A QUIET PLACE (1984), BERNSTEIN et L’OPERA

BERSNTEIN: A QUIET PLACE (1984). CHEF D’OEUVRE DE LA COMEDIE HUMAINE… Voilà une œuvre totalement mise à l’écart des salles d’opéras, et pourtant recevant toute la sagesse et la virtuosité du dernier Bernstein (selon son ultime version de 1984), elle mériterait une mise en avant et une production. A défaut des planches, la partition a récemment inspiré l’Orchestre Symphonique de Montréal et Kent Nagano (et une distribution superlative) dans un enregistrement pour le studio, paru en juin 2018 et qui suscite le plein enthousiasme de la Rédaction de CLASSIQUENEWS : le voici enfin cet album événement que nous espérions pour le centenaire BERNSTEIN 2018.
A Quiet place (1983) est certainement l’oeuvre la plus profonde et sur le plan de la forme, le chantier le plus innovant du Bernstein lyrique. L’ouvrage connaît deux versions ; l’une première en 1983 (Houston) qui est un insuccès, puis la seconde, créé en 1984 dont l’évidence, le brio, la profondeur en font un ouvrage majeur à réestimer d’urgence…

bernstein-un-air-de-gravité-fraternelle-portrait-leonard-bernstein-par-classiquenews-opera-concerts-festivals-musique-classiqueAprès le succès immense de West Side Story (1957), l’horreur de l’insuccès s’est fait nettement sentir ensuite et ni On the town de 1944, Wonderfull town de 1953, Trouble in Tahiti, surtout : 1600 Pennsylvania avenue, notable échec de 1976…, ne suscitèrent réellement l’estime des critiques ou du milieu musical : même s’il réforma le genre de la Comédie musicale à Broadway, l’insatisfait Bernstein souffrit toujours d’un manque de reconnaissance comme compositeur d’opéras. D’autant que Candide, ouvrage ambitieux d’après Voltaire rencontra l’incompréhension ou un accueil timide. Aujourd’hui la violence légère, la comédie amère puis tendre et humaniste d’A Quiet place saute aux yeux, comme l’ambition de son écriture. Bernstein avec une virtuosité éclectique et baroque, passe du jazz au musical avec une profondeur et une gravité sousjacente qui n’appartiennent qu’à l’opéra. Sur le mode d’une conversation continue, avec orchestre, selon le défi de ce que s’était lui aussi imposé l’excellent Richard Strauss (Der Rosenkavalier, Daphné, Arabella, Capriccio, …), Bernstein, en génie éclectique qui manie l’humour facétieux, débridé, et le tragique le plus tendre, aborde un sujet de la nature humaine à la fois lourd, terriblement actuel.

 
 

BERNSTEIN A L’EPREUVE DE L’OPERA…

 
 

UNE SUITE POUR TROUBLE IN TAHITI… Si West Side Story à sa création fut critiqué pour être trop opératique, Bernstein dans A Quiet place ambitionne une mise au point finale, comme l’apothéose de sa longue carrière au théâtre.
A l’origine, souhaitant égaler les sommets de Britten en Europe, il entend donner l’égal d’un opéra populaire et contemporain comme Vanessa de Barber (1958). Il imagine écrire une suite pour Trouble in Tahiti, opéra de chambre créé en 1952. Trouble in Tahiti est un bijou en un acte, écrit pendant la lune de miel des jeunes époux Bernstein, Leonard et Felicia au Mexique en 1951. On y découvre le couple Dinah (parfaite « desperate housewife » qui déprime dans sa maison très comme il faut mais se soigne chez son psy), son époux Sam rongé par sa virilité sexuelle, pratique volontiers avec sa secrétaire, sans que son inquiétude profonde ne disparaisse… Dinah, Sam, le Psy réapparaissent donc dans A Quiet place (dans le premier tableau bruyant, bavard, « social » des funérailles du I ; il n’y a que leur fils Junior qui soit cité sans figurer dans l’action : il sera au coeur de la comédie A Quiet place.
Bernstein règle ses propres comptes : il épingle et le regard social et l’hypocrisie collective, sa lâcheté criminelle envers tous ceux qui ne sont pas dans la « norme » ; et aussi son propre père (qui s’appelait Sam) et dont il brosse un portrait suffisamment fort et profond pour ne pas verser dans la caricature : du reste, le personnage de Sam est dans A Quiet place captivant, réservé lui aussi à un baryton.

 
 
 
 

hoper edouard leonard bernstein a quiet place junior dans sa chambre critique analyse opera par classiquenews

 
 

RESPECT DES ETRES POUR CE QU’ILS SONT. De Trouble in Tahiti (45 mn), A Quiet place reprend sur le plan de l’écriture, cette incursion permanente et régulière dans l’univers du jazz faussement léger et d’une nature parfaitement parodique, où l’entrain rythmique, délicieusmeent superficiel, ne cache pas pour autant les tensions et les souffrances psychologiques. Contrastant avec un apparent bavardage lyrique, plusieurs pauses orchestrales, méditatives, d’un souffle intérieur presque inquiétant commentent l’écoulement du drame.
Le sujet est intime : bisexuel, Bernstein n’a jamais cachĂ© son attirance pour les jeunes beaux mâles, et au delĂ  de ses aventures (alors qu’il est mariĂ© avec Felicia), dĂ©veloppe une interrogation profonde sur la question de l’identitĂ© et du profond respect des ĂŞtres pour ce qu’il sont. Sa passion pour les symphonies de Mahler – comme lui juif, son immense empathie pour Tchaikovsky, creuse dans le cas de ce dernier, la question de la libertĂ© individuelle face Ă  la pression sociale : Piotr Illytch vĂ©cut dans le mensonge permanent, la dissimulation et la mascarade conjugale avec l’échec et la dĂ©pression qui s’en suit après son faux mariage…

La valeur d’A quiet place revient à son sujet délicat mais très humain : un fils Junior arrive en retard aux funérailles de sa mère (Dinah) ; il y revoit plus de 15 ans après les avoir quittés, son père Sam, qui n’a que rancoeur, haine et agressivité à son encontre ; sa soeur Dede avec laquelle il a eu des relations incestueuses, enfin le mari de cette dernière, un canadien français, François, dont il a été l’amant. Toute la tension repose ici sur le personnage clé de Junior dont il a fait un baryton bègue, sa relation avec son père (lequel finira par pardonner).
Mais il faut toute la seconde partie de l’action (les actes II et III) pour que, au cours d’un quatuor vocal ininterrompu qui frappe par la diversité de son écoulement formel, les âmes se dévoilent entre la soeur, le père, François et Junior ; pour que le grand pardon s’accomplisse enfin.

Créé en juin 1983, à l’Opéra de Houston, une maison secondaire car les grandes places boudaient toujours Bernstein depuis le fiasco de 1600 Pennsylvania avenue… Le résultat tombe, cet assemblage de deux ouvrages de styles si différents, de plus de 30 ans distants (1952 / 1983), s’avère indigeste. Bernstein décide alors de fondre les deux partitions, l’une agissant comme le flash back de l’autre ; ainsi créée en 1984, la nouvelle version fusionnée fonctionne idéalement, accordant le jaillissement virtuose et cynique de Trouble in tahiti, à la coupe théâtrale, très expressive de sa « suite ».

 
 
 
 

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LIRE ici la critique complète du récent enregistrement pour le disque d’A QUIET PLACE, par l’Orch symphonique de Montréal / Kent Nagano, direction (2 cd DECCA, 2017). Parution : juin 2018. Version de référence, CLIC de CLASSIQUENEWS. Illustration : Edouard HOPER (DR)

 
 
 
 

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