CD, critique. RAMEAU : Pigmalion / BENDA : Pygmalion (1 cd Ramée – nov 2018)

pigmalion rameau cd ramee korneel bernolet apotheosis critique concert cd clic de classiquenews cd critique classiquenewsCD, critique. RAMEAU : Pigmalion / BENDA : Pygmalion (1 cd Ramée – nov 2018). Dès l’ouverture, on demeure saisi par l’élégance naturelle, la ligne superbe du chant orchestral qui inscrit la partition dans la sensualité souveraine, gracieuse, – en rien maniériée, propre au règne de Louis XV… La tenue du ciseau du sculpteur bientôt éprouvé y est magnifiquement évoquée par les instruments de l’orchestre. Quand il faut ici réussir la précision et l’onctuosité, le détail et l’allant général – notions au centre de l’activité du sculpteur comme du compositeur, Korneel Bernolet enthousiasme par son sens des respirations, une pulsation saisissante de naturel qui aux côtés d’un soin méticuleux des nuances, produit de facto, le miracle d’une musique aussi frémissante que la vie elle-même. Nous voici au cœur du sujet de Pygmalion : il est bien question d’un art aussi vivant que la vie elle-même. Beau parallèle qui aurait charmer Rameau pour lequel rien ne compte plus que le chant et la langue de l’orchestre.

 

 

RAMEAU revivifié : le geste nuancé, palpitant de KORNEEL BERNOLET

 

 

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Les instruments savent en particulier exprimer la nature miraculeuse de l’épreuve qui foudroie littéralement le sculpteur Pigmalion, dans son atelier : coeur touché, saisi par la grâce qui se détache de sa propre création (tendre Pigmalion, parfois trop droit et lisse de Philippe Gagné ; ses aigus tendus accusent une voix limitée qui maniérée et monotone, est le maillon faible du plateau : dommage qu’il ne partage pas les nuances et accents accomplis par les instruments) ; notons a contrario relief et nuances d’un autre coeur outragé, car écarté : la Céphise de Lieselot De Wilde, autrement plus vivante. Surgit alors la statue rendue à la vie (Morgane Heyse : claire et palpitante, infiniment plus vivante et engagée que son partenaire) ; saluons de même Caroline Weynants qui fait un Amour ardent et lumineux, à la fois fragile et sensuel (« Venez aimable Grâces / Volez, empressez vous d’embellir ce séjour »), d’une suavité embrasée, saisie elle aussi par le miracle de la statue ressuscitée (qui est son œuvre, avec la complicité de sa mère Vénus).

 
 

 
 

les 2 Pygmalions de Rameau et Benda révèlent… la somptueuse élégance de l’Apotheosis Orchestra

 

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Restent l’orchestre et le direction du chef et claveciniste, Korneel Bernolet, à la tête de son ensemble sur instruments d’époque (fondé en 2013): Apotheosis Orchestra, articulé, fin, nuancé, doué d’une élégance filigranée très intéressante… l’ex assistant de Sigiswald Kuijken, qui a travaillé aussi avec les Talens lyriques et Joos van Immerseel, n’a guère de qualités françaises dans ce répertoire,- plutôt une candeur rafraîchissante qui change totalement de la tension mécanique que les chefs plus connus assènent ordinairement dans l’Hexagone : ici ni arrogance, ni démonstration, mais une simplicité et osons dire un naturel qui respire la musique du divin Rameau ; une compréhension évidente qui même la fait « parler ». La tenue de l’orchestre Apotheosis est superlative, dans ces détails instrumentaux, dans ses choix de tempi, ses silences éloquents. Cependant dans sa pulsion articulée, vivace, profondément nerveuse, de l’intérieur, jouant sur la fragmentation (cependant jamais diluée), le chef construit un Rameau somptueusement organique et architecturé (Sarabande et Tambourins) ; sensualité ductile et superbement caractérisée dans les 2 pantomimes (niaise puis très vive, dont la motricité et l’élan roboratif se rapprochent du sommet antérieur : Platée de 1745 ; d’ailleurs le soliste de Rameau pour Pigmalion et Platée fut le même : le légendaire haute-contre Pierre de Jélyotte)… Le chef maîtrise la pâte orchestrale ramélienne, trouve une sonorité onctueuse sans jamais sacrifier l’éloquence du discours musical : à travers les danses, le génie de Rameau, poète à la verve inouïe s’exprime avec un brio jamais clinquant. Dommage que dans le superbe air « Règne Amour », le chanteur déjà critiqué manque singulièrement d’éclat et de vélocité. On comprend que l’acte de ballet composé par Rameau en moins d’une semaine ait tenu l’affiche en 200 représentation jusqu’en 1781. Preuve d’un indiscutable succès.

Après la franchise expressive, la puissance poétique de Rameau, Pygmalion de Benda, de 34 ans postérieur (création à Gotha en sept 1779) semble plus anecdotique, malgré une réelle sensibilité instrumentale, plutôt séduisante et sombre (hautbois / bassons et cors dans l’ouverture) ; à l’opposé de l’œuvre unitaire entre drame, chant et musique de Rameau, Benda conçoit une partition qui cherche toujours son juste équilibre entre texte parlé et musique, soit un monodrame, une sorte de monologue, théâtral, où le créateur se parle à lui-même, soulignant l’impasse dans laquelle il est parvenu… mais sur le plan de l’écriture, cela tourne à vide, dans des formules élégantes qui soulignent la sensibilité Sturm und drang propre à la période (autour de 1780). Le livret et le monologue de Pygmalion dès le début interroge la vacuité de son inspiration qui elle aussi est à vide ! Le sculpteur se demande ce qu’il est devenu, en un gouffre introspectif absent chez le lumineux Rameau ; Pygmalion se parle à lui-même, en proie à la crise artistique ; un effet de miroir dont le chef sait aussi ciseler le relief entre élégance et acuité mordante, (très Empfindsamkeit : coupe nette et tranchée, d’une articulation orchestrale là aussi comme éclairée de l’intérieur). Le drame tourne sur lui-même : pas d’air, mais un récitatif entrecoupé de phrases orchestrales, subtilement énoncées. Jusqu’au solo de violon qui semble enfin développer une idée musicale (après plus de 20 mn de pseudo action), voire exprime l’apaisement recouvré dans le cœur et l’esprit du sculpteur un rien agité. Même Galatée, enfin vivante, de marbre à chair désirable, qui parle en fin de partition, n’offre aucun air développé ; pas même un duo pour couronner l’opus… L’action souffre de ne pas fusionner chant et orchestre : cela devient frustrant et marque les limites du genre, embryon inabouti entre théâtre parlé et intermèdes de musique orchestrale. CLIC D'OR macaron 200Difficile pour des non-germanophones d’écouter la totalité du texte, sans le soutien d’airs qui aimantent chant et orchestre. Au moins, le génie de Rameau si l’on ne comprend pas le français, regorge d’effets dramatiques et de séquences instrumentales développées, flamboyantes, superlatives. Voilà qui rend peu compte de l’activité de Benda, kappelldirector à Gotha à partir de 1770 (et jusqu’en mars 1778). Son écriture fait une synthèse très raffinée entre les Italiens (Hasse, Piccinni, Galuppi…) Gluck et l’élégance du style Mannheim : tout cela s’entend dans la tenue exemplaire de l’orchestre Apotheosis : là aussi nuancé, expressif, suggestif.

Pour l’articulation et le relief expressif de l’Orchestre, chez Rameau principalement, le présent cd remporte le CLIC de CLASSIQUENEWS de la rentrée 2019. De toute évidence, Korneel Bernolet est notre nouveau champion chez Rameau : talent désormais à suivre. Le jeune chef et claveciniste a une imagination saisissante servie par une somptueuse élégance du geste : nous n’avions pas remarqué telles qualités ni finesse depuis l’intelligence des Kuijken, Bruggen, Christie… C’est dire. Un opéra intégral bientôt ? le jeune maestro assure le continuo des prochains ARIODANTE de Haendel (Vienne Staatsoper : 8 – 15 nov) et ISIS de Lully par les Talens lyriques au TCE, Paris (6 – 10 déc 2019).

 

 

 

 
 

 

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CD, critique. RAMEAU : Pigmalion / BENDA : Pygmalion (1 cd Ramée – nov 2018) – En couverture, la Galatée de Falconet de 1761.

 

 

Approfondir Mieux connaître le chef ramélien KORNEEL BERNOLET http://www.bernolet.com

 

 

 

 

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