Un chef, des chanteurs
L'opéra vu à la télé: pour nous la formule reste magique. C'est la promesse d'un vrai grand bonheur cathodique, de surcroît en grand écran sur notre plasma quasi cinématographique... Pour tous ceux et ils sont nombreux comme nous qui n'ont pas fait le déplacement à Orange (dernier endroit politiquement correct à ce qu'il semble: où paraissent les membres du gouvernement Christine Lagarde et Luc Chatel entre autres...) et qui travaillent encore dans la capitale avant les vacances, la retransmission de surcroît en prime time et en direct, est un événement que nous ne voudrions manquer pour rien au monde...
On sait combien souvent l'opéra à la télé en particulier sur France Télévisions peut parfois signifier pompe, kitsch et gros sabots: pour faire populaire et consensuel, il est souvent de bon ton de charger dans le déballage accessible et caricatural. Or cette Tosca à Orange est une surprise et une réussite indiscutable tant la justesse dramatique et la vérité théâtrale sont présentes grâce surtout à l'interprétation musicale.
Visuellement, la production n'a pas su éviter les grossiers décalages ni les clichés passablement ridicules: voyez au début du II, le chant du jeune berger remplacé par une charmante damoiselle à la fontaine, suave et rafraîchissante apparition, mais hélas totalement hors de propos: où est l'évocation de la Rome et de ses coupoles à l'aurore? Voyez la fin de l'opéra où le saut dans le vide de Tosca, défiant Scarpia qu'elle a assassiné, est totalement escamoté en une disparition des plus plates: la cantatrice disparaît dans l'immense tableau de Marie-Madeleine comme si elle se glissait derrière une tenture... Un vrai pétard mouillé pour une fin pourtant, ailleurs spectaculaire.
La réalisation télévisuelle a elle aussi manqué de dynamisme et de rythme: elle est pépère et sans créativité... des plans larges à foison, trop peu de plans serrés permettant de comprendre la complexe psychologie des personnages qui fait de l'opéra de Puccini, un huit clos étouffant et terrifiant... C'est à peine si l'on remarque l'immense vitrail à jardin, couvrant la paroi de gauche de la scène et dialoguant avec l'immense toile de la Madeleine en prière. situé au fond de la scène... Voyez plutôt les retransmissions en direct dans les salles de cinéma depuis le Metropolitan Opera où les réalisateurs pour le grand écran produisent un montage et une série de plans exemplaires, cinématographiques... rythmés, contrastés, haletants, où l'on voit jusqu'au rictus et au regard de chaque chanteur.
Si l'opéra veut se démocratiser, et "recruter" de nouveaux spectateurs, il faut adopter les moyens et le langage du cinéma: (d'autant que France télévisions a les moyens, mais pas toujours le talent s'i l'on se réfère à ses séries maison): ciseler à l'image le portrait des protagonistes, pénétrer dans leur esprit à l'oeuvre, dévoiler les intentions cachées comme la violence des confrontations, en somme permettre que tout un chacun s'identifie à un personnage... voilà quel devrait être la feuille de route du réalisateur invité à réussir l'opéra à la télévision. Nous en sommes encore loin.
Non, le vrai spectacle ce soir à Orange est du côté des chanteurs et d'un orchestre flamboyant.
Mikko Franck, jeune chef finnois et aussi directeur musical de l'opéra d'Helsinki, (en béquille et dirigeant assis) montre sa vraie stature: un génie de la baguette qui fait sonner le Philharmonique de Radio France comme jamais, dans le raffinement impressionniste et l'expressivité ardente, déployant pour les solistes un tapis instrumental somptueux et chatoyant, digne de Strauss! Son vérisme n'a rien de vulgaire ni de tapageur: quel sens de la transparence, quelle fête des timbres et des couleurs. C'est à peine si l'on reconnaît stupéfaits et convaincus, l'Orchestre radiophonique...
Sur la scène, la distribution réunit d'abord deux acteurs chanteurs au métier sûr: si l'émission manque souvent de clarté et de naturel, - l'italien n'est pas leur langue natale-, l'intonation et le style, leur présence dramatique subjuguent de bout en bout: leur maîtrise scénique rappelle combien de Tosca, il s'agit d'un oeuvre d'abord théâtrale (la pièce de Victorien Sardou avait marqué l'esprit du compositeur). De fait après l'exposition des caractères et l'allusion au cadre historique (à Rome après la défaite de la République) au I, l'acte II est une arène ardente où l'opposition des personnages tourne à la torture et au... meurtre: la soprano californienne
Catherine Naglestad (qui a reçu le prix Maria Callas pour son incarnation de Tosca justement!), a l'aplomb nécessaire pour offrir le portrait d'une féminité à la fois tendre et amoureuse, mais aussi jalouse et violente;
Falk Struckmann, ailleurs wagnérien raffiné (il fait un Wotan et un Hollandais très convaincants) campe un Scarpia abject, froid, cynique, ce "bigot vicieux", d'autant plus impressionnant qu'il forme avec son double, Spoletta, (délectable et très fouillé
Christophe Mortagne) un duo maléfique, pervers, manipulateur. La vérité qui émane de la production tient aussi au travail du jeu d'acteurs qui ici, approche l'idéal.
En Mario, peintre voltairien, adepte des idéaux de liberté,
Roberto Alagna s'impose indiscutablement: il fut déjà le personnage au grand écran dans le film de Benoît Jacquot (2001). Si les débuts sont un peu tendus, le ténor gagne en souplesse et en naturel à mesure que l'action se déroule: ses duos d'amour avec Floria sont touchants, tendres et même souvent juvéniles; son cri de victoire (à l'énoncé de la victoire de Bonaparte à Marengo) d'une furieuse et éclatante énergie; lorsqu'il nuance et colore sa voix, sans uniquement durcir l'éclat et la puissance, le ténor français nous offre un chant très investi.
Solidité vocale et aisance scénique des protagonistes, baguette superlative du maestro en fosse, la production de Tosca à Orange a relevé son pari. Dommage que la mise en scène sans idées neuves n'ait pas su transcender la cohérence interprétative ni le feu tout en diaprures de l'orchestre.
Orange. Chorégies, le 18 juillet 2010 sur France 2. Giacomo Puccini: Tosca. Avec Catherine Naglestad, Roberto Alagna, Falk Struckmann... Choeurs et Maîtrise des Bouches-du-Rhône, Choeurs de l'Opéra-Théâtre d'Avignon et des Pays du Vaucluse, de l'Opéra de Toulon et du Capitole de Toulouse, Orchestre philharmonique de Radio France.
Mikko Franck, direction.