Les Voix du Prieuré, jusqu’au 5 juin 2016

bourget-lac-du-voix-du-priere-du-lac-2016-presentation-annonce-reservation-billetterie-classiquenews-vignette-carreBOURGET DU LAC, 74. Festival des Voix du Prieuré, 20 mai-5 juin 2016… « Donner de multiples rendez-vous à l’art vocal dans ce qu’il peut offrir de plus raffiné, de plus fort ». Le Festival qui se déroule dans des lieux patrimoniaux classés monuments historiques (Eglise, Prieuré, Cloître de Saint-Laurent) se veut, selon les mots de son directeur-fondateur, Bernard Tétu, « lieu de création et dialogues ». Autour d’un compositeur invité et de son Å“uvre Stabat Mater, Piotr Moss, du groupe hétérodoxe Les Slix’s, de la violoncelliste Ophélie Gaillard, une vaillante et enrichissante édition au cÅ“ur du printemps.

Comment le préférez-vous ?
Le Prieuré, vous le préférez en chiffres ? Alors : 2 concerts  partagés, 3 ateliers par artistes professionnels, 4 concerts pour le jeune public, 6 concerts-phares de grands ensembles non moins professionnels, 350 enfants et jeunes du bassin chambéryen et aixois, 900 pièces gourmandes sucrées ou salées préparées pour Apéro Vocal, et 5000 spectateurs qui fréquentent le festival chaque année. Ou en phrases qui ne reposent pas seulement sur le plancher d’une langue de bois par ailleurs sympathico-culturelle, mais correspondent au questionnement toujours en éveil du directeur-fondateur, Bernard Tétu, ;l’un des chefs les plus cultivés de la galaxie française, et des plus ouverts – dans le domaine d’origine, ici vocal –à des courants fort divers, même si la prédilection, attestée par tant d’enregistrements magistraux  (35 disques) demeure la musique française des XIXe et XXe, et la musique romantique allemande. Bernard Tétu est aussi un enseignant émérite,aussi exigeant que chaleureux – il a créé au CNSMD de Lyon la première classe pour chefs de chÅ“ur professionnels – , et ce pédagogue qui avait suivi les conseils d’Alfred Deller et de Cathy Berberian a su combien il importe de se lier aux compositeurs d’aujourd’hui pour assumer pleinement savocation : Kagel, Ohana, Dusapin, Evangelista, Hersant, Amy, Fénelon, Jolas, Boulez sont sur sa liste d’interlocuteurs privilégiés …

 

 

 

A en rester sans voix
prieure lac du bourget presentation annonce classiqunews 2016 bandeauDonc B.Tétu a bien raison de rappeler que les Voix du Prieuré, fondées  il y a treize ans, sont « éveilleurs de curiosité. Car la voix humaine a des possibilités infinies, éclatées : rencontres inattendues et fécondes, improvisations, concerts en miroir (miroirs brisés parfois), réinvention des traditions, nouvelles utilisations de la voix… » Et de vocaliser un Catalogue réjouissant de 1003 modalités entrevues et souhaitées : » voix rocailleuses, séraphiques, voix de velours, cassées,humaines, célestes, d’outre-tombe, voix off, vociférations, hurlements, gueulantes, vagissements, cris de joie, d’effroi : c’est à rester sans voix, à chanter à tue-tête, rire à gorge déployée, avoir voix au chapitre, mais aussi murmures, chuchotements et soupirs de plaisir ! Venez écouter, et complétez la liste…si ça vous chante ! »

 

 

Stabat Mater dans la déchirure et la noblesse
Le  plus « classique » des rendez-vous  sera d’ouverture (22 mai), en l’église Saint-Laurent au Bourget. C’est B.Tétu qui conduira le déjà célèbre Stabat Mater, une partition dirigée à la création en 2003par M.Rostropovitch, du compositeur polonais (en 2016 invité du Prieuré) Piotr Moss. Né en 1949,  élève de G.Bacewicz et K.¨Penderecki, ce « Polonais  de Paris » (il vit en France depuis 1981) est lauréat de nombreux concours de composition, il a écrit pour l’orchestre symphonique et choral, ainsi que pour la musique de chambre, et son Stabat Mater « nous emmène dans le monde de la douleur, de la déchirure, de la dignité et de la noblesse ». En écho, hommage à la voix profonde du violoncelle : Henri Dutilleux (le concert est dédié à ce créateur qui nous a quitté…exactement trois ans avant le 22 mai 2016 : 3 Strophes sur le nom de Paul Sacher. Et aussi Arvo Pärt (Da Pacem Domine), John Tavener (Svyati), Villa-Lobos (Bacchanas Brasileiras). Et bien sûr au Père Absolu ; Johann Sebastian, avec des extraits des Suites pour violoncelle seul. La grande Ophélie Gaillard, joue Bach,  et dirige sa communauté pédagogique violoncelliste de Haute Ecole genèvoise. A côté des Solistes-Bernard-Tétu, l’Ensemble 20.21 de Cyrille Colombier – rassemblement de chefs de chœur, membres de chorales et professeurs d’écoles de musique -, et le chœur de chambre Muances de Jean-Raphael Lavandier.

 

 

Haute Tension et flirt
Le moins « classique », trois  jours après, promet une Haute Tension, et un flirt entre jazz, punk, pop, et…classique revisité. Ce sont six voix allemandes a cappella, les Slix’s, qui mènent à cette fusion stylistique, hautement approuvée par l’autorité de Gabriel Crouch, membre des britanniques et célèbres King’s Singers, et du fondateur des King’s, Ward Swingle. En jaillit « un son formidablement naturel et unifié » pour « une prise de risque permanente pour repousser les frontières artistiques, et une volonté totale d’innover ». Cette intertextualité historique et stylistique s’est notamment traduite par l’invention d’une bande-son pour un film allemand, devenue cd-culte, Quer Bach, et alliant la musique instrumentale du Pater, des extraits shakespeariens et des compositions originales Slix’s. Ici, le Kantor est « transporté slix’sement » pour une Offrande et des Variations Goldberg audacieuses.

 

 

Pablo toujours
C’est la frontière du jazz, de la musique contemporaine et des improvisations qu’explore le 3e concert (27 mai) de Pascal Berne et Alain Goudard. Pablodièse1 rend hommage à Picasso, « son art, sa poésie, son engagement politique, sa passion pour les femmes et son inouïe palette de sensibilités et d’expressions », en un spectacle qui se déclare à l’image de son modèle, « profondément humain ».  On y retrouve un « cher et vieux » compagnon de route du Prieuré, Résonance Contemporaine et Percussions de Treffort, si généreusement animé par son fondateur (en 1979 !), qui a travaillé pour la rencontre naturelle des musiciens professionnels en situation de handicap mental et des « valides ». RC et Treffort ont travaillé avec les Percussions de Strasbourg, Barre Phillips, Luis Sclavis, Carlo Rizzo, Michèle Bernard ou Jacques Di Donato, pour mieux associer à l’art et la culture les « personnes handicapées, malades, incarcérées ou dans des situations sociales et matérielles difficiles ». Alain Goudard et Pascal Berne agissent ici en intervention auprès des chorales enfants et ados d’avant-pays savoyard  (les Vocaloupiots, les Vocalados). La Forge (compositeurs rhône-alpins) délègue à son Quartet Novo instrumental « une musique en marche entre écriture fixée et improvisations.

 

 

Hommage à Dutilleux
henri-dutilleux1-362x439Tout pourtant n’est pas rose au bord septentrional du Lac, en ce 2016 menacé par le désengagement de la puissance publique. Il a fallu en particulier  écourter et modifier la Nuit du Prieuré qui tous les ans conclut le Festival :  un Buffet du Terroir remplace le Buffet Italien, et surtout on annule le concert nocturne de Viva La Festa  (Enza Pagliara, Undas Maris). La Marelle et ses Têtes de Chien y réveillent cependant « les mots du terroir et de la vieille chanson française », et un bal animé par les Quadrilles d’Elsa fait tournoyer qui vous voudrez… Exeunt aussi les Chants Polyphoniques Corses de A Filetta , et en ouverture, le spectacle jeune public du Thé des Poissons. Subsistent le Doudou vocal (Brin d’air) pour 1 à 3 ans, « voyage musical où glisseront les mélodies portées par le vent », les Apéros vocaux (chorales Ma non troppo, Les Mayanches, Terpsichore), le Cabaret Vocal Express de Mlle Arthur (Jocelyne Tournier, Marc Toillon), la Randonnée vocale en concert partagé (CRR de Lyon,Conservatoire   d’Aix les Bains) et bien sûr les Rencontres et/ou Ateliers ( les Slix’s). La librairie chambéryenne Garin propose le 22 mai un hommage à Dutilleux, armaturé par le livre décisif (Actes-Sud : « la forme naturelle d’un roman où tout est vrai ») que vient de consacrer au Maître le critique (Le Monde) et musicologue Pierre Gervasoni.

 

 

Les Voix du Prieuré, Eclats de Voix, du 20 mai au 5 juin 2016. Le Bourget du Lac, 74). Renseignements et réservations : T. 04 79 250199 ; www.voixduprieure.fr

 

 

BOURGET DU LAC, 74. Festival des Voix du Prieuré, 20 mai-5 juin 2016

bourget-lac-du-voix-du-priere-du-lac-2016-presentation-annonce-reservation-billetterie-classiquenews-vignette-carreBOURGET DU LAC, 74. Festival des Voix du Prieuré, 20 mai-5 juin 2016… « Donner de multiples rendez-vous à l’art vocal dans ce qu’il peut offrir de plus raffiné, de plus fort ». Le Festival qui se déroule dans des lieux patrimoniaux classés monuments historiques (Eglise, Prieuré, Cloître de Saint-Laurent) se veut, selon les mots de son directeur-fondateur, Bernard Tétu, « lieu de création et dialogues ». Autour d’un compositeur invité et de son Å“uvre Stabat Mater, Piotr Moss, du groupe hétérodoxe Les Slix’s, de la violoncelliste Ophélie Gaillard, une vaillante et enrichissante édition au cÅ“ur du printemps.

Comment le préférez-vous ?
Le Prieuré, vous le préférez en chiffres ? Alors : 2 concerts  partagés, 3 ateliers par artistes professionnels, 4 concerts pour le jeune public, 6 concerts-phares de grands ensembles non moins professionnels, 350 enfants et jeunes du bassin chambéryen et aixois, 900 pièces gourmandes sucrées ou salées préparées pour Apéro Vocal, et 5000 spectateurs qui fréquentent le festival chaque année. Ou en phrases qui ne reposent pas seulement sur le plancher d’une langue de bois par ailleurs sympathico-culturelle, mais correspondent au questionnement toujours en éveil du directeur-fondateur, Bernard Tétu, ;l’un des chefs les plus cultivés de la galaxie française, et des plus ouverts – dans le domaine d’origine, ici vocal –à des courants fort divers, même si la prédilection, attestée par tant d’enregistrements magistraux  (35 disques) demeure la musique française des XIXe et XXe, et la musique romantique allemande. Bernard Tétu est aussi un enseignant émérite,aussi exigeant que chaleureux – il a créé au CNSMD de Lyon la première classe pour chefs de chÅ“ur professionnels – , et ce pédagogue qui avait suivi les conseils d’Alfred Deller et de Cathy Berberian a su combien il importe de se lier aux compositeurs d’aujourd’hui pour assumer pleinement savocation : Kagel, Ohana, Dusapin, Evangelista, Hersant, Amy, Fénelon, Jolas, Boulez sont sur sa liste d’interlocuteurs privilégiés …

 

 

 

A en rester sans voix
prieure lac du bourget presentation annonce classiqunews 2016 bandeauDonc B.Tétu a bien raison de rappeler que les Voix du Prieuré, fondées  il y a treize ans, sont « éveilleurs de curiosité. Car la voix humaine a des possibilités infinies, éclatées : rencontres inattendues et fécondes, improvisations, concerts en miroir (miroirs brisés parfois), réinvention des traditions, nouvelles utilisations de la voix… » Et de vocaliser un Catalogue réjouissant de 1003 modalités entrevues et souhaitées : » voix rocailleuses, séraphiques, voix de velours, cassées,humaines, célestes, d’outre-tombe, voix off, vociférations, hurlements, gueulantes, vagissements, cris de joie, d’effroi : c’est à rester sans voix, à chanter à tue-tête, rire à gorge déployée, avoir voix au chapitre, mais aussi murmures, chuchotements et soupirs de plaisir ! Venez écouter, et complétez la liste…si ça vous chante ! »

 

 

Stabat Mater dans la déchirure et la noblesse
Le  plus « classique » des rendez-vous  sera d’ouverture (22 mai), en l’église Saint-Laurent au Bourget. C’est B.Tétu qui conduira le déjà célèbre Stabat Mater, une partition dirigée à la création en 2003par M.Rostropovitch, du compositeur polonais (en 2016 invité du Prieuré) Piotr Moss. Né en 1949,  élève de G.Bacewicz et K.¨Penderecki, ce « Polonais  de Paris » (il vit en France depuis 1981) est lauréat de nombreux concours de composition, il a écrit pour l’orchestre symphonique et choral, ainsi que pour la musique de chambre, et son Stabat Mater « nous emmène dans le monde de la douleur, de la déchirure, de la dignité et de la noblesse ». En écho, hommage à la voix profonde du violoncelle : Henri Dutilleux (le concert est dédié à ce créateur qui nous a quitté…exactement trois ans avant le 22 mai 2016 : 3 Strophes sur le nom de Paul Sacher. Et aussi Arvo Pärt (Da Pacem Domine), John Tavener (Svyati), Villa-Lobos (Bacchanas Brasileiras). Et bien sûr au Père Absolu ; Johann Sebastian, avec des extraits des Suites pour violoncelle seul. La grande Ophélie Gaillard, joue Bach,  et dirige sa communauté pédagogique violoncelliste de Haute Ecole genèvoise. A côté des Solistes-Bernard-Tétu, l’Ensemble 20.21 de Cyrille Colombier – rassemblement de chefs de chœur, membres de chorales et professeurs d’écoles de musique -, et le chœur de chambre Muances de Jean-Raphael Lavandier.

 

 

Haute Tension et flirt
Le moins « classique », trois  jours après, promet une Haute Tension, et un flirt entre jazz, punk, pop, et…classique revisité. Ce sont six voix allemandes a cappella, les Slix’s, qui mènent à cette fusion stylistique, hautement approuvée par l’autorité de Gabriel Crouch, membre des britanniques et célèbres King’s Singers, et du fondateur des King’s, Ward Swingle. En jaillit « un son formidablement naturel et unifié » pour « une prise de risque permanente pour repousser les frontières artistiques, et une volonté totale d’innover ». Cette intertextualité historique et stylistique s’est notamment traduite par l’invention d’une bande-son pour un film allemand, devenue cd-culte, Quer Bach, et alliant la musique instrumentale du Pater, des extraits shakespeariens et des compositions originales Slix’s. Ici, le Kantor est « transporté slix’sement » pour une Offrande et des Variations Goldberg audacieuses.

 

 

Pablo toujours
C’est la frontière du jazz, de la musique contemporaine et des improvisations qu’explore le 3e concert (27 mai) de Pascal Berne et Alain Goudard. Pablodièse1 rend hommage à Picasso, « son art, sa poésie, son engagement politique, sa passion pour les femmes et son inouïe palette de sensibilités et d’expressions », en un spectacle qui se déclare à l’image de son modèle, « profondément humain ».  On y retrouve un « cher et vieux » compagnon de route du Prieuré, Résonance Contemporaine et Percussions de Treffort, si généreusement animé par son fondateur (en 1979 !), qui a travaillé pour la rencontre naturelle des musiciens professionnels en situation de handicap mental et des « valides ». RC et Treffort ont travaillé avec les Percussions de Strasbourg, Barre Phillips, Luis Sclavis, Carlo Rizzo, Michèle Bernard ou Jacques Di Donato, pour mieux associer à l’art et la culture les « personnes handicapées, malades, incarcérées ou dans des situations sociales et matérielles difficiles ». Alain Goudard et Pascal Berne agissent ici en intervention auprès des chorales enfants et ados d’avant-pays savoyard  (les Vocaloupiots, les Vocalados). La Forge (compositeurs rhône-alpins) délègue à son Quartet Novo instrumental « une musique en marche entre écriture fixée et improvisations.

 

 

Hommage à Dutilleux
henri-dutilleux1-362x439Tout pourtant n’est pas rose au bord septentrional du Lac, en ce 2016 menacé par le désengagement de la puissance publique. Il a fallu en particulier  écourter et modifier la Nuit du Prieuré qui tous les ans conclut le Festival :  un Buffet du Terroir remplace le Buffet Italien, et surtout on annule le concert nocturne de Viva La Festa  (Enza Pagliara, Undas Maris). La Marelle et ses Têtes de Chien y réveillent cependant « les mots du terroir et de la vieille chanson française », et un bal animé par les Quadrilles d’Elsa fait tournoyer qui vous voudrez… Exeunt aussi les Chants Polyphoniques Corses de A Filetta , et en ouverture, le spectacle jeune public du Thé des Poissons. Subsistent le Doudou vocal (Brin d’air) pour 1 à 3 ans, « voyage musical où glisseront les mélodies portées par le vent », les Apéros vocaux (chorales Ma non troppo, Les Mayanches, Terpsichore), le Cabaret Vocal Express de Mlle Arthur (Jocelyne Tournier, Marc Toillon), la Randonnée vocale en concert partagé (CRR de Lyon,Conservatoire   d’Aix les Bains) et bien sûr les Rencontres et/ou Ateliers ( les Slix’s). La librairie chambéryenne Garin propose le 22 mai un hommage à Dutilleux, armaturé par le livre décisif (Actes-Sud : « la forme naturelle d’un roman où tout est vrai ») que vient de consacrer au Maître le critique (Le Monde) et musicologue Pierre Gervasoni.

 

 

Les Voix du Prieuré, Eclats de Voix, du 20 mai au 5 juin 2016. Le Bourget du Lac, 74). Renseignements et réservations : T. 04 79 250199 ; www.voixduprieure.fr

 

 

GRENOBLE. Concert lecture : Proust et la musique au musée

proustGRENOBLE, musée. Jeudi 28 avril 2016. Concert lecture, Cabourg-Balbec… De Cabourg 1914 au temps retrouvé de Balbec : concert-lecture pour « Jouer les mots ». Les Concerts à l’Auditorium du Musée de Grenoble ont une série « Jouer avec les mots » qui lie musique et littérature. Le dernier du cycle 2015-2016 donne « la parole » à la comédienne Natacha Régnier, aux pianistes Marie-Josèphe Jude et Michel Béroff, pour une exploration proustienne du côté de Balbec, à l ‘ombre des jeunes filles en fleurs que va bientôt faner la Guerre Européenne.

La  communication des âmes

Marcel-Proust-et-la-musique-visuel-UNE-site-web« La musique a été l’une des plus grandes passions de ma vie. Elle m’a apporté des joies et des certitudes ineffables, la preuve qu’il existe autre chose que le néant auquel je me suis heurté partout ailleurs. Elle court comme un fil conducteur à travers toute mon Å“uvre. » Cette déclaration de Proust à Benoist-Méchin est capitale. Et elle répond –l’œuvre plus forte et objective que la vie « réelle » – à la question que se pose le Narrateur de la Recherche à l’audition du Septuor de Vinteuil : « Je me demandais si la musique n’est pas l’exemple de ce qu’aurait pu être – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées – la communication des âmes. » Les fervents et surtout  les spécialistes de Proust savent à quel point il est difficile de démêler dans les écrits du Maître de Combray ce qui a été puisé au  parcours même de l’enfant, puis adolescent, puis adulte Marcel Proust, et aux « transpositions » dans La Recherche du Temps Perdu, via – pour la musique, les arts visuels, la littérature, l’histoire sociale et politique – ce qui a pu servir de modèles aussitôt et savamment imbriqués, mélangés, voire brouillés.

 

DE BALBEC A CABOURG. « Jouer les mots » pour un concert-lecture comme le fait Musée en musique grenoblois s’achève – en sa saison 2015-2016 – en s’affrontant au Massif Alpin si impressionnant qu’est la Recherche. Le sous-titre de cet « essai » (repris de Journées Musicales Proust à Cabourg en 2014, et « depuis resté inédit ») mixe références et chronologies. « De Cabourg 1914 au temps retrouvé de Balbec »… Cabourg, c’est le site «dans la topographie vraie » pour  l’imaginaire Balbec (A l’ombre  des Jeunes Filles en fleurs, lieu des vacances du Narrateur adolescent  avec sa Grand-mère,  au bord de la Manche), et 1914 c’est bien sûr le début de la Grande Guerre, qui comme dira Paul Valéry, fait comprendre que « nous autres civilisations savons  que nous sommes mortelles ». Mais comme nous le rappelle la Société des Amis de Vinteuil, c’est aussi la date du dernier séjour de Proust à « Balbec », le passage de l’auteur de La Recherche – en voie d’élaboration – dans l’Edition qui l’avait d’abord refusé, et la disparition au combat de Bertrand de Fénelon (modèle de Robert de Saint Loup) et accidentellement, celle d’Alfred Agostinelli, ami de Marcel et probable Albertine dans le roman…

Pages de guerre par Casella

Cet « aspect 1914 » renvoie donc dans le Jouer avec les Mots grenoblois à des pièces  musicales qui intrigueront les proustiens, celles que le compositeur italien Alfredo Casella( 1883 -1947) écrivit « à chaud », pendant le 1er conflit mondial : Pagine di guerra (Belgique, France, Alsace et  Russie), ici en leur version pour deux pianos. Casella, qui fut dans sa jeunesse très parisien – élève de Fauré – et quasi avant-gardiste, retourna ensuite en Italie pour se rapprocher  idéologiquement du fascisme et célébrer la « musique de naguère » (Vivaldi, Scarlatti…). Il ne figure certes pas dans La Recherche, mais sa présence ici « enrichit » le propos d’évocation entre vie et œuvre, faisant aussi penser aux dédicaces d’amis morts à la guerre que Ravel mit en exergue du Tombeau de Couperin, ou aux partitions très « engagées » (et très  anti-allemandes) de Debussy.

Faire constellation et apocalypse dans le ciel de Paris en guerre

Proust, bien évidemment réformé pour raisons de santé, reste à Paris pendant la guerre, et inclut le « paysage » de la capitale parfois menacée par les raids de « Gothas » dans l’écriture proliférante et captatrice (« les nécessaires anneaux d’un beau style »)…, l’immense dernière partie de La Recherche, là où le Temps  est Retrouvé. Ainsi en témoigne l’extraordinaire page où le Narrateur et son ami Robert de Saint-Loup (qui sera tué au front) échangent leurs impressions sur « un raid de zeppelins qu’ils avaient vu la veille », comme on eût parlé naguère de « quelque spectacle d’une grande beauté esthétique ». Et Saint-Loup, qui vient des combats et va y retourner, dit : «  Je reconnais que c’est très beau, le moment où les avions montent, où ils vont faire constellation, et obéissent en cela à des lois tout aussi précises que celles qui régissent les constellations… Mais est-ce que tu n’aimes pas mieux  le moment où ils font apocalypse, même les étoiles ne gardant plus leur place… ? Et ces sirènes, était-ce assez wagnérien, ce qui du reste était bien naturel pour saluer l’arrivée des Allemands…Dame, c’est que la musique des sirènes était d’un Chevauchée des Walkyries ! Il faut décidément l’arrivée des  Allemands pour qu’on puisse entendre du Wagner à Paris . » Et plus loin, en promenade nocturne dans la capitale, le Narrateur voit le « vertige » qui prend le spectateur devant la beauté paradoxale : «  ce n’était  plus une mer étendue, mais une gradation verticale de bleus glaciers. Et les tours du Trocadéro qui semblaient si proches des degrés de turquoise devaient en être extrêmement éloignées, comme ces deux tours de certaines villes de Suisse qu’on croirait dans le lointain voisiner avec la pente des cimes. »

Un transfert de Savoie en Normandie

Et comme en bonne polyphonie, ces descriptions « au dessus de la mêlée » mêlent leur sublime décalé au cheminement  de personnages « en dehors des lois », tel le baron de Charlus qui « trahit » sa caste nobiliaire française en affichant des sentiments germanophiles, tout en poursuivant ses amours d’ « inverti masochiste » au bordel de Jupien, traquant le violoniste Morel qui d’abord déserteur méritera la Croix de Guerre que son engagement tardif finit par lui valoir. Il en va de même pour les transpositions géographiques dont Proust est subtil adepte, et pas seulement à propos  des « noms de lieux » – Illiers devenu l’universel Combray, ou Cabourg réintitulé Balbec… Ainsi en va-t-il d’un épisode du trajet– le premier  Paris-« Balbec » -, où le train qui mène à une  Normandie riveraine de la Manche traverse tout à coup un « paysage accidenté,abrupt » et s’arrête à une gare «  entre deux montagnes, au fond de la gorge, au bord du torrent »…  La réalité, c’est qu’il s’agit là d’une mémoire de voyage ferroviaire dans les Alpes de Haute-Savoie, où en 1903 Marcel avait accompagné sa mère qui allait en cure à Evian. C’est ici que surgit une « grande fille au visage plus rose que le ciel », qui propose du café au lait aux voyageurs , et auprès de qui vient au Narrateur « le goût d’un certain bonheur »(fugitif, bien sûr, le départ du train faisant brutalement « s’éloigner de l’aurore »)… En tout cas,  n’est-ce pas  à Grenoble qu’on goûterait  le  mieux un  « transfert »  de Savoie en Normandie, si la récitante venait à lire cette page enchantée… ?

Wagner et ses longueurs  insupportables

Quant aux Å“uvres musicales dont ce « jouer avec les mots »(et les notes…) sera le texte et le prétexte, elles vont aussi bien  puiser au presque-inédit ( ces pages de Casella dont il est bien hasardeux d’indiquer que Proust ait pu les connaitre) qu’à des citations  bien plus…classiques dans le romantisme allemand. Et les proustiens de reprendre leur « Index des noms de personnes » dans les trois tomes de la Pléiade pour identifier allusions, voire citations de ce que les deux pianistes du concert vont jouer – en transcription – de Beethoven, Schumann et Wagner. Délicieuse promenade entre rives de Vinteuil- la Sonate et le Septuor -, opinions la plupart du temps ridicules des salonnards croisés par Swann puis le Narrateur (« Beethoven la barbe ! », dit Mme de Citri, et l’échange esthétique entre le duc de Guermantes – « Wagner, cela m’endort » et sa femme – « avec des longueurs insupportables Wagner avait du génie » -, comparaisons ou métaphores au cÅ“ur de la musique pour en mieux saisir l’essence et l’existence. Pour l’Ode à la Joie dans la IXe, point de référence précise, mais Beethoven est très présent dans la Recherche :la Symphonie Pastorale, et surtout les quatuors, dont on se rappelle que Proust se les faisait jouer à domicile, et qui  nourrissent – entre autres – la substance du Septuor, cette Å“uvre de la plus audacieuse modernité d’alors qui emprunte aussi à Franck, Debussy et Ravel…

Schumann, la petite phrase, la Sonate et le Septuor

Schumann aussi  figure  dans La Recherche, et ici la transcription d’une partie du Quatuor avec piano op.47 fait écho à de nombreux « moments musicaux » chez le Poète des Scènes d’enfants, tel le « dénouement rapide des amours avec Albertine » apparenté à des Ballades( ?) de Schumann ou des nouvelles de Balzac…Mais encore davantage au destin « boche » du compositeur allemand en France pendant la Guerre, moqué  en la personne devenue défaitiste de Charlus, et magnifié par le courage parisien du marquis- officier Saint-Loup, qui chante en allemand dans l’escalier du Narrateur un lied de Schumann pour braver le « patriotisme » cocardier des voisins. Où l’on retrouve donc le grand thème de la Guerre, qu’évidemment Wagner symbolise entre tous, après que sa « musique de l’avenir » ait été pour la génération proustienne le point de ralliement contre les conservatismes. On se rappelle que dans sa lettre à Lacretelle Proust cite pour la mystérieuse « petite phrase » de la Sonate écoutée par Swann et Odette non pas tellement une sonate de Saint-Saëns (« charmante mais enfin médiocre, d’un musicien que je n’aime pas ») que des références à Franck, Fauré, puis le prélude de Lohengrin et l’Enchantement du Vendredi-Saint (Parsifal)… Ici ce sera l’ouverture de Tannhaüser transcrite par Liszt. Les pianistes Marie-Josèphe Jude et Michel Béroff symbolisent, eux, les  glorieuses générations de l’école pianistique française moderne , la comédienne-lectrice « contrepointant » avec eux le temps d’à « L’ombre des jeunes filles en fleurs » sur la jetée de Balbec, avant que « les désastres de la guerre »ne viennent faire sombrer ce monde, « à jamais »….

La moderne fille de Jethro

Marcel-Proust-et-la-musique-visuel-UNE-site-webOn pourra être d’autant plus troublé par la présence de cette lectrice que Natacha Régnier la blonde (partenaire de la brune Elodie Bouchez pour  la Vie rêvée des anges,le film de Zonca qui  la révéla au grand public) n’est pas sans évoquer la « fille de Jethro, Zephora » retrouvée dans une fresque botticellienne de la Sixtine.    Pour « l’ancêtre » du Narrateur, Swann, qui aime à voir l’imaginaire de la peinture s’incarner dans les créatures de la réalité vécue, Odette de Crécy « ne peut être » que cette Zephora « aux grands yeux, au délicat visage, aux boucles merveilleuses des cheveux le long des joues fatiguées ». Reportez-vous donc aux reproductions de Botticelli, et dites, lecteur-auditeur grenoblois, si nous errons par trop dans la remémoration et la transposition ! Ou si vous n’apercevez pas aussi un écho de la grande fille au « teint doré et rose » dans la gare haut-savoyarde, quand le train  « éloigne de l’aurore » , à jamais, le Narrateur ébloui ? Jouer avec les mots, concert-lecture Proust/Beethoven, Schumann, Wagner, 19h30,  jeudi 28 avril 2016,Auditorium- Musée de Grenoble. Natacha Régnier, récitante ; Marie-Josèphe Jude et Michel Béroff, pianistes.

Renseignements et réservation : Tél.: 04 76 87 77 31 ; www.musee-en-musique.com

LIRE aussi…

Notre critique compte rendu du Livre cd Proust et la musique

Notre dossier spécial : aux origines de la Sonate de Vinteuil, Proust et la musique 

CD, compte rendu critique. Yun Isang, musique de chambre. Octuor Mirae (1 cd Label-Hérisson 2015).

yun isang cd octuor mirae musique de chambre cd review critique cd classiquenews label herissons 12 LH12CD, compte rendu critique. Yun Isang, cinq œuvres de musique de chambre : Oktett, Glissées, Trio, Monolog, Quintett II. Octuor Mirae (1 cd Label-Hérisson 2015). Une éthique intransigeante… Yun Isang, le grand nom de la musique « savante » coréenne :  on le savait depuis bien longtemps en Europe, notamment  parce qu’une pétition – signée par les plus grands d’ »Ouest », Stockhausen, Ligeti, Boulez, Berio…- avait contribué à sa libération des geôles sud-coréennes en 1969. Mais c’est une chose de repérer un nom dans les constellations de la musique contemporaine, quelque part en Orient-Occident ( pour rependre le titre de Xenakis),  c’en est une autre que de méditer sur « la vie les œuvres » d’un compositeur capital, et exemplairement guidé  par l’éthique de ses convictions.

Les malheurs de la Corée

Car le parcours de Yun Isang  (1917-1995) ne ressemble à nul autre. Il s’est confronté en homme très courageux à l’histoire de son pays, dont on peut dire qu’au cours du XXe cette « contrée du matin calme » fut depuis la première décennie   annexée par le Japon, qui imposa sans pitié son ordre politique et culturel, jusqu’à ce que la défaite des puissances de l’Axe européen (Allemagne, Italie), allié idéologique du Japon impérial-militariste, vienne en 1945 faire de la Corée une bi-zone  occupée au nord  par Soviétiques et au sud par les Américains. La Corée du sud(Séoul) proclame  sa République  en 1948, celle du nord (Pyong-Yang) sa République Populaire, et un cruel conflit éclate en 1950 entre nord et sud (deux millions de morts !), qui finira trois ans plus tard par une partition rigoureuse entre le nord (soutenu par la Chine) et le sud (« porté » par les Etats Unis). Depuis 1953, chaque Corée a suivi son chemin, de part et d’autre du 38e parallèle.

La famille Ubu et le parapluie d’Oncle Sam

Le nord communiste  a vécu sous la dynastie des Kim (Kim Il Sung avait organisé la résistance contre l’occupation japonaise), le régime prenant vite un  aspect autoritaire à relents de culte de la personnalité ubuesques. Le sud est soumis à l’influence du « parapluie américain »,d’abord sous la présidence de Syngman Rhee, puis sous la dictature militaire du général Park (1963, assassiné en 1979),le « miracle économique coréen » s’accompagnant de corruption et de négation des droits sociaux et politiques. Depuis le début des années 1980, une accession à la démocratie – , marquée par la personnalité du modéré Kim Young-Sam, mais entrecoupée d’épisodes violents et de retours en arrière – s’installe progressivement.

Les deux Passions du compositeur

Sur ce fond en rappel un peu schématique, s’inscrivent les deux « passions » vécues par notre compositeur. La 1ère est celle des années de formation, où  l’étudiant arrivé à Séoul dès 1934 et  très marqué par l’art musical traditionnel- sera arrêté  par les Japonais, torturé, puis  arrivera à  repasser dans la résistance à l’occupant, malgré une très grave maladie,  jusqu’à la fin de la guerre mondiale. Compositeur qui cherche sa voie entre Orient et Europe Moderne, il attend la fin de la guerre des deux Corées pour gagner la France puis l’Allemagne, où il s’installe – vie de famille, notoriété professionnelle – … jusqu’à ce qu’en 1967  ce militant actif pour la réunification de son  pays soit enlevé par les services secrets sud-coréens qui le ramènent à Séoul, l’emprisonnent, le torturent (selon une technique identique à  celle dont avait usé les Japonais !) … Condamné à la prison à perpétuité par le régime de Park, il sera « sauvé » grâce à une action internationale de soutien  au compositeur célèbre qu’il est devenu. Libéré deux ans plus tard, il retourne vivre en Allemagne, où il ne cessera d’œuvrer pour la réunification, en se tournant davantage  vers la Corée du nord  qui  reconnaît  sa musique et la soutient.

Un excellent livret historique

C’est l’excellent récit du livret qui permet pour une part de résumer  cette vie courageuse ;  on note d’ailleurs avec intérêt qu’il est écrit par Mathieu Dupouy, qui au sein d’une jeune  édition très éclectique (de Leclair ou Zelenka vers Yun, J.P.Drouet ou  Kagel…) assure les parties de clavier chez K.P.E Bach,Scarlatti, Couperin et Chopin).Cette ouverture d’esprit  est un encouragement pour l’auditeur, et une incitation à dépasser les frontières souvent bien rigides qui cloisonnent le mélomane…. Un parcours dans cinq pièces de musique chambriste est ainsi éclairé, et nous nous contenterons – la notice n’inclut pas de commentaire pour une lecture de ces œuvres tout de même un peu  austères – de donner quelques indications d’écoute pour mieux suivre ces partitions dont l’écriture s’échelonne entre 1978 et 1994.

Oktett et Trio

Oktett (1978) présente une trame dense, des sons infinitésimaux, des naissances minuscules perdues dans l’espace, avant que des appels, et  des jeux de timbres ne mènent  à un chant lyrique , devenu presque véhément, puis alterne avec un affaiblissement du son, tandis que la coda interrompt brutalement la pièce. Dans Glissées (1970), la parole est au seul violoncelle, mais l’esprit n’est pas celui de la virtuosité que Berio confiait à ses solistes dans les Sequenza, plutôt celui d’un cérémonial. C’est une musique fort empreinte de solitude et  de mélancolie, sous les glissandi qui donnent leur titre à la pièce. Le processus s’accomplit à travers un moment ludique, une forme plus lyrique, des effets percussifs, des silences ; cela  va jusqu’à l’esquisse d’une polyphonie. Ensuite le processus  plus lent s’impose à un instrument qui s’interroge, se dédouble, et tendant vers la raréfaction finit par s’effacer. Dans le Trio de 1992, (clarinette, cor  et basson), le tissu est plus ourlé, la trame très vivante inclut l’humour de propositions. La dialectique ascensionnelle laisse affleurer  une joie d’être, de s’amuser, et de créer un beau son (aux deux tiers du parcours, une suspension du temps assez hymnique), qui cède à nouveau au plaisir des ponctuations amusées, jusqu’à un trille terminal  comme cri d’oiseau dans les arbres.

Monolog et testament

Avec Monolog de 1983, le basson fait retourner en solitude, avec de longues tenues questionnantes, en un climat de lenteur, mais sans l’oppression qui hantait le violoncelle de 1978 ; le beau son de l’instrument, souvent « tiré » vers le…monologue en affliction, revêt ici un aspect plus détaché, en  ses longs appels avec glissandi qui en coda se perdent au lointain d’un espace poétique. Enfin le Quintett II (quatuor à cordes et clarinette), à la fin de la vie du compositeur, prend des allures testamentaires et de vaste fresque sonore. On y observe davantage de mouvement que dans les pièces plus méditatives des périodes antérieures : si c’était ensemble d’opéra, on penserait à un climat mozartien… La consonance et la détente s’y montrent davantage à découvert, malgré une phase centrale d’interrogation lyrique aux silences expressifs, et des temps  suspendus. L’ensemble se dirige vers une raréfaction harmonieuse, puis revient à travers pizzicati à une forme ultime d’exultation… N’est-ce pas là conclure selon le mot coréen (mirae, l’octuor  l’a choisi en titre) qui se traduit par « avenir », selon Isang Yun qui l’a érigé en principe individuel à travers les épreuves et  auquel il n’a cessé de croire pour la réunification de son pays ? Mirae, groupe d’instrumentistes français, fait preuve d’une constante inspiration, particulièrement mise en valeur  dans le « souffle » des deux solistes, la bassoniste Fanny Maselli et le violoncelliste Benoît Grenet. Cette « formation rare (celle de l’Octuor schubertien »), a bien choisi  en vouant son premier enregistrement à un compositeur de cette importance compositionnelle et spirituelle.

CD, compte rendu critique. Yun Isang, cinq œuvres de musique de chambre : Oktett, Glissées, Trio, Monolog, Quintett II. Octuor Mirae (1 cd Label-Hérisson 2015).

Le Quatuor Zaide à Lyon

LYON, salle Molière : Quatuor Zaïde. Le 23 mars 2016. Quatuor Zaïde, Natacha Kudristskaya : Mozart, Debussy, Franck. La Salle Molière était – une nouvelle fois, depuis deux ans – fermée pour travaux : la voici rouvrant au printemps 2016, où à l’invitation de la Société de Musique de Chambre, le jeune quatuor féminin Zaïde et la pianiste Natacha Kudritskaya célèbrent le très jeune Mozart, le jeune Debussy et le presque âgé Franck.

Salle Molière ou Franck
Zaide quatuor concert a lyon 201204111296Elle est chère au cÅ“ur des mélomanes et des musiciens lyonnais, elle a réputation hors frontières régionales et même nationales – ah l’idéale acoustique de chambre ! – , elle a son kitsch décoratif début de siècle (enfin, le XXe, bien sûr), son titre n’est pas en accord avec l’essentiel de ce qui s’y passe – Molière ? elle devrait plutôt s’appeler Beethoven ou Franck-, et – ajouteront des grincheux sarcastiques – elle est périodiquement en réfection. A chaque «époque de ravalement non des façades, mais de l’intérieur », il est promis que les défauts récurrents – entre autres, portes et sièges qui soupirent, grincent et claquent, un vrai lieu de répertoire pour les débuts de l’enregistrement électro-…acoustique- seront corrigés. On est impatient de découvrir au printemps 2016 ce que deux ans de travaux et donc de fermeture auront heureusement amendé, et si l’accès très difficile à des personnes en situation de handicap aura été rendu moins problématique….

La bonne Société
Ancienneté oblige, sans doute : c’est la Société de Musique de Chambre, très honorable institution du bord de Saône, qui a l’honneur tout à fait légitime d’entrer dans la carrière du chantier terminé quand les aînés n’y seront plus…Voire, d’ailleurs : la S.M.C fut fondée, nous rappelle-t-on, en 1948, mais en illustrant les vertus – et pas qu’elles ? – d’une certaine (bonne) société lyonnaise, ne remonte-t-elle pas symboliquement bien plus avant dans le Temps ? Il nous souvient (ce qui ne rajeunit pas le signataire de ces lignes, étudiant mélomane du début des années 60), d’y avoir croisé un vieux monsieur à la boiterie très esthétique dont on disait qu’il avait joué en quatuor avec Jacques Thibaut…

Les fidèles désertent ?
Au XXIe, ces initiales S.M.C. convoquent un Temps quelque peu Perdu, et , pourquoi pas ?, par la vigueur des discussions entendues dans le Hall, les antagonismes idéologiques des Salons Saint-Euverte, Guermantes ou Verdurin. Bref les proustiens peuvent encore se délecter en ces lieux et personnages où se joue une mondanité qui se souvient de ses origines et de ses privilèges, même si la diminution progressive des « fidèles » (comme les appelait Madame Verdurin) a conduit voici peu à la fusion avec les Baroqueux de la Chapelle de la Trinité dans une Société des Grands Concerts. La S.M.C. se centrait assez jalousement sur le patrimoine classico-romantique, augmenté du « modernisme » debussyste et post-debussyste. Elle n’est pas, que l’on sache, devenue fort avant-gardiste. Peut-être de nouvelles générations plus soucieuses d’ avenir ou de simple présent la rallieront-elles ?

Sur la digue de Balbec
Le concert du 23 mars nous fait encore penser à notre si cher Petit Marcel, par son programme et ses interprètes, toutes féminines. Ces quatre jeunes femmes, ne les imagine- t-on pas récentes Jeunes Filles en fleurs, du moins telles que les présentent les « prière d‘insérer » informatiques et les photos flatteuses-glamour des enregistrements , très décontractées et un rien insolentes? On rêve à ce que le Narrateur ébloui dit de la petite bande sur la digue de Balbec : « cette absence des démarcations que j’établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beauté fluide, collective et mobile. » Charlotte Juillard, Leslie Boulin Raulet, Sarah Chenaf et Juliette Salmona composent aujourd’hui ce quatuor à cordes précédé de la plus flatteuse réputation établie sur des prix internationaux (Vienne, Bordeaux, Banff, Heerlen, Pékin), multi-invité de festivals, partenaire des Français de la jeune génération. « Zaïde » n’a pas limité son talent classique et romantique à son intense admiration pour Haydn – leur préféré ? -, et depuis six ans va aussi chercher son bonheur et celui des auditeurs du côté de Xenakis, Rihm ou Harvey. (elles offriront peut-être cela à un second concert de la Salle Molière, allez, courage les programmateurs !).

Un Quatuor nommé Zaïde
Et si elles se sont mises sous le patronage de Zaïde, c’est qu’un certain Mozart – une part de Wolfgang, si on préfère – aime à « musiquer » des personnages de jeunes héroïnes captives qui bravent la mort pour affirmer leur amour ; dans ce singspiel de 1779, préfiguration de l’Enlèvement, Zaïde esclave chrétienne prisonnière dans le sérail et qui aime un autre esclave de même confession, Gomatz, risque le pire en face du sultan Soliman ; mais un épisode terminal genre « croix de ma mère » (style mélodrame) convertira le sultan à la clémence, et ce souverain magnanime affirmera que « l’on trouve des âmes vertueuses non seulement en Europe mais aussi en Asie »…Même si Mozart n’a pas eu le temps de composer ce dénouement, l’intention d’éloge de la vertu énergique des femmes et de la tolérance dans l’esprit des Lumières est ici digne d’attention, et c’est probablement à un Mozart tout à la fois très engagé dans son époque, très jeune, et très amoureux que le Quatuor féminin entend rendre hommage en se nommant Zaîde….

D’une fin de siècle à l’autre
Une cinquième jeune femme rejoint « Zaïde » pour la 4e œuvre choisie : c’est la pianiste ukrainienne Natacha Kudritskaya, « enfant prodige » de l’interprétation qui a fait ses hautes études à Paris (CNSM, A.Planès, J.Rouvier), a été conseillée par C.Eschenbach, L.Fleisher, E.Leonskaja, J.C.Pennetier, a remporté de multiples prix internationaux, et joue en festivals et concerts de prestige. Zaïde commence avec un des six Quatuors du « cycle Milanais » (K.157) que le quasi-adolescent Mozart écrivit lors de son second voyage italien (1772-73), et qui mélange le rayonnement « solaire-méridional » et des accès d’ombre et même de pathétique. Puis on passe à une fin de siècle (XXe, bien sûr) que « bémolise » d’abord (selon l’expression proustienne) un « Clair de lune » debussyste, extrait de la Suite Bergamasque (1890), doucement achevé, transition verlainienne du côté de la poésie « moderne ».

Le silence original
Le Quatuor (unique dans l’écriture debussyste, comme d’ailleurs ceux de Franck, Fauré et Ravel) date de 1892, et dans sa perfection se fait « adieu à la jeunesse », tout comme le Prélude à l’après-midi d’un faune, esquissé en même temps, ouvre sur les créations de la maturité. « Debussy amalgame ici des éléments aussi différents que les modes grégoriens,la musique tzigane, le gamelan javanais,les styles de Massenet et Franck(construction cyclique), sans compter celui des Russes contemporains » (S.Gut et D.Pistone, cités par F.R.Tranchefort). Dans un sentiment de délices tonales, on y entend aussi,comme l’exprime Vladimir Jankelevitch, « la mystérieuse circulation mélodique qui le parcourt…, les bruits qui s’éloignent, qui vont de la présence à l’absence avant de s’éteindre définitivement au fond du silence original »…

Vinteuil, Sonate et Septuor
Le Quintette de César Franck, peut-être la pièce qui marque à la fin du XIXe le grand retour de la France dans la musique de chambre, couronne le concert. Il fut composé en 1879 par un musicien qui avait presque attendu la soixantaine pour se risquer en un « chambrisme » audacieux. Sa densité, sa construction qu’armature le principe cyclique – une sorte d’éternel retour, selon une conception circulaire du Temps -, ses liens (probables avec la passion vécue, selon les biographes qui ont parfois tendance à suggérer : « cherchez la femme », y compris chez celui qui en édifiant « Pater Seraphicus » aima aussi décrire « les jardins d’Eros » – dans Psyché-, et fut amoureux de la belle compositrice Augusta Holmes -)),bref une partition fascinante qui n’a rien à envier à Schumann et Brahms…Le proustien que vous êtes, cher lecteur de classique news, ou que vous ne tarderez pas à devenir (à force qu’on vous incite), y entendra les échos des deux Vinteuil révélés à Swann et au Narrateur : la Sonate « tendre, champêtre et candide »(avec sa petite phrase), le « rougeoyant » Septuor, porte ouverte sur la novation la plus mystérieuse. En réalité, Proust dédaignait « l’accroche » dans le réel de sa petite phrase (« charmante mais enfin médiocre d’un musicien que je n’aime pas », Saint-Saëns) et lui substituait, essentiellement pour un prophétique Septuor Franck, Fauré, Ravel et par-dessus tout Debussy, celui de La Mer…
Merci donc par avance aux Jeunes Femmes en fleurs qui vont célébrer dans le Temple (rénové) du Goût, le long de la Saône, les morganatiques noces de la littérature et de la musique d’hier et aujourd’hui.

LYON. Salle Molière, Lyon. Mercredi 23 mars 2016. Quatuor Zaïde, Natacha Kudritskaya. W.A. Mozart (1756-91), Quatuor K.157. César Franck (1822-1890), Quintette. Claude Debussy (1862-1918), Clair de lune, Quatuor. Information et réservation : T. 04 78 38 09 09 ; www.lesgrandsconcerts.com

Le Quatuor Zaïde joue Debussy, Franck à Lyon

LYON, salle Molière : Quatuor Zaïde. Le 23 mars 2016. Salle Molière, Lyon, 23 mars 2016. Quatuor Zaïde, Natacha Kudristskaya : Mozart, Debussy, Franck. La Salle Molière était – une nouvelle fois, depuis deux ans – fermée pour travaux : la voici rouvrant au printemps 2016, où à l’invitation de la Société de Musique de Chambre, le jeune quatuor féminin Zaïde et la pianiste Natacha Kudritskaya célèbrent le très jeune Mozart, le jeune Debussy et le presque âgé Franck.

Salle Molière ou Franck
Zaide quatuor concert a lyon 201204111296Elle est chère au cÅ“ur des mélomanes et des musiciens lyonnais, elle a réputation hors frontières régionales et même nationales – ah l’idéale acoustique de chambre ! – , elle a son kitsch décoratif début de siècle (enfin, le XXe, bien sûr), son titre n’est pas en accord avec l’essentiel de ce qui s’y passe – Molière ? elle devrait plutôt  s’appeler Beethoven ou Franck-, et – ajouteront des grincheux sarcastiques – elle est périodiquement en réfection. A  chaque «époque de ravalement non des façades, mais de l’intérieur », il est promis que les défauts récurrents – entre autres, portes et sièges qui soupirent, grincent et claquent, un vrai lieu de répertoire pour les débuts de l’enregistrement électro-…acoustique- seront corrigés. On est impatient  de découvrir  au printemps 2016 ce que deux ans de travaux et donc de fermeture auront heureusement amendé, et si l’accès très difficile à des personnes en situation de handicap aura été rendu moins problématique….

La bonne Société
Ancienneté oblige, sans doute : c’est la Société de Musique de Chambre, très honorable  institution du bord de Saône, qui a l’honneur tout à fait légitime d’entrer dans la carrière du chantier terminé quand les aînés n’y seront plus…Voire, d’ailleurs : la S.M.C  fut fondée, nous rappelle-t-on,  en 1948, mais en illustrant les vertus – et pas qu’elles ? – d’une certaine (bonne) société lyonnaise, ne  remonte-t-elle pas  symboliquement bien plus avant dans le Temps ? Il nous souvient (ce qui ne rajeunit pas le signataire de ces lignes,  étudiant mélomane du début des années 60), d’y avoir croisé un vieux monsieur à la boiterie très esthétique dont on disait  qu’il avait joué en quatuor avec Jacques Thibaut…

Les fidèles désertent ?
Au XXIe, ces initiales S.M.C. convoquent un Temps quelque peu Perdu, et , pourquoi pas  ?, par la vigueur des discussions entendues dans le Hall, les antagonismes idéologiques  des Salons  Saint-Euverte, Guermantes ou Verdurin. Bref les proustiens peuvent encore  se délecter en ces lieux et personnages où se joue une mondanité qui se souvient de ses origines et de ses privilèges, même si la diminution progressive  des « fidèles » (comme les appelait Madame Verdurin) a conduit voici peu à la fusion avec les Baroqueux de la Chapelle de la Trinité dans une Société des Grands Concerts. La S.M.C. se centrait assez jalousement sur le patrimoine classico-romantique, augmenté du « modernisme » debussyste et post-debussyste. Elle n’est pas, que l’on sache, devenue fort  avant-gardiste. Peut-être  de nouvelles générations plus soucieuses d’ avenir ou de simple présent la rallieront-elles ?

Sur la digue de Balbec
Le concert du 23 mars nous fait encore penser à notre si cher  Petit Marcel, par son programme et ses interprètes, toutes féminines. Ces quatre jeunes femmes, ne les imagine- t-on  pas  récentes Jeunes Filles en fleurs, du moins telles que les présentent les « prière d‘insérer » informatiques et les photos flatteuses-glamour des enregistrements , très décontractées et un rien insolentes? On rêve à ce que le Narrateur ébloui dit de la petite bande sur la digue de Balbec : « cette absence des démarcations que j’établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur  groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beauté fluide, collective et mobile. »  Charlotte Juillard, Leslie Boulin Raulet, Sarah Chenaf et Juliette Salmona composent aujourd’hui ce quatuor à cordes précédé de la plus flatteuse réputation établie sur des prix internationaux (Vienne, Bordeaux, Banff, Heerlen, Pékin), multi-invité de festivals, partenaire des Français  de la jeune génération. « Zaïde » n’a pas limité son talent classique et romantique à son intense admiration pour Haydn  – leur préféré ? -, et depuis six ans va aussi chercher son bonheur et celui des auditeurs du côté de Xenakis, Rihm ou Harvey. (elles offriront peut-être cela à un second concert de la Salle Molière, allez, courage les programmateurs !).

Un Quatuor nommé Zaïde
Et si elles se sont mises sous le patronage de Zaïde, c’est qu’un certain Mozart – une part de Wolfgang, si on préfère – aime à « musiquer » des personnages de jeunes héroïnes captives qui bravent la mort pour affirmer leur amour ; dans ce singspiel de 1779, préfiguration de l’Enlèvement, Zaïde esclave chrétienne prisonnière dans le sérail et qui aime un autre esclave de même confession, Gomatz, risque le pire en face du sultan Soliman ; mais un épisode terminal genre « croix de ma mère » (style mélodrame) convertira le sultan à la clémence,  et ce souverain magnanime  affirmera que « l’on trouve des âmes vertueuses non seulement en Europe mais aussi en Asie »…Même si Mozart n’a pas eu le temps  de composer  ce dénouement, l’intention d’éloge de la vertu énergique des femmes et de la tolérance dans l’esprit des Lumières est  ici  digne d’attention, et c’est probablement  à un Mozart tout à la fois très engagé dans son époque, très  jeune, et très amoureux que le Quatuor féminin entend rendre hommage en se nommant Zaîde….

D’une fin de siècle à l’autre
Une cinquième jeune femme rejoint « Zaïde » pour la 4e œuvre choisie : c’est la pianiste ukrainienne Natacha Kudritskaya, « enfant prodige » de l’interprétation qui a fait ses hautes études à Paris (CNSM, A.Planès, J.Rouvier), a été conseillée par C.Eschenbach, L.Fleisher, E.Leonskaja, J.C.Pennetier, a remporté de multiples prix internationaux, et joue en festivals et concerts de prestige. Zaïde commence avec un des six Quatuors du « cycle Milanais » (K.157) que le quasi-adolescent Mozart écrivit lors de son second voyage italien (1772-73), et qui mélange le rayonnement « solaire-méridional » et  des accès d’ombre et même de pathétique. Puis on passe à une fin de siècle (XXe, bien sûr) que « bémolise » d’abord  (selon l’expression proustienne) un « Clair de lune » debussyste, extrait  de la Suite Bergamasque (1890), doucement achevé, transition verlainienne du côté de la poésie « moderne ».

Le silence original
Le Quatuor (unique dans l’écriture debussyste, comme d’ailleurs ceux de Franck, Fauré et  Ravel)  date de 1892, et dans sa perfection se fait « adieu à la jeunesse », tout comme le Prélude à l’après-midi d’un faune, esquissé en même temps, ouvre sur les créations de la maturité. « Debussy amalgame ici des éléments aussi différents que les modes grégoriens,la musique tzigane, le gamelan javanais,les styles de Massenet et Franck(construction cyclique), sans compter celui des Russes contemporains » (S.Gut et D.Pistone, cités par F.R.Tranchefort). Dans un sentiment de délices tonales, on y entend aussi,comme l’exprime Vladimir Jankelevitch, « la mystérieuse circulation mélodique qui le parcourt…, les bruits qui s’éloignent, qui vont de la présence à l’absence avant de s’éteindre définitivement au fond du silence original »…

Vinteuil, Sonate et Septuor
Le Quintette de César Franck, peut-être la pièce qui marque à la fin du XIXe le grand retour  de la France dans la musique de chambre, couronne le concert. Il fut composé en 1879 par un musicien qui avait presque attendu la soixantaine pour se risquer en un « chambrisme » audacieux. Sa densité, sa construction qu’armature le principe cyclique – une  sorte d’éternel  retour, selon une conception circulaire du  Temps -, ses liens (probables avec la passion vécue, selon les biographes qui ont parfois tendance à suggérer  : «  cherchez la femme », y compris chez celui qui en édifiant « Pater Seraphicus » aima aussi  décrire « les jardins d’Eros » – dans Psyché-, et fut  amoureux de  la belle compositrice Augusta Holmes -)),bref  une partition fascinante qui n’a rien à envier à Schumann et Brahms…Le proustien que vous êtes, cher lecteur de classique news, ou que vous ne tarderez pas à devenir (à force qu’on vous incite),  y entendra les échos des deux Vinteuil  révélés à Swann et au Narrateur : la Sonate « tendre, champêtre et candide »(avec  sa petite phrase), le « rougeoyant » Septuor, porte ouverte sur la novation  la plus mystérieuse. En réalité, Proust dédaignait « l’accroche » dans le réel de sa petite phrase (« charmante mais enfin médiocre d’un musicien que je n’aime pas », Saint-Saëns) et lui substituait, essentiellement pour un prophétique Septuor  Franck, Fauré, Ravel et par-dessus tout Debussy, celui de La Mer…
Merci  donc par avance aux Jeunes Femmes en fleurs qui vont célébrer dans le Temple (rénové) du Goût, le long de la Saône, les morganatiques noces de la littérature et de la musique d’hier et aujourd’hui.

LYON. Salle Molière, Lyon. Mercredi 23 mars 2016. Quatuor Zaïde, Natacha Kudritskaya. W.A. Mozart (1756-91), Quatuor K.157. César Franck (1822-1890), Quintette. Claude Debussy (1862-1918), Clair de lune, Quatuor. Information et réservation : T. 04 78 38 09 09 ; www.lesgrandsconcerts.com

Biennale Musiques en scène à Lyon

GRAME BIENNALE musiques en scene 2016 logoLYON. Biennale Musiques en scène : 1er-27 mars 2016. Divertissement 2.0, au coeur de la culture numérique. Biennale GRAME 2016. Agglomération lyonnais et autres lieux. Du 1er au 27 mars 2016. Biennale participative avec concerts, créations, improvisations, performances, jeux vidéos, massages sonores, expériences nouvelles accessibles à tous les curieux, jeunes et moins jeunes, 160 artistes, 250 danseurs amateurs, 15 manifestations publiques, une conférence : le thème divertissement/culture numérique du GRAME lyonnais rayonne, et provoque la curiosité, fût-elle critique….

Le farceur à la trompinette et le penseur à la calculette
« Se divertir » ? « Vous avez bien dit : se divertir ? Comme c’est divertissant ! » Surtout en l’an de grâce 2016, où l’on boirait volontiers pour oublier qu’on a honte de boire chaque matin d’infos notre ration de honte, de tristesse et de peur. En tout cas, c’est  ce que propose entre Rhône et Saône la biennale du GRAME  qui s’autoproclame aussi « réjouissante, stimulante, créatrice et extrêmement addictive ».  C’est vrai qu’il fut une époque où les musiques d’aujourd’hui ne donnaient pas volontiers dans « le plaisir », et où on avait envie de fredonner à l’entrée puis à la sortie l’irrévérent « on n’est pas là pour se faire engueuler » du farceur à la trompinette. Et qu’on avait plutôt sur le divertissement le regard pascalien : « la seule chose qui nous console de nos misères, et cependant la plus grande de nos misères… Même un roi sans divertissement est un homme plein de mlsères…Et c’est ce qui forme le bonheur des personnes de grande condition, qu’ils ont un  nombre de personnes qui les divertissent, et qu’ils ont le pouvoir de se maintenir en cet état. »

Big Brother and Data
Les éditorialistes et penseurs du GRAME ( James Giroudon, Directeur, Damien Pöusset, directeur artistique) nuancent évidemment cette présentation  de  leur  session 2017 pour un « homme diverti » ( même averti, il n’en vaut pas forcément deux, ndlr classique news) qui « vit sous le règne de la fragmentation et de l’urgence  dans un univers de plus en  plus virtuel, en prise avec les mutations actuelles de la société. » Oui, « faut-il entendre les sirènes de Big Brother et de Big Data ? » Ou simplement mieux les connaître pour faire un tri dans « cette société de spectacle qui ne cesse d’étendre l’empire des divertissements standardisés » ? Car « des smartphones aux tablettes en passant par la domotique ou la robotique, notre écosystème a considérablement évolué au profit d’un monde hyper-connecté dans lequel  les énergies existentielles sont les fruits du désir, la libido des producteurs et des consommateurs. »

Un Hollandais volant dans l’espace numérique
D’où – sans trop de hiérarchie de valeurs obsolètes, en tout cas sans « vitupérer  l’époque », selon la formule d’Aragon , et avec une sorte d’objectivité pas forcément navrée, – voici une présentation plutôt séduisante sinon séduite de l’attirail-libido dans ce qu’il a de plus milieu-et-haut-de-gamme…Que les tradi-musicaux cependant se rassurent : sur les 28 manifestations de la biennale 16 affichent encore le titre « concert », spectacle, expérience sensorielle, théâtre musical et danse se partageant le reste de la liste. Un artiste invité donne le la, le Hollandais Michel van der Aa, dont les oeuvres sont huit fois présentes dans la session. « Depuis que j’étais tout petit », dit Van der Aa (on ne nous précise pas dans quelle décennie de la fin XXe  c’était), « j’avais des cauchemars terribles, qui ne se sont arrêtés que quand j’ai été mis à la guitare par les médecins…Depuis, si je m’arrête de jouer et de composer, j’ai l’impression que les mauvais rêves vont recommencer. » La guitare classique s’est « élargie » vers plus moderne, de l’ingéniorat du son à la musique de film et à la mise en scène. D’où le bilan « de théâtre, de musique de film, de vidéastie », qui passe par la présence  multisensorielle sur scène d’ « un alter ego aux musiciens », image projetée des « hétéronymes » dans la vie du poète Pessoa  et son Livre de l’Intranquillité », mais aussi du Livre de sable, de Borges.

Nos psychés aliénées
De même que pour le Concerto de violon (joué ici le 4 mars par Patricia Kopatszchinkaia) et d’autres œuvres l’ombre portée de son interprète inspiratrice Janine Jansen. Ce qui n’empêche pas van der Aa de se sentir aussi « indigène du numérique, et particulièrement du synthétiseur modulaire , qui force à mixer en analogique »… Vu par les patrons de la biennale, « l’artiste s’empare du flux de nos psychés aliénées comme pour mieux nous détourner de la nocivité de notre monde, il révèle l’étonnante poésie là où bien d’autres ne font qu’en énoncer la pure fonctionnalité ».

Kaléidoscope rhône-alpin
L’une des forces actuelles du GRAME dans le paysage rhône-alpin et français, c’est d’avoir su s’imposer auprès  des pouvoirs publics comme centre de diffusion et de création, et d’en venir maintenant à « organiser » autour de lui les acteurs principaux de la musique  dans ce périmètre : Auditorium et ONL, Opéra, Théâtre de la Renaissance, des Ateliers, Hôtel de Ville de Saint-Etienne, Centres Culturels (Vaulx en Velin, Rillieux, Décines), Théâtre de Valence, C.N.M.S. D de Lyon, Maison de la Danse, CAUE Rhône-Alpes, et d’investir l’espace muséal  « récent » (Les Confluences), ou filmique. Que tourne le kaléidoscope, qui va du « spectacle d’appartement » d’origine québécoise de la mime, chanteuse et percussionniste Krystina Marcoux (« 400 ans sans toi ») ou de la mise en musique par le compositeur argentin Martin Matalon d’un inattendu Fox Trot Delirium, burlesque du tout jeune Lubitsch , à une Origine du Monde où vous  ne manquerez  pas de chercher (trouver, c’est autre chose) le Courbet que vous savez, via  la vidéo de Miguel Chevalier et « la fusion des volutes sonores de l’accordéoniste Pascal Contet ».

Benjamin et Boulez
On est  un rien surpris de voir figurer dans cette session « divertissante » la création, sous la direction de Bernhard  Kontarsky, d’un opéra de Michel Tabachnik sur livret de Régis Debray, « La dernière Nuit », celle d’un Walter Benjamin pourchassé par les nazis et qui revoit son existence de penseur et de rêveur avant d’y mettre fin dans « une misérable chambre d’hôtel  à la frontière pyrénéenne ». De même qu’en « hommage à Pierre Boulez » des Jeux Concertants, avec le Dérive 1 du Maître censé dialoguer post mortem avec Clara Iannotta (un « concerto pour piano » par Wilhem Latchoumia), Onderj Adamek (« Conséquences particulièrement blanches et noires », sur un instrument inédit, l’airmachine) et M.van der Aa (un pianiste devant l’écran où vit un vieil homme en solitude), tout cela joué par l’Ensemble Orchestral Contemporain de Daniel Kawka.

Petit Marcel, Jésus conducteur
« Entêtant parfum proustien » du côté du Quatuor Diotima, qui joue le plus « Petit Marcel » des compositeurs français actuels, Gérard Pesson (Farrago, convoquant le Narrateur qui avec sa madeleine immergée dans la tasse de thé voit « tout Combray, tout ce qui prend forme et solidité sortir, ville et jardins » venir jouer la scène initiale et capitale), le Ravel de l’unique  Quatuor, et le Japonais Toshio Hosokawa interrogeant ses Distant Voices. Sept  étudiants du  CNSM  (¨Promotion  Master Copeco)  – jouent dans un Erasmus d’Auberge Lyonnaise     à un Zap ! 7 études de gravitation intérieure qui « oppose notre ancrage existentiel aux forces qui nous en divertissent ». Sous l’invocation d’Eglise de Jésus Conducteur – alias Erik Satie, Maître d’Arcueil -, on réfléchit en souriant aux Sports et Divertissements de celui-ci, au Dressur  d’un autre Maître insurpassable, Mauricio Kagel, aux Ritournelles de Kits égrenées par Philippe Hurel, et à un « dialogue schizophrénique » de M.van der Aa.

Remonter les époques
Remontant les époques, l’ensemble Céladon de Paulin Bündgen lance passerelles entre Renaissance  (Byrd, Tye, Taverner) et Modernité (Michael Nyman) anglaises, à travers la voix de contre-ténor et un sextuor de violes. Que dire de « la légèreté non sans profondeur » attribuée par les musiciens de chambre ONL au Quintette K581 (clarinette et quatuor) de Mozart ? « Séèèriiieux » ? Ils en portent  la responsabilité, et seront sans doute plus convaincants en parlant Bagatelles chez Mason Bates et P.A.Lavergne….Nul doute que la réflexion du grand altiste Christophe Desjardins ira plus loin par la mise en regard des Ricercari (« première pièces écrites en 1689 pour violoncelle solo ») et le Tombeau d’Alberto Posadas, à la mémoire de Gérard Mortier,puis Double, qui établit tout « un jeu de mémoire », à tous les sens du terme. Association avec le jazz, Actuel Remix « travaillant » l’œuvre d’Heiner Goebbels. Et tant d’occurrences et de ludiques propositions qu’on craint d’en avoir oublié ici quelques unes….

Massages sonores et balles de piscine
Théâtre musical d’improvisation qui « traverse les ponts entre cela et la clownerie » (La Favre, Bassery, Marcoux…), OMNI (traduisez les initiales transpositrices) de Félicie d’Estienne d’Orves (un grand nom de jadis !) et  Lara Marciano dans Octaédrite. , Danse pas ordinaire dans Ply, d’Ashley Fure et Yuval Pick, films-compositions d’encore Michel van der Aa, Up Close (par la violoncelliste Sol  Gabetta), et même des « massages sonores et plongée dans des balles de piscine » (en Auditorium : le fondateur architectural Proton de la Chapelle va tout de même s’en étonner sinon s’en divertir, de l’autre côté du miroir ?) de l’Ensemble  Nomad. Participation souhaitée des spectateurs (avec leurs portables et tablettes) pour « Je clique donc je suis » de Thierry Collet, comme dans le concert-bal latino-tango de Bordlejo, Fizsbein, Pueyo, et encore « ensemble d’applis public-GRAME, chœur et solistes » pour Smartfaust (il y a bien aussi des bonbons Werther, de l’autre côté du Rhin ?)… Et bien sûr, grande série d’installations et performances  originales dans les espaces muséaux  de Lyon et de la région.

Vanitas vanitatum…
Sous l’invocation des Vanités ( « vanitas vanitatum et omnia vanitas », disait ce joyeux drille d’Ecclésiaste biblique, dont on suppose qu’il est ici invité par antiphrase, et ensuite patron des tableaux classiques de méditation sur la mort…), voici par exemple un Side(s), Mécaniques du présent, où de « l’autre côté du miroir », le compositeur Alexandre Lévy, la photographe Elisabeth Prouvost et le chorégraphe Pedro Pauwels nous entraînent pour dire « l’éclipse, l’oubli, le déplacement », en des jeux de temps un rien vertigineux. Et on  couronnera la séquence « vanitas » avec Water Event, où Yoko Ono  ( « Yoko who ? ») invite les artistes de la biennale  (et vous-mêmes,chers spectateurs !) « à lui envoyer un récipient qu’elle remplira d’eau », version réactualisée de ce qu’elle avait créé en 1971 avec John Lennon :musiques de M.van der Aa, O.Adamek, C.Iannotta, P.A.Valade, N.Boutin et Quatuor Diotima…

Petit rappel sur le rire
Des civilisations (non, caricatures pseudo-religieuses du concept, maniées par des gardiens flicqueurs  à longs ciseaux et forts bâtons) veulent exclure le rire, et le combattre. (Et salut ému à Umberto Eco qui avec Guillaume de Baskerville vient d’aller gagner les rives du Pays où rire n’est pas défendu !) Un petit rappel dans l’histoire musicale européenne  nous aide à y voir plus clair via la musicologie et l’histoire des idées, grâce à l’universitaire Muriel Joubert, qui resituera en conférence-rencontre « le rire en musique : éclat de joie ou moquerie, geste corporel  qui n’existe que par son écho collectif, associé à la vulgarité, à la folie ou aux démoniaques (de Didon aux danses macabres), au détour d’une transcription orchestrale (Ravel) ou dans la dénonciation idéologique ( Chostakovitch) ». Mais le rire peut « aussi soigner (Prokofiev), exorcise de  l angoisse de mort ( Ligeti), délivre la voix (Berio, Aperghis) en lui rendant toute sa corporéité… »

L’avenir est à la philophonie
Pour finir, rien de tel en  divertissement au sens plein du terme que de faire retour au bon maître d’Arcueil, avec ses « Sports » et sa pesée des sons : « Je me servis d’un phonoscope, j’examinai un si bémol de moyenne grosseur. Je n’ai jamais vu chose plus répugnante. J’appelai mon domestique pour le lui faire voir. Au phono-peseur, un fa dièse ordinaire atteignit 93 kilogrammes. Il émanait d’un fort gros ténor dont je pris le poids… Je crois pouvoir dire que la phonologie est supérieure à la musique. C’est plus  varié. Le rendement pécuniaire est plus grand. Je lui dois ma fortune. Au motodynamophone, un phonométreur  peut facilement noter plus de sons que ne le fera le plus habile musicien. C’est grâce à cela que j’ai tant écrit. L’avenir est donc à la philophonie. » Prophète du temps  numérique, le père Erik ? Et il en riait ( ou faisait rire) le bougre !

GRAME BIENNALE musiques en scene 2016 logoBiennale Musiques en scène, Lyon. GRAME. Concerts, performances, expositions, rencontres, danse participative, and so on. Du 1er au 27 mars. Lyon et agglomération, Valence, Saint-Etienne. Informations  et réservations : T. 04 72 07 43 18 ; www.BMES-Lyon.fr

Compte rendu, concert. Lyon, Salle Debussy (C.R.R.), 17 décembre 2015. Les Temps Modernes. Maurice Ravel, Philippe Hersant, Pascal de Montaigne

Un beau et intense groupe de musiciens chambristes, unis par leur enseignement lyonnais mais aussi l’itinérance et la recherche vingtiémiste : Les Temps Modernes rendent hommage en Tombeau à la compositrice Pascal de Montaigne (NDLR : décédée en septembre 2015) en son Sarn I, puis explorent les thèmes de l’ouverture aux cultures et de la tolérance avec Ravel, Philippe Hersant et des Chants Séfarades d’exil. Très bel opéra intime des voix et des instruments…

Extrême-Rhône-Alpes

Pascal-de-Montaigne-227x300Nul n’est prophète en son  pays, on connaît la formule perpétuellement valable en lieux et temps. Ainsi en va-t-il entre Rhône et Saône pour le petit groupe des Temps Modernes, auquel son titre aimablement chaplinesque ne vaut pas grande indulgence des pouvoirs organisateurs, et qui semble mieux acclimaté et en tout cas reçu  en Extrême-Orient qu’en extrême proximité de rhône-alpes. Un concert de ce groupe à Lyon est donc un moment privilégié, et encore davantage si c’est , sur la colline lyonnaise,  dans l’établissement où enseignent la plupart des «  Temps-Modernistes » qui accueille et met en valeur (dans sa salle Debussy, en avant de  la belle toile maritime de Renaud Leonhardt) les solistes de cette musique de chambre vingtiémiste d’esprit.

Un vrai son collectif

Ce qui compte en effet dans ce dialogue avec le public, c’est la texture d’un programme, qui loin de se fermer sur un seul langage excluant, rassemble des esprits créateurs sans rupture ni en tout cas provocation, en une sorte d’homogénéité avec reliefs où la lumière se diffuse subtilement. Jean-Louis Bergerard, le clarinettiste (et d’habitude un  peu « primus inter pares), Michel Lavignolle le flûtiste, Claire Bernard la violoniste, Florian Nauche le violoncelliste ont forgé un son collectif, parfois âpre mais sans aspérité inutile, souvent feutré, où nul ne cherche à se mettre en valeur, et qui gouverne ses timbres et accents  en absolue souplesse, passant d’un climat à l’autre dans le plus parfait naturel. Une pianiste – Emmanuelle Macchesi – et une chanteuse – Yael Raanan Vandor – s’inscrivent avec aisance en ce dispositif.

Tombeau et Sarn

Et c’est justement Emmanuelle Macchesi – interprète de l’œuvre dans le concert de fin novembre 2014 – qui ouvre l’hommage à Pascal de Montaigne, récemment disparue. Son Sarn I a encore gagné en intensité et intériorité. Et on ne peut qu’être  saisi par  ce Tombeau – comme on disait en musique du XVIIe -  dans le début de cette thématique  de Sarn consacrée  par la compositrice à la romancière anglaise Mary Webb. Musique hantée des mémoires d’enfance et des rêveries d’adulte, habitée d’appels, de personnages antithétiques (Gédéon le terrible et sa douce soeur Prue), commencée dans le silence,  les vides et les trilles dans l’aigu, colère mal dissimulée  contre le destin, finalement ponctuée d’un accord violent…. Le langage de P. de Montaigne y apparaît en toute sa force, à la fois pudique et sans révolution dans l’écriture, secret et intemporel.  Voilà qui incite à redemander que soit réalisée selon l’interprétation des artistes « Temps Modernes », les plus autorisés qui soient, à l’évidence, une édition discographique de Sarn dans sa totalité (I à IX) qui ferait date  en ces années 2015…

Un croyant en l’homme libéré

C’est aussi sous le signe  de la méditation tolérante     que T.M. – porté par les sobres paroles  de J.L.Bergerard – entendait  placer son concert d’un  mois après le 13 novembre que l’on sait. Et qui mieux qu’un Maurice Ravel, non religieux mais croyant en l’Homme dans sa Liberté, pouvait dire en 1914 l’universalité d’un message comme celui des deux Mélodies Hébraïques. La mélopée, l’ostinato de la pensée, l’esprit de Requiem anticipateur  de la tuerie européenne y sonnent de façon bouleversante. (Et rappelons, à la suite du grand ravélien Marcel Marnat, que le compositeur, infatigable dreyfusard, fut poursuivi par une extrême-droite antisémite, qui traquait en lui l’ami des Juifs, voire un Juif dissimulé !) Telle est la trame d’une histoire-sociologie revisitée, et la voix ample, dramaturgique, profonde de Yael  Raanan Vandor, fait merveille dans ces pages finalement moins connues de Ravel.

Hölderlin, Novalis et Friedrich

La suite était placée sous le signe d’un des compositeurs français actuels vraiment reliés à une inspiration  culturelle et poétique du passé, sans qu’un attachement spirituel au romantisme allemand entraine quelque affaiblissement de langage ou redite d’une époque si capitale. Les Nachtgesang de Philippe Hersant datent de 1988, ils convoquent  les troubles d’Hölderlin, les apaisements  de Novalis, une dialectique d’ombre et de lumière qui se fait mémoire des tableaux de Friedrich. Le piano y dit parfois l’angoisse énigmatique des Nachtstücke de Schumann, la clarinette, les couleurs feutrées de l’ultime Brahms. Partition «  contemplative », dit son auteur. Et déterminante, discrètement, dans la jonction de paysage entre XXe et XXIe.

D’Ars subtilior en chants d’exil

Ensuite, transition d’ars subtilior instrumental (Sylvain Blassel) du côté XIIIe de G.de Machaut et de celui ,XVe, de Josquin des Prés, entre mélancolie et jeu élégant, pour aller se centrer sur autre tristesse  collective, celle des exilés juifs de l’Espagne méridionale à la fin du XVe. On se rappelle que ces années 1490 virent la fin brutale du rêve et temps-lieu de cohabitation – la « poche ultime »  du royaume de Grenade – entre chrétiens qui achevaient de reconquérir  « leur » territoire ibérique, arabes qui subsistaient là avec communautés  juives -.C’est là qu’ Isabelle la Catholique (oh combien !) expulsa les Juifs, puis les Morisques (Arabes), et « inventa » avec son mari Ferdinand le règne sinistre du Grand Inquisiteur Torquemada… En tout cas, les Juifs partirent en exils multiplement géographiques, et c’est  leurs chants « judéo-espagnols »  qui tentèrent de ressusciter « le temps d’avant » (une sorte de paradis perdu, au moins dans la mémoire affective, et un refuge.

L’amour de la terre quittée

Philippe Hersant, touché de cette découverte lors de sers séjours espagnols, a transcrit cinq de ces chants, dans l’esprit auquel il fait allusion des Folks Songs de Berio. Mais ici le climat est souvent douloureux ;  berceuse, paysage brumeux, rudesse des scansions, gouttes de voix sur le silence, parlé-chanté, déclaration d’amour à la terre quittée sous-tendent cet opéra intime, à l’instrumentation d’émotion subtile et pure. Ici les six Temps Modernes trouvent un ni veau d’inspiration qui émeut plus fortement encore, et la voix de Yael Raanan Vandor  captive par ses inflexions et sa tension sans défaillance. Admirable clôture d’un concert discret mais décisif…

Compte rendu, concert. Le 17 décembre 2015, Conservatoire à Rayonnement Régional de Lyon, Salle Debussy. Œuvres de Ravel, Pascal de Montaigne, Philippe Hersant. Groupe de six instrumentistes et chanteur des Temps Modernes. Lyon, Salle Debussy (C.R.R.), 17 décembre 2015. Les Temps Modernes. Maurice Ravel, Philippe Hersant, Pascal de Montaigne.

Illustration : Pascal de Montaigne (DR)

Compte rendu, concert. Lyon, Voix d’automne, le 27 novembre 2015. Céladon : Dulcissime Jesu.

Compte rendu, concert.  Lyon, Voix d’automne, le 27 novembre 2015. Céladon : Dulcissime Jesu. Depuis 1999, le groupe de musique ancienne Céladon (de Paulin Bündgen) est bien en paysage lyonnais, du médiéval au XVIIIe. Les Voix d’automne ont permis d’entendre Céladon en trio vocal-instrumental dans une nouvelle résidence croix-roussienne, selon un programme XVIIe italien qui réunit avec bonheur treize compositeurs, et en particulier la sublime Berceuse de la Mère à l’Enfant-Christ, de Tarquinio Merula.

Amours foréziennes…. 

celadon paulin bundgen merula dulcissime jesu review critique compte rendu classiquenews ensemble_celadon_c_drMusique  ancienne – au sens…ancien de ce terme attrape-tout chronologique, et ainsi  du Moyen-Age (rappelez-moi  combien de siècles)  jusqu’à la fin du XVIIIe, en recouvrant donc Renaissance et Baroque. Et encore pour des musiciens de l’ancien, instrumentaux, vocaux, en rassemblement -, faut-il se trouver un « titre » qui centre l’activité et attire le regard. Les Lyonnais de Céladon, eux, ont choisi de s’accrocher aux subtilités françaises du XVIIe, et à Honoré d’Urfé  qui conte  les amours ruralisées  et précieuses de Céladon et  Astrée en pays forézien : autrement dit de vouer un culte aux mots qui portent  la musique ou sont portés par  elle. Nous avions dit  ici tout le bien qu’on doit penser de leur disque  Nuits Occitanes où la poésie passionnée des troubadours (XIIe et XIIIe !) vit entre ombre et aube.

… et Contre-Réforme catholique

Leur goût de la recherche – textes, contextes sonores –peut  aussi  les amener à des thématiques tout ensemble plus austères et rassemblées, ainsi avec ce concert de Dulcissime Jesu qui signale « l’émergence du pouvoir de l’Eglise catholique, en Italie, au début du XVIIe, favorisant  la commande d’une multitude de pièces destinées au service religieux ». On ajoutera   que les directives du récent concile de Trente (la ville, pas le chiffre de datation !) avaient alors ouvert la voie sonore, contre la rigueur des réformés,  à une théâtralité démonstrative – pour les « assemblées » d’églises -  mais aussi, dans un cadre d’émotion religieuse,  à des pièces et effectifs de « dimensions  réduites, avidement réclamées par le clergé et la noblesse en quête de spiritualité et de ferveur ».

Dialectique Mère-Fils

L’installation de Céladon, certes maintenue sur « colline (lyonnaise) qui travaille », la Croix-Rousse, mais  changeant de résidence – désormais «  Centre Scolaire St Louis St Bruno » -  a été discrètement célébrée par ce concert où les « voix d’automne » se consacrent en intimité hyper-expressive à un « Dulcissime Jesu » qui unit Mère et Fils, Christ Enfant puis Homme de douleurs. Habilement, Céladon subdivise cette relation dialectique Mère-Fils en 5 chapitres : Enfant-Roi, Mère visionnaire, Chemins de croix, Mère de douleurs et Reine du Ciel, Une place au paradis.

Un irréprochable Trio

Et quand nous disons : Céladon, nous circonscrivons un Trio : la voix de contre-ténor du Père-Fondateur (Paulin Bündgen), l’orgue de Caroline Huynh-Van-Xuan, la viole de gambe de Nolwenn Le Guern. L’ampleur  de la  voix, parfois son éloquence, ses timbres tour à tour attendris et plus théâtraux  ,sa souplesse aussi et  son intelligence du texte « passent » admirablement dans cette large chapelle – encore une fin XIXe style néo-byzantin-fourvière, mais plus « chaude » en sa décoration d’abside or et lumière -, et s’adaptent aux « climats » de chaque auteur. Le soutien instrumental – ou jeu soliste et duettiste – est irréprochable, aussi bien pour Nolwenn Le Guern que pour Caroline Huynh, pourtant handicapée par la mécanique chuintante et « claquettante »  de son mini-orgue. Et P.Bündgen, sans fatigue apparente, sait aussi présenter la progression  du concert en une pédagogie simple et sensible, qui donne envie  de prolonger cette audition par une réflexion et une recherche.

 

Tintoret, Caravage, Rembrandt

De thème en thème et de pièce en pièce, on est frappé- comme il fallait que les auditeurs du monde sacré catholique le fussent – du foisonnement d’images, parfois de l’antithèse  «  climatique », selon les  principes de la  baroquissime antithèse (« je meurs de ne pas mourir », « je brûle et je gèle »). Ainsi du Madrigale al crocifisso de Cazzati (il figurait dans le disque Céladon consacré à ce compositeur) que le contre-ténor met en espace mental  comme un ardent sculpteur de mots. L’appel obsessionnel ( « Jesu , Jesu »)  hante et scande le chant d’un anonyme florentin de la fin XVIe. La tragédie de la Croix – lumières du Tintoret et de Caravage, dramaturgie des gravures et des peintures de Rembrandt – envahit l’opéra sacré de Frescobaldi (A pie della gran croce ), un identique sentiment de grandeur habite le Stabat Mater du moins connu Giovanni Sances, tandis que dans la coda du concert, le cri de joie du Laudate eum , le Ciel d’or qui s’entrouvre (Selva Morale) rappellent le génie lumineux  de Monteverdi.

La sublime berceuse de Merula

Mais le centre douloureux et infiniment troublant est chez Merula, dont la berceuse au tout petit-Enfant Christ, anticipation par la Mère qui décrit chaque étape de la souffrance future (pour sauver les hommes), est une des plus admirables  partitions de toute l’histoire du « sacré musical ». Sur   frottement perpétuel de deux notes instrumentales, le récit vocal va et vient entre  deux couches temporelles – le présent si doux et paradoxalement intemporel  de la berceuse, le futur terrible des souffrances – , du murmure à la clameur, de l’attendrissement à l’épouvante -, et d’ailleurs dépasse le récit chrétien pour atteindre à l’universel  du questionnement métaphysique. Paulin Bündgen s’y montre exemplaire, d’une expressivité qui pourtant sait se garder  humaine.

Une telle ouverture intimiste en trio augure bien d’un « jumelage » que Céladon – avec ses autres voix et instrumentistes – a projet d’accomplir avec le Choeur de l’Institut Musique  Sacrée de Lyon, formation « amateur » que dirige Benjamin Ingrao, dans  « une aventure 2016 à travers l’Europe du XVIe, mêlant populaire et sacré ».

Compte rendu, concert.  Lyon, Voix d’automne, le 27 novembre 2015. Céladon : Dulcissime Jesu.

Livres, compte rendu critique. Dominique Jameux (1939-2015). Chopin ou la fureur de soi. Editions Buchet-Chastel (2014)

Buchet chastel Jameux dominique chopin fureur de soi critique compte rendu classiquenewsLivres, compte rendu critique. Dominique Jameux (1939-2015). Chopin ou la fureur de soi. Editions Buchet-Chastel (2014). Encore un livre sur l’auteur des Préludes et des Etudes… Mais pas vraiment biographie, ni  analyse technicienne : un parcours original, très informé, paradoxal et di stancié. La disparition récente de son auteur – qui fut aussi « homme de radio », spécialiste par l’écrit et la parole de tant de « Musiques en Jeu »- donne à  cette lecture fort recommandée un « mélancolique supplément d’âme ». Je n’y suis pas. En des ouvrages   de science- la musicologie en est une, on le sait, parfois  aérienne, parfois privée d’envol quand « ses ailes de géant…. »- et même à l’intérieur de ceux-ci, gît, ou se montre, ou se dissimule un regardant. La règle déontologique est de n’y pas dire : « je »… Hors tels édits, guère de tolérance ou de salut ? De toute façon, ne pas oublier que sévissent aussi, rétrospectivement, des « biographies » où ramassage de ragots, compilation des traditions et bouquets d’anecdotes ne mènent le récit de vie qu’à sa perdition qui aujourd’hui se nomme Gala ou Closer…

« La musique était son monde ». On écrit cela en tête d’un  article sérieux sur le dernier livre de Dominique Jameux, Chopin ou la fureur de soi, persuadé que l’auteur ne nous en voudrait  pas d’un ton souriant et familier :  l’« homme de radio » fut aussi  le fondateur de Musique en Jeu, cette revue unique des années 70 qui dura bien moins qu’Art-Press mais ouvrit tant de citoyens de bonne volonté aux arcanes et labyrinthes du sonore… Le signataire de ces lignes hélas « posthumes » a appris au seuil de l’automne la disparition – commencement d’un brûlant été –de Dominique Jameux. Croyant que « Chopin » avait déjà été chroniqué ici même, il s’était  contenté de lire pour son propre plaisir cette œuvre ultime.Le voici devant la tâche intimidante d’écrire sur celui dont  le bel et pudique avis nécrologique disait : « La musique était son monde, qu’il a peut-être rejoint. »

Sept pianistes capitaux

La distanciation élégante qu’eût admise Dominique Jameux ne doit pas empêcher, en recommandant une lecture-méditation, de souligner qu’il s’agit d’un maître-livre –comme on disait au temps de nos humanités -, où l’on (ré)apprend beaucoup, et qui surtout suscite désir  de réflexions, d’approfondissements, de remises en débat des opinions trop ressassées. D.Jameux  était fervent spécialiste des Trois Viennois, auteur d’une Ecole de Vienne, d’un Berg, d’un Boulez qui ont, comme on dit, fait, et feront longtemps autorité. Mais il était – avant tout, et plus secrètement – chopinien – non, chopénien, ainsi qu’il prend soin de rectifier l’adjectif-,  dans le cadre d’un retour sur quelque « scène initiale » qu’il évoque au détour d’un chapitre sur les « sept pianistes » selon lui capitaux dans l’interprétation du musicien polonais. « Un professeur généreux, consciencieux, drôle et attachant, Jean Dennery (1899-1971) m’a révélé  le piano et Chopin » (et ajoute D.J.humoriste « je ne lui ai pas fait vraiment honneur, mais il représente beaucoup pour moi. »). Scène initiale, donc, et amour jamais consumé pour la vie et l’œuvre de Frédéric, se relaient discrètement dans le livre pour suggérer que malgré la soumission de Chopin à l’ordre-espace du seul clavier, l’auteur de  partitions  sans titres à panache (ah ! Liszt, Schumann, Berlioz…) ouvrit les portes d’une «  musique  de l’avenir », depuis Debussy jusqu’à nos jours.

Classiques favoris

Certes D.Jameux n’a pas l’outrecuidance de livrer l’Ouvrage qui manquerait  à la connaissance de Chopin   et d’une certaine façon remplacerait  sinon annulerait  tous les précédents. Tout au long du parcours, (et en bibliographie terminale) il cite une myriade de contributions, dont certaines encore maintenant accessibles en librairie française : des « classiques » du sujet (avec  mention  un rien perfide : « ceux qui ont attaché leur nom au compositeur polonais  (de Pourtalès, Gavoty, Coeuroy), et d’autres qui se sont signalés à l’attention des amateurs de Chopin »). Il rend hommage aux travaux patients, vraiment scientifiques et honnêtement parcellaires du musicologue suisse  J.J.Eigendilger, tout comme à ceux, plus discrets, de Marie-Paule Rambeau. Si Camille Bourniquel ( qui écrivit un Chopin dans la collection même du Seuil à laquelle le jeune D.Jameux donna son Richard Strauss) est omis, les compositeurs – tel André Boucourechliev – ne sont pas oubliés, car eux aussi savent parler de leur vie  en compagnie de  Chopin, au même titre que naguère un écrivain comme André Gide au plein regard d’intuition.

La fureur de soi

De tout cela, l’auteur   tire substance. Mais surtout « l’homme des Lumières » qu’il était sait qu’un voyage en compagnie de Chopin ne peut s’accomplir hors de l’insertion dans « la Grande Histoire » (de type braudélien), en tout cas débarrassée des simplismes de l’Histoire-Batailles, tout comme dans une Analyse Structurale pure et dure. D’où un excellent récit de cette Monarchie de Juillet(1830-1848) sous laquelle  Chopin a vécu son temps parisien-français, et qui occupe une large partie du « Préambule ». C’est en miroir de ce temps d’exil (pas si désespéré)  que D.Jameux fait se construire Frédéric , quelque part entre un « A nous deux maintenant » (Rastignac montré par Balzac à Montmartre…) et la submersion par une « fureur de  soi » – insérée dans le titre du livre – , à l’intersection du drame personnel et de l’indignation patriotique mêlée » de mauvaise conscience. D.Jameux – qui fit  des études  de sociologie, à côté de sa solide formation musicale – développe sur « la loge de concert »( encore Balzac), la prostitution parisienne, la  « pianopolis » de la capitale, et varie fort plaisamment autour des « budgets » vestimentaires ou mobiliers de Chopin, à sa façon dandy (les gants !) et heureux de se montrer ainsi. Cela vaut au lecteur-XXIe d’amusants et instructifs parallèles sur « les bobos de la vie parisienne au Square d’Orléans », ou un  tableau de Chopin entre Journal des Débats et Charivari (« comme aujourd’hui entre Figaro et Canard Enchaîné »)…

Le je en Il

Ainsi apparaît la mutation du « je » en « il », sous l’ombrelle psychanalytique du Dr Freud (D.Jameux ne négligeait nullement les grilles de lecture offertes par Sigmund…). Et bien  sûr, on demeure en recherche sur « l’Eros chopénien », quitte à révoquer en doute les « certitudes » sur le fameux « Je doute que ce soit une femme »,proféré par Frédéric voyant pour la première fois George. L’auteur, en miroir de Balzac, Flaubert ou Fromentin (l’échec amoureux, l’indécision sexuée), énumère et décrit « les sept femmes » qui ont accompagné Frédéric : la mère, la sœur, celle de l’émoi premier, (Constance, aux origines de la Fureur de soi ?), la fiancée (Marie), la maîtresse (Delphine), la groupie (Jane), et (surtout ?) la compagne (Aurore Dupin, (ci) Dudevant Baronne, George Sand… On ne trouvera pas ici une «  vérité » mais des indications  sur  les composantes  homosexuelles de Frédéric, très « d’époque romantique », (avec son  cher ami Titus, et le moins connu Astolphe de Custine). Les titres  de la vie « in progress » sont amusants et significatifs : Comment Frédéric devint Chopin, Le Ventre de ma mère, Elles, elles, ELLE, L’Isle Funeste (anti-Joyeuse donc, et donc majorquienne), le Quatuor des dissonances (jeux de chaises pas forcément musicales entre  Frédéric, George  et ses « enfants » Solange bientôt devenue jeune femme, et Maurice.

Carliste et révolutionnaire

Sans oublier un sujet-tabou, l’antisémitisme, ici  non idéologique mais tout de même insistant si lui aussi « d’époque »….Ni la «lecture  politique » de l’exilé à Paris , et de citer une lettre de 1833 : « J’aime les Carlistes, je déteste les Philippards ; je suis moi-même révolutionnaire », que souligne  le biographe évoquant « l’habituel halo de fantasmagorie propre aux musiciens quand ils parlent politique », et décryptant ici cette  triade chopénienne  en plein confusionnisme sur les autres et lui-même…

Horizons chimériques

Il y a constamment un regard subjectif de l’auteur, même dans quelques  familiarités du « comme on parle » au 3e degré qui peuvent amuser ou irriter (« le pote de Chopin, quel coup de poing en pleine gueule !, brut de décoffrage, c’est la dèche, bienvenue au club, s’installer au piano pour zyeuter le public… »). Les références à la culture humaniste –surtout  XXe – sont clins d’œil d’une nature plus intéressante : « la lutte des classes en France »(pour citer et un rien corriger  Marx) ; un « glissement progressif du plaisir » ; les « horizons chimériques » (fauréens) pour le Nocturne op.62/1 ; « tout menace de ruine un jeune homme, il est dur à apprendre sa partie dans le monde », cité de Nizan, puis adapté de la  célèbre 1ère phrase d’Aden Arabie « j’avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie »… ; l’axe Viennois, qui a été l’objet primordial des recherches et réflexions de D.Jameux : Freud, donc, Karl Krauss,Alban Berg (et la chère Lulu)…

Limer sa cervelle à celle d’autrui

Et plus en amont : « le Sturm und Drang », qu’on traduira façon  Visconti par « violence et passion » ; « l’humeur dépressive de Chopin à Vienne II, dans le médiocre accueil que lui font cette fois les inconstants Viennois », (comme Paris II pour Mozart en 1778 !). Montaigne est appelé en caution : « il faut frotter (et limer, ajouterons-nous, c’est encore plus joli !) sa cervelle à celle d’autrui ». Et on se souvient  que l’auteur des Essais vantait une écriture « par sauts et par gambades », ce qui semblerait assez bien définir la « méthode » de notre  biographe, si on ne s’apercevait ensuite que la rigueur de la progression, artistement dissimulée, est  réelle.

Les œuvres,l’œuvre

Au titre des jugements subjectifs, quelques  partitions célèbres que l’auteur n’aime pas, ainsi  la Polonaise op.40/1,  dite Militaire (« sa hâblerie insupportable, méchant morceau rédimé par l’usage qu’en fit Wajda dans Cendres et Diamant »). Et des lazzi en direction de Berlioz, que « tout hérissait chez Chopin : comme l’auteur de ces lignes partage sa détestation, il ne peut que regretter hypocritement la surdité de Chopin aux merveilles berlioziennes. »…Mais bien sûr, on s’attardera davantage aux « analyses » des partitions chopéniennes que D.Jameux chérit particulièrement, et sur lesquelles il porte un regard que sa propre écriture sait enrichir de précision et de sensibilité : Ballades,(« la 1ère, le chef-d’œuvre de rupture »),  Scherzi, les deux Sonates, les Etudes (« l’op.10,douze poèmes »),des Nocturnes,  les Préludes( « Ce n’est pas une oeuvre c’est L’œuvre »),  Barcarolle.

Un Journal Intime ?

Et les adultes avertis…  en musique trouveront dans les investigations sur la Tonalité matière à mieux saisir le parcours de Chopin. On pourra être intrigué par l’apparition inattendue et dispersée de passages en italique, dont le 1er ( à propos de la Fantaisie-Impromptu)  évoque l’enfant-Jameux « sous l’Erard fatigué, aujourd’hui encore au centre de ma chambre, j’ écoute cette pièce que joue ma mère, une fois entre mille ».  Cette « écoute amniotique » (qui rejoint celle du petit Frédéric en dessous du clavicorde joué par sa mère Justynia, et dont plus tard la Berceuse transfigurera l’expérience-souvenir), prélude  aux autres pages d’un Carnet-Journal  Intime de notes à développer, dont le biographe dit (un peu « jésuite » ?) qu’ils sont « avant tout destinés à  l’auteur »…

Trois portraits et la vérité

Bien plus tard, il y aura «  trois portraits » essentiels : le fiévreux et génial Delacroix, l’élégant Ary Scheffer qui veut cacher l’intériorité, le terrible daguerréotype de L.A. Bisson, tragédie  de solitude comme eût pu la signer Nadar. Et vont rester  la maladie (« vieille servante de »), la mort. Ceux qui ont été proches de Dominique Jameux ne peuvent  s’empêcher de penser que certaines pages du livre-biographie sont sans doute aussi miroir, certes totalement discret, mais hautement probable du chemin par lequel il aura fallu passer… La relation du « mal dont il faut taire le nom » (au XIXe donc, la phtisie, et maintenant le cancer), le récit d’un dernier voyage de Chopin dans « l’Isle Humide » (Angleterre), le retour à Paris et l’installation à Chaillot (« dès que je vais un peu mieux, cela me suffit »), « une propédeutique à l’agonie (une contemplation  des espaces progressivement resserrés de la vie, avant d’en voir la forclusion progressive et impitoyable) », les « médecins qui ne savent que recommander le repos, le repos je l’aurai un jour – sans eux », l’humour en arme défensive ultime.

Et enfin, « l’espace qui se referme, 17 septembre 1849 »…. Le cœur se serre, dans cette lecture à double sens. Alors on « rejaillit en lumière », comme en Barcarolle, mais « le rythme balancé ne sera pas celui du Nautonier qui va vers l’Ile des Morts ». Un  chapitre d’Epilogue rassemble bien la démarche vers « cette musique si neuve, si déroutante, si prophétique… dans son paysage tonal, son éternisation par le trille, son obsession de l’espace, cause et conséquence de l’affirmation absolue du sujet…, un espace imaginaire qui  semble se confondre  avec le ciel. » Allons, lecteur, bonne traversée !

Livres, compte rendu critique. Dominique Jameux (1939-2015). Chopin ou la fureur de soi. Editions Buchet-Chastel, 2014.

Disparition de la compositrice Pascal de Montaigne

Disparition de la compositrice Pascal de Montaigne. On apprend la disparition de la compositrice Pascal de Montaigne, à l’issue d’une longue et cruelle maladie combattue avec un très grand courage. Pascal de Montaigne, née à Lyon en 1932, avait suivi des études de violon auprès de Michel Schwalbé( Genève), de piano, et de composition (Marcel Péhu, organiste à Lyon). De très lourds problèmes de santé l’avaient ensuite écartée des activités d’écriture, qu’elle avait pu reprendre seulement au début des années 1980. Puis une rencontre avait été déterminante pour la nouvelle orientation de son style (« l’imaginaire va s’ouvrir à son monde sonore original, référé en toute liberté aux langages de la 2nde moitié du XXe ») : celle de Loïc Mallié, organiste, professeur de composition aux CNSM de Paris et de Lyon.
Dès lors un titre allait synthétiser la recherche de P. de Montaigne, en toute rigueur et opiniâtreté : c’est Sarn, un roman très sombre de l’écrivaine anglaise Mary Webb qui fait resurgir « tout un monde lointain » d’enfance, de mots-conjurations, de paysages (les étangs du Forez comme ceux de l’Angleterre), de personnages violents ou tendres, d’une mémoire énigmatique et douloureuse. P.de Montaigne construisit donc désormais un espace instrumental « in progress », depuis Sarn I (piano seul) jusqu’à Sarn IX, dont sont également tirées des versions « de chambre », et même un opéra , « La Malédiction de Sarn », que la compositrice n’aura pas eu le temps d’achever. Une telle structure et façon de « penser la musique » autour d’un axe quasi-obsessionnel n’est pas sans évoquer l’effort de Jean Barraqué autour de « La Mort de Virgile » de Hermann Broch…
Le reste de cette œuvre exigeante, austère et resserrée rassemblait des œuvres pour piano (Nocturnes, Noir, Blanc, Chine, Intermezzo, Variation), piano et violon (Une Fontaine à Grenade, Une Marmotte en Hiver), et violon (IKS). Sarn I avait obtenu en 1999 le prix du Concours International de Composition à Rome. P.de Montaigne avait été par ailleurs durant quinze ans Présidente de l’Association qui gérait l’Ensemble instrumental lyonnais Les Temps Modernes.
Un disque consacré à une partie des Sarn et à des pièces pour piano avait paru (éditions Notissimo, 2001), un autre d’extraits de « la Malédiction » (ed.Leduc, Fuzeau 2007), et il serait bon que soit repris en cd, l’essentiel de cette œuvre au langage résolument moderne, qui dans un dramatisme sans tapage, a instauré une métaphysique musicale dont la source était, selon Marcel Bitsch, à rechercher en Debussy, Ravel et Berg…

36ème festival d’Ambronay : Du 11 septembre au 4 octobre 2015

Ambronay 2015 festival presentation classiquenews 2015Festival d’Ambronay (01), 36e édition: 11 septembre-4 octobre 2015. Sous l’invocation générale de « mythes et mystères ».  Du 11 septembre au 4 octobre 2015, en quatre week-ends et des intervalles. « Approchez ! Laissez-vous en conter, petits et grands, curieux et passionnés de l’Etrange », dit la recommandation stéréophonique de cette 36e édition d’un Festival  Phare. Cette année, c’est autour de quatre thématiques – le Roi-Soleil,chefs-d’œuvre mystérieux, figures mythologiques, déclinaisons personnelles – que  se groupent les… très nombreux concerts et manifestations de culture à Ambronay. Essai d’un tour d’horizon en partant de l’Abbatiale…ogivale de ce festival Baroque.

La fable et le caché, dieux et Dieu

L’étymologie antique n’est pas coquetterie : elle nous guide en bien des labyrinthes, nous rappelant à  des « poteaux indicateurs » les directions que prennent ces mots qu’on emploie maintenant sans y prêter attention… Ainsi les deux que la Direction d’Ambronay ( Alain Brunet, le Président ; Daniel Bizeray, le Directeur Général) a choisis pour sous-titrer son édition 2015 : « mythes et mystères »… Le mythe, c’est la fable, le récit, l’histoire, puis l’approfondissement de l’individuel pour aller vers une dimension universelle. Le mystère : ce qui est caché, peut-être parce que  défendu par les dieux, et que l’on peut feindre d’organiser en laissant dans l’ombre les intentions du culte (Mystères d’Eleusis…), ou même chez les adeptes d’un Dieu unique, ce en quoi un tel Dieu se dérobe à la connaissance (Deus absconditus, Dieu caché, dira Pascal)… Et le Baroque dont Ambronay a fait son lieu géométrique se situe bien dans l’ Histoire européenne entre Renaissance – retour à la civilisation antique, recherche d’une voie moderne que vont condamner les guerres de religion – et Révolution, qui ouvrira aussi bien sur le désenchainement de la conscience en face des dogmes monarcho-religieux que l’ exaltation d’un moi romantique poursuivant son « chemin vers l’intérieur ».

Change et Protée

Mais alors, entre ce XVIe et ce XVIIIe finissants, pourquoi une doctrine esthétique qui privilégie ce qu’on nomme le change (changement), l’illusion, l’instabilité, l’éloquence des formes mouvantes et captivantes des sens ? C’est que – du moins et surtout dans les pays catholiques- les pouvoirs ont décidé d’adopter la théâtralité comme arme  (plastique, musicale, poétique) contre la réflexion (réformée) sur les textes, en particulier après le Concile de Trente (2e tiers du XVIe), l’imaginaire paradoxalement encouragé contre la rigueur d’un ordre –classique, si on veut -…

… pour un Roi-Soleil, du berceau à la tombe

louis-XIV-celebrations-2015-tricentenaire-mort--451Le 1er thème 2015 – mythe du Roi-Soleil – se situe donc bien à la jonction de ces tensions que l’évolution de la France au cours du XVIIe illustre. Au fait, Louis le Magnifique, vous le préférez bébé ? alors ne manquez pas –une recréation mondiale, par le Galilei Consort de Benjamin Chénier – la Messe pour la naissance du Grand Dauphin, alias p’tit Louis-1638, commandée par Louis XIII au Vénitien Giovanni Rosetta. Un Louis qui devenu grand (bon guitariste,  fou de danse) devra beaucoup – esthétiquement – à un autre immigré italien, il signor Gian Battista Lulli : l’aîné, grand humaniste et ami protecteur de l’esprit ambronaisien, Jordi Savall à la tête  de son…mythique Concert des Nations, lui rend hommage, ainsi qu’à Rameau, Purcell et Boccherini. Puis il y a le guerrier, conquérant (et souvent metteur à sac) de l’Europe, glorifié par le même Lulli dans son Te Deum de 1677, célébrant en fait le baptême de son  fils, parrainé par le Souverain ; (c’est en le dirigeant dix ans plus tard que le povero  Signor se donna le coup de canne fatal porteur de gangrène…)

Je te viens voir pour la dernière fois

Et aussi le même hymne militaire par M.A.Charpentier, dit plus tard de l’Eurovision au temps si lointain où les « étranges lucarnes » s’indicativaient  de son leit-motiv… par Le Poème Harmonique de Vincent Dumestre (un des ensembles mythiques de la 3e génération baroqueuse). Et puis même le Soleil (« ce sacré Soleil dont je suis descendu », disait la coupable Phèdre racinienne) s’éteint après 54 ans de règne : en 1715, « Soleil, je te viens voir pour la dernière fois » (encore  Phèdre),  le héraut  baroque de l’Ostentation (le Grand Paon, que le mythique livre de J.Rousset mettait en dialogue avec  l’enchanteresse Circé)lâchait prise, après une vieillesse rangée en cagoterie morose. Franco Fagioli l’Argentin – « la voix-soleil » -, révélé par Ambronay, rend cet ultime hommage (1715-2015) via Lulli et Haendel, accompagné par l’Orchestre de Chambre de Bâle .

Le Wanderer  par amour d’Euridice

1865 Machard Jules, Orphée aux EnfersDans l’histoire des Mythes hérités de l’Antiquité, le plus touchant et troublant ne revient-il pas à celui d’Orphée ? Et pas seulement pour les musiciens dont le chanteur thrace est devenu une sorte de Saint Patron (diraient les chrétiens).Mais surtout parce qu’à travers les variantes de l’Odyssée Orphéenne, beauté, défis à l’ordre « divin », amour fou pour la femme prisonnière, héroïsme du wanderer  amoureux aux enfers, et  cruauté des Puissants (ceux d’en-haut, les Ouraniens, ceux d’en-bas, les Chtoniens, selon la mise en catégorie des Grecs), chacun, spectateur ou lecteur, ressent que cela  parle vie et menaces de perte  à « l’être pour la mort » que nous sommes tous. Naissance de l’opéra aussi, en Italie, pour l’Europe et au-delà, avec  Peri, Caccini et Monteverdi : c’est ce qu’illustrent Scherzi  Musicali et le couple  Euridice (Deborah Cachet)- Orfeo (Nicolas Achten, qui dirige et s’accompagne au théorbe), en y ajoutant Rossi, Merula, Sartorio et Falconiero.

Alarcon_portrait_oblique_250Le grand découvreur argentin (naguère découvert par Ambronay), Leonardo Garcia Alarcon nous emmène avec sa Cappella Mediterranea  et trois chanteuses (A.Reinhold, G.Bridelli, M.Flores) du côté de chez Cavalli, immense auteur d’opéras (dites 33 !) « explorateur sans égal des passions amoureuses ». Et si vous échappez ici à l’inc….(complétez l’adjectif convenable) Orphée aux Enfers d’Offenbach, vous pouvez en revanche  faire raconter à vos enfants le Voyage doté d’ happy end, grâce à J.P.Arnaud, le hautboïste fondateur-directeur de Carpe Diem, avec marionnettes, théâtre d’ombres et musiciens du Théâtre  sans Toit. Version dérisoire et déridante de la mythologie  par l’écrivain XVIIe Scarron,baroque-burlesque français ( qui fut le premier mari de Madamede Maintenon,ultérieure et gardienne de la vertu très catholique de son Louis XIV revenu aux  bénitiers ), un Typhoo  relooké par Arnaud Marzorati et sa trépidante Clique des Lunaisiens.

Selon Saint Marc, Alessandro Striggio, Nicola Haym

Revenons au plus sombre,en tout cas, sans (trop de) soleil : ce sont « chefs-d’œuvre mystérieux », longtemps remisés à l’arrière-plan. Ainsi, la surprise peut venir encore de…Johann-Sebastian Bach, dont vous n’ignorez pas qu’il écrivit aussi une Passion selon Saint Marc, patchwork du début des Thirtheen XVIIIe, (de 1731 à 1744), dont « la seule copie connue brûla » pendant la Guerre de Six ans (la 2nde mondiale, bien sûr), mais dont la réapparition du livret en  Russie a inspiré l’organiste F.Eichelberger puis le chef Israelien Itay Jedlin pour une version intégrale-reconstituée  de la partition « perdue », ici donnée par le très internationaliste Concert Etranger. Et aussi, êtes-vous certain que « les grandes pages chorales de Vivaldi étaient écrites pour voix féminines » ? Geoffroy Jourdain en tout cas le pense et le fait réaliser par les chanteuses  de ses Cris de Paris, rebaptisées  Orphelines des Ospedali (Hôpitaux) de Venise. Retour  à  Monteverdi  via un Striggio père du librettiste d’Orfeo (1607), qui fut aussi compositeur, notamment d’une « Messe à 40 voix indépendantes, d’un gigantisme et d’une sensualité inouïs »,  (tiens, comme celle plus connue de l’Anglais Tallis), qui « disparut mystérieusement pendant quatre siècles ».

C’est un autre grand redécouvreur, Hervé Niquet qui la confie à son Concert Spirituel, et lui adjoint d’autres  oeuvres de Monteverdi, Corteccia et Benevolo. Et puisqu’on parle librettistes, voici « dans l’ombre du géant Haendel », l’un de ses inspirateurs de récits opératiques, un  Nicola Francesco Haym, qui ne mérite certainement pas la mise à l’oubli, et dont certaines pièces instrumentales et arias s’entrelacent à celles de Georg-Friedrich (L’Allemand puis Italien et enfin Anglais…) grâce au travail de l’ensemble Aura Rilucente.

Les étoiles et le scintillement hivernal

4e catégorie retenue par Ambronay : « déclinaisons personnelles des artistes autour de Mythes et Mystères ». Les Surprises (L.N.Bestion de Camboulas) explorent le versant chrétien de méditation  sur vie et mort, à partir  du finalement mystérieux H.Biber, surprenant Allemand fin XVIIe (ses Sonates du Rosaire…), et d’autres contemporains ou successeurs de Biber, en y joignant la recherche du jeune F.Brennecke sur la notion de chaconne… Le 15e Quatuor de Schubert est-il mythique, en son ampleur de Winterreise dans le tremolo du froid glacial qui va vers l’inconnu ? Le Quatuor Terpsychordes  qui l’interprète lui adjoint en création mondiale un 4e  op.54, (« mythes et mystères »), de la compositrice française Florentine Mulsant. C’est rappeler la vocation permanente d’Ambronay : prolonger le Baroque jusqu’au-delà de ses frontières historiques ou géographiques. Ici donc F.Mulsant, et F.Brunnecke. »Au dessous des étoiles », les polyphonies et madrigaux du groupe Voces Suaves  (F.S.Pedrini) organisent la rencontre quelque part dans l’espace-temps  des métaphysiciens baroques ou renaissants (Vittoria, Gesualdo, Palestrina, Monteverdi) et des XXIe Thierry Pécou, Silvan Loher et Joanne Metcalf. Et revenons vers  le mystère du temps bi-polaire (baroque errant et classique canalisé) de Louis XIV, avec son compositeur de la Chapelle Royale, Henry du Mont, dont on ne jouait naguère qu’une Messe, et qui se révèle maintenant « inventeur du grand motet à la française, cette forme qu’il porte immédiatement à des sommets stupéfiants » : c’est le jeune et très lancé ensemble Correspondances (d’origine lyonnaise, via le CNSMD) qui  explore ce Mystérium, sous la direction de Sébastien Daucé, son chef fondateur.

Orient-Occident

L’intemporel  fado, porteur de la mélancolie lusitanienne de « saudade », surgit dans Mistérios de Lisboa (Duarte) ; dans Contar,Cantar, les polyphonies ibériques de la Seconda Pratica  (l’ensemble s’est donné un titre monteverdien)remontent à travers XVe,XVIe et XVIIe les chemins de la mémoire, pour interroger « la vérité fantasmée du passé »(musical et psychologique). Selon l’esprit d’autres Correspondances analogues à celles que reconstruit l’esprit de Jordi Savall, un trio baroque (luth de T.Dunford, clavecin de J.Rondeau)et oriental (percussions de K.Chemirani, « révélation de récentes  Victoires, donne vie à une toccata aux fragrances de jasmin,parsemée d’improvisations et de rythmes endiablés ». Et encore voici Aashenayi,(qui signifie en Persan : rencontre), en terre ottomane et séfarade du temps de Soliman  le Magnifique, par le Canticum Novum (Emmanuel Bardon)….

Ambronay ou Avignon ?

Ou sans rattachement trop catalogué aux thématiques (foin du tiroir à compartiments étanches, proclame tout le baroque d’hier et aujourd’hui !), mais baignant aussi en mythe et mystère : la Messe en si de J.S.Bach par le Collegium 1704 de Vaclav Luks, quatre cantates sacrées (BWV 4,153,156 et 159) avec le Banquet Céleste de Damien Guillon,  l’énigmatique King Arthur de Purcell relu par le si imaginatif Jean Tubéry (La Fenice, Vox Luminis), le Dixit Dominus de Vivaldi par le même Ghislieri Choir de G.Prandi qui honora le Dixit de Haendel, et insiste ici sur les œuvres sacrées de Galuppi,  et l’ancêtre toujours en fleurs polyphoniques des ZartsFlo (W.Christie pour les intime)s, ici dirigé par Paul Agnew, dans des Madrigaux de  Monteverdi.  Et puis ne pas oublier les anniversaires, tel  le 10e du label-disques d’Ambronay (plus de 50 titres et de 100.000 exemplaires vendus), le festival interne eeemerging (jeunes ensembles émergeants européens)qui persiste et signe en son engagement, les spectacles en résidence future proposés par l’Académie Européenne,  formules toniques du Chapiteau, les afters, les visites patrimoniales, les « mises en oreilles », conférences… Bref, tout un monde pas si lointain de Lyon et Ailleurs. Ou pour oser la formule-maison cependant laissée dans l’interrogatif : « Ambronay, Avignon de la musique baroque ? »…

Ambronay 2015 festival presentation classiquenews 2015Ambronay (01), 36e édition du Festival  Baroque. Du 11 septembre au 4 octobre 2015, quatre week-ends et leurs intervalles. Environ 30 concerts à Ambronay (Abbatiale, Tour des Archives, Chapiteau, Salle Monteverdi, Parc…), Ambérieu, Lagnieu, Jujurieux, Bourg-en-Bresse (01),Lyon. Renseignements, réservations : T.04 74 38 7404 ; www.ambronay.org

Compte rendu, opéra. Chorégies d’Orange. Giuseppe Verdi , Il Trovatore. Samedi 1er août 2015. ONF, chœurs et solistes, direction B. de Billy ; mise en scène, Ch.Roubaud

VERDI_402_Giuseppe-Verdi-9517249-1-402Verdi est sans doute le compositeur dominant (en nombre d’ouvrages représentés) l’histoire des Chorégies, et 2015 offre sous le Mur Romain une reprise du Trovatore, cet opéra dont le récit dramaturgique rend perplexe si la musique emporte d’enthousiasme. C’est justement la direction très subtile  de Bertrand de Billy qui mène le jeu, au-delà d’une mise en scène inventive-mais-sans-trop de Charles Roubaud, et permet à  Hui He, Roberto Alagna et Marie-Nicole Lemieux  d’exalter leur chant verdien.

 Mur et Limes d’hier et aujourd’hui

Ah le Mur d’Orange ! (Et celui-là ne « repousse » pas, suivez mon regard vers les antiques « limes » type Hadrien ou Muraille de Chine , sans oublier les modernes suréquipés-flingueurs, style Berlin-89, filtre-hispanique d’Etats Unis, et collier de perles-israéliennes  en terre de Palestine)… Ah les fins d’après-midi incertains, où malgré la météo locale si sophistiquée on craint jusqu’au dernier moment quelque orage  qui n’ait un remords, à moins que ce fou de mistral ne se lève car longtemps il n’a de (bonne) heure pour s’aller coucher… !  En cette soirée du 1er d’août, la canicule ayant fait courte relâche, c’était  idéal : pas de nuit torride, plus de peur d’averse attardée, juste un soupçon de brise fraîche (et en observant bien les bases du podium, on y pouvait  saluer  le courage des deux  jeunes femmes en situation de suppliantes antiques qui, du bras droit ou gauche douloureusement  tendu, tenaient chaque page tournée par le dieu-chef), en somme le meilleur  d’une soirée Chorégies.

Anthropologie du spectacle d’opéra 

Il est vrai aussi  que dans la conque des gradins adossée à la colline on se sent aggloméré d’esprit sinon de corps à un public de huit mille âmes (comme on dit), et donc parfois un peu emprisonné par la spontanéité souvent intempestive de certains  spectateurs d’opéra qui, parmi la nébuleuse Mélomane, mériteraient  une étude anthropologique très particulière. Je me souviens qu’à l’orée des années 70, quand à Lyon Louis Erlo voulait imposer (tenace,  il y arriva) son éthique d’Opéra Nouveau (donc le XXe mais aussi le Baroque dans tous leurs états), ce moderniste architecte de(s)Lumières raillait le lobby d’une « Clientèle du souvenir » qui lui menait la vie dure  en Triple Alliance avec les Fan-clubs wagnériens  et  les Addictés du contre-ut. Et des T.(roubles) O.(bsessionnels) C.(ompulsifs), dieux savent que cela  subsiste dans les Maisons d’Opéra fermées ou à ciel ouvert. Une part du public –d’ailleurs peu intéressée par tout autre art que « lyrique »,  sacrifie…parfois  la continuité d’une pensée musicienne  au déversoir de l’enthousiasme (ou son contraire), air par air, performance vocale par exploit calibré, comparaison mécaniste par échelle routinière des valeurs… Telle vocalise imparfaite ou simplement laborieuse peut y entrainer  protestation borderline grossière, telle interprétation techniquement adéquate mais sans rayonnement scénique susciter la tempête des bravos, ainsi qu’on le vécut ici à propos de Roberto Alagna et de George Petean.

Présence d’un démiurge musicien                      .

Alagna Roberto-Alagna-350Mais revenons aux faits, justement d’après une conception  dramaturgique plus complexe, telle que  celle dont nous avions indiqué la lecture  dans l’article d’Alberto Savinio. Il est exact et déterminant que la trame du récit-livret, fort bourrée d’invraisemblances et tarabiscotée,  tient comme support d’un parcours où le mélodrame se nourrit d’une  rhétorique exaltée des passions amoureuses, « patriotiques »,guerrières, familiales. Et peut tout emporter dans son torrent, pourvu qu’une paradoxale unité y impose sa loi du visible et de l’audible. On songe donc d’abord à celle-là pour juger de la beauté d’ensemble. Ici pourtant, c’est celle-ci  qui prime, enveloppe et ne quitte plus. Grâces en soient rendues à celui qui se fait démiurge sans tonitruer ou gesticuler, émeut sans larmoyer. Bertrand de Billy a un sens magnifique des volumes sonores, des grandes lignes qui armaturent un discours tantôt héroïque,  tantôt attendri  jusqu’au plus profond, voire inattendu, de l’intime. Il rejoint ainsi – mais a-t-il lu ces textes du grand  Savinio ?- les intentions prêtées à Verdi devant le livret réellement lyrique de Cammarano, adaptateur de l’Espagnol  Guttierez : « moins livret d’opéra que texte d’oratorio, ce qui a permis au compositeur de créer une libre succession de tableaux sonores… Verdi, toujours avare de polyphonie, est particulièrement économe de notes, il faut le traiter avec la même délicatesse, la même prudence qu’une statue exhumée dans des fouilles. »

Mélodies de timbres

En effet,  Bertrand de Billy conduit le bel et  délicat Orchestre National de France selon la maxime novalisienne, « le chemin mystérieux mène à l’intérieur » : non qu’il néglige les « scènes musicales d’action », voire de tumulte   constituant la part qui dans cet opéra de mouvement demeure « premier »(et plus évident) « moteur ». Mais on sent que l’attirent encore davantage ces moments précieux (acte I, sc.2, 3 ; acte II, instants de la 4 ; acte III, moments de la sc.4 ; acte IV, sc.1), où une esthétique de l’attente, de la suspension du temps (les choeurs de religieuses et de moines) puis  de la menace dévoilent  une poésie (du) nocturne. Et où on croit entendre surgir le pré-écho d’une « mélodie de timbres » (ah les magnifiques sonorités des bois, les murmures des cordes !) qui eussent pu faire dire à Schoenberg : Verdi  le progressiste ! Il en va de même dans ce qui est bien mieux qu’un accompagnement instrumental des airs et des ensembles, une manière pour les solistes vocaux d’approfondir leur rôle, et d’en ourler l’ombre projetée par la lumière et la violence mêmes.

Naturalisme, poésie et rantanplan

On ne voit  pas de contradiction trop  fondamentale entre cette vision où le mystère ne s’absente pas et ce qui est donné à voir par la mise en scène de Charles Roubaud,  assez  efficacement partagée entre l’évocation d’hier et les ouvertures sur un proche d’aujourd’hui, l’action collective et le repliement plus économe sur duos, trios et quatuors où rayonnent  d’abord les vocalités affrontées. Ainsi lui sait-on gré de « concentrer » le 4e  Acte dans un quasi-huis clos de prison, sans les débordements de châtiments et punitions  qui sont seulement suggérés « derrière les portes », et en se servant d’une façon plus générale de « la matière noire » en fond de scène, à l‘aide minimaliste du plan diagonal très ombreux, quitte à « autoriser » en contrepoint fugitif de la musique  une frémissante vidéo d’arbres dans le vent (Camille Lebourges). Côté naturaliste, on pouvait d’emblée tout craindre, avec l’installation préparatoire d’une chambrée où les gardes du palais d’Alifiera  font bataille de polochons  et déambulent en « marcel » (« sous » le mystérieux roulement de timbales de l’ouverture !). D’ autres scènes plus proprement rantanplan  qui suivront (avec, dit Savinio, « certains roulements inutiles de timbales, certaines harmonies misérables, certains unissons de fer blanc ») appellent l’irrésistible formule de Clémenceau : « la musique  militaire est à la musique ce que la justice militaire est à la justice »…

Les guerres civiles

Jusque dans l’habillement, on croit comprendre  que C.Roubaud a voulu chercher des « correspondances » d’Histoire entre XVe et XXe, via l’évocation probable du temps de la Guerre Civile : mais outre que les casquettes plates et les calots ont été employés – si on regarde les photographies d’époque -  aussi bien chez les républicains que dans le camp franquiste, il faudrait que cela repose sur une interprétation moins improbable  du « conflit de succession à la couronne d’Aragon » : des « pré-fascistes » figurés par les troupes de la famille de Luna et des « plus sympathiques », soutiens du « Comte d’Urgel », intégrant des partisans bohémiens (alias tziganes), faction de  « rebelles » à la tête de laquelle  Manrico semble avoir été (ou s’être) placé. Comprenne qui  pourra s’y retrouver en cette (fausse ?) bonne idée de modernisation, que d’ailleurs je force peut-être sans autorisation, faute d’explication sur  les intentions portées par le livre-programme ! En tout cas, le meilleur d’une mise en scène réaliste et bien vivante se donne à voir dans les montagnes de Biscaye, grâce à un cortège bohémien haut en couleurs et fort bien joué-chanté-dansé (l’enfant au premier plan) par les trois Chœurs d’Avignon, Nice et Toulon.

Un Bohème romantique et son rival de caserne

Tiens, le seul interprète qui échappe à cette remise en costumes « historique» décalée, c’est le Trouvère, qui avec sa chemise ouverte paraît plutôt sorti d’une Bohème… romantique. Roberto Alagna a gardé sa triomphante jeunesse, vaillante dans les décisions et les réalisations du combat individuel ou collectif,  «préparé » subtilement de l’espace extérieur,  mais si ardent  avec  la belle Leonora,  et d’une tendresse bouleversante avec sa  « mère » Azucena. L’engagement scénique et vocal est superbe, on y  prend des risques (dont parfois un éclat virtuose- dont Verdi aurait dû se dispenser !- fait…heureusement les frais ) pour imposer la noble image d’un chanteur-et-acteur jamais lassé ou guidé par la routine, en somme un Gérard Philipe du lyrique. Et le contraste est ravageur avec le rival Luna (George Petean), dont certes on ne  contestera pas  la compétence musicale (nous ne disons pas forcément: musicienne), mais qui au début ressemble à un scrogneugneu de ligne Maginot pour se mettre ensuite à évoquer tout bonnement celui que le surréaliste G.Limbour nommait  « le cruel satrape fessu », alias Francisco Franco. Histoire de se faire mieux détester ? Et dire que la bio nous évoque sans rire les débuts de cet artiste roumain en …Don Giovanni, mille e tre volte impossibile identificazione (à moins qu’il n’ait muté depuis vingt ans !)…

L’irrémédiablement seul des héros verdiens

Une telle erreur de casting (puis de travail sur le terrain) a évidemment le « mérite » de faire rejaillir les protagonistes de la tragédie, non seulement donc Manrico mais avant tout l’obscur et frénétique objet du désir « lunesque », une Leonora, figure de la pureté aimante jusqu’au sacrifice  au début masqué en  trahison. Hui He, peut-être initialement  un peu réservée – mais qui n’aurait crainte et tremblement  à ses débuts devant le Mur ? -, épanouit ensuite une grande vision du rôle, elle vraiment musicienne, et entrant sans vanité virtuose – au contraire, une humilité supérieure -  dans ce que l’excellent « prière d’insérer » du programme confié à Roselyne Bachelot nomme « l’irrémédiablement seul »  des héros verdiens, leur confrontation  aussi  avec  « l’atmosphère nocturne et maléfique, où tourments et passions résonnent en nous avec  une force étrange ». La part d’ombre, elle, affleure et en quelque sorte  s’épanouit dans le tragique – voix grave, éclats de fureur, sentiment rendu lisible du destin – dont  Marie-Nicole Lemieux conduit avec  admirable rigueur mais abandon à cette injustice qu’écrivent les « méchants » sous la dictée de Là-Haut.

On y ajoute les interventions fort justes  des interprètes « adjoints » au récit (Ludivine Gombert, Nicolas Testé, Julien Dran, Bernard Imbert), et on amasse la mémoire d’une soirée  certes sans « révolution » scénique, mais dont le « chant général » invite à l’approfondissement  pour mieux rejaillir, comme écrit Savinio, « en affectueuse apothéose, vers la poésie extraordinaire d’un tel opéra ».

Chorégies  d’Orange. Giuseppe Verdi (1831-1901), Il Trovatore. Samedi  1er août  2011. Orchestre National  de France, Chœurs, solistes sous la direction de Bertrand de Billy. Mise en scène de Charles Roubaud.

Ardèche (07). 17ème Festival Cordes en Ballade, 2-14 juillet 2015

Ardèche (07). Festival des Cordes en Ballade, du 2 au 14 juillet 2015. 17e édition de ce festival « itinérant » sur un département aux portes du domaine méditerranéen. En 2015, le thème revient à l’Europe Centrale, exaltant le rôle « alla zingarese » de musiciens interprètes et  compositeurs qui inspirèrent et inspirent tant d’œuvres et d’actions depuis plusieurs siècles. Hommage tout particulier, en ces deux semaines, est rendu au grand Hongrois Giorgy Kurtag.

 

 

Un fleuve…

cordes-en-ballade-2015-ardecheLe Rhône-fleuve-dieu, c’est bien connu  dans l’hexagone, et ça finit par rejoindre la Mère Méditerranée, avec 800 petits  kilomètres de parcours. Mais le Danube ? Quelle  drôle  d’idée, ne partant même pas de la citadelle glaciaire alpine comme son collègue, d’aller se jeter dans la Mer Noire, 2.850 kms. plus à l’est. ! Qui plus est, après avoir traversé quatre pays(Allemagne, Autriche, Hongrie, Roumanie), tandis que son rival n’est qu’helvético-français. Allez, mélomanes, ce sera tout pour les révisions-rattrapage de juillet, et on le rappelle  parce que les Cordes ardéchoises se balladent cet été non vers la Méditerranée, voire comme en 2014 en traversant l’Atlantique vers l’Amérique Latine, mais en Europe Centrale et Orientale.

 

 

…et un train

Encore que l’édito ne parle pas navigation fluviale, mais rythme lancinant-ferroviaire d’Orient-Express, train Paris-Vienne-Constantinople  lancé sur les interminables rails en 1883 (tiens, l’année de Wagner Mort à Venise) et demeuré mythique aussi à cause des écrivains qui l’empruntèrent, Tolstoï, Hemingway, Kessel, Agatha Christie (un certain « Crime de l’O.E. »), et  aussi pour le retour – 1938- vers une mort à Londres dérobée à l’œil cruel des Nazis, Freud guidé par son Antigone de fille, Anna…

 

 

Les Messages de Gyorgy Kurtag

Cordes en ballade propose donc « des paysages musicaux fabuleux, dans le cadre d’une édition métissée, à la rencontre des esthétiques, des histoires et des imaginaires de l’ Europe Centrale. C’est  le sens de cet Alla Zingarese choisi pour intituler le périple de 2015 :une pièce écrite par Brahms dans le style tzigane introduit Dvorak, Bartok, et des musiques classiques, populaires,folkloriques, klezmar, tziganes. » Symbole des écritures contemporaines auxquelles le Quatuor Debussy est si attaché, l’édition  est sous le signe de l’immense  Gyorgy Kurtag, digne successeur en son pays de Bela Bartok. Immense par l’inspiration, et pourtant, en adepte de la pensée webernienne, capable de concentrer ses intuitions dans les petites formes : en témoignent dans ses œuvres de musique de chambre, les Microludes, les Jatékok (petits miroirs-jeux  pour les enfants), ou même réunis en cycle, les courts poèmes-Messages  de feu Demoiselle Troussova. Mais cette écriture peut  aussi s’imprégner de ce qui inspira si  constamment Bartok et Kodaly, le folklore et le chant de cette mosaïque qui a nom Europe Centrale…

Le Quatuor Debussy avait reçu des conseils de G.Kurtag, au CNSM de Lyon : ils vont donc pouvoir transmettre des…Messages de ce maitre humaniste, qui est au programme de quatre concerts : des Jelek pour violon puis alto(dans le cadre des Festins de Brahms), des hommages en quatuor au Renaissant Jacob Obrecht et au fondateur du Quatuor Lassalle, Walter Lewin, « les mystérieux Aus der Ferne »(le Lointain cher à l’imaginaire romantique, un Officium Breve dédié à Webern et au Hongrois Andreae Szervansky.

 

 

Le Prince Lakatos

Vous avez dit : tzigane ? Ce peuple libre aurait-il sinon dieu, du moins maître, que le dossier de presse l’appelle « prince des tziganes » ? Mais la dénomination est esthétique, bien sûr, pour un Roby Lakatos, « démon  du violon,rare type de musicien universel, et d’ailleurs issu (né en 1965) d’une légendaire lignée de violonistes tziganes remontant à Janos Bihari.Dès l’âge de 9 ans, il a été « violoniste  dans  un ensemble gitan, puis est « entré en classique » au Conservatoire Bartok de Budapest, et là bientôt 1er Prix de violon classique. Ensuite fondateur  d’un groupe qui fera  le  tour du monde,il joue aussi bien avec Herbie Hancok ou Quincy Jones que Maxim Vengerov, et Yehudi Menahim l’a constamment  admiré…Dans la cour d’Aubenas, le voici  en dialogue avec les Debussy et l’Orchestre Nouveaux Talents SPEDIDAM (Dvorak, Monti, Bock), puis il s’élance avec son Ensemble  R.L., pour une carte blanche en sa « Passion », tzigane et classique, avec l’appui du cymabalum, « instrument emblématique de l’édition 2015 ».

 

 

Klezmer , cymbalum et violon

Autre élément du patrimoine d’Europe Centrale, le « klezmer, genre musical des juifs, marqué par l’expression des joies et peines pourles juifs ashkenazes, et qui faillit être  anéanti par les nazis mais survit grâce à ceux qui purent s’exiler aux Etats Unis », est l’objet d’un renouveau dont le clarinettiste Yom, qui a uni son art klezmer au rock et aux musiques électroniques.Ici « le thème du retour est omniprésent, en compagnie, comme au concert de la veille, de Iurie Morar, immense virtuose du cymbalum,  l’instrument cher au cœur des Hongrois et une Europe Centrale qui l’a nommé « le piano tzigane ». L’ouverture du Festival, à Viviers, aura uni le si poétique quintette avec clarinette (P.Messina) et des danses hongroises  de Brahms à Liszt rhapsodiant (et arrangé pour cymbalum) et P.de Sarasate(la violoniste Sarah Nemtanu, « doublure » musicale de Mélanie Laurent, dans « Le Concert, très grande représentante des jeunes générations).. « Re-festins » brahmsiens en musique de chambre  et un écho « kurtagien »(les Debussy et le pianiste V.Mardirossian, puis le message  énigmatique et joyeux de l’inclassable, pluri-interprète et même magicien Yanowski avec sa « Passe  Interdite ».

 

 

L’enfer de Terezin

Les Debussy sembleront revenir  à du romantisme « classique » dans le 8e Quatuor beethovenien (op.59 n°2) et l’op.51 n° 1 de Brahms, tout en se tournant  comme à leur habitude vers les écritures contemporaines, un Psaume 90 écrit en écho de la prière juive du Kaddish par Pascal Amoyel. Leurs amis – même génération – du Quatuor Danel exploreront  eux aussi Brahms, mais aussi Dvorak, Smetana et Bartok. L’œuvre de Pascal Amoyel revient avec son Kaddish, composé à la mémoire des enfants victimes de la barbarie nazie qui installa en Autriche le camp de Terezin, pseudo-vitrine d’un emprisonnement « plus humain » des opposants et des Juifs (la Croix Rouge suisse s’y laissa berner lors d’un passage d’ailleurs plutôt complaisant), en réalité antichambre de la mort dans les camps d’extermination comme Auschwitz. Quelques musiciens échappèrent à l’enfer, le chef d’orchestre Karel Ancerl, ou le compositeur tchèque Frantisek Domazlicky dont les Huit Chants affirment « la volonté inébranlable de vivre après l’horreur ». Dans la suite de ce concert émouvant, le grand aîné et ami violoniste Patrice Fontanarosa se tourne vers les Danses de Brahms et Bartok.

 

 

Les si jeunes quatuors

Du côté de la jeunesse qui monte, on connait les actives idées « debussystes », dont la session ardéchoise est pour une large part consacrée au travail des nouveaux musiciens sur le terrain, ce qui se réalise en stages, classes de maîtres et rencontres. La parole en concert est donnée à des éléments parmi les plus prometteurs ou déjà entrés dans la voie professionnelle. Ainsi pour le concert  en la magnifique église romane de Mélas(Le Teil) : les Arethusa, formés au CNSMD de Lyon, se sont donné comme référence mythologique la fontaine qu’était devenue la nymphe Aréthuse pour échapper au dieu qui la convoitait. Leur imaginaire musical les emmène vers le 1er desQuatuors Milanais de Mozart, vers  Brahms (op.51/1) et vers une « tendre Elégie » du si raffiné compositeur français Philippe Hersant. Les Madera, Bruxellois conseillés par le Quatuor Danel, et actifs depuis l’année dernière, rendent hommage dans le site austère de la Commanderie de Jalès à Haydn, Dvorak et  au Kurtag de « W.Levin 85 » et « Jacob Obrecht ». Leurs compatriotes de Adrasta (2013) vont en montagne (« Antraigues-Jean Ferrat ») pour un similaire Haydn-Dvorak, et envoient « Aus der Ferne » les signaux de Kurtag, et l’écho leur renvoie – les Nostos, non moins Belges – un Haydn et Mendelssohn, et le Kurtag d’Officium Breve, au terme du parcours fluvial de l’Ardèche (Saint Marcel).

 

 

Itinérance et réflexion sur le pas si bel aujourd‘hui

On n’oubliera pas d’autres particularités de ce Festival en itinérance : un ancrage  sur le territoire ardéchois – très diversifié : montagne, garrigues, vallées -, un appui sur le patrimoine –art roman, gothique, classico-baroque -, des marches et visites guidées , une convivialité qui touche tous les âges, une dimension humaine et sociale – partenariat engagé avec Cultures du Cœur pour l’accès aux concerts des plus démunis -, une aide  musicale avec présentations  et « clés d’écoute » et rencontres avec interprètes et créateurs… Les partenaires publics apportent une « aide logistique et financière sans laquelle le Festival ne pourrait avoir lieu : Région Rhône-Alpes, Conseil Général  de l’Ardèche, Compagnie Nationale du Rhône, communes accueillantes »… ce qui en cette époque de resserrage des crédits est d’une importance matérielle et humaine certaine.

Et tout cela permet de réfléchir sur ce qu’en Europe Centrale (et en Europe tout court) le risque d’oublier l’apport de ces « peuple(s) errant(s), nomades, gens de voyage, apatrides, inassimilables, identitaires insaisissables qui eurent noms Juifs, Tziganes , Manouches ou  Roms » aux cultures si sédentaires qui voulurent  -qui voudraient ? – les rayer de vie commune et d’humanité…

 

 

 

cordes-en-ballade-2015-ardecheFestival des Cordes en Ballade , Ardèche 07. Du 2 au 14 juillet 2015.Treize concerts, animations, rencontres, visites, stage Académie d’été… Renseignements et réservations. Téléphone : 04 72 48 04 65, 06 28 34 72 19 ; www.cordesenballade.com

 

Festival des Chorégies d’Orange (84). Carmen, Il Trovatore, concerts. Du 7 juillet au 4 août 2015

theatreOrange-aOrange.Chorégies. Carmen, Il Trovatore, concerts. Du 7 juillet au 4 août 2015. Un scandale absolu ? Carmen causa-t-elle un scandale analogue à celui de Pelléas (Debussy) puis du Sacre (Stravinsky) et de Déserts (Varèse) ? On aimerait le penser, pour que nous fussions pleinement … scandalisés par la sotte incompréhension des publics, et puisque comme le disait un polémiste du XXe, « la colère des imbéciles remplit le monde ». Tout était réuni en cet opéra-« comique », – et on ne relit pas sans sourire amertumé le sous-titre de « classement » à travers lequel ce chef-d’œuvre de la tragédie lyrique fut en son temps catalogué !- pour susciter le plus violent des refus, à commencer par l’ histoire racontée et son « héroïne »-repoussoir pour une société avide de conventions et de respectabilité.

Musique cochinchinoise
Et certes une partie de la critique se surpassa dans l’invective, comme nous le rappelle le musicologue Hervé Lacombe en citant un article d’Oscar Commettant dans le Siècle du 8 mars 1875 : « Peste soit de ces femelles vomies par l’enfer, et quel singulier opéra-comique que ce dévergondage castillan ! …Délire de tortillements provocateurs, de hurlements amoureux, de dans es de Saint-Guy graveleuses plus encore que voluptueuses… Cette Carmen est littéralement et absolument enragée. Il faudrait pour le bon ordre social la bâillonner et mettre un terme à ses coups de hanche effrénés, en l’enfermant dans une camisole de force après l’avoir rafraîchie d’un pot à eau versé sur sa tête. » Ou d’un magistral jugement esthétique qui mérite que le nom de son auteur, Camille du Locle (co-directeur de l’Opéra Comique), passe à la postérité : « C’est de la musique cochinchinoise, on n’y comprend rien. »

Doublement immigrée
Mais au fait, qui donc là était en cause ? Le musicien capable d’illustrer « le dévergondage castillan, le délire et les hurlements amoureux » de la demoiselle forcenée, l’écrivain qui avait fourni aux librettistes une histoire terrifiante ? On dirait a priori que Prosper Mérimée, le « nouvelliste » demeurait le plus coupable. Pourtant en 1875, il était en quelque sorte « mort en odeur de sainteté », (1870), ayant effacé par ses fonctions officielles (Les Monuments Historiques, ou comme on dirait aujourd’hui, le Patrimoine) au service d’une Monarchie de Juillet et surtout d’un Second Empire qu’il admirait comme remparts contre la Subversion sociale, la scélératesse de sa Carmen (d’ailleurs écrite en 1845). Carmen, cette double immigrée : gitane, donc déjà en situation plus ou moins régulière pour « son pays d’origine », l’Espagne, et devenue pour les Français lecteurs de la nouvelle l’exotique et volcanique rebelle qui mène les hommes à leur perte, choisissant un représentant de l’Ordre (le subalterne Don José) comme instrument du destin pour vivre… sa triade « l’amour-la liberté-la mort ».

Foutriquet le Fusilleur
Cinq ans après la mort de l’auteur, la France profonde, qui choisit quasiment par surprise la République (l’amendement Wallon, voté par une voix de majorité !), est encore sous le coup du séisme idéologique et politique de la Commune, impitoyablement réprimée dans le sang devant l’œil goguenard des Prussiens occupants, liquidée par les troupes de Monsieur Thiers, alias le Fusilleur, alias Foutriquet. Symboliquement considérée comme inspiratrice des pétroleuses( les femmes accusées par la Répression Versaillaise d’avoir mis le feu aux bâtiments en réalité incendiés dans les combats au centre de Paris, pendant « la Semaine Sanglante »), Louise Michel vient d’être déportée en Nouvelle Calédonie, d’où cette féministe et révolutionnaire ne reviendra qu’en 1880…

Le théâtre des entrevues de mariage
bizet georgesEn tout cas, si la Carmen de Mérimée a déjà connu son absolution , et même si « le plus âgé des directeurs de l’Opéra-Comique s’effraie de voir sur sa scène : «  ce milieu de voleurs, de bohémiennes, de cigarières arrivant au théâtre des familles qui organisent là des entrevues de mariage – cinq ou six loges louées pour ces entrevues –, non c’est impossible ! », des concessions sur l’histoire et certains personnages, la bonne réputation des librettistes Meilhac et Halévy emportèrent « le marché » en faveur de ce Georges Bizet dont la lyrique Djamileh avait eu un vif succès. « Prima la musica, e poi le parole », le rassurant adage devait « couvrir par son bruit harmonieux » les messages de la gitane révoltée… « Malheureusement », le génie de Bizet – se servant de l’alternance des parties dialoguées et du socle musical – transcende aussitôt les petits arrangements qu’on pouvait espérer d’un compositeur a priori non « révolutionnaire », en tout cas sans idéologie reconnaissable, et porte à l’incandescence l’histoire et la personne de Carmen, femme libre.
Tout comme Mozart était « fait » pour créer avant tout Don Giovanni, Beethoven Fidelio, Berg Wozzeck, Bizet « reste Carmen », pour une éternité qui lui rend presque aussitôt justice et fera de Carmen l’opéra français le plus joué au monde (selon le livre Guinness des Records). Sa mort cruellement précoce (37 ans !), qui suit de quelques mois la venue au monde du chef d’œuvre, contribue à « sanctuariser » l’opéra dans l’histoire musicale…

Nietzsche désaddicté
Et aussi à en faire un symbole d’ « art français » – clarté-cruauté racinienne du discours, vérité naturaliste et tragique de ce qui est montré – contre « l’autre côté du Rhin », englué dans son brouillard métaphysique… On pense évidemment à Nietzsche « désaddicté » de son Wagner, et allant chercher dans la lumière méditerranéenne des Cimarosa ou Rossini, mais surtout celle de Carmen, une vérité supérieure, « la profondeur du Midi » : « Je viens d’entendre quatre fois Carmen, écrit-il en janvier 1888 à son ami Peter Gast, c’est comme si je m’étais baigné dans un élément plus naturel. »(Et suit la demi-phrase désormais chère à tout écho » vendeur » de comm culturelle : « la vie sans musique n’est qu’une erreur (, une besogne éreintante, un exil) ».

La poésie dans la vie
Mais au XXe, on ira surtout du côté de chez Alberto Savinio – peintre comme son frère Giorgio de Chirico, compositeur, critique et littérateur – des clés pour mieux saisir la grandeur de Bizet : « Le secret de Carmen tient peut-être à ce qu’elle est si proche de nous et en même temps si lointaine, sincère et directe, en même temps si retorse et chargée de fatum (destin). Je ne vois pas d’autre exemple, même chez les Grecs, de ce fatum dans le « trio des cartes ». Avec autant de grâce mélancolique les pleurs de l’air, de la lumière, de la vie qui devra continuer que le thème du 4e acte par lequel Frasquita et Mercédès murmurent leurs funèbres mises en garde…On a tant parlé de la rédemption dans les finales de Dostoievski : et de la rédemption du finale de Carmen, qui a jamais parlé ? » Et de citer les trois « rapprocheurs » qui ont amené au XIXe « la poésie dans la vie : Baudelaire, Manet, Bizet… ».

Sous le Haut Mur
Alors, comment faire passer sous le Haut Mur cette modernité, ce climat d’intuition, cette passion violente, ce mouvement perpétuel d’aventures, et les huis clos tragiques ? C’est Louis Désiré – « costumier et scénographe » – qui a en charge la mise en espace de cette Carmen dont ne peut savoir si elle jouera la rupture avec la tradition, y compris « orangienne » ; ce spécialiste de l’opéra XIXe (Werther de Massenet lui est cher…) a déjà ici fait décors et costumes pour Rigoletto. Le chef finlandais Mikko Franck – évidemment hyper-spécialiste de Sibelius, et aussi de son compatriote Rautavaara – est un habitué de «  sous le mur » – Tosca en 2010, Vaisseau Fantôme en 2013 -, et c’est un mois après son Trouvère orangeais avec le « Philhar » de Radio-France qu’il en prend la succession de Myung-Whun-Chung à la direction musicale…Kate Aldrich arrive ici en Carmen, de même que Kyle Ketelsen en Escamillo, et très spectaculairement Jonas Kaufman incarne Don José, Inva Mula étant la douce Micaela.

Au cœur de la Trilogie
11 ans après Nabucco, 6 après Macbeth, 2 après Rigoletto. Et encore, pour ceux qui aiment le chiffrage dans la vie : 2 ans après la mort de la mère, 15 après celle de Margherita l’épouse, 5 après le début de la vie commune avec la cantatrice Giuseppina Strepponi… Ainsi va Giuseppe Verdi en 1853 (il a 40 ans), au cœur d’une Trilogie qui marque son évolution et l’histoire de l’opéra italien : avec Rigoletto, Traviata et Le Trouvère, c’est, écrit P.Favre-Tissot, « le fruit d’un cheminement progressif, un point d’équilibre atteint dans une quête de la perfection au terme d’une évolution réfléchie et non comme un miracle artistique spontané. » Adaptation de Victor Hugo (Le Roi s’amuse) pour Rigoletto, d’Alexandre Dumas fils (La Dame aux Camelias) pour Traviata : deux origines très « pro », comme on dirait aujourd’hui, et du beau travail. Mais pour le Trouvère, on peut avoir oublié la pièce théâtrale espagnole, El Trovador, et surtout son auteur, A.G.Gutierrez.

Rocambolesque ?
Etant admis qu’on n’est nullement ici dans l’historique, fût-il très transposé – Don Carlos, Un bal Masqué – , il est pourtant rare qu’un livret propose un tel cocktail d’invraisemblance et de complication. Certes, le genre « croix de ma mère » – comme on le disait pour symboliser les artifices lacrymaux du mélo – a largement sévi en cette période pour alimenter les « scenars » à coups de théâtre, objets-colifichets symboliques et autres attrape-badauds du feuilleton lyrique. Et comme avait concédé le bon Boileau, héraut du XVIIe français classique en terre encore baroque, « le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable ». C’était aussi en France le temps où le roman-feuilleton s’inventait une légitimité, d’Eugène Sue et ses Mystères de Paris à Ponson du Terrail à qui on attribue l’introuvable « elle avait les mains froides comme celles d’un serpent » et dont le Rocambole s’est  adjectivé. (La littérature « industrielle » du XIXe a bien eu sa descendance au XXe chez Guy des Cars ou Maurice Dekobra, et de nos jours dans le binôme des jumeaux-rivaux Musso-Lévy…).

Une nuit à l’opéra
Giuseppe VerdiPour Il Trovatore, une gitane (encore ) et sorcière brûlée vive, sa fille Azucena qui l’aurait vengée en faisant disparaître l’un des fils du comte de Luna, la princesse d’Aragon Léonora qui devient folle d’amour d’un Trouvère, Manrico, alors que le fils du comte de Luna… « et ce qui s’en suivit », ainsi qu’on le lit dans certains sous-titres de romans populaires. A vous, spectateur, de jouer – slalomer ?- entre les péripéties toutes plus troublantes et inattendues les unes que les autres.(P.Favre-Tissot note que « le caractère rocambolesque de l’intrigue poussa les Marx Brothers à choisir Il Trovatore pour leur désopilant film Une nuit à l’opéra « !). Mais surtout de vous relier à une musique dont nul ne semble contester la force émotive – la première elle-même fut un triomphe, à la différence d’une Traviata incomprise car porteuse de scandale social, comme sa « descendante » …Carmen -, et le tourbillon des affects. « Une des musiques les plus étincelantes nées de la plume de Verdi, dit encore P.Favre-Tissot. Ce torrent sonore continu, charriant impétueusement les passions romantiques, emporte tout sur son passage. Le traditionalisme des formes rassure le public (pour) un sujet que Verdi a qualifié de sauvage. Et à un orchestre plus élémentaire répond une écriture vocale paroxystique. »

Les chants sont des cerfs-volants solitaires
Echo contemporain de ce que notre Alberto Savinio écrivait dans une de ses critiques  : «  Il Trovatore, c’est le chef-d’œuvre de Verdi. Dans aucun autre de ses opéras, l’inspiration n’est aussi élevée. Aucun autre ne peut se vanter de posséder des chants aussi solitaires, purs, verticaux…Chants d’une espèce singulière, qui ouvrent une fenêtre soudaine, par laquelle l’âme prend son envol violemment et en même temps très doucement, dans la liberté infinie des cieux. Chants qui sont des cerfs-volants solitaires, dans un étrange calme, dans un ciel sans vent, montant tout droit dans la nuit infinie… » L’inspiration du poète Savinio semble ici appeler non le lieu clos d’une « maison d’opéra » mais bien le « ciel ouvert » sous les étoiles. Charles Roubaud – un familier d’Orange – devra trouver le mélange d’ardeur et de lyrisme, de surprises théâtrales et « cheminements » sous le Mur pour le chef-d’œuvre aux paradoxes. C’est au chef français – et quasi-autrichien, tant une partie de sa carrière a été viennoise – Bertrand de Billy qu’il convient de porter à incandescence l’Orchestre National de France, des chœurs « français-méditerranéens », et des solistes à prestige : retour attendu de Roberto Alagna ( Manrico) et de Marie-Nicole Lemieux–(Azucena) -, arrivée de Hui He (Leonora) et George Petean (Conte de Luna).

Lyrique et symphonique
argerich_alix_Laveau_emi_pianoEt puis les Chorégies ne seraient pas tout à fait elles-mêmes si on n’ajoutait pas aux « deux-fois-deux opéras » l’accompagnement des concerts lyriques et symphoniques. Cela permet aussi à certains orchestres de faire leurs premières armes dans l’immense acoustique du Théâtre Romain, ainsi pour le National de Lyon qui « débute » ici tout comme un chef (pour lui invité), Enrique Mazzola, une soprano, la Russe Ekaterina Siurina, en duo avec le plus habitué ténor Joseph Calleja : airs extraits pour l’essentiel du trésor lyrique italien XIXe. Le Philhar de Radio-France connaît bien Orange, où il a aussi joué avec Myung Whun Chung : mais deux « petits nouveaux » solistes du clavier, Martha Argerich et Nicholas Angelich, dans Poulenc, à côté de la grandiose « Avec orgue » de Saint-Saëns (3e Symphonie, Christophe Henry).Enfin, en même temps que Trovatore, l’O.N.F. et Bertrand de Billy explorent la 9e de Dvorak et le Concerto en sol de Ravel (avec Cédric Tiberghien).

Festival des Chorégies d’Orange (84). Du 7 juillet au 4 août 2015. Georges Bizet (1838-1875), Carmen : mercredi 8, samedi 11, mardi 14 juillet , 21h45 ; Giuseppe Verdi (1813-1901), Il Trovatore : samedi 1er août, mardi 4 août, 21h30. Mardi 7, 21h45, Concert lyrique ; vendredi 10, 21h45, concert symphonique ; lundi 3, 21h30, concert symphonique. Information et réservation : T. 04 90 34 24 24 ; www.choregies.fr

LYON. Festival de La Tour Passagère, du 15 juin au 15 juillet 2015 : musique et théâtre sous le signe du baroque

LYON. Festival de La Tour Passagère, du 15 juin au 15 juillet 2015 : musique et théâtre sous le signe du baroque. Une tour en bois, et passagère, pour abriter durant un mois une trentaine de représentations sous le signe de Shakespeare en évoquant  la structure et les modalités de son  incomparable Théâtre du Globe. La tentative des bords de Saône est originale, elle fédère des forces instrumentales et vocales de Compagnies amarrées à Lyon et  invite d’autres artistes pour célébrer le plus grand et le plus énigmatique des Baroqueux. Longue vie estivale…

En hommage au Grand Will
festival-la-tour-passagere-lyon-15-juin-15-juillet-2015Tour Passagère, joli nom pour un Festival en structure de bois, devant les flots  d’une Saône à la fois passante et en image arrêtée («  on ne se baigne jamais dans le même fleuve», disait Héraclite). La déclaration d’intention souligne que pendant ce mois du début d’été, au square Delfosse, à deux pas du Débarcadère, ex-péniche qui fut longtemps un lieu apprécié de concerts, et aux portes du nouveau quartier de la Confluence, ce sera « théâtre élisabéthain, tout en bois qui s’inspire de ce qu’on faisait au temps de Shakespeare : trois niveaux, 12  mètres de haut, un espace atypique où le public (300 spectateurs) fait cercle autour d’artistes toujours proches, au parterre ou aux deux balcons  circulaires ». Et en hommage au Grand Will, on nous promet « des spectacles audacieux et décalés », qui en tout cas jouent sur la double appartenance, théâtre et musique ; c’est Jérôme Salord qui assume la direction artistique de cette Tour post-baroque.

La perle irrégulière
Tout en honorant le Baroque, cette « perle irrégulière » que définissaient les Portugais et qui « régna » sur l’Europe (mais aussi l’Amérique)  pendant au moins deux siècles, quelque part entre Renaissance et retour au classicisme ou fuite  dans le romantisme. Notre France du XVIIe, où la rigueur cartésienne et surtout l’ordre monarchique (Louis le Quatorzième, quand il ne fut plus l’ado abrité par les jupes de sa Maman et du Cardinal Mazarini) remplacèrent précocement le beau désordre baroque, en sait long sur les inconvénients  de mettre une sourdine au « change » (le changement ainsi qu’on le désignait  alors) et au  trop d’imaginaire. Encore que sous la glace courut longtemps une eau plus vive, mais c’est autre histoire…

Etre ou ne pas être, bien sûr
Donc, un mois de « passage » et de « change », ouvert comme il se doit par un Hamlet revisité en « hallucination baroque  par 20 comédiens (Compagnie Les Mille Chandelles) et musiciens » (partition originale Ch.Emmanuel Brunner et Clémence Fougea), pour mieux sentir « souffle et violence, mouvement et mystère » d’une des histoires les plus troublantes  inventées en Europe. Les Asphodèles font de la « commedia dell’arte moderne, avec fée-sorcière, défis hip-hop, forêt magique, human beat-box ( ?) », qu’un prix coup de cœur au club de la presse a consacré en Avignon il  y a deux ans. Et puis embardée  hors des clous de la chronologie avec le Duo Eve, une pianiste, E(lena Soussi) et une soprano, V(iolett) E Renié, qui font aller de Baudelaire en Verlaine par les compositeurs XIXe. Va-et-vient du Baroque à la Comédie musicale tendance Broadway, par Lisandro Nesis et Raphael Sanchez ; le même Lisandro dirigera ensuite ses Sospiranti pour un mélange d’airs de Lulli.  Kaléidoscopes en trio ou duo : du côté résolument classique puis romantique, le tout jeune Trio Palmer (A.Diep , A.Guénand, T.Maignan) joue Haydn et Brahms. Et une thématique Roméo et Juliette(de Weber à …Piazzolla) par les déjà connus Samuel Fernandez au piano et Anne Ménier (elle fut 20 ans en ONL, et « 2nde » chez les Debussy).

Spleen anglais et south barocco
Tiens, Piazzolla bis : en un Tango que les jeunes et déjà célèbres du Quatuor Varèse (sortis du CNSM Lyon) dansent avec  l’accordéoniste Philippe Bourlois.  Retour au « change » et au dieu Protée avec l’absolu du baroque éternel, ici les Métamorphoses d’Ovide en 4 histoires de femmes (une comédienne, Léna Rondé, trois musiciennes).  Les ensembles lyonnais « baroqueux » apportent leur contribution au culte shakespearien. Le Concert de l’Hostel Dieu (F.E.Comte) chante Purcell « who ainsi is Back », par la voix d’Anthéa Pichanik, « version spleen d’Angleterre », puis aborde sous le titre de South Barocco en Italie des « folies sensuelles », avec la voix de la soprano Heather Newhouse, authentique (désormais d’entre Rhône et Saône) … Canadienne.   Noces  un tant soit peu morganatiques (et temporaires ?) de Céladon ( le groupe de Paulin Bundgen) et de Borée(ades, zut, c’est le  dieu du Vent glacial, tutellé par son  metteur en scène Pierre Alain Four), en un remake du New-Yorkais Paul Emerson qui joua dans les Seventies le castrat Farinelli (« Farinelli-XXIe-Sexe »).

Mozart d’enfer en paradis
Comme on n’est pas loin (espace et temps) d’Ambronay-Festival, le jeune Contre-Sujets (6 instrumentistes) préface  sa participation de septembre en In Concerto Stat Virtus, et là le public vote pour le concerto préféré, un bis lui étant offert à «  choisir dans le répertoire de la nation retenue ». Démarche qui fait écho à la Classe d’orchestre de la flûtiste et chef Lilian Feger, où « musiciens venus du classique, une fois inscrits sur le site, vous répétez et jouez sur scène, occasion unique de participer pleinement ». De la fantaisie imaginative avec un Satané Mozart, où les Swing Hommes (3 musiciens, 2 théâtreux : humour et jazz) accueillent « en bas » le Divin qui achève là son Requiem avant de le faire remonter « en haut » pour un Paradis bien gagné.

Je pleure du désir de rêver encore
baroni diana la macorina concert clic de classiquenewsClassique news vient de mettre en  relief  « La Macorina » de Diana Baroni, « voyage latino-américain envoûtant » . Et le lendemain de la Fête Nationale (les libertés, ne l’oublions pas plus que  la prise de la Bastille), pour clôturer les festivités passagères, un bal Renaissance où les Boréades veilleront sur vous : «  sous le regard attentif de Véronique Elouard qui vous guidera de pas en pas et de bras en bras, pas besoin d’être danseur émérite ».
Un rien de Tempête shakespearienne pour conclure : « L’île est pleine de résonances, d »accents, de suaves mélodies qui enchantent sans blesser. Tantôt  mille  instruments vibrants bourdonnent à mes  oreilles ; tantôt des voix, si je m’éveille, m’endorment à nouveau ; alors je crois voir en songe des nuages s’ouvrir, révélant des richesses prêtes à choir sur moi, si bien qu’en m’éveillant je pleure du désir de rêver encore. »

Festival de La Tour Passagère, Square Delfosse, près Confluence de Lyon.  33 représentations du 15 juin au 15 juillet (19h, 20h30, 21h).
Information et réservation : www.latourpassagere.com; T.06 27 30 11 72.

CD, compte rendu critique. Gabriel Marghieri, Par-dessus l’abîme, Ensembles du CNSMD de Lyon, dir. Nicole Corti, Clémentine Allain et Damien Robert, récitants (1 cd GALLO)

marghieri gabriel cd gallo critique classiquenewsCD, compte rendu critique. Gabriel Marghieri, Par-dessus l’abîme, Ensembles du CNSMD de Lyon, dir. Nicole Corti, Clémentine Allain et Damien Robert, récitants. 1 cd. GALLO, CD1444. L’œuvre avait été créée à Lyon  en 2011 : « par-dessus l’abîme », de Gabriel Marghieri, trouve fixation dans le disque en 2015 (Gallo 1444). Cet oratorio (ou cantate ?)  de recherche spiritualiste fait s’imbriquer les textes poétiques de sept écrivains (du Ve au XXe)par deux récitants,  et  une « symphonie » instrumentale et chorale (CNSMD de Lyon), dirigée par Nicole Corti.

Transiit classificando
Les musicologues (se)  posent des questions aussi légitimes qu’excitantes pour l’esprit, en particulier quand ils se demandent dans quel casier placer telle ou telle partition.A condition,bien sûr, qu’ils ne négligent pas l’avertissement lancé par Monsieur Teste (la Tête ; le Témoin), alias Paul Valéry, à propos des nomenclatures savantissimes, « cet ordre assez ridicule,  Antirrhinim Siculum, Solanum Warscewiiezkii , jardin d’épithètes, dictionnaire  et cimetière… Doctement mourir…Transiit classificando (il mourut en classifiant) ». Oui, c’est utile de classer, ensuite on s’y  retrouve mieux. Mais  on risque d’y perdre    fraîcheur  d’âme ou d’écoute ?

Deus absconditus
Le lecteur attentif du petit livret présentant – le compositeur lui-même – « Par-dessus l’abîme » peut en effet se poser la question : quelle est la nature cet objet inusité ?  (Tiens, encore Valéry faisant se promener Socrate et Phèdre sur la plage : « de la même matière que sa forme : matière à doutes »). Surtout quand au début du XXIe le genre musical  oratorio, ou histoire sacrée, ou cantate, issu en ses modalités du christianisme européen, est plutôt devenu rareté muséale, les Eglises étant « branchées » sur d’autres formules voire sonorités censées mieux correspondre aux goûts et pratiques de fidèles…  de moins en moins fidélisés. C’est dire l’intérêt d’un  « parcours spirituel » auto-défini par Gabriel Marghieri qui évoque  son « itinéraire qui va du doute ou de la  révolte devant un Dieu qui semblera absent, incompréhensible ou  lointain », en somme le « Deus absconditus » ( Dieu (cruellement) caché ») de Pascal.

Une intelligibilité maximale
Nous avions ici même (classiquenews novembre 2011) annoncé la création en cathédrale (Primatiale Saint Jean,Lyon)  de cette partition importante et originale, et on est heureux  de constater que le disque permet désormais d’en prendre connaissance, comme de…parcourir plus à loisir – en flash-back ou transversalité – les étapes  du voyage . G.Marghieri  insiste  aussi, à juste titre, sur ses scrupules  de compositeur qui, choisissant ses textes parmi sept poètes dont cinq sont du courant spiritualiste au XXe (en écho des Saints  Augustin et Jean de la Croix), mais pas tous de la même  cathédrale ou chapelle, s’est « improvisé librettiste » : « l’honnêteté minimale consista à veiller à leur intelligibilité maximale ».

Grandes machines mystiques
Gabriel Marghieri, multi-organiste à l’église et enseignant son instrument (répertoire, improvisation), notamment aux CNSM(Paris, puis Lyon), sait parfaitement  quels surmoi(s) « veillent » sur lui dans cette entreprise : « grandes machines » honeggeriennes (Roi David,Jeanne au bûcher), tentatives  peu aisément classables mais toujours à haute teneur mystique de Messiaen.   Il lui faut donc inventer   pour ces 31 « épisodes » (une trentaine de secondes au plus bref  et  presque cinq minutes  au plus étendu): et c’est en fait en une grande variété dans l’alternance de la « paraphrase » instrumentale (séquences isolées), du fondu-enchaîné de ces instruments (ou du vocal chanté) avec  la parole  des deux « récitants », voire de celle-ci  à « l’état pur ».

Ma fille au grand manteau
Belle occasion de rejouer au « transiit classificando » en  dénichant des termes pour doser ces imbrications, mais il vaut sans doute mieux envisager la teneur et la tonalité des textes poétiques   retenus, dont certains ne surprendront point les « habitués »de ce haut langage, pourvu qu’on soit un peu « de la maison chrétienne, voire catholique traditionnelle » : « ma fille la nuit, nuit  au grand manteau… » de Péguy, ou deux   Claudel –encore que Corona anni dei ne soit pas  de l’ultra-courant, avec ses Ténèbres hantées de « Satan Prince du monde » et une Obsession biblique -…

Découverte de von Balthazar et Suarès
Mais Urs von Balthazar,  commentateur de Bernanos ,  et surtout jésuite suisse mal aligné, théologien audacieux et prolifique poète du quotidien transfiguré ? Supervielle est une fois présent, et R.M.Rilke trois fois : en un Sonnet (à Orphée ? d’ailleurs on s’énerve de ne pas le retrouver en cet ensemble sublime ; « offrant son silence à l’autre qui parle bas », en Fontaine romaine ; et le déchirant « C’est pour t’avoir vue » où justement surgit « l’abîme » du titre général margherien. La surprise et  probablement la découverte viendront des sept références « suarèsiennes ». André Suarès ( 1868 -1948 ), dont en son temps l’importance fut reconnue par les plus hautes autorités littéraires (  la bande des Quatre à laquelle il participa en nrf :  Valéry, Gide, Claudel ), et dont semble surtout subsister un titre à double sens (Le Voyage du Condottiere, en fait une  ambulation philosophico-esthétique devant peintures et sculptures de l’Italie éternelle). Suarès fit beaucoup, par rigueur intellectuelle et provocation, pour ne pas se faire courtiser et célébrer, l’antisémitisme d’époque faisant le reste. Grâces soient donc rendues à G.Marghieri d’inciter à une recherche dans cette prose-poésie de volume et de valeur considérables !

Mais c’est de nuit
« Intelligibilité maximale » des textes, avance donc  le compositeur, qui tient sa parole, laissant « à blanc » ou bien ourlé par l’instrumental tout ce qu’il cite en jalonnement de son parcours . Mais aussi pertinence des inclusions « orchestrales-chorales » : ainsi les violentes percussions qui suivent Rilke (1) et introduisent des cuivres éloquents dans une polyphonie complexe, le lyrisme de la harpe, de la flûte et des percussions légères entre  Suarès (2) et Supervielle , les chœurs du lointain entre Rilke(2) et Claudel (1) et sa profération syllabique avant Claudel(2),la montée en nouvelle violence entre Rilke(2) et Claudel(1), le « piano-espace » agrandissant » Rilke(3). Parfois la voix récitante est à elle-même son propre écho-leitmotiv (« mais c’est de nuit », Jean de la Croix)…

Satan théâtral
Si on admire le beau travail d’assemblement et de profération accompli  par le « chef d’orchestre et de chœurs », Nicole Corti(Ensemble  Vocal et instrumental et Chœur Atelier  du CNSMD lyonnais), on est parfois plus réticent devant certaines tentations mal surmontées d’emphase, voire de grandiloquence, chez les récitants d’impeccable diction, surtout Damien Robert (Suarès 1, Rilke 2 où ça « pleure » un rien, et Claudel 1, qui est déjà « satan dénoncé » par un « Paul » si théâtral), Clémentine Allain se montrant plus distanciée, donc convaincante. Ne faudrait-il pas gommer le côté rantanplan de Bossuet pour laisser mieux paraître un Fénelon de douce poésie ?

La chute  de cime en abîme
Ce serait en tout cas  laisser davantage de chance à une certaine laïcisation d’auteurs inclus dans la démarche « entre religieux et sacré », mais qui aident le compositeur dans la délimitation de «  son intime, de son intériorité ». Et  malgré la vaste opération de « spectacle » que constituent l’intention du récit (toujours au risque d’une impudicité post-romantique) et sa réalisation, quelque part vers la « représentation du corps et de l’âme » (Cavalli, 1600), opportunément évoquée par G .Marghieri lui-même… Mais s’il est vrai, comme le chantonnait l’orthographique memento de nos enfances, que le circonflexe « perd son chapeau en chutant de la cime dans l’abîme », ces équilibres de musique sacrée, en un temps qui ne se pose plus majoritairement ces questions, méritent vraiment  l’attention des auditeurs,  de ceux à qui s’adresse une telle parution exigeante et profondément originale.
CD, compte rendu critique. Gabriel Marghieri, Par-dessus l’abîme, Ensembles du CNSMD de Lyon, dir. Nicole Corti, Clémentine Allain et Damien Robert, récitants. 1 cd. GALLO, CD1444.

11ème Festival Voix du Prieuré (73)

Bourget du Lac (73), Festival des Voix du Prieuré (11e), solistes et chœurs autour de Bernard Tétu, du 27 mai au 14 juin 2015. « La voix dans tous ses états », de l’ancien au contemporain, de recréations en  création…. Le Festival du Bourget(du Lac, à la pointe sud, en cadre archéologique significatif) poursuit son avancée programmatique « en apnée » (à vous couper le souffle)….Les musiques médiévales, renaissantes  et baroques s’y mêlent harmonieusement aux halos ensoleillés d’Espagne et Portugal, aux escales méditerranéennes ou balkaniques, et la création (Sighicelli, Guérinel  pour  ce qui est des « hexagonaux ») a sa part  primordiale…Pour presque trois semaines  de manifestations conviviales.

 

 

 

bourget-voix-du-prieure-lac-du-bourget-festival-2015-annonce-presentation-classiquenews-mai-2015

 

 

L’esprit, le cœur et le désir platoniciens

Ce n’est pas si fréquent, dans ces temps de mini-culture régnant jusque dans des programmations affichées et trompettisées par la comm, que de lire et savourer  des éditos-prières  d’insérer où Victor Hugo donne la réplique à Platon. Il faut dire que le Festival des Voix du Prieuré a toujours eu sa coloration – recherche, originalité, subtilité – en jonction de printemps finissant, et aussi parce que ses initiateurs ne sont en rien  gênés de rattacher leurs intentions à leur expérience artistique. Ainsi peut-on apprécier sous la  plume de  Bernard Tétu (le fondateur et directeur artistique), une définition « d’expérience profonde d’Unité  sous le signe des trois parties de l’homme, le Nous (l’Esprit), le Thumos (le Cœur) et l’Epithumia (l’Instinct, ou, ajoutent d’autres  traducteurs, le Désir, la Passion pour le Corps ». La référence – qui ne provient pas chez son auteur d’une consultation paresseuse d’Internet – permet en tout cas d’éclairer  le festival comme « quête ardente d’Unité » entre les trois « zones » platoniciennes.

Allumer des flambeaux dans les esprits

 Quant à Victor Hugo que cite Yvon Deschamps(Président de l’Association des Voix), ses métaphores sont, comme de coutume, …éclairantes : « on pourvoit à l’éclairage des villes, on allume tous les soirs des réverbères dans les carrefours et les places : quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire dans le monde moral et qu’il faut allumer des flambeaux dans les esprits ? » L’affiche de cette 12e  édition n’en est que plus piquante, avec sa jeune Louise Brooks-2015  aux cheveux bleus, à  bouche et  lunettes roses, qui vous interroge  au dessus d’une assemblée d’oiseaux, et  du cygne-logo-origami qui rappelle qu’au Bourget on est à la pointe sud du Lac lamartinien…

De Josquin à Sighicelli

Donc, sans thème vraiment  identifiable ou fédérateur, c’est une nouvelle fois  « la voix dans tous ses états »  qui armature les concerts-phares (5) et  les concerts partagés (3), pour le plus grand plaisir des quelque 5.000 spectateurs attendus de Savoie, de Rhône-Alpes et au-delà, placés dans « des lieux patrimoniaux-monuments historiques(église et prieuré Saint Laurent, le Bourget) ». Les Voix « valorise le répertoire du vocal contemporain (sans négliger les échos et les sujets du répertoire « plus ancien » ni le reste du monde), programme les ensembles français et européens, soutient la création par le biais des commandes, propose dans la Ville le spectacle vivant, mène des actions de formation et de pédagogie »…. Les Solistes-Bernard Tétu, avec  la Compagnie Chorégraphique Yuval Pick, mêle en Ouverture  4 juin) l’une des plus foisonnantes époques de la polyphonie vocale  européenne (l’emblématique Bataille de Marignan, de Janequin, Mille Regrets de Josquin des Prés, Adam de la Halle…) et la création de Samuel Sighicelli, un élève de Gérard Grisey, pianiste-improvisateur, ex-pensionnaire de la Villa Medicis, multiplement primé et joué, auteur aussi en courts métrages et vidéos pour la scène (« formes scéniques et tranversales »). On a vu cet hiver son… très bel  Hiver à venir (Renaissance d’Oullins, où  il a été  compositeur associé pendant trois ans, classiquenews, février 2015), adossé au Schubert tragique de l’ultime cycle de lieder D.911… La représentation du 4 juin est augmentée de rencontres avec auteurs et  interprètes, diffusées par RCF-Savoie : il y  sera expliqué le titre intriguant , Apnée (littéralement : sans  souffle)…

Mourir de ne pas mourir

Le lendemain (5 juin), pleine clarté sur « Iberia, soleils  d’Espagne et de Portugal » qui donne la main de la Renaissance ibérique ) aux  bien sombres éclairages de notre XXIe. Alfonso X le Sage, Guerrero, Manuel  Cardoso, F. de Magalhaes, et le génial mais  austère Tomas de Victoria – si digne interlocuteur des poètes  comme Jean de la Croix, sous l’invocation du célèbre « Je meurs de ne pas mourir », emblème mystique et baroque  – « appellent » des continuateurs-en-esprit : les ibériques Ivan Solano(Cielo Arterial) et A.Chagas Rosa (Lumine clarescet), et l’Anglais Jonathan Harvey (1939-2012) dont l’ardente recherche dans Sobre un Extasis de Alta Contemplacion puise aussi à Jean de la Croix.   C’est l’ensemble Les  Eléments – « depuis 1997, il s’est affirmé comme l’un des principaux acteurs de la vie chorale française »- qui unit si bien le répertoire ancien le plus exigeant et la création contemporaine (A.Markeas, I.Fedele, P.Hersant, V.Paulet, Ton That T iêt) qui porte ce regard croisé. Le chef-fondateur, Joël Suhubiette, chanteur avec W.Christie et Ph.Herreweghe – dont il devient l’assistant pendant huit ans – avait aussi créé en 1993  l’ensemble Jacques Moderne (vocal et instrumental). Fervent défenseur de « l’a cappella », il ne néglige cependant pas l’union des voix et de  l’orchestre, dans la musique religieuse mais aussi  l’opéra, tout spécialement mozartien. Le concert du Bourget est donné peu de temps après sa création toulousaine du début mai.

Voyages méditerranées en balkaniques

Voyages et escales en Méditerranée(9 juin) allie musiques traditionnelles et création de Fawzy Al-Aiedy : « tant de  ports, de voyageurs nomades sur les traces de Marco Polo et Simbad le marin » y sont convoqués par un musicien charismatique ». Fawzy Al-Aiedy est compositeur, auteur et interprète( chant, oud, hautbois, cor anglais), il apporte les échos du pays d’entre les fleuves (Mésopotamie) où cet Irakien « est né vers 1950 entre deux pluies, là où apparaissent les premiers témoignages de l’existence de la lyre, et il se passionne pour les musiques métisses, qui rapprochent les hommes ; citoyen du monde, il est un hôte chaleureux qui reçoit le spectateur à l’oriental, faisant partager les passions d ’une vie de voyageur, et il est devenu en tant que passeur Orient-Occident un, modeste et talentueux artisan de la paix ». Il est ici en Quatuor avec le percussionniste égyptien Sham el Din, le guitariste Frédéric Vérité et le « ténor de caractère » Eric Trémolières, lui aussi fervent  de partitions anciennes-baroques et de contemporain, travaillant à la Péniche-Opéra ou à 2E2M, interprète privilégié de B.Cavanna et J.Rebotier. C’est ensuite au cœur des Balkans que le 13 juin l’Ensemble bosniaque Corona (Sarajevo),né (1992)dans les conditions de tragédie et de courage que l’on  se rappelle (plus de 80 concerts pour les jeunes filles dans Sarajevo assiégée), nous emmène sous la direction de Tjana Vignjevic. Airs traditionnels  et compositions(de sept  musiciens) alternent.

Un humaniste raffiné…

Une dernière création rassemble autour de Lucien Guérinel, né en 1930, et qui occupe une place discrète mais déterminante dans le paysage français des écritures, car cet « humaniste raffiné, ce discret  qui a toujours vécu loin des médias », qui a passé son  enfance  en Tunisie avant de vivre quatre décennies à Marseille, n’est pas « seulement » l’auteur de plus d’une centaine de partitions, où  il privilégie la voix. Passionné par la littérature – il est aussi l’auteur de trois recueils  poétiques -, et il se consacre volontiers au « dialogue» avec l’image photographique, ainsi  pour  les travaux de Philippe le Bihan (Un pas de plus ; Nuptiales) : ainsi devant une  façade éclairée d’un soleil oblique, ce possible écho d’autoportrait : «  Je ne me construis pas. J’attends le soleil du soir pour montrer mes blessures. Le lierre grimpe sur moi, fraternel. J’ai quelque faste aussi, tout contre une misère, ce qui explique le mal à m’ouvrir pour de bon. En somme à défaut de logique, je me limite à je ne sais quel charme qui m’a valu ce regard passager mais si réconfortant. »

…et ses amis de longue date

 Ici, L.Guérinel  s’affronte à l’austérité dramaturgique des Sept Paroles du Christ en Croix – ah Schütz et Haydn ! – , et sera  en compagnie pour cette création dans le cadre du concert (14 juin) de ce qu’il nomme « un ami de longue date, Claudio Monteverdi », et de collègues compositeurs dont des partitions seront aussi données (Régis Campo, François Rossé, Daniel Meier et Jean-René Combes-Damiens). Le Corona-Sarajevo, l’Ensemble 20-21, Le CRR Annecy-Pays de Savoie, Résonance Contemporaine sont sous  la houlette fervente d’Alain Goudard, chaleureux compagnon de route pour Bernard Tétu et l’action vocale dans la région Rhône-Alpes. Avant même le concert en soirée, le public pourra aller (début de soirée) à la rencontre des compositeurs et des interprètes en dialogue.

Soleil malgache et liens savoyards

Une « artiste solaire, jongleuse des arts », la Malgache Landy Andriamboavonjy,  intervient à quatre reprises pour les enfants et les adultes en des spectacles  partagés avec pianiste, comédien et danseuse : Doudou vocal, qui célèbre les berceuses traditionnelles du monde, une Carte Blanche West Side Story, et un Voyage de Zadim. Le tissu régional scolaire   revêt des « rendez-vous insolites  et  concerts partagés » : chorales et ensembles instrumentaux de Savoie, ainsi qu’en des « apéros vocaux » . L’action pédagogique montre en « pactes scolaires, cultures du cœur, voix nomades, ateliers de pratique » son inventivité comme sa présence effective sur le terrain, pas seulement pendant le Festival. Et Le Prieuré affiche ses liens permanents avec ses « collègues » régionaux  : Musique et Nature en Bauges, Les Nuits d’été, le Bel-Air Claviers, les Nuits Romantiques du Lac.

 

 

bourget-voix-du-prieure-festival-2015-visuel-module-vignette-carre-classiquenews-selection-mai-201511e Festival Voix du Prieuré, Bourget du Lac (73), du 27 mai au 14 juin 2015. 5 grands concerts : Apnée (4 juin, 21h), Ibéria (5 juin, 20h30), Medi Terra (9 juin, 20h30), Souffle des Balkans (13 juin, 21h),Musique sacrée d’aujourd’hui (14 juin, 19h). Spectacles Jeune public (27 mai, 18h30 ; 2 juin, 19h ; 8 et 9, 14h30). Programmes d’actions de dialogues , d’interventions tout au long de la période. Informations et réservations : T. 04 79 25 01 99 ; office.tourisme@lebourgetdulac.fr et www.voixduprieure.fr

 

 

Livres, compte rendu critique. Le souffle en musique, ouvrage collectif dirigé par Muriel Joubert et Denis Le Touzé (Collection Mélotonia, Presses Universitaires de Lyon)

Chez les instrumentistes, on classe volontiers en souffleurs, racleurs et tapeurs. Et le souffle pourrait être celui, si aérien, de l’Ariel shakespearien, contre celui à grand renfort d’ahanement, de Caliban. En large ambitus, le premier ouvrage d’une collection Mélotonia (Presses Universitaires  de Lyon, P.U.L) ausculte le souffle dans tous ses états, et ses pilotes, Muriel Joubert  et Denis Le Touzé, demandent :  « dites 33 » à leurs patients-passeurs,  philosophes, anthropologues, compositeurs et musicologues…. Un savant et excitant ouvrage collectif, axé sur l’art d’aujourd’hui.

La trilogie  C.E.M.

MELOTONIA le_souffle_en_musique_570« Souffler n’est pas jouer » ? Ou : « l’esprit souffle où il veut » ? Ou : « ça souffle à décorner  les bœufs »….Jeu de dame, Evangile, météo-traditions : ce  souffle , immatériel – et seulement visible en ses effets, mais si parfaitement audible – domine notre grand et notre petit monde. Paul Valéry, dans ses Cahiers, aurait pu le placer au cœur de sa trilogie, C.E.M., dont les initiales (Corps. Esprit. Monde) envoient  vers les interrogations les plus classiques de l’histoire philosophique (« monisme, dualisme » ?). Et au  grand carrefour où les poteaux indicateurs  balisent le territoire « du côté de chez Sôma « (le Corps) et « du côté de Psychè »(l’Esprit, voire  supplémenté d’Ame)… N’est-il pas bon qu’une Faculté  musicologique  (Lyon-II) d’entre Rhône et Saône (P.U.L., Presses Universitaires de Lyon) place la naissance de sa collection Mélotonia sous ce signe  d’air – expiré, inspiré – qui commande, plus  généralement à bas bruit, notre vie, jusqu’à ce « dernier souffle » au-delà  duquel  il n’y a plus que silence, sinon néant ?

Butinage sur la plage

« Le souffle », évidemment  ici « en musique », se présente comme une Somme de contributions très diverses, introduites et réunies sous la direction des deux enseignants (de Lyon-II) : Muriel Joubert et Denis Le Touzé. C’est plus spécialement l’Avant-Propos de Muriel Joubert,  dense et riche en regards croisés, qui a la charge initiale de séduire le lecteur   ainsi invité à se tourner vers les 9 chapitres eux-mêmes regroupés en « anthropologie, souffle vocal et instrumental, écriture musicale ». Ne fardons pas la vérité : ces quasi-200 pages ont…  du souffle, et leur langage – qui s’efforce de se faire accessible à celui qu’on appelait au Grand Siècle « l’honnête homme », celui qui, paraît-il, « ne se  pique de rien »-, est parfois… un peu ardu (terme qui, on le sait, préluda en langue française à l’actuel hard). On conseillera donc achat printanier de cet ouvrage et lecture de l’Avant- Propos notamment,  puis butinage échelonné qui fera grand effet sur les plages, d’autant que la photographie de couverture – la soufflerie de l’Institut Aéronautique de Saint-Cyr – … aspire et expire du côté de l’ancienne  modernité scientifique (1921), intriguant vos futurs voisins de sable chaud et blond.

De Bachelard à Xenakis à ou Rothko

On aime bien en tout cas l’orientation « contemporaine » de ce Souffle, placé dès les pages introductives dans les « perspectives d’un(e ?)  Mélotonia » associé(e) à d’ « autres champs d’études, anthropologie, ethnologie, sociologie, philosophie, psychologie cognitive, littératures et arts dits visuels »… Les références même de Muriel Joubert emmènent vers « l’apnée » (asphyxie) dans Metastasis de Xenakis, le Thrène de Penderecki, le Voyage de Pierre Henry, la respiration jazzistique (1959) du « souffle bleu », le souffle ultime et si douloureux de HAL dans l’Odyssée de l’Espace kubrickienne, les titres « en souffle » chez Melville, Corneau ou Malle, les toiles de Rothko, Devade ou Torque. Evidemment, Bachelard est appelé à en témoigner par–« L’Air et les Songes » - : « la vie est un mot qui aspire, l’âme un mot qui expire », « le vers doit se soumettre à l’imagination aérienne, il est une création du bonheur de respirer » -, en écho d’un Claudel dont  nous n’omettrons point – coquetterie esthétique – de citer en ses Cinq Grandes Odes  : « L’esprit, le souffle secret, L’esprit créateur et la grande haleine pneumatique, le dégagement de l’esprit  Qui chatouille et qui enivre … ». Ni de renvoyer  à  l’apocalyptique Typhon, de Joseph Conrad : « L’explosion , pareille à l’éclatement soudain du grand vase de la Colère, enveloppa le navire. Car tel est le pouvoir désagrégeant des grands souffles : il isole. L’ouragan, lui, s’en prend à chacun comme à son ennemi personnel…. »

Un microphone-loupe

Et  il est d’emblée souligné que « le souffle audible – alors que la respiration est au fondement du chant et de tout instrument à vent – a été gommé de notre culture pendant de longs siècles d’Occident. » Et de s’interroger : «  Tout cela  pour que la musique soit le reflet de la pureté céleste, sans bruit parasite ? (Mais) l’après-1945 se chargera de retrouver le timbre de cette puissance matérielle qu’est le souffle, ne serait-ce que par l’usage du microphone, qui fait figure de loupe. » On s’embarquera donc en vitesse de croisière, et sans négliger quelques escales réconfortantes si le propos devient trop tendu. Le philosophe  Bernard Sève entraine vers le « deuxième souffle », vers les vents qui « participent au grand orchestre de la nature, et vers la musique « troisième souffle ». Là où André Boucourechliev et son « flux articulé » conduisent  à “l’émotion” dont  Baudelaire eut l’intuition en écoutant – contre tous « ces imbéciles » parisiens qui avaient « démoli » l’opéra de Wagner en 1861 – Tannhäuser, dont il perçoit (le souffle d’) « une vie plus large que la nôtre, une musique qui respirait l’orgueil de la vie ».

Pneuma, spiritus, prâna, et qi

 Et l’auteur des Fleurs du Mal de voir ici une « vaste étendue d’un rouge sombre, une dernière fusée traçant un sillon  plus blanc sur le blanc qui sert de fond : ce sera le cri suprême de l’âme montée à son paroxysme. » Ailleurs est rappelé le chœur des prisonniers de Fidelio (« quel plaisir de reprendre le souffle à l’air libre ! »), pour mieux rappeler en coda que « la musique permet de respirer plus large ». Le musicologue Jacques Viret fait ensuite « anthropologie de la voix », mémorisant dans tant de cultures sur la planète la place du pneuma grec, des  spiritus, animus et anima  latins, du prâna hindou, du qi chinois, du nechama hébreu, parcourant ensuite- on reprendra son souffle de lecteur, y compris avec une torrentielle  bibliographie qui incite au sport livresque de l’extrême  !– les domaines illimités de la respiration, du souffle vital, de l’inspiration. François Picard part, lui, du qi chinois (« le souffle-énergie ») pour analyser en compositeur puis interprète (avec J.C Frisch) une partition pour flute traditionnelle, Le Satin à feuille de saule, à la lumière des diagrammes, sonogrammes et logiciels du bel  aujourd’hui.

Amours, délices et orgues

 Avec Odile  Jutten, on revient au domaine « occidental » de l’orgue en tous ses états, lieu géométrique et esthétique  d’ « une « immense respiration », chronologie (de Cabezon à Ligeti) et technologie interrogées pour aboutir au revigorant imaginaire et à l’intimidant sacré. Céline Chabot-Canet « s’intéresse au profil du timbre soufflé dans la chanson française », interrogeant, Nougaro, Camille, Sapho, Greco , Ferré, Barbara, Biolay, Sylvestre, appelant au passage  la formule de Barthes, à propos de l’enregistrement qui fait mieux entendre « dans leur matérialité, leur sensualité, le souffle, la rocaille, la pulpe des lèvres, toute une présence du museau humain. » D’où – encore Barthes – l’éloge d’une « troisième écoute, qui vise non pas ce qui est dit, ou émis, mais qui parle, qui émet », et un retour vers Artaud : « le souffle  volontaire  provoque une réapparition spontanée de la vie ». Le compositeur Bertrand Merlier parle de « l’ange Proxim », qui a donné souffle à sa pièce « L’apparition de l’ange », (flûte basse amplifiée, dispositif électroacoustique), et à sa méditation sur « l’après du silence infini d’un dernier souffle ».

Le Faune et sa descendance

La dernière partie de l’ouvrage donne parole au co-auteur, Denis Le Touzé, dans  une analyse (avancée) du Prélude debussyste pour le Faune, indépassable point de départ d’une musique  « moderne » où la flûte « dit  puissance,  plénitude, densité sonore » du charmeur  obstiné à  vouloir « perpétuer ces nymphes »… Michel Chion relate son voyage de 45 ans à travers les sons que propagèrent les créateurs du G.R.M.(François Bayle, Pierre Henry) et qui l’ont aussi mené à spectrographier la  partition filmique. Enfin le musicologue Makis  Solomos, spécialiste de Xenakis, réfléchit « sur les modèles du souffle dans la musique  d’aujourd’hui, à travers la diversité du N’Shima de Xenakis , Le souffle d’un petit dieu distrait, de Beatriz Ferreyra et Breathing Room, de Hildegard Westerkamp.

Allez me chercher mes ouragans

Allez, quand vous serez au bord estival de la Méditerranée, n’oubliez pas que le cher Valéry vous y a fait précéder de Socrate  dialoguant avec Phèdre sur « une plage sans fin : l’air, délicieusement rude et pur, m’opposait un héros impalpable qu’il fallait vaincre pour avancer… (J’étais ainsi) victorieux du vent , et riche de forces  toujours renaissantes, toujours égales à la puissance de l’invisible adversaire. C’est  là précisément la jeunesse.  » A moins que des goûts plus hétérodoxes ne vous portent vers Michaux  (« allez me chercher  mes ouragans ! »)  pour  mieux délirer du côté de la  mescaline qui vous  envoie sans pitié « comme eau dans une turbine, comme vent dans une soufflerie » mais aussi « dilate et fait du vide presque  à l’infini, dilate magnifiquement l’Aspiration  au-delà de tout imaginable » ?

Et un petit dernier pour la route de l’été, que l’on vous souhaite longue et variée… ? Si c’est vers le nord en recherche de fraîcheur, un « Paysage Hollandais » du ci-devant Paul Claudel  ( si  lyrique, et pas seulement –  image où il se complut –,  brutal convertisseur catholique –et- français -toujours ) pourra convenir  : « Pas seulement ce souffle continuel, puissant comme une tempête, humide et léger comme une  respiration humaine  qui infond en nous le sentiment du temps…Les Sept Provinces Unies jusqu’au fond de leur chair une fois de plus ressentent ce choc vital que l’épitaphe du grand amiral Ruyter appelle Immensi  tremor  Oceani. »

LIVRES. Le souffle en  musique, Collection Mélotonia, sous la direction de Muriel Joubert et Denis Le Touzé. Presses Universitaires de Lyon ( éditions P.U.L.), 2015

· http://presses.univ-lyon2.fr

LIVRES. Philippe André. Les deux mages de Venise, roman. Editions Le Passeur (2015)

philippe-andre-les-deux-mages-de-venise-classiquenews-compte-rendu-critique-fevrier-mars-2015LIVRES. Philippe André. Les deux mages de Venise, roman. Editions Le Passeur (2015). Wagner est mort à Venise en 1883, c’est connu. Et il avait reçu, trois mois avant,  la visite de son beau-père, Liszt, « installé » pendant deux mois au Palais Vendramin, la résidence de Richard, Cosima et l’enfant Siegfried. Qu’ont-ils fait, hormis se retrouver et parfois se chamailler ? Philippe André leur invente de « nouvelles aventures » dans une Venise hivernale et fantasmagorique. C’est, adossé à la science musicologique du spécialiste schumanno-lisztien, la nouveauté des Deux Mages, un passionnant « romansonge ». Question et réponse de la duchesse : « Aimez-vous  Wagner ? », eût pu demander en toute fausse candeur la duchesse de Sagan. C’te question ! Naturlich, ma biche ! J’insiste, pourtant : aimez, et je souligne the question qui n’est pas to be or not to be. Bien sûr qu’il est, Wagner, d’une essence irréfragable, plus être que lui on n’en fait plus. Mais j’ai demandé   : aimez. Il est permis de nuancer votre answer…Alors, vous me mettez plus à l’aise. Je sais  ce que cette Oeuvre Totale  apporte à l’histoire de la musique et des arts. Et puis  vous dites qu’on a droit au  clivage ?  Lohengrin, Tannhauser, Tristan, Parsifal, trois fois oui. Pour  la Bande des Quatre organisée en Tétralogie, franchement, vous repasserez . And  Herr Richard Wagner himself, pas mieux ? Encore plus franchement, danke schön ! Même quand il joue son ultime rôle dans Der Tod in Venedig ? Faut ben mourir quéqu ’ part !

R.W. à sa personne parlant

Wagner en DVD ...Donc si vous n’avez pas la foi wagnérienne, ne faites pas semblant de croire pour  bientôt  super-croire. Mais laissez-vous convaincre d’aller faire un tour dans les quartiers les plus perdus de la Sérénissime, en hiver 1882-83. Guidé par R.W. à sa personne parlant – comme toujours – mais aussi adressant à sa chère Cosima une sorte de journal-intime-jours-sombres, pour raconter l’incroyable bordée métaphysique qu’il aurait  menée là-bas avec son beau-père, un certain Franz Liszt, l’éblouissant compositeur- ami  devenu curé-sans-paroisse  mais toujours en quête d’imaginaire.  Et devinez qui vous aurez pour guide et porte-parole ? Un  lisztien par excellence, dont ici même nous louâmes les ouvrages savants sur Années de Pèlerinage et Suite, musicien au demeurant praticien-psy qui vient aussi d’investiguer sur la paralysie générale de Schumann. Le Docteur Philippe André, sans doute pour se délasser du culte schumanno-lisztien, cède aux démons de la Fantasie hoffmanienne : étiquetant « mages » les deux » Vénitiens » d’adoption au crépuscule de leur prodigieuse vie, il les fait basculer de l’autre côté du miroir dans l’inquiétante étrangeté que se permet parfois l’écriture  scientifique dont la rigueur expérimentale aurait  été mise en congé payé par un tour-operator de roman.

Le p’tit  Siegfried

LISZT nadar 1886 Franz_Liszt_by_Nadar,_March_1886Le point de départ est on ne plus historique, et vous en trouverez le récit au 4e chapitre de Nuages Gris (éd.Le Passeur) : Liszt a bien séjourné « chez » les Wagner au Palais Vendramin, du 19novembre 1882 au 13 janvier 1883. Il y a joué au whist, au piano, à l’inépuisable mais intermittente amitié, à la fonction grand-paternelle (le p’tit Siegfried, fruit d’amour fou  entre Richard et  Cosima  qui avait ainsi envoyé au désespoir son exemplaire époux Hans de Bulow), et en cette famille recomposée tout n’était pas que roses, donc  on s’est  chamaillé, fait la gueule, réconcilié…. A partir  de ce substrat non contesté, Les Deux Mages dérape avec délices en imaginaire. Les deux amis – bien que devenus beau-père et gendre, ils sont quasiment « du même âge » – entrent en « mentir-vrai » et « romansonge », comme  titrerait la nébuleuse aragonienne. « C’est moi qui rêve. J’ai piqué du pif au bout du compte. Je dors. Je rêve. Tout cela c’est moi qui le rêve. Tout ceci ce n’est pas la vie de Théodore , c’est ma mienne. Rien de tout  cela n’a pu se passer en 1815…. » : c’est ce qu’avouait  en galopant avec  Géricault son « historien » de 1959 dans La Semaine Sainte…

Tribu miltonienne et Nocturnes hoffmaniens

CLIC D'OR macaron 200Certes  on eût pensé davantage Philippe André journalintimier du côté de son cher Franz. Eh bien non, c’est en Wagner qu’il sort d’un angle de la Piazzetta, faisant d’ailleurs tenir à son petit protégé la moins protocolaire des langues modernisées et l’entraînant dans les aventures vénitiennes les plus saugrenues. Quitte à  ce que R.W. soit mené par le bout de la Fantasie, le beau-père « inventant » pour son gendre plus réticent  les buts de promenades qui accouchent de situations de plus en plus hallucinatoires. « Ici  le temps devient espace », et vice-versa ; le réel moins vrai –et désirable ? -que le fantasmé. On rencontre sortie des pérégrinations italiennes de l’Angleterre rebelle XVIIe  une  tribu miltonienne – dans la famille du Paradis Perdu, je demande le père et puis aussi  les filles -, on découvre une galère « décarcassée » qui selon Franz ferait une merveilleuse salle de théâtre moderne, des allusions à un grand trou qui pourrait être un cercle infernal de Dante, et ce n’est que préface à l’embardée  la plus folle, une entrée en « Nocturnes  à la manière de Callot », où le savant Spallanzani, recréateur lisztien d’Olympia, « emprisonne » dans l’œil de sa poupée diabolique une Cosima qui n’en demandait pas tant…

Haarghh !

Richard se démène en érotisé  hoffmannien (il  est ultra-sensible aux  deux « jolis globes » de l’automate, voire à sa « coquille »), malgré lui ? ou pour mieux exciter  la jalousie de sa Cosima ?), et surtout il mène dialogue réitératif avec un Kobold, figure du tourmenteur qui lui laisse bien peu de répit du côté de l’angine de poitrine, ce dont il mourra bientôt. Et là, il se lâche  dans le discours, parsemant ses phrases d’une interjection souffrante (« haarghh ! »,un écho du  « hojoho  walkyrien ? )qui nous ramène aux temps de la BD-Dargaud, de formules familières (« à ch…, aussi sec ,  c…ries », impact boom, du balai ! lefion…, vacherie, débectant  ou  vioque » ) parfois teintées de rythme célinien… Le comble du paradoxe est atteint lorsque Richard « appelle » en un flux extasié (devenant parfois injurieux ou prosaïque : « fous le camp dans ta cuisine, reste aux fourneaux ») son  indispensable  Cosima,(« ma passerelle pour l’éternité, mon anéantissement en si majeur »…),tout comme – peut-être ? – le romantique Kleist « rebaptisait » son Henriette Vogel  (qui le lui rendait aussitôt) dans les lettres qu’ils échangèrent avant leur suicide en duo…à moins que ce ne soit aussi une allusion à « L’Union Libre » où Breton géographise les blasons du corps de la femme….

Filochard et Croquignol

De même oscille-t-on entre ces visions poétisées du parcours vénitien et les silhouettes rigolotes de la virée Filochard (R.W.)- Croquignol (F.L.), la référence  sublimissime de la Femme Eternelle de R.W. et  la vie embourgeoisée à Vendramin, cette grande Villa-Cosima-pieds-dans-l’eau, les éclairs de lucidité richardiens (« la boucler est peut-être le plus grand défi fait à moi-même dans cette suite d’événements ») et la surdité de qui ne comprend rien au minimalisme pianistique du beau-père en train d’inventer une autre « musique de l’avenir ». Car les rapports au réel d’histoire musicale sont aussi là : du Prométhée déchaîné, des « nuages gris », du parlé-chanté, « disastro », du « lancer mon  javelot dans les espaces indéfinis », des csardas macabres, des lugubres gondoles qui  ne peuvent faire illusion. De même que les manifestations d’un amour-haine perpétuel entre un  beau-père et un gendre peu avare de considérations inactuelles sur le vieux Liszt, « échassier hydropique »,  ses cigares et ses verrues, et qui débarque du train en pleine odeur de « Wanderer à nuisances olfactives 2nde classe ».

Retrouvailles lyriques

 Mais cela cède à du pur lyrisme de retrouvailles entre « amis sublimes », au détour d’une promenade  dans Venise embrouillardée. Et puis il y a le récit – les musiciens en tournée de banlieue  en sortiront  « m.d.r » ! – de Liszt qui dézingue  les afféteries  bondieusardes d’un jeune organiste en mal  de compliments….(« jamais je n’ai entendu rythmes plus appropriés aux hôtels de prostitution et claques somptueux…. ») . Curieux blocages – superstitieux ? – aussi de Richard  avouant à son « Isolde de  vie ou de mort » que justement il ne prononcera plus ce dernier mot, lui qui en veut au beau-père d’avoir « sombré dans les bigoteries qui l’ont perdu comme homme et surtout comme musicien ».

Le Wanderer a-t-il perdu la mémoire ?

Tiens, en chemin, le Wanderer, il a perdu la mémoire de ses barricades bakouniniennes en 1849, quand il militait à Dresde pour la révolution ? Ensuite, de ses errances pourchassées par les polices « anti-terroristes » de l’Ordre Monarchique, mais où tout de suite il trouve à Weimar refuge fraternel auprès de Liszt  ? De sa soumission (1864), genou en terre, à  son Ange bavarois  Louis II , et de « ce qui s’en suivit », comme  intertitrent les romans de gare au XIXe : l’argent et l’or pour édifier le Temple de Bayreuth, où se célèbrera le culte monothéiste de RW ? ? Sans oublier ses vaticinations-libelles  mortifères  (1850 ; puis sans remords ni retour en arrière) sur « le judaïsme dans la musique » ? Bref, il ne s’agirait plus à Vendramin-House que des  « considérations d’un apolitique » rangé des voitures,  dans une Venise la Rouge où pas une gondole ne bouge ? Quant à l’inconscient projeté  comme javelot dans les espaces du futur, n’y-a-t-il pas absence de prémonition pour une époque où son (pré) nom  de Venise, Riccardo, ne sera plus dans Bayreuth un temps désert (é) par l’œuvre Totale ?  Mais  on ne va tout de même pas lui reprocher,  à cet  « inconscient-là »,  le formatage de   son p’tit Siegfried pour mariage(1915)  avec une Frau Winifred tombant raide-dingue du Moustachu de Berchtesgaden-sous-Walhalla !  (Quel malheur, parfois, d’avoir un(e) gendre(sse) !  Mais au contraire futur, quel bonheur pour un Vénitien comme Luigi Nono de se marier (1955) avec Nuria Schoenberg et d’avoir ainsi un sacré beau-père !)

Carnets du sous-sol  et Bavard

Bon, permis à un mal-wagnero-compatible de débloquer sur le divan, Dr. André ? Et repassons à l’essentiel : avec les Deux Mages, nous tenons un « roman musical » de la plus haute et exigeante qualité en imagination et écriture. Ce long et parfois imprévisible monologue rappellera, en  son   principe d’ivre flux parolier, les Carnets du sous-sol  dostoievskien, ou le plus proche Bavard de L.R. des Forêts. Et malgré les sautes d’une humeur provocatrice tirant aussi vers la rigolade, la coda (« Je me penche et je vois des étoiles qui scintillent au fond du trou. Je plonge la tête la première en poussant un léger cri…Un cortège d’étoiles mortes ondule dans le noir. ») signale, mine de rien, qu’un mois après le départ  du beau-père, le gendre aura rejoint…mais quoi, le néant ? C’était – miroir  de l’éblouissante lumière solaire du Turner en couverture – le dernier cadeau  de la Sérénissime et aussi « tempé-tueuse »  Cité des Doges  à ses hôtes. On vous le disait, il y aura  toujours de la Mort à Venise ! Mais encore : « mort(s) à jamais » ?…

LIVRES. Philippe André, Les Deux Mages de Venise, éditions Le Passeur (2015). Livre papier : 18,90 €, 140×205 mm, 256 pages. Date de parution : 12 février 2015. LIRE aussi la critique du livre précédent de Philippe André : « Robert Schumann, folies et musiques » (Le Passeur, 2014), CLIC d’octobre 2014 sur classiquenews.

Illustrations : Wagner, Liszt (DR)

CNSMD de Lyon : concerts pour la nouvelle salle Varèse

CNSMD Lyon nuit des lunes fevrier 2015 nouvelle salle varese CLASSIQUENEWS repetatelier©BALyon, CNSMD. Réouverture de la salle Varèse : les 27 février, 3 mars, 6 et 7 mars 2015. Nuit de Lunes, Mélodies de Charles Bordes, Passion selon Saint Jean. Enfin, la Salle Varèse – lieu important de la recherche, de la pédagogie et de la diffusion en agglomération lyonnaise – réouvre, après quinze mois  de fermeture forcée pour glissement de terrain sur la colline au dessus du Conservatoire. Voici trois manifestations représentatives de ce dont on a été privé : une Nuit de Lunes (Kagel, Menozzi, Dallapiccola, Schreker), des mélodies France fin XIXe orchestrées , une Passion de Bach sous la houlette de l’organiste M.Radulescu.

 

 

 

 

cnsmd-bandeau-saison-publique-classiquenews-fevrier-mars-2015

 

Histoire d’O

 

D’ennuis interminables salle Varèse, on peut vouloir plaisanter. Dans le  genre : la potion était amère, l’eau et la facture salées, glissez mortels n’appuyez plus, cette Histoire d’O sous Observance n’avait rien d’érotique, Déserts 2014 ou 60 ans plus tard….Bref, le grand éboulement qui ravagea la colline en décembre 2013  aura incapacité pendant une quinzaine de mois une part des activités publiques du CNSM (mais aussi la transmission des savoirs). Et malgré un bel élan  de solidarité des organismes culturels dans l’agglomération lyonnaise, entravé l’organisation « centralisée » des manifestations et entraîné une fragmentation dispersante de bien des séquences. L’absence prolongée aura au moins eu le mérite paradoxal de souligner le rôle vital de cette salle qui n’a pas son égale entre Rhône et Saône, et où, entre autres qualités maîtresses, le contact des jeunes musiciens – l’ Orchestre , phalange pédagogique d’une work in perpetual progress-, les autres ensembles de dimensions plus réduites, tel l’Atelier XX-21 – se fait sans barrières intimidantes avec les publics de toutes générations.

Nuit de Lunes

Le titre choisi pour Varèse-le retour- a quelque chose de joliment furtif et fin d’hiver :Clair Obscur, alias Nuit de Lunes. C’est l’Atelier XX-21 animé par Fabrice Pierre qui tire le rideau des  retrouvailles, et l’enseignant-clarinettiste(« basse ») Sergio Menozzi assume sa large part, avec deux pièces en création : « composer entre chien et  loup, il aime à écrire pour et à jouer avec l’Autre. Troquant sa clarinette contre un saxophone, et avec la complicité de la harpiste Aurélie Bouchard », voici donc Lunes,  puis Voix du Soir. » Un prestigieux  aîné, Mauricio Kagel, est appelé à chanter en cette Nuit de lunes : son  duo concertant de 1989, Zwei Akte ,  est un théâtre musical digne du Grand Argentin, quelque part entre célébration et imaginaire. Le saxo – masculin – et la harpe – féminin, bien sûr ! – y dialoguent, du stéréotype apparent de la représentation instrumentale (masculin/féminin) en subtilités et ironies : « des transitions imperceptibles, des nœuds acoustiques, qui comme la réalité peuvent être  interprétés différemment par l’auditeur et moi » (Philharmonie de Paris).

 

 

 

 

La grande poésie de Machado le Républicain

 

D’une toute autre tonalité, la Piccola Musica Notturna, de Dallapiccola, écrite en 1954 longtemps après la disparition (1939) d’Antonio Machado. Ce devrait être aussi l’occasion de (re ?)visiter l’œuvre du si grand et  discret poète espagnol, « frère de Llorca »  qui le précéda  de trois ans dans la mort . Machado   fut l’un des écrivains les plus courageusement engagés dans le combat de la république contre le fascisme ; il avait pris parti, du côté de son « peuple » qu’il célébrait tant , et tout naturellement  accompagna jusqu’au bout  les républicains finissant par succomber sous les coups de l’ armée franquiste. Il lui fallut en hiver 1939 repasser la frontière française, et accompagné de sa mère très âgée, il mourut dans la détresse et le froid à Collioure (« Machado dort à Collioure », a plus tard chanté Aragon).

Une belle nuit d’été…

Oui, (re)lisons au moins ses Champs de Castille, leurs bouleversants appels  aux paysages de l’enfance, et (re)prenons connaissance  de si riches  enseignements humanistes. La partition dallapiccolienne cite un de ces beaux  paysages , pour nuit… d’été à venir :

« C’est une belle  nuit d’été, Ils ont des maisons hautes Les fenêtres ouvertes Donnent sur la place de l’ancien village. Sue le grand rectangle désert, Des bancs en pierre, des haies et des acacias Symétriques Tracent leur ombre noire sur le sable blanc Au zénith, la lune, et sur la tour, la sphère, l’horloge, Illuminée. Je me promène dans ce vieux village Seul, comme un fantôme. »

Selon le critique A.Gentilucci, la richesse changeante de la trame  du timbre est fractionnée suivant les thèmes à la manière de Webern. Le plus souvent sonorités légères, murmures bruissants de cordes, figurations précieuses des bois, illuminations suggestives de la percussion. Les élans violents des cors et des trompette cassent l’unité sereine du paysage  musical par la dureté de leur blessure. »

L’Idée de Bartosch 

A cette partition s’ajoute une Symphonie de chambre de Franz Schreker (1878-1934), grand compositeur d’opéras, « continuateur du théâtre post-wagnérien allié à certaines suggestions de l’impressionnisme, et introducteur d’agrégats  polytonaux ». Les nazis ont brisé la carrière de ce compositeur, grand enseignant à Berlin dans les années vingt, mais on redécouvre désormais tout l’i térêt  de cette œuvre novatrice. On ajoute à la séance d’ouverture une projection rare : « L’Idée », du cinéaste austro-hongrois Berthold Bartosch, qui employa avant Disney le principe de l’animation multiplane, d’après des gravures de Franz Masereel.

 

 

Paysages tristes

Le second voyage s’accomplit en un domaine géographiquement et chronologiquement plus restreint. Les « métamorphoses de la mélodie » sont sous le signe de Charles Bordes (1863-1909), un élève de César Franck, plus connu pour le combat mené en compagnie  des très Français Vincent d’Indy et   Alexandre Guilmant et symbolisé par la fondation de la Schola Cantorum, lieu de résurrection des musiques anciennes. Bordes compositeur de  mélodies a travaillé sur ses contemporains poètes, Francis Jammes et Verlaine. Le chercheur Jean-François Rouchon , qui fait sa thèse de doctorat sur le compositeur, est aussi baryton et chef : il va guider les étudiants de la classe d’orchestration  de Luca Antignani dans chemins des Paysages Tristes fort symbolistes, avec références aux illustres contemporains, Fauré, Debussy, Chausson et Duparc.

 

 

Haut-lieu des relectures

Et  puis la Salle Varèse, c’est toujours le haut-lieu des réinventions et relectures du Classicisme. Quoi de plus proche d’Absolu que les Temples de J.S.Bach, ces deux ¨Passions qui instruisent, émeuvent, montrent tous chemins nouveaux. C’est cette fois la Saint-Jean qui rouvre la donne, l’Orchestre du département de musique ancienne et les solistes des classes de chant s’affrontant au chef-d’œuvre sacré sous la direction de Michael Radulescu. Cet organiste légendaire –né roumain en 1943, et naturalisé autrichien- veut « ancrer  la signification  de Bach dans le temps présent par des interprétations qui revêtent le caractère d’une réalité immédiate surprenante. » Oui, beau nouveau départ pour la Salle dédiée au plus révolutionnaire français des compositeurs du XXe !

 

 

CNSMD de Lyon, Salle Varèse. Nuit de Lunes  (Dallapiccola, Menozzi, Kagel, Schreker), vendredi 27, 19h et 21h ; Mélodies orchestrées de Charles Bordes (mardi 3 mars, 20h ; Passion selon st Jean de Bach (M.Radulescu) : vendredi  6, 20h ; samedi 7, 18h. Renseignements et réservation :  T. 04 72  19 26 26 ; www.cnsmd-lyon.fr

 

+ d’infos : Page dédiée « Nuit des lunes » sur le site du CNSMD de Lyon

 

 

cnsmd-bandeau-saison-publique-classiquenews-fevrier-mars-2015

 

 

 

 

Oullins (69). Journées GRAME, Théâtre de la Renaissance

grame 2015Oullins (69). Journées GRAME, Théâtre de la Renaissance du 24 au 26 février 2015. Samuel Sighicelli, Tanguy Viel : Chant d’hiver, spectacle musical, création. Concerts,installations spectacles, jusqu’au 19 mars 2015. Une création chantée-hivernale, bien évidemment en milieu d’hiver : c’est ce que propose la Renaissance, en milieu d’hiver : mélange de musique, video, mise en  espace et théâtre, conçu par  le compositeur S.Sighicelli et l’écrivain T.Viel, qui font aussi appel aux citations de Schubert (Voyage d’hiver) et du romantisme allemand. Chant d’hiver s’inscrit dans la programmation des Journées du GRAME (jusqu’au 19 mars) et en prolonge l’esprit  de recherche.

Eclairs de pensée

« Ce qu’il y a de meilleur dans les sciences, c’est leur ingrédient philosophique, telle la vie dans les corps organiques. A déphilosopher les sciences, que reste-t-il ? Terre, air et eau…. L’eau est une flamme mouillée…Nos pensées elles aussi sont des facteurs effectifs de l’univers…Les objets de l’art romantique doivent se présenter comme les sons d’une harpe éolienne, brusquement, sans être motivés et sans trahir leur instrument… Le désir de savoir est composé étrangement, ou mêlé de mystère et de science….La flamme compose et décompose l’eau. Elle oxyde et désoxyde. Electrise et délectrise. L’air ne serait-il pas le résultat d’une combustion, comme l’eau ?….Il n’est qu’un unique temple sur la terre, c’est le corps humain .On touche au ciel quand on touche au corps humain… » Ces éclairs de pensée – un peu plus tard dans le XIXe, on dirait : des « illuminations »-, appartiennent à l’un des plus purs témoins du romantisme européen, Friedrich von Hardenberg.

Novalisiana

Vous avez dit, von Hardenberg (1772-1801)  ? Novalis, peut-être ? Gagné ! Ce « météore », mort à 29 ans (deux ans de moins sur  la terre que Schubert) s’était donné cet hétéronyme latin pour « s’identifier à la terre vierge – terra novalis -, le limon originel de la Genèse, et peut-être le matériau premier du Grand Œuvre » (M.de Gandillac). Et avait laissé avec ses Hymnes à la Nuit un des plus décisifs recueils de la poésie occidentale. Mais ce qu’on sait moins couramment, c’est que cet homme de la fulguration et de l’intuition poétiques avait une formation et un métier scientifiques, non pour orner son apparence, et pas seulement pour obéir à ce que voulait son père, le baron von Hardenberg. Devenu ingénieur des Mines, il étudia passionnément la géologie et l’électricité. Rejoignant en cela le jeune Hölderlin, aux dires d’un de leurs amis : « Ils cherchaient la pensée dans l’action, la beauté esthétique et la science. »

L’ange ingénieur et le doux Franz

Petit excursus pour mieux aborder Chant d’Hiver, en lisant les déclarations de ses auteurs (Samuel Sighicelli, Tanguy Viel… sans oublier Schubert, cité à travers son divinatoire Voyage d’hiver),  leur lien en profondeur avec un romantisme allemand  dont en « Français cartésiens » nous avons tendance à restreindre le rayon d’action mentale et spirituelle. Ces romantiques ne sont pas seulement classables en poètes, musiciens, philosophes : une de leurs  intuitions fondamentales est que « tout » communique dans l’idéal d’absolu qu’ils poursuivent, en écho  des humanistes de la Renaissance, et que le compartimentage de l’art serait sottise réductrice, sans générosité. « L’ange ingénieur », suivant la belle formule de Michel Tournier désignant Novalis, et le doux Franz (Schubert) sont certainement les incitateurs et compagnons de route  rêvés pour des chercheurs  -écrivain, compositeur – qui aujourd’hui « naviguent »entre Voyage-Art et Aventure-d’un-homme de sciences au pôle glacial de la terre.

Glaciologue soudant l’histoire terrestre

« En une forme scénique directe et intense, avec deux musiciennes (Elsa Dabrowski,Claudine Simon)  un comédien (Dominique Tack), un dispositif sonore et visuel (Fabien Zocco) et une chorégraphe (Marian del Valle)  deux voyages hivernaux, donc : celui, rêvé,  de Schubert et celui, historique,  d’un glaciologue dans la nuit polaire. » Et c’est l’évocation d’une mission scientifique réellement menée au pôle absolu du froid terrestre (-89° !) par Claude Lorius – en 1984, merci George Orwell pour la coïncidence ! – qui permet d’évoquer la « reconstitution des climats jusqu’à 400.000 ans en arrière, grâce à une analyse de la glace extirpée à 2000m. de profondeur : eh oui, la remontée des températures moyennes de notre planète depuis le XIXe est en grande partie liée à l’activité humaine ».  Ainsi se mélangent, comme dans les romans initiatiques de Novalis (Heinrich d’Ofterdingen, Les disciples à Saïs) les méditations sur l’injonction  « être toujours en état de poésie », et les intuitions de la connaissance : « Celui-là seul à qui sont présents les temps primitifs peut découvrir la simple loi de l’histoire…Les hommes sont un cristal pour notre âme, ils sont la nature transparente. »

Un espace de blanc absolu

S.Sighicelli dit de l’écoute qu’elle est « disposition de l’esprit à pénétrer un univers ou être embarqué par lui. Donc trois voix d’un contrepoint :musique intégrant  des lieder du Winterreise et un lied de Schumann, ainsi que des outils électroniques ; textes de Tanguy Viel(récit du glaciologue de 1984, sous la forme d’un journal de bord documenté sur son expédition, poésies d’Eichendorff,Novalis, W.Muller – le « librettiste » de Schubert - ; scénographie, avec un espace blanc et dépouillé, une lumière qui travaille  sur des degrés d’obscurité de ce blanc environnant, une video générative en blanc sur noir à partir de modèles empruntés aux sciences de la terre (flux climatiques , vortex des courants marins ou des vents, textures organiques, ondes naturelles, érosion…).D’où une polyphonie scénique, musicale et visuelle au service d’un univers singulier et évolutif.

L’incompréhension et l’effroi

Ce blanc omniprésent, cette solitude d’un monde déchirant et cassé – cela nous vient à l’esprit en revivant la culture romantique  -, et bien que l’allusion possible ne soit pas mentionnée dans les documents introductifs  à Chant d’hiver, n’est-ce pas aussi, fort contemporain de l’écriture schubertiennne, le tableau de K.D.Friedrich, « La mer de glace » (dit aussi : « Naufrage de l’Espoir », par allusion aux navires des expéditions Hercla et Gripper, ainsi que le mentionne le livre de Gabrielle Dufour), non plus paysage accroché à l’anecdote, mais surtout méditation qui « conduit le regard à la frontière du néant » ? Ou bien « simplement symbole d’une contrée inaccessible, aux confins du monde visible » ? Lors de l’exposition à Dresde, en 1824, le tableau suscita l’incompréhension, et même des réactions d’effroi… tout comme le Winterreise, quand Schubert en donna la première audition privée  à ses amis.

On est aussi renvoyé, par une coïncidence homonymique, à la lecture de Friedrich par un… autre (von)  Schubert , Gotthilf-Heinrich, qui loua le peintre dans ses Considérations sur les aspects nocturnes des sciences de la Nature, Friedrich découvreur de l’intertextualité esthétique qui voulait faire « représenter » ses tableaux au sein d’une démarche musicale… Oui, admirable romantisme allemand dont les commentaires d’Armel Guerne, et un peu plus tôt, d’Albert Béguin (L’Ame Romantique et le Rêve) contribuent à nous montrer la grandeur, et le sens toujours actuel, urgent !

Compositeur en résidence

On attend donc avec impatience les intuitions qui guident Chant d’hiver. Samuel Sighicelli a été disciple en composition de Gérard Grisey, pensionnaire à la Villa Medicis, co-fondateur avec Benjamin de la Fuente de la Compagnie Sphota (sept spectacles pluri-disciplinaires) ;il conçoit la mise en scène (et espace) comme intimement liée à sa composition.  Il a aussi écrit pour le cinema (avec le groupe Caravaggio, dans l’Amour est un crime parfait, des frères Larrieu). La Renaissance d’Oullins l’accueille comme compositeur en résidence depuis 2013. Tanguy Viel (Black Note, Cinema, Paris-Brest) est publié aux éditions de Minuit,il a déjà travaillé avec S.Sighicelli, et  pour un livret d’opéra avec Philippe Hurel.

Les Musiques très scéniques du GRAME

Ce Chant d’hiver pour clore l’hiver est un temps inscrit dans la 8e édition (22 janvier- 19 mars) des Journées que le GRAME lyonnais consacre à son intervalle bisannuel du Festival  Musiques en Scène. Années paires, M.E.S. donc, vaste dispositif, et années impaires (2015…), un éventail ouvert sur printemps et automne. C’est « création musicale en mouvement, réunissant jeunes musiciens,danseurs et plasticiens autour de compositeurs confirmés,avec une quinzaine de 1ères mondiales et françaises ». En 2015, ce sont activités croisées France-Corée. Expositions, avec jusqu’au 14 mars, une « brouette centenaire » de Félix Lachaize, revenue de Taiwan, et accompagnant Paralell City, installation de Lien Chen Wang. En concerts, le Théâtre de Vienne, un peu avant Chant d’hiver, programme une Voie du Souffle, par le Quatuor Habanera, où sous le vent de l’immense Ligeti, l’esprit du prestigieux aîné Peter Eötvös « protégera »des œuvres de Philippe Leroux, Alexandre Markeas, et Franck Bedrossian (24 février). En deux journées, Smartact confronte art et téléprésence (25-26 février).Une Light Music (Thierry de Mey) met sous la direction de l’enseignant Jean Geoffroy projections et dispositif interactif pour étudiants musiciens et danseurs du CNSMD (12 mars). Et retour à la Renaissance (18-20 mars) pour un  spectacle franco-canadien – 11 percussionnistes, polyphonie de sens et de sons – sur des poèmes de Gaston Miron, L’Homme Rapaillé…

L’œil de l’esprit

Allez, un salut à Friedrich : « Clos ton œil physique, afin de voir d’abord ton tableau avec l’œil de l’esprit. Ensuite fais monter au jour ce que tu as vu dans ta nuit… » Et à Novalis : « On a fait de la musique éternelle et inépuisable de l’univers le tic-tac monotone d’un immense moulin, où on est porté par le torrent du hasard. » Et heureux Chant de nuit !

grame 2015Oullins (69) Théâtre de la Renaissance. Du 24 au 26 février 2015 (20h). Chant d’hiver, de Samuel Sighicelli et Tanguy Viel.

T. 04 72 39 74 91 ; www.theatrelarenaissance.com

Journées GRAME. Jusqu’au 19 mars.

T. 04 72 07 37 00 ; www.grame.fr

CD. Nuits Occitanes, chants de troubadours. Ensemble Céladon,Paulin Bündgen, Clara Coutouly (1 cd RICERCAR 340)

CD. Nuits Occitanes, chants de troubadours. Ensemble Céladon,Paulin Bündgen, Clara Coutouly (1 cd RICERCAR 340). Trouvères, troubadours, fin’s amor, mais aussi quelles musiques en ce large temps du milieu de millénaire médiéval ? Pour les ensembles en recherche, il y a beaucoup à réfléchir, évaluer, proposer. C’est ce que le groupe Céladon de Paulin Bündgen accomplit avec bonheur, se centrant sur le « temps des amants », ces Nuits Occitanes du désir, de l’accomplissement  et de la menace de l’aube…

Un âge d’or médiéval

celadon-cd-ricercar-paulin-Bundgen-cd-classiquenews-compte-rendu-critiqueMusique ancienne dit-on, avant le fourre-tout de ces « musiques baroques », aimées du (presque) grand public, et dont pourtant la durée ne semble pas excéder deux siècles, « comprimées » qu’elles sont entre la Renaissance – franchement XVIe- et la Révolution qui avec le pré-romantisme en sonne le glas. Donc « ancienne », ce serait médiévale, des origines (la fin du monde antique ?)  au milieu du XVe (on propose la chute de Byzance, empire gréco-romain d’Orient) ? Et quand, un âge d’or musical « ancien » pour ce millénaire européen ?  Et comment, religieux – au sein de la chrétienté devenue dominatrice et enclavée dans l’Empire Romain dès le IVe, – ou tout de même échappant par moments privilégiés à cette tutelle, et en quelque sorte « laïque », célébrant en marge l’amour « humain, trop humain » ? Ces considérations à la va-vite  pourront cependant ouvrir sur une écoute en recherche du si beau disque consacré par Céladon aux « Nuits Occitanes », chants d’amour très profane des troubadours aux XIIe et XIIIe occidentaux et méditerranéens.

Bonheur de la fin’s amor

Comme l’écrit l’excellente notice de J.Lejeune, les troubadours sont « des amoureux », chevaliers ou jongleurs : leurs origines sont bien diverses et couvrent toutes les classes sociales, du fils d’un boulanger à l’héritier d’une noble famille…Tout se passe au sud de la Loire, ; entre Alpes et Pyrénées, mais aussi  vers la péninsule Ibérique, la Catalogne ou la Castille où ils trouvent parfois refuge…Leur langue est la même, la « langue d’oc », ancêtre de l’occitan qu’on peut encore de nos jours entendre dans le sud Français. »  Et il ne s’agit pas ici des chants « satiriques, moralisateurs, politiques » ou « de croisade » qui sont aussi le domaine de ces troubadours, mais de la « fin’s  amor » (amour, parfait, achevé) au noyau même de la « courtoisie » qui porte des valeurs (loyauté, générosité, honneur élégance ») semblant  apanage de  l’homme, mais dont un renversement dote aussi la femme, devenue suzeraine de son vassal en amour…Cet amour, modèle de relation sentimentale érotique est adultère, car l’amour conjugal est le contraire du libre choix et du consentement, fait d’une tension perpétuelle dans  l’assouvissement du  désir est sans cesse retardé… »(Michelle Gally)

Musiciens-poètes

Paulin Bündgen et son Céladon  circonscrivent donc ici des moments du désir, de la déclaration sans réponse, et celui, privilégié, où la fin de la nuit menace par la lumière d’aube de faire confondre les amants (les guetteurs – « lauzengiers » sont embusqués). La plupart du temps, c’est l’amant qui parle, mais le poète peut être femme (Béatrice de Die…) : ce musicien-poète laisse aux générations ultérieures –« dans le meilleur des cas »- une ligne de chant (monodie, tendance mélodique, voire « une licence d’adapter «  un texte sur d’autres données, éventuellement religieuses. Le rythme aussi est à réinventer, quitte à chercher du côté austère (grégorien…), voire de la danse, évidemment plus frivole. Sans oublier l’écrin ouvert par quatre instrumentistes , qui au même titre que la voix « multipliée », inaugurerait une pré-polyphonie riche d’avenir.

De Dante aux surréalistes

C’est cet ensemble d’invention(s) qui donne son prix à la très stimulante démarche de Paulin Bündgen : savante, sans nul doute, mais sans pédantisme ni rigidité dogmatique, dans un climat d’intuition qui n’oublie  jamais son port d’attache, la haute charge d’expressivité amoureuse : les êtres entre eux, évidemment, mais aussi les lieux où se célèbre le culte – la chambre, la tour -, avec la complicité d’une Nature qui égrène les   heures et chante  l’espace végétal, animal, saisonnier. Ainsi vont les couples libres, anonymes ou nommés, aux sentiments desquels nous communions dans la magie de l’évocation : si proches aussi dans le temps historique et très réel de Dante et Béatrice, bientôt de Pétrarque et de Laure, préfigurateurs aussi des étoiles lointaines et variables qui éclaireront   la nuit et l’aube des romantiques allemands, puis des surréalistes et de leur « amour fou ».

Le vaurien sans désir

De la simple monodie  qui ouvre ce livre de Nuits Occitanes (Lo vers comens, Marcabru) aux dialogues subtilement entremêlés (voix et instruments) des huit autres chants, on parcourt les chemins d’un « voyage  d’été » qui glorifie « l’Amour la Poésie »(dira Eluard), selon un jeu de « cache-timbre » entre contre-ténor et soprano qui accroît le plaisir du repérage. Les voix  – parfois si proches, et constamment séduisantes – exaltent la clarté du texte, mais s’ombrent parfois d’une mélancolie fugitive, et laissent souvent hésiter dans l’attribution à ces « personnages » que sont tour à tour Paulin Bündgen et Clara Coutouly : oui, qui parle ici, l’amante, l’amant, le guetteur (qui annonce l’imminence de l’aube, donc de la séparation), un témoin –peut-être le poète, en voix off- ? D’autant que, comme dans un roman à clés,  apparaissent  des noms qui intriguent : Papiels, Rassa, Golfier de la Tor, le seigneur de Miraval, Audiartz, Seguin, Valenssa, et que l’on n’hésite pas à demander secours par prière à Dieu le Fils ou à sa Mère pour veiller sur ces amours nocturnes ! Selon une technique quasi-cinématographique est d’ailleurs remis en cause un  parcours trop ordonné à travers les cases du récit….Mais, n’est-il  pas vrai en cette enclave médiévale, « celui qui n’a pas désir est un  vaurien »…(Raimon de Miraval). Voilà bien la « morale immorale et à son altière façon, scandaleuse » de tous ces conteurs et poètes, entre 1100 et 1250 : Marcabru, R.Jordan, B.de Born, B. de Die, Cadenet, G. de Bornelh, B.de Ventadorn, R.de Miraval, B.de Palazol. Dommage que l’auditeur doive aller chercher sur Internet le texte occitan, aux sonorités  sûrement passionnantes,  puisque figurent seulement dans le livret  une traduction  en français (apparemment excellente) et son parallèle en anglais.

Le temps d’un amour impossible

S’il nous fallait assurer une préférence en ces 9 séquences, ce serait pour  « A chantar m’er »(Je chanterai ce que j’aurais voulu ne jamais chanter) où la comtesse de Die (Beatriz de Dia) énonce  quatre siècles avant Louise Labé (elle-même avec et sans Olivier de Magny, J.du Bellay, Maurice Scève ?)« le dit de la force de l’amour » : imploration, fierté, pudeur, audace, « érotique-voilé », à travers la colère rentrée d’une dédaignée (par Raimbault d’Orange ?) .Mais ce qu’ici chante  dans une magnifique interprétation Clara Coutouly, c’est quelque chose d’irrémédiablement  perdu :  le temps d’un amour impossible, fût-il retrouvé  dans l’inspiration. Et cela compose un récit virtuel où court déjà, souterraine, la fureur de la Religieuse Portugaise du XVIIe, mais rejoint aussi les beautés de ces « chansons d’aube »  (ainsi celle du  troubadour Gacé Brulé : « je ne hais rien tant que le jour, ami, qui me sépare de vous… »), dans  la magie même de ce nom  d’ « Aube »  qu’André Breton donnait à la fille  qu’il avait conçue avec  Jacqueline Lamba (son « amour fou » de 1934), et à qui il écrivit à la dernière ligne du livre : « Je vous souhaite d’être follement aimée. » Et encore René Char : « J’avais mal de sentir que ton cœur ne m’apercevait plus. Je t’aimais. En mon absence de visage et mon vide du bonheur. Je t’aimais changeant en tout, fidèle à toi. »  Allons, belles Nuits Occitanes que prolonge toute poésie-chant-de plus-tard !

CD. Nuits Occitanes. Chants de troubadours. Ensemble Céladon : Paulin Bündgen, Clara Coutouly, N.Le Guern, F.Marie, G.Bihan, L.Bernaténé. 1 cd RICERCAR 340

Week-end Mozart au Radiant de Caluire (69)

mozart-portrait-xixCaluire, Radiant. Les 10 et 11 janvier 2015. Week-end Mozart avec le Quatuor Debussy, au Radiant de Caluire (69). Une « fin de semaine »,  au Radiant de Caluire, salle à éventail de programmation culture « tous publics ». Le « classique » est cette fois célébré par le Quatuor Debussy, qui choisit un thème Mozart, autour du Requiem et d’airs d’opéra (instrumentalement réduits), mais aussi avec le Quintette pour clarinette et la Sérénade « Petite Musique de Nuit ». Belle occasion d’admiration, et d’interrogations sur le génie mozartien aujourd’hui…

 

 

 

Comment préférez-vous « votre » Mozart ?

mozart_portrait-300Mozart, succès garanti auprès de (presque) tous publics. Et consensus autour de quelques partitions fétiches ( fétichisées, diraient les sceptiques). Au fait, vous le préférez comment, « votre » Mozart ? En sale ado (tendance scato-porno) qui n’en finit pas de faire en riant-hennissant des farces plus ou moins amusantes, comme dans le film de Milos Forman ? En saint de vitrail, ravi-de-la-crèche-salzbourgeoise, génial mais irresponsable de son génie, composant par inspiration d’En-Haut (« le Ciel, Sganarelle ! ») : un Divin (petit) Mozart, en somme ? Ou si vous avez l’esprit de contradiction sartrienne  qui s’énerve de la solennité ambiante : « Un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui » ? Ou encore un homme des Lumières, auto-libéré de sa condition « « domestique »,  porteur et proclamateur à peine masqué de ses « machines désirantes » en tous genres, et en prime, pré-révolutionnaire ?…

Trazom et ses  35 ans sur la terre

Deux siècles et demi après un météorique passage sur la terre européenne, on en est encore à découvrir – et discuter, et disputer, c’est bon signe – du côté de chez Wolfgang, Amadeus, Amadeo, Amade, Gottlieb, Wolfie, alias encore par soi-même nommé Trazom,  Hanswurst, Il Duca Basso, Signor d’Alto, Don Cacarella ? Et à imaginer non seulement  ce qu’il fut, mais ce qu’il aurait pu devenir –musicalement et autrement – si  Dieu, les dieux, les virus et les bactéries lui avaient accordé vingt ans de plus que son exigu 35 ans…ertes on a d’abord l’impression que  les 626 n°s du catalogue dressé au XIXe par Ludwig Ritter von Köchel ont « suffi » à révéler le génie protéiforme et multidirectionnel dans l’opéra, la symphonie, les instruments à vent et à cordes, la musique de chambre, l’art vocal, l’art sacré, le concerto, et si on cherche la petite bête exemplaire, l’harmonica de verre. Alors deux jours d’une fin de semaine hivernale, deux concerts, une conférence, un brunch ( c’est là qu’on entend sans broncher un concertino pour fourchettes et quatuor? ), une classe de maître(s), les K.525,581 et 626 en entier, et des extraits  vocaux des K.366, 492, 527, 578, 620 et 621 (une récompense à qui rapporte tous ces n°s K. à leur œuvre) ?

Petit théâtre musical-mozartien

D’autant que c’est « seulement » un Quatuor à cordes, une chanteuse, un chanteur et un clarinettiste qui « font » l’orchestre et le chœur : serait-ce suffisant en panorama, non, 626 fois non ! Mais les proposants ont bien conscience d’une démarche symbolico-minimaliste, et du fait que leur très petit théâtre musical mozartien a, d’emblée, ses limites. Mais on peut dire aussi que les deux concerts puisent à quatre sources : la diversité dramaturgique des airs lyriques, l’unité sacrale du Requiem, l’ensoleillement sans métaphysique de la musique de nuit, la poésie absolue du Quintette.

Un Requiem quatuorisé

Le plus « surprenant » des quatre moments est sans doute celui du Requiem…quatuorisé non par l’auteur de la partition, mais bien  peu de temps après -9 ans, 1802- la mort de Mozart lui-même. Peter Lichtenthal n’était pas n’importe quel scribouilleur de notes, mais un musicien de grande qualité, ami de la famille Mozart sur lequel la notice (Florence Badol-Bertrand) du cd. DECCA(2009) enregistré par les Debussy donne toutes précisions biographiques et esthétiques. Le principe même et les modalités de cette « réduction » ouvrent en tout cas des perspectives sur « la grandeur » d’une œuvre qui a depuis les origines saisi les auditeurs par ses dimensions…psycho-musicales, et la légende non dorée mais noire qui a entouré sa création. En quatuor, la vocation même du laboratoire où Haydn puis Mozart et bientôt Beethoven expérimentent leur pensée la plus novatrice s’affirme, « décantant » les voix humaines et instrumentales en nombre et puissance jusqu’à n’en plus faire surgir que l’essence d’un discours…

Chant de la vie et de la mort

Au fait, discours sur quoi, prioritairement ?  Une fois balayé ce qu’on pourrait nommer le folklore-people de la tradition-qui-a-la-vie-dure (Salieri jouant les Brinvilliers d’Autriche, l’Homme en Noir qui poursuit Wolfgang de ses assiduités mortifères jusqu’à ne  plus le  faire  « penser qu’à ça »…), reste l’interrogation fondamentale : qu’est-ce qu’un chant de (la ?) mort pour Mozart en ses derniers mois ? La dominante demeure-t-elle une peur panique entretenue par la « vision » catholique et autoritaire -Rex tremendae majestatis : Roi (et avatars incarnés de rois, empereurs ou princes qui gouvernent cette terre) d’une majesté qui doit faire      trembler -, correspondant au « vieux monde » que Mozart n’aime pas ? Ou une espérance que donne la lumière d’une fraternité humaine rayonnant dans « la foi » à laquelle Mozart s’est « converti » quelques années plus tôt : la franc-maçonnerie, que les ultimes pensées et actes compositionnels de Wolfgang verront honorés dans l’écriture de deux cantates pour les cérémonies de Loges, et bien sûr la chère Flûte Enchantée, dont le compositeur suivra jusqu’au dernier instant le déroulement des représentations ?

Un double visage de Wolfgang

Ce rapport – fusionnel ? antagoniste ? – serait-il à décrypter entre un Amadeus jusqu’au bout terrifié par une mort catholique, le sommant de « se repentir » en créateur impie de tant de personnages qui vantent à l’opéra la liberté de l’amour terrestre ? Et un Wolfgang cherchant autrement la dualité vie-mort, se fondant sur les actes de libération sociale et de fraternité humaine pour faire advenir un nouveau monde… ?  Les « vieux mozartiens français »ont toujours recours  deux ouvrages fondamentaux parus à la fin des années 1950 et qui présentent ce « double » visage, le «Mozart » plus laïque et dans le siècle, de Jean Brigitte Massin, et « La pensée de Mozart », de J.V.Hocquard, spiritualiste…en diable, tout-âme-contre-dangereux-corps. (On en trouve encore des occasions de réédition, cherchez sous le sapin du 1er janvier !) En tout cas, c’est le musicologue-pianiste Philippe Barraud qui, en conférence, soulignera les nombreuses visions possibles du Requiem…

Magie nocturne d’opéra

Une partition qui semble « sans problèmes », c’est le K.525, alias « petite musique de nuit », mise à toutes  sauces de gastronomie et fêtes en parcs viennois, et devenue symbole des grâces d’Ancien Régime. La nuit en tout cela n’est nullement romantique, bien sûr. Mais composée en plein travail de Mozart sur Don Giovanni, n’est-elle pas « magie nocturne de l’opéra, forme sublimée, intime, suprêmement concentrée » (Harry Halbreich) du climat où vivent les « opéras-Da-Ponte » (Noces, Don Giovanni, Cosi) ? En tout cas, Sérénade écrite pour « l’orchestre de chambre le plus resserré qui soit :quatuor à cordes renforcé d’une contrebasse à l’unisson du violoncelle, et peut-être réponse allègre et délicate à la grande angoisse des Quintettes du printemps 1787 » (J.B.Massin)… C’est plus tard, et en vulgarisation fort vulgairement-comm-et-pub, qu’en ont été offertes au grand public des versions à gros effectifs parfaitement infidèles à l’esprit de la partition…

1789, l’année de la radieuse éclaircie

On peut supposer qu’il n’a pas été agi de semblable façon avec une œuvre aussi tissée de poésie que le quintette avec clarinette K.581 (1789, l’année d’une « radieuse éclaircie », ésotérique (les Massin y entendent, via le clarinettiste Stadler que Mozart fréquente et fait alors travailler, les échos des idées musicales de la Franc-Maçonnerie) et pourtant accessible à « tous les frères humains de toutes les époques ». Dans le larghetto central, J.V.Hocquard y fait écouter « la puissance d’immobilité et de vaste giration sur place, le contact pris avec la réalité musicale à l’état pur : l’oreille intérieure remonte alors à la source du Temps »…

Père terrible et Chérubin d’amour

Et puis ce seront les citations du monde imaginaire auquel Mozart croyait peut-être encore davantage qu’au « réaliste » : celui de l’opéra, là où tous les témoins de sa vie – y compris lui-même, qui le dit dans ses lettres !- ont su qu’il était le plus heureux. Dans Idoménée (K.366), le dernier « grand opera seria », ce sera l’air(Vedrommi intorno) du père accablé par l’idée que pour sauver sa vie il va sacrifier le premier humain paraissant sur le rivage…et bien sûr, il s’agira de son fils Idamante. Cette donnée tragique de la mythologie intéresse les psychanalystes « mozartiens » qui…s’intéressent aux relations complexes de Wolfgang avec son papa terrible, Leopold. Du côté de la folle journée des Noces (K.486), on écoutera le ravissant « Cherubin d’amore » nous dire : « voi che sapete… », vous qui savez ce qu’est l’amour, est-ce bien vrai ? Chez le grand seigneur méchant homme (Don Giovanni, K.527), on rencontrera l’idyllique Don Ottavio s’inquiétant pour son inaccessible Donn’Anna, Dalla sua pace.

Clémence et cadeau de Wolfie

mozart1790On pourra «(re ?) découvrir » dans le moins connu Clémence de Titus (K.621), où l’empereur, alias « les délices du genre humain », pardonne au patricien Sextus, (manipulé par Vitellia), qui a son grand air de bravoure (Parto, parto). Et dans la très-aimée Flûte Enchantée (K.620), la découverte de Pamina par Tamino dans la « photographie » du portrait…En prime de « nouveauté », l’air de concert K.578 Alma Grande : joli cadeau de Wolfie à une jolie interprète Louise Villeneuve(qui sera bientôt la Dorabella de Cosi) : « chaleur tragique à fleur de peau, ironie sous-jacente dans l’accompagnement instrumental »(J.B.Massin). Un septuor lyonnaisIls sont un « septuor » pour faire partager le voyage mozartien. Quatre d’entre eux, les Debussy – travaillant à Lyon – ont une grande habileté de communicants pédagogiques-théâtraux, si bien menés par leur 1er violon, Christophe Collette : Marc Vieillefon, 2nd violon, Vincent Deprecq, alto, Fabrice Bihan, violoncelle. Ils seront rejoints par le clarinettiste Patrick Messina, soliste très international et « 1 » soliste à l’Orchestre National de France. Les « chargés-du-chant » ont aussi des attaches lyonnaises : Julien Behr est même né dans la cité aux deux fleuves, y a étudié (CNSM) et mène sa jeune carrière de ténor après avoir renoncé à sa vocation d’avocat. Stéphanie d’Oustrac a aussi étudié aux Conservatoires de Lyon ; « lancée » avec les louanges de William Christie, elle est maintenant une des chanteuses françaises les mieux reconnues, dans  répertoire baroque et l’opéra plus particulièrement.

 

 

Radiant , Caluire (69). Week end Mozart par le Quator Debussy Samedi 10 et dimanche 11 janvier 2015.  Samedi 10 : 14h30 : Master-class ; 18h30 : conférence de Philippe Barraud ; 20h30 : concert : airs d’opéra, Requiem. Dimanche 11 : dès 10h30 : brunch musical ; 15h : concert : Quintette, Petite Musique de nuit. Renseignements et réservations : T. 04 72 10 2219 ; www.radiant-bellevue.fr

 

 

boutonreservation

Concert “Temps Modernes” à Lyon

temps modernes lyon ensembleLyon, vendredi 28 novembre 2014, 19h : concert « Temps Modernes » : Debussy, Fauré, Franck, Murail, de Montaigne, Antignani, Jouve… Sans tapage médiatique, le groupe des Temps Modernes – fondé et dirigé à Lyon – joue un rôle déterminant, et pas seulement dans sa région d’origine et d’activité. Son concert lyonnais du 28 novembre, à la Mairie du 6ème à Lyon, est la synthèse de ses orientations : recours au « Trio »Franck-Debussy-Fauré, en appel vers les « classiques » du XXe et du XXIe (Murail, Antignani, Jouve), et en reprise du mystérieux Sarn I de P. de Montaigne.

Connaissez-vous Sarn ?
Sarn : avez-vous déjà prononcé ce…mais comment l’appeler : vocable, phonème, patronyme, prénom, invocation magique ? Ce sera mieux si, féru de littérature anglaise, vous reliez ce sarn à un titre de romancière du XXe, et si cela faisant tilt dans votre mémoire culturelle, vous prononcez le nom d’auteur(e), Mary Webb… Peut-être héritière d’Emily Brönte, Mary Webb, mais plus « modeste » dans le propos ou la notoriété sociale et littéraire que son aînée du XIXe…Il n’empêche : à côté de Hurlevent -ainsi qu’on traduit pour les Français Wuthering (Heights) -, demeurera plus tard dans les campagnes britanniques hantées de bruit, de fureur et de silences un Sarn où les « aventures » de la douce Prue dominée par son rude frère Gédéon offrent le plus fascinant des microcosmes, entre Nature sauvage, épreuves et aspiration à la paix intérieure.

9 pièces en accomplissement
On peut succomber au charme ( sens fort et profond du mot latin) de Sarn, relier son « paysage » (un « état d’âme », comme l’appelait l’écrivain suisse H.F.Amiel) à des souvenirs d’enfance (pour une Française du XXe, les étangs du Forez n’évoquent-ils pas ceux, si anglais, de Plash ou de Sarn ?), voire à image et scène « fondatrice » qui, depuis une lecture-découverte, pourront vous accompagner sur la durée de l’existence entière. Cette rencontre avec Sarn a bien été pour la musicienne Pascal de Montaigne un choc orientant son écriture et lui conférant un sens bien plus « universel » que tel ou tel lieu d’inspiration. On songe ici à ce que fut pour Jean Barraqué (1928-1973) le roman métaphysique d’Hermann Broch, La Mort de Virgile, devenu centre de plusieurs «  Å“uvres( elles-mêmes) ouvertes » selon différentes formules instrumentales-vocales, et d’ailleurs jamais vraiment achevé, ou si on préfère, une Série qui montre autrement l’écriture du sérialisme. Pour Sarn – dont il existe une version en opéra (de chambre), La Malédiction des Sarn, – le corpus initié par le piano (Sarn I) a été articulé en 9 pièces – musique de chambre, voire versions amplifiées à l’orchestre – , « le chiffre 9 ayant pour P.de Montaigne un sens d’accomplissement ; et Sarn IX- à neuf « voix » – fermant la boucle dans un mouvement perpétuel qui devrait laisser l’impression que rien n’est jamais terminé, et au contraire se prolonge à l’infini ».

Toucher le coeur de l’auditeur
Il est bon qu’en un de ses concerts lyonnais – trop rares !- Temps Modernes rende hommage à un compositeur dont le parcours est profondément original, bien sûr en dehors des modes parce que consacré à ce que Marcel Bitsch nomme « le secret : partie du cÅ“ur, cette musique touche immédiatement le cÅ“ur de l’auditeur. » Ayant dû longtemps interrompre la composition – alors qu’elle avait été formée au violon par Michel Schwalbé, à l’écriture par Marcel Péhu – , P.de Montaigne avait été remise dans cette voie active par l’organiste et compositeur Loïc Mallié, qui «  a contribué à faire évoluer un style où l’imaginaire –libéré d’une longue gestation intellectuelle – s’ouvre à son propre monde sonore, se référant en toute liberté au langage de la seconde moitié du XXe ». Et c’est bien autour de Sarn, en son « premier moteur »(eût dit Aristote), la pièce I, pour piano, à la fois portrait de la totalité-Sarn et autoportrait discret de l’auteur – gravité du propos, langage sévère et poétiquement imaginatif, énergie et lucidité contre la souffrance, comme le marque un double accord presque brutal pour clore la pièce, éloge d’une solitude presque hautaine -, que peut être mise en gravitation l’intention générale de ce concert sans thématique trop visible…

Continuer l’histoire de l’art
Ce choix de partitions – époques sur un siècle, natures et esthétiques diverses – reflète bien l’ouverture de ce groupe voué au « contemporain » fondé il y a 21 ans à Lyon, et qui compte maintenant parmi les acteurs les plus déterminants, même si (trop ?) discret du paysage français d’aujourd’hui. « C’est au contact des grandes œuvres du XXe que l’unité de l’ensemble s’est forgée, déclarent les deux fondateurs de T.M., le clarinettiste Jean-Louis Bergerard et le flûtiste Michel Lavignolle. Par affinité, on développe des relations privilégiées avec certains compositeurs. Notre finalité va directement à la signification de la poétique sonore : sensibilité, rêve, interrogation, sensualité. La musique contemporaine n’est pas nécessairement en rupture avec les œuvres du passé, mais peut continuer, par ses nouveaux apports, l’histoire de l’art d’une civilisation.»

Adieu au monde
C’est en « application de cette théorie » que le programme lyonnais du 28 novembre présente plusieurs facettes du XXe et du XXIe, fondatrices en leur début, et même pour l’adaptation « chambriste » d’un certain Prélude à l’après-midi d’un faune, le recours à un Debussy qui « révolutionna » dans la dernière décennie du XIXe l’écriture et même le rapport au public (a priori peu moderniste mais aussitôt conquis par « ces nymphes (qu’on veut ici ) perpétuer »). Et avec la sonate où violon et piano de César Franck disent ardemment le romantisme finissant qui aussi ouvre sur l’avenir du sentiment. Ou avec un tardif – Fauré atteint alors la rive des 80 ans – Trio op.120, murmurant dans son Andantino quelque adieu sans désenchantement au monde crépusculaire…

Les 13 couleurs et soleil levant
On filera la métaphore du « soleil couchant » grâce aux « 13 couleurs » que Tristan Murail détecta en fin des années (19)70 et fit alors scintiller dans une pièce dont Les Temps Modernes réalisa une adaptation (remarquable et remarquée, avec Winter Fragments , et Bois flotté, dvd de 2002 qui obtint un Grand Prix Charles Cros et un « Choc du Monde de la Musique », sur des images video de Hervé Bailly-Basin). Tristan Murail a été, avec Gérard Grisey (prématurément disparu) et Hugues Dufourt un des fondateurs et illustrateurs de la musique spectrale (spectre sonore et partiels infinitésimaux qui le constituent) ; il avait en 1978 développé les concepts neufs de « prémonition ou de prolongement des sons complexes », et de « modulation en anneau, où les fréquences s’auto-génèrent dans une réaction en chaîne ». Pièce impressionniste ? Le musicien natif du Havre ne refuse pas les échos du mouvement pictural dont la toile de Monet fut le « soleil levant » qui surgit en 1873…– d’autant qu’en élève de Messiaen il a intégré à sa pensée les liens couleur-son, voire leur symbolique -…Pourvu qu’on reconnaisse là une « très forte structuration, et une métamorphose insensible qui transforme ces couleurs « , dans la « dérive harmonique, les micro-intervalles, les sons complexes ». Bref, les Séries de Monet (meules, peupliers, cathédrale de Rouen) nourrissent aussi une inspiration musicale à travers les 13 teintes successives, des éclats incandescents à l’éloignement de l’intensité lumineuse. »

Nuit et Neige
« Nix et Nox », le titre est-il un jeu sur la Nuit, en grec (les puristes écriraient Nux en grec ancien) et en latin ? Mais une fois vérifié aux intarissables sources du dictionnaire Gaffiot, on constate que la Nix latine est… Neige . Dont acte, et bien fait, puisque j’ai voulu jouer au savant « contre » un compositeur d’une Sœur Latine ! Luca Antignani, aujourd’hui très « acclimaté » aussi à Lyon (la Florence d’entre Rhône-et-Saône ?) où il enseigne l’orchestration au CNSM, avait déjà écrit en 1998 une pièce de piano sur « la glaciale clarté de la lune ». On ira donc chercher en son imaginaire des reflets liés à ce qu’il nomme « la cyclicité et la rotation perpétuelle, qui parcourt depuis longtemps et de manière obsessionnelle » dans sa composition. Nix et Nox dit « le paradoxe implicite dans la conduite à spirale : éloignement progressif d’un centre thématique, idée d’un éternel retour, constant et inéluctable. D’où le sentiment (limite) d’être englouti par un vortex de tourbillonnante complexité. »

Les ailes et l’azur
Quant à Jean-Marc Jouve, qui a bénéficié des conseils d’Alain Poirier, Betsy Jolas et Sofia Goubaïdoulina, « par la grâce de ces rencontres et la ténacité à vouloir réaliser l’alchimie, il élabore sa propre poétique musicale, nourrie de la lente interrogation des langages. Cela est réponse engagée à toutes les formes de tyrannie, notamment culturelle, d’aliénation, à tout ce qui dispense l’homme de penser par lui-même. » Sa pièce que T.M. donne en création mondiale scrute aussi le ciel : « d’ailes et d’azur » doit être lu, selon son auteur, comme « une musique-élan, geste vital, défi en réponse à la vie menacée, trajectoire du cri à la lumière : elle doit beaucoup à la fascination exercée par le vol des grands rapaces ». Très reliée au chant et à la trajectoire des oiseaux dans l’espace physique – et poétique -, elle se clôt par « perdendosi », en renversement du chromatisme douloureux XVIe et XVIIe : « simultanément, écriture descendante et perception ascendante (son paradoxal), métaphore du retournement de la douleur vers la lumière ».

Soleil levant
Temps Modernes est ici en « quintette » : Jean-Louis Bergerard (clarinette), Michel Lavignolle(lflûte), Claire Bernard (violon), Florian Nauche (violoncelle), auxquels s’est plus récemment jointe la pianiste Emmanuelle Maggesi (qui forme aussi avec la percussionniste Ying-Hui Wang le duo Cthulhu). Parfums, couleurs, sons d’(extrême)orient se répondant, et soleil… levant, donc à l’est pour notre si vieille Europe ? Car Temps Modernes connait bien et reprendra bientôt une « longue marche » vers la Chine qui l’a déjà accueilli en Festivals (New Music of Shanghai, Bejing Modern Music, Asean Music Week), et encore plus à l’est, au Japon (Quartiers Musicaux,Yokohama)….

Lyon, vendredi 28 novembre 2014, Salons de la Mairie du VIe, Rue de Sèze, 19h. Temps Modernes joue Franck, Debussy, Fauré, Murail, Antignani, de Montaigne, Jouve. Renseignements et réservation T. 06 08 60 29 73.

programme

Claude Debussy : Prélude à l’après-midi d’un faune
César Franck : Sonate pour violon et piano
Pascal de Montaigne : Sarn I
Gabriel Fauré : Andantino du Trio op. 120
Jean-Marc Jouve : D’ailes et d’azur (création)
Luca Antignani : Nix et Nox
Tristan Murail : Treize couleurs du soleil couchant

compte rendu, concert. Lyon, Auditorium. Festival d’Ambronay, le 2 octobre 2014. Mozart : Requiem, Concerto pour clarinette. Leonardo Garcia Alarcon, direction. Benjamin Dieltjens, clarinette

Alarcon_portrait_oblique_250Ambronay sur Rhône ? Le festival baroque s’est décentralisé en sa 4e semaine pour un concert Mozart -1791 à l’Auditorium Ravel. Le chef Argentin Leonardo Garcia Alarcon fait rayonner son New Century Baroque et le ChÅ“ur de Namur dans une version épurée du Requiem, et le clarinettiste B.Dieltjens poétise avec lui le concerto K.622 Bien sûr c’est l’Auditorium en  sa logique de réfraction sonore – fût-elle brevetée AGDG d’Ingénierie Acoustique – , un cadre où  baroque et post-baroque ne sont guère idéalement placés, et  où de toute façon le mystère tend à s’absenter. Et l’architecture – finalement banale en sa modernité… d’il y a 40 ans –n’évoque en rien la fine complexité de l’abbatiale d’Ambronay (elle-même en  lumière ogivale, à l’inverse antérieur  du baroque dont les musiques la parent au temps de chaque Festival).Mais avec le double concert qu’Ambronay a ici « transféré » au milieu de sa 4e et dernière semaine, on a le mérite d’une fusion de publics – Lyon, et un « ailleurs », fût-il distant de 60 kilomètres -, réunis pour célébrer l’une des partitions les plus « mythologisées » de la culture européenne, ce  Requiem où Mozart  consigna une part – mais une part seulement – de ses pensées sur la vie et son issue.

Homme en noir et légende de l’empoisonneur

Et pour explorer une fois encore cette Å“uvre aussi fréquentée que demeurant énigmatique, un jeune  chef à la renommée grandissante,  Leonardo Garcia Alarcon. Cet Argentin est grand redécouvreur de partitions – son Diluvio, de Falvetti, superbe  exemple -, et l’énergie réinventive dont il fait  preuve n‘est pas la seule marque d’un tempérament à la fois savant et intuitif. Il y a un son d’orchestre Alarcon, et surtout une  tonalité, passionnelle, rigoureuse, et plus discrètement, poétique : le croisement en concert de deux partitions ultimes de Mozart met en valeur – dans le concerto pour clarinette K.622,d’octobre 1791 – cette dernière vertu, en face du Requiem si universellement connu que certains croient en avoir sondé tous les secrets. Oui, le Requiem K.626 est-il  « comme d’autres » ? Génial(e), à l’évidence, et comme tant d’œuvres de Mozart. Mais Symphonie( funèbre) Inachevée, entourée d’une aura étrange – celle de la « chronique d’une  mort annoncée » – , avec son commanditaire-comte Walsegg, l’homme en noir qui poursuit l’auteur et l’enjoint d’en terminer  au plus vite, en une atmosphère de thriller implicite  donnant même lieu post mortem à du délire sur ce pauvre Salieri – les réseaux  tweeter d’époque « inspirant » Pouchkine, Rimsky,Shaffer et Forman – qui eût empoisonné Wolfie…

Un franc-maçon militant 

Mais relisons une  vérité plus  historique : Mozart mourut de maladie (« une épidémie virale qui courait à Vienne  » ?), et son « état d’épuisement profond  à l’automne 91 »)(C.Delamarche) était plutôt dû à la surcharge de commandes (La Clémence de Titus, La Flûte Enchantée),accablant un Mozart qui n’était pas « criblé de dettes et dans le plus grand dénuement ». Ce (trompeur) « tableau tragique pour poète maudit », on comprend aussi que la veuve, Constance, ait voulu le renforcer post mortem, non seulement pour renflouer ses finances, mais surtout parce que son génie de mari avait été franc-maçon militant, et  dans l’Autriche repassée sous la férule contre-révolutionnaire des successeurs du libéral éclairé Joseph II, c’était marque d’infamie posthume.

Autriche-d’en-bas et d’en-haut

 On notera encore que la dernière partition complète et signée par Mozart était une cantate maçonnique (K.623, Eloge de l’amitié, octobre), et que, selon les témoins des  derniers moments,  le compositeur  songeait surtout aux représentations de sa Flûte  qui…enchantait non la prétendue élite bien-pensante des Viennois mais les spectateurs du faubourg, l’Autriche-d’en-bas contre l’Autriche-d’en-haut.  Bref, l’ultime Mozart  ne devait pas penser qu’ « une méchante vie amène une méchante mort », et que selon Sganarelle dans Molière, « par conséquent vous serez damné à tous les diables ». Mais qu’à l’inverse une spiritualité fraternelle, tant soit  peu égalitaire et donc devenue subversive, eût contribué à « changer le monde ». Idées insupportables aux dévots de l’après-1790,qui « reprennent le pouvoir » après la mort de Joseph II,   adeptes d’union définitive du sceptre et du goupillon…

La fièvre du récit en continuo

Certes le travail de Garcia Alarcon est surtout d’ordre musicologique, et on dira qu’ « il en vaut un autre », s’appuyant sur la suppression de trop évidents süssmayerismes ( le disciple qui continua et termina le Requiem : donc s’en vont Sanctus, Benedictus, Agnus Dei…) et y faisant entrer le jeu compliqué des ajouts d’autres musicologues actuels. Il va même jusqu’à copier-coller un Amen conclusif du Lacrymosa, tracé ailleurs par Mozart et ressemblant  plus à du fugué de Haendel que de J.S.Bach. Mais nous importe surtout l’esprit qui guide en ce labyrinthe d’inspiration sacrée l’écriture de Mozart et son interprétation par un chef d’aujourd’hui. Et il y a une fièvre étonnante – non symptôme  d’une « maladie de la mort » – dans « son » Requiem, devenu kaléidoscope, récit en continuo et pourtant très heurté. Avec Garcia Alarcon, ce n’est plus « baguette-tradition », en quelque sorte rassurante dans sa mise en perspective des numéros successifs d’un opéra du sacré catholique, mais sorte d’ « œuvre en progrès », qui contient aussi bien la réminiscence dans le terrible (la Damnation de Don Giovanni) que la menace sournoise (début de l’œuvre), une agogique de course à l’abîme, une pulsation visible ou souterraine,  des moments suspendus qui appellent de futures mélodies de timbres (Recordare) et une conception étale du temps… Tout  est lié par une direction d’énergie inlassable, souvent d’un tempo spectaculairement accéléré, et malgré la rigueur absolue de la mise en place, analogue à une improvisation en recherche d’elle-même,  des buts techniques et philosophiques poursuivis.

D’autres liens de conscience

A l’auditeur galvanisé d’établir  d’autres liens de conscience, de croiser lignes, courbes et arrière-plans, en songeant à ce que pourrait être une Messe des Morts sans terreur (ah ! l’encombrant Dies Irae dont plus tard Fauré fit l’économie en inscrivant son Requiem en douceur et consolation…), ou, pourquoi pas, mélangée  par Mozart à ses Å“uvres maçonniques (les cantates, et l’Ode Funèbre K.477) pour s’épargner, en toutes Lumières, les tribunaux  de la pénitence et la peur de l’enfer, dans une interrogation lucide sur le mystère.

 Pour cela, le très subtil orchestre réuni par le chef (New Century Baroque) et le Chœur de chambre Namurois, homogène, inventif et ample, font bien saisir un nouveau regard. Les quatre solistes vocaux ne sont plus des « chargés d’air de concert », mais les protagonistes sans auto-valorisation d’une œuvre en recherche : l’alto Sophia Patsi, le ténor Valerio Contaldo, la basse Josef Wagner, et la soprano Joëlle Harvey, si délicieusement humble et intimiste.

Tiepolo et Watteau 

En cette lumière si contrastée, parfois violente, du Requiem, on saisit mieux la précieuse éclaircie du début de concert, le concerto pour clarinette K.622, lui aussi écrit en octobre 1791, pour l’instrumentiste Anton Stadler – un bon compagnon de fêtes comme les aimait Mozart, et qui rappelle aussi les relations moqueuses de Wolfgang avec le corniste (et marchand de fromages)  Leitgeb – , mélangeant l’ardeur constructrice ( allegro), le jeu (rondo-finale) et en son centre un adagio qui idéalise l’inspiration, la reliant au maçonnisme (le cor de basset cher au compositeur) et à ce que murmure le sublime. Un clarinettiste d’exception – tête de Baudelaire, mais convivial ! -, Benjamin Dietljens, fait constamment se demander s’il « chante » ainsi la beauté du monde, l’espace de l’intime, les couleurs en bleu et or de Tiepolo ou Watteau, s’estompant jusqu’à l’imperceptible de ses fins de phrase… Et aussi parfois cite les femmes tant aimées de Mozart, Aloysia Weber et Nancy Storace, ses cantatrices si désirées mais absentées, la Comtesse, Pamina ou Fiordiligi, les créations de son rêve plus réelles encore d’être passées dans l’écriture.

Van Eyck, aussi

En ouvrant le concert, L. Garcia Alarcon rend hommage à deux grands pionniers récemment disparus, Christopher Hogwood, et l’admirable Frans Brüggen,  chef si poétique dans le territoire mozartien… Et la véritable, la plus sincère dédicace qu’on eût pu souhaiter  vient « en bis », avec un Ave Verum (juin 1791), complètement et merveilleusement apaisé, bercement idéal, tendresse et pureté flamandes comme un Agneau Mystique de Van Eyck,  à bouches murmurantes et couleurs extasiées.

Auditorium Ravel de Lyon (pour le festival d’Ambronay), jeudi 2 octobre 2014. W.A. Mozart (1756-1791), Requiem, Concerto pour clarinette. New Century Baroque , Chœur de chambre de Namur, J.Harvey (soprano), Sophia Patsi (alto), Valerio Contaldo (ténor),Josef Wagner (basse), Benjamin Dieltjens (clarinette), direction Leonardo Garcia Alarcon.

CD. Janacek, Dans les brumes et autres pièces pour piano. Sarah Lavaud,piano. 1 CD Hortus

janacek-sarah-lavaud-cd-hortusCD. Janacek, Dans les brumes et autres pièces pour piano. Sarah Lavaud,piano. 1 CD Hortus. Un nouveau disque de l’intégrale – courte – du piano de Janacek, cela ne se néglige pas, surtout si l’interprète est une musicienne de la jeune génération française. Sarah Lavaud indique sa familiarité d’émotion avec Janacek, joué par elle en concert depuis « longtemps ». Et son disque, vraiment magnifique, souligne une modernité qui a souvent été déniée au compositeur tchèque, ainsi que le culte des fragments de mémoire qui régit l’univers de ses pièces.

Ce que j’aurais voulu écrire moi-même

« Défendre avec ferveur une musique d’une incontestable singularité que je joue en concert depuis de nombreuses années, dit en  préambule de son disque Sarah Lavaud, qui parle en toute confiance à ses auditeurs du « choc que sa découverte (des pièces de Janacek) a suscitée : sensation paradoxale d’une étrangeté envoûtante et d’une familiarité intime, d’une évidence soudain révélée : musique que j’avais toujours voulu entendre, que j’aurais aimé écrire moi-même. » On ne peut que souscrire à ces élans du cÅ“ur : la musique de Janacek ne ressemble à aucune autre de celles qui lui sont  contemporaines.  Leos J. irradie une générosité humaniste – liberté avant tout, et amour toujours -  dont Claude –Achille D., plutôt « antipathique », ou même Maurice R., en sa pudique  réserve, ne surent inspirer l’expression spontanée… Un peu plus tard, bien sûr, et dans la Mittel Europa soumise aux pouvoirs oppressifs, il y a un Bela  B. à la rigueur morale d’une égale intensité mais qu’assombrit  la tragédie des temps fascistes… Car Janacek  (1854-1928), compositeur peu précoce,  est aussi « du XIXe », son Å“uvre de piano ne commençant qu’à l’orée du XXe et pour seulement  une décennie (sauf le groupe tardif des Esquisses, juste avant sa mort) : en France le maître-livre de Guy Erismann nous avait aidés à prendre la mesure d’un tel créateur…

Dans les brumes du destin

Oui, que de merveilles originales dans l’inspiration de ces six cahiers ou livres, n’entendant certes pas révolutionner l’écriture, mais l’aborder autrement, à partir d’un langage qui ne « connait » pas les intuitions de l’Ecole de Vienne ! La nouveauté du regard est pourtant bien là, dans une prédominance accordée au Grand Å’uvre de la mémoire, avec ce quelque  chose  de voilé jusque dans les titres : « par les sentiers recouverts » (ou : « herbeux », selon les traductions), « dans les brumes » (à condition d’y effacer tout flou « impressionniste », et d’y ajouter : « du destin »). S’agit-il pourtant un peu de réalisme ? Si oui, il faudrait y ajouter l’adjectif « magique », quelque part entre notre résurrection  de l’enfance, la conception du romantisme allemand (« la poésie, c’est le réel absolu », disait Novalis), et   le  tout proche surréalisme en son exaltation du rêve. Sans oublier, ajouteraient les fervents d’autres « Grands Transparents » –   le point de rencontre français, Nerval, dans son univers de « Sylvie » -, et bien  sûr, l’écho spirituel de Schubert.

L’ovni engagé contre la répression

Pourtant au milieu de cette « couleur verte » que justement exaltait Schubert, un « ovni » engagé : la Sonate 1905, composée à la mémoire d’un ouvrier tchèque assassiné en manifestation par les forces  de l’ordre françois-joséphien et marquée au sceau de l’indignation démocratique, l’année même où  le tsarisme brise sans pitié la liberté russe. Compositeur ardent – il aurait pu se dire « tchèque trois fois, jusqu’à la moëlle des os » -, indigné par le meurtre d’un homme de Brno, sa ville natale,  Janacek ne se jugeait pas « à la hauteur » pour les  mouvements de ce qu’il allait appeler « Diptyque ». Et il  laissa  en guise de « Sonate 1905 », non le « récit » d’événements précis, voire cinématographiques avant la lettre, mais  « Pressentiment » et « Mort », symboles troublants de ses – puis de nos – témoignages impuissants devant le crime « légal » . Comme le rappelle Reinhard Schulz, Janacek écrivit à Max Brod, l’ami de Kafka : «  Quelqu’un dégoisait devant moi que seul le son pur importe en musique : et moi je dis qu’il ne signifie absolument rien tant qu’il ne se trouve pas dans la vie, dans le sang. Sinon, c’est un jouet sans valeur. » Avis au Russe pour qui « la musique n’exprime rien » ! Mais au fait, que l’on veuille bien chercher en histoire musicale des insertions semblables dans le domaine instrumental : « Lyon » de Liszt, à la mémoire des canuts révoltés… ? Puis prière d’attendre plus tard dans le XXe, du côté de chez Luigi Nono…

Le lointain de Thanatos

LAVAUD Sarah BilletIl nous souvient d’avoir écouté au festival de Montpellier, au milieu des  années 1980, le gentilhomme tchèque Rudolf Firkusny traduire avec émotion et rigueur  ces pages – finalement  assez brèves – de l’opus pianistique janacekien : cela ne s’oublie pas. La parution d’un magnifique disque (Deutsche Grammophon) avait en 1972 précédé cette synthèse. Quarante ans après, on peut s’y référer, non pour évaluer  des « progrès », mais pour mieux saisir attitudes et  expressions de la sensibilité entre les générations d’interprètes. Et  la différence n’est pas  toujours  où l’on croirait la trouver, ainsi dans la Sonate. Certes S.Lavaud fait preuve dans  Pressentiment d’une extrême âpreté qui « égale » la violence mystérieuse de R.Firkusny ; mais le pianiste tchèque trouve dans  « Mort » une dramaturgie admirablement  construite, laissant au centre de ce module « a-b-a » une vigueur altière pour mieux cerner « die ferne » , le lointain où siège Thanatos, sorte d’abstraction lyrique pour une scène désolée qui se jouerait  désespérément « là-bas »… « Dans les brumes » permet à chacun  une  approche pleinement originale, plus modernement heurtée, quasi brutale et analytique chez S.Lavaud (4e), qui cultive le discontinu (2e), proche de la rêverie éparpillée chez R.Firkusny (3e), d’une mémoire fragmentée qui encore une fois au loin se cherche  et s’émeut(4e).

Frydek et Combray

Quand Janacek se laisse aller à « titrer » (Les Sentiers, 1er cahier), c’est  égal enchantement, ainsi pour la Madonne deFrydek (I,4), les cloches sonnant presque transparentes avec  R.Firkusny, presque lourdes et graves chez S.Lavaud. Et bientôt on s’aperçoit que les suggestions de ce Cahier (bien différentes en esprit du « si vous voulez, pourquoi pas ? » consenti par Debussy à la fin de chaque Prélude !) font remonter à l’histoire personnelle de tous, comme les Scènes d’enfant de Schumann, ou ce qu’en ces années initiales du siècle le Français Proust fit revivre  par son  Narrateur du Combray de sa jeunesse.

Ouvrir des fenêtres dans l’âme

Et combien Sarah Lavaud a raison d’aller chercher du côté de chez Leos vieillissant les ultimes Esquisses de 1927-28 (5 extraits, à quand les 8 autres, antérieures ?) et « Un Souvenir » ! Dans ces ultra-fragments – « l’anneau d’or », une quinzaine de secondes, les autres guère  plus d’une minute- , l’écriture fait moins penser, dans sa  brièveté, à celle d’un Webern, qu’au chemin bien ultérieur d’un Giorgy Kurtag, énigmatique, frémissant  et dense. Ajoutons  que S.Lavaud joue un instrument original de Stephen Paulello, « construction » sonore qu’elle a enregistrée dans les ateliers même, et que ce ton subtil convient particulièrement au travail de la mémoire empruntant ses « sentiers recouverts », et « relevant ses distances » comme eût dit le Narrateur proustien. Ainsi  chemine ce disque précieux, quelque part entre ce que le compositeur appelait « ouvrir des fenêtres dans l’âme » et la vision de cet « art déchirant de Janacek » si bien analysée par son compatriote d’aujourd’hui, Milan Kundera…

janacek-sarah-lavaud-cd-hortusLeos Janacek (1854-1926). Œuvres pour piano (Dans les brumes, Sonate 1905, Sur un sentier recouvert, Esquisses Intimes, Un souvenir.  Sarah Lavaud, piano S.Paulello. Editions Hortus 109.

Ambronay (01), 35 ème Festival. 12 septembre – 5 octobre 2014. “Célébrations”…

ambronay 2014 festivalAmbronay (01), 35 ème Festival. 12 septembre – 5 octobre 2014. “Célébrations”… Haut-lieu d’hexagone et même d’Europe, Ambronay célèbre tous les ans à la fin de l’été le Baroque dans  tous ses états. On en est à la 35e, et si on a changé de Directeur l’hiver dernier, l’esprit du Fondateur (toujours présent dans le rôle de l’inspirateur) demeure pour les choix ambitieux des concerts, de l’Académie Européenne, des Résidences, des Recherches, des Éditions,  du Patrimoine architectural, du Chapiteau, de la dispersion en lieux régionaux….  Ancien, Nouveau, thématiques …  35ème, et 1ère « sans » le fondateur, puisque Daniel  Bizeray   succède à Alain Brunet… L’esprit ne change évidemment pas. D’ailleurs l’Ancien conserve en la Demeure plusieurs  responsabilités, notamment dans le domaine qui lui est particulièrement cher, et qui fut  en son métier initial d’enseignant, la formation des jeunes « Académiciens d’Ambronay ». Mais le Nouveau – qui a travaillé « sur le terrain » des institutions culturelles – direction artistique à Saint-Etienne, Royaumont, Rouen – est bien « aux affaires » (comme disait un Militaire illustre devenu Politique), en commençant par la définition et la description des objectifs pour cette 35e édition. Ambronay, devenu au fil des ans et décennies, un vaste théâtre  où, comme chez tout Baroqueux qui se respecte, « la vie » où l’on «songe » aussi « l’action », continue à décliner ses quatre semaines  de 2014 « autour d’un thème – « Célébrations » – en quatre chapitres : anniversaires de compositeurs, grand  répertoire sacré, expériences musicales inédites, ensembles émergents européens -.

Un enfant et son Ange Gardien

« Que la fête commence !  », conclut le prière d’insérer qui cite ainsi une Ode (du 7e Art)   aux  menus et larges plaisirs qu’on sut se donner dans la  France du Régent… Et tâchons de suivre en chronologie  ces quatre semaines (aux temps forts en fins de semaine), leurs  « 30 concerts en    lieux différents, grâce à près de 1500 artistes ». Et justement, le 1er week-end s’ouvre dans la présence enthousiaste et passionnée de Leonardo Garcia Alarcon, qui dans un entretien du printemps (avec Emmanuelle Giuliani, dans La Croix) se dit « enfant d’Ambronay », au sens le plus filial vis-à-vis d’Alain Brunet, « mon ange  gardien, l’une des plus rencontres de la vie » pour ce jeune Argentin  dont le Patron détecta aussitôt les dons immenses de chef, d’interprète et de chercheur. L.Garcia Alarcon fait donc l’Ouverture du Festival, entraînant ses solistes (Mariana Flores, Fr.Aspromonte, R.Pé, E.Gonzalez-Toro, M.Bellotto ) et les membres de sa Cappella Mediterranea   dans une nouvelle aventure : après la redécouverte du sublime Falvetti (Il diluvio universale), on puise aux racines de la musique baroque sicilienne, via les « mystérieuses archives de la cathédrale de Malte ». A  côté  de madrigaux des célèbres Gesualdo, d’India et A.Scarlatti, des  nouveaux  du Temps Retrouvé par Alarcon : Michele Mascitti, Cataldo Amodei.

La Peste

Puis, parlons ( d’)anniversaires… Ceux de mort ont  du sombre, en face des clarteux de naissance. Ainsi, il y a un quart de millénaire (250 ans, si vous préférez), Jean-Philippe Rameau s’en alla rejoindre la mécanique céleste et l’harmonie des sphères dont avait génialement parlé sa musique. Pour célébrer sous le ciel septembrien d’Ambronay, voici les pièces de clavecin en concert, accompagnées des Quatuors Français par lesquels l’Allemand prolifique Telemann rendait hommage à  J.P.R. Ce sont les Ombres (non Errantes), créées il y a 8 ans par Sylvain Sartre et Margaux Blanchard, qui portent ce programme : un jeune ensemble de la 4e Génération des Baroqueux (si nous comptons juste), mis  en avant par Ambronay dès 2010 et qui a enregistré sous ce label  Couperin et ses Nations. De l’autre côté du « génie françois », M.A.Charpentier offre les fastes de sa Victoire de Milan ; cependant  pour une fois cela n’aura pas été  obtenu par les armes, mais par le courage  d‘un  collectif  contre la mort épidémique, animé à Milan (1576) par Charles Borromée, prélat qui ne quitta pas sa ville et y soigna les malades sans les culpabiliser (voir le claironnant Père Paneloux dans La Peste camusienne), comme les futurs humanistes de la ville assiégée ( Rieux, Tarrou)….En complément, un Te Deum (ça, c’est guerrier !), une Messe pour les Trépassés, une Leçon de Ténèbres : autre jeune groupe (5 ans d’âge), Correspondances, qu’a fondé et mène à … la victoire Sébastien Daucé (cd.Charpentier chez Harmonia Mundi).

Porpora et Gardel

Mise en miroir de deux autres génies, l’un Italien, Nicolo Porpora (1686-1768), illustre professeur de chant pour  non moins illustres castrats (Farinelli…), puis de composition pour Josef Haydn.                                   L’autre, longtemps Italien avant de finir Anglais, l’Allemand Haendel. Ouvertures et airs d’opéra sont choisis  par l’Academia Montis Regalis (depuis 1994) et son chef Alessandro de Marchi, avec le  contre-ténor argentin Franco  Fagioli : ce très-aimé vocaliste ne sera-t-il pas en écho culturel des Hommages à Carlos Gardel par le bandonéiste William Sabatier ou du chanteur Diego Flores ?  On s’enchantera  aussi d’un Rêve d’Ariane sous chapiteau, jolie histoire de la comédienne belge Ariane Rousseau, qui se délasse des idées noires (criminologiques, sa formation universitaire) en contant aux enfants l’histoire du quatuor à cordes (Quatuor Alfano, depuis 2008).

Le Fils de Qui Nous Savons

Au 2nd week-end, un vrai anniversaire joyeux (300e  de la naissance) pour Karl-Philipp Emmanuel Bach – Fils Prodigue de Qui-nous-savons, ange du bizarre qui ouvrit  voie royale au pré-romantisme-, par la grande piano-fortiste et- claveciniste Aline Zylberajch (passionnée d’instruments anciens, enseignante, interprète au cd-Ambronay). Sonates, variations, et portraits de K.P.E., dont l’œuvre-testament de 1787 (« les sentiments de K.P.E. ») se lit comme un autoportrait terminal de Rembrandt…. En remontant vers le Père, immense classicisme (qui est aussi Théâtre Sacré) de la Passion selon Saint Jean, où le génie de Johann-Sebastian est magnifié… dans une économie du nombre, le chef israëlien  Itay Jedlin  et son Concert Etranger (2006)  travaillant selon l’esprit minimaliste de Joshua Rifkin ou de S.Kuijken, un ou deux chanteurs suffisant à chaque partie vocale, cette transparence divisant d’ailleurs le monde baroqueux initialement en guerre contre les super-effectifs qui faisaient naguère crouler Bach sous un néo-romantisme massif…

Vivaldi, Biber et le naturalisme

Les Quatre Saisons vivaldiennes, quel « boulevard du Temps qui passe » ! Enrico Onofri, superbe  virtuose, le met au programme de son Imaginarium, lui qui fut 1er violon chez Jordi Savall et le demeure au Giardino Armonico. Le concert s’ouvre sur une mélodie « symbolisant la disparition de l’hiver derrière les montagnes », air du XVIIe  qui a transité par La Moldau de Smetana et l’hymne national  israëlien. On continue avec une version instrumentale du Chant des Oiseaux de Janequin, des chansons de Merula, d’Uccellini (« mariage d’un coucou avec une poule »…), sans oublier la Sinfonia Representativa de Biber, qui fait intervenir chat, grenouille et rossignol.  Bref, le naturalisme baroque au point de joyeuse incandescence….Le w.e.  fait large place  aux « paysages sonores » (jardins, tour de l’abbaye), ouvrant  même le jeu à une « rencontre baroque-improvisations du Ciel et des Ténèbres », par les Musiciens du Louvre, le collectif La Forge et la Cie Nine Spirit. Un Cactus, synthèse des musiques baroques, est conté aux enfants par un groupe parole-chant (L.Carudel, B.Le Levreur). Pour ne pas négliger les absolus du baroque italien ivre de « la musica e le parole », Profeti della Quinta (jeune ensemble issu de la Schola de Bâle) madrigalise entre Monteverdi, Rossi,  Luzzaschi  et le Prince des Ténèbres Ambiguës, Gesualdo. « A l’inverse », on clôt avec Israel en Egypte, où Haendel Londonien  compose à la fin des années 1730 une « vaste épopée chorale exaltant les exploits  du Peuple Elu ». C’est un des illustres aînés anglais (2nde génération baroqueuse ?), Roy Goodman, qui  conduit  le vénérable Nederlands Kamerkoor (fondé à la fin des années 1930 !), explorateur de la musique la plus ancienne (et médiévale) à celle de notre temps (Kagel, Tavener, Canat de Chizy).

Dynastie Rebel, Jordi citoyen du Monde

Au 3e Temps, encore du Haendel en son Dixit Dominus, de « grande théâtralité » romanissime, et un anniversarié (300e de la naissance), Nicolo Jommelli, maître de chapelle au Vatican mais très novateur d’esthétique pour un Beatus Vir, au programme des cadets du Ghislieri Choir and Consort, menés par le non moins jeune Giulio Prandi.  Puis on  voyagera  dans la généalogie familiale des Rebel – le père, Jean-Féry, le fils, François – et les amitiés de François R. avec … François Francoeur, en fait co-auteurs de nombreux opéras et ballets qui magnifient à la cour de Louis XV (et pour la Pompadour) un style théâtralissime avec machines. « Les Surprises », fondé en  2010 par Juliette Grignard et L.N. Bestion de Camboulas entendent bien ici nous…en faire la surprise…. Le grand aîné, ami et protecteur d’Ambronay, Jordi Savall, citoyen du monde musical, aime à confronter – mais surtout pas affronter – civilisations et cultures esthétiques, pour mieux nous faire réfléchir sur l’indispensable (jadis, aujourd’hui, demain) Paix, notamment autour de la Méditerranée et entre Europe et Asie. Ce sera ici un peu plus à l’ouest, d’Espagne en Italie, de France, Allemagne en Angleterre, son Hesperion XXI variant  le thème d’un « âge d’or de la musique pour ensemble de violes ».

Miserere sans transcendance chrétienne

L’ensemble  Chemirami and co, de Keyvan Chemirani, hôte privilégié d’Ambronay,  dialogue avec Z.L.Nascimento et P.Edouard, fait rêver en improvisations et compositions de Brésil, Inde et Irak ; et le quatuor (lui aussi de percussions) Beat confie aux enfants son Drumblebee. Autre chapitre illustrant les principes du Festival : le récent prolonge sans rupture l’ancien, et les Folies Françoises de P.Cohen-Akenine font « Leçons de Ténèbres » et de la dramaturgie mortifère (A.Scarlatti) pour conduire vers la vision qu’en peut avoir un compositeur  actuel, Thierry Pecou, «éloigné de toute transcendance » et qui voit dans son Miserere comment « une musique occidentale peut s’entrechoquer avec l’animisme africain et le panthéisme des Indiens amazoniens ». Les Cris de Paris (Geoffroy Jourdain) itinère aussi de Janequin et Tallis (le mythique Spem in alium, motet à 40 voix réelles) en « jeune France » d’Aurélien Dumont, qui utilise le dispositif multicanal « 5 point 1 », où un « cercle imaginaire – l’auditeur – reçoit les informations spatialisées de la polychoralité dispersée ».

Vrai crépuscule mozartien

Enfin, début octobre, quand couleurs et atmosphère d’Ambronay font entrer en automne, on commencera par le crépusculaire Requiem de Mozart : L. Garcia Alarcon – dirigeant le New Century Baroque de Namur – fait le tri entre l’irréductiblement mozartien et « les adjonctions » (entre autres Süssmayer), pour mieux en exalter les vertus admirables. (et pour ce concert, c’est à l’Auditorium Ravel de Lyon…). Avec Benjamin  Dieltjens, il veut rendre au K.622 (l’ultime concerto, de clarinette) « toute sa charge nostalgique », notamment en soulignant la « tonalité opératique » inhérente, selon lui, à  cette œuvre-testament.  Plus « classiquement baroque(ux) », Fabio Biondi et son Europa Galante travaillent la vocalité violonistique et orchestrale  des concertos (d’esprit italien) chez  Vivaldi, Brioschi, Corelli ou Leclair, avec la révélation d’une Sinfonia funebre, de Locatelli. L’autre aîné ambronaisien, maintenant Père du Baroque, William Christie ( dites : Lézards Flo pour son ensemble mythique) fait,lui, rayonner le « Grand Motet François » : Rameau, bien sûr, et aussi Cassanea  de Mondonville.

Trois fois  ” e “

Dans le cadre des créations, y compris linguistiques, on notera une concession à l’anglomanie régnante : il y a ici des « afters », et surtout un festival dans le Festival, eeemerging. Serait-ce que sous le Bugey en 2014, (comme dans les salons proustiens Odette de Crécy parle  selon  la mode « outre-Manche »  et s’affiche « fishing for compliments »), on se soumet, diraient les grincheux (nous en sommes, parfois) au verbiage franco-anglais  ? Donc : émergence et  triple e ( euro ?), nouvelle étape de soutien aux « jeunes qui seront peut-être les stars de demain ». Car à Ambronay on repère, invite et fait jouer  les neufs ensembles : ce sera Armonia degli affetti dans Chanter d’amour, Secunda Pratica dans Nouveau Monde Baroque, la Botta Forte  avec Mi palpita il core, , Voces Suaves A la Cour des Gonzague… Côté enfants, les charmants Esprits Animaux, déjà « émergés », dévoilent sous chapiteau un ludique B.a.-ba du Baroque, et on monte dans le Tram des Balkans de la claveciniste Violaine Cochard qui compose, arrange  et balkanise Vivaldi, Frescobaldi ou Bach.

Car on ne saurait finir le Festival 2014 sans retour et recours au Père Johann Sebastian et à ses cantates, ici pour la Saint Michel, non sans que Raphaël Pichon et son Pygmalion lui adjoignent le très original et spatialisé Heilig d’un Fils, notre cher K.P.E. si à part et en avance sur son temps…Allez, la fête commence bientôt. Bonne teufe roqueba !

ambronay 2014 festivalAmbronay (01 ) (Abbatiale, Tour, Parc, Chapiteau et autres lieux ( Saint Maurice de Gourdans, Pérouges, Brou, Lyon) : 35e Festival, du 12 septembre au 5 octobre 2014. Concerts, rencontres, colloques, visites, ateliers, tables rondes. Information et réservation en ligne : T. 04 74 38 74 04 ; www.ambronay.org

Festival de Verbier 2014 : nos coups de cœur, les temps forts

verbier festival - festival of verbierVerbier (Suisse). Festival de Verbier : du 18 juillet au 6 août 2014. Nos temps forts, nos coups de cœur. 21 ans aux Alpages : le Festival de Verbier a bien depuis trois an sa majorité légale (France et Suisse). Une soixantaine de concerts, du off, des classes de maîtres ouvertes au public, des interprètes  célèbres et fidèle s (Martha Argerich, Micha Maisky, Evgény Kissin, Rudolf Buchbinder, Charles Dutoit, Ivan Fischer) et d’autres primo-arrivants ou accueillis, et aussi – on ne  dira jamais  assez le rôle de la pédagogie « supérieure » pour tant de jeunes artistes venus de tous les coins du monde -, les stages à issue de concert pour le Verbier Festival et son cadet le Verbier Chamber, qui désormais s’adonnent aussi aux versions de concert des opéras. Un Bel Eté de plus ?

Les grandes tendances 

Bonne ou moins bonne coutume ? Nous nous amusons à tenir  pour chaque session de Verbier une sorte de tablature statistique des auteurs – et donc de la fréquence des œuvres retenues - : alias palmarès de « qui » est proposé au public, et ainsi miroir ou surface interactive qui révèle les grandes tendances  de Verbier, dans un « dialogue » où l’on ne sait d’ailleurs jamais très bien « qui parle », « où  ça parle » et « comment ça  parle ». Ces grandes tendances bougent relativement peu, en tout cas depuis une dizaine d’années où nous suivons le festival : le XIXe demeure le pilier central du monument – la tour-lanterne à la croisée du transept, dirait-on pour une architecture médiévale -, mais il est renforcé par un pilier du XXe « ancien »(la 1ère moitié du siècle), et symétriquement par un autre du XVIIIe finissant. La  musique antérieure à la moitié du XVIIIe est plutôt hors du champ, de même que celle  se rapprochant  de « notre époque contemporaine » (avec un  correctif compositionnel  pour des interprètes-auteurs). L’européocentrisme fort dominant  est cependant tempéré par des « panachages » ou des programmes spécifiques évocables…

Beethoven vu par Boucourechliev

Le trône royal est cette année encore occupé par Ludwig Van, alias le Grand  Mal Entendant, alias le Fils de la Musique ( s’il y eut un  Père , chacun le sait, ce fut  Johann Sebastian Bach). Et ressourçons nous aujourd’hui à un Commentateur dont l’inspiration n’aura cessé de guider compositeurs, interprètes et « simples » mélomanes – ou « amateurs », pour reprendre ce beau  terme trop souvent catalogué aux rayons inférieurs… André Boucourechliev, (1925-1997), donc : « Universellement reconnu  dans l’évidence de son génie et de sa grandeur morale, il appartient à tous, et à chacun diversement. Son œuvre livre à chacun un message particulier, un  secret propre, et l’homme lui-même exalte une idée, une mesure de l’homme exemplaires. Au-delà du musicien, il est devenu un symbole, ou mille symboles exaltants, exaltés, contradictoires. Tradition et révolution, justice et domination, triomphe et désespoir, solitude, fraternité, joie, renoncement ont élu comme signe ce même homme, cette musique… »

 

 

 

verbier festival 2014 - verbier festival 2014

 

 

 

C’est pour le temps à venir

Et plus loin : « La musique n’est pas une chose. A travers les siècles, l’œuvre chemine dans la conscience d’hommes, de sociétés, de sensibilités  en constante métamorphose. Plus que toute autre, l’œuvre de Beethoven possède le don de la migration perpétuelle, et rend un sens au mot galvaudé d’ « immortelle ». Ce privilège est celui de l’esprit moderne. » Oui, le compositeur d’ « Archipel » – pour citer un Livre majeur des Å“uvres  du XXe – fut bien maître-navigateur, entre Hasard et Nécessité, et on ne saurait trop recommander à un festivalier – voulant dépasser la seule  et immédiate délectation – de se confier à la lecture de ses « Beethoven » (Seuil, Actes-Sud). Il y trouvera cette ample perspective qui répudie la paraphrase et le pathos, traçant des chemins maritimes ou terrestres vers notre époque, et ainsi que le disait Beethoven quand il se sentait incompris, « pour le temps à venir ».

Le premier drame musical moderne

Et si nous insistons sur l’un des huit moments de Verbier « portant » des œuvres de Beethoven, c’est parce que celui du 26 juillet, « en version de concert », conte l’intégralité de Fidelio. On se rappelle qu’à côtés d’ouvertures (ô combien admirables synthèses : Egmont, Coriolan) et de musiques de scène, le compositeur n’a qu’une fois « écrit l’opéra », ce qui paraît bien infime au regard des Massifs dont la cartographie donne le vertige d’admiration : symphonies, sonates, quatuors, musique de chambre en général. Et pourtant, quel chef-d’œuvre ! Wagner y voyait « le premier drame musical moderne ». Et Beethoven lui-même a non seulement pour cela multiplié les esquisses – Ludwig aura toujours eu son côté « lent et perfectionniste » ! -, mais surtout il a  mis dix ans de sa vie dans une entreprise  musicale qu’à génie égal Mozart eût menée à bien en quelques mois, voire semaines ! C’est aussi que Fidelio, de 1803 à 1814, lui paraît exiger repentirs, adjonctions, ratures, remises en question, espoir et désespoirs alternés. Car aussi le livret contient – en profondeur, sous la surface d’un mélodrame agité aux bornes, souvent franchies, de l’invraisemblance et du ridicule, les thèmes essentiels du lyrisme : permanence de l amour conjugal, témoignage du « vivre libre ou mourir en combattant » (comme le feront 30 ans plus tard les insurgés-tisseurs de Lyon), héroïsme  des emprisonnés et triomphe terminal contre le Pouvoir inique….

Un poète lacrymal

Au carrefour de l’ opéra français, de la bravoure italienne, du singspiel et de l ’opéra  philosophique allemands, Beethoven transcende aussitôt la donnée d’un livret mélodramatique à ficelles et déguisements (Léonore embauchée comme gardien de la prison où son mari Florestan risque la mort, et se faisant passer pour jeune homme est courtisée par  Marcelline, la fille du « Taulier » Rocco !) et fait oublier l’insigne médiocrité du plumitif français Bouilly, surnommé « le poète lacrymal »…Trois versions de l’opéra, donc –seule la dernière en 1813, « fera un triomphe », quatre Ouvertures successives (dont trois titrées : Léonore) : comme dit avec humour exténué le compositeur : « cela devrait me valoir la  couronne de martyr ! »… Et surtout les lauriers de l’explorateur lyrique ayant découvert de nouveaux continents, depuis le chœur des prisonniers redécouvrant la lumière et le Quatuor du er acte jusqu’aux airs de Léonore, contrepointés par le hautbois… C’est le 26 juillet que la direction ardente de Marc Minkowski nous conduira en cette merveille.

Le dernier des classiques

Au fait, Beethoven est-il le dernier des classiques du XIXe, qui parachève ce concept en  dynamitant son cadre – dernières sonates, derniers quatuors -, est-il un romantique qui s’ignore en tant que tel, bien que vivant les phases de l espoir et du désespoir en symétrie jusqu’à trouver une issue comme dans la 31e sonate, par la fugue retrouvée chez Bach ou Haendel ? Ce retour en arrière chez les maîtres anciens est tout, sauf nostalgie d’un « passé-plus-que-parfait ». Cela instaure au contraire une modernité indéfinie, fondée sur un progrès en art. Considérations un peu « perchées »(comme on dit  de nos jours), qui ne doivent pas empêcher de musarder  en des séquences beethovéniennes plus détendues.

Un passé-plus-que-parfait

 Tenez, pourquoi la 9e sonate violon-piano est-elle dite à Kreutzer ? Parce que le virtuose français Kreutzer, son 2nd dédicataire, ne put  jamais  se décider… à la jouer. Elle avait été d’ailleurs offerte, auparavant, à George Bridgetower ( « sonata mulattica per il mulatto gran pazzo e compositore »), que Beethoven avait introduit  dans son cercle amical, avant de se brouiller avec lui (à cause, à cause d’une femme ?). Et ce n’était pas fini, puisque Tolstoï allait se « l’approprier » pour en faire une leçon de morale conjugale dans son roman « La Sonate à Kreutzer »…

Autre(s) Beethoven : les aventures du violoncelle et du piano à travers l’intégrale des 5 sonates (Clemens Hagen, Kirill Gerstein), des coups de sonde en la profondeur des sonates pour piano (l’op.53, alias Waldstein, la 10e, de jeunesse, et la sublime Appassionata, par le grand aîné Buchbinder). A l’orchestre, la moins connue 2e Symphonie, et l’apothéose du chant dans le concerto de violon, par le soliste-chef Pinchas Zukerman. Un 3e trio, un 3e quatuor, aussi…

Chopin et Schubert

Des autres vrais romantiques, il en est aussi question  sous les étoiles, aux Combins, ou à l’église de midi. Le plus vrai ? Peut-être Chopin, qui avec une pudeur toute….classique s’interdit d’accrocher des pancartes poético-romanesques à ses œuvres, la plupart du temps si distanciées en apparence. Mais en arrière des Nocturnes, pas de clair de lune vaporeux : une conception de la nuit et du rêve. Pour les Préludes, chaque fois une improvisation fixée, dense, mystérieuse, haletante. Au tournoiement séduisant des Valses répond en écho l’aristocratisme des Mazurkas… La journée du 21 sera chopinienne, le cadet virevoltant Jan Lisiecki « répondant » à son aîné marmoréen, Grigory Sokolov, qui  fait aussi redécouvrir la 3e sonate. Schubert, l’encore plus discret des romantiques ? Et aussi un curieux d’expérimentation instrumentale et timbrique, ainsi qu’en témoigne son Arpeggione (guitare à bretelles du pauvre !). Et deux fois ici nommé en piano, la D.850 par Kissin, et l’immense ultime sonate D.960 – le Grand Combin, au moins, du Wanderer -, avec  Rudolf Buchbinder.

Vrais Romantiques

Le seul romantique, non ? Schumann, qui fut dès l’adolescence nourri par la  poésie et le roman (ses dieux, Richter, Hoffmann), vivait aussi du Rêve et mourut de « l’épanchement du songe dans son réel ».Dans ses Etudes Symphoniques, le jeune virtuose s’affirme dans la grande forme héritée du classicisme, pour plaire à sa 1ère fiancée, Ernestine, vite effacée devant Clara.(Daniil Trifonov, le Russe, a l’âge de ces rôles !) . Plus loin, le Concerto de piano sera l’âme incarnée du romantisme  européen, encore un Russe –Mikhaïl Pletnev – le montrera.  Sans oublier le dernier des 3 quatuors de l’op.41. « Avant », ç’aura été Mendelssohn, vrai-faux romantique, avec 3 partitions, dont l’Octuor radieux, jeune et si bruissant Songe d’une nuit d’été…à Verbier. Hors normes, notre Unique Français Berlioz, qui comprit si bien le « Faust » allemand de Goethe, par une Damnation qui fait autorité dans les Aventures du Docteur, de la belle Marguerite et du Tentateur-diabolus in musica. (Charles Dutoit, l’aîné-fondateur, conduit cela au triomphe, le 21). Un petit-grand Liszt, par lequel Dieu bénit  la solitude sur cette terre.

L’autre  grand nominé

Brahms-Johannes-portrait-face-500-brahmsEt on passe à Brahms, l’autre Grand Nominé Perpétuel de Verbier. Jeune romantique lorsqu’il apparut dans le ciel de Schumann basculant de l’autre côté du miroir, Brahms composa en 1852-53 ses deux premières sonates pour piano, Schumann leur donna le qualificatif de « symphonies déguisées » (les jeunes Martin Helmchen et Julien Quentin en traduisent la longue forme et la poésie des mouvements lyriques). Il fallut attendre presque un quart de siècle pour que le compositeur –hanté par Beethoven, bien sûr- ose passer à l’acte symphonique : voici le 1er  de  4 chefs-d’œuvre du classicisme-romantique, jouée par les jeunes de Verbier sous la direction de leur aîné Charles Dutoit. Musique de chambre aussi, dans un programme Brahms et  son temps (le 20), le 2e quatuor et le 1ere trio, et le magnifique op.115, hymne à la clarinette découverte au crépuscule de la vie, en écho  des « berceuses de la douleur » de l’op.117 (le tout jeune Hoachen Zhang). Rappelons encore que « longtemps » les Français se sont « couché(s) de bonne heure » pour ne pas écouter l’étranger Brahms ; les Allemands l’ont bien rendu à propos de Fauré qui, tiens, est absent de Verbier ! Mais Franck – Belge, « Allemand »(beethovénien) et Français – est en son Quintette (1er août).

L’amitié de Brahms et Dvorak

Post-romantisme : Bruckner, le champion des wagnériens contre les « brahmanes »selon l’ironique surnom décoché aux brahmsiens d’époque) est là en sa majestueuse et lyrique 8e symphonie (J.van Zweden, 31 j.). A côté, un aimé de Verbier, Dvorak – conseillé par Brahms dont il eut le soutien d’une amitié très forte – est 4 fois en sa musique de chambre (sonate alto-piano, trio, sextuor, 13e quatuor), et aux marges de la tradition, par ses Mélodies(d’âmes) Tziganes (Hampson, 25 j.). Jamais loin, Gustav Mahler, nous portant du lointain les Chants de compagnons errants (Hampson zncore, qui est aussi dans les bouleversants Kindertotenlieder, 25 j.), et souverainement, pour la 6e symphonie, d’essence tragique, mais qui peut s’évader vers les hauteurs et l’on  écoute alors les cloches d’un troupeau (Verbier, pourquoi pas ?).

Gloire à l’opéra péninsulaire

Tchèquie  ?  Smetana, son 1er quatuor, « de ma vie », où l’on entend perdu dans les hauteurs d’un sifflement atroce, l’irruption de la surdité-hallucination ( ?) qui conduira le musicien « hors du monde ». Schoenberg est, post-romantique  encore, dans sa Nuit Transfigurée. Scriabine,immense inventeur déraisonnable, en sa 2e sonate et ses Etudes (23 j, Kissin). « En face », un Debussy qui Prélude et un Ravel qui espagnolise en Rhapsodie. En péninsule méditerranéenne, gloire à l’opéra –  et puisque le Festival  s’est désormais « spécialisé » dans le regard « en concert » sur le domaine lyrique -, l’immense Verdi, d’abord :les actes III et IV de Don Carlo (version de 1884, direction de Daniel Harding), accompagné d’un Puccini très ironique et truculent, Il Tabarro(27 j).Une version plus « complète » avec une mise  en scène (en gestes ? sans décors) de Thomas Allen, et la direction de Jesus Lopez-Cobos,  pour l’Elixir d’amour, de Donizetti (3 a)…

Une signature d’Amadeo

mozart_portrait-300Et tiens, en remontant…le temps italien (dans le texte), en 1775, une festa teatrale, Il Re pastore : c’est signé  Amadeo….Mozart, un ado très doué de 19 ans. Sur un poème du librettiste à tout faire Metastasio. : « Deux couples princiers s’embrouillent à   plaisir dans la Raison d’Etat ; le musicien les abandonne à leurs problèmes et compose sur leurs paroles une musique galante, supposant que des sentiments aussi  naturels que ceux d’un pastoureau autocratique n’ont pas besoin d’une traduction trop expressive. »(J.et B.Massin). Gabor Takacs-Nagy dirige Rolando Villazon « bénissant » deux jeunes chanteuses, Regula Mühlemann et Pretty Yende. Et puisqu’on est chez Amadeus, quatre autres musiques de chambre, dont les importantissimes Quatuor K.428 (la série à Haydn) et le Quintette tragique K. 516 (par le Quatuor  Ebène et l’altiste Blythe Engstroem, 26 j). En pré-écho, « l’ami  et père » Josef Haydn , la sonate Hbk.XVI 41, et la quatuor op.76/4. En pré-pré-pré-echos, deux sonates de J.S.Bach et une de D.Scarlatti. A Verbier on ne remontera pas plus  avant…

Les autres… Redescendons encore vers des Russes XIXe-XXe : Rachmaninov (XIXe, finalement ?), pour des Variations Chopin et le grandiose 3e concerto (le jeune Trifonov et Youri Temirkanov). Stravinsky,en Sérénade, Glazounov,   Chostakovitch (un arrangement de la 15e symphonie, et la sonate op.40 par Maisky Père et Fille). Au nord davantage, le lumineux concerto pour violon  de Sibelius (Renaud Capuçon, 31 j.), des Pièces Lyriques de Grieg. Reste du XXe :  la réjouissante Création du Monde de Milhaud (dirigé par un des  Järvi, 22 j.), une sonate de Bartok, une de Britten, du Villa-Lobos et du Falla. XXIe ? Discrètement présent tout de même, grâce aux interprètes : le pianiste canadien Marc André Hamelin (Variations Paganini), le non moins pianiste russe M.Plet nev (2 pièces), le violoncelliste Russe Rostropovitch (Humoresque). Une commande au jeune anglais W.Nesbit, To Dance  of Sands, pour huit violoncelles. Et enfin  de la « musique du monde »(30 j.), avec « le roi de la scène africaine et du mbalax , aussi charimastique qu’ engagé », Youssou N’Dour….

Et partout,  constamment, la montagne-reine !

 

 

 

verbier festival - festival of verbier

 

 

 

Festival de Verbier, Suisse, 21e édition. 58 concerts : salle des Combins, Eglise. Classes de maître, conférences, rencontres, films, festival  off… Du 18 juillet au 3 août 2014. Information et réservation : T.  41 (0) 848 771 882 et 883 ; www.verbierfestival.com

Orange, Chorégies. Verdi : Nabucco, Otello. 9 juillet > 5 août 2014

Un ballo in maschera orangeOrange, Chorégies. Verdi : Nabucco, Otello. 9 juillet > 5 août 2014. A Orange, on « redouble » chaque œuvre choisie : donc deux Nabucco, deux Otello. Un fragment de la totalité verdienne – 28 opéras – qui permet, sous le Mur romain, de contempler des  moments essentiels. Le 1er chef-d’œuvre reconnu, Nabucco, une histoire biblique dont les échos vont du côté de l’Unité Italienne au XIXe (« Va pensiero »…). Et  un couronnement dramaturgique :  l’ultime tragédie d’Otello, ambigu et violent récit des aventures du More de  Venise, de sa belle Desdémone et du provocateur  Iago…

Le destin

Quand Giuseppe devient Verdi, au début des années 1840… Avant Nabucco, il y avait un jeune autodidacte très doué, formé à la composition par Lavigna, et qui après  échec pour un poste à Busseto, était allé à Milan commencer une carrière dans la mélodie (Romanze, 1838)  et surtout l’opéra (un brouillon, Rocester, remis sure le métier pour Oberto, accepté  par un impresario qui fait monter l’œuvre avec un certain succès  à la Scala (1839). Tout serait bien pour ce compositeur  de 26 ans si le destin ne frappait à coups redoublés : la mort de deux très jeunes enfants, puis celle – maladie foudroyante – de l’épouse, Margherita (1840), pendant que s’écrit un opéra-bouffe, Un jour de règne, qui d’ailleurs connaîtra un humiliant échec.

Va pensiero…

Vague verdienne en juin 2014Mais Verdi est déjà un vibrant patriote et veut voir se réaliser l’unité de son pays contre l’occupant autrichien ; il a été introduit dans les milieux de l’opposition libérale aristocratique (le comte et la comtesse Maffei) et il a adhéré aux idées progressistes de Mazzini. C’est ainsi qu’il tombe sur un livret biblique (le drame du peuple juif en exil à Babylone), écrit par Temistocle Solara, dont le père avait été interné au Spielberg (là où le poète S. Pellico avait composé « Mes Prisons »). Il s’enthousiasme pour le chant des exilés soumis au travail forcé loin de leur patrie : « Va, pensée, sur tes ailes dorées », qui deviendra par le vers initial « Va pensiero, sull ali adorate » hymne de ralliement à la libération des Italiens, symbole de la partition entière, et même ce que nous appelons un « tube » à vocation universelle. La composition  de l’opéra est entreprise dans la fièvre.

 Le livret amalgame des faits historiques et des personnages soit imaginaires (Abigaïle, prétendue fille de Nabucco  et « réelle »  esclave, devenant reine  par coup d’Etat !), soit  placés en situations  destinées à provoquer l’admiration, la terreur ou la pitié… Les histoires d’amour s’y enlacent au cours historique des choses et des peuples, l’aile de la folie s’étend sur le héros, le roi Nabucco, qui recouvrera la raison et se ralliera  au Dieu d’Israël.  Le « véritable »  Nabuchodonosor, souverain de l’empire néo-babylonien au début du VIe , lui,  n’avait été…que  le bâtisseur d’une Cité aux 18 kms de murailles et aux jardins suspendus.

Comme j’aimerais être à votre place !

L’opéra fait en tout cas commencer l’immense  carrière de Verdi. Le soir de la première à la Scala, « le violoncelliste Merighi dit au compositeur « caché » dans la fosse d’orchestre : Maestro, comme j’aimerais être à votre place ! Et ce soir-là en effet, la  victoire est totale ! » (P.Favre-Tissot). Mais quelles significations en profondeur, du côté de ce qu’on n’appelle pas encore l’inconscient et qu’on apprendra dans un demi-siècle à sonder par la parole libérée ? « Il est curieux de noter que Nabucco prépare ce Roi Lear auquel Verdi rêvera pendant tant d’années, dont il commencera la composition et qu’il ne pourra jamais mener à bien.(J.F.Labie). Et chez le Grand Will(iam Shakespeare, pierre angulaire du romantisme européen), Verdi puisera pour Macbeth, Otello et Falstaff. Comme dans Lear, Nabucco est à la fois « roi et père, tyrannique, fou et humilié, tout le prépare à devenir père assassin .   Et le père qui remplit mal sa fonction devient à la fois meurtrier et victime en puissance. » Simone Boccanegra puis Rigoletto parleront ensuite et très  fortement du Père, avec quelle intensité !

Nos Révolutions et les leurs

L’autre tension plus clairement lisible, est historico-politique. Notre « qualité » de Français nombrilistes ne nous fait guère prêter trop d’attention à la « naissance d’une nation », fût-elle de l’autre côté des Alpes. Et nous avons notre Révolution – la Grande, avec ses petites soeurs du XIXe -, notre Unité hexagonale n’avait pas attendu le siècle du romantisme pour se faire.Hormis donc le très célèbre Viva V.E.R.D.I !, nous ne sommes pas très au fait d’une Histoire italienne qui n’avance  pas alors irrésistiblement, et plutôt piétine après ses succès, voire recule (pour mieux sauter, disent les optimistes). Où l’imbroglio des idéologies déroute : républicains rouges et impatients (Garibaldiens), modérés se ralliant à la raisonnable monarchie de Piémont-Sardaigne, contre  principautés et royaume obsolètes du nord et du sud. Il en va de même pour les actions : sociétés secrètes, complots et attentats au début, carte militaire d’armées traditionnelles à jouer ensuite contre l’Occupant, alliances même étrangères au jeu équivoque, retournements et attentismes, monarchie parlementaire et négociatrice contre grande aventure républicaine… Sans oublier qu’au nombre des « tyrannies » figure la Papauté, encore puissance temporelle (les Etats de l’Eglise) et qui, sauf brève illusion lyrique (Pie IX, les premiers mois),joue la carte du monde ancien et répressif, en attendant de se poser en victime « prisonnière » après 1870 et pour 60 ans dans les frontières de son village d’opérette vaticane…

Le pouvoir est rassurant

Et certes en 1842, on est encore loin du moment spectaculaire où le musicien V.E.R.D.I, avec jeu de lettres sur son nom, incarnera le patriotisme trahi de 859, quand Napoléon III « lâche » les Itliens en laissant l’Autriche garder la Vénétie. La démission provisoire  du comte Cavour, réaliste serviteur de la royauté piémontaise, puis son idée – après retour au pouvoir – de pousser Verdi à la députation font partie de ce qu’on dirait aujourd’hui un « bon plan de comm politique ». D’ailleurs, depuis le temps de Nabucco, Verdi est passé du républicanisme mazzinien au conservatisme « à la Vittorio-Emmanuele », comme le souligne l’historien non-conformiste de la musique J.F.Labie (Le Cas Verdi) : « La pente naturelle du caractère de  Verdi, et aussi sa violence mal contenue, le poussent à l’acceptation d’une puissance souveraine, non pas  par accident, mais par essence, parce que le pouvoir est rassurant… »

Discussions au-delà des clichés

La mort de Cavour (« le Prométhée  de la Nation », selon le musicien)dès 1861 finira par l’éloigner de la politique, et ses enthousiasmes  auront toujours été freinés par une bonne dose de prudence (conservatrice) ». André Segond ajoute : » En fait  Verdi  resta  farouchement hostile à tous les mouvements populaires qui visaient à la conquête de plus grandes libertés politiques et économiques. » Spectateur attentif, vous voyez qu’au-delà des clichés confortables, il y a bien des discussions virtuelles et désirables sous le Mur ! Là, c’est le metteur en gestes et images Jean-Paul Scarpitta, le chef Pinchas Steinberg, l’Orchestre Montpelier-Languedoc (à Orange pour la 1ère fois), les solistes (dont Martina Serafin, en Aigaïlle, George Gagnidze en Nabucco et D. Belossleilskiy en Zaccaria) et les Chœurs Régionaux, qui traduiront la jeunesse du1er chef-d’œuvre verdien.

Mon gauche patois de Busseto

Verdi et son librettiste Arigo Boito pour Boccanegra, Otello et Falstaff

Verdi et son librettiste Arigo Boito pour Boccanegra, Otello et Falstaff

Mais n’est-ce pas un autre (nouveau ?) Verdi qui propose en 1887 (écriture commencée depuis 1882) sa vision tragique –obsédante et obsédée – d’un sombre héros shakespearien ? Arrigo Boito est alors devenu dramaturge et conseiller de Verdi, et il a « comploté avec l’éditeur Ricordi pour que Verdi sorte du silence observé depuis  Aïda (1871) puis le Requiem (1874) ». Alors, shakespeariennement   oublié le Macbeth (1846) que Verdi  avait appelé « mon péché de jeunesse » … En réalité, il faudra quatre ans d’écriture pour Otello, « de la dépression et du secret ». En 1883, il y aura eu le choc – sinon affectif, du moins esthétique – provoqué chez l’Italianissime par la mort de Wagner (son conscrit !).  Certes, comme le note André Gauthier, les distances auront été marquées depuis longtemps : « Nous sommes des Italiens, avait rappelé Verdi : je ne veux pas transcrire la sublime polyphonie de Wagner en mon gauche patois de Busseto ! »

La création d’Otello sera un triomphe, et des Français « importants »  sont présents à la Scala : Massenet, Reyer, Clémenceau, et même ce Camille Bellaigue qui aura 15 ans plus tard l’inoubliable formule : « L’orchestre de Pelléas ne fait pas grand bruit, mais un vilain petit bruit. ». Après d’interminables  approbations du public, une foule raccompagne  l’auteur à l’Albergo Milano, l’interprète Tamagno entonne au balcon l’Esultate du début de l’opéra. « La gloire, constate Verdi, la gloire.. ;Oui, mais j’aimais tant ma solitude en compagnie d’Otello et de Desdémone ! »

Le poison de la jalousie

Otello, c’est un huis-clos – une fois passé le 1er  acte de tumulte chypriote, lui-même nouveau lieu de réflexion sur le pouvoir – montrant de brûlante façon que « l’enfer c’est les autres » dès lors que le poison  de la jalousie est venu habiter corps et âmes : dans Shakespeare déjà, elle était, selon Iago, « lemonstre aux yeux verts qui produit l’aliment dont il se nourrit…Quelles damnées minutes il compte, celui qui raffole, mais doute, celui Qui soupçonne, mais aime éperdument ! » L’outrance de l’Anglais et celle de l’Italien est dans l’étude quasi-voluptueuse d’une pathologie de l’extrême. Tous les clignotants d’alerte de la paranoia sont au rouge : bouffées délirantes, manie de la persécution,  jugement faussé, pulsions de mort (subie et infligée). « L’obscur objet du désir », cadenassé dans la sphère-prison de propriété conjugale devient lieu géométrique d’un retour à la pureté par vengeance folle  après simulacre de procès. Le plaignant est le juge-exécuteur immédiat de sa propre sentence.

Son lion (de Venise) superbe et généreux

Mais dans ce processus de déraison incontrôlable, il est un aspect qui aura légitimement retenu  des commentateurs modernes (ainsi dans le remarquable Avant-Scène Opéra sur Otello : G. de Van, Catherine Clément,Philippe Reliquet), c’est le caractère noir (« nègre » ?) d’Otello. A l’origine historique,le Morede Venise devenu gouverneur de Chypre était un noble vénitien, Cristoforo Moro. Le « jeu de mots » aura permis le passage « choquant la bienséance de spectateurs européens » (on le disait au XIXe !) à un « teint jaune et cuivré », voire davantage, dans la confusion avec les Ottomans qui menacent Chypre (musulmans, soit, mais pas Africains !). Otello devient « l’homme aux lèvres épaisses », voire l’esclave aux lèvres gonflées », « le barbare », bref celui  que sa bravoure guerrière dont une douce, amoureuse et blonde Desdémone fait, dirait-on ailleurs, son « lion superbe et généreux ».

 Mais que le mariage ait été autorisé ou qu’il y ait même eu  rapt (consenti), Otello ne peut que demeurer l’Autre, puisqu’il est …Noir. D’où   les « interpellations offensantes » sur le « barbare très fruste » portées par Iago : Otello n’est pas à sa place ni en légitime amoureux,ni en époux. La violence meurtrière qu’il porte en lui, est-ce bien celle de tout humain contaminé à son insu par une jalousie pathologique, ou bien porte-t-il, par son origine « raciale », quelque chose qui prédispose et exacerbe, « de natura » ? Ainsi peut-on être amené à poser la question du titre dans l’article de P.Reliquet : « Otello,drame raciste ? »

Je fus

Vague verdienne en juin 2014D’autres pistes de réflexion : si le More « est aussi la mort », n’y-a-t-il pas aussi extrême « jalouissance » tout près de tels  abîmes, pour reprendre le joli mot lacanien cité par C.Clément ? Et aussi, on peut cherche en tout cela des échos dans la « camera oscura » de la conscience verdienne. Car Otello est l’homme « âgé » dans les bras de la tendre Desdémone. Pour Verdi des années 1880, la vieillesse monte à l’horizon, la jeunesse est en tout cas enfuie, « à jamais » marquée par la triple tragédie de 1838-40. Il n’y a pas en lui la profondeur d’une espérance chrétienne qui pourrait  chez cet agnostique  rassurer dans une interrogation sur le néant. Qui sait si Verdi, à la fin, ne pourrait qu’avouer comme son héros : « Otello fu », « il  fut ». Et rien d’autre ?

Son seul rival international

WAGNER EN SUISSEMais nous pourrons le consoler, notre Giuseppe : son avant-dernier acte de compositeur prouverait à lui seul le génie du « seul rival international » (c’était la formule du Général de Gaulle humoriste se  comparant à …Tintin !) de…  Wagner. Sous le mur-rempart d’Orange, on peut en tout cas faire confiance à la forme très synthétique de l’esprit Myung Whun Chung pour faire traduire par son Orchestre (le Philar de Radio-France), les Chœurs, les solistes –en particulier  le Trio terrible :Inva Mula, Desdémone, Robert Alagna, Otello, Seng-Hyoun Ko, Iago- la complexité d’arrière-plans troublants qui hantent l’opéra. Et ce devrait être en complet accord avec la culture et la subtilité très « orangiennes » de Nadine Duffaut, qui met  en scène. Sans oublier entre les séries de représentations un concert  lyrique de Patrizia Ciofi, très aimée aux Chorégies : tour d’horizon du côté de chez Gioacchino (Rossini, cinq extraits d’opéras) et Gaetano (Donizetti, six extraits), le Philharmonique de Marseille étant conduit par Luciano Acocella.

Festival des Chorégies d’Orange 2014. Giuseppe Verdi (1813-1901). Nabucco, dir.Pinchas Steinberg : 9 et 12 juillet, 21h45. Otello, dir. Myung Whun Chung, 2 et 5 août, 21h30. Concert lyrique Rossini et Donizetti, par Patrizia Ciofi : 4 août, 21h30. Information et réservation : T. 04 90 34 24 24 et www.choregies.fr

Festival Cordes en Ballade (Ardèche) : Viva latina !

cordes en ballade quatuor debussy festival ardeche 2014 cordes en ballade logoArdèche. Cordes en ballade : 3>14 juillet 2014. «  Viva latina ! ». Un grand ado de 15 ans, ce  Cordesenballade, plein d’idées,  une bougeotte pas possible, addicté à son  Facebook bien  international ; cet ado, il fait la joie de ses parents adoptifs, les Debussy, bien fiers de leur grand garçon (difficile de filer la métaphore avec 4 parents, tant pis). Et tout cela va faire début juillet une teufe géante avec les copains latinos, ça s’appelle Viva Latina !

La sortie vers l’Océan ?

Cordes en ballade, 16e édition. Pour cette Ballade  entre Espagne, Portugal et Amérique du Sud, c’est par où la sortie vers la Méditerranée puis l’Océan ? Pas de souci, si vous êtes au nord de l’Ardèche du Fleuve, vous faites du stop (auto, bateau, coche d’eau,  diligence), vous  vous arrêtez un moment vers Viviers, et reprenez « le chemin » – mêmes moyens de transports –,après le delta du Rhône, bifurquez sud-ouest, puis ouest, et puis les Colonnes d’Hercule, et au-delà  une grande aventure commencera vraiment.

Le chemin des Conquistadores

Mais si ça dépasse un peu vos désirs d’autonomie voyageuse, si vous craignez  sans trop oser l’avouer les périls et fatigues (ou si vous avez entendu parler de cela pour la 15eédition qui se nommait «W elcome America » (but North America), prenez seulement en sonore le « chemin des conquistadores « (sans en avoir les mauvaises, voire épouvantables manières : car paix à leurs âmes-s’ils en avaient une – c’étaient souvent de rudes coquins sous le signe de l’Ange…Exterminateur, avec leurs crimes de guerre et contre l’humanité -) Et « en plein cœur de l’Ardèche, ce  sera un mélange  de créations  de musiques traditionnelles, improvisées ou de traditions savantes, des rencontres pluridisciplinaires qui placeront Bach, Debussy ou Ravel aux côtés de Turina, Falla, Villa-Lobos ou Astor Piazzola ».

Natal  rime avec brutal

Histoire aussi de réfléchir sur une Histoire qui n’est pas que musicale, et où le « métissage , l’entrecroisement des cultures »  n’auront   pas  été que valeurs positives : n’oublions jamais qu’une fois « réduites », voire éradiquées en  leur civilisation antérieure, les populations  autochtones (les  bien nommées : celles nées « sur » leur terre , et qui en Amérique Latine du nord » y retournèrent – dans les mines-  pour une exploitation  sans pitié), se virent ensuite « relayées » par des apports massifs d’autres autochtones  arrachés à l’Afrique, « vivant », c’est-à-dire travaillant, et mourant « à leur Ouest d’Atlantique  » dans d’atroces conditions. J’apprenais à l’école – il y a si longtemps, mais ça m’est resté en mémoire automatique-, les Conquistadors de Heredia, « comme un vol  de gerfauts hors du charnier natal », et comme Heredia avait raison de faire rimer natal avec brutal, pour ces reîtres-convertisseurs !

Viviers et Lagorce

Cordes en ballade, donc, et partant de l’ogival joyau  en bord de fleuve qu’est la cathédrale de Viviers : formule assez classico-romantique, le 1er concerto de Mendelssohn  ralliant depuis toujours les suffrages, et ici confié à une des têtes d’affiche du Festival,  Alexis Cardenas. Ce violoniste du Venezuela – qui jouait à 12 ans le dit concerto !-, qui a suivi des études musicales supérieures aux Etats Unis et en France, a remporté de prestigieux prix,  joue sous la direction de Marek Janowski et de son compatriote Gustavo Dudamel ; il   est super-soliste à l’O.N.Ile de France et  pratique le multiculturalisme : on le retrouve dans le jazz et les musiques populaires. On en verra  la trace dans d’autres partitions du concert-Cathédrale : une fantaisie sur Carmen, de Sarasate, une Suite pour orchestre à cordes d’Aldemaro Romero (fusion de la fugue et d’une danse vénézuélienne, le Pajarillo), un quatuor du Catalan Edouardo Toldra. Sans oublier le coup de chapeau à Piazzolla en son Tango Ballet. Dans le site un peu farouche de Lagorce, tournoiera le Concerto Flamenco, avec son Patron Juan Carmona, s’auto-définissant «  hors époque, lieu, temps et espace », et donnant ici son « autoportrait », où il flirte avec les musiques africaines, cubaines, liturgiques et jazzistiques.

Oscar… Kagel

Re-Viviers, Hôtel-de-Ville cette fois, où le jeune (22 ans) pianiste Guillaume Vincent joue Ravel  et Debussy, faux vrais-Espagnols (Alborada, bien sûr), et Puerta del vino), Turina et Grandos. Rejoint par le violoncelliste Fabrice Bihan et l’accordéoniste Philippe Bourlois, il se lancera dans des Exercices de latinité (cha-cha-cha, tango et tarentelle) qui permettront de rencontre le « en résidence-ardèche-2014 », le compositeur Oscar Strasnoy, une belle prise de guerre-com  dans le Gotha européen de la jeune écriture. Autrement dit, Oscar est le « à-la-mode », Argentin comme le fut naguère Mauricio Kagel, et- vivant comme lui en Allemagne.  Formé à Berlin et à Paris (Levinas, Reibel), honoré par Berio en 2000, multi-primé, pianiste, chef, invité d’Acanthes  et de Présences : l’homme qui monte.

Hommage à Frida Kahlo

Encore Viviers, avec les Trois mêmes (piano, piano à bretelles ; violoncelle) qui posent des questions drôles sur un échange musicologique entre J.S.Bach (« né à Buenos-Aires en 1921 » ?) et Piazzola (« maître de chapelle à Leipzig 1730-40 ? »). Au programme, Graciane Finzi qui fait (Impression)Tango, et re-Strasnoy pour transcrire les contes des Grimm et de Perrault. Dans le cadre –roman- de l’abbatiale de Cruas, retour de Cardenas avec son ensemble Recovevo, pour  faire  « musique au sommet des Andes ». Puis Bourg-Saint Andéol –les «  Deb(ussy) », le comédien Sylvain Stawsky, la chanteuse Sandra Rulino, le guitariste Kevin Sekkidi – pour célébrer via Piazzolla, Kagel, Ponce,  Yupanqui ou Strasnoy la Mexicaine mythique  Frida Kahlo et son Grand Corps Malade mais Victorieux, peinture, musique et vraie vie  qui est aussi ailleurs… Non alignement garanti au Cloître de la Cascade ! Et à Aubenas, le triomphe du légendaire Richard Galliano, multi-interprète et adaptateur,  et aussi compositeur (Opale Concerto), avec le Tangaria Quartet, sans oublier le Last Round d’Osvaldo Golijov.

Parfum des nuits ardéchoises

A Montpezat, une plus classique mais très parfumée « nuit dans les jardins d’Espagne », avec le Breton Quartet…  évidemment espagnol, qui à côté du 8e Quatuor de Beethoven et de la création du 9e Quatuor de J.M.Sanchez-Verdu, inscrit le 2e de J.C. de Arriaga, le génial consumé-par la-flamme-de-la-maladie (la phtisie), et qui s’éteignit à 20 ans -1826 – en ayant volé le temps d’écrire une vingtaine d’œuvres passionnantes. Trois hyper-jeunes Quatuors, couvé   par  les Deb : Shana, Alcea, Arod, vont en divers lieux (Le Teil, Berrias, Saint-Marcel,  faire se rencontrer Haydn, Beethoven, Schubert   ou Ravel et le jeune Américain (philglassien) Nico Mulhy ou encore Oscar Strasnoy. Et rappelons-nous que les Cordes, c’est aussi une Académie d’été, d’autres  jeunes sous l’inspiration des Debussy, qui travaillent, jouent (Aubades, Concert de clôture) et se joignent quand ils peuvent aux autres récréations du  public  incité à l’activité (conférences, lectures, visites). Le tout pour honorer « l’exigence musicale, l’ouverture artistique et une grande simplicité dans l’échange » qui ornent le fronton sud-ardéchois des Cordes Voyageuses  entre Rhône et Garrigues.

 cordes en ballade quatuor debussy festival ardeche 2014 cordes en ballade logo

Festival Les Cordes en Ballade, Viva Latina ! , 07 (Ardèche méridionale : Viviers, Cruas, Bourg-Saint-Andéol, Aubenas, Montpezat, Le Teil, Lagorce, Berrias, St Marcel), du 3 au 14 juillet 2014. Viva Latina ! (Quatuor Debussy) : concerts, Académie, rencontres…16e édition.

Concerts : 3 juillet, 21h ; 4, 21h ; 5, 18h,21h ; 6, 21h ; 7, 18h ;  8, 21h ; 9, 18h ; 10, 21h ;11, 8h ; 2, 18h30.

Information et réservation : T. 04 72 48 04 65 , 06 28 34 72 19 ; www.cordesenballade.com

Compte rendu, concert. Lyon, Auditorium, samedi 11 juin 2014. Concert Ravel : Antar, Mélodies Hébraïques, Shéhérazade, Daphnis. ONL, dir. L.Slatkin. Véronique Gens, André Dussollier

a_slatkin leonard directionCompte rendu, concert. Lyon, Auditorium, samedi 11 juin 2014. Concert Ravel. Leonard Slatkin, direction. Du Ravel à découvrir dans l’Auditorium lyonnais …qui porte son nom : c’est Antar, d’après Rimsky-Korsakov, en une adaptation qui parsème d’allégements discrets le spectacle – 1910- très théâtral d’un poète libanais. Un texte poétique a donc été demandé à Amin Maalouf, et c’est André Dussollier qui « récite » sans emphase, de sa voix si musicienne. Véronique Gens module superbement les Mélodies Hébraïques et Shéhérazade, puis l’Orchestre vient en gloire faire rayonner la 2e Suite de Daphnis.

Mata Hari chez Rimsky
A l’Auditorium Ravel, il arrive qu’on découvre encore du…Ravel, problématique sinon inconnu. Ainsi en est-il allé pour un Antar d’après Rimski-Korsakov, dont une fort intéressante notice de programme (François Dru) indique limites et questionnements.  « Ni mirage, ni légende », cette « partition » de 1910 où les biographes dominants (M.Marnat, A.Orenstein) demeurent évasifs sur l’autonomie ravélienne en cette «  aventure orientalisante » , menée parallèlement à l’écriture d’un infiniment plus important Daphnis . Pour Antar, il s’agissait d’une pièce (en 5 actes et en vers !) du poète libanais Chekri Ganem, avec 14 rôles principaux (et même Mata-Hari en effeuilleuse !), qui « copiait-collait » avec le poème-symphonique ensuite devenu 2e Symphonie de Rimski.
Le musicien russe était fort apprécié par Ravel à qui son ami Ricardo Vines l’avait présenté trois ans plus tôt. Puis, comme le dit F.Dru : « Le travail de Ravel pour Antar ne fut pas de composition pure, mais l’intérêt d’une reconstitution demeure dans la vision d’un Ravel arrangeur, capable de disséquer et d’agencer un texte musical pré-existant, pour accompagner le geste dramatique, en un véritable travail d’orchestrateur, tel que l’industrie du cinéma peut encore le rechercher. »

Poète au pays du Cèdre
On songe évidemment tout de suite à ce que Ravel écrira douze ans plus tard, le passage en orchestre des Tableaux d’une Exposition : mais avec Moussorgski, ce sera – rutilance russe à la base – pour une vision augmentative, passionnée, et quelle ! Avec Antar, nous demeurons dans l’agencement habile, et plutôt en réduction, par celui qui fut surnommé (un 3e Russe, Stravinsky : était-ce un compliment ?:« l’horloger suisse ».) En tout cas, du vivant de Ravel et même après sa mort, Antar-spectacle-Ganem avait été un grand succès, et les reprises (dont tout de suite une cinématographique !) furent nombreuses. On nous précise même qu’il y en eut une à…l’Opéra de Lyon, en 1938 : est-ce en songeant à cela que Léonard Slatkin avait songé à une nouvelle version qu’il inscrirait dans son intégrale discographique avec l’ONL ? Il fallait alors remettre en « portatif » le dispositif initial et le faire avec un texte non théâtral, dialoguant avec l’orchestre. Nouvelle idée  « libanaise » des années 2010 : solliciter un poète du pays du Cèdre… Amin Maalouf accepte, pour le bonheur de tous …et du récitant André Dussollier.

Du côté de chez Swann
Donc, voici porté par un acteur à la fois connu et aimé d’un large public (au cinéma), d’une subtilité discrète, absolue (qu’on aille jeter l’oreille sur sa lecture en coffret cd. « Du côté de chez Swann », admirable de justesse proustienne ), un Antar ramené à des dimensions moins légendaires, plus humaines en quelque sorte, puisque le guerrier légendaire est devenu ancien esclave et porte seulement le sort de sa tribu. Antar n’en sacrifiera pas moins noblement sa vie à l’honneur, laissant seuls sa belle veuve et son enfant. Prendrait-on autant de plaisir – fût-ce musical devant les fondus-enchaînés et raccourcis discrètement ravéliens- sans le beau texte de Maalouf – ah ! son leitmotiv :  « le désert n’est pas vide » ! – et le sublime lecteur en complet-cravate qui vient se placer comme soliste devant le chef ?

Jeu de mélodie et de timbres
La voix d’A.Dussollier a ses résonances un rien métalliques, mais dont la parfaite précision n’érode jamais les harmoniques émotives, et tout ce qui est cherché en profondeur, sans trace de démonstrative impudeur : un vrai « jeu de  mélodie et de timbres », comme on dit depuis l’Ecole de Vienne. On croit ainsi voir à l’horizon « les chimères » butant sur le silence calculé de l’orchestre, le désir d’Antar (« on dit que tu as de la tendresse pour Abla »), la menace de l’inéluctable destin…Ce qui frappe aussi, c’est le contraste entre ce mezzo voce dominant et le déferlement instrumental de cette 2nde Symphonie écrite par Rimsky – depuis 1868, il en avait fait trois révisions ! – à laquelle son auteur tenait tant, bien qu’il eût avoué en toute modestie : « Antar, Sadko, des œuvres qui se tenaient et ne marchaient pas mal, mais je n’étais alors qu’un dilettante et je ne savais rien ! ».

Comme au jour de sa mort pompeusement parée
Pourquoi le mauvais esprit nous souffle t-il que cette écriture somptueuse, ô combien post-romantique, a un peu de « cet éclat emprunté » mis par Racine dans le personnage de Jézabel (la « maman d’Athalie » ), « comme au jour de sa mort pompeusement parée » ? Devant cette mort (esthétique) annoncée , le minimaliste et ironiste Ravel dut s’amuser tout en s’efforçant d’alléger cette « barque sur l’océan » d’éloquence. Et de cet ensemble composite , Leonard Slatkin tire un magnifique tableau en technicolor-écran-panoramique, respectant la dimension voulue par A.Maalouf et A.Dussollier mais déchaînant un orchestre visiblement heureux de donner sa pleine mesure.

Asie, Asie, Asie
Un « plus vrai Ravel », bien sûr, vient dans la 2e partie du concert, à commencer par d’autres somptuosités dans le chant. Aussi bien pour les deux Mélodies Hébraïques de 1914 que pour les poèmes de Shéhérazade (1903), la voix de Véronique Gens est miracle d’identification aux textes et à leur esprit : tour à tour et simultanément souple, ondoyante, profonde, voluptueuse, caressante, grave : suprêmement esthétique, au carrefour de toutes les sensations. A l’image de l’initial appel en triade : « Asie, Asie, Asie » et de sa désinence orchestrale, tout ici est construit par Ravel mais semble échappe au calcul, en pur bonheur de sensualité.

Un fervent dreyfusiste
Puis seul e s’échappe vers l’émotion la plus poignante la mélodie du kaddisch (prière des morts), dont le climat et la haute inspiration rappellent l’admiration respectueuse que Ravel vouait au peuple et à la culture juifs : à travers de nombreuses amitiés – dont celle de Léon Blum-, en miroir de ses idées pacifistes , socialistes et anticolonialistes, (voir la 2e des Chansons Madécasses : « Aouah ! méfiez-vous des Blancs, habitants du rivage ! » ), ce fervent dreyfusiste de la première heure éprouva vite la haine que certains milieux – fanatiques musicaux( ?),section Action Française, « étrangleurs de Gueuse » (la République), entre autres – professaient envers « les météques » et « le peuple déicide » . N’alla-t-on pas jusqu’à lui crier « silence, sale juif ! » quand il manifestait au Théâtre des Champs Elysées en faveur du Sacre du Printemps ? Les obsédés de la traque antisémite avaient aussi prétendu « lire » en « ravel » un camouflage onomastique , (« rabbele », petit rabbin), ce qu’on colporta jusqu’en Amérique du Nord – Ravel en subit là-bas – 1928- les échos insultants chez des ultras sournois ou vociférants –…

Les autodafés de 1933
Cette « réputation », ses amitiés dans les milieux juifs et d’extrême-gauche,- plus encore que le contenu musical  de l’Oeuvre ? -, valurent à Ravel « l’honneur » de figurer sur la liste des « autodafés », dès mai 1933, établie par Goebbels et ses sbires. On notera encore qu’à Montfort-l’Amaury, des exilés raciaux   chassés en France par les nazis purent trouver secours et aide financière auprès d’un Ravel jusqu’au bout fidèle à ses convictions d’humaniste épris de la liberté…
Pour finir, Leonard Slatkin a conduit son orchestre galvanisé, hautement inspiré, dans la 2e Suite de Daphnis et Chloé. De la poésie impalpable du «  lever du jour » au déchaînement solaire de « la danse générale », ce fut un superbe temps conclusif, apollinien et dionysiaque, où la grandeur ravélienne trouve son immense mesure et démesure.

Auditorium de Lyon, samedi 11 juin 2014. Maurice Ravel (1875-1937) : Antar, Deux Mélodies Hébraïques, Shéhérazade, 2e Suite de Daphnis. O.N.L. , direction Leonaed Slatkin, Véronique Gens, André Dussollier.

Comptre rendu, opéra. Lyon. Opéra, dimanche 15 juin 2014. Verdi, Simone Boccanegra. Solistes, chœurs et instrumentistes de l’Opéra, dir. Daniele Rustioni ; mise en scène David Boesch

verdi_582_face_portrait_boldiniPas si souvent joué en France, ce Simone Boccanegra où un Verdi qui s’y prit à deux fois s’affrontait du « politique » médiéval-gênois -en échos contemporains XIXe – entre(la)cé avec des histoires d’amour limite-roman-photo… Ici, le jeune chef italien Daniele Rustioni en donne une traduction magistrale qui porte  de grands interprètes (A.Dobber, E.Jaho,P.Cernoch…), dans une mise en scène (D.Boesch) partiellement contestable.

Le doge, c’est plutôt Venise ?

Et d’abord, à quelle sorte d’opéra le spectateur de 2014 a-t-il affaire ? Lui faut-il s’agenouiller sans ergoter devant la magnifique audace d’écriture verdienne, ou prendre aussi en compte la suspicion légitime (esthétique) éprouvée au milieu d’un scénario dramaturgique dont il faut avouer que – version de Piave en 1856 ou version de Boito 20 ans plus tard – on ne saisit pas toujours très bien les tours, détours et surimpressions. ? Car enfin, spectateur français d’aujourd’hui, peux-tu répondre à cette question de culture générale : qu’est-ce qu’un guelfe, qu’est-ce qu’un gibelin dans l’histoire de la Cité Italienne ? – Euh, ben, c’est que moi, attendez, c’est pas mon truc, enfin  oui, à Gênes on parle d’une révolte de guelfes, c’est au XIVe, mais les gibelins , on n’en voit pas. Alors c’est plutôt nobles et peuple, même que Simone  Boccanegra, c’est un corsaire et il est élu doge alors que le doge ça serait plutôt Venise, non ? »

Un ravaudage réussi ?

S’il est question en tout cela de libertés, de peuple (-plèbe), de patriciens (aristocrates), de traîtres à leur cause, qu’est-ce qui nous concerne encore dans Boccanegra ? On sait qu’au XIXe  le romantisme, surtout  français ou italien – fut souvent limite-mélo (où « pleurait Margot », mais pas elle seule !),  prônant la fusion de la sphère publique et du cercle privé, jusqu’à s’enchanter d’intrigues à embrouillaminis, de médications à collyres lacrymatoires, d’amphétamines et d’excitateurs d’appétit aux péripéties. En ce domaine, Simone Boccanegra est un modèle de ce que dans l’excellent livret-programme, Dominique Jameux  appelle gentiment un « ravaudage réussi » .

Et de noter que « la concurrence mortifère entre Gênes et  Venise »  devient pour l’Italie en mal d’unité un « thème garibaldien  », et que « la Mer, cinquième personnage de l’opéra, entraîne des pages admirables où Boccanegra gagne le grand large de l’inspiration. » (C’est ce que  soulignent  aussi l’étude de Catherine Clément et la citation opportune d’un admirable poème d’Ungaretti). Mais pour le reste, le musicographe ne cache pas les incohérences, les approximations et les obscurités , en ajoutant, fataliste, que « si on devait se soucier de la vraisemblance des livrets lyriques », où irait-on ? Une culture de la B.D.-tradition évoquerait, elle, chez Tintin, le pittoresque Senor Oliviera dont le leitmotiv de relance  enchante périodiquement les récits: « Et les incroyables malheurs de cette malheureuse famille ne s’arrêtèrent pas là ! »

Gênes d’en-bas et d’en haut

Car il y a la Famille : quand le  côté corsaire-plébéien, Gênes-d’en-bas comme disait un Premier Ministre hexagonal, veut une histoire d’amour  côté Fieschi (une grande famille de Gênes, le nom n’est pas inventé), et donc   Gênes-d’en-haut, on peut s’attendre au pis, ou au plus délectable genre  Dallas, épopée people au XIVe ligure. C’est le pis qui advient en ses conséquences inextricables, 25 ans après la « scène  primordiale » du  Prologue… Alors on  dégustera  un « tiramisu » avec ses couches de génoise (c’e vero , dans la recette !), mascarpone ou chocolat liés par alcool, sans pouvoir toujours analyser ingrédients et couches successives de temps et d’espace social.

Croix de ma  mère

Même jeu si on prend la comparaison du meuble à  tiroirs, où l’on retrouve un étage Gênes XIVe avec casiers du peuple et boîtes nobiliaires précieuses, un autre étiqueté XIXe, ( Gênes peut-elle pardonner  à une  monarchie sarde qui l’a « annexée »,  et  pour bouter l’Autrichien hors d’Italie,   faut-il réconcilier les factions de la Cité contre l’ennemi commun  ?), et un 3e qui étale sous nos yeux du XXIe  le sens – à déchiffrer ? – des  mixages  précédents. Sans oublier les bijoux du style « croix de ma mère »(comme on disait en  mélo) qui permettront clarification pour Amelia-Maria (Grimaldi ? Fieschi ? Boccanegra ?) ne voulant  pas trahir ses grands-pères tout en sauvant son  destin  avec l’amoureux aristocratique Gabriele (Adorno, mais rien à voir avec  le Philosophe de la Musique Nouvelle au XXe)…Et bien sûr, l’officine des poisons à effet progressif, style  émissaires particuliers de Nouvelle Russie  et post-KGB en Angleterre.

Bal costumé XIVe ?

Comment rendre justice scénique à  l’essence baroco-romantique de cette (trop ?) belle histoire ? La tâche est lourde pour un dramaturge de maintenant, qui d’une part ne désire pas rejouer tout cela en « bal costumé du XIVe » ou même en « transfert à l’étage verdien XIXe », mais d’autre part entend passionner le spectateur peu au fait de tout ce que nous avons évoqué et qui tiendrait cela pour un ésotérisme aussi éloigné que la « vie des chevaliers-paysans de l’an Mil au lac de Paladru », selon l’ironique tendresse de Resnais ? David Boesch, Allemand et dramaturge de théâtre qui s’avoue primo-arrivant dans Verdi, a choisi des éléments unitaires pour assembler la multiplicité de lieux dans Boccanegra : un décor (Patrick Bannwart) en forme de tour-citerne … retournable (palais du Doge, salle du Conseil, appartements privés), et surtout une noirceur de  lumières (Michel Bauer) qui donne la sensation d’un immense nocturne des situations, et  par moments – surtout,  en coda – une grandissante  planète en surmoi de fin du monde (écho du Melancholia de von Trier ?)  où l’on sent que tout et tous vont se résorber.

 Pourquoi faut-il  que d’autres afféteries à la mode  banalisent la vision : papiers épars et fauteuil-club sur la scène, ineptes images-vidéo pour courrier du cœur 5e  degré et feuilles voltigeantes de calendrier pour distancier « ô temps, suspends ton vol », tenues et gestuelles  paramilitaires (« fascistes de Maïdan » contre « milices inflitrées par Poutine » ? ) qui voudraient actualiser le propos mais ne sont que tics, toc et pseudo- chocs  pour esquiver les débats de naguère et de maintenant…

Une belle aventure musicienne

Heureusement, la  musique de Verdi demeure portée par un souffle  admirable et constant, qui permet, au-delà de ce que D.Boesch fait traduire par gestes et attitudes – la plupart du temps plausibles -, de s’immerger dans le flux romantique de cet opéra qui préfigure le « dernier style » du Maître, avant donc Otello (et Falstaff, « coda » de l’œuvre à part). Cette grandeur complexe, faite de mouvement torrentiel des passions , de dialogues brûlants, d’une polyphonie ardente des actions, et aussi de « tableaux » contant poétiquement la nature-symbole (la Mer), « isole » aussi bien des portraits de personnages in progress( Boccanegra lui-même) que des ensembles-affrontements   (le trio du 2e acte, la scène du Conseil) et une apothéose-réconciliation finale sous le signe de la mort (fin du 3e acte).

Un jeune chef italien (30 ans !), Daniele Rustoni, porte chanteurs solistes, chœur  et instrumentistes de l’Opéra lyonnais  à une incandescence  exaltant  aussi les enjeux spirituels de la partition, vivant avec ses interprètes un parcours qui sait rassembler  aussi les spectateurs.  Andrzej Dobler est pleinement Boccanegra, en ses ardeurs, sa noblesse d’une conviction qu’il tente de faire partager, ses découragements, son avancée à travers les pièges vers un amour qui finit par le pardon et la transmission des pouvoirs : on songe alors  au Prospero de la Tempête shakespearienne. Ermonela Jaho rayonne vocalement, touchante aussi  en ses amours « filiales ». Pavel Cernoch (Adorno) a magnifique prestance et naturel de jeu qui conquièrent tous les cœurs. Ricardo Zanellato  est émouvant Fieschi, Ahsley Holland (Paolo) et Lukas Jacobski (Pietro) font d’éloquents et remuants « traîtres ». E la nave va, malgré creux et  faiblesses,  vers  le grand large d’une belle aventure musicienne.

Opéra de Lyon, 15 juin 2014. Giuseppe Verdi ( 1813-1901). Simone Boccanegra. Solistes ; chœur, instrumentistes de l’Opéra de Lyon : direction musicale de  Daniele Rustioni. Mise en scène de David Boesch.

Compte rendu, concert. Lyon. Chapelle de la Trinité, 11 juin 2014. Collegium Gent, Philippe Herreweghe : cantates et oratorios des Bach

Philippe Herreweghe portraitUn thème Ascensionnel, des variations sur l’ombre et la lumière, traversant quatre cantates et oratorios de la famille Bach : la chapelle de la Trinité lyonnaise est cadre idéal pour une telle Résurrection. Philippe Herreweghe ,haut spécialiste du monde de Bach, donne élan joyeux mais sereine gravité à ces partitions de mystique et de recherche.

 

La douceur de la Trinité

Ecoutant, ébloui par la perfection et la pertinence des choix stylistiques de Philippe Herreweghe, les quatre cantates et oratorios de la famille Bach, on se dit que le moindre des devoirs pour un  spectateur, c’est aussi d’aller chercher  les « correspondances » significatives qui enrichissent des moments si précieux. (A plus forte raison si le spectateur signataire de ces lignes est investi d’un (si petit !) pouvoir de critique, mais nommons-le mémorialiste, c’est plus modeste…). Dans un concert comme celui qui vient de clôturer en gloire  la « saison baroque » en Trinité lyonnaise, c’est le lieu privilégié qui incite à la mise en relations de l’ « entendre » et du « voir ». La restauration impeccable de cette Chapelle aux allures d’église permet  de ne pas  faire sentir le « rénové », la patine du temps (récent) a déjà appliqué ses marques, peut-être  les harmoniques et les résonances  de multiples concerts depuis plus de deux décennies ont-elles contribué à cette douceur  de la Trinité…

Au pays de Descartes et de Poussin

Il est vrai que c’est ici baroquisme à la française, donc sous le signe d’une modération sans tentation d’un trop  de fièvre au pays de Descartes, Poussin et Champaigne. Les tableaux du chÅ“ur sont sagement encadrés par le marbre orthogonal, les quatre statues sont dans la gestuelle très baroque de  « l’ostentation », mais indiquent avec  quasi-réserve un Ciel  où siège la Parole : une consigne de modération qui semble « faite » pour un chef non ibérique ou italien, mais venu des brouillards nord-occidentaux…Bref, Philippe Herreweghe, en cette  thématique de l’Ascension(nel), garde l’élégante distanciation  malgré tout si engagée qui a imprimé sa marque dans le microcosme baroqueux. Les gestes des bras et des mains paraissent souvent menus, se mouvant dans un espace intime, et en ceux-là s’exprime parfois – sans mots, évidemment -,   – une tendresse qu’implore vers ses interprètes  le regard pourtant « presque trop( ?) sérieux ».

Le Verbe s’est fait chair

 Sans doute aussi  un enregistrement télévisuel du concert ajoute t-il à la tension des interprètes. Les sourires  viendront une fois accompli le parcours de chaque œuvre, et alors la sévérité du Maître se détendra… Parfois aussi le corps se penche comme pour exprimer l’action musicale, le frémissement, et ajoutant  son  « tout entier » aux mains qui déjà implorent  l’impatience soucieuse de perfection. En arrière et en dedans, bien sûr, se tient l’esprit dont on se rappelle que la formation initiale du chef – médecine, rayon psychè – a guidé vers le mal quantifiable. En paraphrasant l’Evangile de Jean, on dirait qu’avec Herreweghe « le Son, comme Verbe, s’est fait chair et habite parmi nous. ». Et les beautés musicales dans leur adaptation à la pensée en retrait silencieux sont offertes  en des effectifs du « milieu », entre les masses  qui prévalurent –et parfois « caricaturèrent » – dans une conception « post-romantique  », et la cure de minceur qu’ont appliquée – non sans séduction argumentaire, paradoxale et purificatoire-  les minimalistes rigoureux comme J.Rifkin ou Sigiswald Kuijken.

Un effectif raisonnable

 Entre Jordaens ou Rubens et Le Greco, Herreweghe se rapprocherait  du mystique espagnol, au moins pour célébrer Bach en voyage lyonnais : douze vocaux (chœur et solistes), un  chiffre de symbolique apostolique, et 22 instrumentistes, en nombre raisonnable, non pléthorique. Glissons  encore vers le visuel :  des volumes tantôt tendant aux blocs, tantôt traversés de lumières mouvantes, et tous transcendés par l’action impérieuse jusque dans son repli lyrique. C’est bien ce qui rend unique le son du Collegium Gent, lui-même patiemment cimenté, coloré, fondu-enchainé par son exigeant fondateur.

Le centre spirituel du choral

 Les partitions de la Famille Bach y paraissent dans leur vérité ,religieuse pour les croyants-chrétiens,  et du domaine sacré de l’humain, pour « les autres », incluant tous les récits, toutes les histoires et les symboliques. Ainsi le langage –parlé dans les « poésies » de livret, qui certes ne sont pas toutes inspirées, « musiqué », toujours – permet  d’atteindre le Sens universel pour ceux qui acceptent d’emprunter – fût-ce un temps – ce chemin. La synthèse de cet  art, où certains guides de la pensée comme Luther ont une place éminente, c’est le choral : clameur sans cri, flux et reflux de sons organisés et ardents qui rationalise l’écriture et rend accessible au plus grand nombre, voilà bien le « petit monde » au sein du grand monde qu’est chaque cantate, moment d’unanimité en action pour les fidèles et même les écoutants, écho de ce que « chantait » le chœur dans la tragédie de l’Antiquité.

Dans le creuset de l’inspiration collective

Les solistes de chaque « groupe en trio », conquièrent évidemment leur individualité au sein  du voyage des sons : la basse  Peter Kooij, parfois héros de puissance (BWV.43) et aussi angoissé que bercent les flûtes (B.11), l’alto Damien Guillon, à la voix « isangélique », quelque part hors du monde (B.11), le ténor Thomas Hobbs, à l’éclat lyrique (B.43) et parfois suppliant (cantate de J.M.Bach), la soprano  Dorothee Mields,  consolatrice (B.43) et sortant de l’ ombre (B.43). On n’oublie pas non plus  des moments parfaits dans les groupes, des images à résonance poétique : le miroir enflammé des cuves sonores que sont les timbales, , la discrète, studieuse  et sage silhouette de l’organiste, les basses magiques des violoncelles (B.43)et de la contrebasse (B.11), la ponctuation exulltante et ensoleillée  des trompettes, le profil méditatif du hautboïste japonais, la noble projection d’attitude bergmanienne de la 3e basse à stature légendaire… Nul n’est en concurrence, tout se fond dans le creuset de l’inspiration collective.

Le Soir et les Pèlerins d’Emmaüs

Et puis, enchâssée entre les cantates-oratorios  du Descendant, on rencontre la brève cantate de Johann-Michael, Ascendant –cousin germain du père de J.S.B., père de Maria-Barbara (la 1ère épouse du Génie), et pas du tout négligeable affluent du système  « fluvial »  des Bach aux XVIIe et XVIIIe. : révélation saisissante de densité dramatique, de frémissement poétique où le Soir ( Abend) se contrepointe du chant éperdu  des cordes comme oiseaux se répondant à travers  les arbres, avant que le  quatuor vocal  ne dise qu’il faut affronter le vieillissement du Temps. Avec le BWV 6, on suit le récit des Pélerins d’Emmaüs, et là aussi une « tragédie du paysage »(mental) va des coups de lumi-re hollandais-XVIIe au clair-obscur, au mystère habité de Rembrandt, avec une voix de soprano qui s’abandonne à la contemplation mystique de ce que les yeux ne sauraient d’emblée saisir. On songe là encore à un texte inattendu de Julien Gracq, dans son « Beau Ténébreux » : « entre Résurrection et Ascension, ces appari tions fuyantes, douteuses, crépusculaires, si poignantes  d’une lumière de départ » : allez, à vos livres, spectateurs de la Trinité, encore un effort et vous serez « en correspondances » !

De Van Eyck au Tintoret

Travaillons donc (sur)  le souvenir actif de telles fêtes, recherchons ensemble dans l’histoire picturale ce qui d’ailleurs ne figurepas tant dans un XVIIIe contemporain de J.SB. que dans ce qui « remonte » en vérité théologique des arts, au XVIe itallen ( agitation poétique de Tintoret, douceur de Titien, décorative de Véronèse : tiens ,les rangées de balustrades  balconnantes sur la nef de la Trinité !), ou au XVe de la péninsule ( Giotto, Masaccio, Uccello). Sans surtout oublier, du côté de chez Philippe H. et du Collegium, les Flamands du naturalisme spiritualiste, Van Eyck, Van der Weyden, Van der Goes, visionnaires d’Agneau Mystique et d’Annonciations. Tout cela, sans doute plus que l’ascensionnel baroque d’églises autrichiennes et allemandes… Et puis, sous l’éclat usurpateur des triomphes guerriers (la mise en déroute des ennemis dans BWV 11), un écho visuel et auditif du malheur des temps qu’engendrèrent les guerres religieuses (celle des Trente Ans de l’Europe du Centre au XVIIe) et de la conquête monarchique sanglante (les armées de Louis XIV saccageant le Palatinat)…

L’art, l’Histoire, ne sont-ils pas uniques mais faisant partie de l’Un, splendeurs, menaces  et horreurs inextricablement mêlées ? Mais  pacifions tout cela par une Parole claudélienne : « l’esprit créateur, l’esprit de vie, la grande haleine pneumatique, le dégagement  de l »esprit qui enivre ! ».

Lyon, Chapelle de la Trinité, 11 juin  2014. J.S.Bach (1685-1750) et J.M.Bach  (1649-1694) : cantates et oratorios. Collegium de Gent. Philippe Herreweghe, direction.

Festival Voix du Prieuré (10ème édition), Bourget du Lac (73)

Festival Voix du Prieuré (10ème édition), Bourget du Lac (73). 23mai>14 juin 2014. Bourget du Lac (73) , 10e Festival Voix du Prieuré, Solistes et Choeurs Bernard Tétu, du 23 mai au 14 juin 2014. A la pointe nord  du lac savoyard  du Bourget (celui de Lamartine suspendant le vol du Temps…), Bernard Tétu fondait il y a dix ans un Festival d’avant l’été. Les Voix (celles du Prieuré, monument-centre) sont toujours à l’honneur et  fédèrent recherche et rencontres. En 2014, la Méditerranée rassemble, d’Italie en Egypte, de Grèce en   Bulgarie. 8 concerts, et de fort nombreuses actions ou rencontres associant les publics, notamment ceux du monde scolaire, pendant trois semaines…

 

 

Mère Méditerranée

Bernard_Tétu« Au Musée de Cagliari, sous une statuette sans âge  qui aurait pu être l’œuvre de Picasso ou de Giacometti, je lus comme légende : Madre Mediterranea … La Mère Méditerranée ! Une preuve de plus que l’association mer-mère n’est pas un jeu de mots. Mais quelle mère ici ! Je me souviens d’une autre vestige de  civilisation protohistorique : une grosse pierre en rase campagne, érigée en menhir et toute hérissée de bossages piriformes, une Déesse  Mère dépourvue de ses larmes liquidement    maternelles .    Quelles  idoles  splendidement   dressées ! La Grande  Mère bisexuelle, et l’italianissime fontaine de compassion et de tendresse… »   Il y a presque 50 ans, Dominique Fernandez en Sardaigne, hyper- spécialiste d’Italie  avant de devenir le prolixe  romancier que l’on connaît et admire, titrait « Mère Méditerranée » son mapitre-livre de voyage et d’interrogation sur ce domaine aux rivages civilisateurs, parfois conflictuels, toujours primordiaux pour l’histoire humaine.

 

 

Ulysse et les Sirènes

Et sans que Les  Voix du Prieuré placent  leur édition  2014 sous un tel titre, on peut en proposer la formulation pour  cet « embarquement dans un grand voyage autour de la Méditerranée », comme l’écrit Y.Deschamps, le Président de l’Association : « en ce 10e anniversaire, pour les valeurs défendues par le Festival : autour des Voix, création, actions de formation et d’éducation artistique, ouverture aux pratiques amateurs locales, ancrage sur les ressources du territoire ». Et Bernard Tétu, en bon conteur et éveilleur de conscience par les images, raconte : « C’est le voyage d’Ulysse – « en retour vers sa patrie » selon l’opéra de Monteverdi – qui me vient à l’esprit, Ulysse attaché par ses compagnons au mat du navire pour ne pas succomber aux chants mortifères des Sirènes : c’est aussi la longue quête d’un héros curieux de tous les univers, d’un découvreur fasciné par chaque nouvelle rencontre. »

 

 

Un chercheur entre les civilisations

Et de nommer les « terres abordées par le Festival : la Mésopotamie où Noé construit sn arche, le monde hellénistique avec Pandore, les amazones et les autres personnages mythiques, Dionysos, la Vallée du Nil, les univers poétiques des poètes et compositeurs en Italie… » Oui, le « Patron » des Voix du Prieuré a toujours privilégié la recherche autour des musiques entre civilisations, sans se limiter à son domaine préféré, le XIXe français et allemand et le XXe français. En bon Européen, cet élève d’Alfred Deller, conseillé par Cathy Berberian, s’est beaucoup investi dans « le bel aujourd’hui »sans frontières  d’inspiration et d’écriture : Kagel, Ohana, Boulez, Jolas, Hersant, Amy, Evangelista, Dusapin,Pecou. Enseignant pilote – au CNSMD de Lyon, la 1ère classe en France pour la formation des chefs de chœurs professionnels-,  il avait  fondé – il y a… 35 ans !- les Chœurs et Solistes qui portent son nom, et a maintenant dirigé un millier de concerts, enregistré…35 disques avec ses fidèles, qui participent évidemment depuis 2004  à l’aventure des Bords du Lac.

 

 

SOS Arche

Les concerts sont naturellement  les moments les plus « spectaculaires » de chaque session. En 2014, on aura commencé par un hommage…mésopotamien à Britten (né en 1914) : le compositeur anglais avait «écrit « dans la jubilation » et selon une perspective pédagogique (jeunes interprètes du chant) l’histoire  de Noé, qui apprenant l’avis rouge de catastrophe absolue, embarque sur son paquebot géant côté humains, Noé avec sa famille, côté animaux, un couple de chaque espèce animale, rampante ou volante. Et vogue l’Arche pendant 40 jours, jusqu’à ce que la colombe ramène un rameau d’olivier, promesse  du sauvetage terminal. Beaucoup de monde sur l’eau : maîtrise et solistes de l’Opéra de Lyon, classes multi-savoyardes de formation musicale, mise  en espace diluvien par Jacques Gomez, tous dirigés par Karine Locatelli.

 

 

Itinéraires vers l’Orient

Puis les Chœurs et Solistes dirigés par Bernard Tétu,  un chorégraphe(R.Cottin), une danseuse (A.Bonnéry) et un pianiste (D.Puntos) entraînent  « en rêve ou projet utopique » à partir des partitions françaises XIXe et début XXe, en voyage avec amazones(Cécile Chaminade), hymne védique (Chausson), Pandore mis en boîte (Pierné) ou Troyens (Berlioz, bien sûr),et sans se noyer – prudence ! – dans « le mirage de l’ailleurs » (de Samuel Sighicelli, né en 1972, très lié  avec acousmatique et vidéo, dramaturgie plus symphonique que pop, fondateur du groupe Caravaggio).  Histoire aussi de se rapprocher  des poètes et peintres XIXe fascinés, de ré-itinérer  avec Chateaubriand de Paris à Jérusalem, de Voyager en Orient avec Nerval, de maghrébiser avec Delacroix…

 

 

Un dieu éthylique et des nonnes provençales

Nouvelle Italie,(Vola alta parola) avec sept compositeurs ( d’Antignani à Solbiati) qui jouent le jeu d’une pièce de 5 minutes sur texte du grand poète Mario Luzi. La pianiste Ancuza Aprodu, Six Voix « attaché depuis longtemps au travail musical  en milieux handicapés mêlés aux musiciens professionnels (Percussions de Treffort), créateur en 1987 de Résonance Contemporaine. Et Dionysos, le Florestan de Nietszche qui le préférait à un Eusebius trop…Apollon(ien), le Dieu  créateur, alcoolique et probablement psychopathe… Le cycle a «  deux sources d’inspiration : chant  traditionnel méditerranéen dans le profane et le sacré, timbre vocal et transformations. Voix ivre, en transe, tendre, souffle et respiration, « traitée » en numérique », voilà Dionysos hier et aujourd’hui. Alexandros Markeas et Zad Moultaka « traduisent » les proférations dionysiennes, avec le concours des interprètes de Musicatreize que dirige  depuis 1987 à Marseille –  Propylées avec vue imprenable sur  la Méditerranée – Roland Hayrabédian, l’une des personnalités les plus décisives de la création contemporaine. Au fait, avez-vous déjà vu une « « beatiho » : c’est « boîte vitrée confectionnée par les Nonnes des couvents provençaux au XVIIIe » ? A partir de cet objet magico-musical d’art populaire, l’expérience poétique menée par Guylaine Renaud (chanteuse, conteuse, compositrice :ethnoartiste, en somme !)) et le Basque Benyat Atchary emmènera dans les univers où résonnent les « voix » des mystiques Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, sous le signe bénéfique des vers de Lorca et en « troubadourisme » moderne.

 

 

Nuit du Prieuré, Voix Buissonnières

Un concert, Les Voix Buissonnières, rassemble dans le thème Egypte entre  tradition et création des œuvres de compositeurs de ce pays (T.Abdallah, Imam Issa, S.Darwish, S.El-Charnoubi), avec dialogues entre scolaires et créateurs. Et puis vient un haut moment du Festival,en sa clôture :  la Nuit du Prieuré, partagée entre Egypte et Bulgarie. T.Abdallah, également  chanteur et virtuose  du oud, en compagnie de  Shams El Din célèbre le Dandana (fredonnement, associé au oud, instrument si proche de la voix humaine). Plus au nord, les chanteurs bulgares d’Eva Quartet et de l’ensemble Dvuglas proposent un parcours entre l’héritage de la polyphonie médiévale religieuse(liturgies orthodoxes)  et l’ouverture sur une écriture contemporaine.

 

 

La plage de Sète et les rivages du  Lac

Ces trois semaines continuent des formules dont l’expérience a montré la convivialité, tels ces aperos vocaux animés par les chorales amateurs, et soulignés par la participation chorégraphique de Véronique Elouard. Les concerts partagés sont moments privilégiés de rencontres entre chanteurs et musiciens « pros » et amateurs : voix nomades de Résonance Contemporaine, « Embarquement immédiat » avec Jacques Mayoud, qui se définit comme « musiculteur » et s’adressera aux scolaires, apéritif musical en compagnie de l’artiste malgache L. Andriamboavonjy, Randonnée vocale (X.Olagne conduit des chanteurs du CRR de Lyon et du Conservatoire d’Aix). On ne saurait oublier d’autres »actions », à destination du grand public, des chorales amateurs, des milieux scolaires, ou même les Dionysies –une table ronde de spécialistes autour de Bernard Tétu, ici philosophe et historien, voire un « partage gourmand » qui fera goûter, sous la bénédiction du dieu-toujours-contrôlé-positif, vins et recettes de Savoie !  « Hydre absolue, ivre de ta chair bleue », chantait un certain qu’on eût pu enterrer sur la plage de Sète. Le Lac du Bourget ne fait-il pas jolie « mise en abyme » – encore meilleure les jours de beau temps – de la Mère Méditerranée ? C’est du moins ce que chanteront au Prieuré tant de voix claires ou profondes…

 

 

Le Bourget du Lac (73) et autres lieux de Savoie (Chambéry, Bassens, Aix-les-Bains…) Festival des Voix du Prieuré, du 23 mai au 14 juin 2014. 8 concerts : samedi 24 mai, 18h, Le Bourget ; mercredi 28 , 20h30, Chambéry ; dimanche 1er juin, 19h, Le Bourget, ainsi que mercredi 4, 21h ; mercredi 11, 20h30 ; vendredi 13, 15h ; samedi 14, 17h et 21h. Programmes d’actions, rencontres, interventions tout au long de la période. Informations et réservations : T.04 79 25 01 99 ; www.voixduprieure.fr

Illustration : Bernard Tétu (DR)

Compte rendu, opéra. Lyon. Opéra, les 25 et 27 avril 2014. Benjamin Britten : Curlew River, m.e.s. Olivier Py, dir. A.Woodbridge ; Turn of screw, m.e.s.V.Carrasco, dir. Kazushi Ono.

BrittenL’Opéra de Lyon choisit chaque saison des groupes d’œuvres en thématique : au printemps 2014, ç’aura été un Trio de Britten. A côté de Peter Grimes, on aura entendu et vu Curlew River, une « parabole d’église », rareté  à la scène française, rigoureusement mis en scène  par Olivier Py et dirigé par Alan Woodbridge. Et le désormais classique Turn of Screw, où les images  accumulatives de Valentina Carrasco méritent  le retrait relatif devant la superbe musicalité de Kazushi Ono.

Un creuset du mystère dans la parabole

Et d’abord, la rituelle question : est-ce un opéra, une «parabole  d’église » qui d’un côté regarde vers « la possibilité d’une île » lyrique et de l’autre est ancrée dans le théâtre japonais du nô ? Va-t-on assister à quelque mise en espace mental  d’un « Orient-Occident » dont Xenakis donna  le titre sinon la substance musicale ? En réalité, si Britten fut fasciné  par l’art japonais, c’est en considérant la charge théâtrale dans la pièce Sumidagawa, non par un langage sonore et musical de l’Extrême-Orient. L’écriture si originale et forte du compositeur anglais s’enracine dans ses propres recherches « occidentales » en même temps –pour la part chorale – que dans le chant religieux médiéval. Et ce qui  fascine en nous le spectateur – « croyant » ou non -, c’est l’obstination de Britten à créer au centre de ce qui est nommé parabole (chrétienne)  un creuset du mystère où les « terribles passions humaines » montrent « le cœur mis à nu » : primordialement l’amour maternel, et aussi l’empathie vers les souffrants , une « fureur de vivre » la religion et tous les fantasmes de symboliques qui s’y agrègent, quels ques soient les lieux et les époques.

Le Styx, Erlkönig et l’Enfant-Roi

Car la campagne anglaise peut bien accueillir en ses connotations fantastiques d’autres  résonances mythologiques : l’Antique – une Curlew River, Rivière aux Courlis comme un Styx avec son Passeur qui emmène les (sur)vivants en Voyage des Morts, et transpose l’Enfant en Eurydice que l’on perdra malgré tout, la Germanique de l’enfant assassiné par un  Erlkönig, et alors  nulle mère ne saurait sauver du péril, la Christique  où l’on couronne l’Enfant martyr même si son « Royaume n’est pas de ce monde »… Dans le foisonnement des  possibles et des rêves, Olivier Py a choisi de ne pas se laisser déborder par les séduisantes tentations d’une  dramaturgie  réaliste.

En témoigne le superbe  espace, conçu et réalisé avec  P.A.Weitz,  d’acier, d’argent, de noir, de blanc et ses vibrations de matières bruissantes comme rideau d’arbres, qui justement «épargne » la relation trop facile d’un paysage précis. De toute façon, les attachements, séductions  voire tournis du metteur en scène le portent plutôt vers le centre et les  marges  d’une théologie dévoreuse de gestes, signes et symboles : et bien sûr ici on est  dans un  territoire du sacré, quitte à ce que certains éléments virent au maniérisme (la table de maquillage côté cour,  les déshabillages , les  marquages  à la  peinture rouge-sang…), en une  pan-masculinité reposant sur la tradition du théâtre-nö-sans-(trop)- de femmes…

Un Passeur brassant l’onde du Temps

Il  s’établit donc un contrepoint permanent, subtil et fort entre rudesse des adultes –sauf le Voyageur- et l’innocence que  sécrète l’enfant ( déguisée aux yeux du monde en folie de la mère), toutes les formes, aussi,  de solitude éperdue qui gouverne le destin des personnages. Le hiératisme s’exprime  dans une  science  des mouvements : allure processionnelle du chÅ“ur – des pèlerins quelque part en route entre …  Bayreuth et Solesmes…-, gestes de beauté-en-soi, tel celui, ample et harmonieux, du Passeur brassant l’onde avec sa rame à tête cruciforme, ou de terrible silence, le sanglot de la mère au masque rouge.  Et ces images violentes ne prolifèrent en rien sur le langage  de Britten, respecté et sublimé dans sa nouveauté d’époque (nous sommes un demi-siècle  après la création, pourtant), dramaturgie musicale souvent bouleversante (trio  lyrique au centre de l’œuvre, discours de la percussion, « souffle » – mystique ?- de la flûte, nudité homophonique des chants de groupe, conception  d’un Temps massif à travers  les déchirements des personnages et de leur mise en confrontation…).

La rareté d’un choix

 On réalise alors mieux combien l’interprétation d’ensemble est portée par le travail en toute discrétion du chef de chœur de l’Opéra, Alan Woodbridge, communiquant pleine émotion aux  cinq solistes vocaux, aux huit pèlerins et aux sept instrumentistes. Six ans après –cette version de Curlew River avait déjà paru « sous les couleurs » de l’Opéra Lyonnais -, une telle vision garde  tous les prestiges  pour  ce programme en Trio d’œuvres lyriques de Britten 2014, dans la rareté de son choix. Les interprètes-solistes  sont admirables : Michael Slaterry dans sa vaillance vocale et son étrangeté maternelle et folle,  William Dazeley en Passeur solennel de haute noblesse intransigeante, Ivan Ludlow, Voyageur compassionnel, Lukas Jakobski, Abbé incorruptible, avec  l’apparition très visionnaire  de l’enfant , Cléobule Perrot.

Psychanalyse implicite et nécessaire

Tbenjamin_britten_vieuxurn of screw – comment faut-il traduire et comprendre ce « tour de vis », et non « tour d’écrou »?, interroge le livret-programme-, figure, lui, parmi les classiques de l’opéra au XXe, et comme le souligne  Dominique Jameux, n’est pas sans répondre  en écho de solitude et de grandeur au « Wozzeck » de Berg. Son  sujet continue à porter le trouble, plongeant le spectateur dans un processus fusionnel de fantastique, d’onirisme et  de doute psychanalytique obsessionnel. L’écriture du texte-support par l’anglo-américain Henry James est d’ailleurs tout à fait contemporaine  de la découverte freudienne du « sous-continent de l’inconscient », et on imagine que la Jeune Gouvernante (sans prénom et nom !) eût  pu figurer parmi les clients  exemplaires du bon Doktor Siegmund, en compagnie de Dora, d’Anna O, de même d’ailleurs que Miles et Flora du côté de chez le Petit Hans. On ajoutera les séductions vénéneuses du roman noir en  demeures gothiques anglaises au XIXe, un rapport consubstantiel du Domaine  avec les lézardes scrutées par Edgar Poe dans la Maison Usher, sans oublier la terrible « Big-Mother -Queen Victoria » qui avait  eu l’œil sur toutes déviances morales et sexuelles.

Deux Pervers polymorphes et  leur Gouvernante

 Bref,  univers idéal pour transférer un demi-siècle plus tard les tourments et désirs de  Britten à la recherche d’un énigmatique « courant de conscience »(musical et autre) comme le frère aîné de Henry James, William, l’illustra en philosophie…Mais alors que faut-il « montrer » en décor et mise en scène, pour souligner les profondes et foisonnantes ambiguïtés qui régissent le Tour d‘écrou ?  Les hallucinations (peut-être ?) qui emprisonnent la Gouvernante et ces deux petits « pervers polymorphes » de pré-ados, l’existence (peut-être aussi ?) des fantômes de  Mr Quint et  de Miss Jessell, la lutte du Bien et du Mal, du Vrai et du Faux en ce domaine hanté de Bly ? L’ordonnatrice  Valentina Carrasco, habile illustratrice qui d’ailleurs pose de bonnes questions en déclaration d’intentions (à lire le livret-programme) eût pourtant mieux fait de modérer  sa tendance à multiplier les images et leur symbolique, se rappelant qu’au temps des frères James Mallarmé recommandait : « Suggérer, ne pas nommer » pour garder « la jouissance du poème ».

Le pull rouge de la Parque

 Souligné par deux  vidéos d’introduction, le discours spatial (décors de Carles Berga),  plus évocateur  dans le sous-bois automnal, ne convainc guère avec  le mobilier genre vide-grenier-en- lévitation du Château  et surtout s’emmêle dans les réseaux de cordes  et toiles (d’araignées ?) qui évoquent  l’action sournoise de la Parque-Destin, tricoteuse d’un pull-over rouge par trop surligné…Du coup n’est pas même épargné le risque d’ accident du travail –justice immanente ? – à ce (pauvre)-méchant Quint qui n’arrive plus à se rétablir sur les échelles et trapèzes terminaux… Heureusement, la direction musicale de Kazushi Ono établit à la fois une emprise sur le détail instrumental, ciselé, scintillant ou sombre selon les scènes, et  « tient » les interprètes dans une temporalité angoissante qui compense le relatif  éparpillement de la mise en scène.

La jeune Canadienne Heather Newhouse,  Lyonnaise d’adoption (CNSM, Opéra) ne démérite pas dans un rôle difficile entre tous, et  sa réserve pudique – son manque de flamboyance, diraient certains peu convaincus – ne messied pas à une hypothèse de manipulée flottant de cauchemar en désirs informulables. Ses partenaires – Katherine Goeldner, Andrew Tortise, Giselle Allen – manifestent décision vocale comme mobilité théâtrale, et on n’oubliera pas l’ambivalente subtilité de Flora – Loleh Pottier – et de Miles – Remo Ragonese. Ainsi le  mystère subsiste,  s’épaissit, laisse ouvertes  les interrogations, et  malgré les réserves qu’inspire une mise en espace trop soucieuse d’intentions décoratives  et  dispersée dans ses effets,  revit  bien ici  l’Enigme.

Lyon. Opéra, les 25 et 27 avril 2014. Benjamin Britten (1913-1976). Curlew River, mise en scène Olivier Py, direction Alan Woodbridge, avec Michaël Slattery, William Dazeley, Ivan Ludlow, Lukas Jakobski, Cléambule Perrot. Turn of Screw, m.e.s. Valentina Carrasco, dir. Kazushi Ono, avec Heather Newhouse, Katharine Goeldner, Giselle Allen, Remo Ragonese, Loleh Pottier. Orchestre et Maîtrise de l’Opéra de Lyon.

Livres. Philippe André : Nuages gris (le dernier pèlerinage de Franz Liszt)

nuages-gris-dernier-pelerinage-franz-liszt-1509234-616x0Livres. Philippe André : Nuages gris (le dernier pèlerinage de Franz Liszt). Le Passeur Editeur. Au cœur des pièces pour piano de Liszt, plusieurs Livres des Années de Pèlerinage, commencées pendant les voyages en Suisse et Italie avec Marie d’Agout, mais augmentées et retouchées jusqu’à la fin d’une vie si riche de celui qui était devenu « l’abbé Liszt ». De 1881 à 1886, Liszt compose « autrement », en «  Nuages gris » pour reprendre le titre le plus « paysagiste » de cette ultime série au langage moderniste et même prophétique. Philippe André clôt par un dernier volume son étude lisztéenne, aux accents bien plus larges que ceux d’une musicologie traditionnelle.

3e et 4e âges novateurs
« Ce siècle avait deux ans », disait Victor Hugo pour dater sa naissance au début du XIXe ; avec Liszt, le siècle en avait onze ; mais ils moururent à quelques mois d’intervalle (1885, 1886), le poète français dans l’exaltation d’un sur-pouvoir médiatique ( deux millions de personnes à ses funérailles nationales !), le musicien hongrois et européen, dans le relatif effacement d’une retraite qu’il avait voulue plutôt discrète. Tous les deux avaient su conquérir leur époque en une activité torrentielle… Mais on ne saurait trop se méfier des immenses créateurs parvenant au 3e, voire 4e âge, tel, en ce XIXe post-romantique, un Verdi qui, à 80 ans, par un coup de jeune éblouissant, inventera son Falstaff novateur et déchaîné… Si Hugo, en approchant du terme, insère du pré-impressionnisme (Le matin, en dormant) dans son Art d’être grand-père et parachève sa Légende des Siècles, Liszt ne ressemble plus alors à aucun autre, et d’ailleurs qui pourrait lui ressembler ?

Hors temps et prophétique
Après avoir passé sa Glanz(Eclat)-Periode en flamboyants combats pianistiques, s’être fixé à Weimar, puis avoir « trifurqué sa vie » (Rome, Weimar, Budapest) comme il le dit joliment, le voilà qui en ses cinq dernières années se consacre (s’enferme ? se confine ? jugent ceux qui ne comprennent pas) à une série – pas encore sens XXe, mais le mot est venu sous la plume ! – d’œuvres courtes pour le clavier, où l’art d’écrire se fait minimaliste, hors-temps mais aussi prophétique. Conforté par sa Foi catholique, « l’abbé » n’aura dès lors, et le moment venu, plus besoin d’implorer les « Seigneurs de la Mort : ayez pitié de moi, voyageur déjà de tant de voyages sans valises… »

Rien de péremptoire
C’est cet ultime parcours d’un Voyageur que le 3e livre consacré aux Années de Pèlerinage écrit par Philippe André commente, médite, et nous donne à entendre. L’auteur de cet opus lisztien a triple vocation et métier : musicien, sûrement ; dans le « charme discret de la musicologie », aussi ; psychiatre et psychanalyste, indubitablement, à la ville comme à la campagne (languedocienne). Sa méthode d’investigation ne semble pas changée depuis 2010, mais la façon de cerner de «plus  petits objets à la limite de l’abstraction » resserre le propos. L’approche est toujours en recherche et en sympathie, sans rien de péremptoire, malgré la science évidente et multiple de celui qui nous guide. Les deux premiers tomes étaient voués à la figuration et à l’ambulation amoureuses : Marie d’Agout, même quand « avec le temps, va, tout s’en va », et qu’il ne reste plus que « des chouettes souvenirs », suisses, italiens, picturaux ou poétiques…

Un nouveau Franz Liszt
Mais « Nuages gris » paraît concerner un nouveau Franz Liszt, pour lequel le poète portugais Pessoa eût trouvé quelque « hétéronyme » ironique et affectueux. Et pas seulement parce qu’après Marie la flamboyante amante (et la mère de trois enfants) il y avait eu avec la princesse Sayn-Wittgenstein – un rien mystico-réactionnaire – course finalement infructueuse au mariage béni par l’Eglise, puis entrée de Liszt dans son rôle d’abbé-sans-l’être-tout-à-fait… Et en prime virage à droite de l’ex-libéral-démocrate, (qui avait été partisan d’un Printemps des Peuples européens), sous la houlette d’une papauté en collage avec la monarchie (la parenthèse d’aggiornamento social de Léon XIII n’interviendra qu’après la mort de Liszt… ). Le dernier chapitre compositionnel est ainsi une sorte de finistère, presqu’île avancée vers le large des morts, poussière d’îlots peu habitables pour des contemporains qui ne risquaient pas de saisir le « sens » de cet avenir. « Ce n’est pas pour vous, avait ironisé Beethoven en parlant de ses dernières Å“uvres, c’est pour le temps à venir ! » Et on se rappelle que Schoenberg parla plus tard de « Brahms le progressiste » : la formule n’eût-elle pas encore mieux convenu au « dernier Liszt », qui avec son sans-trop-de-tonalité, son abandon du développement pour des processus juxtaposés ou incertains de rêve, s’avançait en mystérieux devenir de l’art qu’il avait si éloquemment célébré ? P.André rappelle au passage l’usage-leitmotive de ces Nuages qu’en feront Kubrick dans l’errance de Eyes wide shut, ou des pièces de Ligeti et de Kagel.

Dernier pèlerinage
« Nuages gris », sous-titre Philippe André pour « Pèlerinage de Franz sur la terre ». C’est en effet la pièce la plus connue – la moins inconnue ? – de la Série, et d’ailleurs la seule qui par son titre puisse se rattacher aux « paysages » antérieurs (Suisse, Italie). Le reste est plutôt « état de l’âme » (selon la formule de l’introspectif Suisse H.F. Amiel). L’ensemble – d’ailleurs non réuni en un cycle – « parle » de vie et de mort, les entrelaçant parfois. Et parcourant cette à peine-heure de musique, la « méthode Philippe André », jamais dogmatique, perdure, depuis les rives des trois Premières Années (Suisse, I ; Italie, II ; et III, qui déjà tend au « philosophique ou mystique »). Ici, en « dernier pèlerinage », on retrouve – plus resserré avec la réduction temporelle de l‘objet d’étude – un appel cordial vers le lecteur, pour l’inciter à une découverte en commun.

Les concepts philosophiques
P.André n’assène pas la vérité unique, d’une chaire professorale que ses mérites d’érudition lui vaudraient certainement. Ses schémas d’interrogation textuelle sont précis, fouillés, mais ils continuent à questionner en avançant, comme on imagine que Liszt lui-même improvisait, cherchait, calibrait. Si l’analyse – le versant professionnel de l’auteur ! – conduit la démarche, celui qui est devenu l’abbé Liszt, ci-devant tzigane « traînant tous les cœurs après lui » et aussi franciscain, n’est pas mis d’autorité sur le divan : au chapitre pathologie, Schumann et ses abîmes côtoyés ont suffi au Dr André ! Simplement, la culture philosophique éclaire l’investigation musicienne, et réapparaissent les concepts des deux premiers tomes : l’Apeiron (l’Illimité), l’Hybris (la Démesure), l’espace originaire de « l’Ouvert » et la Physis – Nature – de la relation à la mère…

Le chemin mène vers l’intérieur
Ainsi, en se confrontant au texte musical de la Série, est-il fait justice expéditive des imbécilités naguère pérorées sur une quelconque dégradation des facultés intellectuelles du vieillard Liszt ; Dieu ( ! ) merci, des « pianistes visionnaires » avaient au second XXe repris le chemin et montré son caractère autonome, voire prophétique : « Brendel, Pollini, Zimmerman, Bonatta, Ranki… » On songe aussi au « lâchage » par Zola de son ami Cézanne qu’à partir d’un certain point de rupture il ne comprend plus, et travestit dans « L’œuvre ». Et auparavant, n’y avait-il pas eu Balzac pour s’interroger sur la folie (éventuelle) de son compositeur italien exilé et maudit, Gambara ? A travers l’onirisme de ces pages, et comme l’avait indiqué Novalis, « le chemin mène vers l’intérieur ». Et pour commencer chez Liszt âgé, retourne au « berceau » (lors d’un voyage au village natal), à cette « berceuse dont la monodie est tressée en chacun de nous, en nos propres racines (oubliées) de la musique… et pour le bébé, à l’instant du bercement, ce qui le relie à ce qui deviendra sa transcendance originelle : sa mère ».

La non-étoile
De là, on ira « jusqu’à la tombe », et le compositeur en fera poème symphonique, avec épisode intercalé de « chasse sauvage », où le vieux Liszt « ne renâcle pas devant le combat ». En face, le terrible Unstern (littéralement : non-étoile), Désastre (mauvais astre), qui « fait pénétrer dans la lumière noire » (tiens Hugo , en mourant, avait aussi parlé de « lumière noire »…), à moins que ce ne soit « le soleil noir de la mélancolie » (nervalienne), ou encore « le trou noir d’anti-matière » cher aux fantasmes d’aujourd’hui … Un anti « nuages gris » en quelque sorte, où « une syntaxe radicale, un paysage sans coordonnées, au seuil même de l’irreprésentable » entraînent vers « l’étrange familier, qui permet de toucher à la rumeur de notre espace originaire »…On peut songer aussi aux gravures et peintures dont alors Odilon Redon peuple l’univers mental des Français qui savent se consacrer à leurs rêves…

Le sublimissime gendre
Bien sûr, il y a l’étape de la tombe, et au cœur du pèlerinage, « la mort à Venise » de « R. W. », le balancement des deux Gondoles Funèbres. Occasion pour Philippe André de conter, d’une plume alerte, le séjour au Palazzo Vendramin, à l’invitation de la « chérissime fille », Cosima, et du « sublimissime gendre », Richard, qui d’ailleurs déclare en douce qu’il ne comprend rien à la « folie en germe » dans les dernières œuvres de son beau-père, surnommé aussi « le roi Lear »… Brouilles, chamailleries, jalousie quand l’autre… gagne trop au whist, réconciliations autour de la Musique-malgré-tout, et puis Liszt exaspéré s’en va, et puis R. W. s’en va pour toujours, « mort à jamais ?». Alors demeurent, en « son nom de Venise dans Bayreuth désert », deux Gondoles, la première, « terrible, née sous le sceau de la fermeture », et la Seconde qui, en son espace central et « avant que l’espace se réduise à rien, nous raconte que l’Ouvert est quelquefois plus proche que les extrémités de la galaxie où nous désespérons de le rencontrer ».

Philosophes (et) poètes
Sans tapage ni solennité, voilà bien Philippe André nous rendant par son écriture à l’espace qu’il fait sien de la poésie, lui qui salue au fil des pages Hölderlin, René Char, Michaux, André du Bouchet, et chez les philosophes « en langue française », ceux qui sont non moins poètes, Jankelevitch ou Maldiney…On retrouvera le « beau, premier degré du terrible » selon Rilke, dans la description de l’énigmatique Schlafoss (Sans sommeil), mais l’apaisement s’accomplit dans Recueillement, – révisé en 1884 à Budapest, où Liszt est malade et craint la cécité – et l’ultime «En Rêve », que P. André décrit sous le signe de la « pure durée » bergsonienne : Å“uvre issue d’un mouvement de sublimation, « comme née d’une évanescence des nocturnes, s’élevant au-dessus d’eux pour dire la nostalgie de leur nostalgie. »

Est-ce moi qui rêve la nuit ?
En un dernier chapitre (Coda, bien sûr), l’auteur réausculte le Temps si particulier de cette fin du Pèlerinage, – « sous l’emprise d’une circularité » ? -, un Temps, « susceptible de faire perdre à Orphée la notion de temps lui-même, avec la permanence dans notre présent du monde originaire où le vécu essentiel est celui de l’espace ». Celui des synesthésies, (alias Correspondances) de Baudelaire (lui qui appelait : « O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre ! Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons »), et aussi des discordances, des recouvrements dans la mémoire (il nous revient aussi, selon le palimpseste – le « gratté à nouveau » – de la couche des souvenirs que les « affichistes », Hains ou Villeglé, ont exploré depuis les années 60)…

La conception de l’Ouvert
Et selon cette conception de l’Ouvert pour laquelle P. André « milite » discrètement, invitant le lecteur à prolonger la démarche, il nous importe qu’un maître-livre comme celui d’Albert Béguin, L’Ame romantique et le Rêve- 1937 ! -soit cité ici, en sa magnifique Introduction : « Est-ce moi qui rêve la nuit ?… Faut-il croire que j’assiste à la danse incohérente, honteuse, misérablement simiesque des atomes de ma pensée ? », reliant ainsi (via Armin : « Les Å“uvres poétiques ne sont pas vraies de cette vérité que nous attendons de l’histoire ») l’immense Liszt rêveur à un romantisme allemand où se ressourcent aussi, malgré la distance temporelle et culturelle, ses « dernières Å“uvres pianistiques ». Tout autant que celles-là envoient, comme le disait le compositeur, « un javelot dans l’avenir », un avenir « délivré » non seulement de l’ordre tonal , mais de la conduite « ordinaire » des pensées développées, pré-établies, échappant à la magnifique liberté onirique.

Philippe André : « Nuages gris », le dernier pèlerinage de Franz Liszt, collection Sursum Corda, Editeur Le Passeur. ( 165 p. ; 2014 ) Les deux premiers tomes des Années de pèlerinage (d’abord édités en livre chez Aléas) sont disponibles en e-books, Alter-éditions.

Agenda Lyonnais : l’actualité musicale en Rhône-Alpes

Musiques en Rhône-Alpes. Retrouvez ici concerts, festivals, opéras, tous les événements qui font l’actualité de Lyon et sa région. Sélection opérée par notre correspondant permanent Dominique Dubreuil

 

 
 
 

Les Voix du Prieuré, jusqu’au 5 juin 2016

 

bourget-lac-du-voix-du-priere-du-lac-2016-presentation-annonce-reservation-billetterie-classiquenews-vignette-carreBOURGET DU LAC, 74. Festival des Voix du Prieuré, 20 mai-5 juin 2016… « Donner de multiples rendez-vous à l’art vocal dans ce qu’il peut offrir de plus raffiné, de plus fort ». Le Festival qui se déroule dans des lieux patrimoniaux classés monuments historiques (Eglise, Prieuré, Cloître de Saint-Laurent) se veut, selon les mots de son directeur-fondateur, Bernard Tétu, « lieu de création et dialogues ». Autour d’un compositeur invité et de son œuvre Stabat Mater, Piotr Moss, du groupe hétérodoxe Les Slix’s, de la violoncelliste Ophélie Gaillard, une vaillante et enrichissante édition au cœur du printemps. LIRE notre présentation complète du festival Les Voix du Prieuré, Bourget du Lac, 74, du 20 mai au 5 juin 2016

 
 
 

 

Marcel-Proust-et-la-musique-visuel-UNE-site-webGRENOBLE, musée. Jeudi 28 avril 2016. Concert lecture, Cabourg-Balbec… De Cabourg 1914 au temps retrouvé de Balbec : concert-lecture pour « Jouer avec les mots ». Les Concerts à l’Auditorium du Musée de Grenoble ont une série « Jouer avec les mots » qui lie musique et littérature. Le dernier du cycle 2015-2016 donne « la parole » à la comédienne Natacha Régnier, aux pianistes Marie-Josèphe Jude et Michel Béroff, pour une exploration proustienne du côté de Balbec, à l ‘ombre des jeunes filles en fleurs que va bientôt faner la Guerre Européenne. La  communication des âmes : ”La musique a été l’une des plus grandes passions de ma vie. Elle m’a apporté des joies et des certitudes ineffables, la preuve qu’il existe autre chose que le néant auquel je me suis heurté partout ailleurs. Elle court comme un fil conducteur à travers toute mon Å“uvre. » Cette déclaration de Proust à Benoist-Méchin est capitale. Et elle répond –l’œuvre plus forte et objective que la vie « réelle » – à la question que se pose le Narrateur de la Recherche à l’audition du Septuor de Vinteuil : « Je me demandais si la musique n’est pas l’exemple de ce qu’aurait pu être – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées – la communication des âmes. » Les fervents et surtout  les spécialistes de Proust savent à quel point il est difficile de démêler dans les écrits du Maître de Combray ce qui a été puisé au  parcours même de l’enfant, puis adolescent, puis adulte Marcel Proust, et aux « transpositions » dans La Recherche du Temps Perdu, via – pour la musique, les arts visuels, la littérature, l’histoire sociale et politique – ce qui a pu servir de modèles aussitôt et savamment imbriqués, mélangés, voire brouillés. LIRE la présentation complète du concert par notre correspondant Dominique Dubreuil

 

 

 

GRAME BIENNALE musiques en scene 2016 logoLYON. Biennale Musiques en scène : 1er-27 mars 2016. Divertissement 2.0, au coeur de la culture numérique. Biennale GRAME 2016. Agglomération lyonnais et autres lieux. Du 1er au 27 mars 2016. Biennale participative avec concerts, créations, improvisations, performances, jeux vidéos, massages sonores, expériences nouvelles accessibles à tous les curieux, jeunes et moins jeunes, 160 artistes, 250 danseurs amateurs, 15 manifestations publiques, une conférence : le thème divertissement/culture numérique du GRAME lyonnais rayonne, et provoque la curiosité, fût-elle critique…. EN LIRE +

 

 

36ème festival d’Ambronay : Du 11 septembre au 4 octobre 2015. Ambronay 2015 festival presentation classiquenews 2015Festival d’Ambronay (01), 36e édition: 11 septembre-4 octobre 2015. Sous l’invocation générale de « mythes et mystères ».  Du 11 septembre au 4 octobre 2015, en quatre week-ends et des intervalles. « Approchez ! Laissez-vous en conter, petits et grands, curieux et passionnés de l’Etrange », dit la recommandation stéréophonique de cette 36e édition d’un Festival  Phare. Cette année, c’est autour de quatre thématiques – le Roi-Soleil,chefs-d’œuvre mystérieux, figures mythologiques, déclinaisons personnelles – que  se groupent les… très nombreux concerts et manifestations de culture à Ambronay. Essai d’un tour d’horizon en partant de l’Abbatiale…ogivale de ce festival Baroque. EN LIRE +

 

 

 

festival-la-tour-passagere-lyon-15-juin-15-juillet-2015LYON. Festival de La Tour Passagère, du 15 juin au 15 juillet 2015 : musique et théâtre sous le signe du baroque. Une tour en bois, et passagère, pour abriter durant un mois une trentaine de représentations sous le signe de Shakespeare en évoquant  la structure et les modalités de son  incomparable Théâtre du Globe. La tentative des bords de Saône est originale, elle fédère des forces instrumentales et vocales de Compagnies amarrées à Lyon et  invite d’autres artistes pour célébrer le plus grand et le plus énigmatique des Baroqueux. Longue vie estivale… LIRE notre présentation complète du festival La Tour Passagère à Lyon

 

 

Ardèche (07). Festival des Cordes en Ballade, du 2 au 14 juillet 2015. 17e édition de ce festival « itinérant » sur un département aux portes du domaine méditerranéen. En 2015, le thème revient à l’Europe Centrale, exaltant le rôle « alla zingarese » de musiciens interprètes et  compositeurs qui inspirèrent et inspirent tant d’œuvres et d’actions depuis plusieurs siècles. Hommage tout particulier, en ces deux semaines, est rendu au grand Hongrois Giorgy Kurtag. Un fleuve… cordes-en-ballade-2015-ardecheLe Rhône-fleuve-dieu, c’est bien connu  dans l’hexagone, et ça finit par rejoindre la Mère Méditerranée, avec 800 petits  kilomètres de parcours. Mais le Danube ? Quelle  drôle  d’idée, ne partant même pas de la citadelle glaciaire alpine comme son collègue, d’aller se jeter dans la Mer Noire, 2.850 kms. plus à l’est. ! Qui plus est, après avoir traversé quatre pays(Allemagne, Autriche, Hongrie, Roumanie), tandis que son rival n’est qu’helvético-français. Allez, mélomanes, ce sera tout pour les révisions-rattrapage de juillet, et on le rappelle  parce que les Cordes ardéchoises se balladent cet été non vers la Méditerranée, voire comme en 2014 en traversant l’Atlantique vers l’Amérique Latine, mais en Europe Centrale et Orientale. EN LIRE +

 

 

 

 

Lac du Bourget, 11è Festival Les Voix du Prieuré : 27 mai>14 juin 2015

bourget-voix-du-prieure-festival-2015-visuel-module-vignette-carre-classiquenews-selection-mai-2015Solistes et chœurs autour de Bernard Tétu, du 27 mai au 14 juin 2015. « La voix dans tous ses états », de l’ancien au contemporain, de recréations en  création…. Le Festival du Bourget(du Lac, à la pointe sud, en cadre archéologique significatif) poursuit son avancée programmatique « en apnée » (à vous couper le souffle)….Les musiques médiévales, renaissantes  et baroques s’y mêlent harmonieusement aux halos ensoleillés d’Espagne et Portugal, aux escales méditerranéennes ou balkaniques, et la création (Sighicelli, Guérinel  pour  ce qui est des « hexagonaux ») a sa part  primordiale…Pour presque trois semaines  de manifestations conviviales. En lire +

 

 

 

Week-end Mozart au Radiant de Caluire (69)

mozart-portrait-xixCaluire, Radiant. Les 10 et 11 janvier 2015. Week-end Mozart avec le Quatuor Debussy, au Radiant de Caluire (69). Une « fin de semaine »,  au Radiant de Caluire, salle à éventail de programmation culture « tous publics ». Le « classique » est cette fois célébré par le Quatuor Debussy, qui choisit un thème Mozart, autour du Requiem et d’airs d’opéra (instrumentalement réduits), mais aussi avec le Quintette pour clarinette et la Sérénade « Petite Musique de Nuit ». Belle occasion d’admiration, et d’interrogations sur le génie mozartien aujourd’hui… En Lire +

 

 

 

CNSMD de Lyon : concerts pour la nouvelle salle Varèse

CNSMD Lyon nuit des lunes fevrier 2015 nouvelle salle varese CLASSIQUENEWS repetatelier©BALyon, CNSMD. Réouverture de la salle Varèse : les 27 février, 3 mars, 6 et 7 mars 2015. Nuit de Lunes, Mélodies de Charles Bordes, Passion selon Saint Jean. Enfin, la Salle Varèse – lieu important de la recherche, de la pédagogie et de la diffusion en agglomération lyonnaise – réouvre, après quinze mois  de fermeture forcée pour glissement de terrain sur la colline au dessus du Conservatoire. Voici trois manifestations représentatives de ce dont on a été privé : une Nuit de Lunes (Kagel, Menozzi, Dallapiccola, Schreker), des mélodies France fin XIXe orchestrées , une Passion de Bach sous la houlette de l’organiste M.Radulescu. En Lire +

 

 

 

 

Oullins (69). Journées GRAME, Théâtre de la Renaissance

grame 2015Oullins (69). Journées GRAME, Théâtre de la Renaissance du 24 au 26 février 2015. Samuel Sighicelli, Tanguy Viel : Chant d’hiver, spectacle musical, création. Concerts,installations spectacles, jusqu’au 19 mars 2015. Une création chantée-hivernale, bien évidemment en milieu d’hiver : c’est ce que propose la Renaissance, en milieu d’hiver : mélange de musique, video, mise en  espace et théâtre, conçu par  le compositeur S.Sighicelli et l’écrivain T.Viel, qui font aussi appel aux citations de Schubert (Voyage d’hiver) et du romantisme allemand. Chant d’hiver s’inscrit dans la programmation des Journées du GRAME (jusqu’au 19 mars) et en prolonge l’esprit  de recherche. En lire +

 

 

 

Lyon. Concert Temps Modernes : Debussy, Franck, Murail… 28 novembre 2014

temps modernes lyon ensembleLyon, vendredi 28 novembre 2014, 19h : concert « Temps Modernes » : Debussy, Fauré, Franck, Murail, de Montaigne, Antignani, Jouve… Sans tapage médiatique, le groupe des Temps Modernes – fondé et dirigé à Lyon – joue un rôle déterminant, et pas seulement dans sa région d’origine et d’activité. Son concert lyonnais du 28 novembre, à la Mairie du 6ème à Lyon, est la synthèse de ses orientations : recours au « Trio »Franck-Debussy-Fauré, en appel vers les « classiques » du XXe et du XXIe (Murail, Antignani, Jouve), et en reprise du mystérieux Sarn I de P. de Montaigne. En lire +

 

 

Käfig, Boxe-Boxe, chorégraphie.Quatuor Debussy. 19>21 mars 2014

Caluire Kafig, debussyCaluire (69), Le Radiant, 19,20,21 mars 2014. Käfig, Boxe-Boxe, chorégraphie, Quatuor Debussy. Boxe + Hip-Hop + un Quatuor classique, qui plus est nommé Debussy : on ne s’attend pas à ces éléments réunis dans un spectacle de type pluri-média… Dans l’agglomération lyonnaise – qui est aussi « le camp de base » du chorégraphe Mourad Merzouki et du Quatuor Debussy -, il s’agit pourtant d’une nouvelle représentation de ce Boxe-Boxe inventé par le chorégraphe et co-piloté par les Debussy, qui en ont choisi les musiques, de Schubert et Verdi à Phil Glass. Boxe-Boxe, donc… En lire +

 

 

 

Lyon, Biennale de Musiques en Scène. 5>29 mars 2014

Biennale_musiques_en_scene_2014_LYONLyon, Biennale de Musiques en Scène. 5>29 mars 2014. Dans le Nuage, Heiner Goebbels. Une Biennale de Musique Contemporaine à Lyon ? Oui, et depuis 1992, 1400 programmes dans ce cadre de « tous les deux ans »… Pour 2014, un centrage thématique autour du nuage sonore/informatique, et un enthousiaste portrait de Heiner Goebbels (né en 1952). Vous avez dit que la Métropole des Gaules sait surtout être «  dans les nuages » ? Mais non, cher Tryphon ! : « dans le nuage » ! Lire notre présentation complète

 

 

 

 

Käfig, Boxe-Boxe, chorégraphie avec le Quatuor Debussy

Caluire Kafig, debussyCaluire (69), Le Radiant, 19,20,21 mars 2014. Käfig, Boxe-Boxe, chorégraphie, Quatuor Debussy. Boxe + Hip-Hop + un Quatuor classique, qui plus est nommé Debussy : on ne s’attend pas à ces éléments réunis dans un spectacle de type pluri-média… Dans l’agglomération lyonnaise – qui est aussi « le camp de base » du chorégraphe Mourad Merzouki et du Quatuor Debussy -, il s’agit pourtant d’une nouvelle représentation de ce Boxe-Boxe inventé par le chorégraphe et co-piloté par les Debussy, qui en ont choisi les musiques, de Schubert et Verdi à Phil Glass. Boxe-Boxe, donc…

La Forlane par Mistinguett
On sait qu’un des grands quatuors français a pris le nom de Debussy, qu’il siège (et agit avant tout)en Rhône-Alpes, qu’il aime depuis sa fondation (en 1991) les expérimentations-frontières, et qu’il est fidèle en cela au message de son Saint Patron. Jusqu’à s’agréger chorégraphiquement à un groupe de hip-hop ? Alors, là….Claude de France eût-il été transporté d’aise en voyant son nom accolé à un « tortillage moderne », qui plus est venu non d’est russe mais d’ouest américain ? Et Ravel convoqué sur le ring d’un spectacle appelé Boxe Boxe ? Peut-être davantage, lui qui rêvait de faire « danser  la Forlane au Vatican par Mistinguett et Colette Willy en travesti »… Et les autres, inclus en citations-patchwork pour Boxe-Boxe, tels le doux Franz –tolérant, mais pas son genre, le pugilat !-, le (trop ?) distingué Mendelssohn, ou l’ardent Verdi – encore que pour l’Unité Italienne et contre l’occupant autrichien… - ?

Arts martiaux, hip-hop et cirque
D’autant que la « banlieue » ( ?) nord de Lyon où est situé le Radiant-Bellevue ne paraît pas terre d’élection du « hip-hop »et genre Bronx de la Capitale des Gaules… Mais il faut bien une fusion des cultures, ou selon Montaigne, qui fut maire de Bordeaux, « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui ». Mais écoutons le chorégraphe de Boxe-Boxe, qui lui, est plutôt venu de la banlieue sud-est  : « La boxe, c’est déjà de la danse. Ici je joue sur les contrastes , à chaque élément de la boxe correspond une dimension de l’art chorégraphique

Créations multiples
Récital est « dialogue insolite entre six danseurs, un musicien et l’image du concert de musique classique : une grappe de violons est suspendue au dessus du plateau et fait danser un orchestre inédit d’instrumentistes. » Puis Pas à Pas mélange avec le chorégraphe sud-africain Jay Pather danses traditionnelles zoulous et hip-hop. Dix Versions se tourne vers l’univers New-Yorkais  : « objets géométriques déplacés dans l’espace par les danseurs qui activent un jeu vivant de formes et d’énergies ».En 2004, retour aux origines algériennes avec Mekech-Mouchkin et Corps est Graphique, humour en hip-hop. En 2006, plongée dans l’enfance en un no man’s land fantasmé, Tricôté, et en 2008, à la Biennale de Lyon, création d’ Agwa, « sous le signe de l’eau ».

La Légion d’Honneur, ça ne se refuse pas
Et en 2010, voici Boxe-Boxe, qui lie les arts martiaux et la musique classique avec les Debussy, et qui devient vite … classique du mélange des genres. Entre temps, Mourad Merzouki a été nommé Directeur du Centre Chorégraphique National de Créteil, puis a créé le Festival Kalypso en Ile de France. Travaillant aussi au Musée des Beaux-Arts de Lyon, Käfig se confronte aux arts visuels du numérique (Pixel), et transmettant sa création Récital à des danseurs indiens , engage cette 1ère œuvre hip-hop en système de notation via le système Laban. Metteur en scène de théâtre ( Feydeau, Wesker) et de cinéma, travaillant avec le cirque canadien Eloize, que n’a-t-il fait et ne fera-t-il encore ? Le temps de recevoir …la Légion d’Honneur, qu’il n’a pas refusée (comme le fit Ravel), mais toute sa… chorégraphie mériterait-elle cette distinction, demanderait le perfide Erik Satie ? On pourrait poser la question au million de spectateurs qui en vingt ans ont vu ses 21 créations dans 61 pays…

La rive droite du Rhône
Et du côté de chez Claude(les Debussy), évidemment aucune réticence à se mêler à boxe et boxe et hip-hop… Depuis la fondation, le Quatuor multiplie les « passerelles avec la danse, le théâtre, les musiques actuelles », et avec un talent pédagogique hors du commun, mène un travail intense en direction des enfants, et aussi « envers les publics qui ont peu d’accès à la culture, de la communauté gitane aux maisons de retraite et au monde de l’entreprise ». Sans oublier le rôle plus traditionnel mais assumé de façon passionnée, de « passeurs » : non d’une rive à l’autre du Rhône, mais sur la rive droite du fleuve-dieu, avec le Festival annuel et ardéchois des Cordes en Ballade, qui se consacre pour une large part à « l’enseignement  supérieur », permettant aussi aux jeunes ensembles de faire leurs gammes en concerts.

Octuorissimo
En témoigne un récent cd. « Octuorissimo », où ils sont en effet à huit, « Maître et élève ». Le Maître, les Debussy, bien sûr, et L’Elève, les Arranoa, un jeune quatuor (fondé en 2009) qui se perfectionne au CNLMD de Lyon, s’est produit – entre autres – aux Cordes en Ballade, – travaillent «en parité totale  dans un séduisant voyage musical de Moscou à Buenos-Aires et New-York ». On ne sera pas étonné d’y écouter Chostakovitch, dont les Debussy ont enregistré l’intégrale des Quatuors (mais ici ce sont des Pièces moins connues, les unes adaptées par le compositeur lui-même de son opéra Lady Macbeth of Minsk et du ballet l’Age d’Or,puis en octuor,un op.11), et on y rencontrera Osvaldo Golijov, né en Argentine (1960) de parents roumain et ukrainien, marqué par la culture klezmer et sud-américaine, qui confie aux musiciens français son Last Round, hommage au Maître Astor Piazzolla d’après une nouvelle de Cortazar. Piazzolla qui est également présent par son Tango Ballet, arrangé par José Bragato pour quatuor. Enfin, le répétitif américain Marc Mellits (né en 1966) figure avec son Octet, sous l’influence du minimalisme.
Vous avez dit : minimalisme répétitif américain ? En effet, dans Boxe Boxe, à côté de Schubert, Mendelssohn, Ravel et Verdi, on rencontrera un Dracula de Phil Glass. Et aussi le Polonais Henryk Gorecki (1933-2010), dont la 3e Symphonie fut, il n’y a pas si longtemps, et pour des raisons non encore tout à fait élucidées, un « tube planétaire ». Donc : melting pot ? Et si vous pratiquez un peu « le noble art », n’oubliez pas de venir près du ring-Radiant avec une paire de gros gants pour encourager les Käfig…

Caluire (69),le Radiant. 19, 20, 21 mars 2014 (20h30). Boxe-Boxe, Käfig (Mourad Merzouki) et le Quatuor Debussy. Information et réservation, T. 04 72 10 22 19 ; www.radiant-bellevue.fr

Compte rendu, concert. Temple Lanterne, Lyon. 21 février 2014. Schubert : Mathieu Grégoire, Chœur Hypérion (E.Planel). Et aussi, Saison « Bach et plus », mars à juin 2014

Schubert portraitUn Temple d’architecture néo-gothique, cela ne semble pas lieu idéal pour célébrer Franz Schubert. Pourtant, bien beau concert : le jeune pianiste Mathieu Grégoire est soliste dans la Sonate D.958), et accompagne les trop peu connus chœurs (Chœur Hypérion, Etienne Planel), dont deux sublimes Hymnes à la Nuit… Et un nouveau groupe (Baroque et plus) ouvre sa saison en variations instrumentales sur Bach.

Cent clochers et mille dévotions de Lyon
La musique, ce sont aussi des lieux, on le sait. Les attendus, les traditionnels, les évidents, et puis les occasionnels, parfois un peu paradoxaux ou intrigants. Souvent aussi églises, sanctuaires, temples pour les cultes, et on ne s’attendrait pas à ce que Lyon, ville à colline-qui-prie, à cent clochers et mille dévotions, échappe à cette présence musicale, – plus ou moins laïcisée, selon les époques -…De plus, cet hiver (qui en est si peu un), deux « verrouillages » de salles favorisent le refuge avec d’autres abris : la Salle Molière, à légendaire acoustique, est en réfection interne, et la Salle Varèse, joyau moderne du CNSMD, brutalement menacée d’inondation en novembre (au bas d’une colline qui glisse…), est indisponible selon délais reportés : cela oblige le CNSMD à des acrobaties…supérieures pour cours et concerts. Hommage soit rendu aux organisateurs qui parent au plus urgent et trouvent « ailleurs »(Lyon et périphérie) des solutions de substitution…et d’aimables accueils.

Du Second Empire aux Paroles de Résistance
Le Temple de la rue Lanterne n’a certes pas attendu ces mois difficiles pour se faire havre sonore. Son cadre continue à intriguer : cet édifice du Second Empire –mais peu à voir avec Badinguet, alias Napoléon le Petit – est enchâssé entre de hautes maisons ; sa façade austère franchie, on a la surprise d’un sanctuaire étroit mais très haut, où le style néo-gothique n’engendre pourtant pas la froideur, surtout quand le sonore des concerts généreusement accueillis par la communauté protestante y révèle une acoustique fort acceptable. (On peut aussi y songer à l’un des pasteurs qui parlèrent ici : Roland de Pury, dénonciateur précoce et public du nazisme puis de la collaboration vichyste, protecteur des résistants et des Juifs, arrêté par la Gestapo en 1943 et interné à Montluc, d’où il pourra être « exfiltré » à cause de sa nationalité suisse). C’est en ce lieu chargé d’histoire (discrète, et de sens si lourde…) qu’on a aujourd’hui le bonheur d’écouter…du Schubert, ici moins attendu. Non point d’ailleurs le cycle du Voyage d’Hiver (le baryton Jean-Baptiste Dumora, Mathieu Grégoire, reprenant le lendemain leur beau concert de 2012 dans la néo-gothique – et vaste, et froide – église de la Rédemption : nous ne doutons pas que l’interprétation, subtile et forte, en ait été encore approfondie), mais, ce 21 février, un programme original de piano soliste puis accompagnateur d’un chœur d’hommes….

La beethovénienne et Schubert
Le pianiste Mathieu Grégoire s’y affronte, en solitude, à la 1ère des trois ultimes Sonates ( D.958) : parfois surnommée « la beethovénienne », elle porte certains échos du Commandeur qui tant fascina le « petit Franz ». Mais le langage de Schubert s’y affranchit de toute subordination au Maître révéré, pour partir en quête d’une conception du Temps, irréductible aux découvertes si autonomes de Beethoven, puis Schumann, Chopin ou Liszt. Il faut y marier le rêve au voyage, comprendre l’importance de ce lointain (die ferne) qui, dans l’espace – paysage mental, est une des clés du romantisme allemand. En recherche inquiète dans l’allegro initial, M.Grégoire nous emmène, d’une vraie respiration, dans un adagio qui participe vraiment de ce que le poète français Yves Bonnefoy nomme « L’arrière-pays » : bonheur d’un chant- pour -lui-même, extrême précaution de qui improviserait dans le sans-tumulte, et puis, lors de deux ruées d’angoisse, une qualité d’âme « orphéenne » pour affronter les puissances d’en-bas… Ensuite butées sur silence du Minuetto, et continuum énigmatique aux éclairages pourtant changeants du finale : oui, on entend rarement une telle concentration sur les tensions de ces textes complexes, de surcroît appuyée sur un pianisme ouvert à l’imagination, tour à tour lyrique et rigoureux.

Hypérion à Bellarmin
Encadrant ce parcours soliste, des raretés au concert sinon au disque : pourtant ces chœurs – hommes, femmes, mixité, accompagnement instrumental – sont dans le premier cercle du romantisme austro-allemand, parfois proches du « populaire », ou traducteurs de ce que David d’Angers nomma chez Friedrich « la tragédie du paysage », et encore tirant l’esprit vers le haut, là où siège l’âme religieuse, à tout le moins mystique. La vraie connaissance de Schubert passe par ce chemin aussi , et il faut de prime abord remercier le Choeur Hyperion – géométrie variable autour d’une quinzaine de chanteurs – de se vouer à un répertoire qui exige savoir, science du groupe, élan et culture. Gageons que les Hypérion récitent à chaque retrouvaille la dernière lettre que le héros gréco-romantique inventé par Hölderlin envoyait à son ami Bellarmin : « Ô âme, beauté du monde ! Toi l’indestructible, la fascinante, l’éternellement jeune : tu es. Les dissonances du monde sont comme les querelles des amants. La réconciliation habite la dispute, et tout ce qui a été séparé se rassemble. »

L ’ultime barrière se brise
Placé sous un tel « patronage », l’ensemble fort intelligemment dirigé par Etienne Planel dans six de ces œuvres qui relient Schubert aux poètes (l’ami Mayrhofer, Seidl, et Son Immensité Indifférente le Conseiller Goethe…) nous conduit aux bons Poteaux Indicateurs : des eaux miroitantes pour un Gondolier charmeur à la cordialité en Esprit de l’Amour, et à une Berceuse de la Nature en Mélancolie. Le Passé dans le Présent est doux balancement (c’est le Divan Oriental-Occidental de Goethe) comme si on s’immergeait dans la matière même du Temps, et conclut en « hymne radieux de la beauté pure ». Au dessus de tout, deux Nuits dignes de Novalis : la première, si recueillie, lance des appels par delà collines et montagnes, comme en quelque « beau monde, tu es bien là ! ». La seconde (Nachthelle) est lumière palpitante, échos magiquement échangés entre soliste, piano « scintillant » et groupe vocal, puis la métaphysique, mystérieuse évocation d’une « ultime barrière qui se brise ». Cette merveille primordiale de la musique romantique rayonne et palpite en son battement perpétuel, la voix éthérée – hors du monde, jurerait-on – du ténor Julien Drevet-Santique comme y conduisant notre voyage extasié.Et le piano de M.Grégoire est vrai compagnon rythmique et harmonique.

Une saison de printemps
Tiens, en attendant un 2e programme d’Hypérion (les romantiques français cette fois) et –pourquoi pas ? un disque -, indiquons qu’au cours du printemps, le Temple s’éclairera d’interventions proposées par des « invités permanents », tel le Chœur Emélthée ( dirigé par Marie Laure Teyssèdre : musique baroque et XXe) qui donnera le 11 avril des « Histoires Sacrées » de Carissimi et M.A.Charpentier. Et aussi un « petit nouveau », qui honore l’inépuisable Johann Sebastian : « Baroque et plus »alias « le baroque autrement ». Après une ouverture en quatuor le 28 février (les Varese, quatre jeunes gens issus du CNSMD qui commencent à briller dans le paysage français : le 3e de Bartok, l’op.18/3 de Beethoven, et, justement, de l’Art de la Fugue en version « à quatre archets »), ce seront des « Variations Bach », souvent avec instruments qu’on n’attendrait pas forcément, en Temple, Eglise ou même Salle de Concert. Joël Versavaud confie à son saxophone Suites et Partitas de Dieu le Père Musical, Joachim Expert et Mathilde Malenfant cheminent avec piano, harpe et conférence, de Bach à Chick Corea. Didier Patel et Samuel Fernandez unissent leurs claviers pour une Leçon de Musique alla Bach. (Et le même Samuel Fernandez dialogue à l’Amphi-Opéra avec le jazzman et enseignant du CRR Mario Stantchev en « une étonnante variation classique et jazz sur Goldberg or not Goldberg ? »). Quant aux Percussions-Claviers de Lyon, c’est autour du Bien Tempéré qu’elles centrent leurs transpositions rejoignant le Kantor en une géométrie dans l’espace au « Point Bak ». Ou comme le dit l’Evangile de Jean : « Il y a plusieurs demeures dans la Maison du Père ». Croyants et incroyants : à méditer…

Lyon, Temple Lanterne. 21 février 2014 : Mathieu Grégoire (piano), Chœur Hypérion (E.Planel) : F.Schubert (1797-1828), Sonate D.958, Six chœurs pour voix d’hommes
Chœur Emélthée, 4 avril 20h30 : Histoires sacrées. « Baroque et plus », autour de J.S.Bach : Joël Versavaud, 21 mars ; Percussions-Claviers, 11 avril ; Samuel Fernandez, D.Patel, 23 mai : Temple Lanterne, concerts à 20h30
Mario Stantchev,S.Fernandez, 28 mars, 12h30, Amphi Opéra
Renseignements et réservation : Tel. 06 27 30 11 72 ; www.baroqueetplus.com
www.emelthee.fr ; Tel. 06 49 58 16 83