Il est juste de projeter pendant l'ouverture des images de laboratoire, de métastases et autres microorganismes vus au microscope car Elina Makropoulos, figure centrale de la partition, n'a qu'un seul but au moment de l'opéra: régénérer ses cellules. La diva séductrice, sirène sans âge est une force aux aguets: son visage se tend et s’illumine quand il s'agit de gagner encore des années à vivre.
Clarté scénique
D’emblée, la nouvelle production lyrique présentée par
Angers Nantes Opéra en clôture de sa saison 2009-2010 convainc : elle propose une série de tableaux captivants qui fascinent par leur
vérité, cet élément clé des opéras de
Leos Janacek. Le travail scénique s'est penché spécialement sur les atmosphères, chacune sous-tend des destinées douloureuses, spécifiques, qui se croisent, des individualités touchantes qui se chevauchent, dialoguent sans vraiment communiquer, tissent une scène bavarde où le verbe impose (avant la musique) le rythme incantatoire et souvent halluciné et insinueux de la langue tchèque. A ce titre, le livret de
L'Affaire Makropoulos est un manifeste linguistique fort: Janacek n'a pas choisi au hasard l'écrivain qui pouvait lui offrir un nouveau sujet lyrique dans sa langue natale.
Karel Capek (prononcez «
Tchapek) » est alors l'écrivain tchèque le plus doué et le plus fécond, convaincant par sa verve épique et poétique faussement naïve. Mais, Janacek, décevant d'une certaine manière le jeune écrivain poète, remodèle à sa façon le texte originel de "
L'Affaire Makropoulos": il en reprécise les perspectives diverses qui tendaient, illusoirement, à éclater l'action. Le sujet de l'opéra s'en retrouve resserré, dense, profus mais cadré, étouffant comme un cauchemar, foisonnant mais structuré. Le procès qui oppose les Prus et les Gregor pour une affaire d'héritage se mêle à la recherche d'Elina Makropoulos qui s'appelle alors Emilia Marty. Chacun défend avec ténacité ses intérêts dans un enchevêtrement d'intentions contradictoires, digne d'un thriller: quelles sont les intentions réelles d'Emilia?
Les rencontres se multiplient, les confrontations s'intensifient; la tension se nourrit constamment grâce à la direction toute en muscle et nervosité, palpitation et éclairs du britannique
Mark Shanahan: baguette vive, aux rythmes fouettés, souci permanent de l'articulation, appétit félin des accents... Les microclimats qui donnent l'essor organique de la partition trouvent ici un ambassadeur scrupuleux, au formidable panache. Mark Shanahan mène les instrumentistes de l’ONPL au bout de leurs capacités, obtenant une sonorité affûtée jamais terne, y compris dans les effets spacialisés, avec la banda de percussions et la richesse murmurée des cuivres.
Le production est donc un extraordinaire instant de théâtre. Pas facile de mettre en scène l’ouvrage qui ouvre un labyrinthe de perspectives psychologiques, tout en assurant une chaîne d’actions multiples en un
nœud gordien qui souvent déconcerte.
Seuls le flux de la langue et le chant permanent de l’orchestre s’imposent ; mais la production présentée par Angers Nantes Opéra apporte d'autres bénéfices: elle s’avère lumineuse par sa
clarté scénique : tout devient limpide dans la mise en scène du
duo Caurier/Leiser : le jeu des négociations et tractations juridiques qui fourmillent tout au long de l’action ; le relief des personnalités opposées, mêlées, confrontées : l’innocence des jeunes âmes amoureuses, par exemple: Krista et ses rêves de scène et de théâtre, son fiancé Janek ; tous deux tourneront mal d’ailleurs dans ce théâtre mordant et cynique : subjugué par Emilia, le jeune homme se voit manipulé, puis dépassé par la mission qu’elle lui a confié : il meurt suicidé ; c’est aussi l’excitation érotique que Makropoulos exerce sur tous les mâles qui croisent son chemin : Prus et Gregor s’y brûlent et se consument : chacun succombe aux atours de la diva sublime, en particulier à la fin du II où la cantatrice adulée au sommet de son rayonnement attractif séduit tour à tour Albert Gregor, véritablement possédé ; les Prus, père et fils ; jusqu’à un ancien amant, rencontré il y a 50 ans en Espagne, qui fait surgir dans l’évocation de son ancienne liaison, un autre visage pour Emilia, « Eugenia », gitane sulfureuse au déhanchement irrésistible ; ici, la comédie comique et amère de Janacek devient farce délirante, véritable régal théâtral où l’on se perd dans une galerie mémorable de portraits hauts en couleurs.
Sublime Kathryn Harries
La vision des scénographes imagine un déploiement où dominent l’impression d’étouffement (espace clos, lumière violente, électrique et froide, comme dans un cauchemar expressionniste) et la sensation de l’entassement : dominée par la figure écrasante et hypnotique d’Emilia Marty, l’opéra réalisé aime subrepticement développer les images de l’empilement : pile des dossiers à traiter dans la scène 1, dès l’ouverture où le clerc Vitek présente aux spectateurs les dossiers de l'interminable procès opposant Prus contre Gregor ; accumulation des objets et décors de scène au II quand Emilia sort de scène après avoir chanté : au sommet de cette pyramide en tous genres, un canapé où l’on se souviendra de la pose terrifiante de l’héroïne, sorte de sphinge énigmatique qui ne cesse d’hypnotiser son entourage (y compris la jeune Krista saisie par la beauté et le talent de son aînée). Puis au III, éparpillement des valises qui occupent toute la scène du théâtre : tout cela souligne les épisodes multiples des vies passées de « E.M » : qu’il s’agisse d’Elina Makropoulos, Emilia Marty, Ellian Mc Gregor, Eugenia Montez…, la créature admirable est ici rattrapée par son passé et ses visages en cascades. D'ailleurs, une plus juste traduction du titre de l'ouvrage devrait préférer le terme "chose", ou "créature" justement, au vocable "Affaire". La "chose" Makropoulos... reste en effet indescriptible.
Le personnage trouve en
Kathryn Harries, une interprète époustouflante par sa vérité et son charisme scénique. Si elle est demeurée jeune, « EM » au moment de l’opéra, arrive à la fin de son cycle terrestre, déjà long : 337 ans d’existence !
Il s’agit bien d’un être dominant qui finit en victime : usée par sa trop longue vie ; dévitalisée, sans espoir, sans désir, sans appétit («
Rien ne vaut la peine » dit-elle au II, devant ses admirateurs déconcertés). L’idée de faire chanter ce rôle extraordinaire à une soprano mûre renforce ce caractère crépusculaire qui prend au fur et à mesure de l’action, une vérité déchirante.
Kathryn Harries fut une Kostelnicka dans
Jenufa du même Janacek, admirable, également à Nantes et à Angers (mars 2007), dirigé par le même chef, « scénographiée » par le même duo de metteurs en scène. Sur les planches de Nantes, ce miracle d’intelligence et de finesse (porté par une équipe) se reproduit, réalisant l’une des meilleures productions d’un opéra de Janacek. Au demeurant, Emilia représente pour l’interprète un aboutissement vocal et dramatique, elle qui fut outre Jenufa,
Kabanicha, autre héroïne marquante conçue également par Janacek dans
Katia Kabanova. Le chant investi, incarné exprime le tréfonds de l’être en un cri final bouleversant. En définitive, l’opéra de Janacek sous ses rictus grinçants, est un drame humaniste qui reformule tout ce qui est fait le prix et la valeur d’une vie terrestre.
Tout l’acte III, celui de la métamorphose d’Emilia, du dévoilement de son identité, avec la dernière image scénique qui met en pleine lumière le rire et la grimace en une alliance des plus aigres, est un sommet d’intelligence. Kathryn Harries donne tout : la sublime sirène s’y change en clown ivre, incarnant désormais le vertige dérisoire de sa situation ; elle est même terrassée par une découverte surprenante : la mort n’est pas si terrifiante. C'est une amie qui lui donne même, enfin, un sens à une existence qui en était dépourvue. Ce moment de bascule fait littéralement imploser le décor... et la figure qui manipulait sous ses masques divers, prend un nouveau visage, celui de la sincérité la plus directe.
Ajoutons qu’aux côtés de la cantatrice, aucun rôle ne démérite : tous les chanteurs tiennent leur exact personnage. La cohérence est aussi l’élément majeur d’une distribution toujours vivante et particulièrement vraisemblable. Production exemplaire qui confirme la prééminence d’Angers Nantes Opéra parmi les scènes lyriques les plus actives et convaincantes de l’Hexagone.
Vidéo
Retrouvez les temps forts de l’Affaire Makropoulos, nouvelle production présentée en mai et juin 2010 par Angers Nantes Opéra (entretiens avec Jean-Paul Davois, directeur général, mais aussi les membres de l’équipe artistique : les metteurs en scène Patrice Caurier et Moshe Leiser, le chef Mark Shanahan et la soprano Kathryn Harries, interprète inoubliable d’Emilia Marty/Elina Makropoulos).
Reportage exclusif classiquenews.com en 2 volets vidéos
Nantes. Théâtre Graslin, le 1er juin 2010.
Leos Janacek : L’Affaire Makropoulos. Kathryn Harries, Emilia. John Fanning, l’avocat Kolenaty. Robert Hayward, Jaroslav Prus. Robin Trischler, son fils Janek. Adrian Thompson, Vitek. Paola Gardina, sa fille. Atilla B-Kiss, Albert Gregor dit Bertik. Linda Ormiston, une employée d’hôtel. Guy-Etienne Giot, un machiniste. Mark Shanahan, direction. Patrice Caurier et Moshe Leiser, mis en scène.
Dates à venir : les 3, 6 juin à Nantes (Théâtre Graslin), les 13 puis 15 juin 2010 à Angers (Le Quai).
Toutes les infos et la billetterie en ligne en cliquant sur ce bouton:

Exposition: à l'occasion de la nouvelle production de
L'affaire
Makropoulos de Janacek présentée par Angers Nantes Opéra, le
Théâtre Graslin à Nantes (du 20 mai au 6 juin 2010) puis le théâtre Le
Quai à Angers (du 13 au 15 juin 2010) accueillent une exposition autour
de l'oeuvre de Karel Capek: "
Vie, mort et miracles de Karel Capek".
Le commissaire de l'exposition, Gérard-Georges Lemaire évoque l'oeuvre
de l'écrivain et dramaturge tchèque. Il a aussi demandé à 5 plasticiens
contemporains de réaliser chacun un travail spécifique, inspiré par
l'écriture et les sujets de Karel Capek. Leurs oeuvres sont exposées
pendant les dates de représentation de
L'Affaire Makropoulos à Nantes et
à Angers.
Illustrations: © Jeff Rabillon pour Angers Nantes Opéra 2010