozart eĂ»t menĂ©e Ă  bien en quelques mois, voire semaines ! C’est aussi que Fidelio, de 1803 Ă  1814, lui paraĂźt exiger repentirs, adjonctions, ratures, remises en question, espoir et dĂ©sespoirs alternĂ©s. Car aussi le livret contient – en profondeur, sous la surface d’un mĂ©lodrame agitĂ© aux bornes, souvent franchies, de l’invraisemblance et du ridicule, les thĂšmes essentiels du lyrisme : permanence de l amour conjugal, tĂ©moignage du « vivre libre ou mourir en combattant » (comme le feront 30 ans plus tard les insurgĂ©s-tisseurs de Lyon), hĂ©roĂŻsme  des emprisonnĂ©s et triomphe terminal contre le Pouvoir inique
.

Un poĂšte lacrymal

Au carrefour de l’ opĂ©ra français, de la bravoure italienne, du singspiel et de l ’opĂ©ra  philosophique allemands, Beethoven transcende aussitĂŽt la donnĂ©e d’un livret mĂ©lodramatique Ă  ficelles et dĂ©guisements (LĂ©onore embauchĂ©e comme gardien de la prison oĂč son mari Florestan risque la mort, et se faisant passer pour jeune homme est courtisĂ©e par  Marcelline, la fille du « Taulier » Rocco !) et fait oublier l’insigne mĂ©diocritĂ© du plumitif français Bouilly, surnommĂ© « le poĂšte lacrymal » Trois versions de l’opĂ©ra, donc –seule la derniĂšre en 1813, « fera un triomphe », quatre Ouvertures successives (dont trois titrĂ©es : LĂ©onore) : comme dit avec humour extĂ©nuĂ© le compositeur : « cela devrait me valoir la  couronne de martyr ! »  Et surtout les lauriers de l’explorateur lyrique ayant dĂ©couvert de nouveaux continents, depuis le chƓur des prisonniers redĂ©couvrant la lumiĂšre et le Quatuor du er acte jusqu’aux airs de LĂ©onore, contrepointĂ©s par le hautbois
 C’est le 26 juillet que la direction ardente de Marc Minkowski nous conduira en cette merveille.

Le dernier des classiques

Au fait, Beethoven est-il le dernier des classiques du XIXe, qui parachĂšve ce concept en  dynamitant son cadre – derniĂšres sonates, derniers quatuors -, est-il un romantique qui s’ignore en tant que tel, bien que vivant les phases de l espoir et du dĂ©sespoir en symĂ©trie jusqu’à trouver une issue comme dans la 31e sonate, par la fugue retrouvĂ©e chez Bach ou Haendel ? Ce retour en arriĂšre chez les maĂźtres anciens est tout, sauf nostalgie d’un « passĂ©-plus-que-parfait ». Cela instaure au contraire une modernitĂ© indĂ©finie, fondĂ©e sur un progrĂšs en art. ConsidĂ©rations un peu « perchĂ©es »(comme on dit  de nos jours), qui ne doivent pas empĂȘcher de musarder  en des sĂ©quences beethovĂ©niennes plus dĂ©tendues.

Un passé-plus-que-parfait

 Tenez, pourquoi la 9e sonate violon-piano est-elle dite Ă  Kreutzer ? Parce que le virtuose français Kreutzer, son 2nd dĂ©dicataire, ne put  jamais  se dĂ©cider
 Ă  la jouer. Elle avait Ă©tĂ© d’ailleurs offerte, auparavant, Ă  George Bridgetower ( « sonata mulattica per il mulatto gran pazzo e compositore »), que Beethoven avait introduit  dans son cercle amical, avant de se brouiller avec lui (Ă  cause, Ă  cause d’une femme ?). Et ce n’était pas fini, puisque TolstoĂŻ allait se « l’approprier » pour en faire une leçon de morale conjugale dans son roman « La Sonate Ă  Kreutzer » 

Autre(s) Beethoven : les aventures du violoncelle et du piano Ă  travers l’intĂ©grale des 5 sonates (Clemens Hagen, Kirill Gerstein), des coups de sonde en la profondeur des sonates pour piano (l’op.53, alias Waldstein, la 10e, de jeunesse, et la sublime Appassionata, par le grand aĂźnĂ© Buchbinder). A l’orchestre, la moins connue 2e Symphonie, et l’apothĂ©ose du chant dans le concerto de violon, par le soliste-chef Pinchas Zukerman. Un 3e trio, un 3e quatuor, aussi


Chopin et Schubert

Des autres vrais romantiques, il en est aussi question  sous les Ă©toiles, aux Combins, ou Ă  l’église de midi. Le plus vrai ? Peut-ĂȘtre Chopin, qui avec une pudeur toute
.classique s’interdit d’accrocher des pancartes poĂ©tico-romanesques Ă  ses Ɠuvres, la plupart du temps si distanciĂ©es en apparence. Mais en arriĂšre des Nocturnes, pas de clair de lune vaporeux : une conception de la nuit et du rĂȘve. Pour les PrĂ©ludes, chaque fois une improvisation fixĂ©e, dense, mystĂ©rieuse, haletante. Au tournoiement sĂ©duisant des Valses rĂ©pond en Ă©cho l’aristocratisme des Mazurkas
 La journĂ©e du 21 sera chopinienne, le cadet virevoltant Jan Lisiecki « rĂ©pondant » Ă  son aĂźnĂ© marmorĂ©en, Grigory Sokolov, qui  fait aussi redĂ©couvrir la 3e sonate. Schubert, l’encore plus discret des romantiques ? Et aussi un curieux d’expĂ©rimentation instrumentale et timbrique, ainsi qu’en tĂ©moigne son Arpeggione (guitare Ă  bretelles du pauvre !). Et deux fois ici nommĂ© en piano, la D.850 par Kissin, et l’immense ultime sonate D.960 – le Grand Combin, au moins, du Wanderer -, avec  Rudolf Buchbinder.

Vrais Romantiques

Le seul romantique, non ? Schumann, qui fut dĂšs l’adolescence nourri par la  poĂ©sie et le roman (ses dieux, Richter, Hoffmann), vivait aussi du RĂȘve et mourut de « l’épanchement du songe dans son rĂ©el ».Dans ses Etudes Symphoniques, le jeune virtuose s’affirme dans la grande forme hĂ©ritĂ©e du classicisme, pour plaire Ă  sa 1Ăšre fiancĂ©e, Ernestine, vite effacĂ©e devant Clara.(Daniil Trifonov, le Russe, a l’ñge de ces rĂŽles !) . Plus loin, le Concerto de piano sera l’ñme incarnĂ©e du romantisme  europĂ©en, encore un Russe –MikhaĂŻl Pletnev – le montrera.  Sans oublier le dernier des 3 quatuors de l’op.41. « Avant », ç’aura Ă©tĂ© Mendelssohn, vrai-faux romantique, avec 3 partitions, dont l’Octuor radieux, jeune et si bruissant Songe d’une nuit d’été à Verbier. Hors normes, notre Unique Français Berlioz, qui comprit si bien le « Faust » allemand de Goethe, par une Damnation qui fait autoritĂ© dans les Aventures du Docteur, de la belle Marguerite et du Tentateur-diabolus in musica. (Charles Dutoit, l’aĂźnĂ©-fondateur, conduit cela au triomphe, le 21). Un petit-grand Liszt, par lequel Dieu bĂ©nit  la solitude sur cette terre.

L’autre  grand nominĂ©

Brahms-Johannes-portrait-face-500-brahmsEt on passe Ă  Brahms, l’autre Grand NominĂ© PerpĂ©tuel de Verbier. Jeune romantique lorsqu’il apparut dans le ciel de Schumann basculant de l’autre cĂŽtĂ© du miroir, Brahms composa en 1852-53 ses deux premiĂšres sonates pour piano, Schumann leur donna le qualificatif de « symphonies dĂ©guisĂ©es » (les jeunes Martin Helmchen et Julien Quentin en traduisent la longue forme et la poĂ©sie des mouvements lyriques). Il fallut attendre presque un quart de siĂšcle pour que le compositeur –hantĂ© par Beethoven, bien sĂ»r- ose passer Ă  l’acte symphonique : voici le 1er  de  4 chefs-d’Ɠuvre du classicisme-romantique, jouĂ©e par les jeunes de Verbier sous la direction de leur aĂźnĂ© Charles Dutoit. Musique de chambre aussi, dans un programme Brahms et  son temps (le 20), le 2e quatuor et le 1ere trio, et le magnifique op.115, hymne Ă  la clarinette dĂ©couverte au crĂ©puscule de la vie, en Ă©cho  des « berceuses de la douleur » de l’op.117 (le tout jeune Hoachen Zhang). Rappelons encore que « longtemps » les Français se sont « couchĂ©(s) de bonne heure » pour ne pas Ă©couter l’étranger Brahms ; les Allemands l’ont bien rendu Ă  propos de FaurĂ© qui, tiens, est absent de Verbier ! Mais Franck – Belge, « Allemand »(beethovĂ©nien) et Français – est en son Quintette (1er aoĂ»t).

L’amitiĂ© de Brahms et Dvorak

Post-romantisme : Bruckner, le champion des wagnĂ©riens contre les « brahmanes »selon l’ironique surnom dĂ©cochĂ© aux brahmsiens d’époque) est lĂ  en sa majestueuse et lyrique 8e symphonie (J.van Zweden, 31 j.). A cĂŽtĂ©, un aimĂ© de Verbier, Dvorak – conseillĂ© par Brahms dont il eut le soutien d’une amitiĂ© trĂšs forte – est 4 fois en sa musique de chambre (sonate alto-piano, trio, sextuor, 13e quatuor), et aux marges de la tradition, par ses MĂ©lodies(d’ñmes) Tziganes (Hampson, 25 j.). Jamais loin, Gustav Mahler, nous portant du lointain les Chants de compagnons errants (Hampson zncore, qui est aussi dans les bouleversants Kindertotenlieder, 25 j.), et souverainement, pour la 6e symphonie, d’essence tragique, mais qui peut s’évader vers les hauteurs et l’on  Ă©coute alors les cloches d’un troupeau (Verbier, pourquoi pas ?).

Gloire Ă  l’opĂ©ra pĂ©ninsulaire

TchĂšquie  ?  Smetana, son 1er quatuor, « de ma vie », oĂč l’on entend perdu dans les hauteurs d’un sifflement atroce, l’irruption de la surditĂ©-hallucination ( ?) qui conduira le musicien « hors du monde ». Schoenberg est, post-romantique  encore, dans sa Nuit TransfigurĂ©e. Scriabine,immense inventeur dĂ©raisonnable, en sa 2e sonate et ses Etudes (23 j, Kissin). « En face », un Debussy qui PrĂ©lude et un Ravel qui espagnolise en Rhapsodie. En pĂ©ninsule mĂ©diterranĂ©enne, gloire Ă  l’opĂ©ra –  et puisque le Festival  s’est dĂ©sormais « spĂ©cialisé » dans le regard « en concert » sur le domaine lyrique -, l’immense Verdi, d’abord :les actes III et IV de Don Carlo (version de 1884, direction de Daniel Harding), accompagnĂ© d’un Puccini trĂšs ironique et truculent, Il Tabarro(27 j).Une version plus « complĂšte » avec une mise  en scĂšne (en gestes ? sans dĂ©cors) de Thomas Allen, et la direction de Jesus Lopez-Cobos,  pour l’Elixir d’amour, de Donizetti (3 a)


Une signature d’Amadeo

mozart_portrait-300Et tiens, en remontant
le temps italien (dans le texte), en 1775, une festa teatrale, Il Re pastore : c’est signé  Amadeo
.Mozart, un ado trĂšs douĂ© de 19 ans. Sur un poĂšme du librettiste Ă  tout faire Metastasio. : « Deux couples princiers s’embrouillent Ă    plaisir dans la Raison d’Etat ; le musicien les abandonne Ă  leurs problĂšmes et compose sur leurs paroles une musique galante, supposant que des sentiments aussi  naturels que ceux d’un pastoureau autocratique n’ont pas besoin d’une traduction trop expressive. »(J.et B.Massin). Gabor Takacs-Nagy dirige Rolando Villazon « bĂ©nissant » deux jeunes chanteuses, Regula MĂŒhlemann et Pretty Yende. Et puisqu’on est chez Amadeus, quatre autres musiques de chambre, dont les importantissimes Quatuor K.428 (la sĂ©rie Ă  Haydn) et le Quintette tragique K. 516 (par le Quatuor  EbĂšne et l’altiste Blythe Engstroem, 26 j). En prĂ©-Ă©cho, « l’ami  et pĂšre » Josef Haydn , la sonate Hbk.XVI 41, et la quatuor op.76/4. En prĂ©-prĂ©-prĂ©-echos, deux sonates de J.S.Bach et une de D.Scarlatti. A Verbier on ne remontera pas plus  avant


Les autres… Redescendons encore vers des Russes XIXe-XXe : Rachmaninov (XIXe, finalement ?), pour des Variations Chopin et le grandiose 3e concerto (le jeune Trifonov et Youri Temirkanov). Stravinsky,en SĂ©rĂ©nade, Glazounov,   Chostakovitch (un arrangement de la 15e symphonie, et la sonate op.40 par Maisky PĂšre et Fille). Au nord davantage, le lumineux concerto pour violon  de Sibelius (Renaud Capuçon, 31 j.), des PiĂšces Lyriques de Grieg. Reste du XXe :  la rĂ©jouissante CrĂ©ation du Monde de Milhaud (dirigĂ© par un des  JĂ€rvi, 22 j.), une sonate de Bartok, une de Britten, du Villa-Lobos et du Falla. XXIe ? DiscrĂštement prĂ©sent tout de mĂȘme, grĂące aux interprĂštes : le pianiste canadien Marc AndrĂ© Hamelin (Variations Paganini), le non moins pianiste russe M.Plet nev (2 piĂšces), le violoncelliste Russe Rostropovitch (Humoresque). Une commande au jeune anglais W.Nesbit, To Dance  of Sands, pour huit violoncelles. Et enfin  de la « musique du monde »(30 j.), avec « le roi de la scĂšne africaine et du mbalax , aussi charimastique qu’ engagé », Youssou N’Dour
.

Et partout,  constamment, la montagne-reine !

 

 

 

verbier festival - festival of verbier

 

 

 

Festival de Verbier, Suisse, 21e Ă©dition. 58 concerts : salle des Combins, Eglise. Classes de maĂźtre, confĂ©rences, rencontres, films, festival  off
 Du 18 juillet au 3 aoĂ»t 2014. Information et rĂ©servation : T.  41 (0) 848 771 882 et 883 ; www.verbierfestival.com

Orange, Chorégies. Verdi : Nabucco, Otello. 9 juillet > 5 août 2014

Un ballo in maschera orangeOrange, ChorĂ©gies. Verdi : Nabucco, Otello. 9 juillet > 5 aoĂ»t 2014. A Orange, on « redouble » chaque Ɠuvre choisie : donc deux Nabucco, deux Otello. Un fragment de la totalitĂ© verdienne – 28 opĂ©ras – qui permet, sous le Mur romain, de contempler des  moments essentiels. Le 1er chef-d’Ɠuvre reconnu, Nabucco, une histoire biblique dont les Ă©chos vont du cĂŽtĂ© de l’UnitĂ© Italienne au XIXe (« Va pensiero » ). Et  un couronnement dramaturgique :  l’ultime tragĂ©die d’Otello, ambigu et violent rĂ©cit des aventures du More de  Venise, de sa belle DesdĂ©mone et du provocateur  Iago


Le destin

Quand Giuseppe devient Verdi, au dĂ©but des annĂ©es 1840
 Avant Nabucco, il y avait un jeune autodidacte trĂšs douĂ©, formĂ© Ă  la composition par Lavigna, et qui aprĂšs  Ă©chec pour un poste Ă  Busseto, Ă©tait allĂ© Ă  Milan commencer une carriĂšre dans la mĂ©lodie (Romanze, 1838)  et surtout l’opĂ©ra (un brouillon, Rocester, remis sure le mĂ©tier pour Oberto, accepté  par un impresario qui fait monter l’Ɠuvre avec un certain succĂšs  Ă  la Scala (1839). Tout serait bien pour ce compositeur  de 26 ans si le destin ne frappait Ă  coups redoublĂ©s : la mort de deux trĂšs jeunes enfants, puis celle – maladie foudroyante – de l’épouse, Margherita (1840), pendant que s’écrit un opĂ©ra-bouffe, Un jour de rĂšgne, qui d’ailleurs connaĂźtra un humiliant Ă©chec.

Va pensiero


Vague verdienne en juin 2014Mais Verdi est dĂ©jĂ  un vibrant patriote et veut voir se rĂ©aliser l’unitĂ© de son pays contre l’occupant autrichien ; il a Ă©tĂ© introduit dans les milieux de l’opposition libĂ©rale aristocratique (le comte et la comtesse Maffei) et il a adhĂ©rĂ© aux idĂ©es progressistes de Mazzini. C’est ainsi qu’il tombe sur un livret biblique (le drame du peuple juif en exil Ă  Babylone), Ă©crit par Temistocle Solara, dont le pĂšre avait Ă©tĂ© internĂ© au Spielberg (lĂ  oĂč le poĂšte S. Pellico avait composĂ© « Mes Prisons »). Il s’enthousiasme pour le chant des exilĂ©s soumis au travail forcĂ© loin de leur patrie : « Va, pensĂ©e, sur tes ailes dorĂ©es », qui deviendra par le vers initial « Va pensiero, sull ali adorate » hymne de ralliement Ă  la libĂ©ration des Italiens, symbole de la partition entiĂšre, et mĂȘme ce que nous appelons un « tube » Ă  vocation universelle. La composition  de l’opĂ©ra est entreprise dans la fiĂšvre.

 Le livret amalgame des faits historiques et des personnages soit imaginaires (AbigaĂŻle, prĂ©tendue fille de Nabucco  et « rĂ©elle »  esclave, devenant reine  par coup d’Etat !), soit  placĂ©s en situations  destinĂ©es Ă  provoquer l’admiration, la terreur ou la pitié  Les histoires d’amour s’y enlacent au cours historique des choses et des peuples, l’aile de la folie s’étend sur le hĂ©ros, le roi Nabucco, qui recouvrera la raison et se ralliera  au Dieu d’IsraĂ«l.  Le « vĂ©ritable »  Nabuchodonosor, souverain de l’empire nĂ©o-babylonien au dĂ©but du VIe , lui,  n’avait Ă©té que  le bĂątisseur d’une CitĂ© aux 18 kms de murailles et aux jardins suspendus.

Comme j’aimerais ĂȘtre Ă  votre place !

L’opĂ©ra fait en tout cas commencer l’immense  carriĂšre de Verdi. Le soir de la premiĂšre Ă  la Scala, « le violoncelliste Merighi dit au compositeur « caché » dans la fosse d’orchestre : Maestro, comme j’aimerais ĂȘtre Ă  votre place ! Et ce soir-lĂ  en effet, la  victoire est totale ! » (P.Favre-Tissot). Mais quelles significations en profondeur, du cĂŽtĂ© de ce qu’on n’appelle pas encore l’inconscient et qu’on apprendra dans un demi-siĂšcle Ă  sonder par la parole libĂ©rĂ©e ? « Il est curieux de noter que Nabucco prĂ©pare ce Roi Lear auquel Verdi rĂȘvera pendant tant d’annĂ©es, dont il commencera la composition et qu’il ne pourra jamais mener Ă  bien.(J.F.Labie). Et chez le Grand Will(iam Shakespeare, pierre angulaire du romantisme europĂ©en), Verdi puisera pour Macbeth, Otello et Falstaff. Comme dans Lear, Nabucco est Ă  la fois « roi et pĂšre, tyrannique, fou et humiliĂ©, tout le prĂ©pare Ă  devenir pĂšre assassin .   Et le pĂšre qui remplit mal sa fonction devient Ă  la fois meurtrier et victime en puissance. » Simone Boccanegra puis Rigoletto parleront ensuite et trĂšs  fortement du PĂšre, avec quelle intensité !

Nos RĂ©volutions et les leurs

L’autre tension plus clairement lisible, est historico-politique. Notre « qualité » de Français nombrilistes ne nous fait guĂšre prĂȘter trop d’attention Ă  la « naissance d’une nation », fĂ»t-elle de l’autre cĂŽtĂ© des Alpes. Et nous avons notre RĂ©volution – la Grande, avec ses petites soeurs du XIXe -, notre UnitĂ© hexagonale n’avait pas attendu le siĂšcle du romantisme pour se faire.Hormis donc le trĂšs cĂ©lĂšbre Viva V.E.R.D.I !, nous ne sommes pas trĂšs au fait d’une Histoire italienne qui n’avance  pas alors irrĂ©sistiblement, et plutĂŽt piĂ©tine aprĂšs ses succĂšs, voire recule (pour mieux sauter, disent les optimistes). OĂč l’imbroglio des idĂ©ologies dĂ©route : rĂ©publicains rouges et impatients (Garibaldiens), modĂ©rĂ©s se ralliant Ă  la raisonnable monarchie de PiĂ©mont-Sardaigne, contre  principautĂ©s et royaume obsolĂštes du nord et du sud. Il en va de mĂȘme pour les actions : sociĂ©tĂ©s secrĂštes, complots et attentats au dĂ©but, carte militaire d’armĂ©es traditionnelles Ă  jouer ensuite contre l’Occupant, alliances mĂȘme Ă©trangĂšres au jeu Ă©quivoque, retournements et attentismes, monarchie parlementaire et nĂ©gociatrice contre grande aventure rĂ©publicaine
 Sans oublier qu’au nombre des « tyrannies » figure la PapautĂ©, encore puissance temporelle (les Etats de l’Eglise) et qui, sauf brĂšve illusion lyrique (Pie IX, les premiers mois),joue la carte du monde ancien et rĂ©pressif, en attendant de se poser en victime « prisonniĂšre » aprĂšs 1870 et pour 60 ans dans les frontiĂšres de son village d’opĂ©rette vaticane


Le pouvoir est rassurant

Et certes en 1842, on est encore loin du moment spectaculaire oĂč le musicien V.E.R.D.I, avec jeu de lettres sur son nom, incarnera le patriotisme trahi de 859, quand NapolĂ©on III « lĂąche » les Itliens en laissant l’Autriche garder la VĂ©nĂ©tie. La dĂ©mission provisoire  du comte Cavour, rĂ©aliste serviteur de la royautĂ© piĂ©montaise, puis son idĂ©e – aprĂšs retour au pouvoir – de pousser Verdi Ă  la dĂ©putation font partie de ce qu’on dirait aujourd’hui un « bon plan de comm politique ». D’ailleurs, depuis le temps de Nabucco, Verdi est passĂ© du rĂ©publicanisme mazzinien au conservatisme « à la Vittorio-Emmanuele », comme le souligne l’historien non-conformiste de la musique J.F.Labie (Le Cas Verdi) : « La pente naturelle du caractĂšre de  Verdi, et aussi sa violence mal contenue, le poussent Ă  l’acceptation d’une puissance souveraine, non pas  par accident, mais par essence, parce que le pouvoir est rassurant  »

Discussions au-delà des clichés

La mort de Cavour (« le PromĂ©thĂ©e  de la Nation », selon le musicien)dĂšs 1861 finira par l’éloigner de la politique, et ses enthousiasmes  auront toujours Ă©tĂ© freinĂ©s par une bonne dose de prudence (conservatrice) ». AndrĂ© Segond ajoute : » En fait  Verdi  resta  farouchement hostile Ă  tous les mouvements populaires qui visaient Ă  la conquĂȘte de plus grandes libertĂ©s politiques et Ă©conomiques. » Spectateur attentif, vous voyez qu’au-delĂ  des clichĂ©s confortables, il y a bien des discussions virtuelles et dĂ©sirables sous le Mur ! LĂ , c’est le metteur en gestes et images Jean-Paul Scarpitta, le chef Pinchas Steinberg, l’Orchestre Montpelier-Languedoc (Ă  Orange pour la 1Ăšre fois), les solistes (dont Martina Serafin, en AigaĂŻlle, George Gagnidze en Nabucco et D. Belossleilskiy en Zaccaria) et les ChƓurs RĂ©gionaux, qui traduiront la jeunesse du1er chef-d’Ɠuvre verdien.

Mon gauche patois de Busseto

Verdi et son librettiste Arigo Boito pour Boccanegra, Otello et Falstaff

Verdi et son librettiste Arigo Boito pour Boccanegra, Otello et Falstaff

Mais n’est-ce pas un autre (nouveau ?) Verdi qui propose en 1887 (Ă©criture commencĂ©e depuis 1882) sa vision tragique –obsĂ©dante et obsĂ©dĂ©e – d’un sombre hĂ©ros shakespearien ? Arrigo Boito est alors devenu dramaturge et conseiller de Verdi, et il a « complotĂ© avec l’éditeur Ricordi pour que Verdi sorte du silence observĂ© depuis  AĂŻda (1871) puis le Requiem (1874) ». Alors, shakespeariennement   oubliĂ© le Macbeth (1846) que Verdi  avait appelĂ© « mon pĂ©chĂ© de jeunesse » 
 En rĂ©alitĂ©, il faudra quatre ans d’écriture pour Otello, « de la dĂ©pression et du secret ». En 1883, il y aura eu le choc – sinon affectif, du moins esthĂ©tique – provoquĂ© chez l’Italianissime par la mort de Wagner (son conscrit !).  Certes, comme le note AndrĂ© Gauthier, les distances auront Ă©tĂ© marquĂ©es depuis longtemps : « Nous sommes des Italiens, avait rappelĂ© Verdi : je ne veux pas transcrire la sublime polyphonie de Wagner en mon gauche patois de Busseto ! »

La crĂ©ation d’Otello sera un triomphe, et des Français « importants »  sont prĂ©sents Ă  la Scala : Massenet, Reyer, ClĂ©menceau, et mĂȘme ce Camille Bellaigue qui aura 15 ans plus tard l’inoubliable formule : « L’orchestre de PellĂ©as ne fait pas grand bruit, mais un vilain petit bruit. ». AprĂšs d’interminables  approbations du public, une foule raccompagne  l’auteur Ă  l’Albergo Milano, l’interprĂšte Tamagno entonne au balcon l’Esultate du dĂ©but de l’opĂ©ra. « La gloire, constate Verdi, la gloire.. ;Oui, mais j’aimais tant ma solitude en compagnie d’Otello et de DesdĂ©mone ! »

Le poison de la jalousie

Otello, c’est un huis-clos – une fois passĂ© le 1er  acte de tumulte chypriote, lui-mĂȘme nouveau lieu de rĂ©flexion sur le pouvoir – montrant de brĂ»lante façon que « l’enfer c’est les autres » dĂšs lors que le poison  de la jalousie est venu habiter corps et Ăąmes : dans Shakespeare dĂ©jĂ , elle Ă©tait, selon Iago, « lemonstre aux yeux verts qui produit l’aliment dont il se nourrit
Quelles damnĂ©es minutes il compte, celui qui raffole, mais doute, celui Qui soupçonne, mais aime Ă©perdument ! » L’outrance de l’Anglais et celle de l’Italien est dans l’étude quasi-voluptueuse d’une pathologie de l’extrĂȘme. Tous les clignotants d’alerte de la paranoia sont au rouge : bouffĂ©es dĂ©lirantes, manie de la persĂ©cution,  jugement faussĂ©, pulsions de mort (subie et infligĂ©e). « L’obscur objet du dĂ©sir », cadenassĂ© dans la sphĂšre-prison de propriĂ©tĂ© conjugale devient lieu gĂ©omĂ©trique d’un retour Ă  la puretĂ© par vengeance folle  aprĂšs simulacre de procĂšs. Le plaignant est le juge-exĂ©cuteur immĂ©diat de sa propre sentence.

Son lion (de Venise) superbe et généreux

Mais dans ce processus de dĂ©raison incontrĂŽlable, il est un aspect qui aura lĂ©gitimement retenu  des commentateurs modernes (ainsi dans le remarquable Avant-ScĂšne OpĂ©ra sur Otello : G. de Van, Catherine ClĂ©ment,Philippe Reliquet), c’est le caractĂšre noir (« nĂšgre » ?) d’Otello. A l’origine historique,le Morede Venise devenu gouverneur de Chypre Ă©tait un noble vĂ©nitien, Cristoforo Moro. Le « jeu de mots » aura permis le passage « choquant la biensĂ©ance de spectateurs europĂ©ens » (on le disait au XIXe !) Ă  un « teint jaune et cuivré », voire davantage, dans la confusion avec les Ottomans qui menacent Chypre (musulmans, soit, mais pas Africains !). Otello devient « l’homme aux lĂšvres Ă©paisses », voire l’esclave aux lĂšvres gonflĂ©es », « le barbare », bref celui  que sa bravoure guerriĂšre dont une douce, amoureuse et blonde DesdĂ©mone fait, dirait-on ailleurs, son « lion superbe et gĂ©nĂ©reux ».

 Mais que le mariage ait Ă©tĂ© autorisĂ© ou qu’il y ait mĂȘme eu  rapt (consenti), Otello ne peut que demeurer l’Autre, puisqu’il est 
Noir. D’oĂč   les « interpellations offensantes » sur le « barbare trĂšs fruste » portĂ©es par Iago : Otello n’est pas Ă  sa place ni en lĂ©gitime amoureux,ni en Ă©poux. La violence meurtriĂšre qu’il porte en lui, est-ce bien celle de tout humain contaminĂ© Ă  son insu par une jalousie pathologique, ou bien porte-t-il, par son origine « raciale », quelque chose qui prĂ©dispose et exacerbe, « de natura » ? Ainsi peut-on ĂȘtre amenĂ© Ă  poser la question du titre dans l’article de P.Reliquet : « Otello,drame raciste ? »

Je fus

Vague verdienne en juin 2014D’autres pistes de rĂ©flexion : si le More « est aussi la mort », n’y-a-t-il pas aussi extrĂȘme « jalouissance » tout prĂšs de tels  abĂźmes, pour reprendre le joli mot lacanien citĂ© par C.ClĂ©ment ? Et aussi, on peut cherche en tout cela des Ă©chos dans la « camera oscura » de la conscience verdienne. Car Otello est l’homme « ùgé » dans les bras de la tendre DesdĂ©mone. Pour Verdi des annĂ©es 1880, la vieillesse monte Ă  l’horizon, la jeunesse est en tout cas enfuie, « à jamais » marquĂ©e par la triple tragĂ©die de 1838-40. Il n’y a pas en lui la profondeur d’une espĂ©rance chrĂ©tienne qui pourrait  chez cet agnostique  rassurer dans une interrogation sur le nĂ©ant. Qui sait si Verdi, Ă  la fin, ne pourrait qu’avouer comme son hĂ©ros : « Otello fu », « il  fut ». Et rien d’autre ?

Son seul rival international

WAGNER EN SUISSEMais nous pourrons le consoler, notre Giuseppe : son avant-dernier acte de compositeur prouverait Ă  lui seul le gĂ©nie du « seul rival international » (c’était la formule du GĂ©nĂ©ral de Gaulle humoriste se  comparant Ă  
Tintin !) de
  Wagner. Sous le mur-rempart d’Orange, on peut en tout cas faire confiance Ă  la forme trĂšs synthĂ©tique de l’esprit Myung Whun Chung pour faire traduire par son Orchestre (le Philar de Radio-France), les ChƓurs, les solistes –en particulier  le Trio terrible :Inva Mula, DesdĂ©mone, Robert Alagna, Otello, Seng-Hyoun Ko, Iago- la complexitĂ© d’arriĂšre-plans troublants qui hantent l’opĂ©ra. Et ce devrait ĂȘtre en complet accord avec la culture et la subtilitĂ© trĂšs « orangiennes » de Nadine Duffaut, qui met  en scĂšne. Sans oublier entre les sĂ©ries de reprĂ©sentations un concert  lyrique de Patrizia Ciofi, trĂšs aimĂ©e aux ChorĂ©gies : tour d’horizon du cĂŽtĂ© de chez Gioacchino (Rossini, cinq extraits d’opĂ©ras) et Gaetano (Donizetti, six extraits), le Philharmonique de Marseille Ă©tant conduit par Luciano Acocella.

Festival des ChorĂ©gies d’Orange 2014. Giuseppe Verdi (1813-1901). Nabucco, dir.Pinchas Steinberg : 9 et 12 juillet, 21h45. Otello, dir. Myung Whun Chung, 2 et 5 aoĂ»t, 21h30. Concert lyrique Rossini et Donizetti, par Patrizia Ciofi : 4 aoĂ»t, 21h30. Information et rĂ©servation : T. 04 90 34 24 24 et www.choregies.fr

Festival Cordes en Ballade (ArdĂšche) : Viva latina !

cordes en ballade quatuor debussy festival ardeche 2014 cordes en ballade logoArdĂšche. Cordes en ballade : 3>14 juillet 2014. «  Viva latina ! ». Un grand ado de 15 ans, ce  Cordesenballade, plein d’idĂ©es,  une bougeotte pas possible, addictĂ© Ă  son  Facebook bien  international ; cet ado, il fait la joie de ses parents adoptifs, les Debussy, bien fiers de leur grand garçon (difficile de filer la mĂ©taphore avec 4 parents, tant pis). Et tout cela va faire dĂ©but juillet une teufe gĂ©ante avec les copains latinos, ça s’appelle Viva Latina !

La sortie vers l’OcĂ©an ?

Cordes en ballade, 16e Ă©dition. Pour cette Ballade  entre Espagne, Portugal et AmĂ©rique du Sud, c’est par oĂč la sortie vers la MĂ©diterranĂ©e puis l’OcĂ©an ? Pas de souci, si vous ĂȘtes au nord de l’ArdĂšche du Fleuve, vous faites du stop (auto, bateau, coche d’eau,  diligence), vous  vous arrĂȘtez un moment vers Viviers, et reprenez « le chemin » – mĂȘmes moyens de transports –,aprĂšs le delta du RhĂŽne, bifurquez sud-ouest, puis ouest, et puis les Colonnes d’Hercule, et au-delà  une grande aventure commencera vraiment.

Le chemin des Conquistadores

Mais si ça dĂ©passe un peu vos dĂ©sirs d’autonomie voyageuse, si vous craignez  sans trop oser l’avouer les pĂ©rils et fatigues (ou si vous avez entendu parler de cela pour la 15eĂ©dition qui se nommait «W elcome America » (but North America), prenez seulement en sonore le « chemin des conquistadores « (sans en avoir les mauvaises, voire Ă©pouvantables maniĂšres : car paix Ă  leurs Ăąmes-s’ils en avaient une – c’étaient souvent de rudes coquins sous le signe de l’Ange
Exterminateur, avec leurs crimes de guerre et contre l’humanitĂ© -) Et « en plein cƓur de l’ArdĂšche, ce  sera un mĂ©lange  de crĂ©ations  de musiques traditionnelles, improvisĂ©es ou de traditions savantes, des rencontres pluridisciplinaires qui placeront Bach, Debussy ou Ravel aux cĂŽtĂ©s de Turina, Falla, Villa-Lobos ou Astor Piazzola ».

Natal  rime avec brutal

Histoire aussi de rĂ©flĂ©chir sur une Histoire qui n’est pas que musicale, et oĂč le « mĂ©tissage , l’entrecroisement des cultures »  n’auront   pas  Ă©tĂ© que valeurs positives : n’oublions jamais qu’une fois « rĂ©duites », voire Ă©radiquĂ©es en  leur civilisation antĂ©rieure, les populations  autochtones (les  bien nommĂ©es : celles nĂ©es « sur » leur terre , et qui en AmĂ©rique Latine du nord » y retournĂšrent – dans les mines-  pour une exploitation  sans pitiĂ©), se virent ensuite « relayĂ©es » par des apports massifs d’autres autochtones  arrachĂ©s Ă  l’Afrique, « vivant », c’est-Ă -dire travaillant, et mourant « à leur Ouest d’Atlantique  » dans d’atroces conditions. J’apprenais Ă  l’école – il y a si longtemps, mais ça m’est restĂ© en mĂ©moire automatique-, les Conquistadors de Heredia, « comme un vol  de gerfauts hors du charnier natal », et comme Heredia avait raison de faire rimer natal avec brutal, pour ces reĂźtres-convertisseurs !

Viviers et Lagorce

Cordes en ballade, donc, et partant de l’ogival joyau  en bord de fleuve qu’est la cathĂ©drale de Viviers : formule assez classico-romantique, le 1er concerto de Mendelssohn  ralliant depuis toujours les suffrages, et ici confiĂ© Ă  une des tĂȘtes d’affiche du Festival,  Alexis Cardenas. Ce violoniste du Venezuela – qui jouait Ă  12 ans le dit concerto !-, qui a suivi des Ă©tudes musicales supĂ©rieures aux Etats Unis et en France, a remportĂ© de prestigieux prix,  joue sous la direction de Marek Janowski et de son compatriote Gustavo Dudamel ; il   est super-soliste Ă  l’O.N.Ile de France et  pratique le multiculturalisme : on le retrouve dans le jazz et les musiques populaires. On en verra  la trace dans d’autres partitions du concert-CathĂ©drale : une fantaisie sur Carmen, de Sarasate, une Suite pour orchestre Ă  cordes d’Aldemaro Romero (fusion de la fugue et d’une danse vĂ©nĂ©zuĂ©lienne, le Pajarillo), un quatuor du Catalan Edouardo Toldra. Sans oublier le coup de chapeau Ă  Piazzolla en son Tango Ballet. Dans le site un peu farouche de Lagorce, tournoiera le Concerto Flamenco, avec son Patron Juan Carmona, s’auto-dĂ©finissant «  hors Ă©poque, lieu, temps et espace », et donnant ici son « autoportrait », oĂč il flirte avec les musiques africaines, cubaines, liturgiques et jazzistiques.

Oscar
 Kagel

Re-Viviers, HĂŽtel-de-Ville cette fois, oĂč le jeune (22 ans) pianiste Guillaume Vincent joue Ravel  et Debussy, faux vrais-Espagnols (Alborada, bien sĂ»r), et Puerta del vino), Turina et Grandos. Rejoint par le violoncelliste Fabrice Bihan et l’accordĂ©oniste Philippe Bourlois, il se lancera dans des Exercices de latinitĂ© (cha-cha-cha, tango et tarentelle) qui permettront de rencontre le « en rĂ©sidence-ardĂšche-2014 », le compositeur Oscar Strasnoy, une belle prise de guerre-com  dans le Gotha europĂ©en de la jeune Ă©criture. Autrement dit, Oscar est le « à-la-mode », Argentin comme le fut naguĂšre Mauricio Kagel, et- vivant comme lui en Allemagne.  FormĂ© Ă  Berlin et Ă  Paris (Levinas, Reibel), honorĂ© par Berio en 2000, multi-primĂ©, pianiste, chef, invitĂ© d’Acanthes  et de PrĂ©sences : l’homme qui monte.

Hommage Ă  Frida Kahlo

Encore Viviers, avec les Trois mĂȘmes (piano, piano Ă  bretelles ; violoncelle) qui posent des questions drĂŽles sur un Ă©change musicologique entre J.S.Bach (« nĂ© Ă  Buenos-Aires en 1921 » ?) et Piazzola (« maĂźtre de chapelle Ă  Leipzig 1730-40 ? »). Au programme, Graciane Finzi qui fait (Impression)Tango, et re-Strasnoy pour transcrire les contes des Grimm et de Perrault. Dans le cadre –roman- de l’abbatiale de Cruas, retour de Cardenas avec son ensemble Recovevo, pour  faire  « musique au sommet des Andes ». Puis Bourg-Saint AndĂ©ol –les «  Deb(ussy) », le comĂ©dien Sylvain Stawsky, la chanteuse Sandra Rulino, le guitariste Kevin Sekkidi – pour cĂ©lĂ©brer via Piazzolla, Kagel, Ponce,  Yupanqui ou Strasnoy la Mexicaine mythique  Frida Kahlo et son Grand Corps Malade mais Victorieux, peinture, musique et vraie vie  qui est aussi ailleurs
 Non alignement garanti au CloĂźtre de la Cascade ! Et Ă  Aubenas, le triomphe du lĂ©gendaire Richard Galliano, multi-interprĂšte et adaptateur,  et aussi compositeur (Opale Concerto), avec le Tangaria Quartet, sans oublier le Last Round d’Osvaldo Golijov.

Parfum des nuits ardéchoises

A Montpezat, une plus classique mais trĂšs parfumĂ©e « nuit dans les jardins d’Espagne », avec le Breton Quartet
  Ă©videmment espagnol, qui Ă  cĂŽtĂ© du 8e Quatuor de Beethoven et de la crĂ©ation du 9e Quatuor de J.M.Sanchez-Verdu, inscrit le 2e de J.C. de Arriaga, le gĂ©nial consumĂ©-par la-flamme-de-la-maladie (la phtisie), et qui s’éteignit Ă  20 ans -1826 – en ayant volĂ© le temps d’écrire une vingtaine d’Ɠuvres passionnantes. Trois hyper-jeunes Quatuors, couvé   par  les Deb : Shana, Alcea, Arod, vont en divers lieux (Le Teil, Berrias, Saint-Marcel,  faire se rencontrer Haydn, Beethoven, Schubert   ou Ravel et le jeune AmĂ©ricain (philglassien) Nico Mulhy ou encore Oscar Strasnoy. Et rappelons-nous que les Cordes, c’est aussi une AcadĂ©mie d’étĂ©, d’autres  jeunes sous l’inspiration des Debussy, qui travaillent, jouent (Aubades, Concert de clĂŽture) et se joignent quand ils peuvent aux autres rĂ©crĂ©ations du  public  incitĂ© Ă  l’activitĂ© (confĂ©rences, lectures, visites). Le tout pour honorer « l’exigence musicale, l’ouverture artistique et une grande simplicitĂ© dans l’échange » qui ornent le fronton sud-ardĂ©chois des Cordes Voyageuses  entre RhĂŽne et Garrigues.

 cordes en ballade quatuor debussy festival ardeche 2014 cordes en ballade logo

Festival Les Cordes en Ballade, Viva Latina ! , 07 (ArdĂšche mĂ©ridionale : Viviers, Cruas, Bourg-Saint-AndĂ©ol, Aubenas, Montpezat, Le Teil, Lagorce, Berrias, St Marcel), du 3 au 14 juillet 2014. Viva Latina ! (Quatuor Debussy) : concerts, AcadĂ©mie, rencontres
16e Ă©dition.

Concerts : 3 juillet, 21h ; 4, 21h ; 5, 18h,21h ; 6, 21h ; 7, 18h ;  8, 21h ; 9, 18h ; 10, 21h ;11, 8h ; 2, 18h30.

Information et réservation : T. 04 72 48 04 65 , 06 28 34 72 19 ; www.cordesenballade.com

Compte rendu, concert. Lyon, Auditorium, samedi 11 juin 2014. Concert Ravel : Antar, Mélodies Hébraïques, Shéhérazade, Daphnis. ONL, dir. L.Slatkin. Véronique Gens, André Dussollier

a_slatkin leonard directionCompte rendu, concert. Lyon, Auditorium, samedi 11 juin 2014. Concert Ravel. Leonard Slatkin, direction. Du Ravel Ă  dĂ©couvrir dans l’Auditorium lyonnais 
qui porte son nom : c’est Antar, d’aprĂšs Rimsky-Korsakov, en une adaptation qui parsĂšme d’allĂ©gements discrets le spectacle – 1910- trĂšs thĂ©Ăątral d’un poĂšte libanais. Un texte poĂ©tique a donc Ă©tĂ© demandĂ© Ă  Amin Maalouf, et c’est AndrĂ© Dussollier qui « rĂ©cite » sans emphase, de sa voix si musicienne. VĂ©ronique Gens module superbement les MĂ©lodies HĂ©braĂŻques et ShĂ©hĂ©razade, puis l’Orchestre vient en gloire faire rayonner la 2e Suite de Daphnis.

Mata Hari chez Rimsky
A l’Auditorium Ravel, il arrive qu’on dĂ©couvre encore du
Ravel, problĂ©matique sinon inconnu. Ainsi en est-il allĂ© pour un Antar d’aprĂšs Rimski-Korsakov, dont une fort intĂ©ressante notice de programme (François Dru) indique limites et questionnements.  « Ni mirage, ni lĂ©gende », cette « partition » de 1910 oĂč les biographes dominants (M.Marnat, A.Orenstein) demeurent Ă©vasifs sur l’autonomie ravĂ©lienne en cette «  aventure orientalisante » , menĂ©e parallĂšlement Ă  l’écriture d’un infiniment plus important Daphnis . Pour Antar, il s’agissait d’une piĂšce (en 5 actes et en vers !) du poĂšte libanais Chekri Ganem, avec 14 rĂŽles principaux (et mĂȘme Mata-Hari en effeuilleuse !), qui « copiait-collait » avec le poĂšme-symphonique ensuite devenu 2e Symphonie de Rimski.
Le musicien russe Ă©tait fort apprĂ©ciĂ© par Ravel Ă  qui son ami Ricardo Vines l’avait prĂ©sentĂ© trois ans plus tĂŽt. Puis, comme le dit F.Dru : « Le travail de Ravel pour Antar ne fut pas de composition pure, mais l’intĂ©rĂȘt d’une reconstitution demeure dans la vision d’un Ravel arrangeur, capable de dissĂ©quer et d’agencer un texte musical prĂ©-existant, pour accompagner le geste dramatique, en un vĂ©ritable travail d’orchestrateur, tel que l’industrie du cinĂ©ma peut encore le rechercher. »

PoĂšte au pays du CĂšdre
On songe Ă©videmment tout de suite Ă  ce que Ravel Ă©crira douze ans plus tard, le passage en orchestre des Tableaux d’une Exposition : mais avec Moussorgski, ce sera – rutilance russe Ă  la base – pour une vision augmentative, passionnĂ©e, et quelle ! Avec Antar, nous demeurons dans l’agencement habile, et plutĂŽt en rĂ©duction, par celui qui fut surnommĂ© (un 3e Russe, Stravinsky : Ă©tait-ce un compliment ?:« l’horloger suisse ».) En tout cas, du vivant de Ravel et mĂȘme aprĂšs sa mort, Antar-spectacle-Ganem avait Ă©tĂ© un grand succĂšs, et les reprises (dont tout de suite une cinĂ©matographique !) furent nombreuses. On nous prĂ©cise mĂȘme qu’il y en eut une à
l’OpĂ©ra de Lyon, en 1938 : est-ce en songeant Ă  cela que LĂ©onard Slatkin avait songĂ© Ă  une nouvelle version qu’il inscrirait dans son intĂ©grale discographique avec l’ONL ? Il fallait alors remettre en « portatif » le dispositif initial et le faire avec un texte non thĂ©Ăątral, dialoguant avec l’orchestre. Nouvelle idĂ©e  « libanaise » des annĂ©es 2010 : solliciter un poĂšte du pays du CĂšdre
 Amin Maalouf accepte, pour le bonheur de tous 
et du rĂ©citant AndrĂ© Dussollier.

Du cÎté de chez Swann
Donc, voici portĂ© par un acteur Ă  la fois connu et aimĂ© d’un large public (au cinĂ©ma), d’une subtilitĂ© discrĂšte, absolue (qu’on aille jeter l’oreille sur sa lecture en coffret cd. « Du cĂŽtĂ© de chez Swann », admirable de justesse proustienne ), un Antar ramenĂ© Ă  des dimensions moins lĂ©gendaires, plus humaines en quelque sorte, puisque le guerrier lĂ©gendaire est devenu ancien esclave et porte seulement le sort de sa tribu. Antar n’en sacrifiera pas moins noblement sa vie Ă  l’honneur, laissant seuls sa belle veuve et son enfant. Prendrait-on autant de plaisir – fĂ»t-ce musical devant les fondus-enchaĂźnĂ©s et raccourcis discrĂštement ravĂ©liens- sans le beau texte de Maalouf – ah ! son leitmotiv :  « le dĂ©sert n’est pas vide » ! – et le sublime lecteur en complet-cravate qui vient se placer comme soliste devant le chef ?

Jeu de mélodie et de timbres
La voix d’A.Dussollier a ses rĂ©sonances un rien mĂ©talliques, mais dont la parfaite prĂ©cision n’érode jamais les harmoniques Ă©motives, et tout ce qui est cherchĂ© en profondeur, sans trace de dĂ©monstrative impudeur : un vrai « jeu de  mĂ©lodie et de timbres », comme on dit depuis l’Ecole de Vienne. On croit ainsi voir Ă  l’horizon « les chimĂšres » butant sur le silence calculĂ© de l’orchestre, le dĂ©sir d’Antar (« on dit que tu as de la tendresse pour Abla »), la menace de l’inĂ©luctable destin
Ce qui frappe aussi, c’est le contraste entre ce mezzo voce dominant et le dĂ©ferlement instrumental de cette 2nde Symphonie Ă©crite par Rimsky – depuis 1868, il en avait fait trois rĂ©visions ! – Ă  laquelle son auteur tenait tant, bien qu’il eĂ»t avouĂ© en toute modestie : « Antar, Sadko, des Ɠuvres qui se tenaient et ne marchaient pas mal, mais je n’étais alors qu’un dilettante et je ne savais rien ! ».

Comme au jour de sa mort pompeusement parée
Pourquoi le mauvais esprit nous souffle t-il que cette Ă©criture somptueuse, ĂŽ combien post-romantique, a un peu de « cet Ă©clat emprunté » mis par Racine dans le personnage de JĂ©zabel (la « maman d’Athalie » ), « comme au jour de sa mort pompeusement parĂ©e » ? Devant cette mort (esthĂ©tique) annoncĂ©e , le minimaliste et ironiste Ravel dut s’amuser tout en s’efforçant d’allĂ©ger cette « barque sur l’ocĂ©an » d’éloquence. Et de cet ensemble composite , Leonard Slatkin tire un magnifique tableau en technicolor-Ă©cran-panoramique, respectant la dimension voulue par A.Maalouf et A.Dussollier mais dĂ©chaĂźnant un orchestre visiblement heureux de donner sa pleine mesure.

Asie, Asie, Asie
Un « plus vrai Ravel », bien sĂ»r, vient dans la 2e partie du concert, Ă  commencer par d’autres somptuositĂ©s dans le chant. Aussi bien pour les deux MĂ©lodies HĂ©braĂŻques de 1914 que pour les poĂšmes de ShĂ©hĂ©razade (1903), la voix de VĂ©ronique Gens est miracle d’identification aux textes et Ă  leur esprit : tour Ă  tour et simultanĂ©ment souple, ondoyante, profonde, voluptueuse, caressante, grave : suprĂȘmement esthĂ©tique, au carrefour de toutes les sensations. A l’image de l’initial appel en triade : « Asie, Asie, Asie » et de sa dĂ©sinence orchestrale, tout ici est construit par Ravel mais semble Ă©chappe au calcul, en pur bonheur de sensualitĂ©.

Un fervent dreyfusiste
Puis seul e s’échappe vers l’émotion la plus poignante la mĂ©lodie du kaddisch (priĂšre des morts), dont le climat et la haute inspiration rappellent l’admiration respectueuse que Ravel vouait au peuple et Ă  la culture juifs : Ă  travers de nombreuses amitiĂ©s – dont celle de LĂ©on Blum-, en miroir de ses idĂ©es pacifistes , socialistes et anticolonialistes, (voir la 2e des Chansons MadĂ©casses : « Aouah ! mĂ©fiez-vous des Blancs, habitants du rivage ! » ), ce fervent dreyfusiste de la premiĂšre heure Ă©prouva vite la haine que certains milieux – fanatiques musicaux( ?),section Action Française, « étrangleurs de Gueuse » (la RĂ©publique), entre autres – professaient envers « les mĂ©tĂ©ques » et « le peuple dĂ©icide » . N’alla-t-on pas jusqu’à lui crier « silence, sale juif ! » quand il manifestait au ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es en faveur du Sacre du Printemps ? Les obsĂ©dĂ©s de la traque antisĂ©mite avaient aussi prĂ©tendu « lire » en « ravel » un camouflage onomastique , (« rabbele », petit rabbin), ce qu’on colporta jusqu’en AmĂ©rique du Nord – Ravel en subit lĂ -bas – 1928- les Ă©chos insultants chez des ultras sournois ou vocifĂ©rants –


Les autodafés de 1933
Cette « rĂ©putation », ses amitiĂ©s dans les milieux juifs et d’extrĂȘme-gauche,- plus encore que le contenu musical  de l’Oeuvre ? -, valurent Ă  Ravel « l’honneur » de figurer sur la liste des « autodafĂ©s », dĂšs mai 1933, Ă©tablie par Goebbels et ses sbires. On notera encore qu’à Montfort-l’Amaury, des exilĂ©s raciaux   chassĂ©s en France par les nazis purent trouver secours et aide financiĂšre auprĂšs d’un Ravel jusqu’au bout fidĂšle Ă  ses convictions d’humaniste Ă©pris de la liberté 
Pour finir, Leonard Slatkin a conduit son orchestre galvanisĂ©, hautement inspirĂ©, dans la 2e Suite de Daphnis et ChloĂ©. De la poĂ©sie impalpable du «  lever du jour » au dĂ©chaĂźnement solaire de « la danse gĂ©nĂ©rale », ce fut un superbe temps conclusif, apollinien et dionysiaque, oĂč la grandeur ravĂ©lienne trouve son immense mesure et dĂ©mesure.

Auditorium de Lyon, samedi 11 juin 2014. Maurice Ravel (1875-1937) : Antar, Deux Mélodies Hébraïques, Shéhérazade, 2e Suite de Daphnis. O.N.L. , direction Leonaed Slatkin, Véronique Gens, André Dussollier.

Comptre rendu, opĂ©ra. Lyon. OpĂ©ra, dimanche 15 juin 2014. Verdi, Simone Boccanegra. Solistes, chƓurs et instrumentistes de l’OpĂ©ra, dir. Daniele Rustioni ; mise en scĂšne David Boesch

verdi_582_face_portrait_boldiniPas si souvent jouĂ© en France, ce Simone Boccanegra oĂč un Verdi qui s’y prit Ă  deux fois s’affrontait du « politique » mĂ©diĂ©val-gĂȘnois -en Ă©chos contemporains XIXe – entre(la)cĂ© avec des histoires d’amour limite-roman-photo… Ici, le jeune chef italien Daniele Rustioni en donne une traduction magistrale qui porte  de grands interprĂštes (A.Dobber, E.Jaho,P.Cernoch
), dans une mise en scĂšne (D.Boesch) partiellement contestable.

Le doge, c’est plutît Venise ?

Et d’abord, Ă  quelle sorte d’opĂ©ra le spectateur de 2014 a-t-il affaire ? Lui faut-il s’agenouiller sans ergoter devant la magnifique audace d’écriture verdienne, ou prendre aussi en compte la suspicion lĂ©gitime (esthĂ©tique) Ă©prouvĂ©e au milieu d’un scĂ©nario dramaturgique dont il faut avouer que – version de Piave en 1856 ou version de Boito 20 ans plus tard – on ne saisit pas toujours trĂšs bien les tours, dĂ©tours et surimpressions. ? Car enfin, spectateur français d’aujourd’hui, peux-tu rĂ©pondre Ă  cette question de culture gĂ©nĂ©rale : qu’est-ce qu’un guelfe, qu’est-ce qu’un gibelin dans l’histoire de la CitĂ© Italienne ? – Euh, ben, c’est que moi, attendez, c’est pas mon truc, enfin  oui, Ă  GĂȘnes on parle d’une rĂ©volte de guelfes, c’est au XIVe, mais les gibelins , on n’en voit pas. Alors c’est plutĂŽt nobles et peuple, mĂȘme que Simone  Boccanegra, c’est un corsaire et il est Ă©lu doge alors que le doge ça serait plutĂŽt Venise, non ? »

Un ravaudage réussi ?

S’il est question en tout cela de libertĂ©s, de peuple (-plĂšbe), de patriciens (aristocrates), de traĂźtres Ă  leur cause, qu’est-ce qui nous concerne encore dans Boccanegra ? On sait qu’au XIXe  le romantisme, surtout  français ou italien – fut souvent limite-mĂ©lo (oĂč « pleurait Margot », mais pas elle seule !),  prĂŽnant la fusion de la sphĂšre publique et du cercle privĂ©, jusqu’à s’enchanter d’intrigues Ă  embrouillaminis, de mĂ©dications Ă  collyres lacrymatoires, d’amphĂ©tamines et d’excitateurs d’appĂ©tit aux pĂ©ripĂ©ties. En ce domaine, Simone Boccanegra est un modĂšle de ce que dans l’excellent livret-programme, Dominique Jameux  appelle gentiment un « ravaudage rĂ©ussi » .

Et de noter que « la concurrence mortifĂšre entre GĂȘnes et  Venise »  devient pour l’Italie en mal d’unitĂ© un « thĂšme garibaldien  », et que « la Mer, cinquiĂšme personnage de l’opĂ©ra, entraĂźne des pages admirables oĂč Boccanegra gagne le grand large de l’inspiration. » (C’est ce que  soulignent  aussi l’étude de Catherine ClĂ©ment et la citation opportune d’un admirable poĂšme d’Ungaretti). Mais pour le reste, le musicographe ne cache pas les incohĂ©rences, les approximations et les obscuritĂ©s , en ajoutant, fataliste, que « si on devait se soucier de la vraisemblance des livrets lyriques », oĂč irait-on ? Une culture de la B.D.-tradition Ă©voquerait, elle, chez Tintin, le pittoresque Senor Oliviera dont le leitmotiv de relance  enchante pĂ©riodiquement les rĂ©cits: « Et les incroyables malheurs de cette malheureuse famille ne s’arrĂȘtĂšrent pas là ! »

GĂȘnes d’en-bas et d’en haut

Car il y a la Famille : quand le  cĂŽtĂ© corsaire-plĂ©bĂ©ien, GĂȘnes-d’en-bas comme disait un Premier Ministre hexagonal, veut une histoire d’amour  cĂŽtĂ© Fieschi (une grande famille de GĂȘnes, le nom n’est pas inventĂ©), et donc   GĂȘnes-d’en-haut, on peut s’attendre au pis, ou au plus dĂ©lectable genre  Dallas, Ă©popĂ©e people au XIVe ligure. C’est le pis qui advient en ses consĂ©quences inextricables, 25 ans aprĂšs la « scĂšne  primordiale » du  Prologue
 Alors on  dĂ©gustera  un « tiramisu » avec ses couches de gĂ©noise (c’e vero , dans la recette !), mascarpone ou chocolat liĂ©s par alcool, sans pouvoir toujours analyser ingrĂ©dients et couches successives de temps et d’espace social.

Croix de ma  mÚre

MĂȘme jeu si on prend la comparaison du meuble à  tiroirs, oĂč l’on retrouve un Ă©tage GĂȘnes XIVe avec casiers du peuple et boĂźtes nobiliaires prĂ©cieuses, un autre Ă©tiquetĂ© XIXe, ( GĂȘnes peut-elle pardonner  Ă  une  monarchie sarde qui l’a « annexĂ©e »,  et  pour bouter l’Autrichien hors d’Italie,   faut-il rĂ©concilier les factions de la CitĂ© contre l’ennemi commun  ?), et un 3e qui Ă©tale sous nos yeux du XXIe  le sens – Ă  dĂ©chiffrer ? – des  mixages  prĂ©cĂ©dents. Sans oublier les bijoux du style « croix de ma mĂšre »(comme on disait en  mĂ©lo) qui permettront clarification pour Amelia-Maria (Grimaldi ? Fieschi ? Boccanegra ?) ne voulant  pas trahir ses grands-pĂšres tout en sauvant son  destin  avec l’amoureux aristocratique Gabriele (Adorno, mais rien Ă  voir avec  le Philosophe de la Musique Nouvelle au XXe)
Et bien sĂ»r, l’officine des poisons Ă  effet progressif, style  Ă©missaires particuliers de Nouvelle Russie  et post-KGB en Angleterre.

Bal costumé XIVe ?

Comment rendre justice scĂ©nique à  l’essence baroco-romantique de cette (trop ?) belle histoire ? La tĂąche est lourde pour un dramaturge de maintenant, qui d’une part ne dĂ©sire pas rejouer tout cela en « bal costumĂ© du XIVe » ou mĂȘme en « transfert Ă  l’étage verdien XIXe », mais d’autre part entend passionner le spectateur peu au fait de tout ce que nous avons Ă©voquĂ© et qui tiendrait cela pour un Ă©sotĂ©risme aussi Ă©loignĂ© que la « vie des chevaliers-paysans de l’an Mil au lac de Paladru », selon l’ironique tendresse de Resnais ? David Boesch, Allemand et dramaturge de thĂ©Ăątre qui s’avoue primo-arrivant dans Verdi, a choisi des Ă©lĂ©ments unitaires pour assembler la multiplicitĂ© de lieux dans Boccanegra : un dĂ©cor (Patrick Bannwart) en forme de tour-citerne 
 retournable (palais du Doge, salle du Conseil, appartements privĂ©s), et surtout une noirceur de  lumiĂšres (Michel Bauer) qui donne la sensation d’un immense nocturne des situations, et  par moments – surtout,  en coda – une grandissante  planĂšte en surmoi de fin du monde (Ă©cho du Melancholia de von Trier ?)  oĂč l’on sent que tout et tous vont se rĂ©sorber.

 Pourquoi faut-il  que d’autres affĂ©teries Ă  la mode  banalisent la vision : papiers Ă©pars et fauteuil-club sur la scĂšne, ineptes images-vidĂ©o pour courrier du cƓur 5e  degrĂ© et feuilles voltigeantes de calendrier pour distancier « Î temps, suspends ton vol », tenues et gestuelles  paramilitaires (« fascistes de MaĂŻdan » contre « milices inflitrĂ©es par Poutine » ? ) qui voudraient actualiser le propos mais ne sont que tics, toc et pseudo- chocs  pour esquiver les dĂ©bats de naguĂšre et de maintenant


Une belle aventure musicienne

Heureusement, la  musique de Verdi demeure portĂ©e par un souffle  admirable et constant, qui permet, au-delĂ  de ce que D.Boesch fait traduire par gestes et attitudes – la plupart du temps plausibles -, de s’immerger dans le flux romantique de cet opĂ©ra qui prĂ©figure le « dernier style » du MaĂźtre, avant donc Otello (et Falstaff, « coda » de l’Ɠuvre Ă  part). Cette grandeur complexe, faite de mouvement torrentiel des passions , de dialogues brĂ»lants, d’une polyphonie ardente des actions, et aussi de « tableaux » contant poĂ©tiquement la nature-symbole (la Mer), « isole » aussi bien des portraits de personnages in progress( Boccanegra lui-mĂȘme) que des ensembles-affrontements   (le trio du 2e acte, la scĂšne du Conseil) et une apothĂ©ose-rĂ©conciliation finale sous le signe de la mort (fin du 3e acte).

Un jeune chef italien (30 ans !), Daniele Rustoni, porte chanteurs solistes, chƓur  et instrumentistes de l’OpĂ©ra lyonnais  Ă  une incandescence  exaltant  aussi les enjeux spirituels de la partition, vivant avec ses interprĂštes un parcours qui sait rassembler  aussi les spectateurs.  Andrzej Dobler est pleinement Boccanegra, en ses ardeurs, sa noblesse d’une conviction qu’il tente de faire partager, ses dĂ©couragements, son avancĂ©e Ă  travers les piĂšges vers un amour qui finit par le pardon et la transmission des pouvoirs : on songe alors  au Prospero de la TempĂȘte shakespearienne. Ermonela Jaho rayonne vocalement, touchante aussi  en ses amours « filiales ». Pavel Cernoch (Adorno) a magnifique prestance et naturel de jeu qui conquiĂšrent tous les cƓurs. Ricardo Zanellato  est Ă©mouvant Fieschi, Ahsley Holland (Paolo) et Lukas Jacobski (Pietro) font d’éloquents et remuants « traĂźtres ». E la nave va, malgrĂ© creux et  faiblesses,  vers  le grand large d’une belle aventure musicienne.

OpĂ©ra de Lyon, 15 juin 2014. Giuseppe Verdi ( 1813-1901). Simone Boccanegra. Solistes ; chƓur, instrumentistes de l’OpĂ©ra de Lyon : direction musicale de  Daniele Rustioni. Mise en scĂšne de David Boesch.

Compte rendu, concert. Lyon. Chapelle de la Trinité, 11 juin 2014. Collegium Gent, Philippe Herreweghe : cantates et oratorios des Bach

Philippe Herreweghe portraitUn thĂšme Ascensionnel, des variations sur l’ombre et la lumiĂšre, traversant quatre cantates et oratorios de la famille Bach : la chapelle de la TrinitĂ© lyonnaise est cadre idĂ©al pour une telle RĂ©surrection. Philippe Herreweghe ,haut spĂ©cialiste du monde de Bach, donne Ă©lan joyeux mais sereine gravitĂ© Ă  ces partitions de mystique et de recherche.

 

La douceur de la Trinité

Ecoutant, Ă©bloui par la perfection et la pertinence des choix stylistiques de Philippe Herreweghe, les quatre cantates et oratorios de la famille Bach, on se dit que le moindre des devoirs pour un  spectateur, c’est aussi d’aller chercher  les « correspondances » significatives qui enrichissent des moments si prĂ©cieux. (A plus forte raison si le spectateur signataire de ces lignes est investi d’un (si petit !) pouvoir de critique, mais nommons-le mĂ©morialiste, c’est plus modeste
). Dans un concert comme celui qui vient de clĂŽturer en gloire  la « saison baroque » en TrinitĂ© lyonnaise, c’est le lieu privilĂ©giĂ© qui incite Ă  la mise en relations de l’ « entendre » et du « voir ». La restauration impeccable de cette Chapelle aux allures d’église permet  de ne pas  faire sentir le « rĂ©nové », la patine du temps (rĂ©cent) a dĂ©jĂ  appliquĂ© ses marques, peut-ĂȘtre  les harmoniques et les rĂ©sonances  de multiples concerts depuis plus de deux dĂ©cennies ont-elles contribuĂ© Ă  cette douceur  de la Trinité 

Au pays de Descartes et de Poussin

Il est vrai que c’est ici baroquisme Ă  la française, donc sous le signe d’une modĂ©ration sans tentation d’un trop  de fiĂšvre au pays de Descartes, Poussin et Champaigne. Les tableaux du chƓur sont sagement encadrĂ©s par le marbre orthogonal, les quatre statues sont dans la gestuelle trĂšs baroque de  « l’ostentation », mais indiquent avec  quasi-rĂ©serve un Ciel  oĂč siĂšge la Parole : une consigne de modĂ©ration qui semble « faite » pour un chef non ibĂ©rique ou italien, mais venu des brouillards nord-occidentaux
Bref, Philippe Herreweghe, en cette  thĂ©matique de l’Ascension(nel), garde l’élĂ©gante distanciation  malgrĂ© tout si engagĂ©e qui a imprimĂ© sa marque dans le microcosme baroqueux. Les gestes des bras et des mains paraissent souvent menus, se mouvant dans un espace intime, et en ceux-lĂ  s’exprime parfois – sans mots, Ă©videmment -,   – une tendresse qu’implore vers ses interprĂštes  le regard pourtant « presque trop( ?) sĂ©rieux ».

Le Verbe s’est fait chair

 Sans doute aussi  un enregistrement tĂ©lĂ©visuel du concert ajoute t-il Ă  la tension des interprĂštes. Les sourires  viendront une fois accompli le parcours de chaque Ɠuvre, et alors la sĂ©vĂ©ritĂ© du MaĂźtre se dĂ©tendra
 Parfois aussi le corps se penche comme pour exprimer l’action musicale, le frĂ©missement, et ajoutant  son  « tout entier » aux mains qui dĂ©jĂ  implorent  l’impatience soucieuse de perfection. En arriĂšre et en dedans, bien sĂ»r, se tient l’esprit dont on se rappelle que la formation initiale du chef – mĂ©decine, rayon psychĂš – a guidĂ© vers le mal quantifiable. En paraphrasant l’Evangile de Jean, on dirait qu’avec Herreweghe « le Son, comme Verbe, s’est fait chair et habite parmi nous. ». Et les beautĂ©s musicales dans leur adaptation Ă  la pensĂ©e en retrait silencieux sont offertes  en des effectifs du « milieu », entre les masses  qui prĂ©valurent –et parfois « caricaturĂšrent » – dans une conception « post-romantique  », et la cure de minceur qu’ont appliquĂ©e – non sans sĂ©duction argumentaire, paradoxale et purificatoire-  les minimalistes rigoureux comme J.Rifkin ou Sigiswald Kuijken.

Un effectif raisonnable

 Entre Jordaens ou Rubens et Le Greco, Herreweghe se rapprocherait  du mystique espagnol, au moins pour cĂ©lĂ©brer Bach en voyage lyonnais : douze vocaux (chƓur et solistes), un  chiffre de symbolique apostolique, et 22 instrumentistes, en nombre raisonnable, non plĂ©thorique. Glissons  encore vers le visuel :  des volumes tantĂŽt tendant aux blocs, tantĂŽt traversĂ©s de lumiĂšres mouvantes, et tous transcendĂ©s par l’action impĂ©rieuse jusque dans son repli lyrique. C’est bien ce qui rend unique le son du Collegium Gent, lui-mĂȘme patiemment cimentĂ©, colorĂ©, fondu-enchainĂ© par son exigeant fondateur.

Le centre spirituel du choral

 Les partitions de la Famille Bach y paraissent dans leur vĂ©ritĂ© ,religieuse pour les croyants-chrĂ©tiens,  et du domaine sacrĂ© de l’humain, pour « les autres », incluant tous les rĂ©cits, toutes les histoires et les symboliques. Ainsi le langage –parlĂ© dans les « poĂ©sies » de livret, qui certes ne sont pas toutes inspirĂ©es, « musiqué », toujours – permet  d’atteindre le Sens universel pour ceux qui acceptent d’emprunter – fĂ»t-ce un temps – ce chemin. La synthĂšse de cet  art, oĂč certains guides de la pensĂ©e comme Luther ont une place Ă©minente, c’est le choral : clameur sans cri, flux et reflux de sons organisĂ©s et ardents qui rationalise l’écriture et rend accessible au plus grand nombre, voilĂ  bien le « petit monde » au sein du grand monde qu’est chaque cantate, moment d’unanimitĂ© en action pour les fidĂšles et mĂȘme les Ă©coutants, Ă©cho de ce que « chantait » le chƓur dans la tragĂ©die de l’AntiquitĂ©.

Dans le creuset de l’inspiration collective

Les solistes de chaque « groupe en trio », conquiĂšrent Ă©videmment leur individualitĂ© au sein  du voyage des sons : la basse  Peter Kooij, parfois hĂ©ros de puissance (BWV.43) et aussi angoissĂ© que bercent les flĂ»tes (B.11), l’alto Damien Guillon, Ă  la voix « isangĂ©lique », quelque part hors du monde (B.11), le tĂ©nor Thomas Hobbs, Ă  l’éclat lyrique (B.43) et parfois suppliant (cantate de J.M.Bach), la soprano  Dorothee Mields,  consolatrice (B.43) et sortant de l’ ombre (B.43). On n’oublie pas non plus  des moments parfaits dans les groupes, des images Ă  rĂ©sonance poĂ©tique : le miroir enflammĂ© des cuves sonores que sont les timbales, , la discrĂšte, studieuse  et sage silhouette de l’organiste, les basses magiques des violoncelles (B.43)et de la contrebasse (B.11), la ponctuation exulltante et ensoleillĂ©e  des trompettes, le profil mĂ©ditatif du hautboĂŻste japonais, la noble projection d’attitude bergmanienne de la 3e basse Ă  stature lĂ©gendaire
 Nul n’est en concurrence, tout se fond dans le creuset de l’inspiration collective.

Le Soir et les PĂšlerins d’EmmaĂŒs

Et puis, enchĂąssĂ©e entre les cantates-oratorios  du Descendant, on rencontre la brĂšve cantate de Johann-Michael, Ascendant –cousin germain du pĂšre de J.S.B., pĂšre de Maria-Barbara (la 1Ăšre Ă©pouse du GĂ©nie), et pas du tout nĂ©gligeable affluent du systĂšme  « fluvial »  des Bach aux XVIIe et XVIIIe. : rĂ©vĂ©lation saisissante de densitĂ© dramatique, de frĂ©missement poĂ©tique oĂč le Soir ( Abend) se contrepointe du chant Ă©perdu  des cordes comme oiseaux se rĂ©pondant Ă  travers  les arbres, avant que le  quatuor vocal  ne dise qu’il faut affronter le vieillissement du Temps. Avec le BWV 6, on suit le rĂ©cit des PĂ©lerins d’EmmaĂŒs, et lĂ  aussi une « tragĂ©die du paysage »(mental) va des coups de lumi-re hollandais-XVIIe au clair-obscur, au mystĂšre habitĂ© de Rembrandt, avec une voix de soprano qui s’abandonne Ă  la contemplation mystique de ce que les yeux ne sauraient d’emblĂ©e saisir. On songe lĂ  encore Ă  un texte inattendu de Julien Gracq, dans son « Beau TĂ©nĂ©breux » : « entre RĂ©surrection et Ascension, ces appari tions fuyantes, douteuses, crĂ©pusculaires, si poignantes  d’une lumiĂšre de dĂ©part » : allez, Ă  vos livres, spectateurs de la TrinitĂ©, encore un effort et vous serez « en correspondances » !

De Van Eyck au Tintoret

Travaillons donc (sur)  le souvenir actif de telles fĂȘtes, recherchons ensemble dans l’histoire picturale ce qui d’ailleurs ne figurepas tant dans un XVIIIe contemporain de J.SB. que dans ce qui « remonte » en vĂ©ritĂ© thĂ©ologique des arts, au XVIe itallen ( agitation poĂ©tique de Tintoret, douceur de Titien, dĂ©corative de VĂ©ronĂšse : tiens ,les rangĂ©es de balustrades  balconnantes sur la nef de la Trinité !), ou au XVe de la pĂ©ninsule ( Giotto, Masaccio, Uccello). Sans surtout oublier, du cĂŽtĂ© de chez Philippe H. et du Collegium, les Flamands du naturalisme spiritualiste, Van Eyck, Van der Weyden, Van der Goes, visionnaires d’Agneau Mystique et d’Annonciations. Tout cela, sans doute plus que l’ascensionnel baroque d’églises autrichiennes et allemandes
 Et puis, sous l’éclat usurpateur des triomphes guerriers (la mise en dĂ©route des ennemis dans BWV 11), un Ă©cho visuel et auditif du malheur des temps qu’engendrĂšrent les guerres religieuses (celle des Trente Ans de l’Europe du Centre au XVIIe) et de la conquĂȘte monarchique sanglante (les armĂ©es de Louis XIV saccageant le Palatinat)


L’art, l’Histoire, ne sont-ils pas uniques mais faisant partie de l’Un, splendeurs, menaces  et horreurs inextricablement mĂȘlĂ©es ? Mais  pacifions tout cela par une Parole claudĂ©lienne : « l’esprit crĂ©ateur, l’esprit de vie, la grande haleine pneumatique, le dĂ©gagement  de l »esprit qui enivre ! ».

Lyon, Chapelle de la Trinité, 11 juin  2014. J.S.Bach (1685-1750) et J.M.Bach  (1649-1694) : cantates et oratorios. Collegium de Gent. Philippe Herreweghe, direction.

Festival Voix du Prieuré (10Úme édition), Bourget du Lac (73)

Festival Voix du PrieurĂ© (10Ăšme Ă©dition), Bourget du Lac (73). 23mai>14 juin 2014. Bourget du Lac (73) , 10e Festival Voix du PrieurĂ©, Solistes et Choeurs Bernard TĂ©tu, du 23 mai au 14 juin 2014. A la pointe nord  du lac savoyard  du Bourget (celui de Lamartine suspendant le vol du Temps
), Bernard TĂ©tu fondait il y a dix ans un Festival d’avant l’étĂ©. Les Voix (celles du PrieurĂ©, monument-centre) sont toujours Ă  l’honneur et  fĂ©dĂšrent recherche et rencontres. En 2014, la MĂ©diterranĂ©e rassemble, d’Italie en Egypte, de GrĂšce en   Bulgarie. 8 concerts, et de fort nombreuses actions ou rencontres associant les publics, notamment ceux du monde scolaire, pendant trois semaines


 

 

MÚre Méditerranée

Bernard_TĂ©tu« Au MusĂ©e de Cagliari, sous une statuette sans Ăąge  qui aurait pu ĂȘtre l’Ɠuvre de Picasso ou de Giacometti, je lus comme lĂ©gende : Madre Mediterranea 
 La MĂšre MĂ©diterranĂ©e ! Une preuve de plus que l’association mer-mĂšre n’est pas un jeu de mots. Mais quelle mĂšre ici ! Je me souviens d’une autre vestige de  civilisation protohistorique : une grosse pierre en rase campagne, Ă©rigĂ©e en menhir et toute hĂ©rissĂ©e de bossages piriformes, une DĂ©esse  MĂšre dĂ©pourvue de ses larmes liquidement    maternelles .    Quelles  idoles  splendidement   dressĂ©es ! La Grande  MĂšre bisexuelle, et l’italianissime fontaine de compassion et de tendresse… »   Il y a presque 50 ans, Dominique Fernandez en Sardaigne, hyper- spĂ©cialiste d’Italie  avant de devenir le prolixe  romancier que l’on connaĂźt et admire, titrait « MĂšre MĂ©diterranĂ©e » son mapitre-livre de voyage et d’interrogation sur ce domaine aux rivages civilisateurs, parfois conflictuels, toujours primordiaux pour l’histoire humaine.

 

 

Ulysse et les SirĂšnes

Et sans que Les  Voix du PrieurĂ© placent  leur Ă©dition  2014 sous un tel titre, on peut en proposer la formulation pour  cet « embarquement dans un grand voyage autour de la MĂ©diterranĂ©e », comme l’écrit Y.Deschamps, le PrĂ©sident de l’Association : « en ce 10e anniversaire, pour les valeurs dĂ©fendues par le Festival : autour des Voix, crĂ©ation, actions de formation et d’éducation artistique, ouverture aux pratiques amateurs locales, ancrage sur les ressources du territoire ». Et Bernard TĂ©tu, en bon conteur et Ă©veilleur de conscience par les images, raconte : « C’est le voyage d’Ulysse – « en retour vers sa patrie » selon l’opĂ©ra de Monteverdi – qui me vient Ă  l’esprit, Ulysse attachĂ© par ses compagnons au mat du navire pour ne pas succomber aux chants mortifĂšres des SirĂšnes : c’est aussi la longue quĂȘte d’un hĂ©ros curieux de tous les univers, d’un dĂ©couvreur fascinĂ© par chaque nouvelle rencontre. »

 

 

Un chercheur entre les civilisations

Et de nommer les « terres abordĂ©es par le Festival : la MĂ©sopotamie oĂč NoĂ© construit sn arche, le monde hellĂ©nistique avec Pandore, les amazones et les autres personnages mythiques, Dionysos, la VallĂ©e du Nil, les univers poĂ©tiques des poĂštes et compositeurs en Italie  » Oui, le « Patron » des Voix du PrieurĂ© a toujours privilĂ©giĂ© la recherche autour des musiques entre civilisations, sans se limiter Ă  son domaine prĂ©fĂ©rĂ©, le XIXe français et allemand et le XXe français. En bon EuropĂ©en, cet Ă©lĂšve d’Alfred Deller, conseillĂ© par Cathy Berberian, s’est beaucoup investi dans « le bel aujourd’hui »sans frontiĂšres  d’inspiration et d’écriture : Kagel, Ohana, Boulez, Jolas, Hersant, Amy, Evangelista, Dusapin,Pecou. Enseignant pilote – au CNSMD de Lyon, la 1Ăšre classe en France pour la formation des chefs de chƓurs professionnels-,  il avait  fondĂ© – il y a
 35 ans !- les ChƓurs et Solistes qui portent son nom, et a maintenant dirigĂ© un millier de concerts, enregistré 35 disques avec ses fidĂšles, qui participent Ă©videmment depuis 2004  Ă  l’aventure des Bords du Lac.

 

 

SOS Arche

Les concerts sont naturellement  les moments les plus « spectaculaires » de chaque session. En 2014, on aura commencĂ© par un hommage
mĂ©sopotamien Ă  Britten (nĂ© en 1914) : le compositeur anglais avait «écrit « dans la jubilation » et selon une perspective pĂ©dagogique (jeunes interprĂštes du chant) l’histoire  de NoĂ©, qui apprenant l’avis rouge de catastrophe absolue, embarque sur son paquebot gĂ©ant cĂŽtĂ© humains, NoĂ© avec sa famille, cĂŽtĂ© animaux, un couple de chaque espĂšce animale, rampante ou volante. Et vogue l’Arche pendant 40 jours, jusqu’à ce que la colombe ramĂšne un rameau d’olivier, promesse  du sauvetage terminal. Beaucoup de monde sur l’eau : maĂźtrise et solistes de l’OpĂ©ra de Lyon, classes multi-savoyardes de formation musicale, mise  en espace diluvien par Jacques Gomez, tous dirigĂ©s par Karine Locatelli.

 

 

ItinĂ©raires vers l’Orient

Puis les ChƓurs et Solistes dirigĂ©s par Bernard TĂ©tu,  un chorĂ©graphe(R.Cottin), une danseuse (A.BonnĂ©ry) et un pianiste (D.Puntos) entraĂźnent  « en rĂȘve ou projet utopique » Ă  partir des partitions françaises XIXe et dĂ©but XXe, en voyage avec amazones(CĂ©cile Chaminade), hymne vĂ©dique (Chausson), Pandore mis en boĂźte (PiernĂ©) ou Troyens (Berlioz, bien sĂ»r),et sans se noyer – prudence ! – dans « le mirage de l’ailleurs » (de Samuel Sighicelli, nĂ© en 1972, trĂšs lié  avec acousmatique et vidĂ©o, dramaturgie plus symphonique que pop, fondateur du groupe Caravaggio).  Histoire aussi de se rapprocher  des poĂštes et peintres XIXe fascinĂ©s, de rĂ©-itinĂ©rer  avec Chateaubriand de Paris Ă  JĂ©rusalem, de Voyager en Orient avec Nerval, de maghrĂ©biser avec Delacroix


 

 

Un dieu éthylique et des nonnes provençales

Nouvelle Italie,(Vola alta parola) avec sept compositeurs ( d’Antignani Ă  Solbiati) qui jouent le jeu d’une piĂšce de 5 minutes sur texte du grand poĂšte Mario Luzi. La pianiste Ancuza Aprodu, Six Voix « attachĂ© depuis longtemps au travail musical  en milieux handicapĂ©s mĂȘlĂ©s aux musiciens professionnels (Percussions de Treffort), crĂ©ateur en 1987 de RĂ©sonance Contemporaine. Et Dionysos, le Florestan de Nietszche qui le prĂ©fĂ©rait Ă  un Eusebius trop
Apollon(ien), le Dieu  crĂ©ateur, alcoolique et probablement psychopathe
 Le cycle a «  deux sources d’inspiration : chant  traditionnel mĂ©diterranĂ©en dans le profane et le sacrĂ©, timbre vocal et transformations. Voix ivre, en transe, tendre, souffle et respiration, « traitĂ©e » en numĂ©rique », voilĂ  Dionysos hier et aujourd’hui. Alexandros Markeas et Zad Moultaka « traduisent » les profĂ©rations dionysiennes, avec le concours des interprĂštes de Musicatreize que dirige  depuis 1987 Ă  Marseille –  PropylĂ©es avec vue imprenable sur  la MĂ©diterranĂ©e – Roland HayrabĂ©dian, l’une des personnalitĂ©s les plus dĂ©cisives de la crĂ©ation contemporaine. Au fait, avez-vous dĂ©jĂ  vu une « « beatiho » : c’est « boĂźte vitrĂ©e confectionnĂ©e par les Nonnes des couvents provençaux au XVIIIe » ? A partir de cet objet magico-musical d’art populaire, l’expĂ©rience poĂ©tique menĂ©e par Guylaine Renaud (chanteuse, conteuse, compositrice :ethnoartiste, en somme !)) et le Basque Benyat Atchary emmĂšnera dans les univers oĂč rĂ©sonnent les « voix » des mystiques ThĂ©rĂšse d’Avila et Jean de la Croix, sous le signe bĂ©nĂ©fique des vers de Lorca et en « troubadourisme » moderne.

 

 

Nuit du Prieuré, Voix BuissonniÚres

Un concert, Les Voix BuissonniĂšres, rassemble dans le thĂšme Egypte entre  tradition et crĂ©ation des Ɠuvres de compositeurs de ce pays (T.Abdallah, Imam Issa, S.Darwish, S.El-Charnoubi), avec dialogues entre scolaires et crĂ©ateurs. Et puis vient un haut moment du Festival,en sa clĂŽture :  la Nuit du PrieurĂ©, partagĂ©e entre Egypte et Bulgarie. T.Abdallah, Ă©galement  chanteur et virtuose  du oud, en compagnie de  Shams El Din cĂ©lĂšbre le Dandana (fredonnement, associĂ© au oud, instrument si proche de la voix humaine). Plus au nord, les chanteurs bulgares d’Eva Quartet et de l’ensemble Dvuglas proposent un parcours entre l’hĂ©ritage de la polyphonie mĂ©diĂ©vale religieuse(liturgies orthodoxes)  et l’ouverture sur une Ă©criture contemporaine.

 

 

La plage de SÚte et les rivages du  Lac

Ces trois semaines continuent des formules dont l’expĂ©rience a montrĂ© la convivialitĂ©, tels ces aperos vocaux animĂ©s par les chorales amateurs, et soulignĂ©s par la participation chorĂ©graphique de VĂ©ronique Elouard. Les concerts partagĂ©s sont moments privilĂ©giĂ©s de rencontres entre chanteurs et musiciens « pros » et amateurs : voix nomades de RĂ©sonance Contemporaine, « Embarquement immĂ©diat » avec Jacques Mayoud, qui se dĂ©finit comme « musiculteur » et s’adressera aux scolaires, apĂ©ritif musical en compagnie de l’artiste malgache L. Andriamboavonjy, RandonnĂ©e vocale (X.Olagne conduit des chanteurs du CRR de Lyon et du Conservatoire d’Aix). On ne saurait oublier d’autres »actions », Ă  destination du grand public, des chorales amateurs, des milieux scolaires, ou mĂȘme les Dionysies –une table ronde de spĂ©cialistes autour de Bernard TĂ©tu, ici philosophe et historien, voire un « partage gourmand » qui fera goĂ»ter, sous la bĂ©nĂ©diction du dieu-toujours-contrĂŽlĂ©-positif, vins et recettes de Savoie !  « Hydre absolue, ivre de ta chair bleue », chantait un certain qu’on eĂ»t pu enterrer sur la plage de SĂšte. Le Lac du Bourget ne fait-il pas jolie « mise en abyme » – encore meilleure les jours de beau temps – de la MĂšre MĂ©diterranĂ©e ? C’est du moins ce que chanteront au PrieurĂ© tant de voix claires ou profondes


 

 

Le Bourget du Lac (73) et autres lieux de Savoie (ChambĂ©ry, Bassens, Aix-les-Bains
) Festival des Voix du PrieurĂ©, du 23 mai au 14 juin 2014. 8 concerts : samedi 24 mai, 18h, Le Bourget ; mercredi 28 , 20h30, ChambĂ©ry ; dimanche 1er juin, 19h, Le Bourget, ainsi que mercredi 4, 21h ; mercredi 11, 20h30 ; vendredi 13, 15h ; samedi 14, 17h et 21h. Programmes d’actions, rencontres, interventions tout au long de la pĂ©riode. Informations et rĂ©servations : T.04 79 25 01 99 ; www.voixduprieure.fr

Illustration : Bernard TĂ©tu (DR)

Compte rendu, opéra. Lyon. Opéra, les 25 et 27 avril 2014. Benjamin Britten : Curlew River, m.e.s. Olivier Py, dir. A.Woodbridge ; Turn of screw, m.e.s.V.Carrasco, dir. Kazushi Ono.

BrittenL’OpĂ©ra de Lyon choisit chaque saison des groupes d’Ɠuvres en thĂ©matique : au printemps 2014, ç’aura Ă©tĂ© un Trio de Britten. A cĂŽtĂ© de Peter Grimes, on aura entendu et vu Curlew River, une « parabole d’église », rareté  Ă  la scĂšne française, rigoureusement mis en scĂšne  par Olivier Py et dirigĂ© par Alan Woodbridge. Et le dĂ©sormais classique Turn of Screw, oĂč les images  accumulatives de Valentina Carrasco mĂ©ritent  le retrait relatif devant la superbe musicalitĂ© de Kazushi Ono.

Un creuset du mystĂšre dans la parabole

Et d’abord, la rituelle question : est-ce un opĂ©ra, une «parabole  d’église » qui d’un cĂŽtĂ© regarde vers « la possibilitĂ© d’une Ăźle » lyrique et de l’autre est ancrĂ©e dans le thĂ©Ăątre japonais du nΠ? Va-t-on assister Ă  quelque mise en espace mental  d’un « Orient-Occident » dont Xenakis donna  le titre sinon la substance musicale ? En rĂ©alitĂ©, si Britten fut fasciné  par l’art japonais, c’est en considĂ©rant la charge thĂ©Ăątrale dans la piĂšce Sumidagawa, non par un langage sonore et musical de l’ExtrĂȘme-Orient. L’écriture si originale et forte du compositeur anglais s’enracine dans ses propres recherches « occidentales » en mĂȘme temps –pour la part chorale – que dans le chant religieux mĂ©diĂ©val. Et ce qui  fascine en nous le spectateur – « croyant » ou non -, c’est l’obstination de Britten Ă  crĂ©er au centre de ce qui est nommĂ© parabole (chrĂ©tienne)  un creuset du mystĂšre oĂč les « terribles passions humaines » montrent « le cƓur mis Ă  nu » : primordialement l’amour maternel, et aussi l’empathie vers les souffrants , une « fureur de vivre » la religion et tous les fantasmes de symboliques qui s’y agrĂšgent, quels ques soient les lieux et les Ă©poques.

Le Styx, Erlkönig et l’Enfant-Roi

Car la campagne anglaise peut bien accueillir en ses connotations fantastiques d’autres  rĂ©sonances mythologiques : l’Antique – une Curlew River, RiviĂšre aux Courlis comme un Styx avec son Passeur qui emmĂšne les (sur)vivants en Voyage des Morts, et transpose l’Enfant en Eurydice que l’on perdra malgrĂ© tout, la Germanique de l’enfant assassinĂ© par un  Erlkönig, et alors  nulle mĂšre ne saurait sauver du pĂ©ril, la Christique  oĂč l’on couronne l’Enfant martyr mĂȘme si son « Royaume n’est pas de ce monde »  Dans le foisonnement des  possibles et des rĂȘves, Olivier Py a choisi de ne pas se laisser dĂ©border par les sĂ©duisantes tentations d’une  dramaturgie  rĂ©aliste.

En tĂ©moigne le superbe  espace, conçu et rĂ©alisĂ© avec  P.A.Weitz,  d’acier, d’argent, de noir, de blanc et ses vibrations de matiĂšres bruissantes comme rideau d’arbres, qui justement «épargne » la relation trop facile d’un paysage prĂ©cis. De toute façon, les attachements, sĂ©ductions  voire tournis du metteur en scĂšne le portent plutĂŽt vers le centre et les  marges  d’une thĂ©ologie dĂ©voreuse de gestes, signes et symboles : et bien sĂ»r ici on est  dans un  territoire du sacrĂ©, quitte Ă  ce que certains Ă©lĂ©ments virent au maniĂ©risme (la table de maquillage cĂŽtĂ© cour,  les dĂ©shabillages , les  marquages  Ă  la  peinture rouge-sang
), en une  pan-masculinitĂ© reposant sur la tradition du thĂ©Ăątre-nö-sans-(trop)- de femmes


Un Passeur brassant l’onde du Temps

Il  s’établit donc un contrepoint permanent, subtil et fort entre rudesse des adultes –sauf le Voyageur- et l’innocence que  sĂ©crĂšte l’enfant ( dĂ©guisĂ©e aux yeux du monde en folie de la mĂšre), toutes les formes, aussi,  de solitude Ă©perdue qui gouverne le destin des personnages. Le hiĂ©ratisme s’exprime  dans une  science  des mouvements : allure processionnelle du chƓur – des pĂšlerins quelque part en route entre 
  Bayreuth et Solesmes
-, gestes de beautĂ©-en-soi, tel celui, ample et harmonieux, du Passeur brassant l’onde avec sa rame Ă  tĂȘte cruciforme, ou de terrible silence, le sanglot de la mĂšre au masque rouge.  Et ces images violentes ne prolifĂšrent en rien sur le langage  de Britten, respectĂ© et sublimĂ© dans sa nouveautĂ© d’époque (nous sommes un demi-siĂšcle  aprĂšs la crĂ©ation, pourtant), dramaturgie musicale souvent bouleversante (trio  lyrique au centre de l’Ɠuvre, discours de la percussion, « souffle » – mystique ?- de la flĂ»te, nuditĂ© homophonique des chants de groupe, conception  d’un Temps massif Ă  travers  les dĂ©chirements des personnages et de leur mise en confrontation
).

La raretĂ© d’un choix

 On rĂ©alise alors mieux combien l’interprĂ©tation d’ensemble est portĂ©e par le travail en toute discrĂ©tion du chef de chƓur de l’OpĂ©ra, Alan Woodbridge, communiquant pleine Ă©motion aux  cinq solistes vocaux, aux huit pĂšlerins et aux sept instrumentistes. Six ans aprĂšs –cette version de Curlew River avait dĂ©jĂ  paru « sous les couleurs » de l’OpĂ©ra Lyonnais -, une telle vision garde  tous les prestiges  pour  ce programme en Trio d’Ɠuvres lyriques de Britten 2014, dans la raretĂ© de son choix. Les interprĂštes-solistes  sont admirables : Michael Slaterry dans sa vaillance vocale et son Ă©trangetĂ© maternelle et folle,  William Dazeley en Passeur solennel de haute noblesse intransigeante, Ivan Ludlow, Voyageur compassionnel, Lukas Jakobski, AbbĂ© incorruptible, avec  l’apparition trĂšs visionnaire  de l’enfant , ClĂ©obule Perrot.

Psychanalyse implicite et nécessaire

Tbenjamin_britten_vieuxurn of screw – comment faut-il traduire et comprendre ce « tour de vis », et non « tour d’écrou »?, interroge le livret-programme-, figure, lui, parmi les classiques de l’opĂ©ra au XXe, et comme le souligne  Dominique Jameux, n’est pas sans rĂ©pondre  en Ă©cho de solitude et de grandeur au « Wozzeck » de Berg. Son  sujet continue Ă  porter le trouble, plongeant le spectateur dans un processus fusionnel de fantastique, d’onirisme et  de doute psychanalytique obsessionnel. L’écriture du texte-support par l’anglo-amĂ©ricain Henry James est d’ailleurs tout Ă  fait contemporaine  de la dĂ©couverte freudienne du « sous-continent de l’inconscient », et on imagine que la Jeune Gouvernante (sans prĂ©nom et nom !) eĂ»t  pu figurer parmi les clients  exemplaires du bon Doktor Siegmund, en compagnie de Dora, d’Anna O, de mĂȘme d’ailleurs que Miles et Flora du cĂŽtĂ© de chez le Petit Hans. On ajoutera les sĂ©ductions vĂ©nĂ©neuses du roman noir en  demeures gothiques anglaises au XIXe, un rapport consubstantiel du Domaine  avec les lĂ©zardes scrutĂ©es par Edgar Poe dans la Maison Usher, sans oublier la terrible « Big-Mother -Queen Victoria » qui avait  eu l’Ɠil sur toutes dĂ©viances morales et sexuelles.

Deux Pervers polymorphes et  leur Gouvernante

 Bref,  univers idĂ©al pour transfĂ©rer un demi-siĂšcle plus tard les tourments et dĂ©sirs de  Britten Ă  la recherche d’un Ă©nigmatique « courant de conscience »(musical et autre) comme le frĂšre aĂźnĂ© de Henry James, William, l’illustra en philosophie
Mais alors que faut-il « montrer » en dĂ©cor et mise en scĂšne, pour souligner les profondes et foisonnantes ambiguĂŻtĂ©s qui rĂ©gissent le Tour dâ€˜Ă©crou ?  Les hallucinations (peut-ĂȘtre ?) qui emprisonnent la Gouvernante et ces deux petits « pervers polymorphes » de prĂ©-ados, l’existence (peut-ĂȘtre aussi ?) des fantĂŽmes de  Mr Quint et  de Miss Jessell, la lutte du Bien et du Mal, du Vrai et du Faux en ce domaine hantĂ© de Bly ? L’ordonnatrice  Valentina Carrasco, habile illustratrice qui d’ailleurs pose de bonnes questions en dĂ©claration d’intentions (Ă  lire le livret-programme) eĂ»t pourtant mieux fait de modĂ©rer  sa tendance Ă  multiplier les images et leur symbolique, se rappelant qu’au temps des frĂšres James MallarmĂ© recommandait : « SuggĂ©rer, ne pas nommer » pour garder « la jouissance du poĂšme ».

Le pull rouge de la Parque

 SoulignĂ© par deux  vidĂ©os d’introduction, le discours spatial (dĂ©cors de Carles Berga),  plus Ă©vocateur  dans le sous-bois automnal, ne convainc guĂšre avec  le mobilier genre vide-grenier-en- lĂ©vitation du ChĂąteau  et surtout s’emmĂȘle dans les rĂ©seaux de cordes  et toiles (d’araignĂ©es ?) qui Ă©voquent  l’action sournoise de la Parque-Destin, tricoteuse d’un pull-over rouge par trop surligné Du coup n’est pas mĂȘme Ă©pargnĂ© le risque d’ accident du travail –justice immanente ? – Ă  ce (pauvre)-mĂ©chant Quint qui n’arrive plus Ă  se rĂ©tablir sur les Ă©chelles et trapĂšzes terminaux… Heureusement, la direction musicale de Kazushi Ono Ă©tablit Ă  la fois une emprise sur le dĂ©tail instrumental, ciselĂ©, scintillant ou sombre selon les scĂšnes, et  « tient » les interprĂštes dans une temporalitĂ© angoissante qui compense le relatif  Ă©parpillement de la mise en scĂšne.

La jeune Canadienne Heather Newhouse,  Lyonnaise d’adoption (CNSM, OpĂ©ra) ne dĂ©mĂ©rite pas dans un rĂŽle difficile entre tous, et  sa rĂ©serve pudique – son manque de flamboyance, diraient certains peu convaincus – ne messied pas Ă  une hypothĂšse de manipulĂ©e flottant de cauchemar en dĂ©sirs informulables. Ses partenaires – Katherine Goeldner, Andrew Tortise, Giselle Allen – manifestent dĂ©cision vocale comme mobilitĂ© thĂ©Ăątrale, et on n’oubliera pas l’ambivalente subtilitĂ© de Flora – Loleh Pottier – et de Miles – Remo Ragonese. Ainsi le  mystĂšre subsiste,  s’épaissit, laisse ouvertes  les interrogations, et  malgrĂ© les rĂ©serves qu’inspire une mise en espace trop soucieuse d’intentions dĂ©coratives  et  dispersĂ©e dans ses effets,  revit  bien ici  l’Enigme.

Lyon. OpĂ©ra, les 25 et 27 avril 2014. Benjamin Britten (1913-1976). Curlew River, mise en scĂšne Olivier Py, direction Alan Woodbridge, avec MichaĂ«l Slattery, William Dazeley, Ivan Ludlow, Lukas Jakobski, ClĂ©ambule Perrot. Turn of Screw, m.e.s. Valentina Carrasco, dir. Kazushi Ono, avec Heather Newhouse, Katharine Goeldner, Giselle Allen, Remo Ragonese, Loleh Pottier. Orchestre et MaĂźtrise de l’OpĂ©ra de Lyon.

Livres. Philippe André : Nuages gris (le dernier pÚlerinage de Franz Liszt)

nuages-gris-dernier-pelerinage-franz-liszt-1509234-616x0Livres. Philippe AndrĂ© : Nuages gris (le dernier pĂšlerinage de Franz Liszt). Le Passeur Editeur. Au cƓur des piĂšces pour piano de Liszt, plusieurs Livres des AnnĂ©es de PĂšlerinage, commencĂ©es pendant les voyages en Suisse et Italie avec Marie d’Agout, mais augmentĂ©es et retouchĂ©es jusqu’à la fin d’une vie si riche de celui qui Ă©tait devenu « l’abbĂ© Liszt ». De 1881 Ă  1886, Liszt compose « autrement », en «  Nuages gris » pour reprendre le titre le plus « paysagiste » de cette ultime sĂ©rie au langage moderniste et mĂȘme prophĂ©tique. Philippe AndrĂ© clĂŽt par un dernier volume son Ă©tude lisztĂ©enne, aux accents bien plus larges que ceux d’une musicologie traditionnelle.

3e et 4e Ăąges novateurs
« Ce siĂšcle avait deux ans », disait Victor Hugo pour dater sa naissance au dĂ©but du XIXe ; avec Liszt, le siĂšcle en avait onze ; mais ils moururent Ă  quelques mois d’intervalle (1885, 1886), le poĂšte français dans l’exaltation d’un sur-pouvoir mĂ©diatique ( deux millions de personnes Ă  ses funĂ©railles nationales !), le musicien hongrois et europĂ©en, dans le relatif effacement d’une retraite qu’il avait voulue plutĂŽt discrĂšte. Tous les deux avaient su conquĂ©rir leur Ă©poque en une activitĂ© torrentielle
 Mais on ne saurait trop se mĂ©fier des immenses crĂ©ateurs parvenant au 3e, voire 4e Ăąge, tel, en ce XIXe post-romantique, un Verdi qui, Ă  80 ans, par un coup de jeune Ă©blouissant, inventera son Falstaff novateur et dĂ©chaĂźné  Si Hugo, en approchant du terme, insĂšre du prĂ©-impressionnisme (Le matin, en dormant) dans son Art d’ĂȘtre grand-pĂšre et parachĂšve sa LĂ©gende des SiĂšcles, Liszt ne ressemble plus alors Ă  aucun autre, et d’ailleurs qui pourrait lui ressembler ?

Hors temps et prophétique
AprĂšs avoir passĂ© sa Glanz(Eclat)-Periode en flamboyants combats pianistiques, s’ĂȘtre fixĂ© Ă  Weimar, puis avoir « trifurquĂ© sa vie » (Rome, Weimar, Budapest) comme il le dit joliment, le voilĂ  qui en ses cinq derniĂšres annĂ©es se consacre (s’enferme ? se confine ? jugent ceux qui ne comprennent pas) Ă  une sĂ©rie – pas encore sens XXe, mais le mot est venu sous la plume ! – d’Ɠuvres courtes pour le clavier, oĂč l’art d’écrire se fait minimaliste, hors-temps mais aussi prophĂ©tique. ConfortĂ© par sa Foi catholique, « l’abbé » n’aura dĂšs lors, et le moment venu, plus besoin d’implorer les « Seigneurs de la Mort : ayez pitié de moi, voyageur dĂ©jĂ  de tant de voyages sans valises  »

Rien de péremptoire
C’est cet ultime parcours d’un Voyageur que le 3e livre consacrĂ© aux AnnĂ©es de PĂšlerinage Ă©crit par Philippe AndrĂ© commente, mĂ©dite, et nous donne Ă  entendre. L’auteur de cet opus lisztien a triple vocation et mĂ©tier : musicien, sĂ»rement ; dans le « charme discret de la musicologie », aussi ; psychiatre et psychanalyste, indubitablement, Ă  la ville comme Ă  la campagne (languedocienne). Sa mĂ©thode d’investigation ne semble pas changĂ©e depuis 2010, mais la façon de cerner de «plus  petits objets Ă  la limite de l’abstraction » resserre le propos. L’approche est toujours en recherche et en sympathie, sans rien de pĂ©remptoire, malgrĂ© la science Ă©vidente et multiple de celui qui nous guide. Les deux premiers tomes Ă©taient vouĂ©s Ă  la figuration et Ă  l’ambulation amoureuses : Marie d’Agout, mĂȘme quand « avec le temps, va, tout s’en va », et qu’il ne reste plus que « des chouettes souvenirs », suisses, italiens, picturaux ou poĂ©tiques


Un nouveau Franz Liszt
Mais « Nuages gris » paraĂźt concerner un nouveau Franz Liszt, pour lequel le poĂšte portugais Pessoa eĂ»t trouvĂ© quelque « hĂ©tĂ©ronyme » ironique et affectueux. Et pas seulement parce qu’aprĂšs Marie la flamboyante amante (et la mĂšre de trois enfants) il y avait eu avec la princesse Sayn-Wittgenstein – un rien mystico-rĂ©actionnaire – course finalement infructueuse au mariage bĂ©ni par l’Eglise, puis entrĂ©e de Liszt dans son rĂŽle d’abbĂ©-sans-l’ĂȘtre-tout-Ă -fait
 Et en prime virage Ă  droite de l’ex-libĂ©ral-dĂ©mocrate, (qui avait Ă©tĂ© partisan d’un Printemps des Peuples europĂ©ens), sous la houlette d’une papautĂ© en collage avec la monarchie (la parenthĂšse d’aggiornamento social de LĂ©on XIII n’interviendra qu’aprĂšs la mort de Liszt
 ). Le dernier chapitre compositionnel est ainsi une sorte de finistĂšre, presqu’üle avancĂ©e vers le large des morts, poussiĂšre d’ülots peu habitables pour des contemporains qui ne risquaient pas de saisir le « sens » de cet avenir. « Ce n’est pas pour vous, avait ironisĂ© Beethoven en parlant de ses derniĂšres Ɠuvres, c’est pour le temps Ă  venir ! » Et on se rappelle que Schoenberg parla plus tard de « Brahms le progressiste » : la formule n’eĂ»t-elle pas encore mieux convenu au « dernier Liszt », qui avec son sans-trop-de-tonalitĂ©, son abandon du dĂ©veloppement pour des processus juxtaposĂ©s ou incertains de rĂȘve, s’avançait en mystĂ©rieux devenir de l’art qu’il avait si Ă©loquemment cĂ©lĂ©bré ? P.AndrĂ© rappelle au passage l’usage-leitmotive de ces Nuages qu’en feront Kubrick dans l’errance de Eyes wide shut, ou des piĂšces de Ligeti et de Kagel.

Dernier pĂšlerinage
« Nuages gris », sous-titre Philippe AndrĂ© pour « PĂšlerinage de Franz sur la terre ». C’est en effet la piĂšce la plus connue – la moins inconnue ? – de la SĂ©rie, et d’ailleurs la seule qui par son titre puisse se rattacher aux « paysages » antĂ©rieurs (Suisse, Italie). Le reste est plutĂŽt « état de l’ñme » (selon la formule de l’introspectif Suisse H.F. Amiel). L’ensemble – d’ailleurs non rĂ©uni en un cycle – « parle » de vie et de mort, les entrelaçant parfois. Et parcourant cette Ă  peine-heure de musique, la « mĂ©thode Philippe André », jamais dogmatique, perdure, depuis les rives des trois PremiĂšres AnnĂ©es (Suisse, I ; Italie, II ; et III, qui dĂ©jĂ  tend au « philosophique ou mystique »). Ici, en « dernier pĂšlerinage », on retrouve – plus resserrĂ© avec la rĂ©duction temporelle de l‘objet d’étude – un appel cordial vers le lecteur, pour l’inciter Ă  une dĂ©couverte en commun.

Les concepts philosophiques
P.AndrĂ© n’assĂšne pas la vĂ©ritĂ© unique, d’une chaire professorale que ses mĂ©rites d’érudition lui vaudraient certainement. Ses schĂ©mas d’interrogation textuelle sont prĂ©cis, fouillĂ©s, mais ils continuent Ă  questionner en avançant, comme on imagine que Liszt lui-mĂȘme improvisait, cherchait, calibrait. Si l’analyse – le versant professionnel de l’auteur ! – conduit la dĂ©marche, celui qui est devenu l’abbĂ© Liszt, ci-devant tzigane « traĂźnant tous les cƓurs aprĂšs lui » et aussi franciscain, n’est pas mis d’autoritĂ© sur le divan : au chapitre pathologie, Schumann et ses abĂźmes cĂŽtoyĂ©s ont suffi au Dr André ! Simplement, la culture philosophique Ă©claire l’investigation musicienne, et rĂ©apparaissent les concepts des deux premiers tomes : l’Apeiron (l’IllimitĂ©), l’Hybris (la DĂ©mesure), l’espace originaire de « l’Ouvert » et la Physis – Nature – de la relation Ă  la mĂšre


Le chemin mĂšne vers l’intĂ©rieur
Ainsi, en se confrontant au texte musical de la SĂ©rie, est-il fait justice expĂ©ditive des imbĂ©cilitĂ©s naguĂšre pĂ©rorĂ©es sur une quelconque dĂ©gradation des facultĂ©s intellectuelles du vieillard Liszt ; Dieu ( ! ) merci, des « pianistes visionnaires » avaient au second XXe repris le chemin et montrĂ© son caractĂšre autonome, voire prophĂ©tique : « Brendel, Pollini, Zimmerman, Bonatta, Ranki  » On songe aussi au « lĂąchage » par Zola de son ami CĂ©zanne qu’à partir d’un certain point de rupture il ne comprend plus, et travestit dans « L’Ɠuvre ». Et auparavant, n’y avait-il pas eu Balzac pour s’interroger sur la folie (Ă©ventuelle) de son compositeur italien exilĂ© et maudit, Gambara ? A travers l’onirisme de ces pages, et comme l’avait indiquĂ© Novalis, « le chemin mĂšne vers l’intĂ©rieur ». Et pour commencer chez Liszt ĂągĂ©, retourne au « berceau » (lors d’un voyage au village natal), Ă  cette « berceuse dont la monodie est tressĂ©e en chacun de nous, en nos propres racines (oubliĂ©es) de la musique
 et pour le bĂ©bĂ©, Ă  l’instant du bercement, ce qui le relie Ă  ce qui deviendra sa transcendance originelle : sa mĂšre ».

La non-Ă©toile
De lĂ , on ira « jusqu’à la tombe », et le compositeur en fera poĂšme symphonique, avec Ă©pisode intercalĂ© de « chasse sauvage », oĂč le vieux Liszt « ne renĂącle pas devant le combat ». En face, le terrible Unstern (littĂ©ralement : non-Ă©toile), DĂ©sastre (mauvais astre), qui « fait pĂ©nĂ©trer dans la lumiĂšre noire » (tiens Hugo , en mourant, avait aussi parlĂ© de « lumiĂšre noire » ), Ă  moins que ce ne soit « le soleil noir de la mĂ©lancolie » (nervalienne), ou encore « le trou noir d’anti-matiĂšre » cher aux fantasmes d’aujourd’hui 
 Un anti « nuages gris » en quelque sorte, oĂč « une syntaxe radicale, un paysage sans coordonnĂ©es, au seuil mĂȘme de l’irreprĂ©sentable » entraĂźnent vers « l’étrange familier, qui permet de toucher Ă  la rumeur de notre espace originaire » On peut songer aussi aux gravures et peintures dont alors Odilon Redon peuple l’univers mental des Français qui savent se consacrer Ă  leurs rĂȘves


Le sublimissime gendre
Bien sĂ»r, il y a l’étape de la tombe, et au cƓur du pĂšlerinage, « la mort Ă  Venise » de « R. W. », le balancement des deux Gondoles FunĂšbres. Occasion pour Philippe AndrĂ© de conter, d’une plume alerte, le sĂ©jour au Palazzo Vendramin, Ă  l’invitation de la « chĂ©rissime fille », Cosima, et du « sublimissime gendre », Richard, qui d’ailleurs dĂ©clare en douce qu’il ne comprend rien Ă  la « folie en germe » dans les derniĂšres Ɠuvres de son beau-pĂšre, surnommĂ© aussi « le roi Lear »  Brouilles, chamailleries, jalousie quand l’autre
 gagne trop au whist, rĂ©conciliations autour de la Musique-malgrĂ©-tout, et puis Liszt exaspĂ©rĂ© s’en va, et puis R. W. s’en va pour toujours, « mort Ă  jamais ?». Alors demeurent, en « son nom de Venise dans Bayreuth dĂ©sert », deux Gondoles, la premiĂšre, « terrible, nĂ©e sous le sceau de la fermeture », et la Seconde qui, en son espace central et « avant que l’espace se rĂ©duise Ă  rien, nous raconte que l’Ouvert est quelquefois plus proche que les extrĂ©mitĂ©s de la galaxie oĂč nous dĂ©sespĂ©rons de le rencontrer ».

Philosophes (et) poĂštes
Sans tapage ni solennitĂ©, voilĂ  bien Philippe AndrĂ© nous rendant par son Ă©criture Ă  l’espace qu’il fait sien de la poĂ©sie, lui qui salue au fil des pages Hölderlin, RenĂ© Char, Michaux, AndrĂ© du Bouchet, et chez les philosophes « en langue française », ceux qui sont non moins poĂštes, Jankelevitch ou Maldiney
On retrouvera le « beau, premier degrĂ© du terrible » selon Rilke, dans la description de l’énigmatique Schlafoss (Sans sommeil), mais l’apaisement s’accomplit dans Recueillement, – rĂ©visĂ© en 1884 Ă  Budapest, oĂč Liszt est malade et craint la cĂ©citĂ© – et l’ultime «En RĂȘve », que P. AndrĂ© dĂ©crit sous le signe de la « pure durĂ©e » bergsonienne : Ɠuvre issue d’un mouvement de sublimation, « comme nĂ©e d’une Ă©vanescence des nocturnes, s’élevant au-dessus d’eux pour dire la nostalgie de leur nostalgie. »

Est-ce moi qui rĂȘve la nuit ?
En un dernier chapitre (Coda, bien sĂ»r), l’auteur rĂ©ausculte le Temps si particulier de cette fin du PĂšlerinage, – « sous l’emprise d’une circularité » ? -, un Temps, « susceptible de faire perdre Ă  OrphĂ©e la notion de temps lui-mĂȘme, avec la permanence dans notre prĂ©sent du monde originaire oĂč le vĂ©cu essentiel est celui de l’espace ». Celui des synesthĂ©sies, (alias Correspondances) de Baudelaire (lui qui appelait : « O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre ! Ce pays nous ennuie, ĂŽ Mort ! Appareillons »), et aussi des discordances, des recouvrements dans la mĂ©moire (il nous revient aussi, selon le palimpseste – le « grattĂ© Ă  nouveau » – de la couche des souvenirs que les « affichistes », Hains ou VilleglĂ©, ont explorĂ© depuis les annĂ©es 60)


La conception de l’Ouvert
Et selon cette conception de l’Ouvert pour laquelle P. AndrĂ© « milite » discrĂštement, invitant le lecteur Ă  prolonger la dĂ©marche, il nous importe qu’un maĂźtre-livre comme celui d’Albert BĂ©guin, L’Ame romantique et le RĂȘve- 1937 ! -soit citĂ© ici, en sa magnifique Introduction : « Est-ce moi qui rĂȘve la nuit ?… Faut-il croire que j’assiste Ă  la danse incohĂ©rente, honteuse, misĂ©rablement simiesque des atomes de ma pensĂ©e ? », reliant ainsi (via Armin : « Les Ɠuvres poĂ©tiques ne sont pas vraies de cette vĂ©ritĂ© que nous attendons de l’histoire ») l’immense Liszt rĂȘveur Ă  un romantisme allemand oĂč se ressourcent aussi, malgrĂ© la distance temporelle et culturelle, ses « derniĂšres Ɠuvres pianistiques ». Tout autant que celles-lĂ  envoient, comme le disait le compositeur, « un javelot dans l’avenir », un avenir « dĂ©livré » non seulement de l’ordre tonal , mais de la conduite « ordinaire » des pensĂ©es dĂ©veloppĂ©es, prĂ©-Ă©tablies, Ă©chappant Ă  la magnifique libertĂ© onirique.

Philippe AndrĂ© : « Nuages gris », le dernier pĂšlerinage de Franz Liszt, collection Sursum Corda, Editeur Le Passeur. ( 165 p. ; 2014 ) Les deux premiers tomes des AnnĂ©es de pĂšlerinage (d’abord Ă©ditĂ©s en livre chez AlĂ©as) sont disponibles en e-books, Alter-Ă©ditions.

Agenda Lyonnais : l’actualitĂ© musicale en RhĂŽne-Alpes

Musiques en RhĂŽne-Alpes. Retrouvez ici concerts, festivals, opĂ©ras, tous les Ă©vĂ©nements qui font l’actualitĂ© de Lyon et sa rĂ©gion. SĂ©lection opĂ©rĂ©e par notre correspondant permanent Dominique Dubreuil

 

 
 
 

Les Voix du PrieurĂ©, jusqu’au 5 juin 2016

 

bourget-lac-du-voix-du-priere-du-lac-2016-presentation-annonce-reservation-billetterie-classiquenews-vignette-carreBOURGET DU LAC, 74. Festival des Voix du PrieurĂ©, 20 mai-5 juin 2016  « Donner de multiples rendez-vous Ă  l’art vocal dans ce qu’il peut offrir de plus raffinĂ©, de plus fort ». Le Festival qui se dĂ©roule dans des lieux patrimoniaux classĂ©s monuments historiques (Eglise, PrieurĂ©, CloĂźtre de Saint-Laurent) se veut, selon les mots de son directeur-fondateur, Bernard TĂ©tu, « lieu de crĂ©ation et dialogues ». Autour d’un compositeur invitĂ© et de son Ɠuvre Stabat Mater, Piotr Moss, du groupe hĂ©tĂ©rodoxe Les Slix’s, de la violoncelliste OphĂ©lie Gaillard, une vaillante et enrichissante Ă©dition au cƓur du printemps. LIRE notre prĂ©sentation complĂšte du festival Les Voix du PrieurĂ©, Bourget du Lac, 74, du 20 mai au 5 juin 2016

 
 
 

 

Marcel-Proust-et-la-musique-visuel-UNE-site-webGRENOBLE, musĂ©e. Jeudi 28 avril 2016. Concert lecture, Cabourg-Balbec
 De Cabourg 1914 au temps retrouvĂ© de Balbec : concert-lecture pour « Jouer avec les mots ». Les Concerts Ă  l’Auditorium du MusĂ©e de Grenoble ont une sĂ©rie « Jouer avec les mots » qui lie musique et littĂ©rature. Le dernier du cycle 2015-2016 donne « la parole » Ă  la comĂ©dienne Natacha RĂ©gnier, aux pianistes Marie-JosĂšphe Jude et Michel BĂ©roff, pour une exploration proustienne du cĂŽtĂ© de Balbec, à l ‘ombre des jeunes filles en fleurs que va bientĂŽt faner la Guerre EuropĂ©enne. La  communication des Ăąmes : ”La musique a Ă©tĂ© l’une des plus grandes passions de ma vie. Elle m’a apportĂ© des joies et des certitudes ineffables, la preuve qu’il existe autre chose que le nĂ©ant auquel je me suis heurtĂ© partout ailleurs. Elle court comme un fil conducteur Ă  travers toute mon Ɠuvre. » Cette dĂ©claration de Proust Ă  Benoist-MĂ©chin est capitale. Et elle rĂ©pond –l’Ɠuvre plus forte et objective que la vie « rĂ©elle » – Ă  la question que se pose le Narrateur de la Recherche Ă  l’audition du Septuor de Vinteuil : « Je me demandais si la musique n’est pas l’exemple de ce qu’aurait pu ĂȘtre – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idĂ©es – la communication des Ăąmes. » Les fervents et surtout  les spĂ©cialistes de Proust savent Ă  quel point il est difficile de dĂ©mĂȘler dans les Ă©crits du MaĂźtre de Combray ce qui a Ă©tĂ© puisĂ© au  parcours mĂȘme de l’enfant, puis adolescent, puis adulte Marcel Proust, et aux « transpositions » dans La Recherche du Temps Perdu, via – pour la musique, les arts visuels, la littĂ©rature, l’histoire sociale et politique – ce qui a pu servir de modĂšles aussitĂŽt et savamment imbriquĂ©s, mĂ©langĂ©s, voire brouillĂ©s. LIRE la prĂ©sentation complĂšte du concert par notre correspondant Dominique Dubreuil

 

 

 

GRAME BIENNALE musiques en scene 2016 logoLYON. Biennale Musiques en scĂšne : 1er-27 mars 2016. Divertissement 2.0, au coeur de la culture numĂ©rique. Biennale GRAME 2016. AgglomĂ©ration lyonnais et autres lieux. Du 1er au 27 mars 2016. Biennale participative avec concerts, crĂ©ations, improvisations, performances, jeux vidĂ©os, massages sonores, expĂ©riences nouvelles accessibles Ă  tous les curieux, jeunes et moins jeunes, 160 artistes, 250 danseurs amateurs, 15 manifestations publiques, une confĂ©rence : le thĂšme divertissement/culture numĂ©rique du GRAME lyonnais rayonne, et provoque la curiositĂ©, fĂ»t-elle critique
. EN LIRE +

 

 

36Ăšme festival d’Ambronay : Du 11 septembre au 4 octobre 2015. Ambronay 2015 festival presentation classiquenews 2015Festival d’Ambronay (01), 36e édition: 11 septembre-4 octobre 2015. Sous l’invocation gĂ©nĂ©rale de « mythes et mystĂšres ».  Du 11 septembre au 4 octobre 2015, en quatre week-ends et des intervalles. « Approchez ! Laissez-vous en conter, petits et grands, curieux et passionnĂ©s de l’Etrange », dit la recommandation stĂ©rĂ©ophonique de cette 36e édition d’un Festival  Phare. Cette annĂ©e, c’est autour de quatre thĂ©matiques – le Roi-Soleil,chefs-d’Ɠuvre mystĂ©rieux, figures mythologiques, dĂ©clinaisons personnelles – que  se groupent les
 trĂšs nombreux concerts et manifestations de culture Ă  Ambronay. Essai d’un tour d’horizon en partant de l’Abbatiale
ogivale de ce festival Baroque. EN LIRE +

 

 

 

festival-la-tour-passagere-lyon-15-juin-15-juillet-2015LYON. Festival de La Tour PassagĂšre, du 15 juin au 15 juillet 2015 : musique et thĂ©Ăątre sous le signe du baroque. Une tour en bois, et passagĂšre, pour abriter durant un mois une trentaine de reprĂ©sentations sous le signe de Shakespeare en Ă©voquant  la structure et les modalitĂ©s de son  incomparable ThĂ©Ăątre du Globe. La tentative des bords de SaĂŽne est originale, elle fĂ©dĂšre des forces instrumentales et vocales de Compagnies amarrĂ©es Ă  Lyon et  invite d’autres artistes pour cĂ©lĂ©brer le plus grand et le plus Ă©nigmatique des Baroqueux. Longue vie estivale
 LIRE notre prĂ©sentation complĂšte du festival La Tour PassagĂšre Ă  Lyon

 

 

ArdĂšche (07). Festival des Cordes en Ballade, du 2 au 14 juillet 2015. 17e édition de ce festival « itinĂ©rant » sur un dĂ©partement aux portes du domaine mĂ©diterranĂ©en. En 2015, le thĂšme revient Ă  l’Europe Centrale, exaltant le rĂŽle « alla zingarese » de musiciens interprĂštes et  compositeurs qui inspirĂšrent et inspirent tant d’Ɠuvres et d’actions depuis plusieurs siĂšcles. Hommage tout particulier, en ces deux semaines, est rendu au grand Hongrois Giorgy Kurtag. Un fleuve
 cordes-en-ballade-2015-ardecheLe RhĂŽne-fleuve-dieu, c’est bien connu  dans l’hexagone, et ça finit par rejoindre la MĂšre MĂ©diterranĂ©e, avec 800 petits  kilomĂštres de parcours. Mais le Danube ? Quelle  drĂŽle  d’idĂ©e, ne partant mĂȘme pas de la citadelle glaciaire alpine comme son collĂšgue, d’aller se jeter dans la Mer Noire, 2.850 kms. plus Ă  l’est. ! Qui plus est, aprĂšs avoir traversĂ© quatre pays(Allemagne, Autriche, Hongrie, Roumanie), tandis que son rival n’est qu’helvĂ©tico-français. Allez, mĂ©lomanes, ce sera tout pour les rĂ©visions-rattrapage de juillet, et on le rappelle  parce que les Cordes ardĂ©choises se balladent cet Ă©tĂ© non vers la MĂ©diterranĂ©e, voire comme en 2014 en traversant l’Atlantique vers l’AmĂ©rique Latine, mais en Europe Centrale et Orientale. EN LIRE +

 

 

 

 

Lac du Bourget, 11Ú Festival Les Voix du Prieuré : 27 mai>14 juin 2015

bourget-voix-du-prieure-festival-2015-visuel-module-vignette-carre-classiquenews-selection-mai-2015Solistes et chƓurs autour de Bernard TĂ©tu, du 27 mai au 14 juin 2015. « La voix dans tous ses Ă©tats », de l’ancien au contemporain, de recrĂ©ations en  crĂ©ation
. Le Festival du Bourget(du Lac, Ă  la pointe sud, en cadre archĂ©ologique significatif) poursuit son avancĂ©e programmatique « en apnĂ©e » (Ă  vous couper le souffle)
.Les musiques mĂ©diĂ©vales, renaissantes  et baroques s’y mĂȘlent harmonieusement aux halos ensoleillĂ©s d’Espagne et Portugal, aux escales mĂ©diterranĂ©ennes ou balkaniques, et la crĂ©ation (Sighicelli, GuĂ©rinel  pour  ce qui est des « hexagonaux ») a sa part  primordiale
Pour presque trois semaines  de manifestations conviviales. En lire +

 

 

 

Week-end Mozart au Radiant de Caluire (69)

mozart-portrait-xixCaluire, Radiant. Les 10 et 11 janvier 2015. Week-end Mozart avec le Quatuor Debussy, au Radiant de Caluire (69). Une « fin de semaine »,  au Radiant de Caluire, salle Ă  Ă©ventail de programmation culture « tous publics ». Le « classique » est cette fois cĂ©lĂ©brĂ© par le Quatuor Debussy, qui choisit un thĂšme Mozart, autour du Requiem et d’airs d’opĂ©ra (instrumentalement rĂ©duits), mais aussi avec le Quintette pour clarinette et la SĂ©rĂ©nade « Petite Musique de Nuit ». Belle occasion d’admiration, et d’interrogations sur le gĂ©nie mozartien aujourd’hui
 En Lire +

 

 

 

CNSMD de Lyon : concerts pour la nouvelle salle VarĂšse

CNSMD Lyon nuit des lunes fevrier 2015 nouvelle salle varese CLASSIQUENEWS repetatelier©BALyon, CNSMD. RĂ©ouverture de la salle VarĂšse : les 27 fĂ©vrier, 3 mars, 6 et 7 mars 2015. Nuit de Lunes, MĂ©lodies de Charles Bordes, Passion selon Saint Jean. Enfin, la Salle VarĂšse – lieu important de la recherche, de la pĂ©dagogie et de la diffusion en agglomĂ©ration lyonnaise – rĂ©ouvre, aprĂšs quinze mois  de fermeture forcĂ©e pour glissement de terrain sur la colline au dessus du Conservatoire. Voici trois manifestations reprĂ©sentatives de ce dont on a Ă©tĂ© privé : une Nuit de Lunes (Kagel, Menozzi, Dallapiccola, Schreker), des mĂ©lodies France fin XIXe orchestrĂ©es , une Passion de Bach sous la houlette de l’organiste M.Radulescu. En Lire +

 

 

 

 

Oullins (69). Journées GRAME, Théùtre de la Renaissance

grame 2015Oullins (69). JournĂ©es GRAME, ThĂ©Ăątre de la Renaissance du 24 au 26 fĂ©vrier 2015. Samuel Sighicelli, Tanguy Viel : Chant d’hiver, spectacle musical, crĂ©ation. Concerts,installations spectacles, jusqu’au 19 mars 2015. Une crĂ©ation chantĂ©e-hivernale, bien Ă©videmment en milieu d’hiver : c’est ce que propose la Renaissance, en milieu d’hiver : mĂ©lange de musique, video, mise en  espace et thĂ©Ăątre, conçu par  le compositeur S.Sighicelli et l’écrivain T.Viel, qui font aussi appel aux citations de Schubert (Voyage d’hiver) et du romantisme allemand. Chant d’hiver s’inscrit dans la programmation des JournĂ©es du GRAME (jusqu’au 19 mars) et en prolonge l’esprit  de recherche. En lire +

 

 

 

Lyon. Concert Temps Modernes : Debussy, Franck, Murail… 28 novembre 2014

temps modernes lyon ensembleLyon, vendredi 28 novembre 2014, 19h : concert « Temps Modernes » : Debussy, FaurĂ©, Franck, Murail, de Montaigne, Antignani, Jouve
 Sans tapage mĂ©diatique, le groupe des Temps Modernes – fondĂ© et dirigĂ© Ă  Lyon – joue un rĂŽle dĂ©terminant, et pas seulement dans sa rĂ©gion d’origine et d’activitĂ©. Son concert lyonnais du 28 novembre, Ă  la Mairie du 6Ăšme Ă  Lyon, est la synthĂšse de ses orientations : recours au « Trio »Franck-Debussy-FaurĂ©, en appel vers les « classiques » du XXe et du XXIe (Murail, Antignani, Jouve), et en reprise du mystĂ©rieux Sarn I de P. de Montaigne. En lire +

 

 

KÀfig, Boxe-Boxe, chorégraphie.Quatuor Debussy. 19>21 mars 2014

Caluire Kafig, debussyCaluire (69), Le Radiant, 19,20,21 mars 2014. KĂ€fig, Boxe-Boxe, chorĂ©graphie, Quatuor Debussy. Boxe + Hip-Hop + un Quatuor classique, qui plus est nommĂ© Debussy : on ne s’attend pas Ă  ces Ă©lĂ©ments rĂ©unis dans un spectacle de type pluri-mĂ©dia
 Dans l’agglomĂ©ration lyonnaise – qui est aussi « le camp de base » du chorĂ©graphe Mourad Merzouki et du Quatuor Debussy -, il s’agit pourtant d’une nouvelle reprĂ©sentation de ce Boxe-Boxe inventĂ© par le chorĂ©graphe et co-pilotĂ© par les Debussy, qui en ont choisi les musiques, de Schubert et Verdi Ă  Phil Glass. Boxe-Boxe, donc
 En lire +

 

 

 

Lyon, Biennale de Musiques en ScĂšne. 5>29 mars 2014

Biennale_musiques_en_scene_2014_LYONLyon, Biennale de Musiques en ScĂšne. 5>29 mars 2014. Dans le Nuage, Heiner Goebbels. Une Biennale de Musique Contemporaine Ă  Lyon ? Oui, et depuis 1992, 1400 programmes dans ce cadre de « tous les deux ans »  Pour 2014, un centrage thĂ©matique autour du nuage sonore/informatique, et un enthousiaste portrait de Heiner Goebbels (nĂ© en 1952). Vous avez dit que la MĂ©tropole des Gaules sait surtout ĂȘtre «  dans les nuages » ? Mais non, cher Tryphon ! : « dans le nuage » ! Lire notre prĂ©sentation complĂšte

 

 

 

 

KÀfig, Boxe-Boxe, chorégraphie avec le Quatuor Debussy

Caluire Kafig, debussyCaluire (69), Le Radiant, 19,20,21 mars 2014. KĂ€fig, Boxe-Boxe, chorĂ©graphie, Quatuor Debussy. Boxe + Hip-Hop + un Quatuor classique, qui plus est nommĂ© Debussy : on ne s’attend pas Ă  ces Ă©lĂ©ments rĂ©unis dans un spectacle de type pluri-mĂ©dia
 Dans l’agglomĂ©ration lyonnaise – qui est aussi « le camp de base » du chorĂ©graphe Mourad Merzouki et du Quatuor Debussy -, il s’agit pourtant d’une nouvelle reprĂ©sentation de ce Boxe-Boxe inventĂ© par le chorĂ©graphe et co-pilotĂ© par les Debussy, qui en ont choisi les musiques, de Schubert et Verdi Ă  Phil Glass. Boxe-Boxe, donc


La Forlane par Mistinguett
On sait qu’un des grands quatuors français a pris le nom de Debussy, qu’il siĂšge (et agit avant tout)en RhĂŽne-Alpes, qu’il aime depuis sa fondation (en 1991) les expĂ©rimentations-frontiĂšres, et qu’il est fidĂšle en cela au message de son Saint Patron. Jusqu’à s’agrĂ©ger chorĂ©graphiquement Ă  un groupe de hip-hop ? Alors, là
.Claude de France eĂ»t-il Ă©tĂ© transportĂ© d’aise en voyant son nom accolĂ© Ă  un « tortillage moderne », qui plus est venu non d’est russe mais d’ouest amĂ©ricain ? Et Ravel convoquĂ© sur le ring d’un spectacle appelĂ© Boxe Boxe ? Peut-ĂȘtre davantage, lui qui rĂȘvait de faire « danser  la Forlane au Vatican par Mistinguett et Colette Willy en travesti »  Et les autres, inclus en citations-patchwork pour Boxe-Boxe, tels le doux Franz –tolĂ©rant, mais pas son genre, le pugilat !-, le (trop ?) distinguĂ© Mendelssohn, ou l’ardent Verdi – encore que pour l’UnitĂ© Italienne et contre l’occupant autrichien
 - ?

Arts martiaux, hip-hop et cirque
D’autant que la « banlieue » ( ?) nord de Lyon oĂč est situĂ© le Radiant-Bellevue ne paraĂźt pas terre d’élection du « hip-hop »et genre Bronx de la Capitale des Gaules
 Mais il faut bien une fusion des cultures, ou selon Montaigne, qui fut maire de Bordeaux, « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui ». Mais Ă©coutons le chorĂ©graphe de Boxe-Boxe, qui lui, est plutĂŽt venu de la banlieue sud-est  : « La boxe, c’est dĂ©jĂ  de la danse. Ici je joue sur les contrastes , Ă  chaque Ă©lĂ©ment de la boxe correspond une dimension de l’art chorĂ©graphique

Créations multiples
RĂ©cital est « dialogue insolite entre six danseurs, un musicien et l’image du concert de musique classique : une grappe de violons est suspendue au dessus du plateau et fait danser un orchestre inĂ©dit d’instrumentistes. » Puis Pas Ă  Pas mĂ©lange avec le chorĂ©graphe sud-africain Jay Pather danses traditionnelles zoulous et hip-hop. Dix Versions se tourne vers l’univers New-Yorkais  : « objets gĂ©omĂ©triques dĂ©placĂ©s dans l’espace par les danseurs qui activent un jeu vivant de formes et d’énergies ».En 2004, retour aux origines algĂ©riennes avec Mekech-Mouchkin et Corps est Graphique, humour en hip-hop. En 2006, plongĂ©e dans l’enfance en un no man’s land fantasmĂ©, TricĂŽtĂ©, et en 2008, Ă  la Biennale de Lyon, crĂ©ation d’ Agwa, « sous le signe de l’eau ».

La LĂ©gion d’Honneur, ça ne se refuse pas
Et en 2010, voici Boxe-Boxe, qui lie les arts martiaux et la musique classique avec les Debussy, et qui devient vite 
 classique du mĂ©lange des genres. Entre temps, Mourad Merzouki a Ă©tĂ© nommĂ© Directeur du Centre ChorĂ©graphique National de CrĂ©teil, puis a crĂ©Ă© le Festival Kalypso en Ile de France. Travaillant aussi au MusĂ©e des Beaux-Arts de Lyon, KĂ€fig se confronte aux arts visuels du numĂ©rique (Pixel), et transmettant sa crĂ©ation RĂ©cital Ă  des danseurs indiens , engage cette 1Ăšre Ɠuvre hip-hop en systĂšme de notation via le systĂšme Laban. Metteur en scĂšne de thĂ©Ăątre ( Feydeau, Wesker) et de cinĂ©ma, travaillant avec le cirque canadien Eloize, que n’a-t-il fait et ne fera-t-il encore ? Le temps de recevoir 
la LĂ©gion d’Honneur, qu’il n’a pas refusĂ©e (comme le fit Ravel), mais toute sa
 chorĂ©graphie mĂ©riterait-elle cette distinction, demanderait le perfide Erik Satie ? On pourrait poser la question au million de spectateurs qui en vingt ans ont vu ses 21 crĂ©ations dans 61 pays


La rive droite du RhĂŽne
Et du cĂŽtĂ© de chez Claude(les Debussy), Ă©videmment aucune rĂ©ticence Ă  se mĂȘler Ă  boxe et boxe et hip-hop
 Depuis la fondation, le Quatuor multiplie les « passerelles avec la danse, le thĂ©Ăątre, les musiques actuelles », et avec un talent pĂ©dagogique hors du commun, mĂšne un travail intense en direction des enfants, et aussi « envers les publics qui ont peu d’accĂšs Ă  la culture, de la communautĂ© gitane aux maisons de retraite et au monde de l’entreprise ». Sans oublier le rĂŽle plus traditionnel mais assumĂ© de façon passionnĂ©e, de « passeurs » : non d’une rive Ă  l’autre du RhĂŽne, mais sur la rive droite du fleuve-dieu, avec le Festival annuel et ardĂ©chois des Cordes en Ballade, qui se consacre pour une large part Ă  « l’enseignement  supĂ©rieur », permettant aussi aux jeunes ensembles de faire leurs gammes en concerts.

Octuorissimo
En tĂ©moigne un rĂ©cent cd. « Octuorissimo », oĂč ils sont en effet Ă  huit, « MaĂźtre et Ă©lĂšve ». Le MaĂźtre, les Debussy, bien sĂ»r, et L’ElĂšve, les Arranoa, un jeune quatuor (fondĂ© en 2009) qui se perfectionne au CNLMD de Lyon, s’est produit – entre autres – aux Cordes en Ballade, – travaillent «en paritĂ© totale  dans un sĂ©duisant voyage musical de Moscou Ă  Buenos-Aires et New-York ». On ne sera pas Ă©tonnĂ© d’y Ă©couter Chostakovitch, dont les Debussy ont enregistrĂ© l’intĂ©grale des Quatuors (mais ici ce sont des PiĂšces moins connues, les unes adaptĂ©es par le compositeur lui-mĂȘme de son opĂ©ra Lady Macbeth of Minsk et du ballet l’Age d’Or,puis en octuor,un op.11), et on y rencontrera Osvaldo Golijov, nĂ© en Argentine (1960) de parents roumain et ukrainien, marquĂ© par la culture klezmer et sud-amĂ©ricaine, qui confie aux musiciens français son Last Round, hommage au MaĂźtre Astor Piazzolla d’aprĂšs une nouvelle de Cortazar. Piazzolla qui est Ă©galement prĂ©sent par son Tango Ballet, arrangĂ© par JosĂ© Bragato pour quatuor. Enfin, le rĂ©pĂ©titif amĂ©ricain Marc Mellits (nĂ© en 1966) figure avec son Octet, sous l’influence du minimalisme.
Vous avez dit : minimalisme rĂ©pĂ©titif amĂ©ricain ? En effet, dans Boxe Boxe, Ă  cĂŽtĂ© de Schubert, Mendelssohn, Ravel et Verdi, on rencontrera un Dracula de Phil Glass. Et aussi le Polonais Henryk Gorecki (1933-2010), dont la 3e Symphonie fut, il n’y a pas si longtemps, et pour des raisons non encore tout Ă  fait Ă©lucidĂ©es, un « tube planĂ©taire ». Donc : melting pot ? Et si vous pratiquez un peu « le noble art », n’oubliez pas de venir prĂšs du ring-Radiant avec une paire de gros gants pour encourager les KĂ€fig


Caluire (69),le Radiant. 19, 20, 21 mars 2014 (20h30). Boxe-Boxe, KÀfig (Mourad Merzouki) et le Quatuor Debussy. Information et réservation, T. 04 72 10 22 19 ; www.radiant-bellevue.fr

Compte rendu, concert. Temple Lanterne, Lyon. 21 fĂ©vrier 2014. Schubert : Mathieu GrĂ©goire, ChƓur HypĂ©rion (E.Planel). Et aussi, Saison « Bach et plus », mars Ă  juin 2014

Schubert portraitUn Temple d’architecture nĂ©o-gothique, cela ne semble pas lieu idĂ©al pour cĂ©lĂ©brer Franz Schubert. Pourtant, bien beau concert : le jeune pianiste Mathieu GrĂ©goire est soliste dans la Sonate D.958), et accompagne les trop peu connus chƓurs (ChƓur HypĂ©rion, Etienne Planel), dont deux sublimes Hymnes Ă  la Nuit
 Et un nouveau groupe (Baroque et plus) ouvre sa saison en variations instrumentales sur Bach.

Cent clochers et mille dévotions de Lyon
La musique, ce sont aussi des lieux, on le sait. Les attendus, les traditionnels, les Ă©vidents, et puis les occasionnels, parfois un peu paradoxaux ou intrigants. Souvent aussi Ă©glises, sanctuaires, temples pour les cultes, et on ne s’attendrait pas Ă  ce que Lyon, ville Ă  colline-qui-prie, Ă  cent clochers et mille dĂ©votions, Ă©chappe Ă  cette prĂ©sence musicale, – plus ou moins laĂŻcisĂ©e, selon les Ă©poques -
De plus, cet hiver (qui en est si peu un), deux « verrouillages » de salles favorisent le refuge avec d’autres abris : la Salle MoliĂšre, Ă  lĂ©gendaire acoustique, est en rĂ©fection interne, et la Salle VarĂšse, joyau moderne du CNSMD, brutalement menacĂ©e d’inondation en novembre (au bas d’une colline qui glisse
), est indisponible selon dĂ©lais reportĂ©s : cela oblige le CNSMD Ă  des acrobaties
supĂ©rieures pour cours et concerts. Hommage soit rendu aux organisateurs qui parent au plus urgent et trouvent « ailleurs »(Lyon et pĂ©riphĂ©rie) des solutions de substitution
et d’aimables accueils.

Du Second Empire aux Paroles de RĂ©sistance
Le Temple de la rue Lanterne n’a certes pas attendu ces mois difficiles pour se faire havre sonore. Son cadre continue Ă  intriguer : cet Ă©difice du Second Empire –mais peu Ă  voir avec Badinguet, alias NapolĂ©on le Petit – est enchĂąssĂ© entre de hautes maisons ; sa façade austĂšre franchie, on a la surprise d’un sanctuaire Ă©troit mais trĂšs haut, oĂč le style nĂ©o-gothique n’engendre pourtant pas la froideur, surtout quand le sonore des concerts gĂ©nĂ©reusement accueillis par la communautĂ© protestante y rĂ©vĂšle une acoustique fort acceptable. (On peut aussi y songer Ă  l’un des pasteurs qui parlĂšrent ici : Roland de Pury, dĂ©nonciateur prĂ©coce et public du nazisme puis de la collaboration vichyste, protecteur des rĂ©sistants et des Juifs, arrĂȘtĂ© par la Gestapo en 1943 et internĂ© Ă  Montluc, d’oĂč il pourra ĂȘtre « exfiltré » Ă  cause de sa nationalitĂ© suisse). C’est en ce lieu chargĂ© d’histoire (discrĂšte, et de sens si lourde
) qu’on a aujourd’hui le bonheur d’écouter
du Schubert, ici moins attendu. Non point d’ailleurs le cycle du Voyage d’Hiver (le baryton Jean-Baptiste Dumora, Mathieu GrĂ©goire, reprenant le lendemain leur beau concert de 2012 dans la nĂ©o-gothique – et vaste, et froide – Ă©glise de la RĂ©demption : nous ne doutons pas que l’interprĂ©tation, subtile et forte, en ait Ă©tĂ© encore approfondie), mais, ce 21 fĂ©vrier, un programme original de piano soliste puis accompagnateur d’un chƓur d’hommes
.

La beethovénienne et Schubert
Le pianiste Mathieu GrĂ©goire s’y affronte, en solitude, Ă  la 1Ăšre des trois ultimes Sonates ( D.958) : parfois surnommĂ©e « la beethovĂ©nienne », elle porte certains Ă©chos du Commandeur qui tant fascina le « petit Franz ». Mais le langage de Schubert s’y affranchit de toute subordination au MaĂźtre rĂ©vĂ©rĂ©, pour partir en quĂȘte d’une conception du Temps, irrĂ©ductible aux dĂ©couvertes si autonomes de Beethoven, puis Schumann, Chopin ou Liszt. Il faut y marier le rĂȘve au voyage, comprendre l’importance de ce lointain (die ferne) qui, dans l’espace – paysage mental, est une des clĂ©s du romantisme allemand. En recherche inquiĂšte dans l’allegro initial, M.GrĂ©goire nous emmĂšne, d’une vraie respiration, dans un adagio qui participe vraiment de ce que le poĂšte français Yves Bonnefoy nomme « L’arriĂšre-pays » : bonheur d’un chant- pour -lui-mĂȘme, extrĂȘme prĂ©caution de qui improviserait dans le sans-tumulte, et puis, lors de deux ruĂ©es d’angoisse, une qualitĂ© d’ñme « orphĂ©enne » pour affronter les puissances d’en-bas
 Ensuite butĂ©es sur silence du Minuetto, et continuum Ă©nigmatique aux Ă©clairages pourtant changeants du finale : oui, on entend rarement une telle concentration sur les tensions de ces textes complexes, de surcroĂźt appuyĂ©e sur un pianisme ouvert Ă  l’imagination, tour Ă  tour lyrique et rigoureux.

Hypérion à Bellarmin
Encadrant ce parcours soliste, des raretĂ©s au concert sinon au disque : pourtant ces chƓurs – hommes, femmes, mixitĂ©, accompagnement instrumental – sont dans le premier cercle du romantisme austro-allemand, parfois proches du « populaire », ou traducteurs de ce que David d’Angers nomma chez Friedrich « la tragĂ©die du paysage », et encore tirant l’esprit vers le haut, lĂ  oĂč siĂšge l’ñme religieuse, Ă  tout le moins mystique. La vraie connaissance de Schubert passe par ce chemin aussi , et il faut de prime abord remercier le Choeur Hyperion – gĂ©omĂ©trie variable autour d’une quinzaine de chanteurs – de se vouer Ă  un rĂ©pertoire qui exige savoir, science du groupe, Ă©lan et culture. Gageons que les HypĂ©rion rĂ©citent Ă  chaque retrouvaille la derniĂšre lettre que le hĂ©ros grĂ©co-romantique inventĂ© par Hölderlin envoyait Ă  son ami Bellarmin : « Ô Ăąme, beautĂ© du monde ! Toi l’indestructible, la fascinante, l’éternellement jeune : tu es. Les dissonances du monde sont comme les querelles des amants. La rĂ©conciliation habite la dispute, et tout ce qui a Ă©tĂ© sĂ©parĂ© se rassemble. »

L ’ultime barriùre se brise
PlacĂ© sous un tel « patronage », l’ensemble fort intelligemment dirigĂ© par Etienne Planel dans six de ces Ɠuvres qui relient Schubert aux poĂštes (l’ami Mayrhofer, Seidl, et Son ImmensitĂ© IndiffĂ©rente le Conseiller Goethe
) nous conduit aux bons Poteaux Indicateurs : des eaux miroitantes pour un Gondolier charmeur Ă  la cordialitĂ© en Esprit de l’Amour, et Ă  une Berceuse de la Nature en MĂ©lancolie. Le PassĂ© dans le PrĂ©sent est doux balancement (c’est le Divan Oriental-Occidental de Goethe) comme si on s’immergeait dans la matiĂšre mĂȘme du Temps, et conclut en « hymne radieux de la beautĂ© pure ». Au dessus de tout, deux Nuits dignes de Novalis : la premiĂšre, si recueillie, lance des appels par delĂ  collines et montagnes, comme en quelque « beau monde, tu es bien là ! ». La seconde (Nachthelle) est lumiĂšre palpitante, Ă©chos magiquement Ă©changĂ©s entre soliste, piano « scintillant » et groupe vocal, puis la mĂ©taphysique, mystĂ©rieuse Ă©vocation d’une « ultime barriĂšre qui se brise ». Cette merveille primordiale de la musique romantique rayonne et palpite en son battement perpĂ©tuel, la voix Ă©thĂ©rĂ©e – hors du monde, jurerait-on – du tĂ©nor Julien Drevet-Santique comme y conduisant notre voyage extasiĂ©.Et le piano de M.GrĂ©goire est vrai compagnon rythmique et harmonique.

Une saison de printemps
Tiens, en attendant un 2e programme d’HypĂ©rion (les romantiques français cette fois) et –pourquoi pas ? un disque -, indiquons qu’au cours du printemps, le Temple s’éclairera d’interventions proposĂ©es par des « invitĂ©s permanents », tel le ChƓur EmĂ©lthĂ©e ( dirigĂ© par Marie Laure TeyssĂšdre : musique baroque et XXe) qui donnera le 11 avril des « Histoires SacrĂ©es » de Carissimi et M.A.Charpentier. Et aussi un « petit nouveau », qui honore l’inĂ©puisable Johann Sebastian : « Baroque et plus »alias « le baroque autrement ». AprĂšs une ouverture en quatuor le 28 fĂ©vrier (les Varese, quatre jeunes gens issus du CNSMD qui commencent Ă  briller dans le paysage français : le 3e de Bartok, l’op.18/3 de Beethoven, et, justement, de l’Art de la Fugue en version « à quatre archets »), ce seront des « Variations Bach », souvent avec instruments qu’on n’attendrait pas forcĂ©ment, en Temple, Eglise ou mĂȘme Salle de Concert. JoĂ«l Versavaud confie Ă  son saxophone Suites et Partitas de Dieu le PĂšre Musical, Joachim Expert et Mathilde Malenfant cheminent avec piano, harpe et confĂ©rence, de Bach Ă  Chick Corea. Didier Patel et Samuel Fernandez unissent leurs claviers pour une Leçon de Musique alla Bach. (Et le mĂȘme Samuel Fernandez dialogue Ă  l’Amphi-OpĂ©ra avec le jazzman et enseignant du CRR Mario Stantchev en « une Ă©tonnante variation classique et jazz sur Goldberg or not Goldberg ? »). Quant aux Percussions-Claviers de Lyon, c’est autour du Bien TempĂ©rĂ© qu’elles centrent leurs transpositions rejoignant le Kantor en une gĂ©omĂ©trie dans l’espace au « Point Bak ». Ou comme le dit l’Evangile de Jean : « Il y a plusieurs demeures dans la Maison du PĂšre ». Croyants et incroyants : Ă  mĂ©diter


Lyon, Temple Lanterne. 21 fĂ©vrier 2014 : Mathieu GrĂ©goire (piano), ChƓur HypĂ©rion (E.Planel) : F.Schubert (1797-1828), Sonate D.958, Six chƓurs pour voix d’hommes
ChƓur EmĂ©lthĂ©e, 4 avril 20h30 : Histoires sacrĂ©es. « Baroque et plus », autour de J.S.Bach : JoĂ«l Versavaud, 21 mars ; Percussions-Claviers, 11 avril ; Samuel Fernandez, D.Patel, 23 mai : Temple Lanterne, concerts Ă  20h30
Mario Stantchev,S.Fernandez, 28 mars, 12h30, Amphi Opéra
Renseignements et réservation : Tel. 06 27 30 11 72 ; www.baroqueetplus.com
www.emelthee.fr ; Tel. 06 49 58 16 83