Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage... Le parcours hors normes d'Emmanuel Pahud, est davantage qu'un voyage, c'est une ascension fulgurante qui porte haut et fort la somptueuse sonorité de la flûte. Flûtiste-solo de la Philharmonie de Berlin, l'interprète se consacre corps et âme à la musique contemporaine.
De ce point de vue, 2006 est pour lui, l'année des créations, de Matthias Pintscher et Marc-André Dalbavie, à Michael Jarell. Interprète au service des compositeurs de notre temps, il porte aussi la programmation du festival, "Musique à l'Empéri" qu'il a cofondé en 1993. Entretien.
Le festival de l’Emperi que vous avez fondé en 1993, avec le pianiste Eric Lesage et le clarinettiste Paul Meyer, vit sa 14ème édition cet été. Qu’est-ce qui en indique le mieux la réussite ?
Le fait que notre projet commun, décidé dans l’enthousiasme juvénile et le plaisir ait duré. Que le public ait reconnu notre travail, que nos amis artistes, musiciens et comédiens, aient l’envie de revenir régulièrement.
Quel serait l’axe principal de votre programmation artistique, qui donne sa singularité au festival ?Nous souhaitons éviter de programmer des œuvres que le public à l’habitude d’écouter dans les salles de concerts. Il s’agit de développer l’idée d’un «laboratoire musical» qui ose associer certains interprètes, certaines oeuvres, créer des collaborations inédites, prendre des risques.
Les spécificités de l’édition 2006 ?L’un de nos fils conducteurs est de réserver à un compositeur contemporain, le principe d’une résidence. Après Mantovani, Hersant, Escaich ou Connesson, nous avons invité le compositeur allemand Wolfgang Rihm. Sa musique a la particularité d’offrir une longue ligne chantée, un tissu instrumental soutenu qui n’ a pas peur d’être lyrique, et qui établit de ce fait un parfait écho avec l’autre volet important de l’édition 2006, consacré aux compositeurs romantiques.
Je suis très heureux que nous ayons programmé son trio pour flûte, violon et violoncelle. L’œuvre lui a été commandée par la Philharmonie de Cologne, et crée en janvier 2005, et est déjà sa place au soleil dans le répertoire de musique de chambre.
Vous consacrez aussi une soirée à la correspondance de Brahms, Clara et de Robert Schumann. Pouvez-vous nous parler de cet autre volet de l’édition 2006 ?Il s’agit d’une soirée où deux comédiens, Lambert Wilson et Emmanuelle Cordoliani liront des lettres de leurs échanges épistolaires, encadrée par des trios, quatuors, sextuor de Brahms et de Schumann. Lambert Wilson est un ancien et un habitué du Festival, et sa participation régulière indique qu’un festival se bâtit aussi sur les rencontres et la fidélité. Nos soirées qui associent littérature et musique, incarnent cet autre aspect du festival, « laboratoire » idéal pour nous permettre d’établir des correspondances autour de la musique.
2006 marque les 150 ans de la mort de Robert Schumann. Quelle serait votre œuvre favorite ?J’ai une grande affection pour le concerto pour piano. Je me souviens qu’à 14 ans, alors que nous habitions à Bruxelles, je demandais à mes parents d’en acheter trois versions au disque. A l’époque, je suivais le concours Reine Elisabeth et j’avais été immédiatement frappé par le concerto qu’avait choisi l’un des pianistes candidats d’alors (Pierre-Alain Volondat, 1er Prix). J’ai tout de suite été fasciné par la tension dramatique du premier mouvement, l’élégance et le cantabile du deuxième, l’entrain et la générosité irrésistible de la musique du grand Schumann dans le troisième…
Comment définiriez-vous la direction de Simon Rattle, directeur depuis septembre 2003 du Berliner Philharmoniker dont vous êtes flûte solo ?Evidemment, sa direction marque un changement de cap important, comme Abbado avait indiqué une nouvelle direction après Karajan, lui-même rompant avec la direction de son prédécesseur, Furtwängler.
Nous venons d’enregistrer le concerto pour flûte de Nielsen (à paraître chez EMI à la fin de l’année 2006). Il a démontré une connaissance parfaite de la partition alors qu’il l’abordait pour la première fois. Simon Rattle possède une intelligence remarquable : il sait obtenir de l’orchestre ce qu’il souhaite en prenant en compte la vision des musiciens.
Prenons par exemple, le
Prélude à l’Après-midi d’un Faune de Debussy que nous avons enregistré avec les deux chefs, Abbado en 2000 et Rattle en 2005, deux versions qui sont aussi différentes que convaincantes.
Ce qui frappe chez Abbado le grand esthète, c’est la fluidité, la chaleur, la qualité du legato, du phrasé, la lisibilité de la mélodie ; Rattle, de son côté, étonne par son sens de la texture, de la profondeur sonore, il met en lumière d’infinis détails, des aspérités sous-jacentes jusque-là insoupconnées.
Sur quelles œuvres travaillez-vous de votre côté ?
Au moment où nous enregistrions le
concerto pour flûte de Nielsen, je travaillais sur le montage des deux
sonates de Brahms opus 120, et celle de Reinecke, que nous avons joué et enregistré avec Yefim Bronfman, à New-York en janvier dernier.
Ma façon de vivre l’année 2006, baptisée année Mozart ou Schumann selon certains, est marquée par mon engagement pour que notre musique soit une musique vivante. 2006 pour moi est l'année des commandes et des créations, avec quatre nouveaux concertos : le
Concerto pour Flûte « Transir » de Matthias Pintscher que je créerai mi-août au festival de Lucerne avec Daniel Harding et le Gustav Mahler Chamber Orchestra ;
le
Concerto de Marc-André Dalbavie créé en Octobre avec la Philharmonie de Berlin puis la Tonhalle de Zurich sous la direction de David Zinman, ensuite le
triple concerto de Michael Jarell que nous jouerons début décembre avec François Leleux (hautbois) et Paul Meyer (clarinette) sous la direction de Peter Eötvös à la tête du Philharmonique de Radio-France, et enfin le
Concerto du même Michael Jarrell que nous créerons avec l'Orchestre de la Suisse Romande et Heinz Holliger.
Emi consacrera également un disque à ces créations, il me semble essentiel de documenter cette activité créatrice, grâce à notre relation privilégiée depuis maintenant 10 ans et une quinzaine de disques.
4 dates clés de la carrière d’Emmanuel Pahud1975Nous nous installons à Rome. J'entends le son de la flûte, je découvre le
concerto de Mozart en Sol Majeur K313 de chez les voisins. Je dis à mes parents : "
je veux jouer de la flûte, je veux jouer le concerto de Mozart"
1985Je remporte le concours National de Belgique et joue au concert de Gala mon premier concert avec l'Orchestre National de Berlgique. Au programme, le fameux
concerto K313 de Mozart, dix ans plus tard.
1992Coup sur coup, je remporte, grâce à la préparation intensive avec mon mentor Aurèle Nicolet qui avait réalisé le même doublé, une quarantaine d'années plus tôt, le Concours de Genève et le poste de flûte-solo au Philharmonique de Berlin, ce qui confirme mes succès passés et me place sur une trajectoire toujours ascendante
2006 «
Artiste étoile » à Lucerne. L'année des créations et des nouveaux concertos, des
Concertos de Vivaldi avec l'Orchestre de Chambre d'Australie, du
Concerto de Nielsen avec Simon Rattle et le Philharmonique de Berlin, du Jazz avec Jacky Terrasson, du
Récital avec Hélène Grimaud, Yefim Bronfman ou toujours Eric le Sage, on passe encore à une vitesse supérieure et les horizons s'élargissent !
Festival international de Salon-de-Provence,
Musique à l'Empéri.
Du 31 juillet au 9 août.
Crédit photographique : Sheila Rock @ Emi classics 2000
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